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Marcien, ou le Magicien d'Antioche, par René de Maricourt

De
248 pages
P. Lethielleux (Paris). 1866. In-18, 223 p..
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MARGIEN
PAR
LE VICOMTE RENÉ DE MARICOURT
PARIS
P. LETHIELLEÏÏX, EDITEUR.
23.. RUE CASSETTE. ET RUE DE MÉZIÈRES. 11
MARGIEN
ou
LE MAGICIEN DUNTIOGHÈ
DU MEME EDITEUR
RÉCITS DE L'HISTOIRE DE L'EGLISE
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Wassy. — Imp. Mougin-Dallemagne.
MARCIEN
ou
|:itfrfcàfiiGIEN D'ANTIOCHE
PAR
RENÉ DE MARICOURT
PARIS
i\ LETHIELLEUX, ÉDITEUR
23, RUE CASSETTE, ET RUE DE MÊZIÈRES, M.
1866
Traduction réservée.
MARCIEN
ou
LE MAGICIEN D'ANTIOCHE
I
LES PALILIES.
Les voyageurs quittant la roule qui va de Séleucie à
Antioche suivaient un petit sentier escarpé qui montait le
long d'une colline sableuse. La végétation devenait rare et
maigre : de temps à. autre quelque olivier pâle à moitié
déraciné se couchait comme pour fuir les rudes caresses du
vent de la montagne : à droite se dressaient les masses
rocailleuses de la chaîne du Pierius. De loin, elles présen-
taient quelques masses de verdure comme plaquées sur la
pierre grise, des bouquet de buis, de houx et de romarins,
plantés comme des aigrettes à la cime des montagnes ; au-
dessous, sur le flanc et à la base du rocher, on voyait de
grandes taches irrégulières d'un noir profond : c'étaient des
4
Z MABCIEN
grottes et des cavernes creusées jadis pour la sépulture des
Asiatiques, les anciens maîtres de la contrée. Dans le loin-
tain, comme des points à peine perceptibles, on pouvait
voir s'agiter quelques atomes blanchâtres qui passaient et
repassaient devant l'ouverture des grottes, puis se per-
daient dans la teinte uniformément grise du rocher. La
jeune dame qui, du haut de son mulet, dirigeait depuis
quelque temps le regard du côté du Pierius dit tout à coup
à son compagnon :
— Maître! que vois-jelà-bas au pied de la montagne?
Sont-ce des aigles qui voltigent et planent à la surface du
sol ? Sont-ce des animaux sauvages ou des créatures hu-
maines?
Et relevant son voile, elle couvrait ses sourcils de sa
main ouverte comme pour prolonger, tout en le circonscri-
vant, le champ du rayon visuel.
Le vieillard qui la précédait arrêta son cheval, et sui-
vant la direction indiquée par la jeune femme, il répondit :
— Ce sont des moines chrétiens qui se livrent à leurs
travaux, à leurs exercices, c'est-à-dire à leurs jongleries et
à leurs superstitions. Ils espèrent en affectant les dehors de
l'austérité, en imposer à un vulgaire ignorant : sais-tu,
Priscilla, quel est le but secret de ces larrons ? Suivant eux,
la terre qui nous appartenait étant sacrée doit leur appar-
tenir : c'est ainsi que les fidèles attachés au culte de nos
dieux immortels se voient privés de l'héritage de leurs
pères sous un prétexte mensonger. Ces moines, encouragés
par la faiblesse, le caractère haineux et soupçonneux du
précédent empereur, nous accusaient dans leurs lâches
LES PALILIES 3
délations de recourir aux opérations magiques pour attenter
à sa vie : entouré d'ennuques et de pédagogues auxquels
tout était permis sous son règne, il a proscrit les anciens
sacrifices qui apaisaient les dieux irrités : les oracles sont
muets ; comment les consulter sans être poursuivis pour
crime de lèse-majesté?
Epouvantés, beaucoup de nos frères ont embrassé la
religion nouvelle ; mais, crois-le bien, leur conversion n'est
qu'apparente, et ils sont restés ce qu'ils étaient : ils fei-
gnent seulement des sentiments différents. Ils viennent
grossir le nombre des chrétiens et prendre part à leurs cé-
rémonies. Ils se tiennent debout ; ils paraissent prier, mais
s'ils prient, c'est à nos dieux qu'ils s'adressent. Ils prient,
sans doute, mais non pas comme il le faudrait dans ces
lieux abhorrés. Ils sont là comme ces acteurs que tu as vus
au théâtre d'Alexandrie, qui jouent dans la comédie le rôle
de tyrans : ils en portent le masque ; ils ne le sont pas.
Et, dis-le moi, chère fille, en faveur de qui se détournent
les bienfaits de la clémence impériale ? De ces paresseux et
voleurs que tu vois là-bas : nous sommes les abeilles ; ils
sont les frelons !
— Et cependant, interrompit doucement Priscilla, je n'ai
jamais vu qu'ils eussent suscité de désordres dans les villes,
qu'ils aient refusé de se courber sous le joug des lois : ils
ne sont jamais venus à main armée troubler notre repos
domestique, et profaner nos pénates. On m'a dit, maître,
que les frelons, insectes fainéants et rapaces, délogeaient
les abeilles industrieuses de leurs ruches pour s'approprier
le doux miel, butin conquis au prix de bien des labeurs :
4 MARC1EN*
mais instruis-moi, maître révéré, et fais-moi voir en quoi
ces hommes que nous voyons d'ici, car le soleil qui monte
à l'horizon chasse le brouillard des vallées et me permet de
distinguer plus clairement les objets lointains, fais-moi voir
en quoi ces hommes vêtus de grossières tuniques faites de
peaux de bêtes, ces hommes qne tu vois comme moi, pen-
chés sur le sol et maniant de lourds outils, creusant le roc
stérile et portant des charges de terre qui doivent le fécon-
der, ces hommes voués, dit-on, aux plus rudes privations,
vivant du produit de leur travail, et donnant d'une main ce
qu'ils reçoivent de l'autre, invoquant leur Dieu dans la soli-
tude des nuits froides et sous les ardeurs du soleil canicu-
laire, en quoi, dis-je, peuvent-ils être comparés à des
frelons tandis que nous serions les abeilles ?
— Le sage, mon enfant, ne doit pas consulter les appa-
rences, dit le vieillard. Il releva le bord du long manteau
de philosophe tout usé et rapiécé qui couvrait une étroite
tunique également en fort mauvais état, et indiquant avec
un sourire amer les antiques franges tout efûloquées qui
pendaient par lambeaux.
Penses-tu, dit-il, que sous le règne du divin Dioctétien
ou du grand Décius, Marcien, l'illustre mage, l'hiérophante
d'Alexandrie, le rhéteur à la chaire duquel tous les jeunes
Hellènes, avides de la science, se pressaient, en foule, eût
misérablement traîné de pareils haillons? Si les édits de
Gonstance, ravivant d'anciennes lois et appliqués par de
fourbes magistrats, me m'eussent privé des ressources de
mon art, aurais-tu, toi-même, ma fille chérie, chevauché
sur cet ignoble mulet à côté du mendiant que tu appelles
LES PALILIES 5
ton maître? C'est en litière dorée, suivie d'une troupe d'esr
claves, couverte de soie et de pourpre que je voudrais te
voir arriver à Antioche.
— Les biens.de la terre sont périssables, fit. Priscilla;
ne me l'as-tu pas souvent enseigné? Mais pourquoi accuser
les chrétiens de tes infortunes ? J'ai appris que l'empereur
Constance n'était pas lui-même attaché à leur croyance et
qu'il n'avait agi que sous la pression d'une secte étrangère
plus cruelle que nos ancêtres ne le furent, une secte de
gens qu'ils appellent des Ariens.
— Oui ! fassent les dieux qu'ils se dévorent entre eux,
ces chiens de Galiléens ! s'écria Martien, arrêtant de nou?
veau sa monture par un violent coup de bride.
Et il étendit son poing fermé dans la direction ,des .ca-
vernes de Pierius, et ses joues, qu'avait animées.la.fraî-
cheur du matin, se couvrirent d'une teinte jaunâtre, tandis
que son regard devenait sauvage ; et les poils gris de sa
longue barbe inculte se redressèrent sous la bouche, car sa
lèvre inférieure,tremblait de colère et de haine.
• — Pourquoi les détester ainsi? fit Priscilla d'une voix
craintive. Le sage, me disais-tu souvent dans mon enfance,
doit maîtriser ses passions et dominer les agitations de son
coeur,.comme l'homme debout sur un roc voit à ses pieds
se briser la fureur inutile des flots tumultueux.
— Oui, je les hais ! oui, je leur rendrai le mal pour le
mal... Mais les temps vont changer, Priscilla. Le nouvel
empereur fait partout fermer leurs immondes repaires ; les
temples vont se rouvrir. Les dieux vengeront leur majesté
insultée, et au règne de l'oppression, succédera la justice
6 MARCIEN
et puis la gloire, et avec la gloire le repos des fidèles ser-
viteurs de la vérité.
La jeune femme parut vouloir détourner une conversa-
tion dont le sujet lui était pénible, car, après un instant de
silence, elle s'écria :
— Cette route est bien longue, bien pénible ! Pourquoi
donc avoir quitté Alexandrie, où nous vivions dans une
paisible obscurité? Je suis lasse de voyager à travers les
sables, de souffrir de la soif, de la faim, de La chaleur. Est-
ce là ce que tu m'avais promis ? Nos bêtes elles-mêmes
semblent exténuées : elles buttent à chaque pas, et j'ai failli
rouler dans un précipice. Arriverons-nous jamais à An-
tioche et nous y arrêterons-nous, enfin?
— Oui, par Hercule, oui, dit le vieux philosophe se re-
tournant et enveloppant sa jeune compagne d'un regard
caressant et attendri Tu as souffert, pauvre frêle créature :
je t'ai fait partager les angoisses et les périls de ma vie er-
rante ; mais espère et les dieux viendront bientôt à notre
secours. C'est à Antioche que se déliera le noeud de ma
destinée : les oracles me le promettent, les esprits tutélaires
qui me protègent et obéissent à ma voix me l'ont souvent
révélé : leurs réponses sont unanimes : ils me disent tous :
Antioche ! Antioche ! Aie donc confiance en eux et en moi :
pourquoi aux souffrances du destin, ajouter les tortures du
doute qui ronge et qui tue ? N'est-ce pas la foi qui nous fait
espérer et l'espérance est la vie.
— C'est ainsi, maître, que parlait l'hiérophante des chré-
tiens : il a prononcé les mêmes paroles. Une de mes amies
m'a entraînée un jour, à Alexandrie, dans un de leurs
LES PALILLES 7
temples, et malgré ta défense, je m'en accuse à toi, le plus
indulgent des maîtres, je l'ai suivie : j'ai vu un beau vieil-
lard, aux longs cheveux blancs, qui parlait à une foule
attentive et respectueuse; chacun en l'écoutant tendait
l'oreille et retenait son souffle. Il avait un grand manteau
comme la vieille'toge sous laquelle on représente nos an-
cêtres, et sa tête était couverte d'une coiffure haute et
pointue comme celle des (lamines diales. Comme il gesti-
culait en parlant, bien qu'il s'efforça de cacher son bras
droit sous sa toge, je vis bien qu'il avait la main coupée.
On me dit qu'il avait subi la torture à l'époque des der-
nières persécutions. Il parla longtemps, et je l'entendis avec
le même plaisir que j'éprouve à t'écouter quand tu enseignes
la philosophie. Mais je me suis demandé pourquoi tu serais
l'ennemi de gens qui disent les mêmes choses que toi :
car, lui aussi, parlait d'espérance et de foi
Un milan effarouché s'éleva tout à coup en poussant un
cri aigu, tournoya quelques instants, puis disparut derrière
la crête de la colline.
— Tous les présages nous sont favorables, dit le philo-
sophe : le vois-tu ? il s'est envolé sur notre droite !
— Par la ceinture de Vénus ! répliqua Priscilla sans
cacher un sourire passablement dédaigneux; que les
oiseaux volent à droite ou à gauche, en avant ou en ar-
rière, je ne vois pas que cela puisse mettre un as de plus
dans ta bourse.
Au rire franc et gai de celte compagne qu'il semblait
chérir comme une fille unique, le philosophe se dérida un
instant.
8 MARC1EN
>— J'publie parfois, chère enfant, que je ne suis plus en
face d'un peuple superstitieux qui traîne son ignorance dans
l'ornière des vieilles traditions, que tu es fille de mon âme
et démon intelligence, qu'avec le pain du corps tu as reçu
de moi celui de la sagesse et que tu seras bientôt digne
■d'être initiée à nos plus hauts mystères : cependant il ne
faut pas toujours rire des préjugés du vulgaire : presque
tous ont leur point de départ dans quelque cause, dont la
profondeur échappe à notre faiblesse. Quand nous serons
arrivés au sommet de celte colline, si tu ne sens pas avec tes
forces renaître en toi la confiance et circuler une vie pleine
et heureuse, je te permets de me traiter d'imposteur.
Il activa de l'éperon et de sahoussine le maigre animal
qui le portait. Priscilla le suivit en silence, stimulant de
son mieux le mulet rétif, quinteux et fatigué qui la secouait
rudement.
Au bout d'un quart d'heure de pénibles efforts, ils attei-
gnirent le sommet du coteau dont ils gravissaient depuis si
longtemps les pentes ardues.
Priscilla, qui était restée une cinquantaine de pas derrière
son maître, le vît descendre de cheval et étendre ses deux
bras en signe d'adoration ou d'extase vers le ciel.
Le soleil était encore bas, si bien que le versant du co-
teau gravi par eux se trouvait dans l'ombre : elle voyait
donc au-dessus d'elle la eroupe sinueuse de la montagne,
tracer en lignes sombres et dures, son profil tourmenté sur
'beau ciel iplein de lumière qui, par une suite de transitions
insaisissables, arrivait à un bleu calme, uniforme et in-
tense. Et sur ce ciel, à l'extrême limite de l'ombre, comme
LES PÀLILIES 9
si l'univers se fût terminé là, elle vit se dresser grande, la
figure de l'homme qui était l'unique régulateur et le seul
guide de son existence.
Cet homme qu'elle traitait avec la naïve et enfantine fa-
miliarité du jeune chat, qui ;se laisse apprivoiser tout en
conservant ses/velléités craintives, lui apparut;,alors
étrange, fort et surhumain. Les faiblesses de l'homme ai-
gri par les mesquines rancunes, sensible aux morsures
d'une âpre destinée, soumis aux puériles fantaisies d'une
secte étriquée, elle les oublia aussitôt, elle, qui avec l'in-
faillibilité d'un tact iutelligent et divinateur les avait si
justement saisies et bafouées ; envahie tout entière, par une
sensation de respect qui l'attirait tout en l'effrayant, elle
crut que comme il le disait, cet homme était en rapport
avec des êtfes supérieurs, et qu'il y avait en lui quelque
chose de divin.
Quand elle le rejoignit, d'un geste lent et silencieux il
lui montra la nature qui, splendide, jeune et souriante,
ondulait à leurs pieds.
— Oh ! dieux immortels que votre terre est belle ! s'é-
cria-l-elle, et, comme courbée par l'admiration, elle flé-
chit les genoux en tendant, comme son maître les deux
bras vers le soleil levant.
Au fond d'une longue vallée verte serpentait un large
ruban bleu, au-dessus duquel voltigeait une légère va-
peur qui dorait, en' la pénétrant, la lumière descendue des
montagnes. Sur les bords du fleuve, car c'était l'Oronte
qui coulait dans la vallée, se serraient les bosquets de lau-
riers roses avec leur feuillage d'un vert sombre, leurs
i.
10 MÀRCIEN
fleurs largement épanouies : de toutes parts des ruisseaux
sautant de colline en colline, à travers des rochers
moussus, formaient de jolies cascades, ou s'élargis-
saient dans les vallons comme de petits lacs ; pour venir
se verser ensuite dans le fleuve. L'eau disparaissait sous
de longs rideaux ou des haies inclinées d'agnus-castus, de
myrtes et de saules, tandis que les sycomores, les oran-
gers et les mûriers mouchetaient la prairie de leurs bou-
quets irréguliers jetés au hasard le long des pentes ou des
ondulations du sol.
Sur l'autre rive de l'Oronte, à mi-côte, s'allongeait, pa-
rallèle aux méandres du fleuve, l'éternelle et opaque ver-
dure du bois de Daphné, d'où semblait s'exhaler à dis-
tance un souffle de religieux mystère.
Derrière un des massifs d'orangers qui, comme autant
d'écrans, dérobaient par intervalles la vue du fleuve, on
entendait des voix nombreuses mais grêles, comme le
bruit d'un essaim de mouches qui bourdonnent au prin-
temps, bien loin, dans le fond d'un vaste enclos.
Martien, ayant consulté l'horizon, attira sa compagne
vers la gauche à un endroit d'où le regard pouvait, sans
obstacle voler par-dessus les bois de Daphné, et 0 lui mon-
tra un long amas de petits carrés blancs et jaunâtres se su-
perposant les uns aux autres par quelques lignes verti-
cales. Mais cet amas formait une légère tache à peine sen-
sible au milieu des hautes montagnes qui déchiraient le
ciel.
— Antioche et ses tours ! s'écria Priscilla. Voilà pour-
LES PÀL1LIÈS 11
quoi je ne dois plus ressentir de fatigue ; n'est-il pas vrai,
maître?
Martien secoua la tête en souriant. '
— Que les oeuvres de l'homme sont misérables, mur-
mura-t-û, et celle de Dieu infinie !
— Pourquoi ne dis^tu pas des dieux! interrogea
Priscilla. -
Sans répondre, Martien descendit le long du sentier qui,
en suivant les bords du ravin, s'enfonçait en tournoyant
dans la vallée. Hs avaient passé la bride de leurs bêtes au
bras et marchaient à pied, s'arrêtant de temps à autre aux
détours du chemin pour écouter le bruit des voix, qui de-
venait plus distinct à mesure qu'ils s'avançaient.
Enfin ils se trouvèrent au bas de la côte et s'arrêtèrent
au bord d'un vallon qui semblait creusé' comme un enton-
noir vert au fond duquel, vives et transparentes, dormaient
les eaux de l'Oronte: au pied des sycomores et des lauriers
s'abritaient quelques rustiques cabanes, au toit- saillant,
couvert de chaume. Devant ces chaumières, une prairie
s'inclinant doucement, jusqu'à la rive du fleuve, s'élargissait
au milieu des arbres comme une clairière découpée dans une
forêt. Là s'étaient réunis quelques villageois et le bruit de
leur voix avait monté jusqu'au sommet de la colline que
venaient de suivre les deux voyageurs.
Ceux-ci s'étant arrêtés contemplèrent quelque temps le
tableau plein de fraîcheur et d'animation qui s'offrait à
leurs regards. Cachés derrière quelques touffes d'agnus-castus
ils voyaient à une petite distance les cabanes, sur la façade
et aux portes desquelles pendaient de longues guirlandes
12 MARCIEN
et s'enroulaient des festons de feuillage vert. On travaillait
à l'aide de pioches et de pelles à construire une butte gazon-
née, autel rustique sur lequel allait s'accomplir le sacrifice.
À quelque distance, trois petites meules d'herbe sèche
avaient été disposées sur une seule ligne.
Sur le versant des collines voisines, au sommet des hau-
teurs, des troupeaux de moutons broutaient l'herbe, tandis
que plus capricieuses, les chèvres bondissaient d'une pierre
à l'autre ou se dressaient contre les parois pour' saisir les
brindilles pendant au bord des fissures du rocher. Parfois
un chariot descendait lourdement le long d'un sentier :
deux grands boeufs, lents et calmes malgré l'aiguillon du
bouvier, le traînaient à pas comptés. De tous les côtés on
voyait descendre les jeunes pâtres suivis de deux chiens
au collier garni de pointes. Le bâton courbé à la main, ils
venaient, coiffés d'un large chapeau avec des brides qui le
retenaient sous le menton, eu bien d'un bonnet de feutre
ovoïde; ils avaient les jambes protégées par des bottines de
cuir non tanné, portant le poil en dehors, quelques-uns
étaient couverts d'une simple tunique aux manches courtes,
serrée par une ceinture de cuir, au-dessus des hanches, les
autres drapés dans un pallium de laine flottant autour du
corps, ou artistement rejeté sur une épaule ; tous accou-
raient sur le théâtre de la fête.
Beaucoup d'entre eux portaient pendus en sautoir ou en
bandoulière, la buccine en corne de bélier, au son de la-
quelle tous les soirs doit se réunir le troupeau: ils avaient
aussi leurs faucilles et presque tous étaient munis de quel-
ques-uns de ces instruments rustiques qui faisaient retentir
LES PALILIES % 13
les bois. C'étaient la syringe inventée par Pan : une série de
liges de roseaux creux, d'inégale longueur, disposées et
fixées à l'aide de cire : puis les flageolets comme celui dont
jouaient les faunes pour charmer leurs loisirs dans la so-
litude des bois, des petites flûtes de roseau, d'autres flûtes
longues, droites ou courbes, simples ou doubles, des tam-
bourins en peau tendue sur un cercle de bois, des crotales
qui raisonnent avec un bruit sec. Presque tous aussi, avaient
orné leur coiffure d'une guirlande de feuillage ou d'une
couronne de fleurs.
Quittant leurs quenouilles et leur laitage, les .femmes
s'occupaient des apprêts de la fête champêtre, dont les sé-
duisantes promesses avaient depuis plusieurs jours tenu
en éveil toutes les naïves convoitises des hameaux voisins.
Les petits enfants, presque nus, s'exerçaient à gravir,
sans s'arrêter, les talus gazonnés de l'autel, ou à se cacher
dans les tas d'herbages desséchés. C'est en vain que leurs
mères appelaient les petits mutins en les menaçant de, la
colère de Paies et des méchancetés des faunes irrités. Les
jeunes filles, la main dans la main, venaient toutes ensemble,
sur une seule ligne, se déroulant comme une longue guir-
lande de fleurs sur la prairie. Elles avaient revêtu leurs
plus beaux habits de fête : tuniques écarlates ou blanches
comme la toison du jeune agneau, bordées de franches
multicolores, ou de larges bandes d'étoffe, et par-dessus la
tunique flottaient les plis harmonieux d'une ample palla que
fixait à l'épaule une riche agrafe, précieux bijou conservé
et transmis de mère en fille, ou cadeau de quelque fiancé,
et sur ce vêtement, qui faisait l'orgueil des plus honnêtes
14 ,ô MARCIEN
dames de Rome, les élégantes portaient une écharpe où l'on
avait soigneusement brodé des figures d'animaux.
Dédaignant la simple coiffure des jours ordinaires, elles
avaient habilement tressé leurs cheveux en y mêlant des
fleurs, celles que le printemps faisait naturellement épa-
nouir dans la prairie natale; la fleur du laurier rose, les
primevères d'or avec un point noir au centre, les pâles et
doux cyclamens, réunis par leurs tiges et fortement serrés
ensemble autour d'un cercle d'osier flexible, formaient au-
tant de couronnes dont se paraient ces têtes joyeuses. L'une
d'elles, habile musicienne, portait une cithare qu'elle pin-
çait des doigts ou frappait à l'aide du plectrum.
Ce sont les Palilies que célèbrent ces bons villageois, dit
Marcien à Priscilla ; ton coeur n'est-il pas joyeux à la vue
de cette naïve piété qui rassemble les populations agrestes
au pied des autels de nos anciens dieux. Par Jupiter, j'avais
oublié que nous approchions des ides d'avril.
— Qu'importe cette piété, maître, puisque de ton aveu
les êtres auxquels elle s'adresse sont sourds et muets, si-
non tout à fait imaginaires?
— Les pratiques de ces braves gens, ma fille, sont un
hommage rendu aux forces occultes de la nature que per-
sonnifiait l'ancien culte; mais ces forces elles-mêmes ne
sont pas aveugles comme le prétendent les impies ; elles
sont dirigées par les mains intelligentes de puissances
supérieures ou démons qui veulent bien se manifester aux
sages : quel que soit le nom sous lequel on les invoque,
et la nature extérieure du culte qu'on leur rend, ils y sont
sensibles ; que la déesse Paies existe ou non, le sacrifice
LES PALILIES fc. 15
offert à son autel doit monter jusqu'aux plus hautes régions
qu'habitent les intelligences préposées à l'entretien des
biens de la terre; mais allons jusqu'au village, nous pour-
rons y faire reposer nos bêtes et nous-mêmes prendre
quelque nourriture avant de continuer notre voyage.
Sortant alors de derrière le bosquet qui les abritait, ils
s'approchèrent des chaumières et mirent pied à terre, lors-
qu'ils furent auprès de la première porte qui se présenta
devant eux.
Les villageois, à la vue des étrangers, s'étaient arrêtés
comme troublés et confus; les femmes, qui tendaient du
feuillage autour de l'autel, laissaient pendre leurs guirlandes
inachevées, et les enfants, interrompant le jeu, les regar-
daient avec de grands yeux étonnés.
Les jeunes pâtres se rapprochant les uns des autres chu-
choltaient entre eux.
Le vieillard, assis au seuil de la cabane, se leva pour
aller à la rencontre des voyageurs, sans toutefois témoi-
gner beaucoup d'empressement.
— Qui que vous soyez, étrangers, dit-il en les aidant. à
descendre de cheval, entrez chez moi ; chaque fois qu'un
hôte a franchi le modeste seuil de ma porte, il fait entrer
une bénédiction dans ma demeure. Il ne sera pas dit que le
toit du vieux Calydon ait été jamais inhospitalier.
— Que les dieux te protègent, frère ! dit Martien, l'oeil
souriant et la main ouverte. Nous venons de loin et nous
sommes fatigués ; uous accepterons donc Ion offre géné-
reuse, et le ciel te récompensera.
16 , MA'RÇIEN
Puis, s'adressant à la foule, qui peu à peu se serrait au-
tour d'eux :
— Bonnes gens, bannissez toute crainte et toute mé-
fiance ; nous ne venons pas ici comme .ces maudits Naza-
réens souiller vos temples, renverser vos autelset blasphé-
mer vos dieux. Non, mes enfants; nous professons le même
culte, et, comme vous, je m'incline devant la grande Paies.
Apprenez encore que j'ai été prêtre dans les temples d'une
splendide cité qu'on appelle Alexandrie, et que cette
jeune femme, ma fille d'adoption, est prêtresse d'Isis.
Enhardis par ces paroles, les paysans accablèrent les
étrangers de protestations et d'offres de service. Il fallut
accepter de la viande de chevreau, du miel, des fruits et du
laitage ; chacun voulait faire agréer sa couche de peaux de
bêtes aux voyageurs fatigués, et se disputait le soin de
panser et de nourrir les montures.
Quand le soleil fut au milieu de sa course, Martien qui,
pour se prêter aux désirs des adorateurs de Paies, avait
visité les bergeries et étables purifiées par des fumigations
de soufre et des aspersions d'eau lustrale, dût faire les
fonctions de sacrificateur que spontanément lui avait déféré
la foule.
Aussi, portant d'une main le vase plein d'eau lustrale où
trempait une branche de laurier en répandit-il sur les trois
monceaux de foin, puis sur l'autel, où il offrit à la déesse
des.tiges de fèves avec de la cendre d'un veau grillé, du
sang de cheval, des gâteaux de millet ; puis il prit la parole,
et, s'adressant à l'auditoire respectueux et attentif:
— Mes enfants, leur dit-il, écoutez la voix d'un sage
LES PALILIES 17
vieilli dans l'étude de nos sacrés mystères. La solennité
que nous célébrons aujourd'hui rappelle la date de la fon-
dation de notre métropole, la capitale du monde, l'éternelle
Rome, notre, patrie commune. C'est en ce jour que Romulus
vit douze oiseaux s'envoler du haut de l'Aventin ; que, sai-
sissant le manche de la charrue traînée par un boeuf blanc
et une vache blanche, il traça l'enceinte de la ville en in-
voquant Mars, Jupiter et Vesta. Alors il entend le tonnerre
du maître des dieux et voit sa foudre qui, sur la gauche,
sillonne le ciel. Vous connaissez la mort de l'infortuné
Rémus. Alors fut fondée la ville qni devait poser un pied
vainqueur sur l'univers conquis. 0 ! Rome, gouverne tou-
jours le monde ! Puisses-tu et puissions-nous, mes enfants,
obéir au grand César qui est notre Maître ? Tant que tu do-
mineras d'une, tête altière, toutes les nations du monde
seront, soumises à tes lois, et que nulle d'entre elles n'ose
seulement s'élever jusqu'à la hauteur de tes épaules. Et
maintenant, mes amis, pour terminer dignement la journée,
il convient que vous adressiez à la déesse les hymnes pieux
que nous ont transmis nos pères. Que la cithare mélodieuse
retentisse sous le plectrum, que les cymbales résonnent,
que l'on danse sur l'herbe autour de l'autel au son des
flûtes, tandis que deux jeunes garçons adresseront les prières
au nom de tous leurs compagnons.
Désignés par les suffrages unanimes, Chalciset Hyrtaque
s'avancèrent aux deux côtés de l'autel : rejetant leur pallium,
la tête couronnée de lauriers, ils engagèrent la lutte
poétique :
18 MARCIEN
EYRTAQUE.
Protège, ô Paies! le troupeau et les maîtres du troupeau: que mes
élables n'éprouvent aucun désastre.
CHALCIS.
Pardonne-moi. grande déesse! si mes troupeaux sont enlrés dans un
pâturage sacré, si je me suis assis sous quelqu'arbre sacré; si. par
mégarde, mes brebis ont brouté l'herbe des tombeaux; si je suis entré
dans un bois défendu; si ma présence a mis en fuite les nymphes ou
le dieu aux pieds de chèvre.
HYRTAQUE.
Pardonne aussi, Paies, si ma serpette a dépouillé un bois sacré de
quelque branche au sombre feuillage pour donner de la verdure à une
brebis malade.
CHALCIS.
Si, pendant la grêle, j'ai mis mon troupeau à l'abri sous quelque
champêtre sanctuaire
— A bas, Mera! va-l-en, Perilla; vous me troublez dans
mon chant par vos caresses indiscrètes, et la muse Thalie
pourrait s'offenser de la présence des chiens !
Ainsi le jeune berger, repoussant les chiens qui venaient
en jappant lui sauter aux jambes, s'interrompit tout à coup,
ce qui fit sourire l'auditoire, car on connaissait la rivalité
des deux pâtres: souvent Chalcis avait été vaincu dans ces
luttes pacifiques par Hyrtaque qui, d'une voix pleine et so-
nore, reprit:
Si j'ai troublé les lacs, nymphes, ne me punissez pas; oubliez que
mes brebis ont agité la vase au fond de vos eaux limpides! 0 déesse !
apaise en ma faveur les dieux des fontaines et" toutes les divinités
éparses dans les bois.
Mais ayant raffermi sa voix et pris une pose digne et
assurée, son rival continua :
Puissions-nous ne voir ni les Dryades, ni les bains de Diane, ni le
Faune lorsqu'au milieu du jour il repose à terre ses membres fatigués.
Eloigne la maladie, conserve en santé hommes et troupeaux, et la
vigilante cohorte de nos chiens familiers.
LES PALILIES 19
HYRTAQUE.
Que je compte le soir autant de têtes que j'en ai compté le matin et
que je n'aie .pas la douleur de rapporter la toison arrachée à la dent
du loup. Préserve nous des horreurs de la farniDe: qu'il y ait abon-
dance d'herbe et de feuillage; que l'eau ne nous manque pas pour
laver le corps et apaiser la soif.
CHALCIS.
Que ma main presse des mamelles bien gonflées, et que ma bourse
se garnisse du produit de mes fromages. Que le pétillait coule à travers
les fissures du clayon ; que ma bergerie se peuple de jeunes agneaux ;
que je recueille une laine douce qui ne blesse pas les mains des jeunes
hilesetqlie puissent travailler les doigts les plus délicats. Exauce nos
voeux, et chaque année nous offrirons encore des gâteaux à Paies, la
déesse des bergers.
Puis les instruments retentirent, les danses circulaires
s'organisèrent autour de l'autel et tous reprirent en choeur
les premières invocations.
La blonde Galânthis et la brune Carmenta durent, à leur
tour, chanter en alternant, et elles jouèrent de la cithare
et du tambourin.
Quand le soleil disparut, les trois monceaux d'herbe
sèche, arrosés le matin d'eau lustrale, furent, suivant les
rites prescrits, allumés au moyen d'une torche de résine.
Lorsqu'ils furent à demi-eonsumés, chacun dut les fran-
chir sans s'arrêter, traversant ainsi en trois bonds ces
flammes purifiantes, qui avaient la vertu de fortifier encore
ces membres vigoureux, endurcis par l'air des champs et
brunis par le soleil.
Il y eut de nouvelles libations,, et un grand repas termina
cette jo}reuse journée.
Hyrtaque reçut en prix une coupe de bois ciselée, et
Cormenta reçut un beau collier d'or : elle avait aussi rem-
porté le prix de la musique et de la poésie.
20 SIÀfiOEN
• Les villageois, réunis en groupes autour du feu, buvaient
du lait encore tiède dans des cratères largement eyasés, ou
du vin mêlé de miel dans des cornes de boeuf ingénieuse-
ment façonnées.
Cependant les danses et les chants continuaient ; et c'était
chose gaie à voir que ces jeunes êtres au corps souple et
agile, passer et repasser en gambadant comme des ombres
légères devant les foyers ardents, tandis qu'à la lisière du
bois les torches flamboyaient ; et la musique, que le calme
de la nuit et le prestige de réloignernent rendait plus douce
et plus solennelle, jetait ses aecords intermittents.
Assis à la porte de leur hôte, les voyageurs jouissaient
de cette scène calme avec le recueillement intérieur qu'ap-
porte le sentiment du repos succédant à une grande las-
situde.
Hyrtaque et Carmenta, se tenant par la main, causaient
à voix basse après s'être écartés des groupes bruyants ; ils
venaient demander au vieux Calydom pèfé de la jeune
musicienne, de bénir leur prochaine union. Depuis long-
temps déjà ils avaient déposé des couronnes sur quelque
autel rustique, en priant la divinité du lieu d'être favorable
à leurs voeux. L'heureux couple s'éloigna et disparut dans
la nuit, tandis que Priscilla le suivait d'un long regard
triste.
— Tu soupires, ma fille chérie, dit Martien, en pensant
qu'au fond d'un vallon ignoré, loin de toute rumeur mon-
daine, tu aurais pu trouver un pur et tranquille bonheur
comme celui de ces rustiques amoureux ; mais le ciel
t'appelle à d'autres destinées. Ce n'est pas pour nous que
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 21
sont faites les pastorales, et bientôt la fadeur de l'idylle
aurait découragé ces velléités champêtres.
n
LES PRETRES D ANTIOCHE.
Après avoir traversé une grande rue bordée de palais, que
leluxedes riches habitants d'Antioche a décorée de péristyle,
aux longues colonnades de marbre, on arrive sur une
grande place, au fond de laquelle surgit une colline que sur-
montent le palais impérial et la forteresse, constructions
massives qui se suivent irrégulières, entrecoupées de jar-
dins et descendant jusqu'au bord de l'Oronte. Les temples
blancs brillent dans la lumière du matin, descendue du mont
Amamus, qui va s'atténuant bleuâtre et rosé dans l'horizon
lointain. Les portiques ouvrent larges et nettes leurs baies
circulaires que soutiennent d'épaisses colonnes ; des mû-
riers, des figuiers, des accacias opposent leur verdure à la
blancheur du marbre. C'est en gravissant une pente douce
que la route, après avoir côtoyé les édifices, aboutit à l'A-
cropole, masse formidable que surmontent quatorze tours:
sept regardent l'Occident et les autres l'Orient.
Sur la place que domine la citadelle, et dans la grande
rue qui fait face, viennent s'ouvrir une quantité de ruelles
étroites, où circulent, les chars apportants des provisions
d'huile, de blé, de vin. Les paysans conduisent un âne char-
22 MARCIEN
gé de légumes, tandis que les patriciens, suivis d'esclaves,
se font porter en litière.
Au fond de ces ruelles on entrevoit les énormes murailles
de la ville, hérissées de tours qui coupent brusquement l'ho-
rizon.
Sur la place se dressent des éehopes ; on pose des tré-
taux ; les marchands étalent leurs denrées, dont il vantent
la qualité et le bon marché à grand renfort de cris et de
gestes. Des hommes à la démarche grave et lente, des fem-
mes, le bord de la stole ramenée modestement sur le front
et cachant une partie de la figure, traversaient la place
bruyante sans se détourner : on les reconnaissait pour des
chrétiens se rendant à l'église.
Un groupe stationnant à un bout de la place, à quelques
pas en avant d'un temple circulaire dédié à Isis, attirait les
regards curieux de la foule : tous les prêtres païens de la
ville semblaient s'y être donné rendez-vous.
On y voyait des flamines au long manteau de laine fermé
au cou par une agrafe représentant un oiseau symbolique,
des pontifes au bonnet surmonté de la pointe d'olivier sor-
tant d'une touffe de laine : ils tenaient à la main la cuiller
destinée aux libations, le goupillon dont ils se servaient
pour répandre l'eau lustrale. Les augures étaient munis de
leur bâton recourbé en forme de crosse. Les prêtres disis,
la tête rasée, le haut du corps découvert, un long jupon de
lin attaché à la ceinture et flottant sur les pieds, balançaient
leurs encensoirs. Il y avait là les épulons, chargés de pré-
parer les lectisternes, les popes et autres victimaires ar-
més de haches et de couteaux sacrés, les crieurs publics
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 23
qui précédaient dans les rues le pontife se rendant au tem-
ple ; puis venaient les servants, çanéphores, thuriféraires
et camilles.
Tous ces gens paraissaient affairés et sombres, comme si
un grand désastre apaisant les rivalités particulières les
eût réunis dans un même but de commun intérêt. Us se
parlaient bas les uns aux autres, faisaient des gestes d'alar-
me et lançaient autour d'eux des regards ou découragés ou
pleins d'irritation.
Une riche litière chargée de dorures et de peintures
représentant des scènes mythologiques, vint à traverser la
place : précédée d'une douzaine de serviteurs qui prépa-
raient le chemin en faisant le vide devant eux, elle s'arrêta
près du temple d'Isis. Deux jeunes seigneurs en descen-
dirent. A leurs allures, à leur costume, il était facile de
voir qu'ils faisaient partie de la caste privilégiée des nobles
et riches citadins. Ils étaient coiffés et parfumés avec re-
cherche, avaient les doigts chargés de bagues précieuses,
et laissaient négligemment traîner les draperies de leurs
longues robes de soie garnies de larges bandes couvertes
de broderies. On y voyait.se détacher en riches, couleurs, et
en vifs reliefs des animaux fantastiques ou des attributs de
quelque divinité. Des esclaves suivant leurs maîtres et
attachés à chacun de leurs pas tenaient au-dessus de leurs
têtes de larges parasols ornés de franges d'or.
Ils étaient bien connus tous deux pour mener la vie dé-
soeuvrée de joyeux épicuriens, traversant gaiement l'exis-
tence au milieu du conflit de toutes les croyances qui,
24 MARCIEN
comme dans un cirque, se heurtaient les unes les autres à
cette époque de dissidences religieuses.
On aimait Lysias, dont le faste dilapidateur faisait vivre
maint parasite ; mais son cousin Cyprien, plus sérieux,
avait su mériter l'estime publique par une intelligente mu-
nificence et par les précieuses ressources d'un esprit aussi
cultivé que son coeur était généreux. À leur arrivée, les
prêtres apaisèrent le murmure de leurs voix, tandis que
Lysias, les saluant de la main, leur adressait la parole :
— Vénérables pontifes, dit-il, avec cet accent de légè-
reté railleuse, et ce demi-sourire fin qui semble faire partie
des belles manières, en ce qu'ils indiquent que l'on est su-
périeur aux vulgaires conditions, et que l'on sait traiter de
haut les usages. Vénérables pontifes, dites-moi donc pour-
quoi je vous trouve tous l'air effaré ? pourquoi avoir déserté
vos temples et tenir ce mystérieux conciliabule ? On croi-
rait, en vérité, que vous avez trouvé quelque sinistre pré-
sage : un veau sans foie, un oiseau sans gésier ? Peut-être
Men un de vos coqs sacrés aurait-il chanté après avoir eu la
tête coupée ? Je parierais que la flamme de vos sacrifices ne
monte plus tout droit vers le ciel?
Le plus grave et le plus âgé des prêtres, Ballhazar, celui
qui était voué au service d'Isis, répondit sur un ton sé-
rieux en secouant sa tête nue :
— Seigneur Lysias, tes plaisanteries sont de mauvais
goût, et, en face de circonstances aussi pénibles, il faudrait
savoir modérer les élans d'une gaieté sacrilège.
— Et pourquoi donc, demanda à son tour le jeune Cy-
LES PRÊTRES' D'ANTIOCHE 25
prieu, compagnon de Lysias, pourquoi paraissez-vous si
consternés?
Un des prêtres, celui qui portait, le bâton d'augure, le
vénérable Sadothy répondit alors :
— Dans tous les temples, les oracles sont muets.
— Les feux sacrés sont éteints, continua un autre.
— Et, reprit un troisième, nous ne pouvons, malgré la
puissance de notre art, parvenir à les rallumer.
— S'il en est ainsi, continua Lysias avec son même sou-
rire sarcastique, je'comprends de reste votre air grave,
mes maîtres. Quand les dieux refusent de parler, vous
n'avez plus rien à faire, et, par conséquent, plus d'oracles,
plus d'argent, n'esHl pas vrai?
Balthazar, lui dit avec quelque solennité :
— N'irrite pas les dieux, jeune insensé : les désastres
dont nous sommes menacés s'abattraient sur toi et tu se-
rais la première victime de leur colère !
— Et quels sont donc ces futurs désastres ?
— C'est précisément là ce que nous nous demandions
lorsque tu nous as interrompus d'une façon si grossière.
Alors Lysias sembla prêter une plus sérieuse attention
aux paroles de ses interlocuteurs.
— Excusez la liberté de mes discours, dit-il, mais, en
vérité, je vous avais cru jusqu'à présent dans les meilleurs
termes du monde avec vos dieux, si bien qu'ils parlaient
quand vous le vouliez et précisément dans le sens de votre
désir.
— Et cependant, fit observer un des pontifes, tu venais
souvent les consulter.
%
26 MARCIEN
— Je l'avoue ; j'avouerai plus encore, c'est qu'à présent
même je venais dans l'intention de les consulter : car, soit
véritable révélation des dieux, soit habileté de votre part,
il est certain que souvent vos oracles m'ont appris ce que
je voulais savoir.
— Etonnez-vous donc, s'écria vivement un des assis-
tants, si les dieux offensés d'une pareille impiété retirent
les faveurs dont ils comblaient leurs fidèles adorateurs.
— Soit donc ! je me rends : en admettant même qu'il y
ait quelque jonglerie de la part des prêtres, on ne com-
prendrait pas le silence universel et simultané des sybilles.
— Et quelle est la cause de ce silence 1 demanda Cy-
prien.
A cette question, ils remuaient gravement la tête sans
répondre. Quelques-uns prononcèrent le mot de chrétiens,
et l'un d'eux raconta avoir lu que jadis, dans une ville de
l'Ouest, le même phénomène s'était produit : poussés à
bout, les oracles finirent par répondre qu'ils étaient muets,
parce qu'un disciple d'un homme, appelé Céphas, fondateur
de la secte chrétienne, était venu dans la ville et y avait
vomi des blasphèmes contre les dieux immortels.
Balthazar entraîna les deux jeunes gens à quelques pas
du groupe des autres prêtres, et tandis qu'ils se prome-
naient de long en large sur la place, il leur dit :
•— Si nos dieux semblent sourds à notre voix n'en
faut-il pas accuser notre propre froideur, et n'est-il pas
injuste de mettre tout le mal sur le compte des chrétiens ?
H est vrai que cette secte maudite nous a causé le plus
grand dommage, que sous les derniers empereurs elle a
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 27
relevé la tête au point de décourager les fidèles attachés au
vieux culte national : aussi les temples ont-ils été déserts,
les sacrifices interrompus ; mais une lâche complaisance
nous a portés à subir le joug de décrets; iniques qui pros-
crivaient les anciens rites. Et maintenant que notre divin
empereur, plein de zèle pour la religion veut réparer les
maux passés, il se trouve entravé par la nonchalance et
l'incurie des fidèles.
Baltha^ar continua ainsi :
Il y a quelques jours, peu de temps avant son arrivée
dans notre ville, il voulut assister à la fête d'Apollon à
Daphné: l'imagination pleine, dit-il lui même, de victimes,
de libations, de danses, de parfums, de jeunes gens vêtus
de blanc, et de toute cette pompe religieuse qui rehaussait
l'éclat de nos solennités, il arrive dans le temple sacré. H
n'y voit pas un gâteau, pas un grain d'encens : et pour toute
victime, une oie que le prêtre avait apportée de chez lui.
Aussi, dans le temple même nous adressa-t-il les plus sé-
vères réprimandes, car une partie de la population et beau-
coup de magistrats poussés par la curiosité plus que par la
dévotion l'avaient suivi dans ce pieux pèlerinage. Je me
rappellerai toujours l'accent d'indignation avec lequel il
reprocha à notre cité de traiter les dieux plus misérable-
ment que ne l'eût fait la plus chétive bourgade des extré-
mités du Pont. Et quoi 1 la ville ne pouvait-elle se cotiser
pour immoler un taureau lorsqu'on célébrait la fête du
Dieu de ses pères ! Quand vous donnez un festin, nous dit-
il, vous savez bien répandre l'argent à pleines mains...
vous permettez bien à vos femmes de vous ruiner en faveur
£8 MARCIEN
des Galiléens : elles font briller l'impiété aux yeux d'une
foule de misérables qu'elles nourrissent à vos dépens.
Seriez-vous dans l'indigence ? Mais vous savez trouver de
quoi célébrer d'une façon splendide l'anniversaire de votre
naissance : dans une si grande solennité, personne n'a
offert un peu d'huile pour la lampe, une libation, un grain
d'encens!... C'est ainsi que l'empereur nous parla, et je re-
cueillis avidement ses paroles éloquentes d'indignation,
mais ce qui me frappa le plus dans ce discours, ce fut la
haine qu'il paraît avoir jurée à la secte chrétienne : avec son
appui, nous reprendrions notre ancien prestige, nous re-
trouverions nos honneurs, nos richesses, et le peuple imbé-
cile, qu'éblouit toujours ce qui brille, accourrait comme
jadis en foule aux portiques de nos temples : mais encore
faut-il que les dieux nous secondent, et leur mutisme ne
fera qu'exaspérer la colère impériale : vous comprendrez
maintenant le sujet de notre consternation.
— Et que faudrait-il faire, suivant toi, pour raviver le
zèle des fidèles? demanda Lysias. Jusqu'à présent tes pa-
roles ne font que me confirmer dans la conviction que je
me suis formée à votre égard : l'intérêt des dieux vous est
cher, mais le vôtre passe avant tout.
— Et, malgré cette incrédulité, tu viens nous consulter.
C'est ainsi que le malade, après avoir bafoué son médecin,
se hâte de le mander au moindre malaise. Ne vois-tu pas
que les chrétiens sont nos seuls vrais ennemis, et que l'em-
pereur, qui n'ose se déclarer ouvertement contre eux, se
contentant des armes de la raillerie, leur ferait une guerre
acharnée, s'il se sentait appuyé par les riches citoyens et
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 29
les vénérables pontifes de la ville? Le mutisme des dieux
doit coïncider avec l'arrivée de quelque chrétien éminent,
plus ardent que les autres dans son aveugle haine contre
nos dieux vénérés, et son influence les réduit au silence...
A ces mots, Lysias devint sérieux, tandis que Cyprien
semblait plongé dans une inquiète rêverie.
— Il faut, dit le premier, se croisant les bras sur la
poitrine, se posant en face du prêtre tandis qu'il dardait
sur son visage un regard fixe et interrogateur, il faut en-
fin me livrer ta pensée et éclairer l'abîme de ma propre
incrédulité. Jusqu'à ce jour, j'ai suivi les traditions de nos
ancêtres, ne fût-ce que par paresse d'esprit, facilité de
moeurs et tyrannie de l'habitude. J'ai pensé que vous fa-
briquiez toutes vos réponses divines, que le hasard vous
servait parfois à propos, et c'est ce hasard que je con-
sultais comme l'enfant consulte le dé jeté en l'air qui re-
tombe sur une de ses six faces : que tu veuilles exploiter le
dépit impérial contre les chrétiens, rien de plus simple,
mais je ne comprends pas tes dernières paroles : crois-tu
donc vraiment à l'existence des dieux et à l'influence des
chrétiens sur leur conduite ? Comment l'arrivée d'un étran-
ger peut-elle interrompre le cours des oracles et éteindre
les feux sacrés, quand vous savez si bien faire parler les
uns et rallumer les autres ?
Baltbazar, saisissant son interlocuteur par la frange de
sa tunique et l'attirant vers lui, dit à voix sourde mais en
accentuant chaque mot :
— Entre nous, ami, plus de mystères : notre charlata-
nisme ne saurait aveugler un esprit aussi subtil que le tien.
30 MARCIEN
Il est vrai que nous avons de secrets moyens de faire par-
ler les dieux : ils disent ce que nous voulons bien leur faire
dire, et c'en est assez pour contenter la masse des stupides
adorateurs qui assiègent nos temples. Mais ce n'est pas
tout. Il y a au-dessus de nous une puissance occulte dont
la manifestation m'épouvante moi-même, et souvent elle
inspire à la pythonisse des réponses étranges, surhumaines,
que n'aurait pu, à coup sûr, dicter l'imbétilité de l'homme :
si cette puissance est paralysée aujourd'hui, il faut bien
admettre qu'elle l'est par le fait d'un pouvoir hostile et
supérieur Mais tu ne m'as pas encore dit le motif de ta
visite.
— Nous allons peut-être nons trouver d'accord, dit
Lysias en pirouettant légèrement sur un pied pour se re-
trouver en face de la grave assemblée, dont il attira l'at-
tention en faisant claquer ses doigts.
Ecoutez, respectables pontifes, je vous apporte une nou-
velle qui va sans doute éclairer votre religion : vous vous
consultez pour savoir comment il se fait que vos dieux ne
disent plus rien ; je puis vous assurer en ce qui concerne
les déesses qu'elles sont muettes par jalousie ; cette mau-
vaise passion les étreint à la gorge...
Quelques murmures improbateurs ayant accueilli ce dé-
but, Lysias reprit en riant :
— Est-ce que le merle ne se tait pas quand chante le
rossignol dans les bosquets ? Mais laissez-moi vous racon-
ter mon histoire. Hier, je me promenais du côté delà porte
des Oliviers et j'ai vu arriver deux étrangères, une
vieille, la mère sans doute, et une jeune 1... oh! mes amis!
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 31
accumulez toutes les grâces, les splendeurs, la majesté
dont les poètes anciens et modernes se plaisent à parer,
Minerve, Astarté, Junon et les autres, et vous n'aurez pas
une idée de l'irrésistible beauté de cette jeune dame que je
voulus suivre... mais je demeurai ébahi, muet comme vos
oracles, si bien...
— Suffit ! dit sévèrement l'augure : de pareilles impiétés
ne sauraient être tolérées plus longtemps.
— Je répète que vos déesses ont dû pâlir de jalousie,
car tout l'Olympe a versé ses magnificences sur cette
jeune tête, et sa beauté était rehaussée par un charme
étrange et piquant, celui de la modestie...
— En effet, interrompit Balthazar, la modestie ne fait
généralement pas partie du langage féminin dans notre
ville.
— Bref, quand je revins de ma stupéfaction, les étran-
gères avaient disparu: voilà pourquoi vous me voyez ici,
vénérés pontifes; vos dieux ne m'indiqueront-ils pas la
demeure de cette belle étrangère, surtout en payant bien
leurs ministres.
— Encore une fois, jeune écerveié, tu offenses les dieux?
crains leur colère, dit le flamine de Jupiter.
— Mais je n'ai pas fini et cette fois vous m'écouterez
avec intérêt. Tandis que j'étais à la poursuite de ma déesse,
je me trouvai à la porte de Daphné et j'ai vu entrer un autre
couple étranger : là il y avait un homme et une femme. Je
n'ai pas fait attention à la femme, mais l'homme m'a
frappé par la supériorité de ses allures fières et distinguées;
il y a en lui quelque chose de dominateur qui semble com-
32 MARCIEN
mander le respect. Vêtu d'une façon toute particulière, il
m'a paru devoir être ministre de quelque secte inconnue
Ah ! ah ! par Jupiter, ceci paraît vous intéresser davantage...
— As-tu vu de quel côté il se dirigeait? demanda Bal-
thazar.
— Non, mais peu importe, car si mes yeux ne me
trompent pas, le voici lui-même traversant la place et se
dirigeant vers nous.
Tandis que Lysias parlait, Cyprien s'était assis sur le
bord d'un piédestal et le dos appuyé au fût de la colonne
avait laissé tomber sa tête entre ses mains.
L'étranger signalé par le jeune épicurien n'était autre
que Marcien, arrivé la veille à Antioche avec sa compagne
après avoir traversé le bois de Daphné. Il était impossible,
comme le disait justement Lysias, de ne pas éprouver à sa
vue un sentiment de respectueuse et inquiète curiosité. Il
portait haut sa belle tête intelligente et fière ; son oeil pla-
nait perçant mais calme sur la foule, comme habitué à la
dominer et à l'entraîner par la fascination du regard. Chacun
se dérangeait pour lui livrer passage, sans qu'il parut y
faire la moindre attention. Ses vêtements délabrés étaient
d'une coupe singulière ; il portait une longue barbe inculte
s'élargissant en éventail sur la poitrine. On ne pouvait, en
le voyant, deviner si l'on avait affaire à l'orgueilleuse sim-
plicité de quelque pédant stoïcien ou à la simple et vraie,
austérité du chrétien vieilli dans la pénitence.
C'est ainsi que les prêtres se communiquaient leurs im-
pressions, tandis que Marcien se dirigeait vers eux. Il gravit
lentement les quelques marches qui séparaient la place du
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 33
temple d'Isis, et, s'arrêtant, il salua la grave assemblée.
— Illustres et puissants pontifes, dit-il, j'ai l'habitude,
en arrivant dans une ville, de rendre hommage à ses divinités
tutélaires et de visiter leurs honorables gardiens. Un
heureux hasard me les fait rencontrer assemblés en ce lieu ;
mais cette réunion est sans doute occasionée par quelque
grave événement, et je sollicite la faveur d'être admis à vos
délibérations.
— Tu ne te trompes pas, noble étranger, répondit Bal-
thazar, un fait inouï dans les annales de notre cité nous
plonge tous dans la stupéfaction.
— Et de quoi s'agit-il donc? demanda l'étranger.
— Eh bien ! depuis ce matin, nos dieux sont muets ; ils
refusent de répondre, comme ils le faisaient habituellement,
aux questions des fidèles. Les pythonisses ne sont plus ins-
pirées par l'esprit divin. Pourrais-tu découvrir le secret de
cet étrange mystère ? Nous écouterons tes conseils avec la
plus religieuse déférence.
— J'ai voyagé de tous côtés, illustres amis ; j'ai parcouru
la terre de l'Orient à l'Occident, j'ai visité tous les temples
que la divinité daigne honorer de ses merveilleuses révéla-
tions, et partout j'ai rencontré le même silence de nos
dieux irrités ; partout il est dû à la même cause.
— Laquelle? fit Balthazar.
— L'indulgence des vrais fidèles pour cette secte, impie
qui adore le Christ. Il doit y avoir beaucoup de Galiléens
à Antioche.
— Oh! répondit Lysias, la ville est pleine de gens qui,
encouragés par l'édit de Constance, fréquentent les églises
34 MARCIEN
chrétiennes et se font gloire de mépriser nos oracles; mais
à vrai dire, ils sont assez inoffensifs. Ils se contentent de
se dévorer entre eux: les uns s'intitulent ariens, les autres
gnostiques, d'autres encore catholiques ; ils se disputent à
propos de je ne quelles oiseuses questions de dogme et de
philosophie ; je les crois incapables de grandes scéléra-
tesses.
— Oh ! prenez garde, illustres citoyens ; ils sont rusés,
entreprenants et ne reculent devant rien. Ils savent ourdir
dans l'ombre des trames habiles que les hommes ne peuvent
découvrir, et l'intelligence suprême des dieux seule pourrait
approfondir leurs desseins.
— Fort bien, mais à quoi sert cette science divine, s'ils
ne disent rien, demanda Lysias retrouvant sa verve rail-
leuse.
— Il y a d'autres moyens de découvrir le mystère, dit
sentencieusement Marcien ; rapportez-vous-en à moi, et je
m'engage à vous livrer le mot de l'énigme.
, ■— Quelle présomption ! par les cornes d'Isis ! en voilà un
qui veut en savoir plus long que les dieux d'Antioche ! Il
prétend les faire parler malgré eux !
C'est ainsi que par diverses exclamations les prêtres
exprimaient le mécontentement que provoquait l'outrecui-
dante assurance de l'étranger, qui, gardant son placide et
inaltérable sourire, répondit :
— Non, vénérables pontifes, non, je ne veux pas in-
sulter vos dieux ; mais je viens de pays où j'ai étudié les
mystères de la vie passée et future : j'ai arraché aux anciens
mages leurs plus précieux secrets, le firmament étoile est
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 35
pour moi un livre dont je puis déchiffrer couramment
chaque page. J'ai parcouru toutes les régions de notre vaste
empire, cherchant partout à m'instruire des mystères sa-
crés dans tous les collèges sacerdotaux : c'est ainsi que je
viens à Antioche, désireux de partager votre science en
échange, de laquelle je vous livrerai les trésors des con-
naissances acquises péniblement au prix de bien des la-
beurs et de bien des périls.
Cyprien qui, depuis l'arrivée de l'étranger, était demeuré
silencieux, écoutant chacune de ses paroles dont il parais-
sait peser la valeur et mesurer la portée, se leva brusque-
ment en disant :
— Salut à toi, illustre étranger! Tu viens défaire vibrer
une corde sensible dans mon âme. Depuis longtemps je
veux sonder les mystères de l'existence, les profondeurs du
monde invisible et pénétrer les ténèbres de l'inconnu. Je
cherche un maître qui puisse me guider dans ces études :
quelque chose me dit au fond du coeur que tu es l'homme
qu'appelaient mes désirs.
— Noble jeune homme, répondit Marcien avec un sou-
rire de gracieuse condescendance, je crois à mon tour que
je trouverai en toi un disciple intelligent et attentif; mon
savoir est donc tout entier à ta disposition.
Cyprien lui proposa immédiatement de l'accompagner à
sa demeure, et Marcien prit congé des prêtres qui le pour-
suivirent d'un regard méfiant.
— Ah! ça, fit Balthazar, tu nous avais promis de nous
montrer quelqu'échantillon de cette science dont tu parais
36 MARCIEN
si fier; tu devais, disais-tu, résoudre la question du silence
des dieux ?
— Je le ferai, n'en doute pas 1
— C'est trop de présomption !... s'écria avec emporte-
ment le flamme Nersan.
Mais Balthazar, plus prudent, l'interrompit pour dire :
— Eh ! ne sais tu pas que les dieux peuvent manifester
leur pouvoir et faire descendre leur sagesse dans toutes les
âmes ? peut-être ce noble étranger est-il aussi puissant
qu'il nous l'affirme et c'est à l'oeuvre que nous le verrons.
— Vous aurez de mes nouvelles, respectables et claris-
simes pontifes et vous saurez que Marcien n'est pas un
imposteur.
A ces mots, saluant de la main l'assemblée émue, le
philosophe se retira suivi de son néophyte.
Cependant le tumulte des marchands et des acheteurs,
des chars, des bêtes de somme se pressant sur la place
continuait à remplir la rue et les alentours. Les prêtres se
voyant l'objet de la curiosité publique, et surprenant dans
la foule des regards inquiets, parfois hostiles et ironiques,
crurent devoir se séparer. Il y. eut encore quelques mots
échangés entre eux. Nersan, le flamine, reprochait à Bal-
thazar sa brusque intervention entre lui et l'étranger.
— Est-il possible, dit-il, que tu croies aux promesses de
cet imposteur ?
— Non, pas plus que toi ; mais, à mon sens, il doit y
avoir quelque chose de mystérieux dans la coïncidence de
son arrivée et le silence des oracles.
— Et moi, dit Nersan, je ne puis me défendre d'une
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 37
profonde méfiance. Tout en lui, ses paroles, son regard,
m'inspirent je ne sais quelle inquiétude, et je sens planer
un danger pouf nous.
— Mais alors, ce que nous aurions de mieux à faire; dit
Sadoth, le grave augure, en agitant son bâton courbe,
serait de paraître nous confier à lui, tandis que nous épie-
rions soigneusement ses actes, et nous verrions bien si
nous avons en lui un ami ou un ennemi.
Mais Nersan qui paraissait le plus violent et le plus fa-
natique, voyant décroître de jour en jour le prestige de son
temple et baisser les recettes, n'était pas pour les mesures
cauteleuses. • •
— Non! de par Diane! allons droit au but ; nous trou-
verons bien quelque prétexte d'accusation. Suivant moi,
l'ergastule, la roue, voilà les seuls moyens de délier la
langue aux gens.
— Nous verrons plus tard, prononça l'augure. En
attendant, contentons nous de l'espionner, et, s'il nous
trompe... suffit!
Le groupe se dispersa ; restés seuls sous le portique du
temple, Lysias et Balthazar reprirent l'entretien: .
— Mon cher Lysias, dit le prêtre, de l'avis de tous mes
collègues, l'arrivée de ce philosophe ne nous promet rien
de bon; à vrai dire, je le soupçonne'd' appartenir à la secte
3
38 MARCIEN
chrétienne et d'être notre plus cruel ennemi. Que dira
l'empereur en apprenant le silence des oracles ? 11 a déjà
plusieurs fois consulté celui d'Apollon à Daphné; les
pythonisses restent muettes. On ne peut rien augurer des
entrailles des victimes; les feuilles'de laurier brûlent sans
pétiller dans le feu; ces feux sacrés eux-mêmes s'éteignent.
La colère impériale pourrait tomber sur les ministres des
autels. Si cet homme est, en effet, plus sage et plus savant
que nous, nous n'y gagnerons rien, puisque nous n'en
serons pas moins en disgrâce. Il faudrait donc parer le
coup en détournant l'indignation de Julien et le fanatisme
de la population sur la tête de l'étranger. Si je m'adresse
à toi, cher Lysias, en te confiant ainsi mes plus secrètes
pensées, c'est parce que tu peux m'être utile, et tu n'obli-
geras pas un ingrat; j'ai des moyens de reconnaître tes
services...
— Par la barbe de Jupiter, tu excites ma curiosité : et en
quoi peux-tu me servir ? demanda le jeune homme avec son
ricanement habituel; quant à moi, je ne me sens pas en
état de rallumer tes feux, de faire pétiller le laurier ; tout
au plus ferais-je parler les prêtresses si elles ne sont pas
trop farouches.
Interrompant ce bavardage, le prêtre regarda fixement
son interlocuteur, d'un regard profond et aigu.
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 39'
— Dis-moi, Lysias, aimes-tu bien ton cousin, le beau
Cyprien? Ne le trouves-tu pas heureux d'être si riche? Ne
penses-tu pas que tu ferais meilleur usage que lui des biens
• de ton oncle? Tu vois qu'entre nous il ne doit pas y avoir
de secrets : je connais le fond de ta pensée et voilà pour-
quoi je puis sans danger te laisser voir la mienne.
— Eh bien ! oui, par le caducée de Mercure ! s'écria
Lysias en prenant le bras du pontife et se penchant vers lui
comme pour une confidence, oui, je déteste ce cher cousin,
comme tu l'appelles ; et d'abord il n'y a aucun lieu de pa-
renté entre nous ; mais peut-être connais-tu toi-même
son origine ; il y a longtemps que tu habites Antioche et
sûrement tu as entendu parler de cette singulière histoire,
l'adoption d'un enfant inconnu par mon oncle, un des plus
riches propriétaires de notre ville capitale de l'Orient.
— Non, je n'ai pu recueillir que de vagues indications,
et je ne désire avoir des-renseignements plus complets que
pour m'aider à combiner un plan dont le résultat serait
avantageux à nous deux. Eh bien, voilà tout ce que je sais :
un beau jour, mon oncle eut la fantaisie d'acheter une es-
clave qui venait je ne sais d'où. Je crois qu'elle lui fut ven-
due par des marchands arabes : cette femme était mère d'un
petit enfant qu'elle allaitait. Elle eut bientôt acquis une grande
influence sur l'esprit de son maître : c'est elle qui dirigeait
40 MARCIEN
toute la maison. Peu de temps après son arrivée, mon
oncle ayant eu la douleur de perdre son fils unique, mon
véritable cousin, celui-là, voilà que pour se consoler, le
vieux fou se prend de belle passion pour ce petit vagabond,
fils de l'esclave, car malgré la réserve de Rufina à cet
égard, je ne puis douter qu'elle n'ait mis son propre enfant
en mon lieu et place. Mais elle a toujours été impénétrable,
muette comme vos oracles.
— Si bien que ton oncle a fini par l'adopter ? demanda
le pontife.
— Hélas oui! je l'ai bien vite appris à mes dépens. Nuit
et jour, je faisais la cour à ce vieux maniaque, qui se pi-
quait de philosophisme: je lui lisais toutes les divagations
des écrivains et j'écoutais les siennes avec une patience inal-
térable. Pour le flatter, il n'y avait pas de caresses que je ne
prodigasse à ce Cyprien mon rival, l'enfant privilégié devant
lequel j'humiliais ma fierté ; il allait au Cirque, au théâtre
tandis que je faisais mes lectures au vieux philosophe po-
dagre ; mais il ne faut pas être injuste, mon oncle ne m'a
pas oublié. S'il a légué à Cyprien ses maisons,: ses terres,
ses esclaves, il a eu soin de me laisser un vieux livre écrit
eu pure langue grecque, qui traite du mépris des richesses 1.
C'est dans cet ouvrage que je lui faisais les longues lectures
qu'il écoutait si attentivement.
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 41
— Il y a là, mon pauvre ami, une criante injustice, dit
Balthazar ; mais, avec le secours des dieux immortels, elle
serait encore réparable, et, si toutes ces richesses détour-
nées par captation, ou par suite de l'engouement sénile
d'un pauvre fou revenaient à leur légitime possesseur, ce
ne serait là qu'une juste restitution. Et voilà en quoi je
puis te servir, à la condition que tu me seras utile et que tu
m'aideras à tendre mes filets.
— De quoi s'agit-il ? demanda Lysias.
— As-tu remarqué avec quel intérêt ton cousin écoutait
les discours de cet étranger, comment il l'a suivi aussitôt,
comme un affranchi suit son patron ?
— Oui, et les voilà peut-être enfoncés dans quelque sa-
vante dissertation philosophique.
— Dis plutôt dans quelque complot impie contre les dieux
d'Antioche. Comme l'empereur et les prêtres, le peuple est
jaloux de l'honneur de ses dieux nationaux : le soupçon
d'une insulte contre eux, maintenant, que les passions reli-
gieuses sont surexcitées, suffirait pour amener un soulève-
ment populaire. Comprends-tu maintenant?
— Oui, je commence à comprendre et à voir où tu veux
en venir : il s'agit d'ameuter la populace contre cet étranger ;
mais en quoi ceci peut-il m'aider à rentrer dans la possession
de mes biens ?
42 MARCIEN
— Le fait est que l'arrivée d'un étranger dans notre ville
serait un motif très-insuffisant pour l'émeute. Mais si cet
étranger depuis longtemps a travaillé à la sourdine pour se
créer des partisans, si l'on voit ton cousin converti à ses
opinions, le suivre dès le premier mot, n'est-ce pas là une
preuve de l'entente antérieure qui existe entre eux? n'ap-
partiennent-ils pas tous deux à quelque secte mystérieuse
et sacrilège? L'histoire de ton exhérédation vient merveil-
leusement à l'appui de notre hypothèse. La vieille esclave, sa
mère, est un émissaire envoyé depuis longtemps pour pré-
parer les voies, assurer la fortune au parti dont elle seconde
les projets.
— Oh ! cette fable est trop absurde pour que le public s'y
laisse prendre.
— Allons donc, cher ami! le public,en fait d'absurdités,
est aussi vorace que les poulets sacrés de notre cher collègue
l'aruspice Sadoth.
— Soit donc ! Mais qu'il ne soit fait aucun mal à Cyprien.
Quoique m'ayant dépouillé, il l'a fait involontairement et ila
toujours été plein de bontés pour moi : encore aujourd'hui
s'il ne me procurait les moyens de mener l'existence que
j'ai adoptée, je serais pauvre comme un berger du Pont. Ce
n'est qu'à cette condition, entends-le bien, que j'entrerai dans
tes projets ; et maintenant que faut-il faire ?
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 43
— Epier soigneusement toutes les actions de ton cousin,
savoir quelle est la nature de ses relations avec l'étranger,
nous en rendre compte, et surtout nous aider à Ja propa-,
galion des bruits que nous allons répandre dans la foule.
Ils se séparèrent, et Lysias se fendit aussitôt chez Cyprien,
où il trouva Rufina, la vieille esclave : dans une pièce basse
aux murs couverts de peintures, aux meubles chargés de
coussins avec des franges d'or,, selon l'usage oriental l'es-
clave faisait silencieusement tourner sa quenouille.
—■ Où est ton maître, Rufina ? fit le jeune homme en
rentrant.
— Pourquoi me le demander ? fit-elle en Interrompant
son travail. Ne le sais-tu pas mieux que moi ? n'est-il pas
sorti avec toi ce matin, maître?
— Oui, mais je le croyais de rétour.
— Non, clarissime Lysias : je ce l'ai pas vu depuis ce
matin.
— Il y a quelque temps que je l'ai quitté, et je l'ai laissé
en compagnie d'un certain philosophe nouvellement arrivé
à Antioche, dont il a fait tout à. coup la connaissance sur le
forum ; je ne le connais d'ailleurs nullement, mais il faut
que sa conversation soit bien intéressante pour absorber
aussi complètement mon noble cousin Mais en quoi, ma
chère Rufina, cette nouvelle peut-elle t'alarmer ? tu semblés
44 MARCIEN
émue. Sois sûre que l'affection de Cyprien pour toi est de
trop ancienne date, trop profonde et trop solide, pour qu'une
nouvelle liaison puisse lui porter atteinte.
— Oh ! fit Rufina, je ne suis qu'une esclave et le noble
Cyprien est mon maître.
— Ton maître ! une mère esclave de son fils ! voilà un
singulier changement!
— II y a encore des changements plus extraordinaires
parfois, dit la vieille en secouant la tête.
— De quels changements parles-tu? en est-il survenu
dans ta position ? tu étais peut-être libre jadis ?
—_ Je te demande pardon, maître, je suis née esclave.
— Et Cyprien aussi ?
— Il a suivi la condition de sa mère, ainsi que l'ordonne
la loi.
— Oui, mais maintenant la mère suivra la condition du
fils, et nous verrons Rufina l'esclave devenir une des dames
les plus puissantes et les plus qualifiées d'Antioche.
L'esclave se contenta de secouer encore la tête, et elle dit
avec un sourire plein de profonde mélancolie :
— Non, Lysias, je veux rester ce que je suis, je n'espère
ni ne désire aucun changement de fortune.
A ce moment on frappa à la porte d'entrée, et Lysias se
retira en disant :
LES PRÊTRES D'ANTIOCHE 45
— Puisque Cyprien -n'arrive pas, je m'en vais : dis-lui
que je désire le voir et lui donne rendez-vous dans les jar*
dins publics de l'Oronte ; qu'il y amène son nouvel ami,
dont je serais heureux de faire la connaissance.
En traversant le jardin carré qui se trouvait au centre de
l'habitation, il murmura : . • , >
— Maudite vieille ! impénétrable comme l'oracle de Del-
phes ! je ne saurai jamais rien par elle !
Qliand il fut dehors, une femme voilée, qui s'était cachée
derrière une des colonnes de l'atrium pour éviter ses regards,
entra dans la pièce où se tenait Rufina. Elle se jeta en san-
glotant au cou de la vieille esclave. Celle-ci lui ayant de-
mandé la cause de son émotion, la nouvelle venue lui ré-
pondit :
— Oh ! chère, amie, j'ai de bien tristes renseignements à
t& transmettre. Nous avons fout lieu de craindre une nou-
velle persécution. Les atrocités qui se sont commises, sous
Dioctétien vont peut-être recommencer avec le nouvel em-
pereur. Depuis ce matin, les oracles païens ont cessé de par-
ler, et la ville est en émoi : la pppulaee s'ameute, contre
nous : ce cri sinistre vole de bouche en bouche: Ce sont les
chrétiens qui ont fait cela ; malheur à eux ! Mais dans toute
l'étendue de l'empire les mêmes rumeurs inquiétantes nous
menacent. J'ai vu à l'assemblée deux femmes étrangères,
3.
46 MARCIEN
qui nous ont dit avoir fui leur pays où sévissait la persécu-
tion et n'être arrivées ici qu'à travers les plus grands
périls.
— Etaient-elles seules, chère Séraphia? demanda l'es-
clave ; un prêtre ne les accompagnait-il pas ?
— Je Lignore : comme, dans l'assemblée, les femmes
sont d'un côté et les hommes de l'autre, fussent-elles venues
avec un étranger, je n'aurais pu le voir.
— Dans le sanctuaire, tu n'as vu aucune figure nou-
velle ?
— Non ; mais pourquoi cette question ?
— Le fait du silence de leurs démons paraît coïncider
avec l'arrivée d'un philosophe étranger, que l'on dit appar-
tenir à quelque secte mystérieuse ; il est venu à Antioche
hier, et tout me porte à croire que ce philosophe n'est autre
qu'un vénérable confesseur, un saint apôtre. J'espère ne
pas me tromper, car mon Cyprien a fait sa connaissance et
paraît -suivre attentivement ses leçons. La conversion d'un
riche et puissant citoyen comme lui serait un événement
important dans Antioche, et la crainte d'un si rude échec
pourrait bien expliquer le dépit et la colère de ces infernales
divinités, qui gouvernent une partie de la population. Oh !
je ne désespère pas : le Dieu de miséricorde ne peut dédai-
gner toujours les larmes que j'ai versées, les prières que