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MANIFESTE
D'UN
LÉGITIMISTE
PAR
LE Vte LE SERREC DE KERVILY
Auteur de l'Hérédité est le Salut du Peuple.
PARIS
CHEZ L'ÉDITEUR CHARLES MICOLCI
54, QUAI DES ORFÈVRES
ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES
1854
PARIS. — IMPRIMERIE DE J.-B. GROS,
Rue du Foin-Saint-Jacques, 18.
Quelques lecteurs seront peut-être surpris de ne pas trou-
ver dans cet écrit des considérations sur quelques change-
ments que la situation des partis a subis depuis peu de temps.
Nous leur devons à cet égard une explication. L'auteur,
en partant pour un long voyage, a confié son manuscrit à
un ami, en le laissant juge de l'opportunité de la publication.
Sur ces entrefaites, est survenu l'événement qui a apporté
à l'opinion légitimiste le concours d'une fraction du parti
orléaniste, et opéré une fusion entre des hommes considé-
rables de l'un et de l'autre parti. C'est le seul aperçu qui
manque à ce remarquable manifeste ; du reste, on peut dire
que les positions sont plutôt modifiées que changées, et
qu'elles n'auraient eu, si l'auteur avait été présent, que très-
peu d'influence sur ses appréciations.
(Note de l'Éditeur).
MANIFESTE D'UN LÉGITIMISTE,
PREMIERE PARTIE.
imus
Imus produites.
CHAPITRE PREMIER.
Quelques personnes nous ont conseillé de donner une plus
grande publicité aux doctrines de nos lettres électorales et
aux motifs qui nous ont déterminé, sous un régime républi-
cain, à nous y poser ouvertement en monarchiste légitimiste.
Nous cédons à leur avis, parce que, pour augmenter le
nombre de ceux qui seraient tentés de suivre un exempkj à
notre sens, eminemment salutaire, il peut être utile de ne
pas laisser confondre une conduite simplement décidée avec
une conduite factieuse, et même de ne pas laisser prendre
cette hardiesse qui nous vient d'une foi fervente, pour une
bravade qui ne viserait qu'à un vain effet d'originalité.
A notre rude époque, la politique n'occupe pas l'esprit
impunément pour la tranquilité du coeur; elle saisit l'être
entier et enveloppe promptement son agitation d'un lourd
voile de tristesse. Bienheureux si, sur cette sombre mer
de la société battue depuis 60 ans par tant de tourmentes
contraires ; au milieu des débris qui y surnagent, l'oeil sou-
cieux croit découvrir les éléments de reconstruction du vais-
seau social, et si, après les avoir signalés, l'âme conserve
encore quelque espoir d'énergiques efforts chez les contem-
porains pour les rassembler et les édifier de nouveau; telle
est notre situation personnelle.
1
- 2 —
Cela dit, j'entre en matière. De quoi sommes-nous me-
nacés ? De la démolition sociale, de la spoliation et du pillage,
sous le nom de socialisme. Je ne calomnie point ; s'ils rejettent
celte définition, les chefs socialistes de bonne foi se trompent,
les autres nous trompent. Le socialisme en voie de réalisation
arrivera immédiatement à la justifier.
Aujourd'hui encore, avant le triomphe, il compte, je le
sais, pour ses auxiliaires une partie de ce peuple qui, sur-
chargé d'impôts et grevé d'hypothèques par l'effet des révo-
lutions, s'obstine à en rechercher l'allégement dans de nou-
velles révolutions ; des ouvriers honnêtes encore, mais impa-
tients ou ignorants qui exigent des améliorations soudaines
à leur situation, qui sont imbus de ce préjugé, ridicule à
force d'être monstrueux, qu'il peut y avoir une collection
d'hommes heureux de les voir et de les tenir misérables, qui
supposent l'ouvrage de ces hommes, ce qui, dans leurs gênes,
n'est que l'ouvrage du sort. Il y a nombre de gens qui s'ima-
ginent qu'on peut et doit abolir tout ce qui les contrarie ou
les limite ; leur droit est tout, leur devoir n'est rien.
Dans le succès, une part de ces hommes égarés se dépravera
tout-à fait, l'autre gémira tardivement sur son erreur, et se
dévouera en expiation à la réparation du mal qu'elle aura
tant contribué à amener. Dieu veuille qu'il y ait compen-
sation!
Mais l'armée socialiste proprement dite se compose évi-
demment d'ambitieux, sans autre foi ni loi que leur ambition ;
d'envieux, cupides; de gens stygmatisés dans l'ordre social
régulier, et qui ont besoin d'un changement complet dans
de la morale, pour perdre leur réputation actuelle et en acqué-
rir une bonne parmi leurs pareils ; de commerçants aux abois ;
de débiteurs sans scrupules qui soupirent pour une liquida-
tion à la Proudhon. Voilà les vrais soldats du parti.
Les chefs de la doctrine le nieraient-ils et admettrions-nous,
contre les faits et l'évidence de chaque jour, leur répugnance
à se servir de tels instruments ; qu'y gagneraient-ils ? Leur
but, ils l'avouent, est la démolition de l'ordre social actuel :
comme cet ordre est édifié, sauf les abus, sur des bases et
d'après des principes de justice éternelle, comme il se com-
pose de droits naturels et de droits acquis légitimement,
puisqu'ils sont les dérivés ou les conséquences des naturels,
ce sera donc iniquement qu'on dépossédera les détenteurs
actuels ; on sera des spoliateurs.
Les exécuteurs de cette spoliation, gens scrupuleux et
dociles, comme chacun sait, ne la détourneront-ils pas à leur
profit? A qui le faire croire ? On aura donc le pillage?
Je ne parle encore ici que des attentats sur les choses ; mais
imagine-t-on que cela puisse se faire sans attentats sur les
personnes? et dès lors, quelles horreurs! quelles scènes
de cannibales! quelles prévisions! Le coeur manque à s'y
arrêter.
A notre époque, après 60 ans de bouleversement et d'insta-
bilité, pendant lesquels tout, depuis les principes les plus
élémentaires, les plus usuels, jusqu'aux principes les plus
élevés et les plus saints, tout a été mis en question, nié, violé,
terni, au bout desquels rien de sûr n'est resté dans les opi-
nions , ni les croyances des hommes ; en ce moment d'une si
grande indécision et d'une si molle lâcheté dans les con-
sciences au regard d'une si âpre audace dans les cupidités,
qu'y-a-t-il d'étonnant au progrès du socialisme?
Pourquoi le nier ? Pour ne pas effrayer. N'y-a-t-il donc pas
un effroi salutaire avant le danger propre à inspirer l'énergie
indispensable pour le conjurer ou le vaincre? N'est-ce pas
ici le cas ?
Mais ne serait-ce pas plutôt pour tâcher de dissimuler
ce résultat immanquable de la politique flasque et anonyme
adoptée à la suite de l'insurrection de février ? Jamais système
plus couard ne fut suivi, jamais décomposition sociale moins
combattue, jamais pays en si peu de temps désorganisé et dis-
sous par elle. Sont-ce là encore aujourd'hui les prévisions chi-
mériques d'un hypocondriaque? Plût à Dieu!
Mais l'horrible fait qui gît sous nos yeux, ce beau sol de
France, attendant d'un jour à l'autre les partageux, est une
trop accablante accusation'. Qu'a-t-on à répondre? Rien qui
vaille. Comment répond-on ? Comme à l'ordinaire ; à la faute
du laisser faire par celle plus funeste encore de la répression
à outrance. Double effet d'une même cause, la peur. Un
peu de courage en février 1848 eut sauvé des mauvaises fu-
reurs de 1850.
Jour d'aveuglement inoui ! Triste jour de notre triste his-
toire que celui de cette abdication complète des opinions, de
cet aplatissement des caractères devant le danger ! Eh quoi I
Messieurs, n'auriez vous donc pas pu épargner à votre pauvre
pays si éprouvé et si déchu déjà celte dernière humiliation d'y
voir la monarchie, son gouvernement de 14 siècles, unani-
mement reniée du jour au lendemain, et la royauté livrée à
ses bourreaux par ses propres apôtres, non-seulement sans
protestation, mais avec applaudissements du forfait ?
Exemple affreux! exemple unique! La république, celle
de Marat, de Robespierre et puis de Barras, n'a pas péri ainsi,
et cependant c'était dans l'astre éblouissant de l'empire,
que cette rouge et hideuse comète disparaissait!
Est-il donc généreux, est-il donc digne de chercher, comme
je le vois faire, l'excuse de la faiblesse individuelle dans la
frayeur de ses commettants ? Depuis quand est-il beau de
découvrir les plaies de son pays pour couvrir les siennes? Le
mandat collectif oblige personnellement l'acceptant, et où l'on
prend responsabilité l'on prend aussi liberté. Pourquoi vous
placiez-vous en tête, si c'était, non pour guider, mais pour
être guidé? Lés gens passifs n'ont pas titre à se poster là,
qu'ils rentrent dans la masse et y restent.
S'il est vrai que le peuple eût alors l'intention de faire de
ses députés de simples commissionnaires, de simples por-
teurs des soumissions de son effroi, étiez-vous indispensables
à cet office, vous, hommes de longues études ou d'expérience
spéciale, hommes capables d'opinion et de conviction per -
sonnelles ? Ne voyez-vous pas d'emploi plus convenable de
vos lumières et de votre temps ? Au pis-aller, une retraite dans
laquelle vous eussiez sauvegardé, en vos personnes, la di-
gnité et le prestige des hommes publics n'eût-elle pas été
préférable?
De tout temps, mais surtout depuis l'invasion du système
de discussion dans la société, le privilège de l'intelligence
supérieure et du talent n'a été donné par Dieu à personne
qu'à charge d'exemple et d'enseigneinent. Oui, sans nul
doute, devant ce Dieu, les hommes qu'il a favorisés d'une
perception, à un degré quelconque, supérieure à celle de la
multitude, sont coupables de se taire aux époques critiques ;
d'autant plus coupables que le privilège intellectuel est le
plus grand, et qu'ils aperçoivent un plus vaste espace envahi
et ravagé par l'erreur.
Au-dessus du naufrage de toute autorité officielle ou col-
lective, surnage providentiellement dans la société le prestige
de celles des convictions individuelles profondes et des ex-
trêmes sacrifices qu'on est prêt à subir plutôt que de les
renier. Que les missionnaires de l'humanité s'emparent donc
de cette dernière force, au lieu de se laisser aller à contre-
conscience au courant du fleuve de la dissolution sociale.
La foi ne revient pas, entends-je dire de toutes parts à ces
compositeurs faciles avec les faiblesses et les vilenies de leur
époque; la foi ne revient pas! La foi du christianisme n'a-t-
elle pas succédé à la foi païenne éteinte? Pourquoi n'en se-
rait-il pas de même en politique ? La foi de l'erreur n'a qu'un
temps, mais la foi de la vérité a beau se refroidir à de cer-
taines périodes, elle est faite pour renaître et elle renaîtra
toujours.
Il fallait faire l'essai de la république, disent-ils encore ;
fatale condescendance! fidèle étiquette de ce maudit temps
de confusion et de doute ! expérimentation humiliante pour
les hommes politiques qui en avaient besoin, affreuse, impi-
toyable pour le peuple à qui on allait la faire endurer ! Mais
au moins est-elle aujourd'hui concluante ? Ce peuple français,
soumis par vous depuis trois longues années à la question
atroce, vousa-t-il suffisamment répondu par les cris échappés
à sa souffrance, ou bien, désespéré de leur inutilité, abattu par
l'abandon dans lequel l'ont laissé ses défenseurs naturels,
s'est-il enfin suffisamment affaissé sur lui-même, et la gan-
grène a-t-elle suffisamment envahi et corrompu ses plaies?
Vous vous taisez ! vous n'êtes pas devenus sûrs du remède,
ou plutôt vous continuez d'hésiter à le proclamer! Oh! mon
Dieu ! qu'attendez-vous donc ? et ce moribond, qui est là râ-
lant sous vos yeux, combien faut-il qu'il attende; combien
peut- il attendre encore ?
Il fallait éviter la guerre civile ; autre raison! autre illu-
sion ! autre faute ! Ce n'est pas en faiblissant qu'on évite cette
horreur-là ; ce n'est pas en aidant les ennemis à élargir la
brèche qu'ils ont déjà faite aux remparts de la place, qu'on les
dissuade et les empêche d'y entrer. Avez-vous écarté ou seu-
lement atténué le danger, et aujourd'hui comprenez-vous à
quelles conditions vous pourriez le faire ? Et vous hommes
abusés, mais avant et après tout, hommes de principes et
d'honneur, ces conditions, les accepterez-vous ? Aimerez-vous
mieux offrir jusqu'au bout la misérable complicité de votre
peur ou de votre faiblesse à la dissolution sociale, que poser
enfin un terme aux mauvaises concessions et un signal pour
la sainte résistance ? Aimerez-vous mieux arriver à une mort
ignominieuse, à travers toutes les défaillances, après avoir
meurtri votre coeur et fatigué votre conscience à renier votre
Dieu, votre roi, votre droit, que courir la chance glorieuse
de perdre la vie aux portes de l'honneur, en défendant,
contre une irruption pillarde et sacrilège, vos autels et vos
foyers, les autels et les foyers que vous ont légués vos pères,
les autels et les foyers que vous êtes tenus de léguer à vos
enfants, en défendant la religion et la société, la cause du ciel
et de la terre? Pas d'hésitation possible; préparez-vous donc,
car immanquablement, le cas échéant, vous vous battrez ou
vous vous déshonorerez, ce qui ne vous empêcherait pas de
périr, mais avec la différence de la honte à la gloire, du re-
mords à la satisfaction de l'âme. Summum crede nefas ani-
mant preferre pudori et propter vitam vivendi perdere causas.
Lors des élections je disais aux modérés (modérés seule-
— 7 —
ment dans leurs convictions et leur courage, non dans leurs
prétentions et leur conduite) : par vos condescendances au
mal, vous croyez conjurer la guerre sociale qui nous me-
nace, vous ne faites que l'ajourner à votre détriment. Par ce
moyen vous ne l'éviterez que si vous êtes déterminés à ne
vous émouvoir jamais des progrès des mauvaises doctrines
qui nous minent, et immanquablement nous détruiront en
laissant faire.
L'êtes-vous? En vérité vous ressemblez à un homme qui se
résignerait à se laisser empoisonner lentement jusqu'à ce que
mort s'en suive, par son adversaire, de peur d'un prompt
duel, duquel, cependant, il serait sûr de sortir victorieux. Eh
bien ! en face d'une telle situation, je m'écrie : Malédiction
dans le présent, malédiction dans l'avenir, au parti qui pro-
voquera chez nous ce duel ! mais, s'il doit avoir lieu, que
nous l'ayons le plutôt possible, car en différant nous perdons
nos chances et nous éternisons les souffrances et les inquié-
tudes du pays!
J'ajoute aujourd'hui : Pouvez-vous bien croire encore que
les socialistes vous sauront gré des efforts que vous avez faits
pour la conciliation, ou du moins pour la solution parlemen-
taire des difficultés? Vous avez été témoins de leurs scru-
pules, dès qu'ils ont pensé avoir la moindre chance de réussir
par le combat. Que sera-ce donc lorsque ces chances auront
encore augmenté? N'avouent-ils pas que, s'ils restent paci-
fiques, ce n'est que pour attendre le moment et l'occasion, et
toutes ces évidences-là ne finiront-elles pas à la fin pour
dissiper votre puérile et sentimentale crédulité?
Vous conseillez donc, me criera-t-on, d'ouvrir la guerre?
Non, je conseille d'avouer hautement les principes et les doc-
trines supérieures par lesquels les sociétés se fondent, pro-
gressent et se soutiennent ; par lesquels elles se sauvent dans
les périls ; les principes et les doctrines que ni individus,
ni nations n'ont le droit d'abdiquer ou de celer un seul jour,
à quelque intention que ce soit; vous, hommes politiques,
non ! vous n'avez pas plus le droit de les compromettre dans
vos transactions, qu'on n'a le droit d'insérer dans un contrat
des clauses immorales. Voilà, devez - vous donc déclarer, les
assises de la société que notre conscience nous oblige à sau^
vegarder et à défendre ; advienne que pourra, nous le ferons.
Après cela, laissez vos adversaires attaquer ou se soumettre ;
mais vous aurez enfin posé la limite au flot révolutionnaire
ravageur ; vous aurez fait votre devoir ; au pays dès lors à
faire le sien, et à Dieu à lui en inspirer l'intelligence et la ré-
solution. Le christianisme a conservé le Dieu des armées, il a
laissé dans le paganisme celui de la peur qui ne pouvait pas
aller à des croyants en une vie immatérielle, à des prosélytes
par voie de martyre.
D'ailleurs ce n'est pas seulement le désir du succès, c'est
aussi la vraie philanthropie qui conseille cette fermeté inébran-
lable, et il n'y a eu rien de plus malheureusement senti et
de plus cruellement expié que cette pitié déplacée de nos rois
qui les a fait céder à la répugnance de verser le sang. La
faiblesse, plus honorable qu'éclairée, de Charles X, à Ram-
bouillet, nous a valu les journées de 4832, celles si affreuses
de 1834, à Lyon, celles de 1839 et de février 4848; la fai-
blesse de Louis-Philippe devant l'émeute, plus concevable du
reste, d'après l'origine de son pouvoir, nous a valu les jour-
nées de juin. Les faiblesses de ces deux monarques nous
vaudront peut-être la guerre sociale. Etrange et déplo-
rable aberration du coeur, qui, pour leur faire ménager une
poignée de factieux endurcis ou de gens tarés, nuisibles
à leur pays dans l'avenir comme dans l'actualité ; la plupart
fort peu intéressants même dans leur personnalité, a pu les
pousser à compromettre la tranquillité et la vie de la masse
honorable soumiseaux lois et aux principes, et jusqu'à l'exis-
tence de la société elle-même! Singulière philanthropie que
celle qui laisse ainsi les bons en pâture aux méchants !
Ce n'est pas uniquement, il faut le reconnaître, à cette fa-
tale erreur d'humanité qu'on doit attribuer les hésitations des
rois actuels. On aperçoit bien que les stupides préjugés philo-
sophiques et révolutionnaires ont atteint jusqu'aux trônes. A
force d'entendre dire et de voir écrire par des imbéciles
gourmés que la royauté, cette magnifique institution si iden-
tiquement et si salutairement incorporée au pays, n'était qu'un
privilège particulier, excroissance parasite sur le sein de la
France, les monarques ont fini par être moins sûrs de leur
mission et par se refuser à des rigueurs pour se maintenir
dans une position dont l'avantage leur était, avec l'odieuse
ténacité du mal, présenté comme exclusivement personnel.
Désastreuses conséquences d'une générosité illicite! c'est
tout le contraire de ces sottes maximes qu'il est grand temps
d'enseigner ; car les rois peuvent parfaitement et très-digne-
ment vivre sans royaume, nous en avons la preuve ; tandis que
la nation dépérit sans royauté ; c'est une preuve que nous
avons aussi et surabondamment, ce me semble.
J'ai entendu des légitimistes faire une contre-objection à
l'aveu formel de leur opinion dès la Constituante. Si nous
nous y étions posés en monarchistes, disent-ils, notre fran-
chise n'eût été d'aucune utilité, car nous eussions fait scis-
sion avec tous les orléanistes, et nous n'eussions été imités
que par un très -petit nombre des nôtres même. Ma réponse
est facile : dans la voie du devoir il ne s'agit pas de regarder
par quel nombre on sera suivi, l'action n'en est pas méri-
toire et n'a même qu'une portée restreinte d'utilité ; lorsqu'on
la fait en compagnie de la foule, c'est le signe d'une situation
claire, régulière. Il ne faut donc pas s'y attendre en révolu-
tion. Un acte de courage exceptionnel, au contraire, acquiert
rapidement de l'efficacité, car il est contagieux. Un bataillon
à la débandade se rallie bien plutôt à celui qui ramasse son
drapeau et le relève hardiment en face de l'ennemi, qu'au
chef qui cède et fuit avec lui. Bien des majorités parlemen-
taires furent d'abord d'infimes minorités ; quelques-unes com-
mencèrent avec un individu. N'est-ce pas Mirabeau seul, par
son refus à M. de Dreux-Brézé, qui fonda réellement la Cons-
tituante? Les Montagnards n'étaient d'abord qu'un groupe à
la Convention, et les libéraux n'étaient que cinq ou six aux
premières chambrés de la Restauration. Avec la bonté supé-
- 10 —
rieùre du principe à confesser, avec l'urgence du résultat de
salut social à obtenir, la réussite eût été bien plus prompte
encore en 1848. Les légitimistes flottants se fussent décidés,
et il ne serait passé d'orléanistes aux républicains que ceux
qui, aujourd'hui, passeraient au socialisme, s'il triomphait.
Ce n'est pas le devoir qui est le maître de ces gens-là, c'est
le succès, le succès de la veille, non celui du lendemain. Les
autres ne se seraient pas tout d'abord réunis aux légitimistes;
il n'aurait pas fallu s'attendre à un éclairement si subit chez
eux, ni dans l'état de leurs opinions d'alors, rendons-leur de
grand coeur celte justice, à une apostasie si éhontée ; mais il
n'en est pas moins vrai que, dans les questions de préservation
immédiate de l'ordre, de garanties à conserver à la société, ils
eussent été aussi bien que dans le système adopté de notre
côté contre les désorganisateurs, et leur ralliement conscien-
cieux aux doctrines légitimes eût été évidemment bien plus
accéléré à la vue et à l'exemple d'apôtres déterminés de ces
doctrines, qu'en temps de honte et d'entière dissimulation
du drapeau, comme celui que nous venons de traverser.
Si, maintenant, je regarde le pays, l'effet y eût été bien
autrement immense, bien autrement salutaire encore. Ce
pauvre pays aurait eu, au moins, un flambeau à l'Assemblée
pour l'éclairer dans la nuit d'opinions où il se tourmente et se
perd. Il y aurait eu, au moins, un médecin pour lui indiquer
le vrai, l'unique remède à ses maux, et il n'aurait pas été
tenté de se livrer aux empiriques, effroyable refuge de son
indécision, de son impatience, de son abandon et de son dé-
sespoir. L'opinion légitimiste parlant haut à la tribune, elle
n'aurait pas gardé le silence dans la nation, et le préservatif
aurait été à temps placé partout à côté du venin. Quel diffé-
rent résultat de celui d'aujourd'hui! Mon coeur d'homme, de
français, de breton, de chrétien en souffre trop, passons !
DEUXIÈME PARTIE.
Découvrir les lois qui régissent l'espèce
humaine, prendre pour base d'opérations
les trois ou quatre grandes traditions ré-
pandues chez tous les peuples de la terre ;
reconstruire la société sur ces traditions, de
la même manière qu'on restaure un monu-
ment d'après ses ruines. (CHATEAUBRIAND.)
CHAPITRE PREMIER.
Malgré mon hésitation extrême à me mettre en désaccord
avec un homme éminent dont j'ai sans cesse admiré le talent,
et dont j'honore les intentions actuelles en ce qu'elles ont de
social, il me le faut bien cependant, car je ne saurais voir une
position digne pour un chef d'opinion dans sa résignation
aux faits accomplis d'abord ; puis ensuite dans son humble et
naïve prétention d'améliorer ces gouvernements parvenus à
s'imposer d'une manière quelconque et invariablement accep-
tés quand même (1 ). C'est la claire définition de la lâcheté
civique, pratique méprisable et funeste qui tend à faire de la
nation la très-soumise victime de toute révolte victorieuse, et
de ses capacités de valets d'insurgés. Où peut conduire ce-
pendant l'éclectisme en politique? à réduire un homme de la
valeur de M. Thiers à placer sa gloire à être le badigeonneur
(4 ) « Je n'étais pas pour mon compte converti au suffrage universel,
car depuis deux ans je me. suis résigné à beaucoup de choses, mais
je ne me suis converti à aucune Le devoir de notre parti, c'est
d'accepter les gouvernements établis, c'est de vivre avec ces gou-
vernements en cherchant à les améliorer et à les ramener de la
voie du mal, qnand ils y sont, dans la voie du mieux. »
(M. THIERS, Discours, séance du 24 mai 1850.)
— 12 —
de la masure des émeutiers de février, et pour rester consé-
quent, à être aussi celui du régime socialiste, s'il s'établissait.
Oh! quant à celui-là, halte! il lui ferait une résistance
inflexible. J'admets l'inconséquence et j'y crois fermement,
comme je crois à la difficile efficacité de celte résistance in
extremis. Pourquoi n'avoir pas cherché à arrêter le fléau au
début ? Pourquoi, au contraire, avoir aidé à son invasion ?
Pourquoi, par des condescendances et une participation à le
réglementer, avoir laissé le peuple s'illusionner sur sa nature
et son but ? Pourquoi pas une seule sentinelle avisée et intré-
pide pour crier soudain à la France : Prenez garde à vous !
voilà l'ennemi ! Pour crier comme cet homme des remparts
de Jérusalem : Mon pays, malheur à toi ! au risque d'être
obligé, comme lui aussi, d'ajouter aussitôt : Malheur à moi-
même!
Parce qu'on ne prévoyait pas ces effets de la république,
répond-on; c'est aux dépens du discernement que le coeur
trouve cette excuse, car ils étaient immanquables, et en sup-
posant à l'introduction dans la constitution de la république
sociale, après y avoir admis la république démocratique, on
se débattait bien fort pour une nuance qui devait s'évanouir
du jour au lendemain.
Sous la dénomination de république démocratique, disais-
je dans ma brochure, dès le mois d'août 1848, il y a le sys-
tème de l'envahissement ou de la démolition, soit par ruse,
soit par force, de toutes les positions sociales, au profit
exclusif de la classe démocratique ; ou bien il n'y a rien, et la
république n'est qu'un leurre (1).
En effet, le résultat capital de l'insurrection de février a
été d'avoir fait descendre le gouvernement dans la classe la
(1) Le socialisme est nécessaire pour définir la République fondée
en février.... Pourquoi donc n'avoir pas porté franchement le toast
à la république démocratique et sociale, alors qu'on était forcé d'a-
vouer que la république sans le socialisme n'est par la république ?
(PROUDHON, 1850. Le droit au travail et le droit de propriété.)
— 13 -
plus nombreuse, et l'idée-mère de la constitution a été de l'y
maintenir.
Comme la classe la plus nombreuse est aussi la classe la
moins instruite, c'est l'ignorance qui, dans cet arrangement,
maîtrise le savoir; c'est l'aveugle qui guide le voyant ; char-
mant système et pas du tout absurde !
Qui oserait nier celte déduction ? et, ne le nions pas, com-
ment en rejeter la conséquence ? Une seule phrase suffit donc
à faire condamner le système populaire par le sens commun.
Ce serait bien mal à propos qu'on irait chercher des précé-
dents chez les peuples de l'antiquité. D'abord, dans l'idée
de leurs législateurs, gouvernement démocratique signifia
presque toujours gouvernement pour et non par le peuple ; ce
qui est tellement différent, que c'est tout le contraire, et ces
nations, unanimement, ne périrent que lorsque celui-ci par-
vint par la violence et la corruption des institutions intermé-
diaires à y dominer. Faut-il donc que je rappelle que c'est le
peuple romain repu et amusé par des monstres dont il accepta
de devenir l'éhonté parasite, qui fut l'instrument des tueries
de Marius et de Sylla, l'ignoble applaudisseur des infamies
de Néron, le courtisan d'un cheval fait consul, et le vendeur
de sa patrie à l'encan?
A Athènes, ce fut à partir du jour où Périclès, dans l'inté-
rêt de sa domination personnelle, commit le crime civique de
détruire l'autorité modératrice de l'Aréopage, que cette cité
entra dans la voie de versatilités, de bassesses, de cruautés
iniques et de moeurs dégoûtantes, qui, à travers les sinistres
ou infamants accidents de sa prise par Lysandre, de son
esclavage sous les trente tyrans, de ses lâches adulations alter-
nant avec ses perfidies plus lâches encore envers le débauché
Démétrius, de ses exécrables empoisonnements de Socrate et
de Phocion, de ses déportements de toutes sortes, alla aboutir
au cloaque de son propre sang dans lequel un vainqueur,
autant soulevé contre elle de mépris que de colère, l'étouffa
sans retour.
Le peuple français vaut mieux que cela, entends-je crier ?
— 14 —
Je l'accorde pour le moment présent, encore et en oubliant
93 ; mais ces peuples aussi commencèrent par valoir beau-
coup mieux, surtout le Romain. Nous croirions-nous supérieur
au Romain des beaux siècles ? Et cependant ainsi finit-il
monstrueusement et pitoyablement à la fois. Pourquoi ? uni-
quement pour son ambition d'être le maître.
Comme les masses sont incapables de détenir et d'exercer
réellement le gouvernement et qu'elles le sentent bien, elles
ne le convoitent que pour en faire don ou trafic, à l'instar de
ces titulaires de privilèges qu'ils ne sauraient exploiter eux-
mêmes et qu'ils visent seulement à agioter. Reconnaître la
souveraineté à un peuple, c'est immanquablement le placer
dans le cas d'être, en même temps, dupé et corrompu ; et est-il
assez misérable le spectacle offert alors à l'humanité, d'un
souverain fatalement voué à l'avilissement, et de grands
hommes qui, dans un état politique rationnel conserveraient
leur caractère à la hauteur de leur intelligence, condamnés,
s'ils aspirent à faire le bien de leur pays, aux fourberies, aux
délations (1), aux flagorneries, aux basses complaisances de
valets exploitant un maître violent et dépravé, et disputant
continuellement ses bonnes grâces aux charlatans les plus
ignobles. Odieuse nécessité de position dégradant le corrup-
teur avec le corrompu ! Disgrâces inopinées, triomphes pré-
(1) C'est pitié de voir les hommes du plus grand mérite d'ailleurs
s'espionner, se dénoncer, se décrier mutuellement, comme de vraies
commères de quartier. Quelles générosité et grandeur d'âme, et quel
aimable régime de liberté ! La singulière chose donc que les anciens
entendaient par ce mot. Nous appellerions cela, et avec surabondante
raison, tout le contraire. On dit, c'était alors dans les moeurs et ne
choquait point ; je le sais bien, et voilà précisément pourquoi je ré-
prouve ces moeurs; elles étaient mesquines et rapetissantes au pos-
sible ; elles empêchaient tout développement de civilisation et ne
pouvaient convenir qu'à de minimes démocraties, où l'unique pas-
sion et politique du peuple est l'abaissement des supériorités. Celle-
ci empoisonna Socrate, mais pas à beaucoup près, aussi vite et aussi
joyeusement qu'elle et empoisonné Dieu lui-même s'il avait pu des-
cendre en son pouvoir.
- 45 —
caires, projets non garantis, oeuvres inachevées, et, en défini-
tive, résultats inféconds; cardans l'état populaire, ennemi des
traditions, rien ne se continue, rien ne survit à son auteur ;
Périclès mourut tout entier; il fut grand, il laissa sa patrie
petite, plus petite qu'avant lui. Sa gloire fut toute person-
nelle, et il fut obligé de l'acquérir, non-seulement sans l'adhé-
sion du peuple, mais en dépit des plus indignes soupçons
contre lui et ses amis. Quelle récompense eut l'immortel
Phidias? On se le rappelle, l'emprisonnement et le poison.
Celte affreuse obligation, même pour les grands génies, de
corrompre le peuple s'ils veulent agir, devrait les décou-
rager; car à quoi bon édifier un magnifique monument poli-
tique sur un fondement vermoulu ? presque aussitôt il s'écrou-
lera. Personne ne peut sauver un état démocratique de sa
ruine. *
En présence des unanimes témoignages de l'histoire, quelle
ignorance ou quelle effronterie dans l'adulation ne faut-il
pas pour vanter en de redondantes phrases, comme nous
l'entendons faire journellement, le discernement, la sagesse,
la justice et jusqu'à la clémence du peuple maître ? Quel
compte tient-on donc de tous les démentis de la logique et
des faits? Et c'est à nous, Français, propres fils des innom-
brables et nobles victimes de la terreur, que l'on ose venir
adresser ces insultantes déclamations ! c'est nous qui les
écoutons avec complaisance; c'est parmi nous qu'elles ren-
contrent des croyants ; c'est auprès des ossements non encore
anéantis des pères qu'on parvient à séduire les enfants ! Les
quelques pieds de terre qui les séparent de la leçon suffisent
pour les y rendre insensibles. Corps sans tête, tressaillez !
Ecartez donc vos cercueils et dressez-vous en face de ces
dénaturés. Peut-être leur effroi se mélangera-t-il de honte et
de remords.
Encore, si ces épouvantables époques formaient des excep-
tions dans la vie des états populaires; mais nullement, et
l'on ne voit les démocraties être quelquefois moins sanglantes
que pour être plus viles; c'est en vain que les flatteurs tentent
— 16 —
d'en rejeter la faute sur les individus qui, au lieu d'éclairer le
peuple le gâtent. Quand a-t-il préféré ses amis à ses complai-
sants? Cela s'est vu quelquefois chez les princes; chez les
peuples jamais. A Athènes, Cimon l'aima et le traita digne-
ment, il fut exilé ; Périclès le corrompit, il triompha ; non
cependant contre un Cléon qui l'accusa et le fit condamner ;
Périclès était grand, Cléon ignoble ; je laisse à tirer la con-
clusion.
Quant à moi, je reste effrayé pour mon pays en voyant, par
toutes les expériences, combien le régime démocratique est
un actif dissolvant de la moralité d'un peuple ; en voyant
qu'il use presqu'aussi vite la nation que les individus. C'est
sa perte, celle de son honneur, de sa générosité, de sa dignité,
de sa foi, de tout ce qui l'élève et la distingue dans l'huma-
nité. Pauvre France !
0 trois fois sage le peuple qui se contente de demander
le bonheur, sans avoir la folle prétention de se le procurer
lui-même !
Trois fois sage celui qui s'est pénétré de cette incontes-
table vérité que, dans les monarchies seules, on peut éclairer
et améliorer les peuples, que, dans les démocraties, toujours
on les déprave !
Trois fois sage celui qui comprend que la maxime de tout
donner au peuple n'a été faite qu'au profit de ceux qui
abusent de lui, qui le mènent, et qui, sous prétexte de le re-
présenter, exercent seuls cette toute-puissance dont ils lui
reconnaissent le vain titré ! « On ne saurait me reprocher
d'aspirer à la tyrannie, s'écriait Coriolan, car je n'ai jamais
reconnu la souveraineté populaire ! »
En effet, c'est au nom du peuple que tout s'intitule, mais
ce sont ses favoris seuls qui agissent et reçoivent. Lui, sou-
verain honni, alors qu'il n'est pas dépouillé par ses créa-
tures parvenues, ne bénéficie jamais de sa victoire, et seulement
en acquiert de plus qu'auparavant, s'il n'est pas encore tout-
à-fait avili, le remords d'avoir été l'instrument d'indignes
exaltations.
- 17 —
L'établissement purement démocratique est une telle énor-
mité de déraison, que nos deux écrivains qui s'en montrent le
plus entichés en théorie, l'un, J.-J. Rousseau, déclare qu'il
est impossible à réaliser, qu'il est contre l'ordre naturel (1);
et l'autre, Montesquieu, qui a commis la faute grave de
détourner le mot vertu de son sens ordinaire pour laisser la
démocratie profiter de l'équivoque, s'empresse aussitôt après
avoir admis en principe la souveraineté du peuple, de recom-
mander de lui en retirer la puissance, par l'organisation
du mode de suffrages, et autres combinaisons astucieuses (2).
Misérable subterfuge, nécessaire pour corriger les effets
d'un faux principe et réserver la part du bons sens dans
l'extravagance. Mais quel étrange souverain que celui à qui
l'on est ainsi obligé d'appliquer les menottes! Les hommages
qu'on lui rend, une fois garotté, ne produisent-ils pas l'effet de
ceux que les anciens rendaient à ces tyrans qu'ils faisaient
dieux après s'en être débarrassés?
Ces pitoyables adulations au peuple n'ont jamais été autre
chose que l'hypocrite hommage de la peur à la force, et le
désolant indice de la flexion de l'esprit et de la conscience
sous la brute pression de la matière, et j'oppose avec glorifi-
cation à ces platitudes l'exemple de la mâle franchise de
Lyeurgue, répondant à un citoyen qui l'invitait à établir la
démocratie à Sparte : A condition que tu consentes d'abord à
l'établir dans ta maison.
C'est en vain, qu'en dernier lieu, on se restreindrait à la
prétention de laisser le peuple faire les lois par lesquelles
il doit être régi et maîtrisé. Quoi de plus juste? dit-on, et
je l'accorde en apparence à première vue; mais, en définitive,
quoi de plus illusoire, quoi même de plus irrationnel; car
quel est le peuple qui saura, et sachant, voudra se limiter
(1) Contrat social, livre III, chapitre iv. Il est contre l'ordre na-
turel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné.
(Ibidem.)
(2) Chapitre II du livre II de l'Esprit des Lois, la fin du chapitre
xviH du livre XV, Grandeur et Décadence, chapitre VIII.
2
-18-
équitablement. Pour ceci encore, je ne trouve pas un exemple
dans toute l'histoire : non-seulement ce ne fut pas le peuple
entier, ce ne fut même nulle part une assemblée qui créa la
législation; à Rome ce fut Numa, à Athènes ce fut Solon, à
Sparte Lycurgue; dans les trois pays un seul homme, une
unité supérieure.
Presque toutes les lois des majorités, lorsqu'elles se croient
souveraines discrétionnaires, sont aussi, à l'instar des décisions
du peuple, partiales, oppressives, vexatoires, souvent révol-
tantes de dédain pour les minorités. Elles agissent alors en
parti plutôt qu'en corps national ; et la massue plutôt que la
balance devrait être l'emblême de leurs oeuvres.
L'idée de leur omnipotence est pour elles ce que celle de
l'inviolabilité dévient pour les rois; lorsqu'ils s'y fient abso-
lument, elle les perd, et avec une illusion de sécurité d'au-
tant plus complète, que l'opposition de tribune devenue
inutile, faiblissant ou même s'annulant tout-à-fait, leur
puissance ne paraît jamais plus grande qu'à l'approche de
leur ruine, comme celle de certains pachas la veille d'être
étranglés.
J'ai fort admiré la devise du président Dupin : Liberté sous
la loi, tant que je n'ai pas vu et su comment on composait
celle-ci. Les majorités m'ont bien fait revenir de cet enthou-
siasme, et aujourd'hui je ne crois plus à la liberté que sous
la justice ; c'est assez dire, malheureusement, que je n'y crois
plus en France de longtemps.
Après avoir montré la faillibilité de toutes les espèces de
majorités, en qui, cependant, nos malheurs politiques du jour
s'accordent à placer l'autorité absolue, je continuais ainsi
dans ma brochure. « Que conclure de cela? Qu'il faut rejeter
tout indication de majorité? Qu'il est oiseux de consulter le
pays? A dieu ne plaise ! Mais seulement qu'il y a des indices
de la justice et du droit plus sûrs que ceux du nombre quel
qu'il soit; qu'il y a de grands principes planant sur l'huma-
nité entière, et que les majorités, les nations elles-mêmes
doivent subir, car nul n'est souverain en face du Souverain
— 49 —
suprême; nul n'a autorité contre l'autorité de la toute puis-
sante sagesse. »
Voilà le point fixe du système du monde ; il n'est pas dans
le sein de l'inconsistante humanité, mais bien au-dessus dans
les mains du maître suprême, qui en fait diverger vers nos
coeurs et nos intelligences, sous forme de principes, ces
guides parfaites par lesquelles, qui que nous soyons, nous
devons nous laisser diriger souverainement, sous peine de
nous égarer et de nous perdre dans les piteuses ou mons-
trueuses extravagances de notre vanité. Voyez les mo-
narques ! ils deviennent insensés, exécrables ou méprisables,
quand ils cessent d'obéir aux principes. Voyez les majorités!
elles deviennent iniques, endurcies, antipathiques au pays,
nuisibles à leur but, dès qu'elles dédaignent les principes.
Voyez les masses poupulaires! elles sont déréglées, fou-
gueuses, cruelles, inconstantes, parce qu'elles sont incapables
de suivre les principes, tant il est vrai que les principes do-
minent et ont vertu pour assujétir tout le monde.
Eux seuls ils passent rigides et inaltérés à travers les
âges, et invariables en dépit des caprices, des préjugés, des
faiblesses ou des violences, des hommes, des peuples et des
époques. Eux seuls, ils sont certains de survivre à tous les
cataclysmes sociaux, qui peuvent les couvrir quelquefois de
décombres, mais sans les détruire jamais.
Ils sont la révélation du ciel à la terre, le seul mode de
communication de Dieu avec l'humanité.
Ils composent le droit divin contre lequel notre aimable
génération, avec cette ignorante suffisance qui la caractérise,
a décoché tant de lazzis, et pour lequel en conséquence, on a
fièrement omis d'ouvrir un cours dans celte université, digne
fille du siècle, où l'on a tant souci du droit tribunien, du
droit bourguignon, voire du droit chinois ; où l'on fait pâlir
la jeunesse sur le Digeste, la Gombette et le Chou-King. Le
moindre pygmée a son droit sur la terre ; il n'y a que Dieu
qui n'y ait plus le sien, qui, selon nous, n'a plus qu'y faire ou
qu'y voir. Est-ce assez plaisant?
— 20 -
Il est évident que nos bourgeois n'ont compris ni la chose,
ni le mot; mais il y est question de Dieu, et cela a suffi pour
exciter leur verve. L'épicier de la rue des Lombards, et le
drapier de la rue Saint-Denis, ne sont ils pas en effet bien su-
périeurs au vieux despote du ciel. Il n'y a plus que ce rendez-
vous de la mort auquel sont forcés les marchands de canelle
et de calicots, tout comme vous et moi, tout comme les au-
tres, qui taquine leur omnipotence. Oh ! si c'était un privi-
lége qu'on pût enlever par une émeute! Mais cela me semble-
rait fort, même pour le peuple de braves ; courage, cependant !
qui sait? Un bourgeois ne doute de rien, de rien, excepté de
Dieu.
Mais laissons ces grotesques impies, et disons que ce serait
avec bonheur qu'on devrait, dans l'édification politique et so-
ciale, abandonner toutes les bases si précaires offertes sur la
pauvre humanité, pour bâtir enfin sur le roc de ce droit
éternel.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Quels sont les principes qui constituent ce droit ? Ils sont
eh petit nombre, et perceptibles par le sentiment plus que par
le raisonnement, comme il convient à des maximes univer-
selles, car si tout le monde ne raisonne pas, tout le monde
sent (1).
Il est donc dans leur nature d'être vulgarisés, et ils le se-
raient, sans toutes les amplifications, les sophistications, tous
(1) Le sentiment a bien autrement d'étendue que le raisonnement
si exclusivement préconisé de nos jours. Dans leur sphère commune,
son investigation est plus souple, plus délicate et plus complète, et
en outre, où la raison, à bout de peines arides, n'arrive pas le sen-
timent, atteint délicieusement sur les belles ailes de l'imagination, et
ainsi uniforme l'intention, le mode infiniment le plus vaste de la
perception humaine et aussi sûr au moins que l'autre. Kant, qui ne
trouvait pas Dieu par le raisonnement, l'a trouvé par le sentiment.
— 21 —
les commentaires et tous les ergotages qu'on en a faits, et qui,
au lieu de les éclaircir, les ont obscurcis et dissimulés au
point que c'en est merveille, et qu'il faut des études très-
longues, très-spéciales, et pas toujours fructueuses, pour les
extraire du fatras où ils sont atténués et perdus, comme une
parcelle d'or dans le tas énorme d'un impur alliage. Par quel
égarement de l'esprit humain les fait-on chercher et étudier
dans ces mélanges, où, le plus souvent, ils entrent pour si peu,
au lieu de les apprécier directement dans leur essence même?
Ils consistent 1 ° dans la foi en Dieu surveillant et dispensateur
providentiel en cette vie ; suprême juge et rémunérateur en
l'autre ; 2° dans l'appropriation et la possession individuelle ;
3° dans la famille; 4° dans l'hérédité; 5° dans l'influence de
l'intelligence et de la moralité supérieures sur l'intelligence
et la moralité inférieures, et dans le droit qui s'en suit natu-
turellement pour les premières de guider les secondes, de les
gouverner ; ce que notre siècle met complètement à l'inverse;
6° tout cela ayant pour règle de mouvement et d'action la
justice envers soi-même, la justice envers les autres.
Tels sont les germes dont le développement constitue la
société humaine. L'ordre de ce développement; voilà la loi
trop souvent différente des lois, qui cependant ne devraient
être à son égard que comme sont à l'égard d'un décret légis-
latif les ordonnances qui en règlent et en expliquent l'appli-
cation, sans en modifier l'esprit (1).
(1) Montesquieu, dans sa Définition de la Loi, pour avoir voulu
être laconique, est resté obscur et incomplet. Il semble ne penser
qu'aux choses. « Les lois, dit-il, dans la signification la plus étendue,
sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nalure des choses. »
On pourrait dire avec plus d'extension et de clarté, ce me semble :
Tous les êtres animés et inanimés ont entre les uns et les autres, et
entre leurs propres parties, des rapports constitutifs essentiels; voilà
les lois de Dieu. Les lois naturelles ont des rapports secondaires fa-
cultatifs déterminés à l'instar, en conséquence, ou bien en déviation
et même en différence des autres ; voilà les lois humaines bonnes ou
mauvaises ; voilà les lois positives, l'expression des unes et des autres,
- 22 —
Toute loi positive donc, qui ne découle pas logiquement
de sa loi naturelle, qui n'en est ni une spécialité, ni une ex-
tension, ni une ramification, ni une explication, qui la con-
trarie dans son principe ou ses conséquences, fût-ce même la
loi constitutive de l'état, est vicieuse, inique, funeste. C'est de
déduction rigoureuse, et le rapport à ces conditions est le seul
mode exact d'apprécier le degré de bonté des décisions lé-
gales, qu'elles soient d'ailleurs formulées ou par le peuple
entier, ou par une assemblée, ou par un conseil, ou par un
seul individu ; car l'absurdité de juger leur qualité par le
nombre des personnes, employées à leur confection saute aux
yeux. Culte insensé du nombre! Ajoutez, tant qu'il vous
plaira, unité sur unité, entassez-en à foison ; épuisez votre
génie à les combiner et à les classer, vous ne parviendrez ja-
mais à y créer une sagesse qui ne s'y trouve pas essentiel-
lement. Vous y annulerez, au contraire, l'efficacité de la sa-
gesse individuelle en l'engloutissant dans un tas de chiffres
dont elle devient un indistinct et impuissant ingrédient. La
voilà la loi écrite, le Code. Dieu a tracé l'esquisse dans le cadre ter-
restre ; c'est à nous à le remplir d'après ses indications et sa méthode.
Cette définition est plus longue, mais elle a le mérite de résumer le
premier chapitre de l'Esprit des Lois tout entier, ce qui la rend par-
le fait plus courte. Montesquieu est un génie qui a des percées d'une
merveilleuse profondeur; mais il manque d'étendue de coup-d'oeil,
et par suite de faculté de généralisation, ce qui le rend incapable de
donner une définition à priori. N'est-ce pas triste, par exemple, de
voir Montesquieu définir l'honneur, ressort d'un de ses principaux
gouvernements, le préjugé de chaque personne et de chaque con-
dition, et la liberté, ressort de celui qu'il glorifie, une tranquillité
d'esprit. (Esprit des Lois, livre III, chapitre VI, et livre XI, cha-
pitre VI. ) C'est le défaut capital de l'Esprit des Lois, qui amoindrit
considérablement la valeur de ce beau livre. Son premier chapitre
est un immense portique derrière lequel on est tout désagréablement
surpris de ne pas rencontrer de monument. Il est remplacé par deux
ou trois édifications particulières qui sont loin d'être entièrement
entendues selon les bonnes règles, et qui du reste ne remplissent pas
l'espace.
— 23 —
décision d'un seul homme juste et capable offrirait évidem-
ment plus de garanties que ce résultat à si grands frais com-
pliqué.
Tous ces principes sont de doctrine rigoureuse.
Cependant comme l'être omniscient et omnipotent, comme
l'être impeccable seul pourrait avec une précision mathéma-
tique, connaître sa part, s'y tenir et l'assigner aux autres, le
dernier principe doit se traduire sur la terre en clémence dans
les rapports de la société avec l'homme ; en charité dans les
rapport de chacun avec le prochain, et en modestie dans les
rapports avec soi-même. Voilà la justice humaine, voilà la
raison et la justification de cet axiome si sage : Summum jus,
injuria summa, ce qui serait faux si nous étions divinement
sûrs de nous et de notre droit. La justice absolue est l'idéal
de la justice pratique, comme la ligne géométrique est l'idéal
de la ligne réelle, et l'une doit tendre, vers l'autre comme la
courbe qui tend à se rapprocher de plus en plus de ses as-
symptotes, sans pouvoir les atteindre jamais.
CHAPITRE TROISIEME.
Je ne veux ni transcrire, ni refaire ici la seconde partie
de mon livre de l'Époque actuelle, dans laquelle j'ai 'dé-
montré, avec quelque force et rigueur, l'existence et la bonté
virtuelle des principes fondamentaux que je viens de poser.
Je me bornerai, en résumant ma dissertation et mes conclu-
sions, à rappeler que je n'ai pas cru, à l'instar de certains
philosophes, aller prendre l'homme à l'état d'isolement com-
plet, parée que cet état est chimérique ; que, non seulement,
il inutiliserait, mais contrarierait plusieurs des facultés na-
tives de l'homme, qu'il gênerait sa nature, et que, par consé-
quent, ce prétendu état de nature serait tout à fait contre-
naturel. Il n'a jamais pu exister que dans l'imagination de
romanciers tels que J.-J. Rousseau, qui fuit sortir l'homme
— 24 —
de cet état isolé pour s'engager soudain dans l'état social par
un contrat, assemblant ainsi dans son héros la maturité de
l'intelligence et du raisonnement avec l'enfance, je dirai plus,
la bestialité des moeurs,
Aussi, son homme, insensible à l'amour du prochain, in-
sensible même à l'amour de la famille, incapable d'aucune
espèce d'attachement, concentré dans le soin et le souci ex-
clusifs de son individualité, est-il la création la plus rnaussade
et la plus repoussante qui se puisse concevoir.
Il mutile le véritable homme naturel dans sa partie la plus
charmante, la plus sociable, il lui arrache le coeur. Il ne fait
compter les propensions affectueuses pour absolument rien
dans l'établissement de la société, tandis qu'elles y. sont pour
tout, car les intérêts divisent, les sentiments seuls rappochent
et lient.
La société, selon lui, ne se forme que par le besoin de se
réunir pour la défense et pour l'attaque; ce qui fait du globe
un échiquier, sur lequel ne se meuvent que des associations
de bandits, tantôt pillés, tantôt pillant. Ce philosophe est ce-
pendant l'auteur de ce fameux axiome : L'homme est né bon.
J'ai donc admis que l'état social était dans l'essence même
de l'humanité, et, lui étant consubstantiel, lui était forcément
contemporain, et j'en ai montré les principales causes, d'une
part, dans le noble désir naturel d'agir bienfaisamment sur
son semblable, et de l'autre, dans le penchant très-naturel,
aussi, du plus faible, du plus borné à recourir à l'aide, à
l'étude et à l'imitation d'un plus fort, plus intelligent et
mieux réussissant que lui, comme tous, à une distance infinie,
nous nous devons proposer en modèle Dieu dans ses pro-
cédés.
Cette touchante mutualité de secours, d'exemple et de gra-
titude, satisfaisant d'un côté, avec une douceur ineffable, le
légitime orgueil de celui qui se voit capable et digne d'être
utile à son semblable ; de l'autre ne dégradant pas l'obligé,
puisqu'il est secouru et éclairé par le procédé de Dieu même
envers nous tous, par une action comparative, lui laissant
— 25 —
pleine liberté du choix; cette neutralité constitue non pas le
contrat, mais le bien social.
Ce système réserve bien mieux la liberté et l'intérêt de
l'individu que celui d'un contrat, qui a pourtant une appa-
rence si fière, car il ne peut y avoir contrat loyal et récipro-
cité équitable qu'entre égaux, puisque ce contrat obligeant
strictement et complètement chaque partie. Dans l'état d'inéga-
lité, il y en aurait une immanquablement exploitée par l'autre,
tandis que, dans l'état de mutualité, on ne s'engage à rien, on
suit l'influence prépondérante, si on la trouve bonne, si l'on
veut, quand, comme et tant qu'on veut; on a toute sa liberté,
même dans l'indocilité, et l'on n'en est pas puni ; l'on a droit à
n'en être puni que par les conséquences tant qu'on n'empiète
pas sur autrui, tant qu'on ne nuit pas à son prochain. C'est
de ces considérations que se déduit le cinquième grand
principe, en vertu duquel la civilisation moderne a substitué
la soumission raisonnable et raisonnnée de l'homme vérita-
blement libre à l'abnégation totale et à l'obéissance auto-
matique de l'esclave.
J'ai tiré la preuve du deuxième, de l'art et du désir dans
l'homme des créations secondes, partielles, des combinaisons
infinies de la matière à son usage, à son utilité ou à son agré-
ment, et de la déraison qu'il faudrait supposer à Dieu pour
avoir doté la créature de ces facultés, inutilement, sans le
droit de les exercer et de s'en approprier les résultats. Ce
serait une mystification à l'idée de laquelle on ne s'arrête
pas. Le droit de premier occupant est strictement attaché au
droit de remaniement de l'espace occupé, et tous les deux
constituent le droit primitif de propriété.
Le sentiment sert, comme je l'ai dit, à prouver tous les
principes, mais le troisième, celui de la famille, ne se prouve
que par là. Un orateur, M. Bancel, a dit à la tribune : Je ne
discute pas mon père et ma mère, ma famille; je les aime,
voilà comme je les prouve. C'est en effet la manière unique,
mais péremptoire.
Pour citer M. Bancel, je n'ai pas eu besoin d'oublier qu'il
— 26 —
était socialiste. Dans ce parti, si l'on en excepte la lie et les
fous, on ne se croit pas ennemi de la propriété et de la fa-
mille ; c'est aussi insolemment que sûrement qu'on les dé-
truit, et cela en rejetant le quatrième principe, celui de
l'hérédité. C'est le point d'accord de toutes les sectes socia-
lites, et c'est la marque frappante de leur aveuglement, car
l'hérédité seule constitue la famille. Sans l'hérédité, il y aurait
des accouplements, des naissances, une suite d'individus,
peut être, mais de famille, point.
Rien qu'en osant avancer que, dès que le secours des pa-
rents n'est plus nécessaire, l'union entre père et fils cesse et
l'affection mutuelle devient contre-naturelle et purement con-
ventionnelle (1 ), Rousseau a frappé d'une révoltante impossi-
bilité toute sa constitution sociale. Qui ne sent qu'il est
odieux et dénaturé de rompre le lien de famille; mais il n'est
pas plus naturel de rompre le lien général qui unit tous les
citoyens dans une solidarité de sympathie réciproque. Les
jeunes et les faibles doivent payer les services, l'aide, la sol-
licitude des anciens et des supérieurs par de la gratitude, de
la docilité et de l'attachement (2) ; et en passant d'une généra-
tion à l'autre, cette continuité d'affection pour les ascendants
engendre le respect de leurs oeuvres, la considération et
l'imitation de leurs exemples, l'émulation vive pour égaler ou
(1) « La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est
celle de la famille; encore les enfants ne restent-ils liés au père
qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt
que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout, les enfants exempts
de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père exempt des soins
qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance.
S'ils continuent de rester unis, ce n'est plus naturellement, c'est vo-
lontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par con-
vention. » (Contrat social, livre I, chapitre II.)
(2) L'ingratitude n'est pas le vice du commencement des sociétés,
c'est celui de leur décrépitude. L'impulsion naturelle à l'homme
aidé ou éclairé, est la reconnaissance. Ce n'est que par un calcul où
l'intérêt étouffe le sentiment, qu'il s'en dispense.
— 27 —
surpasser leurs vertus, elle forme la tradition, constitue
les moeurs et se nomme l'hérédité morale.
Mais l'homme se perpétue aussi bien dans l'ordre physique
que dans l'ordre moral. Dans ses projets, il vise évidemment
à une plus longue durée que lui; sans cela la production et
même l'humanité s'éteindrait bien vite par le marasme. Ce
désir de percer dans l'avenir est donc providentiel. Mais par
quel moyen la Providence l'inspire-t-elle à l'homme? Par les
moyens de la progéniture. Sans cela il ne lui viendrait pas,
car il serait insensé ; c'est par la famille seule que l'homme
s'immortalise et que les oeuvres de son génie peuvent passer
perfectionnées et agrandies de génération en génération.
L'homme se constitue dans son enfant, celui-ci est donc le
propriétaire prolongé (qu'on me passe l'expression), et non
seulement rien n'est plus naturel que de voir un fils hériter de
son père, mais rien que cela n'est naturel, et Montesquieu a
eu grand tort de faire de l'hérédité, même en ligne droite,
une loi de convention humaine. D'eux-mêmes les hommes
ne l'eussent jamais établie ; cela est si vrai, qu'ils ne s'en oc-
cupent que pour la saper dans leurs crises trop fréquentes, de
cupidité, d'égoïsme ou de folles combinaisons, et elle serait
depuis longtemps détruite par ces funestes efforts si souvent
répétés, si elle n'avait ses racines au plus profond de notre
nature. (1).
Je crois avoir bien fait sentir ce droit dans ma brochure en
y répondant à ceux qui, reconnaissant la propriété person-
nelle viagère, rejettent l'hérédité : « Eh ! quoi, pourrait dire
le propriétaire à ces étranges raisonneurs, est-ce que mon
oeuvre s'anéantit? est-ce que je l'emporte avec moi dans la
mort ? et si je ne l'emporte pas, si elle continue à substister,
qui doit en profiter sinon mon enfant ? est-ce qu'il n'est pas
mon oeuvre, celui-là, et bien plus que mon oeuvre, mon
(1) Voir, dans Montesquieu même, le détail de toutes les ruses vic-
torieuses auxquelles les pères eurent recours à Rome pour éluder la
loi Voconienne.
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image? est-ce qu'il n'est pas le dépositaire que je me suis
efforcé, avec une si constante et si tendre sollicitude, de rendre
le plus fidèle possible de ma manière, de mes moeurs, de mes
idées et de mes projets? est-ce qu'il n'est pas en tout mon
remplaçant? est-ce que je ne me continue pas en lui? Mes
droits sont donc les siens. Qui, hors lui, a le moindre titre
au fruit de mes travaux? A qui autre ai-je pensé en les entre-
prenant? Ces ineffables jouissances que j'ai ressenties à
songer qu'en disposant et ornant à l'avance la place de mon
enfant sur la terre, je lui épargnerais les difficultés que moi
j'y ai rencontrées ; les joies que celte pensée m'a causées à
chaque perfectionnement atteint, seraient-elles trompeuses ?
mes souhaits paternels seraient-ils vains ? tant de chères espé-
rances seraient-elles deçues ? toutes ces privations person-
nelles, toutes ces fatigues allégées par l'idée de leur but, tout
cela ne devrait donc aboutir qu'à une insolente confiscation
de mes biens au profit d'un parasite! Un inconnu s'enrichi-
rait de ma dépouille au préjudice de mon sang (1) ! oh! bar-
bares ! oh ! effrontés ! arrêtez ! je vais supplier Dieu de me
ramener aux commencements de ma vie, et là, au lieu de
(1) Il y en a qui, dans la retraite à laquelle ils sont forcés, dis-
putent pied à pied le terrain à la logique victorieuse. Ain i, en ac-
cordant la légitimité des transmissions en ligne directe, ils dénient
cette transmission en ligne collatérale, ne voulant pas remarquer que
les unes et les autres s'enchaînent au même principe; car si je pos-
sède personnellement une propriété, elle va d'abord à mon fils par
droit d'affection et de consanguinité ; et à défaut de fils, les mêmes
droits les font passer à mes neveux, à mes cousins, à mes alliances
avant les étrangers nets. Ceci est en-même temps naturel, raisonnable
et juste. On poun a encore se raccrocher à un subterfuge qui con-
sisterait à dire que l'on ne prétend pas aux successions au profit
d'un individu, mais au profit de l'Etat. Qu'est-ce que l'Etat? et l'on
entend par ce mot la nation. Ce n'est autre chose ici, relativement au
propriétaire, qu'une collection d'étrangers. Si l'on entend le gouver-
nement, il est institué pour protéger tous et chacun duns leurs droits
bien loin d'avoir mission de les leur enlever et de se substituer à eux.
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tous ces produits qui trahissent si évidemment une intention
plus durable que moi, je me bornerai cette fois aux tristes et
faibles soins de commodité personnelle; je renoncerai faci-
lement au désir de faire venir une autre créature participer
au marasme de cette existence sans but, sans avenir, sans nul
attrait au coeur. Avant ma mort, puisque je suis à moi seul,
la fin et le commencement de mon oeuvre, je la détruirai et la
disperserai en débris sur cette terre, à laquelle je ne dois pas,
je ne veux pas laisser le moindre souvenir, et en expirant,
la désolation et l'amertume dans l'âme, je vous citerai au
suprême tribunal du Créateur pour lui rendre compte des
obstacles monstrueux que vous avez suscités au dévelop-
pement de son oeuvre, et qui l'anéantirait tout-à-fait, s'il vous
laissait pendant quelque temps le pouvoir d'exécuter vos
exécrables conceptions. »
Une étrange illusion contribue à l'impopularité de cette
hérédité, c'est qu'elle semble protéger plus les riches que les
pauvres. Quelle singulière erreur! comme si un sentiment
se mesurait à la valeur et à la quanté de ses moyens de mani-
festation. Est-ce que celui dont il s'agit ici n'exisle pas aussi
et plus énergiquement au coeur du prolétaire qui n'a que
quelques piteuses nippes à leguer à son fils, que chez l'opulent
financier qui laisse au sien des millions ? On ne saurait le
nier. Nous pouvons donc dire qu'à tous les degrés de l'échelle
sociale, dans le bouge comme au château, la conscience du
droit d'hérédité matérielle est incrustée chez l'homme d'une
manière essentiellement connexe avec la famille, et cela est
si vrai, qu'à bien considérer, tous ceux qui attaquent la pro-
priété ne le font que par dépit d'en être privés et par espoir
d'en acquérir.
Ces deux hérédités, qui se mêlent si intimement, sont les
génératrices de l'ordre social et les indispensables conditions
de sa stabilité, de sa durée, de ses progrès, de ses grandeurs
et de ses gloires. En effet, une génération suffit pour poser
des bases; mais les suivantes édifient, et il en faut unelongue
suite pour parfaire l'oeuvre. Nos monuments admirés de for-
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tune, d'art, de perfectionnement en tous genres sont les accu-
mulations des efforts et des produits de 20 siècles; et ce ne
seraient pas seulement nos résultats matériels que nous ense-
velirions sous les décombres d'une des hérédités ; ce seraient
nos beaux résultats moraux et intellectuels ; ce seraient notre
goût, notre savoir, nos splendeurs même, nos vertus natio-
nales, qui sont aussi les produits accumulés des traditions et
des exemples du passé ; car, non-seulement les biens se trans-
mettent, mais aussi les acquisitions de l'esprit et du coeur ; et
les sublimes génies dont nous admirons les élans ne sont pas
partis de raz de terre pour atteindre si haut ; ils ont pris
leur essor du piédestal déjà élevé par les travaux des âges
antérieurs ; répétons que l'hérédité et la tradition sont les
conditions essentielles de la perfectibilité humaine.
Cette guerre si odieuse que les révolutionnaires font à
l'hérédité nous rejetterait donc dans la barbarie rudimen-
taire, si elle pouvait réussir tout-à fait, et nous causera d'incal-
culables dommages, nous fera perdre le fruit de bien des
siècles, rien que par les avantages partiels qu'on lui a livrés
ou qu'elle est en droit de se promettre à la vue de nos con-
descendances.
Les plus extravagants d'entre eux, et ceux-là sont les cou-
vaincus, veulent résolument la démolition, de fond en comble,
de l'ordre social actuel; les autres, et ceux-là sont les ambi-
tieux sans foi, se borneraient à déblayer assez de place au
sommet pour pouvoir s'y installer en maîtres.
Vous avez tort, me dit-on, d'appeler les premiers des extra-
vagants, car s'ils veulent d'abord démolir, ce n'est que pour
rebâtir à la place, mieux et plus équitablement. Voilà préci-
sément leur extravagance de croire posséder un meilleur plan
que le plan éternel ; de croire possible une édification quel-
conque, en faisant mépris d'un ingrédient essentiel ; le
temps.
Quand un principe est bon, ses conséquences sont bonnes,
et on doit les accepter avec lui. Donc, en acceptant le prin-
cipe de propriété individuelle et transmissible, on accepte
- 31 -
aussi l'inégalité éventuelle des produits, selon les aptitudes,
l'activité, l'industrie, le nombre des copartageants, etc., etc.
L'édifice social, disais-je, dans un article que je regarde comme
fort important de rappeler ici, est élevé, orné, agrandi par les
produits de l'exercice des droits naturels et des droits acquis
de tous ; son plan et ses proportions sont telsqu'il peut se prêter
indéfiniment à l'adjonction des nouveaux matériaux offerts
par le progrès des siècles et le perfectionnement des oeuvres
humaines, et c'est la faculté garantie à chacun de participer
à cette édification dans le rapport de ses capacités, ou per-
sonnelle ou héréditaire, qui seule constitue l'égalité sociale.
Pour autrement dire : l'égalité sociale n'est que l'égalité de
protection accordée à toutes les inégalités essentielles ou légi-
timement survenues clans la société par son mouvement na-
turel et nécessaire.
TROISIÈME PARTIE.
Je yeux guérir la France de la superstition
de la monarchie et y substituer son culte.
(MIRABEAU).
CHAPITRE PREMIER.
Comprend on maintenant les motifs ou raisonnes ou in-
stinctivement judicieux des partisans de la monarchie héré-
ditaire? Ils sont, que c'est ce gouvernement qui procède des
principes fondamentaux ci-dessus exposés ; qu'il est comme
la société elle-même le produit de leur application. Il n'y a
pas en effet un seul droit social qu'il n'exerce, ne réclame,
n'apprécie pour lui-même, et que par conséquent il ne préserve
pas tous. La monarchie, c'est une unité sociale extraite
de la masse et placée en tête pour représenter, sauvegarder
et diriger toutes les autres. Même origine que la société;
mêmes lois de développement et de transmissions, mêmes
conditions de conservation et de prospérité, en tous points,
mêmes intérêts Quoi de mieux ? et que pourrait-on rêver en
utopie qui valût ce gouvernement réel, répondant ainsi de
la sécurité publique sur sa propre sécurité, de la vie sociale
sur sa propre vie, et renfermant sa justification, son éloge
et la marque de sa supériorité dans sa seule définition?
a Il ne peut certainement rien de plus consubstantiel à la
société, rien de plus incessamment correspondant à son état
que cette institution formée dans ses entrailles maternelles et
touchée de tout ce qui les émeut. Que veulent donc dire
les républicains avec leurs accusations d'illogisme, de super-
fétation, de disparate? Ce qu'il y a de disparate jusqu'au ridi-
cule, d'illogique jusqu'à l'absurde, ce qui est une superféta-
tion calamiteuse sur le sein du pays, ce sont des doctrines
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muables pour garantie des droits immuables ; l'exemple de l'in-
stabilité pour porter au respect de la stabilité; une tête à orga-
nisation anti-traditionnelle sur un corps formé traditionnelle-
ment, c'est-à-dire la constitution gouvernementale, démentant
la constitution sociale; des essayeurs et des novateurs pour une
société à base et à lois de développement, certaines et de par
Dieu,invariables ; des partisans de l'éparpillemenl des produits
pour sauvegarder et favoriser leur accumulation; une succession
d'existences politiques de trois ou quatre années, sans liaison
entre elles, le plus souvent, au contraire, destructrices des
germes d'oeuvres, les unes des autres, pour continuer une
existence quatorze fois séculaire; ce sont l'anarchie dis-
posant des résultats de l'ordre, les novices téméraires me-
nant les expérimentés ; les fils gouvernant et raillant les pères ;
ce sont des électifs éphémères pour protéger l'hérédité ; des
amovibles pour maintenir l'inamovibilité, et des avides de
changement pour préserver la permanence. Voilà le chef-
d'oeuvre de l'incohérence et de l'incompatibilité, voilà qui est
rétrograde, anti-social, anti-national, voilà le comble de la
déraison dans une édification politique, et le comble de l'hu-
miliation et de l'abaissement dans une nation qui le souffre.
Elle ne s'est donc formée, celle nation, elle n'a donc grandi,
elle ne s'est embellie et illuminée de gloire que pour arriver
à se laisser aller tour à tour en prostituée, sans coeur, sans
volonté et sans choix, aux caprices et aux cupidités de tous
les insolents ambitieux qui, désormais, manifesteront des pré-
tentions sur elle, que pour être épuisée par leurs baisers de
vampires ? Et elle se dit toujours fière ! et elle prétend plus
que jamais à la liberté !
Liberté! c'est en effet le mot d'emphase des républicains ,
et c'est aussi, qui le croirait, la chose qu'ils s'approprient
exclusivement. On reste confondu ! Des gens dont l'action
politique s'oppose diamétralement à tout le mouvement na-
turel de la société, osant dire que leur domination lui lais-
sera, ou, ce qui est encore plus fort, lui donnera la liberté !
Seraient-ils sincères ? En vérité, ne verraient-ils pas que par
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la force des choses leur liberté n'est que celle d'en priver les
autres; que la compression est attachée à leur système comme
un moyen unique est attaché à son but; que l'intimidation,
la dure contrainte, les violences sont les seules lois possibles
de leur république, et que l'effroyable despotisme de la pre-
mière épreuve est dans la rigoureuse conséquence de leurs
doctrines. On peut certes les défier hardiment, non pis de
clamer, qui y prétendrait? mais de démontrer le contraire.
Allons ! assourdissons, citoyens ! si c'est possible, silence aux
fanfares ! et un peu de discernement ou un peu de franchise.
Parlez de liberté, mais comme d'un produit précieux prohibé
à vos frontières; parlez de restitutions, mais en restituant ce
beau fruit social à qui de droit, à la monarchie. Cessez de
tromper un peuple peu clairvoyant en vous parant à ses yeux
des blanches plumes du cygne ; contentez-vous des vôtres,
toutes teintes qu'elles sont de 93. Ce ne sera que justice, et
selon votre manie ou votre tactique, vous vous en attribuez
aussi le monopole. Passez donc de vos grandes hâbleries
théoriques à un peu de pratique, quand ce ne serait que
comme enseigne.
Le système du renouvellement électif des détenteurs du
pouvoir ne se soutient avec quelque solidité que sur un seul
motif; c'est celui d'avoir une continuité de chefs capables;
mais cela même est d'une perfection plus spécieuse que réelle.
D'abord il faudraitque l'élection favorisât toujours les hommes
capables, ce qui n'arrive pas. Plus d'un Varron est préféré à
un Fabius; plus d'un Clodius à un Cicéron ; et quand l'élec-
tion nomme le mérite, on sait par quels moyens. Pour un
homme, on perd un peuple. Effrayante disproportion! C'est
à partir de César que le peuple romain, et à partir de Péri-
clès, que le peuple athénien disparurent dans leur corrup-
tion. Mais on peut dire plus; en supposant que les hommes
de génie fussent si communs, qu'un pays s'en trouvât tou-
jours abondamment assorti, ce qu'il est extravagant d'ima-
giner; en supposant qu'ils fussent toujours les élus de la jus-
lice et de la pureté populaires, autre impossibilité manifeste,
— 35 —
leur succession serait un malheur plutôt qu'un bien pour
la nation, parce que les peuples n'ont pas besoin d'être in-
cessamment agités et exaltés. Il faut aussi qu'ils s'asseyent et
se calment, pour donner de la consistance et de la sécurité à
leurs acquisitions, et le monarque héréditaire le plus mé-
diocre trouvera, ne serait-ce que dans son intérêt personnel,
seul, un bien plus grand instinct de conservation que le plus
resplendissant chef d'occasion, et sera, par conséquent, beau-
coup mieux que lui, l'homme de l'époque. « Il faut plutôt
avoir de l'ordre et de la suite pour bien gouverner, que de
grands talens, a dit Mirabeau lui-même. »
Les nations ne sont pas sans cesse en travail d'enfan-
tement de grandes choses, et n'ont pas un besoin continuel de
rudes et douloureux instruments de délivrance. Si on les leur
applique mal à propos, on les torture vainement pour le pro-
duit, et dangereusement pour leur propre existence (1).
Au moment même de ces grandes oeuvres, la monarchie est
la meilleure forme gouvernementale pour les accomplir avec
ordre et régularité, et pour mettre le grand ouvrier en posi-
sition convenable dans l'état, sans danger d'ébranlement ni
de désorganisation. Si l'homme manquait à la circonstance,
beaucoup mieux vaudrait, comme je l'ai dit ailleurs, qu'une
nation, au lieu de courir les chances des révolutions même
légales dont elle aurait les instincts sans la capacité, se bor-
nât, en attendant l'homme de la situation, à sagement main-
tenir et administrer ce qu'elle a. Sans lui on se bouleverse;
cela se peut toujours et trop facilement, mais on reste un
temps infini à se redresser, et on n'y parvient qu'avec force
meurtrissures et des mutilations irréparables.
(1) Les Français se sont posés et veulent se maintenir en Don-
Quichottes de révolutions, ils ont la manie de continuer à voir partout
et incessamment des bastilles à détruire et des traîtres félons à dame
patrie à pourfendre ; c'est une véritable démence. Quand donc mon
pauvre pays cessera-t-il de souffrir que des fous le tiennent ainsi eu
surexcitation perpétuelle ! Quand, ô mon Dieu ! se reposera-t-il défi-
nitivement dans le droit et la justice.
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Même l'argument capital des républicains est donc défec-
tueux, et la monarchie, dans aucun cas, ne perd la supériorité.
C'est l'instabilité dans les maximes, les formes et les insti-
tutions gouvernementales qui a tenu la civilisation ancienne
si imparfaite. Sans fixité dans les croyances philosophiques
et les croyances religieuses, dont les premières, en bonne lo-
gique ne sont que les voies d'application terrestre des autres,
sans hérédité conservatrice, les anciens furent tout-à-fait im-
puissants à maintenir leurs résultats acquis, et à accomplir un
progrès humanitaire de quelque portée. Leurs génies, pré-
curseurs des saines doctrines chrétiennes, ne furent que de
brillants, mais éphémères météores, lancés à travers le temps
à de longs intervalles, et dont la lumière n'éclaira qu'un bien
petit nombre d'intelligences d'élite, sans pénétrer dans le
peuple qui en avait peur ou mépris, et s'empressait de les
éteindre, loin de penser à se vivifier de leur chaleur et à s'il-
luminer de leurs rayons. Aussi ces peuples furent ils dépravés
avant d'être civilisés, comme ces fruits qui se corrompent
avant d'être mûrs.
Qu'est-ce que l'humanité ainsi réduite aux produits épars
de quelques générations ennemies les unes des autres? Vastes
cités anéanties; dunes nues, recouvrant sous leur triste lin-
ceul et les squelettes des villes et ceux des habitants pêle-
mêle. Ruines se relevant et de nouveau ruinées. Nationalités et
nations disparues, peuples dégénérés. Splendeurs d'un jour,
nuit éternelle. Progrès refoulés, sacrifices sanglants, holo-
caustes humains, jeux féroces. Conquêtes sans cause et sans
but, génies funestes, gloires détestables, invasions dévasta-
trices, sols fatigués par des luttes incessantes, et campagnes
desolées par le fer, par le feu, par la rapine, par les exac-
tions de toutes sortes. Universelle rage et rivalité d'entre-
tuerie et de destructions, immenses lamentations répondant
partout à d'immenses clameurs de guerre et de carnage.
Pères, mères, enfants dénaturés et repoussants, même dans
leurs vertus, fécondités maudites, civilisation étranglée au
berceau par les barbares qu'elle venait policer et agrandir;