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MANIFESTE
A LA
FRANCE CONSTITUTIONNELLE.
PARIS. — IMP. D'EDOUARD BAUTRUCHE,
1. de la Harpe, 90.
MANIFESTE
A LA
FRANCE CONSTITUTIONNELLE
PAR
C. DE LA PLACE.
Je suis heureux de me trouver au milieu de
vous, dans cette enceinte où la France a reçu
mes serments J'ai dit, Messieurs, que la
charte serait une vérité La charte, c'est
la monarchie constitutionnelle avec toutes ses
conditions loyalement maintenues, avec toutes
ses conséquences franchement acceptées
(Ouverture de le session de 1831) discours du Roi.
PARIS,
LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR,
6, RUE DE LA PAIX.
BT CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
DÉCEMBRE 1845
INTRODUCTION.
Pour obtenir gain de cause, devant un tribunal ordinaire, contre
la partie dont on se croit fondé à réclamer une valeur ou la répara-
tion d'un dommage, il ne suffit pas d'appuycr sa demande sur desim-
pies présomptions, sur des faits généraux ou indirects, il faut encore
des preuves valables, ayant trait directement à l'objet spécial du
litige.
De même, lorsque nous accusons les hommes du pouvoir, devant
le tribunal de l'opinion, il ne doit pas nous suffire de nous en tenir à
une appréciation générale de leurs actes, il nous faut, de plus, des
preuves certaines et spéciales, relativement aux faits sur lesquels nous
voulons appeler l'attention et obtenir justice.
A la différence des questions d'intérêt privé qui s'agitent entre des
particuliers, régis par une même législation et ne présentent souvent
qu'un rapport indirect avec les questions d'intérêt général ou n'offrent,
d'aucune part, les caractères d'un droit bien déterminé, les débats
qui s'élèvent entre le gouvernement et les citoyens soumis à son au-
torité, donnent la mesure des principes qui dirigent l'action gouver-
nementale et, à différents degrés, les intérêts généraux du pays s'y
trouvent toujours en cause.
Du jour où chaque Français, d'une intelligence suffisamment cul-
tivée, a recouvré le droit de critiquer les actes du pouvoir et de sou-
mettre à l'appréciation de ses concitoyens, les motifs qui lui parais-
sent devoir appeler leur attention, sur la manière dont on applique les
lois existantes ou sur les modifications à y introduire, il a été appelé
1
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à faire partie de ce grand jury national dont le jugement décide, en
dernier ressort, des destinées du pays.
Mais si, avec la prétention d'influencer le tribunal le plus élevé,
il ne sait pas développer avec assez d'intelligence, dans son âme et
conscience, les grandes considérations qu'exigent ces matières impor-
tantes, mieux vaut qu'il s'abstienne ; car alors, l'influence qu'il ac-
querrait, au lieu d'éclairer l'esprit des juges, ne tendrait qu'à aug-
menter la confusion de leurs idées, le trouble de leur conscience et à
multiplier leurs erreurs.
Notre révolution, a-t-on dit, n'a pas construit son gouvernement :
cela est vrai et, sous un autre point de vue, on peut dire aussi exacte-
ment que notre révolution est une forme de gouvernement qui com-
mence. Pour ce qui est de construire un gouvernement, on pourrait
en dire autant de tous les gouvernements antérieurs; tous les pouvoirs
qui ont existé, sont nécessairement restés comme des édifices inache-
vés auxquels on ajoutait ou dont on retranchait chaque jour quelque
chose; ils ont été soumis, jusqu'à la fin, à d'incessantes modifications.
Il en sera de même du nouveau gouvernement constitutionnel sous
lequel nous vivons. Jusqu'à la fin, ce gouvernement se modifiera avec
le temps, à mesure que les moeurs et les besoins sociaux dont il doit
être l'expression se modifieront également, et ces modifications seront
d'autant plus heureuses, que le grand jury national appelé à prononcer,
sera devenu plus consciencieux et plus éclairé.
Parmi les réformes demandées, il en est sur lesquelles notre convic-
tion n'est pas douteuse, il en est aussi dont nous sommes disposés à
reconnaître l'utilité ; cependant, nous pensons qu'il ne suffit pas de
poser simplement une question de réforme, sans avoir préparé d'abord
convenablement tous les moyens propres à la faire accepter et sur-
tout, sans en avoir constaté la nécessité actuelle. Lors même que nous
serions pleinement convaincus de cette nécessité, il est encore indis-
pensable d'arriver à faire partager nos convictions au public, sans
l'assentiment duquel nous ne pouvons rien.
En reprochant aux hommes du pouvoir leurs fautes et leur manque
de loyauté, il ne faut pas nous exposer à ce qu'on puisse nous repro-
cher nos propres fautes, ni accuser notre sincérité.
Sans prétendre contester les avantages et l'opportunité des réformes
électorales, n'y a-t-il pas lieu d'examiner, au préalable, dans l'intérêt
même du succès de ces reformes, si, au lieu de faire trop longtemps
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violence à l'opinion publique et de la traîner, contre son gré, à la
remorque de quelques intérêts personnes, on a toujours voulu servir
réellement la cause du progrès et même, en admettant cette dernière
hypothèse, si l'on a fait un usage suffisant des moyens de moraliser la
classe électorale telle qu'elle est actuellement , et si ces moyens sont
aujourd'hui épuisés ; car, pour soutenir son crédit sur l'opinion ou en
obtenir, chaque parti doit avoir fait ses preuves , ou , du moins , ne
laisser aucun doute sur ses intentions.
Il existe une disposition générale des esprits à regarder les nova-
teurs comme des hommes dangereux et suspects.
A quoi tient cette fâcheuse disposition , lorsqu'il est reconnu, par
les conservateurs eux-mêmes, les plus intelligents du parti dominant,
que l'innovation prudente fait la conservation sérieuse.
Ne serait-ce pas parce qu'il s'en trouve qui ont eu le tort de faire
naître des préventions, en voulant se servir, mal à propos, du prétexte
des réformes, contre le pouvoir, et n'aurait-on pas , en même temps,
négligé quelques moyens de les faire valoir utilement?...
Quoiqu'il en soit, cette prévention existe et, bien qu'on la trouve
excusable, après tant de déceptions, elle n'en est pas moins un grand
malheur, en ce qu'elle favorise le maintien des abus et ceux qui en
sont la personnification.
Eu effet, la tolérance et la résignation qu'on a montrées, dans ces
derniers temps, à supporter les débordements des hommes dont la
dépravation est la source unique de nos maux et de l'opprobre dont
nous sommes couverts, ne doivent-elles pas être attribuées, en grande
partie , à l'appréhension d'avoir à souffrir de plus grands désordres ,
par des changements trop rapides? s'il en était ainsi , on perpétuerait
au pouvoir, par les moyens mêmes qu'on emploie pour les combattre,
des hommes qui, sans cela, ne sauraient s'y maintenir.
Il faut l'avouer, nous n'entendons pas les capacités comme beau-
coup les entendent.
Il ne suffit pas, selon nous, d'accorder des droits politiques à une
foule d'hommes, même lorsqu'ils auraient une certaine éducation, sans
prendre garde à l'usage qu'ils en feront.
Si l'autorité ne relève que d'une collection d'hommes privés, en
majeure partie, de l'intelligence nécessaire à l'exercice des droits qui
leur sont dévolus, accroître ce nombre d'hommes par d'autres qui ne
valent pas mieux, ce n'est pas un progrès; c'est, au contraire, augmen-
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ter les difficultés et la confusion, c'est un pas de plus fait vers l'anar-
chie.
Le premier progrès véritable à obtenir, c'est de parvenir à élever
l'intelligence et la moralité des hommes, jouissant déjà des droits po-
litiques les plus importants, de manière à les rendre capables d'en
porter le poids avec honneur.
Pour acquérir les droits politiques auxquels peut être appelé chaque
citoyen français, par l'extension de nos libertés, il nous paraît essen-
tiel de prouver qu'on les a mérités. La science même ne suffit pas,
si elle ne repose, avant tout, sur une morale consciencieuse et
éclairée.
Défendre, avec une constante énergie, les principcs de morale
d'après lesquels doivent être basées nos actions, telle nous paraît donc
être la première condition nécessaire de toute opposition et le seul
moyen d'attaquer, avec succès, les abus du pouvoir.
Nous ne sommes pas d'accord, il est vrai, sur les différents moyens
de parvenir à développer nos libertés ; mais si, pour ce motif, nous
persistions à lester isolés, nous nous sciions réduits volontairement à
une complète impuissance.
On comprend qu'aucun parti ne peut démentir ses antécédents ni
ses convictions, à moins qu'en les modifiant, il n'ait acquis une certi-
tude parfaite d'avoir rencontré la vérité; mais, en même temps, au-
cun des partis sincèrement libéraux, ne doit se montrer intolérant
envers les autres.
Le véritable intérêt de chacun, c'est de concourir à tout ce qui peut
lui servir à lui-même, de seconder tout mouvement, toute manifestation
et toute réforme qu'il peut, d'après ses principes, considérer comme
efficaces. Ces succès partiels sont autant d'acheminements vers le suc-
cès définitif, de tout ce qu'il y a de vrai dans ses propres idées.
C'est le seul moyen d'aniver à un rapprochement si désirable et
même de préparer une fusion des vrais libéraux ; car, quelque par-
faites que nous paraissent les théories adoptées par chacun de nous,
le temps et l'expérience les modifieront nécessairement, et, même ac-
tuellement, nous ne pouvons être certains de ne nous tromper en aucun
point.
Cet échange mutuel de bons procédés et de services , entre des
hommes qui, en définitive, veulent une même chose, contribuait à
éclairer chacun de nous sur ses intérets réellement profitables, et
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hâtera cet heureux moment où il sera possible d'opérer une concilia-
tion devenue nécessaire au salut du pays.
Vouloir tout obtenir ou ne rien accepter, comme l'exprimait il y a
quelques jours, avec beaucoup de justesse, l'estimable rédacteur d'une
feuille radicale, c'est être presque certain de n'arriver à rien.
D'ailleurs, quelles que soient nos vues particulières, nous voulons
tous également arriver à la pleine jouissance des libertés compatibles
avec l'ordre public ; nous applaudirions, avec le plus profond senti-
ment de bonheur et de reconnaissance, au succès de celui d'entre
nous dont les principes, applicables aux populations auxquels ils s'a-
dressent, leur procureraient les bienfaits que nous en attendons, et
nous nous rallierions immédiatement à sa cause.
On le voit, nous sommes d'avis que les intérêts du pays doivent
passer avant les intérêts départi; c'est-à-dire que, dans toute ques-
tion où notre concours serait favorable au pays, nous ne devons pas
négliger de l'exercer pleinement, sans prendre garde, en telle circons-
tance, aux opinions de ceux qui combattent accidentellement avec
nous, et lors même qu'un ou quelques-uns des partis dont les vues dif-
fèrent des nôtres, retireraient avantage pour eux-mêmes de notre assis-
tance. C'est pourquoi nous serons toujours disposés à joindre nos ef-
forts à ceux des autres partis, toutes les fois qu'il s'agira de travailler
à faire prévaloir un principe important aux intérêts du pays.
Pour vouloir et exécuter une entreprise avec succès, il suffit, sans
lien exiger au-delà, qu'on veuille travailler énergiquement et d'un
commun accord, à la réalisation de cette entreprise; or, nous voulons
tous fonder nos libertés, sur la moralité et l'honneur du pays.
Nous gardons encore quelque réserve sur l'étendue et le mode des
réformes à effectuer, malgré la triste expérience que nous avons faite,
sur ce qu'il faut attendre du régime actuel, parce que notre principal
objet n'est pas de développer ici ces questions.
Cependant, nous avons tracé un aperçu des modifications qu'il nous
paraît avantageux d'adopter et des entraves qu'il importe de sup-
primer.
En principe, nous croyons qu'il est nécessaire d'avoir un gouver-
nement franchement réformateur, parce qu'il est impossible de s'ar-
rêter dans la voie des réformes, si l'on veut servir efficacement la so-
ciété et lui éviter de violentes secousses. Les questions de réformes
doivent faire l'objet principal des matières soumises aux délibérations
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du pouvoir législatif; mais nous ne les admettons qu'avec le temps,
graduellement et après les épreuves d'une discussion approfondie. On
doit constamment éviter de froisser les intérêts qui se sont développés
sous la protection du régime qu'on leur a fait; mais, il faut veiller, en
même temps, avec le plus grand soin, à ce qu'aucun intérêt ne soit
un obstacle nuisible aux autres intérêts, ni aux grands intérêts du
pays.
Nous ne pensons pas non plus qu'il faille condamner en masse ceux
qui, jusqu'à ce jour, ont soutenu le pouvoir actuel ; il se trouve
parmi eux une foule d'hommes consciencieux, dont la conviction est
de soutenir ce qui existe , parce qu'ils sont dominés par la crainte
de se trouver plus mal avec ce qui y succéderait, et qu'il ne leur
paraît pas prouvé qu'on puisse faire mieux.
Il importe donc de constater d'abord exactement , par des faits
précis, l'indignité des hommes qu'ils soutiennent, le danger où ils les
entraînent et, d'une autre part, de leur prouver la justice de nos griefs
et la modération de nos principes ; de leur démontrer que ce n'est
qu'avec ces seuls principes qu'ils pourront maintenir l'ordre qu'ils
appréhendent surtout de voir troublé et mettre un obstacle invincible
aux désordres qui, chaque jour, deviennent plus menaçants.
Qu'on se garde de nous considérer comme des révolutionnaires,
dans le sens défavorable de cette expression ; nous sommes les seuls ,
les vrais conservateurs, et, au contraire, nos adversaires, qui s'inti-
tulent du nom de conservateurs et qu'on regarde comme tels, sont
devenus des révolutionnaires de l'espèce la plus dangereuse et la plus
dégoûtante ; car, ils énervent et détruisent insensiblement toutes les
forces vivaces du la société sur laquelle ils pèsent, comme une mare
corrompue qui, répandant autour d'elle son infection, frappe mortel-
lement, d'un invisible poison, les imprudents retenus près d'elle par
des apparences séduisantes.
En montrant aux hommes timorés, de manière à ne plus leur laisser
aucun doute, comment les hommes qu'ils servent et que nous avons
nous-mêmes servis, traitent les affaires, en leur faisant voir comment
ces faux semblants de sagesse et de prudence nous ont induits en
erreur, et ce qu'il en résulte , nous nous ménagerons de puissants
auxiliaires, et, avec leur concours, nous réussirons à détruire l'en-
nemi commun, première condition qu'il faut remplir avant de songer
à réaliser aucune amélioration.
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On le voit, nous sommes un des anneaux nécessaires pour former la
chaîne de cette noble association qui doit détruire les abus dont nous
souffrons, et nous lui apportons une grande force dont il est indispen-
sable qu'on veuille et qu'on sache se servir afin de remporter la vic-
toire.
Nous avons donc la conviction qu'aucune des oppositions libérales
ne nous fera défaut; car aucune d'elles n'hésitera à placer en tête de
son programme, les principes au nom desquels nous publions ce ma-
nifeste.
Libéraux et organes du libéralisme de la France nouvelle, c'est sur
vous que repose l'avenir du pays ; ses destinées dépendent de votre
zèle , de votre énergie et de vos lumières ; nous venons aujourd'hui
vous convoquer à soutenir une même cause. C'est au triomphe de
cette cause qu'est attaché le succès de toute réforme utile au progrès.
Dans un temps peu éloigné, la classe électorale sera de nouveau
appelée à prononcer sur le choix de ses mandataires.
Si, à l'approche de ce moment solennel, lorsque de grands événe-
ments se préparent, vous ne tenez point compte de quelques dissenti-
ments secondaires; si vous laissez de côté l'esprit de division qui s'op-
pose à tout succès et unissez, en cette occasion, vos efforts aux nôtres,
vous ferez un acte de patriotisme, comme nous avons la conviction
d'avoir fait l'oeuvre d'un bon citoyen.
MANIFESTE
A LA
FRANGE CONSTITUTIONNELLE.
SUR LES MOTIFS QUI ONT DU FAIRE PREFERER LE
MAINTIEN DE LA PAIX.
La génération française de 1830 n'a pas été appelée, comme la
génération de 1789, à défendre, sur les champs de bataille, son indé-
pendance nationale menacée.
L'absolutisme étranger, arrêté par les difficultés qu'il ne pouvait se
dissimuler et par notre modération, n'a pas joint l'effet à la menace.
Il a différé, jusqu'au jour où l'occasion lui serait offerte, d'exécuter
ses projets avec avantage; cette occasion, il l'espère, il l'attend en-
core ; il l'attendra, jusqu'au moment où il verra tout-à-coup s'écrou-
ler, autour de lui, les bases factices de sa puissance, minées sourde-
ment par la force envahissante des principes libéraux, et qu'il sera
lui-même anéanti.
Après avoir pourvu aux moyens de soutenir énergiquement nos
droits, pour le cas où l'on eût entrepris d'y porter atteinte, il nous a
été loisible de consacrer nos soins, à liquider le magnifique héritage
qui nous est échu. C'est la tâche principale réservée à notre époque,
c'est l'oeuvre capitale qui doit appeler aujourd'hui toute notre atten-
tion, toute notre intelligence; car, s'il est vrai que nous sommes fon-
dés à en attendre des fruits abondants et excellents, il est aussi certain
qu'il se passera encore de longues années, avant que nous puissions
parvenir à nous en assurer la jouissance complète; nous ne devrons ce
résultat si désiré, qu'à de constants et laborieux efforts.
Dans ces derniers temps, fortement préoccupés du soin d'éviter les
écueils où nos devanciers se sont perdus, deux faits capitaux ont do-
miné nos pensées : les glorieux triomphes de l'empire, ses revers et sa
triste fin.
Lorsque notre intelligence était à peine assez développée pour com-
prendre les événements qui se passaient autour de nous, quel specta-
cle affligeait nos regards...! des hordes mercenaires et barbares pro-
fanaient le sol de la patrie et nous imposaient la loi du vaincu...!
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Comment, de cette terre si féconde en généreux dévouements, ne
s'était-il pas levé des millions de bras pour frapper ces téméraires
étrangers, lorsque vingt-cinq ans auparavant, quand une partie de ses
habitants tournaient leurs armes sacriléges contre leurs compatriotes,
quand un plus grand nombre encore ne voyaient le régime nouveau
qu'avec aversion, quand la trahison livrait à l'ennemi nos villes et nos
flottes incendiées et que l'inexpérience faisait commettre tant de fautes,
aux hommes les plus dévoués à la bonne cause, les nobles poitrines de
quelques milliers de Français, devenus autant de héros, avaient op-
posé, à toutes les attaques, une barrière insurmontable....
C'est qu'alors le saint enthousiasme de la liberté enflammait tous
les coeurs ; mais bientôt, la liberté qui n'avait fait qu'apparaître sur
cette terre qu'elle aime, s'était retirée, lorsque déjà nous étions entraî-
nés au-delà des limites qu'elle avait prescrites. C'est qu'elle-même,
elle est unie, par d'indissolubles noeuds, à l'inflexible raison ; elle ne se
donne qu'à ceux qui l'aiment sans partage et qu'aussi longtemps qu'ils
savent rester dignes d'elle.
Quand cesserons-nous de flatter les faiblesses des hommes que nous
élevons, quand cesserons-nous, après les avoir perdus, par notre in-
dulgence et notre abandon, de nous perdre avec eux?
Apprenons enfin à rendre justice à chacun , pour le bien qu'il fait,
même lorsqu'il nous déplaît ; mais n'oublions jamais de subordonner,
eu même temps, nos sentiments d'admiration pour les qualités et de
reconnaissance pour les services, au seul but essentiel et légitime, le
maintien de l'indépendance et de la sécurité du pays.
Pénétrons-nous de cette vérité, que tout citoyen, quels que soient sa
gloire et ses services, doit être condamné, lorsqu'il est infidèle aux
voeux de son pays et qu'il cesse de servir ses vrais intérêts.
A ces seules conditions , nous ne verrons plus la fortune de la
France compromise et notre vieille nationalité, menacée de dissolution.
Tout Français doit savoir que son sang n'appartient qu'à la cause de
l'ordre, fondée sur la liberté et l'indépendance nationale ; c'est à ces
grands principes, seules bases de notre existence et de notre gloire,
qu'il se doit tout entier.
Il fait des voeux pour l'émancipation de l'humanité, il ne cesse de
consacrer à ce beau résultat, espoir du vrai chrétien et du vrai philo-
sophe, la part d'influence dont sa sagesse et ses moyens lui permettent
de disposer; mais de même qu'il ne lui est pas permis de seconder les
attentats du despotisme contre la liberté, de même il ne lui appartient
pas de résoudre les questions étrangères par la violence ; il ne peut y
intervenir qu'autant que les grands principes de l'humanité, d'accord
avec les intérêts de son pays , lui en imposent la nécessité, et c'est
11
pour lui un devoir rigoureux de cesser toute intervention, celle néces-
sité une fois remplie.
O peuples de l'Europe, on ne peut trop le redire, afin d'éviter désor-
mais toute nouvelle erreur : la seule, la véritable pensée du peuple
français fut toujours de respecter l'indépendance et l'honneur des
puissances étrangères, comme il a entendu qu'on respectât également
son indépendance et son honneur. Trompés sur nos intentions et sur le
but que nous nous proposions d'atteindre, par quelques hommes, per-
suadés qu'ils étaient intéressés à nous imposer de force un régime dont
nous ne voulions plus, vous vous êtes constitués, sans le savoir, les
exécuteurs de leurs projets liberticides ; vous avez été les premiers
agresseurs, et nous, entraînés par la violence de l'attaque à des repré-
sailles violentes, nous avons dépassé le but.
Par la plus fatale méprise, des hommes unis d'intérêt, c'est-à-dire
désirant tous une seule chose : l'amélioration des conditions morales et
matérielles de leur existence, se sont déchirés, avec un acharnement
inoui, pendant vingt-cinq ans, au grand profit du despotisme, fruit
amer des divisions et qui ne peut se soutenir que par elles.
Ah ! puissent des faits aussi déplorables ne plus se renouveler ! Un
petit nombre d'hommes ont pu rêver de batailles et de conquêtes, afin
de gagner, à l'exemple de leurs devanciers, des titres, des grades ou
des dignités; d'autres, eu égard à notre situation critique, ont pu
sans doute penser qu'une extension de territoire était nécessaire à
notre sécurité, au point d'essayer de l'obtenir par les armes.
Ces idées sont actuellement sans crédit. Dans notre état présent et en
maintenant avec sincérité la forme de gouvernement qui nous régit, nous
croyons pouvoir suffire à conserver notre indépendance; nous ne vou-
lons de la guerre que si nous y étions forcés dans l'intérêt de nos
libertés, et même, dans ce cas, nous ne la continuerions pas plus long-
temps qu'il ne le faudrait, pour ne point perdre ces biens si précieux.
Nous nous sommes imposé la modération extrême dont nous avons
fait preuve depuis quinze ans, afin d'expier les erreurs de nos illustres
pères et de prouver au monde la mauvaise foi des hommes qui ont
voulu entacher notre caractère national.
INCERTITUDES ET DEVIATIONS DES POUVOIRS.
Selon les uns, la restauration de 1815 a trop fait en faveur des
idées libérales ; selon d'autres, et c'est le plus grand nombre, elle n'a
pas fait assez.
12
Nous pensons qu'il n'était pat possible d'accorder un semblant de
liberté et, sous ce prétexte, de revenir insensiblement aux anciens abus.
Il fallait adopter sincèrement la France nouvelle. Aucun gouverne-
ment ne peut vouloir que ce que vent la nation et, par nation, nous
entendons celte partie du peuple dont l'esprit sait se dégager des préoc-
cupations sordides, s'élever au-dessus de cet égoïsme funeste qui
pousse un grand nombre à sacrifier toutes choses, à ce qu'ils croient
être leur intérêt personnel, intérêt qu'ils font consister non-seulement
à épuiser frauduleusement les ressources de l'Etat, à s'emparer pour
eux-mêmes ou pour leurs alliés des emplois lucratifs, sans aucun titre,
et au mépris de toute justice, mais encore à assouvir des appétits dé-
réglés, exerçant sur les masses une action démoralisante.
Nous n'entendons pas que chacun fasse abnégation de ses intérêts
personnels; cela n'est pas possible, cela ne doit pas être, ce serait un
suicide moral, nuisible à notre grandeur nationale.
Nous voulons, au contraire, pour tous indistinctement, la satisfac-
tion légitime des intérêts personnels; c'est-à-dire, que chacun recher-
che ces satisfactions, dans ce qui n'est pas contraire au bien-être gé-
néral et qu'il les subordonne, en toutes circonstances, aux grands
intérêts du pays.
C'est chez les hommes animés de ces sentiments, qu'il faut chercher
la véritable pensée nationale; c'est en eux seuls que réside la sécurité
et l'avenir de la France. C'est là seulement qu'on trouve la force pro-
pre à donner une impulsion salutaire et durable à toutes choses, et à
briser les obstacles qu'on croit devoir opposer aux besoins les plus lé-
gitimes.
Si l'histoire de tous les peuples n'était la reproduction constante de ces
vérités, les événements de juillet 1830, on seraient une preuve assez
remarquable. Journées mémorables dont tous les Français, de la France
nouvelle, voudraient avoir leur part glorieuse, et auxquelles, du moins,
ils se sont tous unis d'intention. Ce fut le réveil de la souveraineté
nationale, ce fut aussi son triomphe, ce triomphe, nous saurons le
maintenir, nous saurons recueillir les fruits qu'il promet.
En présence de tant de faits si propres à contrister les coeurs loyaux,
de l'apathie avec laquelle les uns les supportent et de l'audace qu'ap-
portent les autres à les accomplir, il en est qui ont désespéré de voir
venir le terme de ces misères ; triste spectacle, en effet, où la multitude
semble s'être enivrée de son propre mal et se délecter dans le bour-
bier où elle est plongée. Telle serait donc la destinée de ce monde, de
rouler dans un cercle vineux, fatal et éternel !
Sans doute, il est désolant de voir sans cesse les ressources desti-
nées au plus noble but, converties en moyens d'avilissement et de
13
corruption, parce qu'il se trouve sans cesse des corrupteurs et des
hommes à corrompre.
A aucune époque, on n'a vu les hommes du pouvoir parler plus
hardiment de leur sincérité, de leur loyauté , de leur soumission aux
lois, de leur fidélité aux principes d'équité, et, en même temps,
adopter plus audacieusement, comme base de leur conduite, de fou-
ler aux pieds tout principe de justice et les engagements le plus lé-
gitimement fondés.
Avec de tels hommes, que devons-nous attendre et de quoi ne pou-
vons-nous pas nous croire menacés!..
Nous avons inscrit sur nos drapeaux les mots de liberté, d'égalité
cl d'ordre public ; mais comment les pouvoirs ont-ils compris dans
l'application ces grands principes?
Ni les gouvernants, ni les gouvernés n'ont jamais su se maintenir
dans les limites du pacte qui les unissait. La domination d'un seul ou
d'un petit nombre a produit les excès de l'arbitraire, et l'interven-
tion des niasses a donné lieu à l'anarchie, pour aboutir au despo-
tisme. Il y a quinze ans, une race féodale, se qualifiant de légitime,
avait au pouvoir déchirer, sans inconvénient, la charte qu'elle avait
octroyée, et, à la vérité, il nous paraît évident, malgré les diverses in-
terprétations qu'on a voulu faire de l'article 14 de la charte de 1814,
que Charles X et ses ministres n'avaient pas plus le droit que dans
l'article 13 de la charte de 1830, de modifier la loi fondamentale du
royaume, par de simples ordonnances et sans le concours des deux
chambres. La preuve de ce fait, ressort de l'article 15 qui a été place
immédiatement après cet article 14, afin d'en déterminer exactement
le sens et la portée.
Mais si l'on ne regardait pas cette charte comme la reconnaissance
des droits légitimes de la nation, si ce n'était qu'une grâce de la
munificence du monarque , et qu'il ne nous fût réellement permis
d'aspirer à l'exercice des facultés les plus inhérentes à la dignité hu-
maine, qu'avec son bon plaisir, en vertu de son droit divin, comme
il l'entendait, ce qu'il avait donné, de son plein gré, il pouvait aussi
bien le modifier ou l'annuler. Cependant, les résultats démontrent la
vanité de ces étranges prétentions qui ne reposent pas sur l'assenti-
ment national.
Depuis, comme s'il devait rester la proie d'un malaise perpétuel,
le pouvoir s'est agité dans un mouvement convulsif, souvent menacé
par les factions ennemies de la liberté et se servant des attaques
mêmes dont il était l'objet, pour assurer ses envahissements sur celle
même liberté .
14
L'ARMÉE NE SOUTIENDRAIT PAS UN NOUVEAU RÉGIME
D'ARBITRAIRE, APPUYÉ SUR LES FORTIFICATIONS DE
PARIS.
Les fautes ou les mauvaises intentions de quelques hommes ne
doivent être imputées qu'à eux-mêmes.
Si, pour ce motif, on a cru devoir supprimer des droits précieux
inaliénables, il faut considérer ces entraves comme des mesures pro-
visoires qu'on fera disparaître avec les causes qui y ont donné lieu.
Dans un avenir prochain, on verra qu'il est possible d'arrêter les abus
de la liberté, sans détruire la liberté elle-même.
Comment le vcrra-t-on...?
Le pouvoir pense que cet arsenal de lois exceptionnelles qu'il a
obtenu, dans un moment de légitime appréhension, nous le reconnais-
sons, et lorsqu'on était placé sous le coup d'événements fort graves,
sans doute, mais dont on s'est exagéré les conséquences, doit cepen-
dant lui être conservé, comme une menace toujours prête à atteindre
ses adversaires.
La latitude en est telle, qu'il est possible d'y trouver matière à con-
damner toute opposition, quelque modérée qu'elle soit.
Laissez-lui, avec cela, la faculté d'apprécier les cas où il pense
devoir les appliquer et ceux où il croit devoir s'en dispenser, ce qui a
lieu en effet; ne peut-on pas dire alors qu'on a conservé ces lois dans
le seul but de ménager les apparences, tandis qu'au fond, elles ne ser-
vent plus qu'à déguiser un véritable arbitraire.
Si cela est vrai de certaines lois, n'en est-il pas de même des autres,
car toutes, indistinctement, ont autant de force et demandent une égale
application. Autant vaut-il dire qu'on peut se dispenser de gouverner
par les lois; et comment appelle-t-on le régime sous lequel il est per-
mis aux gouvernants d'en agir ainsi ? N'est-ce pas le régime de l'ar-
bitraire ou du bon plaisir... ?
Quand on en est arrivé à ce point, quelle garantie peut-on encore
supposer aux institutions?
Lorsque, appuyé sur un parti qu'on se croira inféodé par des expé-
dients connus, armé des moyens de défense formidables qu'on estime
aussi utiles à se fortifier contre l'intérieur qu'à repousser les attaques
du dehors, on se croira inexpugnable, se souviendra-t-on qu'on n'a été
élevé à la haute fortune dont ou abuse si facilement, que pour exercer
une tutelle consciencieuse de tous les instants.
Si les ressources et l'honneur de la France devaient continuer d'être
jetés en pâture à la corruption insatiable, si de viles passions devaient
causer perpétuellement les malheurs et l'abrutissement des masses, ne
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serions-nous pas fatalement poussés vers de nouvelles catastrophes..!
Eh bien , nous supposons qu'à une époque qu'on ne peut exactement
déterminer, mais qu'il ne paraîtrait pas déraisonnable de placer parmi
les prochaines éventualités, un tel gouvernement, après avoir beau-
coup osé, encouragé par l'impunité , se fiant à la tolérance des uns et
à la complicité des autres, ayant perdu la faculté de discerner jus-
qu'où il peut aller et ce qu'il doit éviter, en vienne jusqu'à porter at-
teinte à l'un des sentiments qui blessent au vif la susceptibilité natio-
nale; que le peuple, frappé comme d'un choc électrique , se précipite
en armes sur la place publique; que, placés dans leurs embrasures,
clandestinement ou sous quelque prétexte qu'il est toujours facile de
faire naître, les canons de l'enceinte fortifiée vomissent l'incendie et la
mort-, que des satellites nombreux et bien armés se précipitent de
nouveau sur ce même peuple, avides de rougir encore les pavés de son
sang.
Il pourrait arriver que ce pouvoir jugeât plus avantageux de se
servir de ses forteresses, pour intercepter les communications, afin
d'affamer la grande ville; et, dans le but de dissimuler l'horreur de ses
attentats, qu'il s'efforçât de pousser une partie des habitants, dont les
intérêts matériels se trouveraient un moment menacés, à se compro-
mettre dans sa cause.
Par ces machinations, il aurait accéléré sa ruine; tous les habitants
de la grande ville resteraient unis entre eux , pendant ces événements
critiques; ils sauraient éviter les piéges que leur tendrait un pouvoir
pervers, dans sa détresse. Ce pouvoir odieux ne pourrait même pas
alors espérer de conserver l'appui des hommes qu'il considère comme
ses dévoués; car un trop petit nombre d'entre eux oublieraient qu'ils
sont Français, et l'armée, celle noble partie du peuple, à qui la patrie
a confié le soin de la défendre contre l'étranger et de protéger nos
libertés, ne se constituerait pas le suppôt de la tyrannie ni la complice
de ses crimes. Comme en 1830, elle saurait que son premier devoir,
est de ne jamais séparer sa cause de la cause nationale,
Quels seraient donc les hommes assez aveugles pour oser espérer
de faire du soldat français un instrument passif, disposé à soutenir des
entreprises honteuses et criminelles ..? Méconnaîtraient-ils sa valeur
morale, jusqu'à supposer qu'il ignore les principes pour la défense
desquels il ne laisse échapper aucune occasion d'exposer héroïquement
sa vie, sur les champs de bataille? Votre erreur serait grande, ô
hommes d'Etat, d'assimiler nos soldats, aux barbares qui ne s'inquiè-
tent nullement de connaître si la cause qu'ils ont à soutenir est légi-
time, ni des conditions auxquelles il doivent obéissance à leurs chefs,
ni des circonstances où ces chefs, faisant un usage abusif de l'autorité
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qui leur a été confiée, la patrie et l'honneur leur commandent impé-
rieusement de résister à des traîtres et qu'on fait marcher au combat,
comme de vils troupeaux, par l'espoir du butin ou par quelque appât,
jeté en perspective à leur grossière convoitise. Aurait-on la mémoire si
courte, qu'on ne se souviendrait déjà plus de l'enthousiasme de l'armée
en 1830, lorsqu'elle a fraternisé avec le peuple ; et aurait-on eu lieu de
supposer depuis, qu'elle soit aujourd'hui animée d'un esprit moins
éclairé et plus rétrograde ?
Tel ne fut point non plus le mobile des braves qui détruisirent la
Bastille, ni des héroïques volontaires de 1789.
Si, plus, tard, les périls dont nous nous sommes trouvés environnés
ont exigé une dictature provisoire; si, à la faveur de l'enivrement qui
a suivi la victoire et des circonstances qu'il serait d'ailleurs impos-
sible de reproduire, celte dictature s'est prolongée trop longtemps et
nous est devenue préjudiciable, il faut moins en accuser nos soldats et
le grand homme qui présidait à nos destinées , que l'impuissance dont
les partis libéraux avaient fait prouve antérieurement, et la faiblesse
où ils se trouvaient encore pendant les dernières années de l'Empire.
L'idée du gouvernement constitutionnel, sous lequel nous vivons, n'é-
tait alors que la conception théorique d'un tiès-petit nombre d'hommes
placés en dehors de toute influence et de toute action politique.
La France elle-même, fatiguée des excès des partis révolutionnaires,
avait accepté un despotisme glorieux, sans en prévoir la fin, et même,
lorsqu'elle eut reconnu les inconvénients de ce second mode de gouver-
nement, elle n'était pas encore suffisamment initiée au système de tran-
saction qui devait la préserver de ces deux écucils.
Biais aujourd'hui qu'il est prouvé, après trente ans d'exercice, que
le système constitutionnel, sincèrement pratiqué, est le seul possible,
qu'il s'est complétement identifié à nos moeurs; lorsqu'on a fait tant de
sacrifices pour maintenir la paix; lorsque, dans ce but, les concessions
ont été poussées jusqu'à nous faire déchoir dans l'estime des peuples et
indisposer l'opinion, quelle nécessité pourrait-on invoquer pour
appuyer un despotisme sans gloire, si l'on ne comprenait pas d'ailleurs
l'impossibilité de maintenir un tel régime?
Si l'on avait la témérité de commettre ce dernier trait d'audace et
d'impudence, malgré tant de serments, de promesses et de protesta-
tions publiques, qu'on soit assuré que les soldais français ne se rési-
gneraient point à protéger le sot orgueil et l'avidité des gens de cour,
ou le gaspillage et les vols des hommes en place, qui sont devenus
si considérables et si multipliés que, pour ne point pousser à l'extrême
l'irtitation, on en est réduit à atténuer, autant qu'on le peut, les torts
les plus graves. Système déplorable qui contribue à développer le mal;
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car, par une coupable tolérance, les déprédateurs de la fortune publique
ont appris à ne plus garder aucune mesure, lorsqu'ils se sont vus pres-
que assurés de l'impunité.
Il n'est plus possible, à la faveur de la calomnie et des malentendus,
de semer la division parmi les bons Français, et c'est là ce qui rendra
impuissants tous les efforts tendant à dénaturer et à détruire nos insti-
tutions.
Il est facile de comprendre le peu d'empressement qu'on montre à
suivre, dans l'arène du combat, des hommes froissés, il est vrai, par le
désordre social et même sincèrement animés de sentiments patrio-
tiques, mais qni ne présentent point ces signes de ralliement, cessym-
boles majestueux auxquels nous reconnaissons qu'en succombant dans
la lutte, nous léguerons à nos enfants et à la société les bienfaits d'une
bonne organisation.
On se demande, après tout, ce que veulent ces révolutionnaires qui
prétendent qu'on doit abattre ce qui existe, sans ménagements; qui
pensent qu'il leur suffit d'amonceler des ruines et de s'élever, sans être
tenus de s'expliquer sur les mesures qu'ils emploieront pour réaliser le
bien qu'ils promettent.
Nous avons assez d'expériences de ce genre. Nous voulons, à l'a-
venir, que, non seulement, on respecte les intérêts qui doivent être
respectés, mais encore que, si l'on croit devoir présenter un plan de
réforme, il soit clairement défini, intelligible à tous et d'une applica-
tion pratique; qu'aucun des hommes, vraiment éclairés et sincère-
ment dévoués à la prospérité du pays, ne puisse se refuser de l'ac-
cepter.
Ainsi, qu'une grande pensée soit produite, ne laissant rien de va-
gue, rien de douteux, lorsqu'il sera, au contraire, évident qu'elle est
la seule propre à assurer l'ordre, les intérêts de tous et la grandeur
nationale, qu'elle est la seule réellement praticable ; alors l'attention
des masses s'arrêtera sur cette pensée, la nation toute entière s'en em-
parera, se l'appropriera ; elle en fera le mobile de ses actions, et,
au jour donné, le peuple, c'est-à-dire la réunion de l'armée et des
bons citoyens, élèvera cette voix formidable qui fait pâlir les Séides;
de la tyrannie; il exprimera sa volonté et, aussitôt, le pouvoir préva-
ricateur aura cessé d'exister.
Cette seule manifestation suffira pour consommer une révolution
légitime, lorsqu'elle était déjà faite dans les esprits. Il ne faudra ni
clubs, ni conciliabules, pour assurer le succès des révolutions à venir,
lorsqu'elles seront devenues nécessaires.
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DU NOUVEAU GENRE DE GLOIRE RESERVE A NOTRE
EPOQUE.
Nous avons supposé un cas extrême : grâce à Dieu, nous n'en som-
mes pas encore là; mais il ne faut pas que des hommes arrivés au
pouvoir, par l'insurrection, feignent d'éprouver une si grande hor-
reur pour toute insurrection.
Le peuple qui, dans un jour de colère, a chassé des parjures, peut,
à plus forte raison, chasser aussi des hommes nouveaux, qui ont tant
promis, le jour où il ne pourra plus douter qu'ils sont parjures à leur
tour.
Au préalable, il faudrait, du moins, être certain d'avoir épuisé tous
les moyens de persuasion ; gardons-nous, par une trop grande pré-
cipitation, de commettre des erreurs nuisibles aux principes mêmes
que nous voulons maintenir.
Par les voies de la publicité qui nous sont ouvertes, par une dis-
cussion sincère et constante, il peut arriver que la force de l'opinion
oppose à temps un frein salutaire, à de funestes projets; que des hom-
mes, pénétrés de nos vrais intérêts nationaux et déterminés à les sou-
tenir consciencieusement, parviennent à s'emparer de la direction des
affaires.
C'est encore une expérience à tenter; espérons et travaillons avec
ardeur à opérer pacifiquement et régulièrement, s'il est possible, cette
belle révolution.
Il y a quelque chose de plus grand que de combattre les armes à la
main et de répandre son sang pour soutenir une cause juste, c'est
de faire triompher cette cause par la persuasion, par la force du rai-
sonnement.
Mais il est nécessaire, pour cela, de faire preuve d'une constance
et d'une énergie qui ne se laissent abattre ni par l'injustice, ni par les
persécutions. Il faut marcher le front levé et avec fermeté vers le but,
sans se laisser troubler ni par les embûches ou les violences de ceux
qu'on attaque, ni par l'aveuglement ou l'apathie de ceux-mêmes qui
sont le plus intéressés au succès.
Nous avons vu une multitude d'hommes admirables, sur un champ
de bataille, c'est l'enthousiasme d'un moment; mais où sont les héros
dont le courage a pu résister, avec constance, à cette amertume de tous
les instants qui, comme la goutte d'eau tombant sur la pierre, creuse
et amollit les coeurs les plus intrépides.
Nous n'accordons guère notre admiration à la gloire, qu'alors qu'elle
nous apparaît accompagnée de pompe et de trophées.
Qu'il est beau de mourir bravement sur un champ de bataille...!
19
Qu'il est beau de revenir devant ses compatriotes, illustré par la vic-
toire, lorsque la renommée porte notre nom de bouche en bouche...!
comme ces éloges, ces cris d'enthousiasme partis des mille voix du
peuple sont doux à entendre..! c'est que la patrie est honorée de l'hon-
neur de ses héros, c'est qu'elle s'identifie avec eux ; l'éclat de leurs
succès, comme la honte de leurs revers, rejaillit sur elle. De là, cette
vive émotion avec laquelle elle les suit dans la carrière périlleuse où
l'inconstante fortune nous prépare souvent de tristes retours.
Ces sentiments d'intérêt et d'admiration sont légitimes ; cependant si,
par intervalles, lorsque l'action des armes n'est pas le premier besoin
d'une société, il arrive qu'elle demande un dévouement aussi grand,
aussi nécessaire, mais qu'on ne puisse espérer, dans cette voie, des suc-
cès aussi brillants ni aussi rapides; au défaut des hommes qui nous
voient passer avec indifférence ou avec dédain, il faut puiser dans
notre propre coeur, dans la pureté de notre conscience, les motifs d'é-
mulation qu'on nous refuse au dehors ; pourtant, la gloire du guerrier
dérive de cette seconde gloire; il n'y a pour lui de succès à espérer
qu'autant qu'elle est son point de départ, qu'elle reste constamment le
seul objet de ses efforts, et toutes deux, soit successivement, soit si-
multanément, concourent au même but.
Hommes du dix-neuvième siècle, s'il ne nous a pas été donné de
renouveler les exploits de nos pères, une gloire nouvelle nous est
réservée.
Ce n'est plus seulement le courage d'un jour qu'il nous faut, ce
n'est plus seulement l'enthousiasme que fait naître le bruit du canon
et l'odeur de la poudre ; c'est un courage intrépide et opiniâtre qu'il
faut déployer contre les pervers; c'est un enthousiasme permanent,
toujours dominé par la froide et inflexible raison.
Ah ! dans cette carrière nouvelle, nous n'exciterons ni l'envie, ni
la haine !..
Si nous devons attendre le succès du temps et de la persévérance de
nos travaux, du moins nous serons soutenus, dans cette grande en-
treprise, par la conscience du bien que nous voulons réaliser; nous
nous inquiéterons moins de nous-mêmes, que d'assurer à nos sem-
blables les bienfaits d'une bonne organisation sociale ; peut-être
même, ce moment si désiré n'est-il pas aussi éloigné qu'il le paraît.
Quelle magnifique récompense nous aurions reçue si, appréciant
l'incontestable nécessité de nos principes, nous avions réuni un nombre
de coreligionnaires assez imposant, pour en assurer le triomphe !...
qu'il nous paraîtra beau ce jour où l'admiration et la sympathie des
hommes éclaires de toutes les parties du globe, nous seront désormais
assurées !...
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DÉFINITION DU POUVOIR, AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Comment devons-nous définir le pouvoir, au dix-neuvième siècle?
Certes, comme il a dû être défini dans tous les temps, depuis que
le monde existe, depuis que les hommes, réunis en société, ont senti
la nécessité de régler leurs rapports et d'assurer la sécurité de tous, en
assujettissant la volonté de chacun à une même direction.
Tout pouvoir, quelle qu'en soit la forme, n'est que le mode le
mieux approprié au caractère, aux intérêts et aux développements du
peuple qui l'a institué. C'est d'après ces conditions qu'il est formé,
c'est aux mêmes conditions qu'il doit être constamment fidèle et subor-
donner toute considération. Il cesse d'être légitime, aussitôt qu'il s'en
éloigne.
Ces principes, si simples et si vrais, dans tous les temps et dans
tous les lieux, devraient être invariablement la règle de conduite des
hommes appelés à gouverner leurs semblables.
En effet, si un certain nombre d'hommes réunis en société, ont
choisi parmi eux, un ou plusieurs hommes, leurs égaux et, dans un
intérêt commun, les ont appelés à l'insigne honneur de faire exécuter
les lois qu'ils s'étaient imposées, le fait seul de leur acceptation a été,
de leur part, un engagement formel de se consacrer à l'accomplissement
de ces devoirs. Si, par la volonté tacite ou manifeste de celte société,
l'autorité a été rendue héréditaire dans la même famille, c'est qu'on a
supposé qu'étant continuellement préparée et exercée au commande-
ment, elle apporterait plus d'aptitude, plus de lumières et, par consé-
quent, le dévouement le plus éclairé au soin du bien public.
On lui a donné les moyens d'exercer avec splendeur cette autorité,
afin que, n'ayant rien à envier aux hommes les plus favorisés de la
fortune, débarrassée des préoccupations étrangères, elle se consacrât
toute entière aux grands intérêts dont on lui avait confié la haute ad-
ministration.
Le peuple seul est l'origine de toute autorité, aucune n'a existé et
n'existe que par lui et ceux à qui il a la faculté de la confier, il peut
aussi bien les en déposséder ; car son droit est inaliénable et impres-
criptible.
Voilà le seul pouvoir légitime; tout autre qui est parvenu à s'im-
poser, par des moyens opposés aux voeux de la partie la plus influente
du peuple et à maintenir, pendant un certain temps, des principes
contraires à la volonté nationale, ne mérita jamais le nom de pouvoir,
ce fut de la tyrannie.
21
C'est par une aberration étrange et funeste, qu'on en est venu à
tirer les conséquences les plus fausses et les plus abusives du principe
du droit divin; ce fut ainsi qu'on parvint à convertir le juste hommage
rendu à la divinité, en un moyen de rendre les hommes plus faciles
au joug de l'oppression ; car, ce principe est vrai, en ce sens que la
volonté de Dieu se manifeste toujours par la voix du peuple, vox po-
puli, vox Dei.
O hommes du pouvoir, entendez bien ces vérités : comme vous
pouvez rester en possession des dignités où le peuple vous a élevés ,
aussi longtemps qu'il vous en juge dignes, de même, le peuple peut
vous en déposséder, par le seul effet de sa volonté souveraine, aussitôt
qu'il lui convient de le faire ; toute résistance, de votre part, à sa
volonté, doit être considérée comme un acte de rébellion, comme un
crime pour lequel vous aurez mérité d'être frappés de châtiment.
Et vous, hommes du peuple, n'oubliez jamais vos droits, soyez
toujours dignes de les exercer. Tout droit impose des devoirs et la ty-
rannie ne se soutient que par votre indignité.
Heureux jours, cependant, où il est permis de proclamer sans
crainte ces grandes vérités.
C'est en vain que des esprits dominés par leurs passions vaniteuses
et rétrogrades, frémissent de les entendre.
C'est en vain qu'ils voudraient les étouffer encore sous le poids des
persécutions. Il ne leur est pas même donné d'en obscurcir la lumière
éclatante. Grand et solennel spectacle que présente la France, depuis
soixante ans, dans le travail qui lui est imposé, au profit du monde
entier, de faire triompher la cause de la civilisation.
Un intérêt mystérieux attache les nations étrangères, à tout ce qui
se passe dans son sein. Il semble qu'après avoir été, tour à tour, l'objet
de leur admiration, par sa science et son héroïsme et de leur haine,
par ses faiblesses, elle doive enfin captiver bientôt leur amour ; elle
ne peut leur rester indifférente.
Lorsque, accablée sous le poids de son glorieux fardeau, elle paraît
faiblir à sa tâche, une douloureuse anxiété saisit le coeur des amis du
progrès social.
En effet, ces convulsions où se manifestent des accès d'une énergie
extrême suivis d'un abattement extrême, sont-ils les symptômes de l'é-
puisement de la nation s'agitant dans le râle de l'agonie, où comme
une sève nonvelle dont l'action se manifeste seulement alors qu'elle
imprime au vieux tronc national ses secousses énergiques, en cher-
chant à se frayer de nouveaux conduits.
Cette dernière hypothèse est la seule vraie.
La révolution de 1789 a creusé, à la sève nationale un large conduit
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dont le cours doit être régularisé, et c'est au moment où, devenu
presque insensible, on le croit suspendu, qu'il a développé davantage
sa puissance et qu'il prépare son action avec plus de force.
DE L'ACTION DE QUELQUES HOMMES DE LA CLASSE
MOYENNE ET DES SENTIMENTS DU NOUVEAU ROI, AU
MOMENT D'ACCEPTER LA COURONNE.
Tandis que les adversaires déclarés du progrès social lui sont utiles
par les efforts mêmes qu'ils font pour s'y opposer, d'autres, oublieux
de leurs engagements de la veille, soldats infidèles de la plus sainte
des causes, ne voient plus dans les postes d'honneur qui leur sont
confiés, que ce qui flatte le côté faible du coeur humain.
Il ne tient pas à eux que la foi de l'avenir ne nous soit enlevée et
qu'après avoir contribué à assurer l'ascendant aux principes démora-
lisateurs, ils ne nous livrent à un joug indigne , pouvu qu'ils conti-
nuent de trouver, à cette oeuvre mauvaise, les tristes profits qu'ils
croient devoir considérer comme leur avantage personnel.
En voyant avec quelle assurance, sous un régime nouveau, devenu
le règne de l'éloquence, quelques hommes jettent à la foule des mots
sonores, de grandes phrases d'une morale irréprochable, et, en même
temps, avec quelle impudeur on adopte, dans la pratique, une con-
duite contraire à tout principe de justice et de saine morale, on se de-
mande si la nation française qui s'est levée deux fois, comme un seul
homme, dans l'espace de quarante ans, a versé tant de sang et fait tant
de sacrifices, pour se mettre en possession d'un régime où quelques
parvenus se moqueraient d'elle insolemment, et, afin d'assouvir leurs
appétits gloutons, inventeraient, chaque jour, de nouveaux moyens de
pressurer et d'avilir le peuple, c'est-à-dire , de suivre en cela les cou-
pables errements de l'ancien régime, sans en avoir cependant aucune
des qualités qui ont pu quelquefois devenir des motifs d'indulgence.
Par représailles de l'exclusion dont on avait voulu les frapper, quel-
ques hommes appartenant à la classe moyenne, ont prononcé contre
les Bourbons de la branche aînée l'arrêt de déchéance et, sur ce point
ils se sont trouvés en parfait accord avec la classe moyenne toute en-
tière, qui n'a pas entendu tolérer qu'on la réduisît encore aux propor-
tions du tiers-état.
Selon le mol de Syeiès, elle a voulu être tout et elle sera ce qu'elle
a voulu être.
Appuyée sur le peuple et sur l'armée, la classe moyenne, après avoir
ressaisi ses droits d'être représentée par une assemblée souveraine sor-
tie de son sein, a inauguré son triomphe définitif, en accomplissant
23
les plus grands actes de souveraineté qu'il lui soit donné d'exercer :
elle a chassé une dynastie et en a créé une autre.
Quelles conditious a-t-elle prétendu imposer à la nouvelle dynastie?
Selon les uns, le roi règne et ne gouverne pas; selon d'autres, l'opi-
nion du roi, la volonté du roi, la personne du roi tiendra toujours une
grande place. Ses croyances, ses sentiments, ses habitudes, ses sympa-
thies, ses goûts, seront autant de faits qu'il faudra prendre en consi-
dération.
De ces deux principes, le second est le moins inexact; car, pour
interdire au roi toute action sur le gouvernement, il faudrait lui fermer
l'entrée du conseil, lui ôter la nomination des emplois y compris ceux
de ministres; il faudrait le mettre dans l'impuissance de conserver au-
tour de lui un personnel nombreux, d'entretenir des relations aussi
multipliées avec les hommes les plus influents, de se constituer un cen-
tre vers lequel se dirigent tant de familles importantes; il faudrait, en
un mot, supprimer son état de cour ou le supposer frappé d'incapacité.
Or, la classe moyenne s'adressait précisément au prince le plus ca-
pable de prendre la plus large part à la direction des affaires.
Par la première déclaration, on voulait donc plutôt faire compren-
dre, à la royauté, l'état de dépendance étroite où elle se trouvait placée
sous le régime nouveau, tout en lui laissant, de fait, une sphère d'ac-
tion assez vaste et dont une royauté habile peut tirer un grand parti,
comme l'expérience nous l'a démontré depuis quinze ans.
Cependant, l'intérêt de la royauté n'est pas non plus de méconnaître
le premier principe, ni de trop abuser des moyens d'influence qu'elle a
conservés ; car alors, le principe d'irresponsabilité qui la protège pa-
raîtrait illusoire et, dans un moment de crise, elle serait exposée à ne
plus y trouver la garantie qu'on a voulu lui assurer.
Ce principe peut protéger plus efficacement la nouvelle dynastie
qu'il n'a protégé la branche aînée, parce qu'on ne suppose même
plus à la royauté, l'intention de résister à la volonté nationale dont
l'autorité 'suprême est désormais au-dessus de toute discussion; loin
de là, on suppose, au contraire, comme on l'a voulu, que la royauté
en est devenue sincèrement le plus docile et le plus intelligent inter-
prète ; mais si ce principe cessait d'être l'expression exacte de cette
vérité, on n'y aurait aucun égard.
Au moment où l'on jeta les yeux sur lui, le duc d'Orléans n'avait
aucune prétention. Soumis entièrement à la volonté nationale, il était
prêta accepter toutes les conditions qu'on lui aurait faites; soit le
titre de président ou de consul, pour le cas où l'on eût constitué un
état républicain ; soit un trône, entouré d'institutions républicaines
ou démocratiques ; il se serait même estimé fort satisfait et très-ho-
24
noré, d'être admis dans les rangs de la milice citoyenne, comme simple
garde national, si l'on n'avait point pensé devoir l'élever plus haut.
Il n'a point épargné les protestations de son dévouement en faveur des
principes libéraux ; le moindre doute l'eût exposé à partager le sort
de la branche aînée; il a donc su choisir le meilleur parti, non seu-
lement pour ne pas être inquiété dans sa personne ni dans ses biens,
mais aussi pour attirer sur lui l'attention et se concilier les sympathies
du peuple; car, ce sont précisément ces protestations libérales faites
avec tant de franchise et d'abandon, cet empressement qu'il a mis à
prouver son entière soumission aux volontés nationales, enfin, celle
sage modestie de ses prétentions et de lui-même qui ont fixé sur lui
notre choix de préférence.
Il est nécessaire de ramener aujourd'hui l'attention sur ces souve-
nirs dont on a voulu nier l'exactitude, lorsqu'on s'est cru à l'abri du
danger.
On dirait qu'il existe dans le coeur de l'homme une répugnance
invincible à regarder en arrière, à ne point perdre de vue son point
de départ et les conditions dans lesquelles il s'est élevé, lorsqu'il ne
songe qu'à grossir la somme de jouissances et de richesses dont il s'est
trouvé en possession par un coup de la fortune où le mérite et le
travail ont la moindre part et qu'on chercherait vainement à le satis-
faire, lorsque, oubliant les besoins et l'état précaire de ses semblables,
ses désirs qui grandissent en proportion de la facilité qu'ils trouvent
à se réaliser, la lui font toujours paraître insuffisante.
Nous avons des faits acquis à l'histoire; ils reposent sur des témoi-
gnages certains et, sans se laisser influencer par de vaines terreurs ou
par le souvenir des égarements du passé qu'on ne saurait reproduire,
la volonté nationale se manifestera en temps utile; elle rappellera à
la mémoire de ceux qui paraissent disposés à les oublier, les condi-
tions qu'elle a entendu leur prescrire.
SUR LE DANGER QU'IL Y AVAIT DE RETOMBER SOUS UN
REGIME DESPOTIQUE. OU SE TROUVE AUJOURD'HUI LE
DANGER LE PLUS IMMINENT.
Parmi les hommes placés à la tête de la majorité , vouée au soutien
du trône de Juillet et du nos institutions, les uns ont voulu qu'on
procédât à l'application immédiate des principes constitutionnels, dans
leur acception la plus étendue, ne remarquant pas, sans doute, qu'au
défaut d'une expérience pratique suffisante, on aurait occasionné de
nouveau l'entier bouleversement des intérêts existants.
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Si la direction des affaires était restée entre leurs mains , nul doute
qu'ils n'eussent été ramenés, par une nécessité évidente , à l'avis de
ceux qui ne voulaient cette extension qu'à mesure que les masses de-
viendraient capables de les comprendre et de s'en servir utilement.
Le progrès, dans la science sociale, est aussi soumis, comme toutes les
choses mortelles, à la loi des degrés.
Actuellement, ce qui constitue la différence d'une partie de l'oppo-
sition dynastique d'avec les soutiens consciencieux du gouvernement,
c'est que ni les uns ni les autres ne sont d'accord sur la mesure
qu'il convient d'adopter ; quant au fond, ces opinions ne sont pas aussi
éloignées de s'entendre qu'elles le paraissent, car elles veulent arriver
au même but.
N'ayant pour appui qu'une chambre inexpérimentée, dont la plu-
part des membres n'avaient pas la conscience de la grande oeuvre
consommée par la révolution des trois jours ; oeuvre qu'ils avaient ac-
ceptée plutôt comme un fait accompli, l'établissement nouveau n'avait
pas trouvé de base gouvernementale.
Menacé à l'intérieur par l'agitation des partis et, au dehors, par
les dispositions hostiles dn nord, il avait à s'occuper de préparer les
moyens de défense les plus urgents.
L'imminence du danger eut même cet utile résultat, qu'elle fit ou-
blier, un moment, les préoccupations personnelles et rallia autour du
pouvoir une majorité qu'il eût difficilement rencontrée aux mêmes
conditions, dans un autre temps.
La nécessité qu'ont parfaitement sentie les partis libéraux, de main-
tenir l'ordre à l'intérieur et de se montrer unis et résolus en face des me-
naces de guerre que le moindre incident pouvait faire éclater, ont con-
tribué principalement à faire accorder au gouvernement les subsides
qu'il a demandés. On les a jugés nécessaires, afin de prévenir les mau-
vais desseins des partis hostiles aux nouvelles institutions et toujours
disposés à profiter de la fermentation des esprits , afin d'entretenir
l'armée sur un pied imposant et d'organiser une bonne administration.
En cette circonstance, on a surtout cédé aux grandes considérations
de la paix et de l'ordre.
Dans l'impossibilité de remédier à tout, au même moment, on a
toléré des abus d'importance secondaire , avec la ferme résolution de
les faire disparaître aussitôt qu'on en aurait l'occasion.
La France nouvelle a voulu l'ordre et la paix ; elle les veut encore,
elle les voudra toujours; c'est le symbole qu'elle présente au monde
civilisé. Elle n'a fait et elle ne fera désormais la guerre que dans l'in-
térêt même de la consolidation de la paix.
Notre plus grand danger, après une révolution si heureusement
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accomplie, ce n'était pas de voir notre nationalité dissoute et nos ins-
titutions perdues, à la suite du partage dont nous étions menacés , en
cas de revers, par l'absolutisme étranger , tous les efforts d'une nou-
velle coalition se seraient brisés contre notre patriotisme; c'était, ne
l'oublions pas, que, séduits par l'exemple si récent encore de fortunes
rapides et éclatantes, quelques audacieux enfants de la liberté n'étouf-
fassent leur mère une seconde fois , et que ces nouveaux parricides
n'entraînassent le pays dans une ruine commune et inévitable ; car,
sans la liberté, la France ne peut plus exister.
Voilà nos ennemis les plus dangereux, les plus détestables.
Malheur au despotisme qui oserait attaquer la France animée du
saint enthousiasme de la liberté; mais si des renégats parvenaient, une
fois encore, à l'étouffer, la France ne serait plus qu'un cadavre que
nos ennemis pourraient impunément fouler aux pieds.
Ces renégats seraient donc nos ennemis les plus dangereux, les plus
détestables.
Il en est, dit-on, parmi nous qui désireraient l'extension de nos
frontières ; mais sur quoi formerions-nous, avec les populations des
nouveaux territoires, des liens de sympathie durable, si nous n'avions
à leur offrir que le joug qu'elles détestent le plus, surtout lorsqu'il
vient de l'étranger, le joug du despotisme militaire ?
Quelle estime auraient-elles de notre intelligence, si nous étions
devenus nous-mêmes les serviles instruments de ce despotisme?
Sachons, avant tout, assurer l'empire des lois équitables et nous
affranchir du joug de l'arbitraire. Sachons être dignes de nous-mêmes,
sachons être libres, en un mot, et alors nous aurons conquis morale-
ment toutes les populations, tous les territoires; tous voudront nous
imiter et faire cause commune au jour du danger ; notre territoire fût-
il plus restreint, nous n'aurons pas à craindre de coalition, car notre
cause sera la cause de tous les peuples.
Nous qui, en 1830, nous tenions prêts à prendre le fusil, si l'on
nous avait mis dans la nécessité de défendre nos droits par les armes,
nous qui sommes toujours prêts à soutenir notre souveraineté natio-
nale , partout où elle serait menacée, et qui avons juré de rester sin-
cèrement fidèles à la cause du libéralisme, soldats de la civilisation
dont la troupe sacrée est destinée à se porter toujours au lieu où le
danger est le plus pressant, nous avons compris que le péril le plus
imminent ne vient pas aujourd'hui de l'étranger.
C'est l'intérieur qui me préoccupe, a dit, il y a peu de temps, le
ministre le plus important du cabinet; nous venons d'exprimer, en
d'autres termes, la même pensée.
Nous avons suivi ce personnage, pendant plusieurs années, espérant
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qu'en effet il se préoccuperait sérieusement de l'intérieur, dont la
situation critique a paru, un moment, exciter au plus haut point sa
sollicitude, comme elle fait aujourd'hui l'unique objet de nos préoccu-
pations et de nos alarmes.
A-t-il donc trouvé des motifs de sécurité là où, peu auparavant, il
voyait de graves sujets d'inquiétude ?
Quel sens attache-t-il donc à ces paroles? et s'il est vrai, comme
il l'a déjà manifesté publiquement et dans ses relations privées, qu'il
n'approuve pas la marche suivie dans la direction de l'intérieur, com-
ment se fait-il qu'il persiste à partager la responsabilité d'une politi-
que dont la base est mauvaise?
Il y a quinze ans, l'homme qui domine actuellement au pouvoir,
attaquait un pouvoir parjure et prononçait son exclusion. Aujourd'hui,
un partisan de la révolution de Juillet 1830, un soutien de la dynastie
de Juillet, un homme ayant longtemps partagé les principes du prin-
cipal organe du cabinet du 29 octobre, qui, malgré de violentes cri-
tiques et plusieurs actes susceptibles de faire naître le doute, n'avait
cependant pas été jusqu'à ce moment, ébranlé dans sa foi, vient de-
mander compte au cabinet et, plus particulièrement, à l'homme qui
le constitue, de la manière dont il comprend l'application de ces
mêmes principes.
SUR LES CAUSES DE LA FAIBLESSE ET DE LA RUINE DES
PARTIS.
La révolution de Juillet a replacé les citoyens français dans l'état
de dignité dont ils avaient été privés, antérieurement, par l'abus des
pouvoirs,, d'une part et de l'autre, par l'ignorance ou l'incurie des
masses; elle a assuré le triomphe définitif de la souveraineté natio-
nale qu'on eût toujours dû regarder, comme l'unique source de toute
autorité légitime.
Comme l'opinion de 1815 à 1830 n'avait été qu'une protestation
contre les tendances rétrogrades de la Restauration, opposées au déve-
loppement et même à l'exercice du régime parlementaire, les membres
les plus influents de cette opposition, arrives à leur tour au maniement
desaffaires, après une révolution dont la rapidité les a surpris ou assez
puissants, lorsqu'ils ne conservaient pas une action directe, pour qu'on
fût obligé de tenir compte de leur volonté, exprimèrent la résolution de
gouverner sincèrement, selon le véritable esprit du régime constitutionnel.
Le côté faible de notre révolution, a dit M. Guizot, c'est d'avoir
triomphé par la force. C'est là une grande vérité : cet appel qu'on est
dans la nécessité de faire à la force, pour assurer le triomphe d'un prin-
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cipe, prouve, même en cas de succès, que ce principe est faiblement
soutenu ou du moins, que la nation en masse est médiocrement per-
suadée de sa nécessité ; qu'il existe des partis dont on peut croire
les forces à peu près égales.
Celui de ces partis qui est en possession de l'autorité, n'aperçoit or-
dinairement rien d'assez convaincant, pour lui donner lieu de penser
qu'il n'ait pas d'assez solides appuis et qu'il se trouve hors d'état de
résister avec succès.
S'il en était autrement, si l'énergie et le nombre de l'un étaient tel-
lement supérieurs aux forces des partis opposés, ceux-ci oseraient-ils
même tenter une simple manifestation , ne seraient-ils pas aussitôt
démoralisés par leur faiblesse et par la conscience de leur mauvaise
cause ?
Au contraire, l'avantage remporté par l'un, ne semble-t-il pas dû
plutôt à un moment de surprise, qu'à sa force réelle? la mollesse de
son action et le spectacle des faiblesses qu'il donne, ne lui attribuent-ils
pas une partie des torts de ses prédécesseurs ; ne justifient-ils pas
ceux-ci, en accréditant la croyance qu'il est impossible, pour gou-
verner, d'agir autrement qu'ils n'ont agi ?
Une fois cela reconnu, le parti dominant ne nous présente-t-il pas
tous les caractères d'une coterie dont les vues sont opposées aux in-
térêts de la nation. Cette coterie a-t-elle compris qu'on voulait retirer
du mouvement, un résultat plus utile et plus glorieux que de la voir
se substituer elle-même, à la précédente coterie, en exploitant, à son
profit, les mêmes abus.
Cependant, on ne peut aller jusqu'à dire que la cause du peuple
n'ait rien gagné à la révolution.
Quels que soient les désirs et les efforts cachés ou manifestes de la
nouvelle coterie, pour renouer les fils d'une trame usée, d'après les tra-
ditions du passé, la matière et les instruments lui font défaut ; elle se
heurte sans cesse contre des impossibilités ; souvent elle se trouve
forcée de faire à l'opinion des concessions importantes ; d'autres fois,
elle prend l'initiative sur quelques points, afin de donner le change,
dans la persuasion qu'elle parviendra ainsi à détourner l'attention de
certains profils illicites, qu'elle espère conserver par cette tactique.
Mais l'homme dépouille difficilement sa nature et son éducation
première. Quelle que soit son ambition, la vanité dont il recherche
les frivoles satisfactions, il se sent mal à l'aise, au milieu de tant d'ex-
pédients confus et misérables où il ne manque pas de se fourvoyer et
souvent il arrive, si le temps de se recueillir lui est laissé, que
fatigué de ses détours sans but, désillusionné par son impuissance
même, il se prend à regretter ses erreurs, il sent se raviver le sang gé-
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néreux qui gonflait ses veines, lorsque la fortune l'a pris au milieu
des rangs du peuple; il veut rejeter alors cette enveloppe d'emprunt
dont l'adulation l'a revêtu , dans un moment d'ivresse. Enveloppe
fatale qui, semblable à la robe de Nessus, a dévoré les hommes les plus
forts.
Si des hommes nouveaux dorment de tels exemples, comment ceux
à qui la famille et l'éducation ont transmis ces funestes sentiments,
ne se croiraient-ils pas fondés, en droit et en fait, à chercher les
moyens de renverser, à leur tour, ces nouveaux parvenus et à rentrer
en possession de leurs priviléges ? Assurément, les anciens parvenus
seraient plus excusables, si de telles choses pouvaient être excusées.
Lorsque les hommes nouveaux donneront l'exemple de la fidélité à
leurs engagements et d'un dévouement sincère au bonheur du peuple,
lorsqu'ils préféreront rester fidèles aux devoirs qui leur sont imposés
par le véritable honneur, plutôt que de perdre un temps précieux qui
ne leur appartient pas, à s'occuper d'intérêts sordides, tandis qu'ils
négligent le soin des affaires publiques ; lorsque ces hommes sauront
se sacrifier tout entiers, au maintien des grands principes dont ils ont
osé accepter la responsabilité, alors il deviendra possible d'effectuer
le progrès, par des moyens pacifiques et réguliers, de ne plus être ré-
duits à la triste nécessité de chasser par la force, des hommes qui nous
déshonorent et nous trahissent ; jusque-là, dans les cas extrêmes,
l'insurrection sera toujours le plus saint des devoirs.
DE L'ACTION DU PARTI DOMINANT, DEPUIS QUINZE ANS.
La Restauration a pensé pouvoir amuser le peuple français, à l'aide
d'une charte illusoire et lui présenter cet appât, comme un moyen plus
sûr de l'exploiter, dans ses intérêts de caste; est-ce à dire qu'on se
croirait aujourd'hui plus habile et plus certain d'exploiter impuné-
ment une autre charte, au profit d'une nouvelle coterie?
Si l'on a cru possible d'abuser ainsi la France, si l'on espère suivre
avec succès ce même système de déception, on compte sans doute sur
la crédulité des masses dont, à la vérité, l'éducation politique est en-
core peu développée et parmi lesquelles les idées justes, en matière
de gouvernement, n'ont pas encore pénétré assez profondément ni
assez généralement.
Une opinion funeste, par ses résultats, y est malheureusement ac-
créditée; c'est qu'elles pensent devoir rester indifférentes et tout-à-
fait étrangères à ce qui se passe dans la sphère gouvernementale.
De là, il arrive qu'à certains jours donnés, poussées tout-à-coup
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par la force des événements, à jouer un rôle politique, elles ne s'y
trouvent pas assez préparées, elles ne savent pas agir à propos ni avec
ensemble et se laissent trop souvent abuser, par des ennemis dont les
embûches tendent à aggraver leurs maux.
Tout Français, de si humble condition qu'il soit, devrait être per-
suadé de cette vérité, qu'il ne lui est pas permis de rester indifférent
à la marche du gouvernement, sous l'autorité duquel il est appelé à
vivre; car alors, non seulement il manque à ses devoirs de citoyen,
mais il se nuit encore à lui-même.
Si le gouvernement a des droits sur lui, il a aussi des devoirs à rem-
plir dont il est aussi bien tenu envers le plus humble citoyen qu'en-
vers le citoyen le plus élevé. La loi est la même pour tous indistinc-
tement. Il lui importe donc de se rendre capable d'apprécier si, en
retour de ce qu'on exige de lui, on ne manque point à ce qu'il a le
droit d'exiger.
Si ces nombreux prolétaires, dont l'existence repose sur le produit
du travail de la journée, ne se trouvaient, de temps à autre, poussés à
bout, par la perturbation que répand dans la société l'immoralité des
pouvoirs, si ce morceau de pain qui leur suffit pour ne pas mourir, si
trempé qu'il soit de leur sueur, ne venait à leur manquer, il n'y au-
rait aucune attaque à redouter de leur part.
Biais, précisément, ce désordre moral qui domine une partie des
hommes de la classe influente, se reproduit dans le travail matériel,
il en arrête les développements et en trouble la marche.
Peu importent, à ces hommes, le danger auquel ils exposent leur
pays et les souffrances qu'ils font peser sur la multitude, pourvu qu'au
milieu de la confusion qu'ils aiment et qu'ils excitent, ils parviennent
à s'approprier quelques débris. De fait, c'est eux qu'on doit regarder
comme les plus ardents promoteurs des troubles et des révolutions.
Cependant, les conséquences des révolutions de 1789 et de 1830
se développent chaque jour, malgré tant d'obstacles, en vertu de leur
propre force et, comme autrefois la bourgoisie exclue de la politique
et réduite à s'enrôler sous les drapeaux de la noblesse, s'attachait à
tel parti noble ou s'en détachait, selon ses intérêts et, par cette conduite
habile, est parvenue à détruire des castes nuisibles et à se substituer
à elles, de même, aujourd'hui, la classe la plus nombreuse des pro-
létaires, réduite à suivre les drapeaux de la bourgeoisie devenue sou-
veraine, et voyant cette bourgeoisie divisée en différents partis disposés
à en venir incessamment aux mains, saura suivre aussi la cause qui
servira le mieux ses intérêts ; elle saura stipuler ses conditions et ne
fera pencher la balance en faveur d'un parti, qu'avec la certitude
de recevoir le prix du concours qu'elle lui prêtera.
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La décomposition du parti dominant a présenté, depuis quinze ans,
un spectacle à la fois triste et significatif.
Aucune fraction n'a pu comprendre ni mettre en pratique les
mesures répondant exactement à une situation donnée.
Quelques émeutes, quelques insurrections sans consistance, ne sont
point comparables à l'agitation désordonnée qui a sans cesse régné
dans le parlement. Les ministères ont passé, avec une rapidité extraor-
dinaire et chacun d'eux est arrivé sur la ruine de l'autre, par une
espèce de révolution.
Nous les avons vus, après une marche pénible et incertaine,
échouer honteusement, avant d'atteindre au but qu'ils s'étaient pro-
posé, donnant ainsi, tour à tour, la mesure de leur incapacité.
Cependant le ministère du 29 octobre se soutient, depuis cinq ans;
malgré les attaques constantes dont il a été l'objet et les situations cri-
tiques où il s'est trouvé, il a réussi, jusqu'à ce jour, à tromper les es-
pérances de ses adversaires.
Au temps où nous vivons, c'est sans doute un titre pour lui,
d'avoir su se maintenir, pendant cet espace de temps qui paraîtra fort
long, comparativement à ce qu'ont duré les ministères précédents.
Toutefois , le ministère du 29 octobre doit-il attribuer sa durée à
l'excellence de ses moyens de gouvernement, plutôt qu'à la lassitude
même des partis, lorsqu'ils ont acquis la preuve qu'en changeant des
noms, ils ne faisaient que multiplier les prétentions personnelles,
sans rien changer au cours des événements ? et n'a-t-on pas voulu, en
essayant d'un système contraire, en finir, une fois pour toutes, par
une épreuve décisive qui, dans le premier système, eût toujours été à
recommencer ?
Un fait constant, c'est que, dans la pensée d'un grand nombre, la
plupart des mesures prises pour parer aux nécessités du moment, ne
sont pas définitives; beaucoup de lois organiques sont restées à l'état
de projet ou de rapport, nous vivons d'un provisoire dont nous ne
prévoyons pas l'issue et, nous le disons avec regret, ni au dedans, ni
au dehors, on n'a malheureusement point su inspirer assez de con-
fiance dans la stabilité de ce qui existe.
Ce ministère, a-t-on dit, est le dernier mot du système dont on fait
remonter la pensée ailleurs? C'est-à-dire, qu'il serait, de tous les mi-
nistères passés et futurs, celui dont la couronne croirait pouvoir
attendre le mieux.
Il est possible qu'en effet, ce soit là la croyance de la couronne;
mais, quant aux expédients, aux petits moyens par lesquels on a pensé
devoir agir sur le parlement; ces expédients dont ou a fait la morale
du système et qu'on a estimés propres à lui créer une base solide, ils
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sont usés plus pour lui encore et ceux qui lui succèderont, que pour
les ministères précédents.
Un ancien chef de cabinet a dit du cabinet du 29 octobre , à
propos des petits moyens qu'il emploie, qu'il s'en est servi à ou-
trance.
Nous ne pensons pas qu'aucun parti qui les adopte comme base
fondamentale de sa conduite, soit le maître de s'arrêter où il le veut;
il faut nécessairement qu'il s'en serve jusqu'à la fin et, en ceci,
le ministère du 29 octobre n'aura fait que compléter ce que d'autres,
à sa place, avec les mêmes principes, eussent du fatalement com-
pléter.
SUR LES CAUSES DE LA PREDILECTION DE L'ANGLETERRE,
EN FAVEUR DE LA BRANCHE CADETTE DES BOURBONS.
Rappelons-nous la situation de la nouvelle dynastie, après la ré-
volution de Juillet 1850.
La sainte-alliance dont les rois absolus se promenaient tant de beaux
résultats, dissoute rapidement, par des faits imprévus , l'inanité de
leurs projets prouvée par l'impuissance de l'exécution, en face de ce
terrible esprit du libéralisme, prêt à renouveler les exploits auxquels
il avait déjà donné lieu et brûlant d'écraser le despotisme, en se te-
nant, celte fois, sur ses gardes, pour ne plus se laisser surprendre aux
piéges de sa perfidie.
L'Angleterre, jadis le nerf des coalitions, aux efforts de laquelle la
branche aînée avait déclaré devoir sa couronne après Dieu, menacée
dans ses intérêts, par un nouveau système d'alliance continentale,
par des projets de remaniement en dehors desquels elle se fût trouvée,
contrariée du nouveau refus fait, par le représentant de la politique
française d'alors, au congrès de Vérone, d'accepter le droit de visite
dont elle poursuivait déjà l'adoption avec ferveur; vivement irritée
contre la branche aînée qui, après s'être déclarée son obligée, avait
osé entreprendre, en dépit d'elle, l'expédition d'Alger; contre les
autres grandes puissances faisant partie de la sainte-alliance, parce
qu'elles avaient approuvé tacitement ou même ouvertement, cette ex-
pédition, sans la consulter et sans avoir égard à ses remontrances,
donnant ainsi, pour l'avenir, la clef de la nouvelle politique qu'elles
se proposaient de suivre.
La coalition la plus puissante, auprès de laquelle le blocus con-
tinental n'était qu'un jeu, menaçait son existence.
Le nouveau roi, connaissant parfaitement les dispositions des puis-
33
sauces, ne perdit pas l'occasion de tourner à son profit, tout ce qui
pouvait lui devenir favorable.
Personnellement agréable aux Anglais, ayant même conservé chez
eux des relations privées, aucun prince n'était plus propre à captiver
leur bienveillance.
En définitive, l'Angleterre pouvait-elle désirer mieux? Après la nou-
velle preuve d'ingratitude de la branche aînée, après l'oubli des sa-
crifices énormes qu'elle s'était imposés contre l'Empire; lorsque, par
le fait d'une révolution inattendue qu'elle eût provoquée, même au
prix de nouveaux sacrifices, puisqu'elle basait la ligue formidable
qui menaçait sa prépondérance maritime et son commerce, il se trou-
vait que la puissance dont elle avait le plus à redouter, venait lui
offrir d'elle-même, de se tenir dans la limite des traités de 1815, c'est-
à-dire, de ne porter aucune atteinte à ces traités, ni aux droits ac-
quis de l'Angleterre et de devenir même pour elle une alliée
utile.
Assurément, l'Angleterre ne pouvait porter plus haut ses espérances,
ni attendre mieux des événements, quels qu'ils lussent.
Aussi, en habile spéculateur, s'empressa-t elle d'accepter des profits
aussi clairs, aussi positifs , où aucune compensation ne lui était de-
mandée , si ce n'était de ne pas entrer dans les vues hostiles des puis-
sances du nord. C'était donc tout profit pour elle.
A cette occasion, un fait dont les conséquences seront dans l'avenir
très-importantes, a passé presque inaperçu.
Pour la première fois, l'aristocratie anglaise a été amenée à traiter
sérieusement avec la démocratie française.
Antérieurement, elle n'avait contracté avec aucun peuple, aucune
alliance sincère ; elle avait adopté, en principe, qu'il fallait, pour
maintenir sa prépondérance maritime, anéantir le commerce maritime
des autres peuples.
C'est ainsi qu'après avoir détruit la puissance maritime des Espa-
gnols , et presque annulé celle de la Hollande, elle s'est efforcée d'a-
néantir nos flottes et y a presque réussi deux fois.
Aujourd'hui, elle est amenée, autant par nécessité que par les heu-
reux effets d'une politique plus équitable, à contracter une alliance
plus sincère avec le peuple dont la rivalité a été pour elle, pendant
plusieurs siècles et surtout dans ces derniers temps, le plus grave sujet
de préoccupation.
Cependant, sous la république, lorsque le parti libéral d'Angleterre
applaudit à nos premiers efforts , il ne faut pas croire qu'il ait alors
voulu nous tromper par une feinte sympathie, qu'en réalité sou seul
désir ait été de trouver l'occasion d'user de représailles envers la
3
34
France, à cause des secours fournis par celle-ci aux États-Unis et des
succès obtenus par sa marine pendant cette guerre.
La majorité de ce parti applaudit sincèrement à nos premiers succès,
dans la carrière où il nous avait précédés.
Mais, lorsque, après la mort de Louis XVI, le régime de la terreur
fut établi, qu'on proclama des maximes contraires à la monarchie,
Pitt fit fermer les clubs de Londres qui sympathisaient avec ceux de
France. La condamnation de Thomas Payne, auteur des Droits
de l'homme, qu'il composa pour réfuter l'ouvrage de Burke, en faveur
de la royauté, et le renvoi de l'ambassadeur français, furent le signal
de la politique hostile dans laquelle l'Angleterre persévéra jus-
qu'en 1815.
L'aristocratie anglaise sut alors tirer habilement parti de ces cir-
constances fâcheuses, afin de faire prévaloir, dans l'esprit des Anglais,
des sentiments de rivalité encore mal éteints ; elle s'en servit pour les
rendre hostiles aux principes révolutionnaires dont la propagation eût
menacé son existence.
Toutefois, l'aristocratie anglaise qui a soutenu les insurrections
républicaines des colonies espagnoles d'Amérique, qui, il y a quel-
ques années, a secouru énergiquement la révolution espagnole contre
la légitimité, qui dernièrement encore, a fomenté et soutenu en Es-
pagne le mouvement de septembre 1840, contre la régence de Chris-
tine, et a poussé le général Espartéro à prendre sa place, dans le seul but
d'en obtenir plus facilement un traité de commerce onéreux pour ce
pays, eût été amenée facilement, dès cette époque, à traiter avec la répu-
blique française, si la république avait été assez habile pour com-
prendre combien il lui importait de ménager une puissance comme
l'Angleterre, et qu'elle lui eût donné, à propos, des marques de son
bon vouloir, en lui cédant, par exemple, la possession de l'île de
Malte qu'elle convoitait, dont, au reste, elle s'est emparée, un peu plus
tard, et qu'elle a conservée depuis. En profitant habilement de sem-
blables occasions, on aurait stipulé des conditions utiles pour l'avenir.
Mais alors, la France ne savait pas négocier ; elle ne songeait qu'à
combattre et à vaincre.
Nous avons des rapports plus fréquents avec l'aristocratie anglaise,
parce qu'elle reste principalement chargée de gérer les affaires de
l'Angleterre, au nom des torys et des whigs ; elle achète même ce
droit et, jusqu'à présent, les Anglais influents ont paru assez satis-
faits de sa gestion.
On doit convenir qu'elle s'est toujours montrée, avant tout, natio-
nale , dévouée exclusivement aux intérêts commerciaux et indus-
triels de l'Angleterre; elle les a constamment préférés aux intérêts
35
des aristocraties étrangères, et n'a jamais accepté la prétendue soli-
darité que les vieilles aristocraties européennes ont voulu établir entre
elles, dans ces derniers temps.
Bien différente, en cela, de notre aristocratie française qui s'est
tenue trop longtemps en dehors des intérêts industriels de la France,
qui, loin de s'efforcer de réussir à former avec la classe laborieuse et
industrielle, un lien d'intérêt solide, a pris ombrage de ses dévelop-
pements.
Comment d'ailleurs ce mélange d'aristocratie et de libéralisme dont
l'Angleterre est formée, serait-il du goût des aristocraties absolutistes
du continent? Celles-ci ne voient-elles pas qu'en définitive , cette
île est la terre classique du libéralisme moderne : c'est là qu'il a pris
naissance ; c'est aussi de là qu'est venue toute la cause de ce qu'elles
regardent comme un mal.
Depuis la grande charte de Jean, qui n'était pas une charte oc-
troyée par le bon plaisir du souverain, mais qui, au contraire, lui
avait été imposée, en 1215, par une ligue puissante, à la tête de
laquelle se trouvait Langton, cardinal et archevêque de Cantorbéry,
prélat dévoué au saint-siége, le système constitutionnel y a progresse
avec plus de régularité que partout ailleurs.
C'est toujours la même charte, modifiée depuis en 1265 en 1272 et
principalement en 1688 qui a formé et qui forme encore aujourd'hui
le droit constitutionnel de l'Angleterre.
Le libéralisme, sans atteindre aux perfectionnements qu'on aurait
pu espérer, y a cependant pris des racines profondes, par la raison
qu'il y est plus ancien et qu'il n'y a pas été troublé, dans sa marche,
par l'influence et les hostilités du dehors.
Il n'était au pouvoir de nulle puissance humaine de le circonscrire
dans cette île. Plus tard, on le vit se développer avec plus d'extension
aux colonies anglaises d'Amérique, qui puisèrent dans l'esprit même
qu'elles avaient reçu de la mère patrie, la force de se soustraire à sa
domination.
DE L'INFLUENCE DE L'ARISTOCRATIE ANGLAISE , COM-
PAREE A L'INFLUENCE QU'ONT EXERCÉE LES ARISTO-
CRATIES DU CONTINENT ET SUR NOTRE ALLIANCE
AVEC L'ANGLETERRE.
L'aristocratie anglaise, qui a puissamment aidé Langton à faire adop-
ter la grande charte, s'est toujours montrée, parmi toutes les aristocra-
ties, la plus intelligente et la plus favorablement disposée à reconnaî-
tre les principes du libéralisme et à les faire passer dans la pratique.
Dominée parce même esprit, elle a compris qu'elle ne devait pas s'op-
poser à ses développements, qu'il y aurait de la folie à l'essayer; mais
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que son véritable rôle, d'accord avec son honneur et son intérêt, était
de se placer à la tête des partis libéraux, de prendre elle-même l'ini-
tiative des réformes devenues nécessaires, et d'en diriger le développe-
ment, en le modérant.
D'une autre part, les classes industrielles et commerçantes de l'An-
gleterre n'ont jamais pu douter de la sincérité du dévouement de la
noblesse, à servir leurs intérêts, elles lui sont doublement obligées;
car, elles lui doivent la forme de gouvernement dont elles ont com-
mencé à jouir longtemps avant les autres nations, l'extension si con-
sidérable de leurs relations commerciales et l'admirable développement
de leur industrie. Toutes les entreprises faites par l'aristocratie an-
glaise avec une énergie, un ensemble, un esprit de suite vraiment re-
marquables, l'ont été dans ce seul but, et, personne ne l'ignore, avec
un succès prodigieux.
Cette splendeur, qui a élevé la nation anglaise au-dessus des autres
nations, c'est à sa noblesse qu'elle la doit.
Si la noblesse a conservé, sur le sol national, des privilèges dont
l'alliage avec les principes libéraux nous étonne, et qui nous paraissent
être en contradiction avec l'esprit général dont la nation anglaise est
animée, cette contradiction s'explique par le fait que la noblesse a
livré en pâture le monde entier, à l'activité industrielle du peuple ; il
en est résulté une espèce de compromis, un accord tacite entre la no-
blesse et le peuple qui a pensé trouver, dans l'exploitation extérieure,
d'assez grandes compensations aux priviléges qu'il laissait subsister
à l'intérieur, et qu'il reconnaît actuellement comme un titre de ré-
compense et comme un encouragement, à persévérer dans la même
conduite.
On comprend pourquoi, même au milieu des rapides progrès des
puissances continentales, dans les principes d'économie politique et
industrielle, cette situation de l'Angleterre ne se modifiera que lente-
ment, et pourquoi il sera impossible à aucun autre peuple d'imiter ce
peuple dans les conditions exceptionnelles où il se trouve, et dont il a
profité.
Comment s'étonner qu'en présence de tant d'épisodes sanglants et
de notre liberté perdue ; de cet esprit altier dont la France était
animée sous la république et qui, il faut le reconnaître, a été le mo-
bile de tant de faits héroïques, lorsque l'esprit de rivalité qui avait di-
visé les deux pays pendant des siècles, avait pris un nouveau dévelop-
pement, à l'occasion des événements de la dernièie guerre, l'Angle-
terre en masse ait adopté les projets de sa noblesse?
La noblesse du continent a-t-elle pu être frappée d'aveuglement,
au point de ne pas s'apercevoir qu'elle a constamment été sacrifiée
37
par la noblesse anglaise, aux intérêts mercantiles des industriels an-
glais, et qu'à plus forte raison il en sera de même pour l'avenir.
Comment, d'ailleurs, attendre une solidarité sérieuse, de l'institu-
tion de la noblesse, dont la seule base possible est fondée sur l'égoïsme,
sur l'exploitation de l'homme par l'homme.
La France, dont on a tant blâmé les excès révolutionnaires, n'a-
t-elle pas été humiliée, ruinée et déchirée assez longtemps par les
méfaits et les guerres civiles de son ancienne noblesse? Il a fallu le
génie de Richelieu et le despotisme de Louis XIV pour y mettre fin.
L'aristocratie anglaise a un mérite incontestable qui l'élève au-des-
sus de toutes les autres aristocraties européennes, c'est qu'elle a fait
de son égoïsme, un égoïsme national.
Chez les Anglais, peuple et noblesse se sont unis intimement et sin-
cèrement, afin d'exploiter les autres nations, et cette union est aujour-
d'hui si forte, que, malgré tant d'exemples et de causes de scission,
il n'est pas probable qu'elle soit rompue violemment.
Les nobles du continent, et notamment ceux de France, n'ont songé
trop longtemps qu'à s'exploiter les uns les autres et à pressurer le
peuple qu'un des journaux, représentant de l'ancienne aristocratie et
l'organe spécial du prétendant, soi-disant légitime, qui a pris pour de-
vise, tout pour la France et par la France, désignait encore, il n'y
a pas longtemps, en termes de mépris, sous le nom de vilains, mot
dont il ne paraît pas comprendre la signification, et qu'il interprète
dans le sens odieux que lui avait attribué l'ignorance de l'ancienne
aristocratie.
Nous n'estimons pas digne de nous de reproduire les expressions
triviales dont il se sert, à propos de quelques titres conférés par le roi
Louis-Philippe ; mais comment ne voit-il pas que ce qui protège
encore l'ancienne noblesse, c'est précisément cette noblesse moderne
de l'empire que le peuple oppose avec fierté à toutes les aristocraties
du monde, parce qu'elle est sortie de son sein, parce qu'elle surpasse
ce qu'il y a de plus beau dans les fastes de l'ancienne noblesse, et
même, les litres nouveaux sont infiniment au-dessus des titres dont
la plupart des soi-disant nobles de vieille souche, seraient fort embar-
rassés de prouver la légitimité, si toutefois ils pouvaient même pro-
duire un titre quelconque, ou que leurs pères n'ont dû qu'à des bas-
sesses d'antichambre et à quelque maîtresse influente.
Il est incroyable qu'après de si sévères corrections, après tant de
preuves que la démocratie française a données de la supériorité de son
intelligence et de sa valeur, on ose encore afficher une telle insolence.
Pour en revenir à l'alliance anglaise, nous pensons qu'on doit si-
gnaler comme un des événements les plus heureux de notre époque
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qu'elle soit déjà assez consolidée, pour avoir résisté aux épreuves des
accidents survenus depuis quinze ans ; que cette union des deux
nations qui, par la nature de leurs institutions et de leurs intérêts,
sont-portées à se lier plus étroitement, est on ne peut plus favorable
aux développements de la civilisation. Leurs discordes portent le
trouble dans le monde entier, comme leur union assure sa tranquillité
et son bien-être. D'ailleurs, l'Angleterre est actuellement, parmi les
grandes puissances, la seule avec laquelle il nous soit possible de con-
tracter une alliance sincère.
Cette alliance tient donc moins, comme on paraît être trop commu-
nément porté à le croire, à la personne du loi Louis-Philippe, à qui
cependant on doit savoir gré de l'avoir maintenue , qu'aux besoins
réels des deux peuples, dont le caractère est aujourd'hui apprécié avec
plus d'intelligence.
On a reproché à notre gouvernement d'acheter cette alliance au
prix de concessions humiliantes. Peut-être, en effet, l'Angleterre, qui
s'est vue un moment l'arbitre de la paix et de la guerre, a-t-elle voulu
faire trop sentir à la France son état de dépendance, lorsque celle-ci
s'est trouvée placée entre le mauvais vouloir du Nord et son intérêt le
plus précieux, de s'assurer, en maintenant la paix, l'exercice des in-
stitutions qu'on voulait lui ôter violemment.
Il faut, à cet égard, faire la part des événements et de la situation
où nous nous trouvions. La nouveauté même de l'alliance et le peu de
garanties que présentait encore le nouvel ordre, ne nous permettaient
pas d'espérer un concours sans réserve.
Il convient assurément, malgré l'utilité évidente et motivée de cette
alliance , de subordonner, à l'avenir, son importance à notre dignité
et à nos intérêts. Toutes les affaires entre ces deux grandes nations,
doivent se traiter sur le pied d'une justice et d'une égalité parfaites.
La France est aujourd'hui assez forte pour maintenir par elle-
même ses droits et son indépendance, quel que soit le mauvais vouloir
des autres puissances.
Si, comme on l'a rapporté, Louis Philippe a réellement exprimé le
regret de ce qu'après avoir fait beaucoup d'efforts pour comprimer
l'esprit révolutionnaire à l'intérieur et au dehors , quelques grandes
puissances continuent à éprouver le même éloignement pour sa dynas-
tie , nous l'engageons à s'inquiéter beaucoup moins de l'antipathie de
ces puissances que de s'appliquer à gagner l'affection de ses sujets ; car
il serait assuré, avec cette affection, de braver la malveillance du
inonde entier, tandis qu'au contraire, le monde entier ne saurait sau-
ver le trône de l'animadversion des citoyens.
D'ailleurs, les puissances étrangères ne croient point, et c'est avec
39
raison, que l'esprit révolutionnaire qui fermente autour du trône de
juillet soit comprimé. Un homme vraiment éclairé , disposant des
grands moyens d'influence, peut, à la vérité, s'emparer de cet esprit
et le diriger, dans ses propres intérêts qui sont toujours en harmonie
avec les intérêts généraux du pays, s'il comprend exactement les be-
soins réels de son époque ; mais il n'a jamais été au pouvoir d'aucun
homme, dans le passé ni dans le présent, de comprimer cette puissance
formidable; elle se modifie elle-même. Celui qui pense l'arrêter, à son
gré, est dans l'erreur; car il n'a de force qu'autant qu'il la sert; elle se
joue des obstacles que l'impéritie lui oppose, et les brise aussitôt qu'ils
lui sont devenus insupportables.
SUR LES DÉDOMMAGEMENTS QUE LA DÉMOCRATIE FRAN-
ÇAISE A PRÉTENDU OBTENIR , EN SOUFFRANT LE
MAINTIEN DES TRAITÉS DE 1815.
Aidée de la sympathie des peuples limitrophes, appuyée sur son
droit et sur son énergie, la France eût promptement effacé les traces
des mutilations que l'absolutisme étranger lui a fait subir dans sa
détresse; cependant, elle s'est résignée à maintenir d'humiliantes con-
ditions, et qu'on ne se trompe pas sur les véritables motifs de sa rési-
gnation.
La démocratie française, après avoir prouvé au monde ce dont
elle est capable sur les champs de bataille, contre quiconque aurait
la témérité de l'attaquer, sans motifs légitimes, veut montrer aujour-
d'hui, au sein de la paix, sa ferme résolution de poursuivre, jusqu'à
leur entière réalisation, la sincère et véritable application pratique
des principes libéraux, inaugurés par nos illustres pères en 1789.
C'est à ce grand travail qu'elle a consacré toute son attention, et la
seule gloire qu'elle désire actuellement, c'est d'atteindre au but qu'elle
s'est proposé.
Mais si la royauté de juillet s'est trouvée d'accord en partant, avec
la volonté nationale pour le maintien de la paix, les, hommes sur les-
quels elle a porté son choix de préférence, et dont elle a été entourée,
depuis quinze ans, se sont-ils montrés aussi fidèles à cette même pen-
sée, dans l'application des principes libéraux ?
Aujourd'hui même, malgré tant de faits affligeants et nos propres
déceptions, nous persistons à croire qu'il eût été dangereux d'écouter
certains hommes dont la loyauté et le patriotisme sont reconnus,
mais dont la rigidité de caractère ne savait pas se plier aux nécessités
pratiques.
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Pour tout homme qui veut diriger ses semblables dans la carrière
du progrès, il ne suffit pas de tenir à des principes sévères et irrépro-
chables, de vouloir et de rechercher le bien, il faut encore rechercher
toutes choses à propos, avoir des certitudes fondées d'arriver au suc-
cès; car, si l'on ne s'est pas ménagé des forces et des moyens suffi-
sants, les mauvaises passions l'emportent, et, sous le spécieux pré-
texte de la nécessité dont elles s'empressent d'user largement, elles
réussissent à se développer avec plus d'empire, aux dépens des bons
principes.
Econduire insensiblement des hommes d'autant plus incommodes
qu'ils se croyaient plus nécessaires, c'était donc une tâche à la fois
délicate et dangereuse.
Au milieu de la malveillance du dehors, de la mobilité et de l'ef-
fervescence de l'intérieur, comment s'aliéner les seuls partisans sur
l'énergie et sur l'influence desquels on pouvait compter, comment
oser se montrer ingrat envers les hommes dont la popularité avait été
d'un si grand poids, dans le choix du candidat au trône constitution-
nel? Cela eût paru, à la fois, imprudent et odieux.
Il fallait donc user, autant qu'il était possible , de condescendance
et de ménagements, tout en poursuivant cependant un but qu'il était
nécessaire d'atteindre.
Heureusement, la royauté nouvelle excellait dans ce genre de négo-
ciations. C'était alors surtout, une politique de nécessité; c'est toujours
une bonne politique; mais, en même temps, la popularité de quelques
hommes, l'opinion avantageuse qu'on a de la sincérité de leurs prin-
cipes et de leur dévouement à la cause du peuple, ne sont pas des titres
suffisants pour légitimer leurs prétentions à s'emparer du gouverne-
ment de la nation.
Nul homme n'a le droit d'aspirer au pouvoir, si, avec tous ces avan-
tages, qu'il est d'ailleurs indispensable de posséder, il n'a pas acquis
une appréciation exacte et pratique des besoins du pays.
Alors seulement, c'est pour lui un droit et même le devoir le plus
sacré, d'employer toute son énergie à faire prévaloir ses principes, et
il ne peut y arriver qu'en acquérant la plus large part d'influence dans
la direction des affaires.
PREDOMINATION DE LA CHAMBRE DES DEPUTES.
Avant de songer à entrer dans une voie régulière, il fallut deux
années pour mener à bonne fin ces négociations, pour calmer les in-
quiétudes et reconnaître le terrain sur lequel on pouvait s'avancer.
41
Une fois les bases de l'organisation du pouvoir réglées, une fois la
résolution prise de ne plus tolérer les violences de la rue, ni celles des
journaux , on adopta, comme règle fondamentale , de ne gouverner
que par les Chambres , ou plutôt par la Chambre des députés qui est
toujours, quoi qu'on fasse, l'assemblée nationale souveraine; elle l'a
prouvé en 1830, comme en 1789, et, cette fois, elle ne se laissera
plus déposséder.
Le voulût-elle, s'il pouvait se former nne Chambre assez oublieuse
d'elle-même, pour abdiquer sa propre autorité , elle serait désavouée
du pays. D'ailleurs, quoi que fasse une Chambre, une autre Chambre
peut le défaire.
Comment contester la prépondérance de celte partie imposante du
peuple, appelée légalement à former la représentation nationale, à ces
mandataires qui, tous les cinq ans, comparaissent devant les électeurs
dont ils tiennent leur pouvoir, et dont la volonté donne , à leur auto-
rité, une nouvelle sanction ou les force de céder leur place à de plus
capables.
Le mandataire a t-il tenu les engagements qui ont fixé sur lui le choix
de la majorité, a-t il eu une intelligence suffisante des besoins de l'ar-
rondissement dont il est le représentant et, en général, des besoins de
la France dont il doit savoir comprendre et servir, avant tout, les
grands intérêts? A-t-il été, envers la couronne et le pouvoir exécutif
ce qu'il avait promis d'être, ce qu'on avait entendu qu'il fût?
C'est là qu'en présence d'un auditoire dont l'intelligence politique
se développe chaque jour, en présence de concurrents intéressés à se
montrer sévères, pour les moindres torts, et dont les engagements,
s'ils ne sont sincères et réalisables, présentent du moins plus de créance
et l'intérêt de la nouveauté; il reçoit une nouvelle impulsion par la-
quelle il est nécessairement dominé, ou qu'il succombe, en laissant
a près lui un successeur d'autant plus ardent, qu'il est plus inexpéri-
menté, et qu'il a un plus vif désir de faire, pour s'assurer les suffrages,
ce que son prédécesseur n'a pas fait.
Quel que soit donc l'accord de la chambre élective avec la chambre
des pairs, quelques concessions que la première fasse à la seconde,
tout cela pourrait durer cinq ans, au plus, ou du moins, il n'en reste-
rait que ce qu'il plairait à la nouvelle chambre de laisser subsister.
La chambre des pairs serait mal inspirée de se mettre en conflit avec
la représentation nationale, sur des questions où la volonté de celle-ci
ne serait pas disposée à souffrir de contradiction; elle ne pourrait lui
résister, elle courrait le danger de se perdre tout-à-fait, et, peut-être
d'entraîner la royauté dans sa ruine.
C'est dans la chambre élective seule qu'il faut trouver les moyens
42
de gouvernement. Le pouvoir exécutif ne l'ignore pas 5 quinze ans d'une
expérience laborieuse sur ce sujet, lui sont un enseignement assez
profitable.
Les mandataires comme les mandants connaissent leurs forces, ils"
en font usage; mais il appartient à la plus haute influence, si elle
comprend ses vrais intérêts, de contenir ces forces dans les limites qui
leur conviennent, en les dirigeant vers le but moral auquel doivent
tendre tous les membres d'une même société.
Pour réussir dans cette tâche, aussi délicate qu'elle est glorieuse, il
faut que la royauté s'applique à discerner l'intelligence nationale la
plus développée, la plus pratique, et à s'en assurer le concours; il faut
qu'elle en fasse constamment son unique appui.
C'est le seul moyen de maintenir à cette institution, la stabilité qu'on
a voulu lui donner en la rendant héréditaire et irresponsable.
Alors, la couronne acquerra non seulement un grand ascendant
sur l'opinion, et brillera d'un pur éclat ; mais elle aidera aussi effica-
cement la société à réaliser, sans secousses trop violentes, les progrès
utiles.
Si, au contraire, elle ne sait que se montrer comme un fardeau em-
barrassant pour la nation, elle achèvera de perdre toute considération,
toute confiance et, de plus, son existence sera compromise.
QUELLE A ÉTÉ L'INFLUENCE DE LA COURONNE, AU POINT
DE VUE DU SYSTÈME ADOPTÉ.
Le système dont on a tant parlé, se reconnaît par ses effets.
Au fond, il consiste dans l'action de la royauté sur la chambre
élective et, réciproquement, dans l'action de celle-ci sur la royauté.
La royauté a voulu et n'a cessé de rechercher toutes les préroga-
tives et les avantages qu'il lui a été possible d'obtenir.
Au moment où la couronne déconsidérée et menacée de toutes
parts, allait peut-être recevoir le dernier coup, elle est tombée, par
une heureuse circonstance, entre les mains du prince qui était incon-
testablement, de tous les princes de son époque, le plus capable de la
relever.
Mais, quel que sort le mérite du nouveau roi, il n'est pas en son
pouvoir de faire que la royauté soit autre que ce qu'elle peut être en
France, au dix-neuvième siècle.
Le roi peut beaucoup par son influence, il ne peut rien par sa vo-
lonté ; il ne peut rien dont ses ministres n'acceptent la responsabilité,
43
et ceux-ci eux-mêmes, ne peuvent rien sans l'assentiment de la majorité
des chambres, ou plutôt de la majorité de la chambre des Députés.
Dans l'état actuel, l'influence de la couronne a été aussi grande qu'il
est possible qu'elle le soit, et cependant, son influence n'a été prépon-
dérante que sur un seul point, à savoir, le maintien de la paix.
Si, au lieu des sentiments pacifiques et de la constante modération
dont notre roi Louis-Philippe a fait preuve, il eût été dominé par son
humeur belliqueuse, il aurait persuadé facilement à la France, dans
les premières années de son règne, qu'il était nécessaire de combattre
pour faire accepter, au dehors, la révolution de 1830. Celte opinion
a été longtemps celle d'hommes consciencieux.
Pour cela, à cette époque, il aurait encore Fallu une dictature mili-
taire. Notre peu d'expérience dans la pratique des libertés nationales,
le prétexte de la nécessité dont on abuse si facilement dans les situa-
tions critiques, le prestige dont la royauté se fût trouvée entourée par
la victoire, nous l'eussent rendue aussi dangereuse dans le succès que
dans les revers.
La nouvelle royauté a craint d'être emportée par le développement
des passions révolutionnaires dont elle eût été forcée de se servir;
félicitons-nous qu'elle ait été dominée par cette crainte ; car, le main-
tien de la paix lui ôtait le seul moyen d'effacer les conditions de son
origine ; il lui laissait, dans toute sa pureté, le seul caractère qu'on a
voulu imprimer à sa mission, celui de se consacrer toute entière à nous
diriger, sans arrière-pensée, dans le développement de nos libertés
constitutionnelles.
La France était décidée à se jeter de nouveau dans le despotisme
militaire, plutôt que de souffrir les insolences de l'absolutisme étran-
ger ou les horreurs de l'anarchie.
Nul doute qu'après avoir écarté le danger, elle n'eût trouvé, celte
fois, en elle-même, assez d'énergie et assez, de lumières pour arrêter, à
temps, les entreprises d'un chef revêtu d'un pouvoir sans contrôle et
qu'elle n'eût point perdu de vue te but principal qu'elle se propose,
de travailler à la sincère réalisation de sa liberté ; mais, que de tem-
pêtes eussent encore bouleversé la société!.. Que de retards apportés à
l'accomplissement de ses désirs !...
DU PARTI QUE LES ENNEMIS DE NOS LIBERTES ONT
VOULU TIRER DES EMEUTES ET DES INSURRECTIONS.
Nous avons eu la preuve de la ferme volonté de la France, d'adopter
encore une fois le despotisme militaire, comme mesure provisoire de
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sûreté, dans l'ensemble des mesures qui ont été prises afin de réprimer
les émeutes, les insurrections et les attentats contre la royauté.
Non, l'intérêt de la société ne demandait pas qu'on fît de telles in-
surrections, ni qu'on commît de tels attentats.
Nous ne voulons point condamner le noble sentiment qui a poussé
a y prendre part , quelques hommes, appartenant à l'élite de notre
jeunesse, dont la brillante valeur et le sublime dévouement contribue-
ront bientôt, peut-être, à relever notre patrie : Non, non, nous nous
mentirions à nous-mêmes! Mais, suffit-il, au temps où nous vivons,
d'aspirer à la palme du martyre? Avant de prétendre détourner violem-
ment la société de sa marche , ne faut-il pas consulter scrupuleuse-
ment l'état des esprits et s'assurer du concours qu'elle nous prêtera?
N'est-il pas nécessaire d'avoir acquis des titres à sa confiance ? De
quel droit lui imposerions-nous nos opinions , quelque excellentes
qu'elles nous parussent être, si, en définitive, elle n'en voulait pas?
Nous sommes libres de renoncer à faire partie de la société où nous
vivons, si les lois qui la régissent nous semblent intolérables ; mais il
ne nous est permis d'agir comme ses défenseurs, qu'autant qu'elle se
croit réellement opprimée, et que nous sommes certains d'être les in-
terprètes exacts de ses volontés.
Avant tout, pénétrons-nous de ce principe que ce n'est point notre
propre opinion qu'il faut faire prévaloir, mais que c'est uniquement
la sienne qu'il faut songer à servir.
Notre devoir constant est de lui proposer les moyens de conserva-
tion qui nous paraissent préférables, de mettre à sa disposition notre
intelligence, notre fortune et notre vie ; c'est à elle de déterminer le
mode et les limites dans lesquels il lui convient d'en faire usage.
Lorsque, étant à peu près les seuls de notre avis, nous persistons ce-
pendant à employer les moyens extrêmes, nous ne rencontrons autour
de nous que froideur et défiance; au lieu de remédier au mal, nous
l'aggravons. Il est plus facile de renverser un pouvoir que de parvenir
à éviter l'erreur, et à réaliser le bien qu'on médite. Ce n'est point seu-
lement d'après quelques fautes, ni après un court espace de temps,
qu'on peut juger de ce qu'il sera et qu'on a acquis des raisons suffi-
santes de le détruire. Avions-nous une assez longue expérience du
pouvoir nouveau? Tel est le caractère du peuple, de tolérer beaucoup
et de souffrir longtemps avec patience.
Nous ne devons point négliger d'exciter son émulation; mais, il est
de toute nécessité, pour exercer une action utile sur nos semblables,
soit par des voies régulières, soit par des voies irrégulières, que nous
puissions compter sur un parti dont l'énergie et la force numérique
nous présentent des chances de succès.
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Fallait-il donc mettre le feu à cette mine prête à éclater, sans savoir
ce qu'elle devait emporter dans son explosion, et, lorsque nous n'a-
vions point encore appris à faire un sage emploi de nos libertés nou-
velles, ne se trouvait-il pas alors un parti puissant, par les ressources
qu'il conservait encore à l'intérieur et par l'assistance qu'il attendait
du dehors ?
A la faveur de l'anarchie qu'il s'efforçait de propager, ce parti espé-
rait faire accepter comme nécessité de l'ordre, premier besoin de toute
société, des principes dont la France ne veut plus.
N'ayant pu réussir, pour cela, à susciter de nouveau la main de
l'étranger dont, à la su le d'engagements téméraires et de récentes
promesses, il s'était cru autorisé à regarder le concours comme assuré
et d'un effet irrésistible, il avait conçu l'audacieux projet de ruiner,
par elle-même, l'immortelle révolution de 1789 dont la révolution de
1830 n'est qu'une conséquence ; il voulait attiser, autant qu'il était
en lui, ce volcan qui, d'après le dire d'un homme trop oublieux de son
origine et de ces mêmes principes qui avaient fait sa fortune, devait se
dévorer lui-même.
Projet insensé qui n'en a pas moins existé, et qui existe, encore au-
jourd'hui, dans la tête de quelques esprits incorrigibles, auxquels il
n'est pas donné de lire dans l'avenir ; mais ce parti a été aussi aveugle
dans le choix de ses moyens, que dans la vanité de ses espérances.
Etrange aberration de la sottise que la nation française ne voyait
qu'avec pitié et dédain! Comme si elle avait entendu briser un joug
honteux pour lui substituer, quoi? nous ne saurions le dire; car, nous
n'avons vu figurer, nulle part, aucun homme digne d'être regardé
comme le chef d'un parti sérieux, et nous pensons, d'après M. Guizot,
dont l'opinion est supposée prévaloir aujourd'hui dans le conseil des
ministres, que toute opposition qui s'exerce, soit par les aimes, soit
par les voies pacifiques, est tenue, comme le ministère, ou gouverne-
ment qu'elle combat, d'avoir un système et un avenir; elle ne gou-
verne point, mais le gouvernement est son but nécessaire; car, si elle
triomphe, il faudra qu'elle gouverne à son tour. Même, en admettant
le cas d'un succès impossible, les chefs apparents des émeutes dont
nous sommes restés les témoins, ne nous paraissaient point propres à
recueillir les bénéfices d'une révolution.
Ah! du moins, puisse-t-on cesser de consumer dans une agitation
stérile, cette ardeur si louable et si précieuse lorsqu'elle est sagement
dirigée. Profitons, pour l'avenir, de l'expérience du passé; mettons la
plus grande importance à distinguer nos amis sincères, ceux qui ne
veulent pas nous flatter pour nous tromper et nous pousser à des
extravagances, afin de s'engraisser de nos malheurs, mais qui, au con-
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traire, désirent consciencieusement notre bien et nous présentent les
vrais moyens de le réaliser.
Nous qui regardons tous les hommes du, peuple comme des frères,
qui voulons consacrer notre vie à adoucir leur existence, à travailler
à leur émancipation, à les faire un jour nos égaux en intelligence,
n'oublions pas qu'il y a, parmi des basses classes, comme dans les
hautes classes, comme dans les classes moyennes, des hommes indi-
gnes ; que si la société doit user constamment du droit de se soustraire
aux mains qui l'oppriment, nul d'entre nous n'a le droit de lui impo-
ser un joug, par la violence, ni même d'aspirer à la diriger, s'il ne pos-
sède, au plus haut degré, l'esprit d'abnégation de ses intérêts privés
et le savoir de la science sociale, fondé sur les vertus les plus émi-
nentes.
Par savoir, nous n'entendons pas seulement l'homme qui parle avec
facilité sur toutes choses, ou qui s'est fait remarquer par ses travaux
scientifiques et littéraires.
Sans doute, ces succès sont des titres de recommandation à l'estime
publique ; mais gardons-nous d'y attacher une importance exagérée
et de supposer, à telle capacité sur telle chose, une aptitude égale pour
toutes les autres ; l'esprit humain n'a pas cette puissance.
En fait de science sociale, le plus souvent, les capacités ne sont pas
où l'on suppose qu'elles doivent se trouver. Tous les hommes se croient
également capables de diriger leurs semblables; il est cependant facile
de compter, parmi le grand nombre des hommes qui se sont trouvés
chargés de cette responsabilité, le petit nombre de ceux dont la direc-
tion a été habile et qui méritent, à juste litre, d'être regardés comme
des grands hommes d'état. Nous savons aussi qu'il ne suffit pas, pour
mériter ce titre, de faire de beaux discours ou d'être un illustre guer-
rier.
Les premières conditions nécessaires à former un homme d'état ha-
bile dans le grand art de gouverner un peuple, sont, non seulement
d'avoir fait provision de science théorique , mais encore d'avoir
étudié sur des sujets vivants, actuels et, pour cela, de s'être trouvé
en contact avec les hommes, d'avoir éprouvé des vicissitudes diverses ;
c'est ainsi qu'on apprend à dominer les passions et à s'en servir dans un
intérêt social. Maison ne devient capable de dominer les passions des au-
tres, que si l'on n'est point asservi soi-même par de viles passions. Les
caractères d'élite, dans la véritable science gouvernementale, ne se
forment et ne s'épurent qu'à toutes ces conditions.
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DU PEUPLE AUQUEL NOUS ADRESSONS NOTRE
MANIFESTE.
Nous avons employé le mot peuple. Du temps de la féodalité, on
s'en servait habituellement pour désigner la partie non noble de la
nation,.
Par un reste d'habitude, on s'en sert encore quelquefois, en parlant
des classes les moins élevées.
Il existe, à la vérité, différentes classes, fondées sur l'influence et la
fortune; mais cette dénomination ne peut servir aujourd'hui à dési-
gner une classe spéciale ; elle s'applique à toutes indistinctement.
Dans ce manifeste, nous nous adressons à toutes les classes, et, spé-
cialement, à la première de toutes, à celle qui est appelée ou suscepti-
ble d'être appelée à exercer les droits politiques les plus importants,
c'est-à-dire, à nommer les députés, parce qu'avec son concours, nous
réussirions à faire disparaître les abus contre lesquels nous nous
élevons.
Quanta la classe ouvrière qui n'a pas encore d'existence propre,
mais qui se trouve placée sous la tutelle des possesseurs ou des fer-
miers du sol et des entrepreneurs de travaux ou d'industrie, jusqu'au
jour où l'organisation du travail sera modifiée, elle restera nécessaire-
ment soumise à des chefs dont elle suit les destinées; et c'est moins à
cause de la complète dépendance où elle se trouve, dans les conditions
sociales actuelles, que parce qu'elle manque de la liberté d'esprit né-
cessaire et d'une éducation suffisante, pour défendre avec fruit ses in-
térêts même les plus urgents.
Si ces conditions existent dans un petit nombre, elles sont trop
peu développées pour qu'on en tienne compte. Ce qu'elle doit faire ac-
tuellement, c'est de se servir du bon sens dont la nature a doué les
hommes qui n'ont point perverti ses voies, afin de reconnaître ses véri-
tables patrons.
Cependant, un signe d'amélioration remarquable nous a paru de na-
ture à faire espérer son émancipation prochaine ; c'est qu'elle com-
mence à ne vouloir que des choses raisonnables et possibles ; qu'elle les
demande avec plus de convenance ; que si elle manque encore d'une
représentation directe, du moins, elle commence à comprendre qu'elle
ne doit pas rester simplement spectatrice inactive et indifférente des
efforts de ses véritables défenseurs.
Puisse-t-elle cesser de sommeiller dans cette atonie morale qui res-
semble à la mort, dans ce triste abrutissement dont ou a l'ait avec rai-
48
son un motif de crainte, et dont ses ennemis se réjouissent, tandis qu'il
cause à ses amis une profonde affliction. Puisse-t-elle ne plus se borner
à des voeux et à une sympathie stériles! Qu'elle marche avec ardeur
dans la voie salutaire qui lui est ouverte. Nous ne devons pas le dissi-
muler, il y a de très-grands obstacles à vaincre dont les uns viennent
d'elle-même, et les autres, de la part de nos ennemis communs; éle-
vons notre courage à la hauteur des difficultés. Nous ne pouvons ob-
tenir aucun succès dans ses intérêts, si elle ne prend la ferme résolu-
tion de nous aider de tout le concours qu'il lui est possible de nous
donner.
Que la classe ouvrière ne se croie pas hnmiliée de marcher aujour-
d'hui au second rang ; il ne s'agit plus, cette fois, de lutter pour les
autres ; mais de marcher à la conquête des avantages réservés à l'homme
vraiment civilisé et dont elle tendra de plus en plus à s'assurer la plénitude,
à mesure qu'elle se rendra plus habile dans la science sociale, et qu'elle
s'élèvera en dignité; elle n'est pas plus dispensée qu'aucune autre, de
lutter à son corps défendant et avec persévérance, autant pour s'élever
au dessus de ses propres faiblesses, que pour surmonter les obstacles
suscités par le mauvais vouloir qu'on lui oppose.
Qu'elle apprenne à faire preuve d'intelligence, afin que ceux qui
l'oppriment, sous le prétexte qu'ils sont les seuls capables, ne soient
plus fondés à s'en prendre aux dangers qui peuvent résulter de son
manque d'intelligence. Qu'elle s'applique enfin à faire un utile em-
ploi de celte mâle énergie dont elle est douée, afin de ne pas la perdre
aveuglement, dans les occasions qui tournent contre elle-même, comme
aussi à savoir se dévouer, lorsque son concours actif sera devenu in-
dispensable.
Il est une classe nombreuse du peuple, dont la majeure partie doit
être rangée parmi les prolétaires, c'est celle des hommes adonnés aux
art-., aux sciences et à la littérature.
Parmi eux, se trouvent évidemment les esprits les plus distingués,
les plus capables d'exercer une heureuse influence sur les destinées de
la nation, et c'est vraiment un contre-sens, lorsqu'on a proclamé avec
tant d'emphase qu'on ne doit plus avoir égard qu'aux capacités, de
tenir éloignés de la carrière politique tant d'hommes capables.
La seule raison plausible de cet état de choses anormal, c'est la
dépendance où la plupart d'entre eux se trouvent placés ; mais il sera
facile, du jour où on le voudra, d'accorder à chacun assez d'indépen-
dance pour concilier les devoirs de leur emploi avec ceux du citoyen.
Qu'on cesse de confondre avec le peuple digne de ce nom, une der-
nière classe que les vices de la société ont précipitée dans une com-
plète dégradation,