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Madame E. Barutel, Adolphine Bonnet,... Fleurs d'été, poésies. Nouvelle édition

De
326 pages
Hachette (Paris). 1872. In-8° , 327 p..
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Madame E. BÀRUTEL
-Adolphine BONNET—
Lauréat de l'Académie Française
POESIES
Nouvelle Édition
PARIS
Librairie HACHETTE et O
Boulev. St Germain
79.
TOULOUSE
Librairie des ORPHELINES
Rue Saint Denis
-4.
Décflmhre MDCCCLXXII.
L'auteur se réserve les droits de traduction et de réimpression :
Les exemplaires non revêtus de sa signature seront réputés
contrefaits.
TOULOUSE
Irap. Figarol, Dotation des Orphelines. R.S. Denis,
Madame E. BARUTBL
—Ad.olph.ine BONNET—
Lauréat de- l'Académie Française
FiSKURS D'ÉTÉ
POESÏES
Nouvelle Edition
PARIS
-•Librairie HACHETTE et &
Boulev. St Germain
79.
TOULOUSE
Librairie Des ORPHELINES
Rue Saint Denis
st.
Décembre MDCCCLXXII.
REVEIL
Comme un ermite effrayé du dehors
J'ai si longtemps gardé ma voix muette;
J'ai si longtemps, non sans rudes efforts,
Croisé mes bras sur mon âme inquiète ;
Ainsi qu'un roi repoussant ses trésors
J'ai tant heurté mes instincts de poète,
Que j'avais cru rouler le drap des morts
A tout jamais sur ma musc discrète.
— 6 —
Et c'est pourquoi dans l'ombre j'ai pleuré.
Qu'est-ce, pourtant ?... dans mon coeur déchiré
Ne sens-je pas frémir son aile ardente ?
Oui ! le tombeau n'était qu'une prison ;
Et je l'entends me dire avec frisson :
« Que t'ai-je fait pour m'enterrer vivante ? »
L'EPREUVE i
11 pleurait, il pleurait à flots
Comme sait pleurer la jeunesse ;
Avec une sauvage ivresse ;
Il s'abîmait dans ses sanglots.
Sous sa flottante chevelure
S'entremêlaient ses doigts crispés
Qui, fiévreux, de larmes trempés,
À sont front laissaient leur brûlure.
1. Pièce couronnée par la Société littéraire des Pyrénées Orientales.
— 8 —
Sous le frisson, sous le tourment
En vain s'agitait tout son être.
Longtemps il s'était rendu maître
De son coeur ; mais, en ce moment,
En lui faiblissait la nature ;
Il était vaincu, l'homme fort !
Et ce coeur, qu'il avait cru mort,
Ressuscitait sous la torture.
Il pleurait, il pleurait toujours,
Et de son âme haletante,
De sa poitrine palpitante
Sortaient des gémissements sourds.
Soudain un pas se fit entendre
Et jusqu'à lui vint doucement
Un jeune homme au visage aimant
Qui l'appela d'une voix tendre.
«Qu'as-tu ?» demanda-t-il bien bas,
Si bas que tremblait sa voix douce
— 9 —
Ainsi que le vent dans la mousse ;
Mais l'autre ne répondit pas.
Il pleurait, il pleurait encore ;
Le visiteur se rapprocha,
Vers son triste ami se pencha
Et pressa son front incolore.
Dans un compatissant émoi,
Il attira sur sa poitrine
Cette pauvre tête chagrine,
Et dit ensuite : «Ecoute-moi !...
Je ne sais pas pourquoi tu souffres
Ni quelle main fit ton ciel noir ;
Mais je comprends ton désespoir,
Car j'ai sondé les même» gouffres.
J'ai connu ce terrible jour
Qui, brûlant de sa sombre flamme
Les lambeaux sanglants de notre âme,
Broie ou déchire tour à tour ;
— 10 —
Et cependant de ce délire
Le souvenir seul m'est resté :
Mon sourire s'est attristé,
Mais j'ai conservé mon sourire.
Cette agonie où je te vois
Sur mon âme a pesé de même ;
Et ce déchirement suprême ,
Je l'ai souffert !... et toutefois
Du stoïque à l'étrange gloire
Je n'ai pas emprunté le coeur ;
Je n'ai pas nié la douleur,
Non 1 mais j'ai nié sa victoire.
Relève-toi ! dans ce désert
Rien n'est fécond comme les larmes ;
Contre la vie il est sans armes
Celui qui n'a jamais souffert !
Cette heure écrasante ou sublime,
Chacun de nous doit la subir :
— 11 —
De l'épreuve tu vas sortir
Lâche, méchant ou magnanime !
0 mon ami I je sais ton choix :
' Comme Dieu gravis ton Calvaire !
Nulle part l'homme du mystère
Fut-il plus grand que sur la croix ?
La douleur a d'âpres morsures,
Mais elle élargira ton coeur;
La charité, divine fleur,
Naîtra du sang de tes blessures. »
Il dit ; et le désespéré
Lentement releva la tête ;
Victorieux de la tempête,
Son front brillait régénéré.
Pâle encore ainsi qu'un fantôme,
Mais noble et digne comme un roi :
« Merci ! dit-il ; Dieu parle en toi,
C'est d'aujourd'hui que je suis homme !»
— 12 —
DEUX SOEURS
0 Poésie,
■0 Fantaisie,
Toutes deux soeurs :
Si je-vous aime
D'amour suprême,
Charmantes fleurs,
Dans un sourire
Daignez me dire
Tous vos secrets,
— lo —
Pour que je chante,
.Lyre touchante,
Vos doux attraits !
En votre phare
Le monde .avare
N'a pas de foi...
Si sa parole
M'appelle folle,
Qu'importe à moi ?
Pures étoiles,
Je veux sans voiles
Vous contempler 1
Livres de flamme,
Je veux dans l'âme
Vous épeler !
D'aimables songes,
De frais mensonges
Bercez mon coeur,
Car votre monde
Nul ne le sonde
Que le rêveur.
— 14 —
0 Poésie,
Mon ambroisie
De chaque jour, •
0 Fantaisie,
Toi mon génie
Et mon amour,
Soyez l'idole
Qui me console
Aux temps d'effroi,
Et sous vos chaînes,
Mes belles reines,
Retenez-moi !
Noble servage,
Cher esclavage
Sans noeud fatal I
Heureux supplice,
Divin caprice
Que l'idéal !
QU'AS-TU ?
Sur ton front où gronde un orage
J'ai vu le pli de la dtfuleur ;
Les larmes baignent ton visage,
Les soupirs oppressent ton coeur.
As-tu quelque épine dans l'âme ?
,Quel ennemi t'a combattu ?
Ton regard est terne et sans flamme ;
Dis-moi, qu'as-tu ?
— 16 —
—Ma douleur, comment te la dire ?
Moi-même ne puis la savoir ;
Dans mon coeur^ pour pouvoir la lire,
Il fait trop noir ! —
Alors pourquoi cette tristesse ?
Pourquoi cet aspect désolé ?
Pourquoi soupires-tu sans cesse
Comme soupire un exilé ?
Quel nom dis-tu dans le mystère ?
Roseau courbé, chêne abattu,
Quel deuil inonde ta paupière?
Qui pleures-tu ?
— Hélas ! mes regrets de toute heure
Sont inconnus même pour moi:
Je languis, je souffre et je pleure;
Sais-je pourquoi ? —
Mais quand ton oeil mélancolique
Est doué sur le firmament,
A quelle étoile sympathique
T'abreuves-tu d'enchantement ?
■ — 17 —
A l'horizon suis-tu la trace
De l'esquif par les flots battu ?
En te frôlant quelle ombre passe ?
Que rêves-tu?
— Ami, je voudrais te l'apprendre,
Mais ce secret n'est pas le mien ;
Mon rêve est-il cruel ou tendre ?
Je n'en sais rien ! —
Qui n'ignore en soi quelque chose ?
Qui n'a connu ces pleurs sans cause,
Parfois amers, parfois bénis,
Du coeur problèmes infinis ?
De tous les abîmesdu monde
C'est là le plus mystérieux...
Dans ses replis silencieux
Dieu seul le pénètre et le sonde !
— 18 —
LE SAULE PLEUREUR
Si mon feuillage tremble,
Si mon front est pensif,
El si ma voix ressemble
A l'aquilon plaintif,
C'est que sur moi ne tombe
Qu'un soleil refroidi ;
C'est que sur une tombe
Lentement j'ai grandi !
Ici tout est silence
Et langueur et regrets;
La mort, cachot immense,
Y garde ses secrets;
— 19 —
Tout sommeille à toute heure,
Moiseul jamais ne dors...
Je suis l'arbre qui pleure,
Je suis l'arbre des morts !
Parfois une prière,.
Un sanglot, un soupir
Troublent notre mystère
Et me font tressaillir.
Mais bientôt la nuit sombre
Rajuste son linceul,
Et dans le vide et l'ombre
Je me retrouve seul.
Qu'il fait froid sur ces marbres !
Qu'il fait noir en ces lieux !
Le plus triste des arbres,
•C'est moi, le soucieux.
Et pourtant je demeure,
Car que d'ombres ici
.Sur qui tout seul je pleure
Et qui disent : « Merci 1 »
— 20 —
MIGNON
Il est à moi, Mignon,
L'oiselet doux et sage ;
Dieu lui fit son plumage,
Mais il me doit son nom.
Son chant est un poème !
En sa cage il est roi ;
Dans son être, pour moi,
Tout est beau, car je l'aime Y
..— 21 —
Quelle grâce a Mignon
Quand il ouvre son aile,
Plus vif que l'hirondelle,
Plus pur que l'alcyon !
Sa voix toujours la même,
Sans me causer d'ennui
Demain comme aujourd'hui
Chantera, car je l'aime!
Mignon, c'est ma gaîté,
Mon rêve, mon sourire!
Je l'aime !.. c'est tout dire;
Aussi l'ai-je chanté.
Perfection suprême,
Mignon, c'est l'idéal !
N'en dites pas de mal
Voyez-vous... car je l'aime!
— 22 —
LE LIVRE FERME
Sur une table d'or qu'un chérubin en armes
Défendait, j'entrevis un grand livre fermé ;
J'ignore s'il parlait de fêtes ou de larmes,
Mais ses riches dehors fascinaient l'oeil charmé.
De légères vapeurs l'entouraient comme un voile
Et laissaient transparer ses bords étincelants ;
Le sceau qui le fermait brillait comme une étoile
Que l'archange allumait avec ses doigts brûlants.
Près du livre bientôt s'amassèrent enfouie
Les grands et les petits, l'un l'autre se poussant ;
Et j'entendis gronder les flots de cette heule
Que l'ange retenait de son geste imposant.
— 23 —
Convoitant les secrets endormis sous sou aile,
Tous les yeux vers les siens s'élevaient en priant ;
Mais lui, fort du secours de la force éternelle,
A chacun répétait son refus souriant.
Il en reçut de tous : le savant et le pâtre,
Les enfants, les vieillards, les pauvres et les rois ;
Jl en fut quelques-uns qui l'osèrent combattre,
Mais il resta debout, vainqueur à chaque fois.
Plusieurs semblaient douter des riantes promesses
Qu'étalait aux regards tout ce luxe embaumé ;
Mais, quoique chancelant sous le poids des tristesses.
Ils approchaient toujours du grand livre fermé.
Enfin j'arrivai la dernière
Succombant au même désir,
Mais en vain monta ma prière !...
Dans ce livre de l'Avenir
Mon oeil ne put rien découvrir.
Gardé par l'ange du Mystère,
Qui peut se flatter de l'ouvrir ?
— 24 —
JOUR ET NUIT
Aujourd'hui, le soleil était beau dans l'espace .;
Ses feux brodaient au ciel des arabesques d'or ;
Tout palpitait dévie et de joie; avec grâce
Des légions d'oiseaux prenaient un fol essor.'
Et maintenant que la lune vermeille
S'est allumée au front pâle des cieux,
Sans bruit, tout dort sous son regard qui veille,
Et c'est la nuit, livre silencieux !
— 25 —
Le vent qui frôle chaque branche
M'a dit: « Quel est donc le meilleur ?...
Le jour doré sous la chaleur
Ou la nuit sous la lune blanche ? »
■Oh ! moi, le jour, la nuit, je les aime tous deux,
Car la nuit c'est l'extase, et le jour c'est l'ivresse ;
L'un a des diamants pour le front des heureux,
L'autre garde au martyre une douce caresse.
Le jour, lejour, c'est combat ou progrès,
Ambition, force, travail, folie !
La nuit, la nuit, c'est la mélancolie,
Le souvenir, la prière et la paix I
Le vent qui frôle chaque branche
M'a dit : « Que faut-il à ton coeur,
Le jour doré sous la chaleur
Ou la nuit sous la lune blanche ?»
•Il me les faut tous deux ! la fièvre et le repos ;
Lejour fait les vaillants, la nuit fait les poètes ;
— 26 —
Il me faut le soleil, car j'aime les tempêtes,
Mais il me faut le soir, car j'aime les échos !
A moi la nuit et son divin silence !
A moi le jour et ses vastes concerts !
lime faut tout, car ma soif est immense :
Le froid, le feu, lemonde et les déserts.
Le vent qui frôle chaque branche
MJa dit : « Ouvre donc bien ton coeur
Au jour doré sous la chaleur,
A la nuit sous la lune blanche. »
— 57 —
A ELISE MERCOEUR
Pauvre Elise, ange de tristesse,
Ecoute... on m'appelle ta soeur 1
Si je le suis par la tendresse
Le serai-je par la douleur ?
Quoi ! tu m'aurais laissé ce touchant héritage
D'angoisses et de chants, d'épines et de fleurs ?
Oserais-je espérer un si noble partage ?
Oserais-je envier ton sourire et tes pleurs ?
— 28 —
Ah ! je n'aurais pas peur de ton joug de souffrance
Si je pouvais me plaindre avec ta douce voix,
Et je ne craindrais pas l'heure de délivrance
Qui viendrait, jeune encor, m'arracher à la croix I
Pour chanter comme toi malgré les vents d'orage,
Je donnerais ma part d'un vulgaire repos,
Car l'inspiration me rendrait le courage
Et ma lyre en tombant laisserait des échos I
Pauvre Elise, ange de tristesse,
Ecoute... on m'appelle ta soeur !
Si je le suis par la tendresse
Leserai-je par la douleur?
En voyant à genoux au fond du sanctuaire •
Ces anges ciselés, immobiles toujours,
Qui pourrait, sans frayeur, de ces êtres de pierre
Accepter les froids et longs jours ?
Ils demeureront là plusieurs siècles sans doute ;
Mais ils n'ont pas de voix, mais ils n'ont pas de coeur!
— 29 —
Mais ils ne savent pas, inclinés sous la voûte,
Qu'ils adorent le Créateur !
Plutôt n'avoir qu'un jour, mais vivre avec une âme,
Pour aimer et penser, prier et secourir !
Etre fait, comme Dieu, de lumière et de flamme ..-
Vivre pour croire et pour souffrir I
Pauvre Elise, ange de tristesse,
Ecoute ... on m'appelle ta soeur !
Si je le suis parla tendresse
Le serai-je par la douleur ?
•Oh ! toi qui l'as connu dans tes heures si brèves,
Reviens, reviens des cieux me le faire savoir,
Ce charme de rêver et d'exhaler ses rêves
En cris harmonieux, en paroles d'espoir !
-Car la vie a pour nous d'ineffables extases.
Nous que la Poésie emmène aux plages d'or !
Et, lorsque la raison chancelle sur ses bases,
Nos coeurs en se brisant savent chanter encor J
— 30 —
Mais, dis : quand du printemps tu portais la couronne-
Que je trouve parfois si lourde à soutenir,
Sentais-tu qu'elle allait tomber avant l'automne,
Ou bien caressais-tu des songes d'avenir ?
Pauvre Elise, ange de tristesse.
Ecoute ... on m'appelle ta soeur !
Si je le suis par la tendressse
Le serai-je par la douleur?
— ol —
POURQUOI ? 1
Pourquoi, régnant au loin sur la plaine déserte,
0 montagne fleurie, es-tu si belle à voir,
Pourquoi le ciel a-t-il (pourrais-je le savoir ? )
Donné tant de parfums à ta couronne verte,
Tandis que vis-à-vis plane, sublime horreur,
Sauvage et menaçante, une roche maudite
Dont le front dénudé que l'éclair seul visite
Semble un reproche à ta splendeur ?
Oh ! tu me fais penser aux deux paris de ce monde ;
Monde mystérieux, plein de mal et de bien,
Partage dans lequel l'un a tout, l'autre rien,
Et qui fait de la vie une énigme profonde !
I. Pièce couronnée par la Société littéraire des Pyrénées-Orientales-
- 32 —
Qui de nou;, méditant sur cette étrange loi
Qui place tant d'éclat près de tant de misères
Et qui fait oublier aux hommes qu'ils sont frères,
Ne s'est pris à dire : Pourquoi?
Pourquoi, l'amour dans l'âme, aux lèvres le sourire,
Au banquet du bonheur les uns vont-ils s'asseoir,
Chantant les feux du jour et la fraîcheur du soir
Avec la même voix et sur la même lyre ;
Tandis que tout près d'eux, mornes déshérités,
Des coeurs cherchent dans l'ombre et battent dans le vide,
Ne trouvant à leur soif qu'un breuvage homicide
Dont ils meurent désenchantés ?
Pourquoi, vaillans et fiers sous de nobles attaches,
Tant d'hommes suivent-ils les sentiers de l'honneur,
Portant à leurs foyers la gloire et le bonheur
Et faisant de leur vie une histoire sans taches,
Tandis qu'en mêcne temps, sombres oiseaux de nuit,
D'autres hommes s'en vont jetant partout l'alarme,
Et proclamant le vice, et se faisant une arme
De tout ce qui trompe où qui nuit ?
— 33 — ■
Pourquoi, pourquoi surtout tant de vierges sereines
Passent-slles, voilant leurs regards étoiles,
Inclinant devant Dieu leurs fronts immaculés
Et puisant dans le ciel leurs grâces souveraines,
Tandis que dans l'oubli cherchant à s'enivrer
D'autres femmes hélas ! jadis blanches colombes
Déshonorent leur âoie et se creusent des tombes
Où nul ne viendra les pleurer.
Pourquoi, pourquoi toujours... Mais qui peut nous répondre?
Toi, toi seul, ô mon Dieu, car tu fis les deux parts !
Fais luire ton soleil sur nos faibles regards,
Et nous verrons soudain les nuages se fondre.
Oh ! je tombe à tes pieds en redisant : Pourquoi ?...
À genoux devant toi je pourrai mieux comprendre :
Oui, je sens dans mon coeur la lumière descendre,
L'humble lumière de la foi !
Et j'entends qu'une voix dit au juste : « Regarde !
L'abîme sous tes pieds s'entr'ouvre menaçant;
Tout en cueillant des fleurs sur le revers glissant
Plus d'un qui te valait fut englouti... Prends garde !»
— 34 —
Et puis la même voix, cherchant dans l'abandon
Le prévaricateur que poursuit la vengeance,
Lui lit tous les secrets gardés par la clémence
Dans le grand livre du pardon I
Maintenant, ô mon Dieu ! je comprends le mystère
De ces destins divers parsemés ici-bas ;
Tu fis les êtres purs pour embaumer nos pas,
Pour exhaler vers toi tout l'encens de la terre 1...
Tune permis aux flots de croître et d'engloutir
Que pour tendre la main aux naufragés du monde,
Et pouvoir, au milieu de cette gerbe immonde,
Glaner des fleurs de repentir !
Le riche et l'indigent, je les comprends encore:
Tu fis l'un pour donner et l'autre pour bénir !
Et tous ceux ici-bas qui n'ont pas d'avenir,
C'est qu'ils l'auront plus doux sous l'éternelle aurore ;
Et tant de pauvres coeurs tout abreuvés de fiel,
Et tant de front courbés, et tant d'âmes saignantes,
Ce sont les bien-aimés pour qui germent, brillantes,
Les plus belles palmes du ciel !
-35 -
EST-ELLE HEUREUSE ? EST-IL CONTENT? *
Petite fleur est-elle heureuse ?
Sa robe fraîche et son front pur
Mêlent leur neige et leur azur ;
Si belle, on doit être joyeuse !
Oui, mais à l'ombre de l'yeuse
En vain elle attend jusqu'au soir ;
Là le soleil'ne peut la voir...
Petite fleur n'est pas heureuse !
I. Pièe couronnée par l'Académie de Metz.
Beau papillon est-il content ?
De gaité la nature est pleine,.
Le printemps parfume la plaine,
Le jardin est éblouissant !
Oui, mais un sylphe caressant
A ravi la plus belle rose
Endormie encore et mi-close ...
Beau papillon n'est pas content !
Etoile d'or est-elle heureuse ?
Cent fois le poète a chanté
Sa limpide sérénité !
Oui, mais l'astronome qui creuse
Dans son boudoir, — main curieuse !-
A tout haut dit et répété
Que son éclat n'est qu'emprunté ...
Etoile d'or n'est pas heureuse !
Cygne orgueilleux est-il content ?
Il fend les ondes avec grâce ;
Chacun lui sourit quand il passe ;
L'oiseau le salue en chantant !
Oui, mais un beau lutin prétend
Que la plume des tourterelles
Est aussi blanche que ses ailes...
Cygne orgueilleux n'est pas content!
Brise du soir est-elle heureuse ?
Chaque phalène qu'en passant
Éveille son luth frémissant,
S'éprend de sa voix langoureuse 1
Oui, mais hier, tendre berceuse,
Elle endormait un nid d'oiseaux
Tombé ce matin dans les eaux ...
Brise du soir n'est pas heureuse !
Nuage rose est-il content ?
Ébloui, le rêveur l'admire ;
Le séraphin doit lui sourire,
Porté sur son char éclatant !
Oui, mais du haut du firmament
Il voit un beau pays qu'il aime,
Et le vent le pousse quand même ...
Nuage rose est mécontent !
— 38 —
Roche élevée est-elle heureuse ?
Grande reine de l'horizon,
Elle a sous sa verte toison
Une majesté radieuse!
Oui, mais dans la caverne ombreuse
L'eau s'infiltre et peut l'ébranler ;
Si bientôt il fallait crouler ?...
Roche élevée est malheureuse !
Où donc quelqu'un est-il content ?
L'homme du moins a la sagesse
Et l'espérance et la tendresse :
Peut-être le bonheur l'attend!
Oui, mais chaque homme à chaque instant
Passe tout près sans le connaître
Et l'accuse de ne pas être ...
Hélas ! personne n'est content I
DEUX AMIS *
<fls se sont rencontrés, tous deux cherchant la gloire.
Sur le front du plus jeune une étoile avait lui ;
Tout ce qui fait aimer et tout ce qui fait croire ;
Beauté, force, éloquence, il portait tout en lui.
Sa voix semblait tomber d'une harpe céleste ;
La foule, aux froids instincts, ne le comprenait pas,
Mais il la subjuguait d'un regard ou d'un geste,
Et chacun s'inclinait en le nommant tout bas.
On eût dit qu'un esprit le portait sur ses ailes,
Tant folle était sa course et hardi son essor.
On eût cru, quand l'idée enflammait ses prunelles,
• Voir jaillir de ses yeux une étincelle d'or.
<l. Pièce qui a obtenu une médaille ex oequo à l'Académie de Metz.
— 40 —,
Foudroyante clameur ou suave caresse,
Sa parole dans l'air retentissait longtemps ,
Son front se dilatait sous des frissons d'ivresse
Quand la brise passait dans ses cheveux flottants.
Il aimait l'océan, les gouffres, la tempête ;
Ici-bas sa patrie était l'immensité ;
Resplendissante à voir, on eût dit que sa tête
Ne dût pas plus vieillir que la divinité.
L'autre, au contraire, était un vieillard au front calme -r
Ses pas étaient moins vifs, mais quelquefois plus sûrs ;
Vers la mêm e couronne et vers la même palme
Il cheminait, courbé sous le poids des fruits mûrs.
L'espace était étroit lorsqu'ils se rencontrèrent ;
Lequel des voyageurs passera le premier ?
Du plus jeune, en tremblant, les deux poings se serrèrent:
« Est ce à toi, cria-t-il, qe rêver le laurier ? »
— « Je n'ai point le dessein, lui dit le patriarche,
De courber devant moi ton gigantesque orgueil ;
— 41 —
Mais crois-le bien, mon fils, si je guidais ta marche,
De la gloire bientôt je t'ouvrirais le seuil. »
—«La gloire?... toi, vieillard! quand la mort te réclame,
Prête à rouler sur toi les plis de ton linceul ?
Suivre ton pas glacé quand j'ai le feu dans l'âme ?
Laisse-moi ! je suis fort et je veux marcher seul. »
—«Va donc et marche seul ! heureuse soit ta course I
Cependant, ma sagesse unie à ton ardeur,
Nous fussions d'un élan arrivés à la source
Qui peut seule étancher notre soif de grandeur ! »
Le vieillard avait dit; son compagnon de route
S'approcha sans répondre et lui tendit la main ;
Ils partirent ensemble et s'aidèrent sans doute,
Car au trône tous deux montaient le lendemain.
Qui nous dira les noms de ces rivaux de gloire ?
Ils brillent à leur front comme des fleurs d'émail,
Et vous devinerez, en lisant leur histoire,
Que l'un est le Génie et l'autre le Travail.
— 42 —
A MADEMOISELLE LOUISE P.
— PIANISTE —
Ce que l'oiseau dit à l'oiseau,
Ce que dit la brise à la brise,
Ce que dit la vague au roseau,
Et l'abeille aux fleurs du cytise:
Les vagissements du berceau,
Les soupirs de l'âme indécise,
Toutcela,plusdouxetplusbeau,
Revit dans votre langue exquise.
- 43 —
Oh! ce prestige est souverain !
Sous un accord de votre main
Notre coeur palpite et frissonne...
Ces perles qu'épanchent vos doigts,
A nous de les cueillir sans choix
• Pour vous en faire une couronne!
— 44 —
LES OBOLES DE LA CHARITE
Qui que tu sois, vieillard ou fête neuve,
Qui que tu sois, ô voyageur humain,
Rappelle-toi le denier de la veuve !
N'achève pas ton épineux chemin
Sans avoir su consoler quelque épreuve :
Du mendiant que le sanglot t'émeuve !
Sa main attend l'obole de la main.
— 45 —
Si, près de toi, l'un de ceux qu'on délaisse
Cherche, anxieux, menaçant et rêveur,
A découvrir dans une brume épaisse
Le droit sentier, fais-toi son éclaireur !
Ace banni que plus d'un doute oppresse
Donne un conseil, obole de sagesse
Qui d'un coeur fou pourra faire un grand coeur.
Si quelquefois tu trouves sur ta roule
De ces fronts nus inondés de sueur,
Sueur, hélas ! qui tombe goutte à goutte
Dans un sillon où ne vient nulle fleur,
À ces coeurs froids que personne n'écoute,
Mais qui, compris, auraient aimé sans doute,
Donne un sourire, obole du bonheur !
Quand tu viendras, — fleur ravie à sa tige —
Au sein du bruit remplir ta mission ;
Contact poignant, mais que la vie exige,
Quand tu verras bassesse et trahison,
Sonde le gouffre et prends garde au vertige :
Mais à ce mal qui t'étonne et t'afflige
Donne une excuse, obole du pardon !
- 46 —
Quand sur tes pas s'élèvera dans l'ombre
Un bruit de plainte, un écho de douleur,
Détourne-toi, marche vers ce coeur sombre
Enseveli dans la nuit du malheur !
Et de ses maux s'il t'égrèue le nombre,
Sur chaque plaie et sur chaque décombre
Verse une larme, obole de ton coeur !
Quand, las du monde, amer et triste drame,
Tu t'en iras errant, et que le soir
Te montrera, loin, sous sa pâle flamme,
Des croix de mort, pierre blanche ou bois noir,
Sur les absents verse, divin dictame,
Une prière, obole de ton âme,
Qui les console et te rende un espoir !
47
MA LIBERTÉ i
De rudes voix m'ont dit :« Tu n'as point d'or, travaille ! »
Oui, je travaillerai !... Si parfois je défaille,
En regardant là-haut le courage revient,
Et bien beau m'apparait mon rôle plébéien 1
Je bâtirai mon toit sans jalouser les vôtres,
Mais lemot d'avenir m'appartient comme aux autres.
L'espoir tombé du ciel, nul ne me le prendra,
Et si je veux rêver, qui m'en empêchera?
1. Pièce couronnée par l'Académie des Jeux-Floraux.
.- 48 —
Mais vous vous avancez pour mesurerai on rêve :
Peut-être sous vos pas craignez-vous qu'il s'élève ?
Mon rêve est loin de vous, il ne faut pas trembler,
Et ce n'est jamais lui qui vous fera crouler !
Pour horizon, pour cadre il ne veut que mon âme ;
Mais il veut la remplir de lumière et-de flamme !
Je serai bienheureuse et nul ne le saura ...
Mais si je veux chanter, qui m'en empêchera ?
J'aurai mes mauvais jours comme chacun sur terre,
Mais je les cacherai sous l'abri du mystère ;
Je n'irai pas souffrir sous vos regards moqueurs,
Et mendier en vain la pitié de vos coeurs ! '
Vous n'entendrez jamais sous ma lèvre un murmure ;
Et si mon coeur reçoit quelque intime blessure,
Rien en moi, devant vous, ne la décèlera...
Mais si je veux pleurer, qui m'en empêchera.?,
Vous croyez que ma vie, enchaînée à ma lyre,
Ne me laissera pas le loisir de sourire ?
Pourquoi pas, si le ciel est mon seul confident,
Et si pour moi l'amour n'est que le dévoûment ?
— 49 —
Que Dieu répande ou non de secrètes délices
Sur ce que vous nommez vides et sacrifices,
Mon front sous ses décrets toujours s'inclinera ...
Mais si je veux, aimer, qui m'en empêchera ?
Peut-être entendez-vous avec quelque surprise
Dieu, nommé tant de fois par ma voix indécise
Que voulez-vous ? je crois qu'il veille sur mon sort ;
Ma tête sur ses pieds se repose et s'endort.
« Quoi ! Dieu bénirait-il une lâche indolence ? »
Non, mais au travailleur il permet l'espérance !
Ma tâche, grâce à lui, ma main l'accomplira ...
Mais si je veux prier, qui m'en empêchera ?
— 50 —
J'AI VU DES FLEURS À L'AMANDIER
Malgré les nuages qu'entraîne
Un aquilon au souffle amer,
Depuis une heure ou deux à peine,
Non, je ne crois plus à l'hiver !
Si je n'ai pu cueillir encore
Des marguerites au sentier,
J'ai vu, tout heureuses d'ôclore,
J'ai vu des fleurs à l'amandier !
En vain, trouvant la porte close,
Le vent hurle-t-il sous le toit !
En vain un promeneur morose
Dit qu'il fait sombre et qu'on a froid !
— 51 —
Pour moi la nature est en fête,
Et je ne sais plus m'ennuyer ;
Le printemps chante dans ma tête ...
J'ai vu des fleurs à l'amandier !
Ne me dites pas que la terre
Est aride et sans vie encor,
Et que l'hirondelle légère
N'a point vers nous pris son essor I
Le rêve, agitant sa grande aîle,
Me ramène au bord du hallier...
N'esl-ce pas la saison* nouvelle?
J'ai vu des fleurs à l'amandier !
Riez, riez de mon caprice I
Appelez-moi folle tout b as
Et chauffez-vous avec délice,
Vous ne me convertirez pas !
L'étincelle de l'espérance
Dans mon coeur allume un foyer ...
Oh ! les beaux jours de renaissance !
J'ai vu des fleurs à l'amandier \

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