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Matériaux pour servir à la vie publique et privée de Joseph Fouché, dit le duc d'Otrante , recueillis par M. N*******

395 pages
Domère (Paris). 1821. Otrante, Fouché, duc d'. In-8 °.
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MATERIAUX
POUR SERVIR
A LA VIE PUBLIQUE ET PRIVEE
DE JOSEPH FOUCHÉ,
DIT LE DUC D'OTRANTE.
On trouve chez le même Libraire.
Biographie des faux Prophètes vivans , 2 vol. in-8, 12 fr.
Lettres sur le Bosphore , ou Relations d'un Voyage dans dif-
férentes parties de l'Orient, de 1816 à 1819 , 1 vol. in-8,
6fr.
Biographie Législative de la Chambre des Députés pendant
la session de 1820 , 1 vol. in-8, 5 fr.
Introduction à l'Histoire de l'Empire français , 2 vol. in-8,
12 fr.
Albarose , ou les Apparitions de Baffo , 5 vol. in-12 , 12 fr.
Vie. de Fouché , 1 vol. in-12 , 3 fr.
Vie de Carnot, 1 vol. in-12 , 3 fr.
Sous Presse , pour paraître le 30 juin.
Collection des Discours de M. de Fontanes, membre de
l'Académie française.
MATERIAUX
POUR SERVIR 1
A LA VIE PUBLIQUE ET PRIVEE
DE JOSEPH FOUCHE,
DIT LE DUC D'OTRANTE,
RECUEILLIS PAR M. N*******.
A PARIS,
CHEZ DOMERE, LIBRAIRE,
RUE DU CIMETIEBE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS N° 4.
1821.
MATERIAUX
POUR SERVIR
A LA VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE
DE JOSEPH FOUCHÉ,
DIT LE DUC D'OTRANTE.
I. POINT DE VUE.
JOSEPH FOUCHÉ (I) a cessé de vivre. La posté-
rité commence pour lui, et l'histoire , assise sur
sa tombe, va recueillir les témoignages de la
génération au milieu de laquelle il exerça le
pouvoir., et des hommes dont il fit le destin. De
cette enquête, ajoutée à tant d'autres enquêtes ,
obtiendra-t-on la vérité ? Non ,on ne l'obtiendra
ni entière, ni absolue. Ce n'est pas lorsque les
(i) Dit, par un sobriquet impérial, le duc d'Olrante.
I
passion grondent encore dans tous les coeurs ,
qu'on peut comprendre sa voix, on ne peut
même l'écouter ; ce qui redouble , pour ceux
qui l'aiment, la nécessité de la faire entendre.
Qu'elle, retentisse donc sur la mémoire d'un
homme, dont une faction fait un monstre \ dont
un parti fait un héros , et qui ne fut qu'un homme
adroit. En essayant, sur ses diverses carrières .
des études nouvelles, on espère le présenter
souS un nouvel aspect. Touché ne fut pas plus
méchant en ordonnant, en tolérant, en approu-
vant les proscriptions révolutionnaires, qu'il ne
fut bon, en défendant, en protégeant, en'sau-
vant des proscrits. Fouché n'était ni républicain,
lorsqu'en 1795 il arrosait de sang l'arbre de la
liberté, ni royaliste, quand en 1815 il ména-
geait à un roi l'accès d'un trône pour long-temps
ébranlé. Fouché ne montra pas plus de fidélité
en servant l'usurpateur contre la république, et
l'empereur contre le prétendant, que de perfi-
die en Sacrifiant le dictateur au roi (1). Qu'était
donc Fouché dans ces circonstances opposées?
Un homme' habile, que les contradictions n'ef-
(1) Usurpateur nécessaire au 18 brumaire; empereur
glorieux et despote après l'élection nationale de flo-
réal; dictateur malheureux et abandonne pendant les
Cent jours.
3
frayèrent jamais, que les obstacles ne rebutèrent
point, et qui savait que pour réussir il y a deux
moyens, la force et la ruse, l'audace et l'adresse.
L'audace et la force brisent les oppositions et
marchent à leur but à travers les volontés, qu'elles
tiennent d'abord en silence , et qu'elles subju-
guent enfin par le succès. Tel fut Napoléon.
Moins altière , et peut-être plus sûre , l'adresse:
se glisse, s'insinue 3 rampe quand illefaut, mord,
ou caresse selon ses besoins, adule les passions,
rassure les intérêts, et s'appuie surtout sur les
opinions , qui ne sont que notre amour-propre
transformé : tel fut Fouché. Par caractère, par
principe, et singulièrement par calcul, il fut
éminemment l' Homme e a évolution, parce
u'avec la finesse d'une pénétration que chaque
événement changeait en expérience, il s'était
convaincu que la révolution était dans l'esprit,
et si l'on peut dire , dans les veines du peuple
français. 1789 révéla la pensée comme le besoin,
du siècle : l'égalité d'avantages par la division
de la propriété (1)., et l'admission au pouvoir 5
car c'est vers ce. but'qu'a commencé la course ré-
(1) Egalité de partage dans les successions, prohibi-
tion des substitutions , du retrait lignager et suppres-
sion des majorats ; morcellement de la grande propriété ,
par l'effet du haut tarif des contributions; encouragement
4 :
volutionnaire depuis trente ans, course qu'une
fausse politique a pu retarder, mais qui ne
s'arrêtera qu'au terme voulu. Appuyé sur cette
idée, Fonché mit, à la suivre, la douceur de son
caractère 3 la circonspection de ses moyens, la
souplesse de son esprit, et ce tact exquis , réu-
nion de qualités natives, qui était l'instinct de son
talent. Remarquez, je vous prie, que, dans quel-
que position où les événement l'aient amené, il
n'a jamais cessé de se dire et d'être l'ami de la
liberté. C'est la passion , non d'un jour et d'un
peuple, mais du siècle, des générations qui se
succèdent, des nations qui s'en inoculent l'épi-
démie. C'est cette passion, réduite en calcul chez
Fouché, qu'il a exploitée avec opiniâtreté, avec
talent, avec succès. Les honneurs, les richesses
n'ont été pour lui que lès rognures du pouvoir;
rognures qu'il n'a pas dédaignées, parce que Fou-
ché ne fut ni un philosophe assez pratique , ni un
assez grand homme , pour mépriser ce que le
siècle estime. En effet, n'est-ce pas pour rendre
populaires ces jouissances dont la minorité avait
le monopole , que la révolution a été commencée
et continuée ? (i)
de la petite propriété , par l'effet inverse de ce tarif, et
par la pratique de la grande culture : voilà quelques-uns
des moyens pour accélérer et terminer la révolution,
(i) La révolution , qui n'a pas eu pour objet de mettre
5
Je viens de mettre le lecteur dans la confi-
dence de mon dessein sur la mémoire de
Fouché. On ne peut le juger encore 5 on peut
du moins instruire son procès. Une faction l'at-
tache au carcan, un parti le pose sur un piédestal}
l'historien ne flétrit, ni ne déifie, sur opinion et
par préjugé; il étudie, il examine , et fait son,
rapport : la postérité prononce.
II. COMMENT PRÉTEND - ON CONSIDÉRER
M. FOUCHÉ ?
Quand un hommedevient un personnage, deux
sortes d'explorateurs, que j'appellerais volon-
tiers des mouchards littéraires, s'attachent à sa
personne et exploitent à l'envi sa naissante ré-
putation. Les premiers, collecteurs de faits et
greffiers de dates, découpent en and et enregis-
trent par chapitres une vie qui, quelquefois,
ne comporte qu'un paragraphe ; car il est de
le haut en bas et le bas en haut, mais tout à sa place ,
selon la justice, la révolution ne consiste pas à faire
manger des pommes de terre aux princes et des ananas
aux décroteurs ; mais d'une part à diminuer les jouis-
sances superflues, qui ne sont que des illusions do la va-
nité ; et de l'autre, à rendre accessibles toutes les jouis -
sances qui contribuent à l'amélioration physique et morale,
de l'espèce.
6
ces hommes auxquels une seule action, une seule
journée, une parole unique, valurent la célébrité,
et qui, semblables au fameux Rossinante, dont
son historiographe assure qu'il galoppa une fois
dans sa vie, n'eurent qu'une bonne fortune his-
torique et ne galoppèrent aussi qu'une fois vers
l'immortalité. A la suite de ces honnêtes garde-
notes, arrivent les habiles, qui épelaient jadis
sur la table rase du cerveau humain , essayaient
d'y suivre, de l'oeil, la pensée qui s'y trace , et
de diriger du doigt l'expression qui la produit.
Du temps de Mallebrauche, on nommait ces
gens-ci des métaphysiciens, et le vulgaire, plebs
incrassa, les prenait pour des rêveurs. La ré-
volution , qui, en retournant les choses, n'a pas
épargné les mots , a changé en idéologues celui
de métaphysiciens; l'on dit que, depuis celte
métamorphose, une nouvelle science a germé ,
et que ses auteurs vôyent distinctement, comme
dans un miroir, tout ce qui, des objets exté-
rieurs et des perceptions internes, se réfléchit
dans le sensorium commune. Décidément les rê-
veurs sont éveillés.
Or, c'est à ces deux classes d'anatomistes qu'est
livrée, non la personne, mais la mémoire de
M. Fouché. Armés de plume, au défaut de scal-
pel , ce que les uns enregistrent comme résul-
tats , les autres l'examinent comme causes et
7
comme principes. Au moyen d'une analyse scru-
puleuse , ces derniers dissèquent le sujet que
les premiers sont parvenus à composer par une
synthèse transcendante. Leur prétention est d'ex-
pliquer l'homme par les actes de sa vie , et de
découvrir, sous les langes mêmes de son maillot,
les mobiles de sa conduite future. Ces études
sont-elles plus curieuses que profitables, et dans-
cet amusement conjectural y a-t-il plus que des
conjectures et mieux que de l'amusement? Sort-
il enfin , de ces mains savantes, un être vivant,
un homme réel,,et que l'histoire puisse présenter
à la postérité? Sans répondre à ces questions,
et surtout sans les discuter, nous nous conten-
terons de ne pas e» provoquer de-semblables.
On lira ce recueil sans exigeance, puisqu'on le
présente sans prétention. De traits épars, mais
ressemblans, un lecteur judicieux formera une
physionomie, sous laquelle peut-être il ne faudra
pas écrire le nom de Fouché, pour qu'on la re-
connaisse. Un tel homme se peint souvent par
upe pensée, par un acte, d'un mot, d'un geste,
d'un regard. Je connais un physionomiste qui, à
l'aspect de la basque d'un habit ou de la forme
d'un chapeau , nomme celui auquel ils appar-
tiennent. Cela lui serait bien autrement facile
pour celui-ci, puisque nous le montrerons sou-
vent en déshabillé.
8
III. DÉBUT DE M. FOUCHÉ SUR LA, SCENE
POLITIQUE.
Timante, peintre célèbre parmi les gens du
monde, et si méprisé des artistes, que Géri-
cault n'en aurait pas voulu pour broyer ses cou-
leurs, Timante faisait un tableau , une grande
machine, avec trois crayons; M. Pincé, l'inten-
dant du Tambour nocturne, n'a, dans son porte-
feuille logique, que trois raisons ; j'avais , pour
professeur de droit, un vieux licencié qui per-
dait toutes ses causes, qu'il prétendait gagner ,
avec trois moyens ; on sait que M. Boutard fait
trente feuilletons sur les arts, avec trois mots ;
et l'honorable M. Vernon, le plaideur de la
Petite Fille , intente et soutient ses procès par
le secours de trois adverbes. Ce nombre de.
TROIS, que les anciens réputaient sacré, et que
les modernes, M. de Chateaubriand à leur tête,
appellent mystérieux , est tellement du goût de
Michot, que cet acteur, dont la face est aussi
agréable au public que son talent naturel est
cher à Thalie, fait rouler sur trois rôles tout
son répertoire. Or, parmi ces trois rôles que
Michot rend avec perfection , il en est un dans
lequel il se montre plus parfait encore t c'est
celui de M. Boniface d'Orneville, ce franc marin
9
de la Belle Fermière, rôle qu'il ne joue que
depuis vingt-six ans, mais dans lequel, comme
la nature, il paraît toujours nouveau. Après cet
éloge mérité, vous croyez peut-être qu'il n'existe
pas un vieux loup de mer plus brusque et plus
aimable queBoniface : désabusez-vous ; car celui
sur lequel il s'est moulé, s'il n'est pas plus aima-
ble , est bien plus brusque encore. Il n'est pas que
vous n'eussiez entendu parler de l'insurrection
de la Jeune Caroline,, joli trois-mâts, qui, après
avoir fait sept fois le tour du monde , pourrit
maintenant dans le chantier de Nantes. En 1793,
époque mémorable de tempête et de beau temps,
l'équipage de ce bâtiment, qui revenait de la
Jamaïque , ayant ajouté à l'ivresse patriotique
d'alors, quelques bowls de punch qui ne la di-
minuèrent pas, se déclara insurgé, et en qualité
de souverain sur son bord, jeta à la vmer son
pilote qui faisait la manoeuvre , et son capitaine
qui la commandait. Après cette belle expédi-
tion, et quelques nuits de roulis, durant les-
quelles le vaisseau reçut tous les mouvemens et
obéit à toutes les directions, hormis la bonne,
l'équipage, lassé de sa souveraineté, abdiqua en
faveur du contre-maître , nommé Beaugenty.
Or, ce Beaugenty, dont la figure fait l' antiphrase
de son nom, est précisément l'original dont Mi-
chot nous reproduit de loin en loin la merveil-
10
leusè copie. C'est aujourd'hui un vieillard ar-
rondi dans toutes les dimensions, et amélioré
dans tous les sens. A l'époque rappelée, c'était
un diable incarné, sous une forme digne en effet
de Satan, et à qui il ne manquait que la puis-
sance pour tenter sur le grand navire de l'Etat
ce qu'il avait fait sur la Jeune Caroline. Remar-
quons toutefois, à l'honneur de sa judiciaire,
que , du moment où l'autorité , délaissée par
l'équipage , avait passé dans ses mains, d'insurgé
qu'il était on l'avait vu devenir despote, et que
je ton positif de maître avait succédé à ses criail-
leries anarchiques. Ce fut dans ces circonstances
que, poussé, pendant une belle nuit, lui et son
équipage, dans la société populaire de Nantes ,
il y fut accueilli avec transport, et salué de l'ac-
colade que de vrais jacobins de terre ne pou-
vaient refuser à leurs confrères de l'Océan. L'ap-
parition de ces derniers ayant mis au grand ordre
du jour les dénonciations contre la marine, dont
les équipages n'avaient pas tous subi l'épuration
de la Jeune Caroline , on vit pleuvoir contre eux
toutes les flèches du carquois jacobin : Beau-
genty se signala dans cette attaque , et fit feu de
toutes ses batteries ; c'est ce dont il n'est pas per-
mis de douter. Après deux heures de vociféra-
tions , que l'honorable conciliabule croyait de
l'éloquence, il allait être arrêté qu'on dénonce-
11
rait la marine à l'Assemblée Nationale , et qu en.
cas où sa destitution en Masse ne suivrait pas
cette dénonciation, on aurait recours au parti
qui avait si bien prospéré à là Jeune Caroline.
En ce moment l'on vit s'avancer vers la tri-
bune un jeune homme, d'une tournure souple,
d'une physionomie fine, et qui souriait en éle-
vant un papier qu'il montrait au président, au-
quel il demandait la parole. On se dit aussitôt
que ce jeune homme était le fils d'un ancien ca-
pitaine de vaisseau, nommé Fouché3 homme
recommandable par ses moeurs, par sa fortune,
et parce qu'il était chef d'une famille estimée. Il
était naturel de présumer que le jeune Fouché ,
appartenant à la marine, allait parler sur l'objet
de la discussion. Effectivement, ce furent ses
premiers mots. Et comme ils furent recueillis
alors, à cause de la singularité de l' a-propos, et
conservés par le capitaine Beaugenty, pour le
motif qu'on va deviner, nous commencerons
cette collection de matériaux sur un homme de-
venu si célèbre , en les copiant textuellement.
Ce point de départ, dans une carrière qui s'est
prodigieusement agrandie, paraît avoir été né-
gligé par les nombreux historiographes du fa-
meux ministre, et le récit de cette anecdote n'en
semblera que plus piquant.
« On vient de me remettre, dit le nouvel ora-
12
teur, en déployant son papier, ce journal qui,
dit-on, a des rapports avec la discussion qui
nous occupe. Sa lecture pouvant servir à fixer
l'opinion de la société , ordonne-t-elle que je la
lui fasse?— Oui, oui, s'écria t-on de toutes
parts; et M. Fouché lut, d'une voix très-douce
et très-distincte, les nouvelles suivantes : elles
sont extraites du n° 1017 du Courrier des Dé-
partemens, par feu Gorsas.
Première Dépêche.
En mer, à bord de l' Atahinte , le 2 février 1792.
« L'exemple de la Jeune Caroline n'était pas
sans gloire; il n'a pas été sans profit. Nous ve-
nons de l'imiter avec succès. Parvenu à la haur
teur des Açores , l'équipage de l' Atalante s'est
déclaré libre et dégagé de tout serment envers
ses chefs. Quelques-uns de ceux-ci ayant opposé
la résistance des réglemens ou celle de leur au-
torité , ils ont été chargés de fers et jetés à fond
de cale. Deux des plus mutins, le lieutenant et
le pilote, ont péri, l'un lancé à la mer, l'autre
pendu au grand mât. Pendant cette crise une
tempête s'était déclarée ; mais comme personne
ne connaissait la manoeuvre du gouvernail , et
que tout le monde commandait, sans que per-
13
sonne sût ou voulût obéir, il en est résulté que
nous avons été battus par tous les vents et bal-
lolés par tous les flots. Ce désordre semblait
ajouter encore' aux charmes de la liberté que
nous venions de conquérir, et pour mieux la
célébrer et en jouir, tout l'équipage , qui avait
commenté par s'enivrer, a fini par se battre.
Imaginez lès cris des combattans mêlés aux chan-
sons des buveurs, et le fracas des vagues dominé
par les rugissemens de la foudre ! Dans toute
autre circonstance ce spectacle n'aurait pas
laissé que de nous épouvanter : il nous réjouit
dans celle-ci, puisqu'il nous fait sentir le prix
de la liberté. Il est vrai que les deux tiers de
l'équipage ont péri, que le vaisseau est désem-
paré et fait eau de toutes parts , et que la perte
de nos instrumens nous empêche de prendre la
hauteur, comme celle du pilote nous prive de
direction ; mais nous avons la consolation de voir
le coquin pendu à la grande vergue, et si nous
périssons, nous périrons libres. Vive la liberté ! »
— Ici, M. Fouché fit une pause afin défaire
goûter à son auditoire la beauté de sa narration £
puis , promenant autour de lui un regard tran-
quille et doux ; il se mit à crier, comme l'au-
teur de la lettre : Vive la liberté ! Mais un mur-
mure sourd accueillit cet appel , auquel ne ré-
pondirent que quelques enfans en sabots, et cinq
à six femmes décoiffées qui tricotaient dans les
tribunes. Remarquez que les matelots de la
Jeune Caroline ne soufflaient plus, et que la
mine du capitaine Beaugenty était devenue plus
grimaçante et plus hideuse, parce que lui-même
était devenu plus taciturne.
L'orateur, passant du recto du journal au verso,
continua sa lecture par celle de la seconde dé-
pêche :
«. Par continuation à ma première, je te dirai,
mon ami, qu'après quarante heures d'insurrec-
tion, de guerre civile et de tempête, notre mal-
heureuse frégate ayant touché, nous vîmes ceux
de notre équipage qui avaient survécu à cette
triple destruction , submergés tout-à-coup, dis-
paraître sous les flots. Quoiqu'un grand nombre
ait péri, quelques-uns reparurent cependant, et
à force de nager, atteignirent l'écueil contre le-
quel l' Atalante s'était brisée. Cet écueil est un
amas de rochers à fleur d'eau, qui forment la
pointe basse d'un cap, au-delà duquel est abritée
la petite île d'où je t'écris. C'est dans.son sein
qu'elle nous reçut ; mais qu'elle nous a vendu
cher son hospitalité ! Tu sauras qu'à la première
réunion des naufragés, le plus courageux, ou ,
pour mieux dire, le plus hardi d'entre eux, fut
nommé, ou plutôt se nomma notre chef . Deux
autres compagnons lui furent adjoints ; l'un
15
doucereux et adroit ; l'autre, complaisant et im-
bécille. Ce sont ces trois hommes qui, sous pré-
texte qu'ils sont les plus utiles, se sont faits nos
maîtres, et,, sous prétexte aussi que l'intérêt gé-
néral demande nos travaux, nous ont rendus
esclaves. Ce n'est pas à ce titre néanmoins qu'ils
nous font défricher une terre aride, dont ils se
sont réservé les cantons les plus productifs. Ils
appellent leur établissement la Famille, et le
chef est qualifié de Père. Mais dans ce gouverne-
ment paternel, on meurt dé faim,,on travaille
quatorze heures par jour et l'on est roué de coups.
Je commence à croire que nous avons mal fait
de jeter notre capitaine aux requins, et dépendre
notre pilote au grand mât... »
Sur cette dernière phrase, l'équipage de , la
Jeune Caroline , qui, durant la lecture de là
lettre, avait gardé un morne silence , le rompit
par de bruyans éclats de rire. Beaugenty lui-
même sourit et en parut plus laid. La société
toute entière rompit les rangs et se sépara. On
demanda le lendemain à M. Fouché ce qu'il
avait fait pour prévenir cette grêle de dénon-
ciations dont la marine était menacée, et le jeune
homme répondit modestement : je leur ai lu
la Gazette.
16
IV. M. FOUCHÉ ÉLU REPRÉSENTANT DU PEUPLE
A LA CONVENTION NATIONALE.
A l'époque où M. Fouché fut nommé , il n'y
avait ni partis qui se calomniassent mutuelle-
ment pour s'emparer des votes, ni ministres qui
les achetassent par des places, des pensions, des
promesses et des dîners. Un patriotisme fiévruex
brûlait la nation, indignée des résistances que
rencontraient ses volontés ; et ce sentiment,
noble dans son principe, juste dans son objet,
mais terrible, mais dangereux, mais blâmable
même dans ses excès, ce sentiment réunissait
alors toutes les opinions. Ce fut pour les éclairer
que l'on fit circuler, dans l'assemblée primaire,
la notice suivante, que des Nantais ont pu con-
server , et qu'auraient consultée avec profit les
biographes qui, depuis, ont tenu Fouché sous
le scalpel de la dissection.
« Les circonstances qui ont amené la convo-
cation d'une Convention Nationale sont sans
exemple , comme cette assemblée sera sans mo-
dèle. Ce n'est donc que dans eux-mêmes que
ceux qui la doivent composer , ont à prendre
leurs exemples et à puiser leurs ressources.
Toutes , au surplus, sont dans cette maxime:
Qu'ils n'oublient pas qu'il s'agit du destin de la
17
France, et par là, de la civilisation de l'Europe.
L'une et *l'autre sont dans leurs mains.
En partant de cette donnée, bien générale,
mais suffisante pour indiquer la route, il es t aisé dé
tracer le portrait de ces hommes auxquels leur
position communique tant d'importance, mais
qui la perdraient bientôt, s'ils ne la soutenaient
par celle de leur caractère
» El par caractère, on entend moins ici la trans-
cendance du génie que la sûreté du jugement;
moins des talens qui éblouissent, que des moeurs
qui rassurent ; moins des opinions qui flattent les
partis, que des principes qui tranquillisent la
nation. Les crises de destruction sont passées, au
moins elles paraissent l'être; il s'agit aujourd'hui
de déblayer, de balayer le terrain , et sur ce ter-
rain nettoyé et prépare, d'élever un nouvel édi-
fice. Arrière le génie des démolitions ! celui de
la Convention doit être essentiellement répara-
teur,
» Ce sont donc des architectes en politique
que vous devez y appeler, ô vous à qui là con-
fiance du peuple a remis l'une électorale ! ce
sont des architectes en constitution, et non des
ouvriers révolutionnaires. La tâche de ces der-
niers fut de renverser et de préparer d'autres
voies tâche douloureuse, mais nécessaire, et
que l'opiniâtreté des résistances ensanglanta trop"
a. "'.
18 ...
souvent. La mission de ceux qui leur succèdent
est plus douce, plus noble, moins pénible, et
promet à ceux qui la rempliront dignement
les bénédictions des générations présentes et
l'éternelle reconnaissance de la postérité. C'est
celle qu'ont méritée, de leur vivant même, les
Sésoslris, les Romulus, les Clovis , les Charle-
magne , les Henri IV. Tous furent rois , c'est un
tort passager j mais tous furent fondateurs, c'est
une gloire historique.
» Mais à quels signes reconnaîtrez-vôus ces
Bienfaiteurs du genre humain ? à leurs moeurs.
C'est dans l'intérieur de sa vie domestique que
l'on peut pressentir l'homme public, etil est diffi-
cile que le père éclairé, l'époux fidèle, l'ami vrai,
le négociant probe, le magistrat incorruptible,
le soldat courageux , ne/soit pas aussi le bon et
quelquefois le grand citoyen. Aimer et servir sa
patrie, c'est en'effet pratiquer toutes les vertus.
» On ajoutera, non comme qualité indispen-
sablé, mais com,me accessoire utile, que sans la
vigueur dé l'âge et, de là santé, les attributs
même de l'esprit le plus distingué se réduisent
le plus souvent aux intentions. Pour terminer
une révolution, pour créer les institutions qui
justifient ses excès , ou du moins qui les fassent
pardonner, il faut savoir parler et surtout pou-
voir agir.
19
» De ces traits généraux dont on vient d'es-
quisser le portrait du député à la Convention
nationale, si vous descendez a des applications
privées, vos délibérations'ne seront pas long-
temps balancées , et vos choix seront aussi
prompts que sûrs. Ils Se porteront sur ce manu-
facturier estimable qui, par les prodiges de!son
ingénieuse industrie, concourt à enrichir la pa-
trie et à humilier l'Angleterre, son implacable
rivale ; ils se fixeront, ces choix; d'où dépend
peut-être le sort du monde, sur ce magistrat
auquel le dédale des Ibis anciennes , bien connu,
apprend chaque jour que les lois nouvelles doi-
vent être fortes en principes, simples dans,leur
marche, claires dans leur rédaction, imposantes
et faciles lorsqu'on les applique . Vous n'ou-
blierez pas cet orateur, brûlant de patriotisme;,
et chez lequel le rare talent de l'éloquence n'est
que l'expression des vertus ; mais vous. vous
rappelerez que derrière ces grands organes des
senliniens publics, il faut placer ceux dont .la
pénétration les explore , dont la sensibilité les
éprouve, et qui , par un abandon tout philan-
tropique , font de ces sentimens leurs affections
propres, et s'expriment et agissent. comme agi-
rait, comme s'exprimerait la pairie. Voilà sin-
gulièrement les représentants de la nation , ou,
plutôt c'est la nation elle-même personnifiée.
2*
20
Pensant, sentant,.agissant comme elle et pour
elle , ils sont fiers de sa gloire t infortunés par ses
douleurs , heureux de sa félicité» Par une méta-
morphose que le plus pur civisme put seul opé-
rer, ils ont cessé d'être euxs-mêmes pour devenir
elle ; -et leur existence, comme leur honneur, n'est
x que l'honneur, n'est que l'existence de leurs conci-
toyens. C'est donc à eux que leurs concitoyens doi-
vent leurs suffrages ; et sur qui les réun,iraient-ils
avec-plus de séèûritérque sur ceux dont l'égoïsme,
si essentiel à l'homme, s'est épuré en se changeant
en civisme, et qui ont concentré dans la patrie
toutes les affections dé l'individualité?
» Si maintenant vous, vous, interrogez pour
trouver parmi vous le: type, d'un si séduisant mp-
dèle, il vous sera aisé, en examinant avec atten-
tion et bonne foi, de le découvrir.
». Français, je voudrais qu'il fût d'origine fran-
çaise , et que sa nombreuse famille ne comptât
d'alliance que parmi des Français. Breton, je
ne haïrais pas que la Bretagne fût ,son pays
natal; car, quoiqu'envoyé pour représenter la
France, il doit l'être plus spécialement pour re-;
présenter son pays; il: suffit seulement que lest
intérêts particuliers, dont il sera l'organe, ne,
prévalent jamais sur les intérêts généraux , mais
aussi qu'ils n'y soient jamais iniquement sacri-
fiés» Député d'un département maritime, pour-
21
quoi serait-^! étranger à l a marine ? Que la Beauçe
et la Brie envoient des laboureurs^ le Languedoc
et IaBourgpgne des vignerons, Bordeaux et Lyon
des manufacturiers et des négocians; il parait
raisonnable que si Nantes ne délègue pas d'arma-
teurs , elle députe au moins celui dont l'enfance
bégaya l'idiome des marins, qui connut et pra-
tiqua leurs, moeurs , et par. calcul personnel au»
tant que par effusion patriotique, saura faire en-
trer leurs intérêts dans les lois. Toutefois , pour
faire valoir les meilleures intentions, de grands
talens seraient nécessaires, mais au moins des ta-
lens, et des talens exercés, sont-ils indispensables,
Vous êtes certain de les rencontrer dans celui.à
qui la nature les prodigua, et chez lequelune
éducation complète aida à les développer,., qui
les féconda par une étude constante, et qui déjà
par l'application de cette; même étude, en fait
partager aux autres le précieux fruit. A ces in-
dications vous reconnaîtrez M. louché fils. Issu,
d'une famille que vous honore-?, car elle, ne
compte parmi ceux qui la composent aucun de
ces hommes parasitas qui ne vivraient pas , si
d'autres avaient cessa de travailler, M. Fouché,
enfant d'un homme de mer , le fût devenu-lui-
même,, sans une délicatesse de complexion qui;
le condamna, au travail du cabinet. Méditatif par
inclination, il entra, dès. l'âge, ou la raison le
22
permet, dans cette institution dé l'Oratoire qui,
sans aucun des inconvéniens et des abus du
cloître, en offre tous les avantages et permet
de concilier avec les intérêts du mondé et les af-
fections de famille , ces sentimens religieux si
nécessaires et si louables, lorsqu'ils sont épurés
par la philosophie. Celle de Mj Fouché , nour-
rie par des lectures sérieuses et des études solides,
a pu trouver , dans le spectacle des événemens
d'aujourd'hui l'histoire des crimes d'autrefois ; il
a reconnu que les passions de l'homme sont de
tous les temps , mais que l'art du politique est
de les employer au bien commun , comme la
science du moraliste est de les diriger pour l'a-
vantage. individuel. Celle doctrine, éminemment
philosophique et patriotique, M. Fouché ne s'est
pas contenté 'de se l'approprier par" une théorie
constante ; en montant dans les différentes chaires
du professorat, ilaeu, depuis quelques années,
l'occasion d'en faire des applications aussi nom-
breuses que profitables. On peut ajouter, autant
a l'honneur du professeur qu'a la louange de sa
doctrine , qu'en la transmettant à ses disciples,
il a multiplié le nombre des penseurs, des pa-
triotes, des amis de l'indépendance, des défen-
seurs des droits du peuple et de l'humanité. Tels
sont quelques-uns des titres que la modestie de
M. Fouché est fort loin d'appeler des droits, niais
23
que ses amis reproduisent au souvenir de leurs,
concitoyens et à leur reconnaissance. En la lui
témoignant par une élection qui les.honorera,
ils se rendront à eux-mêmes l'important service
dé se faire représenter , non par un mannequin
qui les suppléé , mais par un autre eux-mêmes
et qui les remplace. »
Depuis que les événemens, en amenant suc-
cessivement les actes dont Fouché fut l'auteur ,
ou auxquels il coopéra, ont aussi fait connaître
le caractère de sa plume, on a cru l'y retrouver
dans la pièce que nous venons d'abréger en l'ana-
lysant. Nous nous gardons bien d'affirmer qu'elle
est de cet homme d'état, quoiqu'elle semble ani-
mée par celte logique d'induction et révêtue de
cette rhétorique insidieuse qui sont comme le
cachet de son style , et, si le style est l'homme
même , qui mettent sur la voie secrète de sa mo-
rale , de sa politique et de sa conduite. Quoi qu'il
en soit de l'authenticité de cette pièce, son effet
fut aussi prompt qu'efficace : M. Fouché fut
nommé.
V. ROUGE ET BLANC, ou LES DEUX FOUCHÉ.
Qui n'a lu la Bruyère, ou du moins qui ne croit
l'avoir lu? Parmi les portraits que son burin
grava pour la postérité, vous souvient-il de celui,
d'un homme brusque, bourru, atrabilaire, vio-
lent, emporté , espèce de porc-épic qui darde
dans tous les sens les traits de sa sauvage hu-
meur? Cet homme, c'était Santeuil. Maintenant,
ayez-vous, oublié le caractère tout aimable d'un
homme doux dans ses moeurs , poli dans ses ma-
nières , fin et délicat dans son esprit, d'un com-
merce facile, d'un entretien gai et varié , surtout
d'inclination officieuse manifestée par un abord
prévenant ? Cet homme était encore Santeuil.
Les caméléons d'esprit, les protées de carac-
tère, se sont reproduits dans notre révolution j
mais ils attendent encore, un la Bruyère.
Quand apparaîtra l'ombre de ce grand peintre,
voici deux pièces qu'elle ne négligera point. Pour
ne pas être stupéfait que ces pièces sortent de la
même plume, il faut se ressouvenir, avec Mon-
taigne , que l'homme est merveilleusement divers
et, ondoyant Toute la vie du personnage pour
la statue duquel, nous préparons des matériaux,
est le long commentaire de ce texte énergique et
fécond.
I°. Fragment d'un Discours prononcé à la
tribune de la Société populaire de Nantes.
(1792.)
Il s'agissait de demander à l'Assemblée natio-
nale la destitution, l'examen, la censure, et enfîn
25
le bannissement des prêtres qui avaient refusé de
prêter le serment civique, ou qui l'avaient prêté
avec des modifications et des restrictions,, ou
qui, l'ayant prêté avec ou sans conditions, l' avaient
rétracté.
« En thèse générale , dit l'orateur, je répute
qu'un serment est presque toujours la chose la
plus inutile et trop souvent la plus nuisible. C'est
une raillerie d'ailleurs, si ou le fait consister en
simple formalité ; et quand, de l'enveloppe ex-
térieure de cette formalité, l'on pénètre jusqu'au
coeur même de l'engagement , il devient une per-
fidie, une noirceur, une trahison, pour peu qu'on
en abuse. En un mat, les sermens me semblent
inventés: pour embarrasser les honnêtes gens qui
ne se lient point à la légère, et pour couvrir
d'un manteau sacré les fripons, pour qui ne sont
rien des promesses que leur âme désavoue en
même temps que leur bouche les prononce»
» Voilà. ce que pense et ce que doit soutenir
la morale, qui est la théorie absolue du bien, et
du mal ; mais la politique, qui les considère d'une
manière relative, et que j'appellerais volontiers
la; morale des circonstances ; la politique, des-
cendant des généralités aux applications, voit et
pense différemment : elle examine de près, voit
les individus,: et quoiqu'elle ne dédaigne pas les
principes,, elle agit plutôt selon les intérêts.
26
L'occasion l'inspire. Or, dans les circonstances
données, quelle fut, quelle devait être l'inspira-
tion de l'occasion ? Le fanatisme, affectant l'amour
de là royauté , et réclamant le retour de l'ordre^
soufflait ses poisons dans le confessionnal, les
faisait descendre de la tribune sacrée dans le
coeur des auditeurs crédules ; il fallait se Con-
traindre à changer de langage et à déposer le
masque : de là, la nécessité du serment. Le plus
grand nombre, je me le persuade, le prêtèrent
de bonne foi ; quelques Scrupuleux , que je suis
loin de blâmer, l'interprétèrent ; d'autres, après
l'avoir prêté, le rétractèrent, pressés par leur
conscience ou influencés par leurs intérêts ; une
dernière classe, enfin, quels qu'aient été ses mo-
tifs , que je n'examine point, s'y refusa formel-
lement.
» Il est un seul être qui puisse sonder les
reins et les coeurs ; je ne discuterai donc pas la
moralité de ces déterminations diverses ; mais je
les envisagerai par l'influence qu'elles ont eue
sur nos nouvelles destinées.
» A quoi tendons-nous ? à substituer le nou-
veau à l'ancien. Que cette substitution soit un
mal passager pour devenir un bien permanent,
c'est ce que je ne dois point examiner, quoiqu'en
mon particulier je n'en doute nullement. Ce que
j'ai à établir ici, quant à ce changement, c'est
27
qu'il est de fait, qu'un fait est une ligné: ineffa-
çable-dans le livre d'airain de l'histoire, et que
celui-ci, opéré par la force même des choses et
la volonté générale, ne peut être attaqué que
par une conspiration secrète ou une rébellion
armée.
» Or, messieurs, je trouve ces deux caractères
dans la conduite des prêtres depuis la révolution.
Puisqu'elle rappelle les hommes à l'égalité évan-
gélique,n'auraient-ils pas dû la seconder? Si
elle a pour but l'amélioration, ils y auraient con-
couru; si elle en fut détournée par des écarts
ou des excès, ils les eussent réprimés. Telle était
la marche prescrite a ceux que la religion a dé-
corés de la houlette des .pasteurs ; mais loin de
s'en servir pour conduire leur troupeau dans les
"pâturages salutaires, ils n'en ont usé, ils n'en
usent encore que pour les égarer ; ils n'en Prit
usé surtout, ou plutôt abusé , et n'en abusent
encore, que pour défendre , dans ce qu'ils nom-
ment le patrimoine de l'église, des intérêts mon-
dains qui ne sont que les leurs, des jouissances
profanes auxquelles pourtant ils avaient juré de
renoncer. C'est ainsi qu'a éclaté celui de tous
leurs vices qui servait de voile aux autres, et
qui les leur faisait pardonner. Ce masque hypo-
crite tombé, l'on a vu de quels complots secrets,
de quels attentats solennels étaient capables des
28
hommes qui, pour assouvir leurs passions ter-
restres , peuvent invoquer le nom de Dieu.
» A ce nom sacré , les révoltes, de Nîmes ont
éclaté , le sang français coula sous des mains
françaises dans Montauban, l'horrible glacière
^d'Avignon engloutit des victimes vivantes, et le
chancre de la Vendée , après s'être nourri de sa
population, indigène , menaça et il menace en-
core de dévorer plus, d'une génération.
» Où est le levier qui remua cette fange san-
glante ? son, point d'appui est à Rome, et les
mains qui le meuvent sont, celles des prêtres,
infideles à la religion qui leur prescrit l'obéis-
sance , infidèles à l'état auquel ilsTout jurée, il
faut qu'ils paient à l'état et à la religion le prix
de leur parjure et de leur infidélité,
» Ces crimes, avérés (et qui oserait les nier?),
fô France toute entière en réclame le .ç.hâli ment»
Elle demande qu'on sépare d'elle ces membres,
gangrenés. Mais, ici l'humanité intervient pour
tempérer la justice ; elle veut bien qu'on, sépare
du, corps politique, qui se régénère, ces mem-
bres qui voudraient continuer à le corrompre ;
elle veut qu'on les en, sépare, mais ne veut pas
qu'on les ampute.
» Un vainqueur faible devient cruel,, et tue
aujourd'hui l'ennemi qu'il redouterait- demain ;
plus généreux, quand il est plus fort, il par-
29
donne, et met son adversaire dans l'impossibilité
de nuire. Telle sera la politique de là France.
Elle bannira loin d'elle ceux qui conspirent contre
elle ; elle privera leurs yeux d'ut» bonheur dont
leurs yeux ne sont pas dignes ; elle reléguera ce»
mauvais citoyens sur ces plages désertes ou,
pour punition unique, mais la plus pénible pour
des Français, elle les condamnera à regretter la
France sans espoir, et à -maudire une gloire et
des prospérités qu'ils ne peuvent plus partager.
2e. Lettre de M. Fouché à M. de Condorcet,
« Il n'a fallu rien moins qu'une révolution pour
rapprocher la distance qui me sépare de tous ,
monsieur. Uni par le goût des lettres, je le suis
encore par l'admiration que m'inspirent les pro-
ductions par lesquelles votas les honorez ; mais
ce n'était point assez pour que votre appréciateur
devînt votre collègue, pour que votre disciple
devînt votre égal. Je deviens pourtant l'un et
l'autre par le choix que ma ville a fait de moi pour
l'a représenter à là Convention nationale ; je le
deviens, mais sous des rapports politiques seu-
lement , comme j'ai l'orgueil de me le croire par
le patriotisme et par mon dévoûment à la liberté.
Toutefois, ce sera encore à ce double titre que
je prendrai avis de vos sentimens, ou que je vous
soumettrai les miens.
30
» Puisqu'on a la bonté de me consulter sut-
la place que doivent dorénavant occuper les prê-
tres , et sur le sort qu'on leur doit faire, je répon-
drai franchement que l'un et l'autre doivent moins
être calculés sur leur mérite réel, que sur leur
influence de position , et plus sur le mal qu'ils
peuvent empêcher , que sur le bien qu'ils peu-
vent faire. Les esprits s'éclairent, mais lentement;
et ceux qui, par métier ou en conscience, dis-
tribuent l'erreur et en trafiquent, auront encore
long-temps un ascendant réel sur ceux qui ont
besoin de s'en nourrir. Voilà la situation respec-
tive des prêtres et des peuples : que les premiers
soient humiliés, dénués , proscrits, ils auront
bientôt trouvé , dans la protection , dans les se-
cours , dans la pitié des autres , un contre-poids,
des compensations et des vengeances. Rien,
comme on le voit, ne serait plus impolitique que
de rendre les prêtres intéressans ; et ils le de-
viendraient, s'ils étaient persécutés. Vous voyez
que je raisonne seulement dans le sens d'une
prudence étroite ; mes argumens s'étendront , se
fortifieront, si je m'élève à des considérations plus
générales.
» Sont-ils encore, peuvent-ils continuer d'être
des instrumens de dommage ou d'amélioration ?
C'est à ce point de vue seul que se borne la ques-
tion qui les concerne. Pas de doute , n'est-il pas
31
vrai, qu'elle soit résolue affirmativement. Alors
de celte solution doit émaner toute la conduite
du gouvernement à leur égard.
» Ne pouvant les vaincre, il faut les séduire;
ne pouvant les extirper, il faut s'en servir. Rien
de plus aisé que de s'emparer d'hommes qui se
croyent prédestinés aux conquêtes universelles,
et qui, dans leur condescendance momentanée ,
ne verront qu'un moyen de regagner leur ascen-
dant. Laissez même cet ascendant se rétablir^ et
commencez par profiter des ressources qu'il vous
offrira. Jadis les Jésuites pénétraient jusqu'au
trône par la chaise-percée, et le frère qui} sur
des papiers souillés, démêlait les secrets des
potentats, était regardé dans l'ordre comme un
homme important, et révéré comme un bienfai-
teur. Des moyens même analogues ne répugne-
ront jamais aux prêtres , pourvu qu'avec eux ils
arrivent jusques aux consciences , et de là au gou-
vernement domestique, qui est le premier, et
peut-être le plus solide, des pouvoirs.
» Mais, pour contre-poids à celui qu'ils ne
tarderont pas à recouvrer, opposez les lumières
même que vous obtiendrez par eux, et dévoilez
peu-à-peu les ressorts qu'ils emploient pour se
les procurer Qu'y verra-t-on ? des filles et des
épouses séduites, des pères et des maris abusés;
32
des jeunes gens, dont on exploite l'inexpérience ;
des ignorans, dont on porte sur l'erreur, sur les
vices, et quelquefois sur le crime, les faiblesses
et la crédulité. Morale négligée , ou dirigée à
contre-sens ; pratiques superstitieuses qu'on dé-
core de noms sacrés ; orgueilleux égoïsme du
clergé, qu'il appelle religion : voilà ce que l'ha-
bitude des sacristies, de la chaire, du confes-
sionnal , vous fera connaître , et c'est par cette
connaissance, devenue intime par la réitération,
que se révélera, dans toute sa noirceur oblique,
l'esprit tortueux, envahisseur et souplement
despotique, de ce clergé, qui ne sera mis enfin à
sa place que quand il sera complètement démas-
qué. Je regarde comme très-favorable l'occasion
que la révolution présente pour arriver à cet
utile résultat ; mais, si on la manque, il tour-
nera contre elle, comme déjà cela est arrivé,
livrez donc, ou, pour s'exprimer sans équivoque,
feignez de livrer aux prêtres qui l'abhorrent la
révolution que le peuple chérit : ils l'embrasse-
ront des étreintes de Caïn ; mais elle finira par
les étouffer.
» Je me résume , et je crois qu'une indulgence
réelle, une confiance mesurée, et une surveil-
lance sévère , autant que mystérieuse , musele-
ront, enchaîneront un monstre dont la vigueur
55
exaspérerait l'orgueil et l'irascibilité, et qui, ac-
coutumé à vaincre par séduction , ne peut être
vaincu qu'après avoir été séduit. » (1)
Voilà , j'espère, deux couleurs bien pronon-
cées ; mais dans celte opposition on remarquera
des nuances, qui en /diminuent l'âpreté , qui en
adoucissent le contraste. En fulminant contre les
prêtres, M. Fouché ne; veut pas/qu'on les écrase:
son tonnerre fait plus de bruit et de menaces
qu'il ne cause de dommage. En proposant de mé-
nager le clergé, il demande qu'on le surveille,
et qu'au lieu, de recevoir, sa chaîne , on lui en
prépare une. C'est ainsi qu'en effrayant il frappe
à côté, et qu'en feignant de céder, il subjugue:.;
Maintenant, qui expliquera l'instabilité de ces
principes, l'incohérence de ce système , la con-
tadiction de ces idées., les inconséquences de
ces mesures? Qui? Les variations continuelles
du thermomètre,politique , instrument que di-
rigea peut-être parfois M. Fouché ,., niais par le-
quel, bien plus fréquemment encore, il fut gou-
(1) Il est à remarquer que cette théorie a merveilleuse-
ment été réduite à l'usuel sous la police de Fouché. Alors
il feignît de livre, la révolution aux prêtres, lesquels,
par reconnaissance , se prostituèrent, corps et biens , au
grand Bélial de l'Empire, dont ils baisèrent si dévote-
ment l'ergot, et qu'ils n'ont appelé diable que depuis
qu'il ne donne plus d'évêchés. ,
3
verné. A l'époque de sa première philippique ,
les prêtres, humbles et silencieux, attendaient en
tremblant l'arrêt du destin : il parut convenable
de les achever. Quelques mois plus tard , les
reptiles fanatiques avaient déjà rapproché leurs
tronçons, et se disposaient à relever , du milieu
des décombres, leurs, têtes humblement mena-
çantes : il sembla prudent de les ménager.
VI. M. FOUCHE CONVENTIONNEL.
Certains philosophes grecs croyaient avoir fait
une découverte merveilleuse en avançant que
l'homme est double: nous sommes parvenus beau-
coup plus loin, et l'analyse exacte de ses facultés
démontre aujourd'hui qu'il est multiple. S'éton-
nera-t-on, dès-lors, que, dans la réunion forcée de
ces qualités, il y en ait de diverses, d'opposées,
de contradictoires ? Il serait, au contraire , plus
surprenant qu'elles fussent homogènes et conci-
liables. Alors, en effet, comment expliquer nos
sentimens si versatiles et nos moeurs si variables?
Sans les justifier davantage, on lés comprend
^beaucoup mieux par la donnée que nous avons
établie. Le début de M. Fouché, dans la carriere
législative, fortifiera les démonstrations qu'on en
a déjà présentées.
Monté sur un théâtre qui avait l'Europe pour
35
spectatrice, le jeune échappé du cloître devait
ménager avec une foule de personnes différentes
des relations très-diverses ; et bien que ferme sur
certains principes, il était dans sa nature de se
montrer accommodant sur leurs conséquences.
Telle fut aussi l'origine de cette politique qui
abusa tant de fois la France et dupa toutes les
factions : elle avait hasardé ses premiers essais
dans la Convention nationale, où la multiplicité
des objets provoqua celle des moyens. Quels fu-
rent donc ceux qu'employa M! Fouché auprès
des nouveaux personnages avec lesquels il allait
se trouver en scène ?
Les livres disent que la morale doit mener le
monde; les livres le disent, et les bonnes gens
le croyent. Mais en enseignant une philosophie
plus usuelle, le Père Fouché avait appris que
ce sont les passions qui lé conduisent. C'est aussi
ce que venait de lui démontrer l'assemblée pri-
maire de Nantes. Il avait remarqué qu'elle se
composait de trois classes bien distinctes : des
marins, qui prétendaient sacrifier la terne à Nep-
tune ; des marchands, qui exigeaient que là mer
fût libre pour en faire leur esclave ; des déma-
gogues, qui voulaient que la révolution engloutît
la terre et la mer, afin de les vomir régénérées.
Notez qu'un comité directeur, établi dans la so-
ciété populaire , inspirait ces idées et donnait
3*
36
le branle à ces mouvemens. Ce ne fut ni sur les
électeurs réunis, ni sur la société rassemblée ,
■ni même sur le comité , que le candidat tenta
d'agir, mais sur chacun de ses membres isolés.
Il va sans dire qu'aux armateurs il promit la sou-
veraineté du commerce et l'indépendance de la
mer ; qu'aux négocians il assura le monopole ,
et qu'aux révolutionnaires il garantit les chances
des entreprises et les bénéfices des innovations,
Il fut nommé. Transplanté parmi de nouveaux
collègues, il fallait consoliderTeauvre de son
élévation, en donnant à sa tactique des dévelop-
pemens plus étendus, plus délicats et plus sa-
vans.
Sa maxime secrète, celle qui fut l'âme de ses
manoeuvres, fut qu'il ne fallait se faire aucun
ennemi particulier. Les adversaires publies ne
sont que les acteurs obligés d'un drame où, sans
contraste et sans opposition, l'action ne marche-
rait pas : ce sont encore des concertans, qui exé-
cutent chacun une partie différente; s'il n'y a
pas de mérite à faire la base, quel crime pour-
rait-il y avoir à faire le dessus? Mais des dé-
bats privés, une lutte individuelle, impriment
aux opinions un caractère hostile, et, comme
elles lancent des traits personnels , elles lais-
sent des blessures que l'amour-propre rend
incurables. M. Fouché était trop habile pour
37
se compromettre par de telles imprudences^
Cependant il s'agissait de joindre à une circons-
tance calculée les apparences d'un patriotisme
ardent ; il y parvint., moins en faisant pa-
rade de celui-ci, qu en ne heurtant ni les idées,
ni les sentimens, ni les goûts .de ceux, qu'il vou-
lait subjuguer. Nous disons subjuguer et non pas
conquérir. : on conquiert par la violence., on
emporte de haute lutte ; qui veut subjuguer,
prend ses moyens, moins dans lui-même que
dans ses adversaires ; s'ils n'avaient pas, de fai-
blesses, ils seraient invincibles. Mais comment
résister aux surprises de la séduction , quand le
séducteur parle votre langage, sent comme vous
sentez, et que son esprit comme son coeur font-
écho avec votre coeur et avec votre esprit ? J'ai
connu nombre de gens qui, menés par M. Fou-
ché , se reprochaient de le gouverner un peu trop
à leur fantaisie..
Ce qui n'était qu'un sentiment vague pour l'as-
semblée nationale réunie, ce qu'elle n'éprouvait
même que comme une perception confuse, de-
venait plus distinct, plus appréciable, dans les
comités. Sous prétexte que la tribune n'était que
la saillie de. la roche Tarpéïenne , et qu'il ayait
l'organe trop faible pour parler au grand air,.
M. Fouché se contenta de manoeuvrer dans les
comités. Il s'était fait député consultant. Là, par
38
je ne sais quelle magie, sans être de l'avis de
tout le monde , il ne froissait celui de personne.
C'est peut-être qu'au lieu de heurter la passion ,
ce qui est souvent dangereux , il biaisait avec le
caractère, ce qui est toujours prudent, et sur-
tout transigeait avec les préjugés , ce qui est par-
fois indispensable. C'est peut-être aussi ( et cela
serait beaucoup plus honorable ) que, aban-
donnant aux arguties les opinions et les con-
séquences, il rémontait aux causes et aux prin-
cipes , sur lesquels ordinairement on est bientôt
d'accord. Les dissidences ne sont que des vanités
mal traitées, et l'art des discussions est de les
ménager. Voilà pourquoi, du moment où ap-
paraît un principe, tous lés amours-propres
font retraite et que la vérité peut parler. Si ce
fut là l'un des secrets de M. Fouché, il honore
son âme autant que son adresse; mais ne fût-il
parvenu qu'à rendre les passions silencieuses à
leurs propres cris, il mériterait encore beau-
coup d'éloges. Après l'homme puissant, qui les
entraîne, en les rendant les instrumens des
siennes, c'est encore un espoir très-remarquable
que celui qui les endort et profile de leur en-
gourdissement, comme le premier eût employé
leur activité.
Cette observation ne pouvait pas échapper à
Condorcet, qui, depuis long-temps, honorait le
39
professeur de l'Oratoire de sa correspondance
philosophique, et avec lequel celui-ci, devenu
son collègue, forma une liaison plus intime.
Ceux qui, au défaut de la profondeur de Tacite tJ
ne peuvent déceler leurs inquiétudes explora-
trices que par des conjectures, ont prétendu que-
ce commerce avec un illustre n'était qu'un voile
pour méditer et pour cacher des excès; c'est
qu'ils ignorent, ces faux pénétrans, que de ces
deux célèbres conventionnels, lé plus modéré,
ou plutôt le seul modéré, fut Fouché. Condorcet,
philosophe compact, comme saint Dominique;
était catholique, fut presque aussi fanatique-et
non moins fougueux. C'était, sans contredit, un
géomètre de la seconde portée, un digne suc-
cesseur de d'Aîembert, à cette époque où une
ordonnance ministérielle n'était pas un brevet
d'académicien; c'était, en outre, un littérateur
estimable, quoiqu'un peu sec, et très-peu pé-
dant, quoique fort instruit- Mais, Dieu lui par-
donne , c'était un politique austère, un homme
d'état roide, un législateur dur commeDracon.
Je me hâte d'ajouter que cette dureté n'était
qu'un amas de principes recuits (qu'on me passe
cette bizarrerie). Gomme homme privé, nul ne
fut plus philantrope, plus humain , ami plus
solide, meilleur époux (j'en appelle à la femme
célèbre qui, continue son illustration) ; nul, pour
4o
parler le langage des sacristies, ne fit plus de
charités; et nul, pour parler celui des clubs,
ne voulait davantage le bien du peuple. Hélas !
le peuple, pour lequel il voulait tout tenter, le
vit proscrit par des monstres d'ignorance et de
cruauté ; et les rois , que le républicain Condor-
cet n'aimait pas : les nobles , dont il conspuait
le bas orgueil ; les prêtres, qu'il avait tant de
fois dépouillés de leur soutane dé tartuffe, tous
ces honnêtes gens tressaillirent et se crurent
vengés. J'en ai vu plus d'un, soit dit en pas-
sant, ne pas trop s'indigner au souvenir de
Marat et des soixante mille têtes que ce méde-
cin de M. le comte d'Artois demanda un beau
matin; mais au nom de Condorcet, j'ai vu les
mêmes figures rougir de fureur et pâlir de ven?
geance ; j'ai vu ces deux nuances se succéder
dix fois eu dix secondes sous l'épidémie aristo-
cratique, qu'électrisait , plus que la pile vol-
taïque, le contact imprévu du livre intitulé:
Esquisse des progrès de l'esprit humain ; j'ai vu
enfin le doux sourire de la béatitude épanouir
des fronts étroits de Saint-Sulpice, ou ranimer
des lèvres fanées du faubourg Saint-Germain , à
cette consolante idée, « que le premier philoso-
phe de l'Europe, le secrétaire de l'Académie
des Sciences, le correspondant d'EuIer et le
continuateur de Fontenelle , était mort de faim,
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ou empoisonné, dans un cachot du Bourg-la-
Reine où l'avait justement atteint la proscrip-
tion dirigée par la Providence, sous les traits
de Robespierre, contre les Girondins. »
Puisque le nom de Condorcet m'a amené à
l'accoler à ceux de ces illustres martyrs de nos
démences révolutionnaires, il me prend envie de
raconter, en l'abrégeant, la conversation qui ter-
mina certain dîner donné par M. Fouché et chez
lui, et par lequel il avait pour objet de tenter
un rapprochement entre la montagne mugissante
et le marais déjà proscrit. On n'a pas oublié la
valeur et le motif de ces dénominations que le
démon et la discorde avaient imposées à deux
grandes fractions de l'Assemblée dans un bap-
tême de sang, dont M. Pitt, à Toulon, et
Marat, aux Cordeliers, furent les dispensateurs.
J'étais bien jeune alors, ou plutôt encore enfant;
j'accompagnais, à ce dîner, un député de mon
département, lequel se montra, durant tout le
repas, ce qu'il semblait être à l'Assemblée, pru-
demment muet. Toutefois, comme il n'était pas
sourd, il écrivit, en rentrant chez lui, l'entre-
tien auquel je suppose qu'il avait consenti parla
pensée, quoiqu'il n'y eût pas concouru par l'ex-
pression ; et c'est cet entretien que je retrouve
après cinq lustres accomplis, et dont j'émonde
un peu la prolixité.
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VII. LE DÎNER CONVENTIONNÉE^
FOUCHÉ.
Messieurs, si nous continuons à parler tous-
à-la-fois , nous ne pourrons nous comprendre,,
ni même nous entendre.
ROBESPIERRE.
Nous entendre ! avec des opinions si contraires,,
c'est impossible.
SAINT- JU ST.
Le miel de leur éloquence empoisonne le ma-
rais ; mais c'est un somnifère qui engourdit la
France.
G U A D E T, vivement.
Vous ne l'engourdissez pas , vous qui la ren-
dez furieuse en l'enivrant du sang de ses meil-
leurs citoyens !
BARRÈRE, avec douceur, élégance et sang-froid.
L'arbre démocratique ne peut croître qu'ar-
rosé du sang des aristocrates.
VERGNIAUD
Robespierre est fougueux, Saint-Just fana-
tique , c'est ce qui les explique et peut-être les
excuse. Mais vous, Barrère, qui pensez sans ar-
deur et parlez sans conviction, qui vous justi-
fiera ?
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BARRÈRE souriant, à part, à Vergniaud.
Le succès.
FOUCHE.
Ainsi, les principes.....
BARRÈRE.
En révolution il n'y a point de principes , il
n'y a que des circonstances et des à-propos.
ROBESPIERRE.
Il n'y a point de principes en révolution !
Pilt et Cobourg parleraient-ils autrement?... Ce
Barrère, avec son élocution peignée et ses phrases
de sophiste , flétrit tout ce qu'il touche.
SAINT-JUST.
Il veut introduire dans les vigoureuses pépi-
nières de la liberté la température parfumée des
boudoirs.
F 0 U C H E, souriant.
M. Barrère sait parler : il exploite la révolu-
tion en rhétoricien, et n'y voit que des sujets
d'amplification.
ROBESPIERRE, diamant.
Il n'y a point de principes en révolution !.....
cela même est un principe; et c'est avec lui,
comme avec une sappe, qu'on tranche, qu'on
abat tous les principes. Il n'y a point de prin-
cipes en révolution!... Ainsi, elle est livrée ,
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comme l'univers des Persans, aux bons et aux;
mauvais génies, qui se la disputent, se l'arra-
chent, s'en emparent-, et se l'approprient !
Ainsi la ruse et la violence l'exploitent alterna-
tivement !... Ainsi, balottée entre ses amis et les
adversaires , elle est prête a tomber dans ses va-
gues abîmes du hazard L... Le hazard ! cinquante
ans de travaux préparatoires seraient donc vains !
Voltaire, Helvétius, Diderot., Raynal(i), que
ne brisiez-vous vos plumes , ou plutôt que ne les
trempiez-vous dans les parfums.des courtisanes
pour en tracer de lâches madrigaux!.... Celui
qui, par des madrigaux , effémine la tribune de
la liberté , applaudirait aux vôtres } car il. ap—
plaudit à l'absence des principes.
BARRERE,
Je n'applaudis nullement à l'absence des prin-
cipes ; en rappelant la force des circonstances efc
ïa puissance de l'à-propos, je constate cette ab-
sence et je la déplore ; elle existe indépendant*-
ment de ma volonté et contre mon intention,
mais enfin elle existe. Les plus éloquentes invec-
(1) Il est à remarquer que Robespierre n'invoque pas
Rousseau, dont, en effet, les doctrines, pleines d'huma-
nité, condamnent les abominations de ce sanguinaire
tyran , quoique d'ailleurs celles des philosophes dont s&:,
touche souille les noms soient bien loin de le justifier.
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tives n'effacent point un fait buriné par l'his-
toire.
F OU C HÉ.
N'y aurait-il aucun moyen de donner un dé-
menti à celui-ci?
CONDORCET.
Une vérité, disait Fontenelle, n'appartient
pas à celui qui la trouve , mais à celui qui la
nomme. L'absence des principes est constatée,
et les écarts des conséquences deviennent
chaque jour plus dangereux. Pour refréner leur ,
fougue , il faut rétablir l'autorité des principes;
et pour la rétablir , il faut convenir de ceux-ci.
Ils sont en petit nombre, mais féconds. Nous
pouvons les reconnaître par une analyse courte,
quoiqu'exacte.
GUADET.
Démontrez , M. de Gondorcet, vous avez le
compas à la main (1).
(1) Chacun des personnages qui-figurent dans cette
-controverse y montre un échantillon de son caractère
agacé par la contradiction. Guadet était railleur ; Ver-
gniaud , calme et majestueux; Barrèré , élégant et léger;
Fouché , fin, rusé, observateur et conciliant; Condor-
cet, un peu pédant, entêté, fort exact; Robespierre ,
emporté, acrimonieux , violent, et comme l'a dit le
Poëme de l' Ange des Prisons, « exhalant la bile et
» aspirant le sang. »
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CONDORCET.
L'objet de la révolution est connu , c'est l'éga-
lité proportionnelle de bénéfices , puisqu'il y a
égalité proportionnelle de mises à l'association.
Le moyen continu est le vote de la contribution,
la surveillance de la levée de la contribution , le
contrôle de la dépense de la contribution. Les
voies\ prochaines qui conduisent à ce moyen sont
de deux sortes : législation régulière ou consti-
tutionnelle , coups d'état politiques ou violences
révolutionnaires. Voilà la théorie de notre révo-
lution ; c'est le résumé des trois années qui vien^
lient de s'écouler.
FOUCHÉ.
La première question est de savoir si l'on re-
garde la révolution comme finie, et, si elle l'est,
quelles institutions il faut substituer à celles
qu'elle a détruites ; ou, si elle ne l'est pas
ROBESPIERRE.
Elle ne l'est pas.
BÀRRÈRE.
Elle ne l'est pas, et la question que nous en
faisons en est la preuve.
VERGNIAUD.
Elle ne l'est pas ; mais puisque nous en dou-
tons , elle peut l'être.
Presque tous.
Sans doute, sans doute. Il ne s'agit que d'a-
adopter les moyens.
FOUCHÉ.
Que l'assemblée se les réserve, ou qu'elle les
confie au peuple, voilà le défilé où nous sommes
serres.
ROBESPIERRE.
Je change un seul mot à ce précepte : Que
l'Assemblée indique les moyens , qu'elle les di-
rige même, mais qu'elle en confie l'application,
au peuple.
Vous- voulez donc un Deux Septembre gé-
néral ?
SAINT-JUST, froidement.
Pourquoi pas ? Quand le malade est déses-
péré , il faut saigner jusqu'au blanc.
BARRERE.
Saint-Just, On vous surnommera le Sangrado
de la révolution.
SAINT-JUST.
Ce qui est un peu plus estimable que d'en
être appelé l' Arlequin.
FOUCHE.
Allons, allons, point de personnalités, pas