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Madame Louise de France, fille de Louis XV, religieuse carmélite au monastère de Saint-Denis, sous le nom de Mère Thérèse de Saint-Augustin ; par Mme la Comtesse Drohojowska

De
143 pages
J. Lefort (Lille). 1868. Louise de France. In-18, 137 p., portr..
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MADAME
LOUISE DE FRANCE
FILLE HE LOUIS XV
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LIBRAIRIE DE J. LEFORT
LILLE
rue Chai les de Muyssart
pies l'(;gli>o N.-Diioc
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PARIS
rue de* Sainti-Pèrei,
J.
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N° 548
2e livratton
1868
MADAME
LOUISE DE FRANCE
lu-12. 3e série bis.
.MADAME
LOUISE DE FRANCE
FILLE DE LOUIS XV
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sfèeU^ieùs® CaiNaélite au monastère de Saint-Denis
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P^- Mme la Comtesse DROHOJOWSKA.
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LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart. 24
PRÉS L'ÉGLISE NOTRE-DAME
PARIS
rue des Saints-Pères , 30
J. MOLLIE. LIBRAIRE-GÉRANT
Propriété et droit de traduction réservés
1868
() (J
MADAME
LOUISE DE FRANCE
———————� «o»-—
PREMIÈRE PARTIE
Fontevrault
1
Le 13 juillet 1737, une attente pleine d'anxiété
tenait en suspens la population tout entière de Paris
et de Versailles, et, entre ces deux villes, des cour-
riers se succédaient sans cesse, trop lents cependant
au gré du bon peuple qui se pressait sur leurs
pas et les interrogeait avidement.
Marie Leczynska, Marie la bien-aimée, était sur le
6 MADAME LOUISE DE FRANCE
point de donner un membre de plus à la nombreuse
et florissante maison de France, et tous les cœurs en
alarmes tremblaient pour la bonne reine et atten-
daient avec impatience l'annonce de sa délivrance.
Tout à coup un cavalier, emporté comme une
ombre par le galop rapide de son cheval qu'il
stimule encore de la voix et de l'éperon, traverse
comme une flèche les groupes qui se portent sur
son passage; il court ou plutôt il vole à l'hôtel
de ville, où les magistrats réunis attendent son mes-
sage. A peine prend-il le temps de jeter à la foirle,
qui les recueille avec avidité, ces mots : « La reine
est délivrée. la reine est bien!. »
Et le peuple - tel est son amour pour sa souve-
raine - ne pense même pas, dans l'élan de sa joie ,
à formuler cette question , la première cependant
qui se présente d'ordinaire en pareille occasion :
« Avons-nous un second dauphin, où est-ce encore
une princesse ?. »
Un peu plus tard seulement, lorsque le canon ,
qui annonce solennellement la venue au monde de
l'enfant royal, s'arrête au vingt-et-unième coup ,
Paris apprend enfin que Marie Leczynska , au lieu
du prince que l'on espérait, compte une sixième fille.
Un désappointement que nul ne cherche à dis-
simuler assombrit alors la joie générale. Ce désap-
pointement néanmoins s'efface promptement : la
royale enfant, assure-t-on, doit porter le nom glo-
PREMIÈRE PARTIE 7
rieux et béni que le dernier roi a élevé si haut, et il
semble à tous que ce doive être là un grand et
4
heureux présage.
Madame Louise voit ainsi tous les cœurs s'ouvrir
pour saluer sa bienvenue dans la vie.
Il
Peu de princesses et peut-être peu de femmes ont
compris et pratiqué aussi bien que Marie Leczynska
les devoirs et la tendresse de la maternité.
Elle avait surtout cette expansion de la bonté et
du dévouement, qui trouve si aisément le chemin
des jeunes cœurs. Elle savait se faire chérir et res-
pecter tout à la fois; elle savait communiquer à
ceux qu'elle aimait la meilleure partie d'elle-même;
et parce qu'elle faisait rayonner de son âme à leur
âme l'éclat de sa haute vertu, elle leur imposait
le devoir et la volonté de se rendre dignes d'elle eu
la prenant pour modèle.
Cet ascendant fut si puissant, que non-seulement
aucun des enfants de la reine n'y échappa, mais
que tous le subirent dès le berceau et lui furent
redevables de ce prodige que la postérité admire
8 MADAME LOUISE DE FRANCE
•• •*
dans l'éducation du duc de Bourgogne : la prompte
et complète victoire de la raison et de la piété sur
une nature violente et passionnée.
Les enfants de Marie Leczynska apportèrent tous
en naissant, ce caractère impétueux et opiniâtre,
cette passion de résistance, qu'ils tenaient sans doute
de leur aïeul, l'illustre élève de Fénélon, et qui
se trouvaient en eux, comme chez le due de
Bourgogne, unis aux plus précieuses qualités de •
l'esprit.
Pour ne parler ici que de Madame Adelaide,
l'aînée des sœurs de Madame Louise, on sait com- JI
bien, dans son jeune âge, elle était impérieuse et *
emportée. On sait aussi comment l'éducation, et sur-
tout sa grande tendresse pour la reine sa mère, et
son vif désir de lui ressembler et de lui être
agréable, assouplirent son caractère, la rendirent
bonne et bienveillante , mais sans rien retrancher
à la fermeté de son caractère , à la netteté et à la
supériorité de son esprit.
Madame Louise, la dernière venue, l'ange aimé et
béni de la famille, devait résumer et réunir en elle
les qualités diverses de ses sœurs.
« Elle avait de Madame Adelaïde , le sentiment
très-prononcé de la dignité du rang, le respect de
l'étiquette qu'elle considérait comme une règle
qui méritait une exacte obéissance, l'énergie de vo-
lonté, la promptitude et la persévérance dans l'exé-
PREMIÈRE PARTIE 9
a
cution, le goût des arts , l'aptitude aux sciences,
la passion des sérieuses et fortes études.
a De Madame Victoire, elle avait l'aimable et
patiente douceur, l'humeur prévenante et attentive,
le gracieux et encourageant sourire, la franche et
cordiale simplicité , la sévère exactitude à remplir
toutes les prescriptions de l'Eglise.
» Comme Madame Sophie enfin , elle était ti-
mide , humble, empressée à éviter les regards du
monde, avide de solitude et de silence. »
'- Le silence. ah! que nos lecteurs nous permettent
de nous arrêter un instant sur ce mot si peu compris
- en général, bien qu'à lui seul il résume tout un en-
seignement ou plutôt toute une admirable philosophie.
Si le silence, en effet, est une source assurée
de paix , c'est aussi une source de force , où l'âme
se retrempe et s'arme pour le combat ; c'est en-
core une source de consolations où viennent se
tarir les larmes que le monde fait couler, se ci-
catriser les plaies qu'il a faites.
Vous donc qui souffrez, « quand vous vous sen-
tirez en pleurs, faites silence autour de vous,
- silence extérieur et intérieur. Réfugiez-vous par
l'énergie de l'âme jusqu'en ces hauteurs où l'âme
n'entend plus que Dieu et la voix de son amour.
Un quart d'heure de silence dans le cœur de Dieu
nous donne plus de paix que la stérile agitatiou de
la terre.
10 MADAME LOUISE DE FRANCE
» Quand tout est sombre à l'horizon, que les
vents mugissent, que la mer gronde, le pilote,
dans sa petite habitation à la fois marine et
aérienne, demeure au port ; il passe la nuit tran-
quille. Ames éplorées, quand l'orage gronde au
loin et que le vent commence à vous arriver, re-
pliez les voiles de votre cœur et retirez-vous dans
la paix du silence.
» Le silence, c'est la force de l'homme; le
silence, c'est la retraite solitaire en Dieu qui nous
parle malgré la tempête. Retirez-vous dans cette
cellule intérieure où l'âme est plus forte que les
événements, et là, demeurez en paix ; calmez tout,
et la parole qui voudrait se produire, et le mouve-
ment qui voudrait se faire en dedans. Le règne
de Dieu c'est la paix. Il y a - si je puis m'expri-
mer ainsi — il y a dans le silence une vertu qui
fortifie et rassérène. C'est comme une double mu-
raille qui établit la paix autour de nous1, »
III
Et parce que Marie Leczynska, accoutumée dès
l'enfance, au charme d'une existencetoute patriar-
1 Mgr Landriot : la Femme pieuse.
PREMIÈRE PARTIE 1 1
cale, aux silencieuses méditations d'une vie toute de
calme et d'amour , savait mieux que personne le
prix du silence et de la retraite, elle eut le cou-
rage de se séparer de ses plus chères affections,
afin de les dérober aux influences funestes du
bruit et du mouvement de la cour, et de leur procu-
rer le bienfait d'une jeunesse paisible et studieuse.
Madame Victoire et Madame Sophie quittèrent l'agi-
tation de Versailles pour aller à l'abbaye de Fontevrault
suivre leur éducation , et Madame Louise, encore
au berceau , y fut conduite en même temps qu'elles.
Grâce à cette abnégation des tendresses éclairées
et vigilantes qui ne cherchent point à sacrifier
l'attrait des plus tendres affections aux intérêts de
l'objet aimé , la généreuse mère assura chez ses
filles le développement des qualités qui devaient
les distinguer d'une manière si admirable au mi-
lieu de la corruption toujours grandissante du dix-
huitième siècle.
D'ailleurs, en obéissant à la prudence, qui lui
faisait un devoir de remettre l'éducation de ses
enfants à des mains étrangères et de choisir de telle
sorte les institutrices que toute sécurité lui fùt as-
surée, Marie Leczynska ne songea pas un instant à
se décharger de sa responsabilité maternelle , elle
sut constamment surveiller et diriger ses filles ché-
ries qu'elle ne pouvait instruire elle-même.
Par le cœur et par la pensée, elle était cons-
2 MADAME LOUISE DE FRANCE
tamment en tiers entre elles et ceux qui avaient mis-
sion de la remplacer.
Cbaque jour, on l'informait de leur appplication ,
de leurs progrès dans l'étude; elle voulait savoir
surtout si elles n'avaient pas montré d'humeur, d'in-
docilité ou d'orgueil envers les personnes chargées'
de leur éducation ou de leur service; et c'était
d'après ces notes journalières et détaillées qu'elle
distribuait ses témoignages d'affection ou de mécon-
tentement, ses caresses ou ses punitions.
Et ainsi, en grandissant, Madame Louise bien
qu'habitant Fontevrault, se sentit vivre sous les ailes
de sa mère; et dans cette pure atmosphère du -cloître,
que réchauffait et fécondait encore la présence in-
visible mais sentie de la tendresse par excellence ,
de la tendresse maternelle, elle puisa legerme de cette
perfection qui, après avoir édifié la cour et la
France, devait étonner les filles de sainte Thérèse et
faire l'admiration de l'Eglise.
IV
Bien que Madame Louise n'eut guère que onze
mois lorsque la grave décision de l'éloignement de
PREMIÈRE PARTIR 15
leurs filles chéries fut prise par le roi et par la reine,
elle accompagna ses deux sœurs, et fut confiée aux
soins particuliers de Mme de Soutlange, religieuse
aussi remarquable par sa vertu et ses talents, que
par la touchante douceur de son caractère, l'onc-
tion de sa parole, le tact plein de délicatesse et de
réserve de ses manières.
C'était sous tous les rapports une femme accomplie;
elle s'attacha avec toute l'effusion de son âme aimante
à sa jeune élève, et sut se faire aimer et respecter
tout à la fois.
Elle s'efforça de suppléer, mais sans chercher
jamais à usurper sa place dans le cœur ni même
dans les habitudes de la vie de l'enfant, la mère ab-
sente, et ce fut précisément en inspirant à sa jeune
élève, l'inviolable amour, la sainte confiance, le
tendre respect dont se compose la tendresse filiale ,
qu'elle s'assura sur ce cœur affectueux , sur cet
esprit juste et droit, l'ascendant moral le plus
complet.
Mme de Rochechouart, en ce moment abbesse de
Fontevrault, avait mis toute sa sollicitude et
tout son discernement dans le choix judicieux
qu'elle avait fait de Mme de Soutlange. L'enfant, en
effet, dont les premiers pas dans la vie, s'annon-
çaient par la pétulance d'une nature ardente et un
peu inquiète, et dont les saillies enfantines allaient
révéler un esprit curieux et dominateur, et avait
a
14 MADAME LOUISE DE FRANCE
plus que personne besoin d'être éclairée et con-
duite par une institutrice à la fois douce et ferme.
Louise était le charme et la lumière de Fontevrault,
ses ébats et jusqu'à ses cris d'enfant en étaient
la joie, et les grâces de son berceau jetaient
sur ce cloître austère comme un reflet mystérieux
de cette crèche de Bethléem, où un Dieu, en
revêtant les formes et la faiblesse du premier âge, vou-
lut glorifier l'enfance, comme plus tard il l'a élevée
et sanctifié, en la donnant pour modèle à l'humanité.
Tous les cœurs étaient attirés vers ce berceau
d'enfant, et les saintes femmes qui avaient renoncé
pour le service de Dieu et du prochain aux joies
infinies de la maternité, venaient y chercher comme
un rapide et charmant mirage de ces ravissements
de l'âme que fait éclore l'innocence.
Aussi, grande et générale fut l'émotion des reli-
gieuses, lorsque, au milieu du silence du cloître, glissa
comme un cri d'angoisse cette nouvelle foudroyante :
« Madame Louise se meurt ! »
L'enfant n'avait pas deux ans encore. Non-seule-
ment la mort allait en faire un ange, mais encore
Dieu seul savait de quels périls et de quelles dou-
leurs elle devait la préserver. Aux clartés sereines
de la foi, les grandeurs de la terre apparaissent
entourées de plus d'épines que de fleurs , et, mieux
que personne, les pieuses habitantes de Fontevrault
en pénétraient les amertumes, en devinaient les
PREMIÈRE PARTIE 1J
périls. Nées pour la plupart, aux sommités de l'é-
chelle sociale, elles avaient entrevu pour les redouter
ou les dédaigner, les honneurs et les plaisirs du
monde.
A leurs yeux donc, la royale enfant près de dé-
ployer, pour voler aux cieux, ses ailes de séraphin,
eut dû être un objet de joie et de consolation. Et ce-
pendant elles s'affligeaient et, en larmes, recueillies,
elles assiégeaient le saint autel. Réclamant cette
vie, flamme à peine allumée et déjà prête à s'é-
teindre , elles suppliaient Celui qui a guéri la tille
du centenier et ressuscité le fils de la veuve de
Naïm, de retenir, dans ce petit corps, en proie aux
convulsions de l'agonie, la jeune âme prête déjà
à le quitter.
Dans l'angoisse de leur sollicitude et n'espérant plus
que contre toute espérance, les Filles de Robert
d'Arbrissel élevèrent leurs voix et leurs cœurs vers la
toute-puissante Mère des miséricordes. Elles lui con-
sacrèrent la jeune princesse et s'engagèrent à lui
faire porter pendant un an les blanches livrées qui
sont le symbole de la pureté même de Marie,
de la pureté que cette aimable Reine des vierges
demande de ses enfants.
Marie entendit la voix de ses fidèles servantes.
Madame Louise revint à la vie, à la santé. Marie
Leczinska bénit le Ciel qui avait écarté de ses
lèvres la coupe amère du sacrifice, et s'attacha d'au-
16 MADAME LOUISE DE FRANCE
tant plus sincèrement à cette fille, sa dernière née,
qu'elle sentait devoir sa conservation à un miracle.
Mais en même temps et sous le coup d'un de ces
pressentiments mystérieux qui illuminent souvent le
cœur des mères, elle résolut de lutter contre les entraî-
nements de cette tendresse, et de laisser le plus long-
temps possible parmi les filles aimées de Marie, et à
l'ombre de son sanctuaire, l'enfant que Marie avaitainsi
marqué d'un signe visible et éclatant de sa protection.
Avec cette mobilité de l'enfant, Madame Louise,
à peine rétablie de sa maladie , en eut bientôt oublié
les souffrances"; elle avait repris avec sa gracieuse
vivacité , cet emportement de caractère, cette im-
patience de volonté qu'irritait le moindre obstacle.
Un jour que sa femme de chambre tardait à
venir l'habiller, elle se lève sans aide et monte
sur la balustrade de son lit; elle glisse et tombe sur le
parquet où sa femme de chambre la trouve évanouie.
Grande est l'alarme dans la communauté. On court
chez le chirurgien du village, qui n'avait guère que
le talent de bien saigner, encore fallait-il qu'il eût
bien bu. Comme c'était le matin qu'on l'appelait,
on eut soin de lui procurer les moyens de rem-
plir la condition d'où dépendait son habileté, et il
réussit à merveille dans la saignée qui rappela
l'enfant à la vie.
Là eût dû se borner le ministère du docteur
villageois , mais il prit sur lui de déclarer que la
PREMIÈRE PARTIE 17
chute ne pouvait avoir aucune conséquence fâ-
cheuse; il affirma qu'aucun membre n'avait souf-
fert , et les bonnes religieuses, trop heureuses
de cette décision pour songer à la révoquer en
doute, l'acceptèrent sans autre contrôle.
Ce ne fut que longtemps après, et lorsqu'il
ne fut plus temps d'y remédier , que l'on s'a-
perçut d'une légère déviation dans la taille de la
princesse.
V
L'éducation corrige, redresse, élève, mais elle
ne crée pas ; d'un défaut elle peut faire une
vertu, elle peut suppléer à une qualité par une
autre, mais il faut qu'elle trouve dans l'âme même
qu'elle veut former les éléments dont son œuvre se
composera. Le point de départ de toute éducation
consiste donc à étudier attentivement le caractère et
les habitudes de l'élève, afin d'y combattre le
mal, d'y développer le bien.
A cette étude, Mme de Soutlange appliqua
toutes les forces et toutes les délicatesses de son
esprit et de son âme, et bientôt le petit cœur
18 MADAME LOUISE DE FRANCE
de Madame Louise n'eut plus de mystères pour
elle.
Elle lui apparut ce qu'elle était réellement : une
ravissante enfant, gaie et aimante , avide de ten-
dresse , ayant déjà l'esprit observateur, la repartie
prompte, et je ne sais quelle tendance instinctive au
despotisme et à l'arbitraire qui, à toute occasion,
changeait l'ange en petit lutin entêté et tyrannique.
Mais ce qui dominait dans ce caractère, c'é-
tait une vivacité si grande que tout la révélait
à première vue.
La jeune princesse eût voulu dans son empres-
sement à s'énoncer, qu'un seul mouvement des
lèvres eût enfermé tout un discours et, que pour
rendre sa pensée, les phrases eussent coulé de sa
bouche plus vite que les mots.
Sur ce besoin de mettre en rapport la prompti -
tude de l'expression avec la vivacité de la pensée.,
résulta dès l'enfance, pour Madame Louise, unJan-
gage concis et imagé, une parole ardente, qu
tout à la fois saisissait l'imagination, pénétrait le
cœur et donnait aux entretiens de Madame Louise
un charme et une persuasion indicible, mais qui,
d'autre part, se prêtait merveilleusement à la fierté
hautaine et à l'exigence impérieuse de son' caractère.
Mme de Soutlange comprit tout de suite que là
était le côté faible mais aussi le côté fort de cette
charmante et puissante nature, et c'est. là que se
PREMIÈRE. PARTIE 19
concentrèrent tous ses soins et tous ses efforts.
L'esprit pénétrant de Madame Louise lui com-
muniquait une facilité particulière à saisir les ridi-
cules, et elle aurait eu quelque penchant à la
causticité; mais dès qu'on lui eût fait comprendre
qu'on ne peut, surtout dans un rang élevé, jouer
� avec cette arme sans blesser cruellement ceux qui
en sont atteints, elle ne se permit plus que d'inno-
centes plaisanteries. Et si parfois il lui échappait une
saillie mortifiante, elle le reconnaissait aussitôt et
se bâtait de s'en excuser.
Une des femmes attachées à son service et qui
avait mal à un œil, lui ayant un jour adressé
quelques reproches au sujet d'une faute que la petite
princesse n'avait réellement pas faite.
« Si vous y mettiez vos deux yeux; s'écria Ma-
dame Louise impatientée, vous ne me verriez pas
faire ce que je ne fais pas !. »
Mais s'interrompant tout à coup :
cr Ah! comment puis-je vous parler de la sorte!
me le pardonnez-vous? »
Et l'aimable enfant ne sécha Jes larmes que lui arra-
chait le regret, que lorsqu'elle eut obtenu son pardon.
Un autre jour, s'imaginant qu'une femme qui tra-
vaillait dans son appartement l'avait offensée,
« Ne suis-je pas la fille de votre roi? lui deman-
da-t-elle avec hauteur :
- Et. moi, Madame, lui répliqua froidement
20 MADAME LOUISE DE FRANCE
cette femme, ne suis-je pas la fille de votre Dieu ? »
La jeune princesse réfléchit quelques instants r
« Vous avez raison, lui dit-elle. J'ai eu tort et
je vous en demande pardon. »
Dans une autre occasion, Madame Louise, qui
connaissait le cérémonial qu'on devait suivre auprès
d'elle et qui entendait qu'on s'y conformât exacte-
ment, s'aperçut que les femmes qui la servaient s'é-
taient assises pendant qu'elle buvait, contre les in-
jonctions de l'étiquette qui voulait qu'elles res-
tassent debout.
La petite princesse éloigna le verre de ses lèvres
et d'un ton de commandement :
« Debout ! s'il vous plaît; Madame Louise boit.
— Madame Louise peut boire à son aise, dit d'un
ton ferme Mme de Soutlange ; ses femmes resteront
assises parce qu'elles ont reçu l'ordre d'oublier
qu'elles servent une princesse , toutes les fois que
celle-ci oubliera qu'une princesse doit être douce et
et polie avec les personnes qui l'approchent. »
Madame Louise se souvint alors que le matin même
elle avait été capricieuse et exigeante avec ses femmes!
et elle se hâta de le reconnaître et de s'en excuser.
D'ordinaire, cette extrême vivacité, trait saillant
du caractère de Madame Louise, entraîne une cer-
taine mobilité d'impressions, qui tout en se conci-
liant parfaitement avec l'entêtement, exclut cepen-
dant la réflexion et la constance.
PREMIÈRE PARTIE 21
Ici la jeune princesse était en quelque sorte en
opposition avec elle-même : elle examinait avant
de se décider, et une fois son parti pris, elle en
changeait difficilement. Il fallait avoir gagné son
estime pour parvenir à son amitié ; mais les per-
sonnes qui avaient su la mériter étaient sûres de la
conserver.
Sa gouvernante fut de ce nombre, et quoiqu'elle
la reprît sans ménagements de ses défauts et qu'elle
contrariât souvent ses inclinations, elle n'en était
pas moins aimée avec tendresse et comme une se-
conde mère.
S'il survenait quelques difficultés dans l'étude, il
suffisait à Mœe de Soutlange de dire à son élève :
« Vous voulez donc, Madame, qu'on me re-
proche plus tard d'avoir négligé votre éducation ? a
L'enfant aussitôt faisait les efforts les plus cou-
rageux, et la difficulté ne tardait pas à être sur-
montée.
S'agissait-il d'un défaut de caractère à combattre
et à vaincre, le raisonnement et le résultat étaient les
mêmes.
« On croira que je vous ai laissé ignorer vos de-
voirs? » disait la sage institutrice; et Madame Louise,
par amour pour la gloire de Mme de Soutlange, s'ef-
forçait de devenir parfaite. N'était-ce pas d'ailleurs
le meilleur moyen qu'elle eût de lui - prouver sa re-
connaissance et son attachement ?
22 MADAME LOUISE DE FRANCE
Cet attachement se manifesta surtout pendant une
maladie fort grave de Mme de Soutlange.
Désolée du danger où elle voyait sa chère gou-
vernante, la jeune princesse qui ne se lassait pas de
prier pour sa guérison, promit, si cette guérison lui
était accordée,- de réciter tous les jours, pendant un
an, l'office de la divine Providence. Le Ciel entendit
la prière de l'enfant, et l'enfant fut fidèle à ses pro-
messes. Elle n'avait consulté que son cœur pour la
faire, elle l'accomplit sans en parler à personne. On
ne sut ce détail que beaucoup plus tard.
On comprend que l'ascendant de Mme de Soutlange
s'appliquât, avant toutes choses, à faire pénétrer, dans
la jeune intelligence de son élève , la connaissance
de Dieu, l'amour et le respect de l'Eglie et le doux
attrait de la piété.
La tâche lui fut rendue facile par une grande préco-
cité d'intelligence mise au service des plus heureuses
inclinations et habilement dégagée des entraves qu'au-
rait pu y apporter la fougue de passions redou-
tables , mais combattues et arrachées dans leurs pre-
miers germes.
Le cœur de la jeune princesse s'ouvrit donc de
bonne heure à la piété.. Dès le berceau elle se
montra capable de recevoir les leçons ie la religion ;
son empressement à s'instruire lui faisait quelquefois
adresser des questions qui étonnaient.
PREMIÈRE PARTIE 23
C'est ainsi que, n'ayant pas encore quatre ans, elle
dit un jour à Mme de Soutlange :
« Vous savez bien , mimie , que j'aime le bon
Dieu , et que tous les jours je lui donne mon cœur.
Mais lui à son tour, ne me donnera-t-il jamais rien ? »
L'occasion se présentait de donner une grande
leçon ; la sage institutrice n'eut garde d'y manquer :
« Eh quoi ! Madame, ne savez-vous point en-
core que tout ce que vous avez et tout ce que vous
pourrez jamais avoir vous vient de Dieu?. N'est-ce
pas Dieu qui vous a mise au monde et qui vous y
conserve. Si vous êtes née fille de roi, au lieu de
naître fille de paysan, à qui devez-vous cette faveur?.
Si nous vous soignons, si nous vous instruisons,
c'est parce que Dieu l'a voulu; la nourriture que
vous prenez chaque jour, c'est Dieu qui vous l'en-
voie; les domestiques qui vous servent la préparent,
il est vrai ; mais seraient-ils capables de créer un
seul grain de blé, de faire pousser un seul fruit,
de donner la vie à un seul des animaux d'où sortent
vos aliments ? Il en est de même de vos habits ;
c'est Dieu qui vous les donne. Le linge que vous
portez est fait d'une plantç que Dieu a fait croître
pour vous dans les campagnes et qui s'appelle le lin.
Les belles robes qu'on vous envoie de Versailles,
c'est Dieu qui en a fait filer pour vous l'étoffe par un
insecte qu'on nomme le ver à soie. En un mot,
Madame , tout ce que vous êtes et tout ce que vous
24 MADAME LOUISE DE FRANCE
avez, c'est de Dieu que vous le tenez. Vous lui
devez l'air que vous respirez e.t la lumière qui vous
éclaire , la terre qui vous porte et le ciel qui vous
couvre. Ce cœur même que vous lui offrez tous les
jours, c'est un cœur qu'il vous a donné et qu'il ne
vous a donné que pour le lui offrir. Mais tout ce que
Dieu vous a déjà donné, sans parler de ce qu'il doit
vous donner encore sur la terre, tout cela n'est rien
en comparaison de ce qu'il vous réserve et qu'il
vous donnera certainement dans le Ciel, si vous
l'aimez toujours. Après cçla, Madame , croyez-vous
encore que Dieu ne vous donne rien pour le cœur
que vous lui offrez tous les jours. »
L'historien de Madame Louise qui nous a con-
servé ces sages paroles continue1 :
« Cette leçon, une de celles que le philosophe
de Genève voudrait qu'on réservât pour des jeunes
gens de quinze ans , fut entendue d'une enfant qui
n'en avait que quatre. Elle fit sur jelle une im-
pression profonde et durable, si bien, qu'à dater de
ce moment, la jeune princesse, appliquant elle-
même les principes suivant les occasions, disait à
sa maîtresse : « Il faut encore remercier Dieu
de ceci. C'est encore Dieu qui nous a donné
cela. »
Un jour que le tonnerre grondait et qu'elle avait
grand'peur :
1 L'abbé Proyart : Vie de Madame Louise de France.
PREMIÈRE PARTIE 25
3
'«( Est-ce Dieu qui a fait aussi ce vilain ton-
nerre si effrayant? demanda-t-elle à Mme de Soutlange.»
Et sur la réponse affirmative, elle s'efforça
de calmer son enfantine terreur. Quoique fort
embarrassée de concilier l'idée qu'elle se faisait
de la bonté de Dieu avec ce qui lui semblait si
menaçant, elle comprit que les phénomènes les plus
eii rayants de la nature avaient une raison d'êlre puis-
qu'elles entraient dans la volonté et les desseins de
la Providence.
Les vérités de la foi en pédétrant dans cette jeune
âme devenaient la règle de sa conduite et le sujet de
ses résolutions pour l'avenir : sa docilité à croire
tout ce que l'Eglise enseigne était admirable : « Jamais
on ne l'entendit faire d'objections sur les dogmes
proposés à notre foi; jamais de doute chez elle,
ni d'hésitation dans la pratique de la morale chré-
tienne. Elle comprenait que la créature doit à son
Dieu une parfaite soumission, et elle s'efforçait d'agir
en conséquence. Bientôt un goût prononcé pour la
piété se manifesta en elle. Elle aimait à assister
aux offices de l'Eglise dont la longueur ne la fatiguait
jamais. Lorsqu'elle se trouvait auprès de sa pieuse
mère, on la voyait étudier avec beaucoup d'atten-
tion dans l'extérieur recueilli de cette grande reine ,
les marques de respect, d'adoration -profonde,
qu'une faible créature doit à son Créateur. »
Elle commençait dès-lors à apprécier l'éminente
26
MADAME LOUISE DE FRANCE
vertu de sa mère et elle s'attachait à la reproduire
dans sa propre attitude, dans sa propre ferveur.
Déjà portée par goût vers les études sérieusts,
elle trouvait un charme singulier non-seulement aux
touchants et dramatiques récits de l'histoire sainte ;
mais encore aux doux et profonds enseignements
de l'Evangile ; les miracles du divin Sauveur, ses
sermons, ses paraboles surtout frappaient et char-
maient sa jeune intelligence. Elle ne les récitait
pas, comme les autres enfants, du bout des lèvres et
pour s'acquitter d'un devoir ; elle les goûtait, elle
les méditait, elle les retenait et, en toute occasion,
elle en faisait l'application avec le plus naïf à-
propos.
Nous n'en citerons qu'une preuve. Un jour elle
priait seul dans son oratoire ; se rappelant tout à
coup la promesse du divin Sauveur : Toutes les
fois que deux ou trois personnes sont rassemblées
en mon nom, je me trouve au milieu d'elles, » elle
appela vivement une de ses femmes qui travaillait
dans la pièce voisine.
« Ah ! lui dit-elle , venez et priez avec moi,
afin que notre Seigneur vienne, lui aussi, et se tienne
au milieu de nous ! »
Un dernier trait pour compléter l'esquisse de ce
ravissant portrait d'enfant :
La franchise , la droiture faisaient le fonds de ce
caractère dont le trait saillant était la vivacité , la
1 PREMIÈRE FARTIE 27
pétulance, mais ayant pour guide et pour correctif
une raison précoce et une sensibilité profonde
appuyées sur une piété sincère et déjà éclairée.
Ennemie du mensonge par inclination et par prin-
cipe , Madame Louise avouait ses fautes avec une
candeur charmante ; la pensée de chercher quelque
détour qui pût l'excuser ne lui vint jamais à l'esprit.
Son goût pour le vrai était si décidé que ces contes
innocents, imaginés pour fixer par le merveilleux
l'imagination de l'enfance, cessaient de l'intéresser
et de lui plaire, dès qu'elle s'apercevait qu'ils ne con-
tenaient que des fictions :
« Ne me racontez jamais que des histoires
vraies, disait-elle souvent à Mme de Soutlange , - ou
tout au moins, quand ce ne sont que des fables, aver-
tissez-moi en commençant.
De cet attrait pour le vrai découlait une sorte de
crédulité confiante qui la portait à accepter tout ce
qu'on lui racontait ; elle n'imaginait pas qu'on pût
chercher à la tromper. »
Elle était fort jeune encore, raconte l'abbé Proyart,
lorsqu'une des femmes qui la servaient s'avisa de lui
dire qu'il venait de naître en Europe un grand
prince et que ce prince devait être plus tard son
époux. Madame Louise crut que c'était une affaire
décidée, et ce conte, par lequel on avait prétendu
l'amuser, la désola jusqu'à lui faire verser bien des
larmes.
28 MADAME LOUISE DE FRANCE
Mme de Soutlange lui ayant demandé d'où venait
son chagrin , elle répondit :
« N'ai-je pas sujet de pleurer en apprenant
qu'on me destine un époux, à moi qui n'en veux
point avoir d'autre que Jésus-Christ. »
Il fut aisé de désabuser sa simplicité, mais il fut
moins facile de ramener son estime sur la personne
qui l'avait trompée par un mensonge. Elle n'oublia
jamais ce trait; et, à cette occasion, on l'entendit ré-
péter plusieurs fois un principe de morale et d'édu-
cation que sa jeune raison lui avait révélé et qu'ou-
blient trop souvent les grandes personnes, à savoir:
mentir à un enfant est un acte plus coupable que
mentir à une personne plus expérimentée et moins
crédule.
En effet le mensonge, lorsque l'enfant ne le dé-
couvre pas, met en son esprit une idée fausse et
fait dévoyer son jugement. Lorsque l'enfant le dé-
couvre , le résultat est pire encore, c'est une leçon
de fourberie, de duplicité, ou tout "au moins de
défiance, qu'il vient de recevoir; enfin, si nous sup-
posons qu'une grande droiture de caractère le pré-
munisse contre l'entraînement fatal de l'exemple,
nous devons admettre un sentiment de répulsion qui
fera naître le mépris en ce cœur qui ne devrait
s'ouvrir qu'aux généreux sentiments.
L'amour de la vérité rendait Madame Louise en-
nemie de toute espèce d'exagération dans la pensée
PREMIÈRE PARTIE 29
3 *
et dans la parole; de là le grand éloignement pour
la flatterie et pour les flatteurs, qu'elle exprimait à
toute occasion.
Mais si elle repoussait l'adulation, elle écartait
avec presque autant de soin toute familiarité in-
compatible, selon elle, avec la dignité de son rang ;
non par orgueil, mais par une entente parfaite des
convenances, elle exigeait qu'on respectât en elle
ce qu'elle y respectait elle-même, le reflet de la
Majesté souveraine.
Nous l'avons dit ailleurs : personne mieux que
Mesdames, filles de Louis XV, ne comprit jamais le
respect de l'étiquette et sa haute utilité. Ce sen-
timent, en quelque sorte inné chez Madame Louise,
avait acquis dans cette âme d'élite une délicatesse
et, si l'on osait ainsi parler, une perfection qui la
rendait compatible avec les manières les plus
exquises de l'humilité chrétienne.
VI
Madame Louise atteignait sa onzième année.
Encore au seuil de l'enfance dont elle avait l'ai-
mable candeur et la naïve simplicité, elle touchait
30 MADAME LOUISE DE FRANCE
par la pratique de la vertu à la maturité de la vie.
Les fleurs charmantes qui avaient embaumé ses
premières années et fait concevoir de si chères espé-
rances à sa pieuse et tendre mère, s'étaient trans-
formées déjà en fruits mûrs ; de ses inclinations ver-
tueuses était sortie la vertu même, cette vertu
solide et grande qui n'est jamais aussi rayonnante
aux yeux des hommes et aussi précieuse aux yeux
de Dieu que lorsqu'elle est illuminée du pur éclat
de la première innocence.
A force de combattre sa nature, elle était par-
venue à dompter son orgueil, à tempérer la
vivacité de son humeur et la violence de son ca-
ractère. Elle avait remporté la plus belle et la
plus difficile des victoires, elle s'était rendue mai-
tresse d'elle-même; ses fautes étaient plus rares,
et sa piété plus marquée ; sa délicatesse de conscience
s'alarmait à la seule apparence du mal. « On lui
avait dit, qu'au tribunal de la pénitence elle devait
se faire connaître telle qu'elle se connaissait elle-
même et que Dieu la connaissait. Partant de ce
principe et pour n'avoir aucun reproche à se faire,
elle préparait ses confessions avec un soin extra-
ordinaire, et comme on lui disait un jour qu'elle
employait trop de temps à cette préparation :
« Eh ! s'écria-t-elle ne faut-il pas que je
tâche de voir ma conscience telle que Dieu la
voit ? »
PREMIÈRE PARTIE 31
Et redoublant d'application dans cette importante
étude, elle arriva en peu de temps à un état de
perfection, admirable chez une enfant de son âge.
Elle faisait ses prières avec un recueillement an-
gélique; à l'église, son attitude modeste et fervente
ravissait tous ceux qui la voyaient et édifiait
les religieuses elles-mêmes. En toutes choses, son
aptitude était exemplaire, et sa raison bien supé-
rieure à son âge, ce qui ne l'empêchait pas d'être
vive et enjouée dans son humeur, attentive et
affectueuse dans ses manières.
Elle était restée le charme et la joie du vieux
cloître dont elle faisait l'étonnement et l'édifi-
cation.
En la voyant si avancée dans les voies spiri-
tuelles, on songea à rapprocher pour elle le temps
où l'on avait alors coutume d'admettre les jeunes
filles à la table sainte, et on lui parla des dispositions
prochaines qu'elle devait apporter à sa première
communion.
Au lieu de l'élan joyeux auquel elle s'attendait,
Mme de Soutlange vit ses ouvertures accueillies avec
un embarras, une froideur qui l'étonnèrent.
« La première communion !. s'écria la jeune
princesse. Il n'est pas encore temps pour moi
d'y songer. »
Et elle détourna l'entretien.
Plusieuis fois de suite, la même proposition amena
32 MADAME LOUISE DE FRANCE
la même réponse. Etait-ce légèreté, était-ce in-
différence ? L'esprit de Mme de Soutlange s'y perdait,
et un jour il lui échappa un reproche assez vif :
« Comment, Madame, pouvez-vous vous mon-
trer aussi froide à la perspective d'une faveur à
laquelle vous devriez vous estimer trop heureuse de
pouvoir aspirer. »
Madame Louise fondit en larmes. La pensée que
ses motifs pussent être aussi mal appréciés ne lui
était pas venue.
a A Dieu ne plaise, répondit-elle, que ce soit
par indifférence que je veuille différer ma première
communion. C'est au contraire parce que j'apprécie
tout le prix d'une aussi grande grâce , que je m'en
sens indigne. »
Mme de Soutlange la pressa alors sur les motifs de
prétendue indignité. Le plus décisif de ces motifs
était la crainte de ne pas savoir encore suffi-
samment son catéchisme.
Cette objection fut facile à lever ; l'esprit juste de la
jeune princesse comprit aisément qu'il suffit pour être
réellement instruite des vérités de la religion, de
les comprendre de manière à en pouvoir rendre un
compte fidèle, sans qu'il fût nécessaire pour cela
d'employer toujours les termes précis du caté-
chisme.
« Ainsi encouragée, Madame Louise ne songea
plus qu'à se préparer à la grâce du sacrement,
PREMIÈRE PARTIE 33
et elle le fit avec une ardeur et un ensemble de
pieux sentiments qu'on ne pouvait assez admirer
dans un âge si tendre. » Tout son regret était de
croire qu'elle n'avait encore rien fait pour le Dieu
qui allait mettre le comble à ses bienfaits en se
donnant à elle. Elle n'avait plus qu'un désir, qu'une
volonté , vivre désormais pour lui seul !
Un incident remarquable, parce qu'il met en
pleine lumière la ferveur de Madame Louise et
l'ascendant de sa ferveur jusque sur les rêves
mêmes de son enfantine imagination, signala sa pré-
paration à la confession générale. Cet incident, le
voici tel que le raconte le premier historien de Ma-
dame Louise.
Après s'être longuement et sérieusement examinée,
elle écrivit le détail de sa confession ; craignant
encore qu'il ne lui échappât quelque faute, elle
pria une religieuse en laquelle elle avait beaucoup
de confiance d'examiner sa confession avant qu'elle
la fît, et de lui donner son avis sur ce qui pouvait
encore l'inquiéter. Cette demande était faite avec
tant de simplicité et d'instances , qu'il était impos-
sible de la repousser. Elle commença donc à lire
sa confession à sa pieuse confidente, ce qu'elle fit
sans hésitation ni réserve.
Cependant, arrivée à un certain endroit, elle fit une
courte pause. La religieuse s'aperçut qu'elle passait
un article, et, la page achevée, elle lui en fit recom-
34 MADAME LOUISE DE FRANCE
mencer la lecture : même hésitatiou et même
omission.
« Avez-vous lu fidèlemen toute la page ? D de-
manda la religieuse.
La princesse avoua qu'elle passait un article qu'elle
n'osait lire.
« Eh ! Madame, pourquoi vous gêner avec moi !
que ne réservez-vous votre confession tout entière
pour votre confesseur ? Je vous ai déjà priée de
ne m'en rien faire connaître. »
Madame Louise s'excusa et lut l'article qu'elle
avait omis. Il était ainsi conçu : - Je m'accuse
d'avoir désiré par vanité d'être née turque.
Sa confidente lui ayant demandé quel avait été
le mobile d'un souhait si bizarre et comment surtout
elle avait pu mêler de la vanité à ce désir, elle
répondit :
« C'est que je me figurais un grand plaisir à faire
une abjuration éclatante du mahomélisme pour
embrasser la foi chrétienne. »
La religieuse lui fit à ce sujet une réflexion qu'elle
n'oublia jamais.
« Croyez-bien, Madame, que sans être turque,
vous aurez, plus d'une fois, lieu de signaler votre zèle
pour la religion , en abjurant à la cour les maximes
et la conduite de la plupart de ceux qui l'habitent.. 1)
a Après avoir purifié son âme par une confes-
sion générale des plus détaillées, ajoute une des
PREMIÈRE PARTIE 35
tilles spirituelles de Madame Louise devenue l'his-
torienne de sa vie',1a pieuse princesse ne s'occupa
plus qu'à orner et à embellir cette habitation in-
térieure déjà consacrée pour devenir le séjour per-
manent du divin Epoux. En lui étaient toutes ses
pensées, toutes ses affections. Elle nous l'apprend
dans une prière qu'elle composa pour célébrer l'an-
niversaire de sa première communion : a J'ai
éprouvé, ô mon Dieu, dès l'aurore de mes jours
tout ce votre amour pouvait me témoigner de
tendresse et de prédilection. Mais ces premiers
gages de votre tendresse paternelle ne suffisaient
plus à l'étendue de votre charité ; à peine mes pre-
mières années s'étaient-elles écoulées, à peine les
premiers enseignements de votre religion sainte
s'étaient-ils fait goûter à mon âme, que vous y fîtes
naître une piété filiale pour le sacrement de vos
autels. Je ne soupirais qu'après le moment de vous
y recevoir, de vous y posséder. En recevant de
nouveaux dons de votre grâce, une foi vive, un
ardent amour accrurent encore mes désirs. Vous
les entendîtes, vous les exauçâtes, ô Dieu de bonté,
en me donnant votre corps sacré pour nour-
riture. »
« Les effets merveilleux du sacrement d'amour
1 Vie de la révérende Mère Thérèse de Saint-Augustin,
Madame Louise de France, par une religieuse de sa commu-
nauté rétablie en 1807 à Paris et transférée à Autun en 1838.
36 MADAME LOUISE DE FRANCE
parurent en Madame Louise d'une manière sensible ;
sa piété prenait sans cesse de nouvaux accroisse-
ments, sa conduite se perfectionnait chaque jour,
de telle sorte , qu'on la proposait pour modèle aux
jeunes personnes de l'abbaye.
» Mm0 de Soutlange, considérant ses progrès
et la voyant posséder déjà de si solides vertus,
redoubla d'application pour former en elle une
personne accomplie. Jamais institutrice ne fut mieux
secondée de son élève. Madame Louise savait que
de son éducation dépendrait la conduite de toute sa
vie, et sa rare pénétration lui faisait pressentir tous
les dangers auxquels bientôt elle se trouverait exposée :
Mme de Soutlange ne tarda pas à lui en dévoiler le
tableau et à le lui faire parcourir de point en point.
En la voyant s'appliquer à cette étude avec un vif
intérêt et prendre des mesures certaines pour éviter
les écueils qui lui étaient signalés, elle conclut que
les prestiges de la grandeur et l'attrait des plaisirs
demeureraient impuissants sur une âme que Dieu
possédait sans réserve.
» La conduite de la princesse pendant les trois
années qui suivirent sa première communion , con-
firma cette excellente religieuse dans de si doux
pressentiments. »
De jour en jour, les vertus de son illustre élève
se faisaient admirer davantage. Elles jetèrent un
tel éclat dans l'abbaye, que l'estime qu'on; avait
PREMlÈKfi PARTIE 37
conçue pour Madame Louise alla jusqu'à la vé-
nération. On se persuadait que cette fille des rois
-serait la plus aimable et la plus aimée parmi
plusieurs autres, dont on connaissait le mérite;
on la voyait représenter dans sa personne toute la
dignité des reines, et cependant accueillir avec
une bonté toujours sereine ceux qui désiraient
l'aborder. Sa charité la faisait nommer la mère des
pauvres, ses Jargesses n'avaient d'autres bornes que
ses ressources, et son plus grand plaisir était de
s'imposer des privations pour faire du bien aux
indigents. « Elle avait compris et elle mettait
admirablement en pratique la promesse du divin
Maître : Bienheureux les /miséricordieux, parce
qu'il leur sera fait miséricorde.
SECONDE PARTIE
Versailles
1
Aussi longtemps que dure son éducation et depuis
le moment où elle quitte la maison paternelle jusqu'à
celui qui l'y ramène, il semble à la jeune fille que
l'heure la plus douce de sa vie sera celle qui,
mettant un terme à ce qu'elle appelle son exil, la
rendra aux joies du foyer, à la tendresse, aux soins
de sa mère.
C'est cette heurebénie, entrevue àl'extrême horizon
de la vie de pensionnat comme une étoile tulé-
laire, qui éclaire les difficultés de l'éducation;
elle est le phare lumineux qui brille sur les sentiers
pénibles et laborieux de l'étude. Mais, comme pour
SECONDE PARTIE 39
toutes les joies de ce monde , à mesure que ce jour
désiré approche, il se mêle au bonheur qu'il doit
apporter de douloureux regrets, de secrètes inquié-
tudes. Au moment de briser les liens qu'on a souvent
trouvé si lourds, liens de discipline, d'obéissance,
de travail et d'ordre, on s'aperçoit avec étonnement
combien le cœur s'y était attaché ; on pénètre alors
dans les mystères les plus intimes de ces cœurs
dévoués, de ces cœurs de mères dont, avec la lé-
gèreté de l'enfance, on avait reçu, sans les apprécier,
les trésors de sollicitude et d'amour, et auxquels
on se trouve attaché, plus qu'on ne s'en pouvait
douter, par la reconnaissance et la tendresse.
Le doux nid maternel ne semble pas moins dé-
sirable ; la pensée déploie ses ailes et vient s'y abriter
avec délices, avant même que les portes en soient
ouvertes ; mais ces désirs sont traversés par la pointe
acérée du regret, et cette joie est obscurcie par de
sincères et légitimes larmes : on va posséder ce que
l'on a si longtemps ambitionné, la famille ; mais on
ne la possédera qu'en rompant d'autres attaches
bien chères aussi.
Telle est la vie : le sacrifice y est la condition
première et essentielle de toute joie. «
Madame Louise en fit la triste expérience; atti-
rée vers sa royale famille 'par la double puissance
de sa tendresse filiale et de l'admiration que
les vertus de Marie Leczinska inspirait à ses filles;
40 MADAME LOUISE DE FRANCE
séduite par l'epoir d'étendre dans sa position nou-
velle le cercle toujours trop étroit à son gré de ses
charités et de ses bonnes œuvres, la jeune princesse
sentit son cœur se déchirer quand il lui fallut quitter
Fontevrault. Elle venait d'atteindre sa quatorzième
année.
Elle parut à la cour avec toutes les grâces de l'in-
nocence, et tous les charmes des plus aimables vertus
jointes à une instruction solide, à un esprit obser-
vateur et profond, a Ouverte, franche, ingénue, elle
était en même temps prudente, sage, éclairée. Objet
de l'estime générale, elle faisait surtout les délices
de son auguste famille. Dans la société de sa ver-
tueuse mère et des princesses ses sœurs, elle se dé-
dommageait du sacrifice de Fontevrault. Touchée
de leurs pieux exemples , elle s'appliquait à les imi-
ter sans s'apercevoir qu'à son tour elle leur servait
de modèle. » -
« Je n'ai jamais vu la reine Leczinska au milieu
de sa famille sans être pénétré d'admiration. Que de
vertus ! quelle mère ! quelles princesses !.»
Ces paroles du cardinal de Luynes expriment ad-
mirablement l'impression qu'éprouvait toute personne
ayant le bonheur d'être admise dans l'intérieur de la
famille royale.
C'était dans ces réunions intimes que la noble
reine se dédommageait des épreuves poignantes qui
désolaient son cœur de chrétienne et d'épouse. Là
SECONDE PARTIE 41
elle cherchait et elle trouvait les plus pures joies.
Aussi, vivant au milieu de ses enfants le plus pos-
sible, elle leur apprenait le talent si rare d'utiliser
le temps et d'en apprécier le prix. Elle s'efforçait
d'écarter tout ce qui aurait pu altérer leur bon
accord, porter atteinte à leur. fraternelle intimité;
elle les aidait de ses conseils, partageait toutes
leurs joies et s'affligeait avec eux pour pouvoir plus
sûrement les consoler.
« En échange, c'était jusque dans les moindres
choses que se manifestait, autour de cette mère
chérie, la piété filiale, et l'attention de ses enfants à
lUI plaire semblait aller jusqu'au scrupule. Dès
qu'elle se trouvait au milieu d'eux, toute main
étrangère était dispensée de la servir. On prévenait
ses désirs, on étudiait ses besoins, on épiait le
moment, quelquefois même on se disputait le
bonheur d'y pourvoir, et le Dauphin, en ces occa-
sions, ne cédait à personne son droit d'aînesse, a
à personne, si ce n'est cependant à cette aimable
Louise, que sa qualité de dernière-venue rendait
l'enfant gâtée de tous, en même temps que sa douce
piété en faisait un objet d'admiration.
t
42 MADAME LOUISE DE FRANCE
II
Il ne faut pas croire cependant que disciplinée
par son éducation à Fontevrault aux pratiques et aux
abnégations de la vie chrétienne, Madame Louise , à
son arrivée à la cour, se trouva naturellement portée
aux vertus qu'elle y pratiquait avec tant de perfection?
Non ; qui dit vertu , dit effort, lutte, et la piété et
la fidélité de Madame Louise n'eussent point mérité
ce nom si elles ne lui eussent coûté ni combats n
sacrifices.
Cédons la plume à cette auguste princesse, et
laissons lui le soin de nous apprendre elle-même
quelle fut dès l'abord sa vie intérieure et par quelle
voie Dieu la fit passer avant de l'amener entièrement à
lui.
« Le moment de mon entrée dans le monde fut
loin d'être favorable à ma piété ; et, malgré les réso-
lutions que j'avais formées et le soin que je prenais
d'y être fidèle, a vertu était continuellement expo-
sée à des combats qui l'affaiblissaient. Souvent je
me sentais sollicitée à faire ostentation du dernier
des talents que j'avais reçus du Ciel; plus souvent
SECONDE PARTIE 45
encore j'étais tentée de rétracter le sacrifice que
j'avais fait à la religion, de toute recherche dans les
ajustements et les parures mondaines. Aujourd'hui,
c'était le respect humain qui m'ébranlait; le len-
demain, c'était l'ardeur de mon caractère qui m'em-
portait. Ma surveillance sur moi-même empêchait ce-
pendant qu'il ne parût rien au dehors de cette guerre
intestine qui me fatiguait de telle sorte , que tandis
que j'avais à me reprocher tant d'infidélités, tout le
monde à la cour louait ma régularité. »
On sait que la vertu bienfaisante était la vertu
dominante en Marie Leczinska. La bonne reine avait,
quand il s'agissait de soulager le prochain, des in-
dustries merveilleuses privations personnelles,
travail assidu, impôt forcé prélevé avec une grâce
enchanteresse sur tout ce qui l'approchait, rien ne
lui coûtait quand sa charité était en jeu. Elle avait
su inspirer à ses enfants ce puissant esprit de charité
chrétienne qui ne connaît pas d'obstacles, et que rien
ne décourage, que rien ne rebute.
Pendant que le Dauphin , sollicité à une légère
dépense, répondait en riant : a Mais vous ne savez
donc pas que maman me tient à l'observance des
capucins; elle ne me laisse pas le sou : » Mesdames
non-seulement se rangeaient à la même observance,
mais encore elles consacraient tout leur temps à tra-
vailler pour les pauvres.
Et si l'on songe que ceci se passait en plein dix-
•4 4 MADAME LOUISE DE FRANCE
huitième siècle, c'est-à-dire au milieu de ce maté-
rialisme égoïste, de ce raffinement de luxe et
de bien-être qui avaient suivi les excès de la
régence, on reste émerveillé de rencontrer des
Ciœurs si pures, des habitudes si chrétiennes et si
recueillies, une abnégation si généreuse au sein de
l'extrême puissance.
Certes, si quelque chose peut pallier le dérègle-
ment des mœurs de cette funeste époque et effa-
cer aux regards de la postérité les traces de l'impiété,
ce sont assurément les vertus simples et éclatantes
en même temps des membres de la famille royale, et
cependant ce sera sur cette auguste famille que
pèseront surtout les sanglantes représailles amenées
par cette corruption. Madame Louise en sera la
victime expiatrice et volontaire ; Mesdames Adélaïde et
Victoire iront, proscrites et errantes, mourir sur la
terre étrangère, pendant que les martyrs du Temple
arroseront de leur sang cette France élevée si haut
par leurs aïeux !
En attendant l'heure de ces cruelles épreuves, la
famille royale luttait de toute la force de sa piété et
de son dévouement contre le torrent toujours gros-
#
sissant de l'incrédulité, et si la vertu eût disparu du
monde, on l'eût retrouvée intacte et glorieuse dans
ce palais de Versailles, où la meilleure des reines
était la plus honorée, la plus chérie et la plus
heureuse des mères de famille.
SECONDE PARTIE 45
Heureuse ! oui, si nous mesurons ce bonheur à
la tendresse et aux vertus de ses enfants , - mais si
nous. considérons les épreuves de cet amour ma-
ternel, si généreux et si grand, devons-nous parler
de bonheur. Sur dix enfants que Dieu lui avait donnés
et qu'elle avait vu grandir auprès d'elle, quatre seu-
lement devaient lui survivre !. Est-il nécessaire de
rien ajouter, et quel cœur ne. comprendrait les
deuils de ce cœur de mère si souvent, si cruelle-
ment frappé ?.
L'âme sensible de Madame Louise ressentait vive-
ment ces pertes douloureuses ; elle en souffrait par
la peine même qu'elle éprouvait, et par le contre-coup
que lui faisait ressentir le chagrin profond quoique si-
lencieux de Marie Leczinska. A cette grande école de sen-
sibilité et de courage, de déchirement et d'héroïque ré-
signation, la jeune princesse apprenait le secret de cette
force d'âme que personne ne posséda à un plus haut
degré que la fille du roi Stanislas. L'exemple ma-
ternel achevait l'œuvre commencée à Fontevrault,
la pratique — et quelle pratique ! — venait appuyer
et développer l'admirable théorie de cette éducation
forte et variée en même temps que douce et tendre,
donnée par Mme de Soutlange à son élève bien-
aimée.
Et, en appréciant la sagesse de cette excellente
institutrice, en admirant la merveilleuse prudence,
l'exacte vérité avec laquelle cette femme éloignée
46 MADAME LOUISE DE FRANCE
du monde, avait pressenti cependant ses réalités
et découvert ses périls, Madame Louise se sentait con-
firmée dans son attachement pour une religion qui
seule peut ainsi éclairer l'àme et guider le jugement.
Sa piété grandissait et s'affermissait à mesure qu'elle
s'appuyait davantage sur le raisonnement et l'ex-
périence.
Madame Louise partageait la passion de Madame
Adélaïde pourles fortes études que son esprit prompt
et investigateur lui rendait faciles. Elle lisait beau-
coup et avec fruit; l'histoire , la géographie offraient
un attrait particulier à l'activité de son imagination.
A Fontevrault, l'étude de la nature avait eu un
grand charme pour elle. Elle retrouvait Dieu et
admirait sa puissance, dans chacune de ses œuvres ;
les fleurs, les oiseaux , le plus petit des insectes lui
parlaient un langage que son cœur comprenait, et sa
plus chère récréation consistait à cultiver les fleurs,
à gazouiller avec les oiseaux, à suivre de l'œil la
marche du scarabée faisant étinceler son corselet
d'or à travers "le gazon ou sur la poussière du
chemin. Elle poursuivait le papillon , non pour
le retenir captif, mais pour le rendre à la li-
berté, après avoir admiré de plus près les fraîches
nuances de ses ailes de gaze, et, dans ces jeux, dans
ce mouvement, la jeune fille aspirait la santé et la
force.
Son retour à Versailles transforma cette vie d'ac-
SECONDE PARTIE 47
tivité: au couvent elle avait été joyeuse et libre ; à
la cour elle était prisonnière; au couvent, le grand
air, les vastes jardins, le cloître immense , les
fleurs, les oiseaux, les bluets; à la cour, un
appartement enfermé, pas même un balcon où
elle pût respirer l'air et cultiver une pauvre petite
plante; de vastes galeries, de larges escaliers, une
terrasse à la vue magnifique, des ombrages touffus,
des eaux féeriques, toutes les merveilles de l'art
rassemblés à grands frais; tel, il est vrai, est Ver-
sailles. Mais ces splendeurs mêmes n'étaient-elles
pas en quelque sorte un nouveau supplice de Tantale
pour une jeune princesse avide d'activité et qui ne
pouvait jouir que par le regard des merveilles de ces
jardins réputés les plus beaux du monde et qui,
ouverts à qui voulait eu jouir, n'étaient fermés qu'à
leurs propriétaires.
Pour se dédommager de cette contrainte de l'é-
tiquette qui lui interdisait les délassements qu'elle
aimait, et par contre l'assujettissait à des amuse-
ments sédentaires qui lui étaient à charge, tels, par
exemple que le jeu pour lequel elle avait une véri-
table antipathie, et la comédie ou la danse qui alar-
maient sa conscience, Madame Louise s'éprit d'une
grande passion pour l'exercice du cheval et surtout
pour la chasse.
Louis XV, émerveillé de son intrépidité d'amazone,
prit plaisir à stimuler ce goût et avec cette bienveil-
48 MADAME LOUISE DE FRANCE
lance , cet empressement qui le rendaient si lagréable
en famille , il s'efforçait de lui procurer le plus sou-
vent possible ce passe-temps, utile du reste, au dé-
veloppement de sa force physique.
Frêle et délicate , mais douée d'une merveilleuse
énergie et d'un sang-froid que rien ne déconcertait,
Madame Louise suppléait à la force par l'adresse et
primait toutes les autres femmes de la cour dans
l'art difficile et gracieux de l'équitation. Le roi
l'admirait, et c'était une de ses joies de la voir
dompter un cheval fringant et devancer à la course
les meilleurs cavaliers; parfois cependant son audace
le faisait trembler; il voulait gronder, mais un
sourire le désarmait. La Providence, d'ailleurs,
protégeait si ouvertement la charmante jeune fille,
que la sollicitude même la plus tendre devait se sentir
rassurée.
C'est ainsi, par exemple, qu'un jour de chasse dans
la forêt de Compiègne , le cheval qu'elle montait
se cabra si violemment, qu'il la jeta à vingt pas de
distance. Elle tomba au milieu du chemin et presque
sous les pieds des chevaux d'une voiture qui suivait
au plus grand train. Par un bonheur même qu'elle
appela toujours un miracle, elle échappa à ce
double danger..
Avant qu'on ait eu le temps d'accourir à son
secours, elle est déjà debout et calme, souriante;
elle demande qu'on lui ramène son cheval. En vain
SECONDE PARTIE 49
ses sœurs la pressent de monter en voiture, en vain
le roi effrayé veut ordonner de rebrousser chemin ,
elle s'élance sur son cheval et le réduit au point de
lui faire perdre l'envie de se cabrer. La chasse con-
tinue, et Madame Louise ne laisse pas apercevoir le
moindre signe d'émotion ou de fatigue.
Voici en quels termes, le soir en rentrant dans
son appartement, elle apprit son aventure à une de
ses femmes de chambre :
« Remerciez, lui dit-elle, la sainte Vierge avec
moi, car je lui dois une seconde fois la vie. Mon
cheval m'a jetée par terre ; le carrosse de mes sœurs
n'avait plus qu'un pas à faire pour me rouer. Je
me suis levée et me voilà ! ..»)
A la suite de ces exercices violents auxquels la
princesse se livrait sans ménagements, il lui eût fallu
quelques heures de repos; mais l'étiquette de la cour
était là, sévère et inflexible, qui réclamait tous ses
moments. Voici comment Madame Louise le racon-
tait elle-même à une personne de confiance.
« Je sentais un grand besoin de me reposer, mais
l'heure du jeu était venue, et j'allais au jeu par
complaisance. Puis venait l'heure du spectacle, la
complaisance me conduisait au spectacle , où je
m'endormais de lassitude. Ce train de vie si opposé
à celui que je menais au couvent, les veilles surtout
me fatiguaient excessivement et m'échauffaient le
sang. Mais j'étais à la cour, il fallait faire comme
50 MADAME LOUISE DE FRANCE
on fait à la cour, et je le faisais sans me plaindre
contre mon inclination et au préjudice de ma santé.»
III
Le château est enfin silencieux. La famille royale
est retirée dans ses appartements; les gentilshommes
du roi, les femmes de la reine et des princesses ont
achevé leur service et jouissent enfin des quelques
heures de repos et de liberté que leur laisse leur
charge ; le pas des dernières rondes de nuit vient de
s'éteindre dans les corridors sonores ; les sentinelles
ont été relevées pour le reste de la nuit et jusqu'au
corps de garde , tout est endormi.
Il n'y a plus de lumières au château que les
lampes de nuit, dont la clarté vacillante se cache
elle-même derrière les volets et les rideaux soigneu-
sement fermés. Quel contraste entre cette obscurité ,
ce silence et le mouvement, le bruit, l'éclat qui
ont animé pendant toute la journée ce palais splen-
dide, dont les statues, les sculptures, les magni-
ficences perdues en ce moment dans l'obscurité, se
confondent dans une masse sombre et presque
menaçante.