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Mayeux l'indépendant, homme politique, diabolique, épigrammatique, drôlatique et prophétique, appelant les hommes du jour par leurs noms, suivi d'une Revue critique sur diverses positions de la vie, et de quelques pages sur l'événement du 2 décembre, par M. Bastide, ...

De
127 pages
Ledoyen (Paris). 1852. In-12, VI-126 p..
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L'INDÉPENDANT,
Homme Politique, Diabolique,Epigrammatique,
Drolatique et Prophétique;
APPELANT LES HOMMES DU JOUR PAR LEURS NOMS.
SUIVI
D'UNE REVUE CRITIQUE SUR DIVERSES POSITIONS DE LA VIE,
ET DE QUELQUES PAGES SUR L'ÉTENEMENT DU 2 DÉCEMBRE.
AUTEUR DE LA MOSAÏQUE POETIQUE.
L'utopisle n'a foi qu'en son mauvais génie,
Se rit de tout, mais craint l'arme de l'ironie.
Prix. 1 fr, 25 cent
PARIS,
LEDOYEN, LIBRAIRE, PALAIS NATIONAL,
GALEEIB D'ORLÉANS, 51.
L'INDÉPENDANT.
NANCY, — Imp. de HINZELIN et Comp
MAYEUX
L'INDÉPENDANT,
Homme Politique, Dicboliqne, Epigrammatique,
Drolatique et Prophétique;
APPELANT LES HOMMES DU JOUR PAR LEURS NOMS.
SUIVI
D'UNE REVUE CRITIQUE SUR DIVERSES POSITIONS DE LA VIE.
ET DE QUELQUES PAGES SUR L'ÉVÉNEMENT DU 2 DÉCEMBRE.
AUTEUR DE LA MOSAÏQUE POETIQUE.
L'ntopiste n'a foi qu'en son maurais génie,
Se rit de tout, mais craint l'arme de l'ironie.
Prix 1fr. 25 cent.
PARIS,
LEDOYEN, LIBRAIRE, PALAIS NATIONAL,
GALERIE D'ORLÉANS, 51.
AVANT-PROPOS.
Tout le monde sait que MAYEUX est un personnage
fantastique, d'un naturel mordant et malin, qui de-
puis longtemps possède son brevet d'originalité. Après
la révolution de 1850, ce second Asmodée, armé
du fouet de la satire, a joué un rôle tout à la fois
spirituel et divertissant. Je conçois, avant qu'on me
le dise , qu'il y a de ma part témérité à faire revi-
vre ce type de l'esprit, esprit transformé en un lan-
gage, pour ne pas dire argot, qui a son expression
particulière, devenue technique, sa phrase originale
et toujours épicée. Si dans ce genre je n'ai pas
réussi au gré des exigeants, qu'ils me le pardonnent;
pour le sujet que j'avais à traiter, ce personnage,
au franc parler, m'était absolument nécessaire. A
lui seul il appartenait de stigmatiser les utopistes et
Ses démagogues. Républicain modéré, Mayeux,
VI
comme homme politique, tient le langage le plus sé-
rieux, le plus élevé ; comme philosophe , je crois lui
avoir fait dire, sans cynisme, de bien bonnes cho-
ses, et proclamer d'excellents préceptes. Si, dans son
rôle politique , il va jusqu'à devenir amoureux d'une
jeune personne appartenant à la haute aristocratie,
c'est pour trouver occasion de raisonner sur les con-
ditions humaines, les distinctions sociales , et arriver
au principe du nivellement complet des hommes,
que je ne distingue que par l'honneur et le mérite.
Si, à la fin de mon sujet, j'abandonne MAYEUX au
naturel qui le caractérise, j'ai cru cela nécessaire
pour qu'il fût toujours lui.
MAYEUX
L'INDÉPENDANT.
Nous appelâmes la populace à délibérer
au milieu des rues ; alors sortirent de
leurs repaires, tous ces rois demi
nus, salis et abrutis par l'indigence,
enlaidis et mutilés par leurs travaux,
n'ayant, pour toute vertu, que l'inso-
lence de la misère et l'orgueil des
haillons.... (Chateaubriand.)
PREMIÈRE PARTIE.
Dieu a voulu que, sur cette terre, je fusse tout à la
fois laid et difforme; il m'a fait bossu, et je dois avouer
que cette disgracieuse protubérance m'a déjà valu bien
des railleries. Heureusement, la nature n'a pas été com-
plètement marâtre envers moi ; non ; elle m'a doté d'une
assez belle intelligence, me donnant droit d'avoir quel-
ques prétentions à l'esprit, avantage qui me rend capa-
ble de me venger des quolibets lancés contre moi, et
même de renchérir sur les mauvais plaisants, qui trop
souvent se les permettent. J'ai d'ailleurs le caractère
gai, entreprenant, quand il le faut, corbleu ! Je tranche
du sérieux; je ne suis pas non plus étranger au genre
fashionable, et vais même jusqu'à me donner le mérite
d'être un des plus aimables adorateurs du beau sexe.
Dans certaines classes de la société, malgré mes gran-
des jambes en forme d'échalas, mon torse ridicule, m'es
longs bras, mon cou rentré dans mes volumineuses
épaules , ma tète carrée, mon large front et ma figure
à museau de singe; malgré, dis-je, ce monstrueux assem-
blage , je n'en fais pas moins merveille auprès de quel-
ques jeunes Hébés, plus ou moins équivoques, vérita-
bles sirènes qui vous entraînent, et auxquelles il est
difficile de résister, surtout lorsqu'on est, comme moi,
doué d'une nature ardente et colorée du reflet des
passions; passions qui disposent le coeur à s'aventurer
dans le vaste champ de l'intrigue, Océan le plus tem-
pétueux du monde; enfin, je suis un coureur de bou-
doirs, de salons, de chambrettes et de frais bosquets,
laissant partout des traces amoureuses. 0 femmes trop
séduisantes! femmes avides de conquêtes, qui ne vous
lassez pas d'irriter nos désirs ; vous me faites l'effet de
ces anges déchus, descendus sur cette terre pour la
perdition de notre âme.... et pourtant, nom d'un nom!
comme un profond scélérat, je vous adore!...
Lors de ma première jeunesse, des personnes ayant
— 9 —
une propension à la contrariété, m'ont, par leurs in-
cessantes agaceries, rendu si méchant, qu'aujourd'hui
je suis naturellement moqueur : aussi sur tout ce que
l'on me fait, sur tout ce que l'on me dit, j'affecte
un sourire ironique; et puis, mon arc est toujours
tendu , toujours prêt à lancer un trait, et quand j'at-
teins mon antagoniste, je me dis en sautillant et en me
frottant les mains : Dieu de Dieu! quel bonheur!...
Et je m'applaudis en secret.
Mais laissons là ma ridicule image,
Mon esprit et mes travers,
Qu'ils soient voilés d'un nuage;
Ne songeons qu'à nos revers.
La politique, en ces temps nous déborde,
Sa marche, hélas ! fait frémir,
Car plus d'une vile horde
Dans l'ombre trame et veut tout envahir....
En effet, les évènemens sont graves, ils méritent
d'être suivis avec une attention sérieuse. Nom d'un
tonnerre! ce que c'est que le monde..... il est d'une
mobilité, d'une inconstance à ne pouvoir compter sur
rien. La stabilité des choses humaines a fait son temps,
elle n'est plus de ce siècle; et moi, qui parle en véri-
table Aristarque, je n'en suis pas moins un misérable,
aussi fautif qu'un autre.
Sous le gouvernement paternel de l'illustre Louis-
Philippe, par esprit de controverse, je me suis fait
homme politique; je me trouvais envahi par toutes sor-
tes d'idées grandes et généreuses; j'étais, nom de Dieu!
2*
— 10 —
un enragé libéral ; je voulais, pour le bien de l'humanité,
beaucoup plus que je n'aurais dû raisonnablement exi-
ger; nom d'une pipe! je tenais surtout avec insistance
à la réforme électorale ; c'était mon cheval de bataille ;
mes convictions me persuadaient qu'en conférant aux
capacités le droit d'élire, nos institutions en général y
auraient beaucoup gagné; cela nous aurait amenés à
voir nos libertés publiques s'agrandir, au point de briser
jusqu'aux invisibles réseaux dont nous sommes mysté-
rieusement enlacés; maudits liens, nous tenant dans
une sujétion abusive et souvent tracassière. Enfin,
j'aime, dans le monde moral comme dans le inonde poli-
tique, d'avoir mon large : oui, nom d'un nom! il me
faut les coudées franches.
AIR : A genoux, etc.
Quoiqu'avorton de la nature,
Je n'en ai pas moins un grand coeur;
Je dis que le joug fait injure,
Atteint l'âme et froisse l'honneur.
Pourquoi nous enlacer d'entraves?
Nous sommes tous bons citoyens,
La France est la terre des braves :
Aux braves, point d'impurs liens.
Aussi, ventrebleu! lorsqu'il s'est agi de conspirer
et surtout, bachiquement parlant, d'organiser des ban-
quets monstres, pour faire de chaleureuses manifesta-
tions, chacun, mille bombes! trouvait en l'illustre
Mayeux, l'homme capable! l'homme qui, dans les fu-
mées d'un repas, à un franc par tête, était un vrai
diable! Oui, nom d'un tonnerre! je ne me possédais
— 11 —
plus ! j'y allais avec toute l'énergie de mon âme et la
force de mes poumons; j'agitais! j'agitais! je hurlais
enfin pour volcaniser toutes les tètes, et provoquer une
explosion qui forçât nos puissantes Excellences, très-
raides alors, de céder aux clameurs de la multitude.
Faisant trêve d'amour-propre, j'avoue que j'étais con-
tent de moi-même ; je me supposais un homme impor-
tant ! pyramidal ! et me redressais comme un tambour
major ; non cependant sans rougir de mes deux mons-
trueuses bosses, que j'aurais bien voulu voir s'aplatir
pour ajouter quelques pieds à ma taille de Pygmée.
En ce moment de crise, le gouvernement, de plus en
plus rétrograde, tint ferme; il prit même des mesures
sévères pour empêcher les patriotes de s'assembler, et
poussa la rudesse jusqu'à employer les moyens coërci-
tifs, afin de comprimer l'élan révolutionnaire. De ces
rigueurs inquisitoriales résulta l'émeute, qui prit un
tel développement et devint si menaçante, que soudain
le cratère vomit ses brûlantes laves, au point qu'en un
instant, tonnerre de Dieu! toutes nos institutions furent
renversées, le trône croula : puis le lion populaire, fier
de sa conquête, se proclama souverain et déploya l'éten-
dard de la liberté, au cri retentissant de vive la Répu-
blique! En ce moment, nom d'un nom! comme
j'avais poussé à la roue plus que personne, je pensais
qu'en récompense on aurait au moins donné mon nom
à quelques étoiles, pour faire de moi une constellation;
mais non, ventre-saint-gris! je fus considéré comme le
commun des citoyens ; tandis que des intrigants, des
hommes de tribune, qui s'étaient tenus à l'écart de la
— 12 —
moindre éclaboussure, reçurent des couronnes civiques :
En voilà-t'il de la générosité!...
Dans cette spontanéité de sentimens, chacun fut
saisi, frappé de stupeur, et crut devoir prudemment se
ranger sous la nouvelle bannière, non cependant sans
craindre quelques ferments de guerre civile que faisaient
redouter les factions orléanistes, henriquinquistes et
bonapartistes, travaillant, disait-on, dans l'ombre. Lors
de cette révolution naissante, commencèrent les satur-
nales d'un peuple malheureux et remuant, espérant
beaucoup dans les reviremens de fortune. En effet, cha-
cun conçoit qu'il n'y a pas de tempête sans ravages plus
ou moins attristants; les privilégiés monarchiques, dans
une panique complète, gémissaient en secret, tandis
que les disgraciés, ceux de cette époque qui espéraient
des avantages dans le désordre des convulsions politi-
ques, se réjouissaient de leur affranchissement, et
criaient à tue-tête : Vive la Liberté!...
Il est à remarquer que, dans le fort de cette orageuse
révolution, les hommes d'ordre ont tout fait pour réta-
blir le calme. Du reste, moi, tout en regrettant le
passé, qui m'avait semblé prospère, entraîné par le
torrent, nom de Dieu! je devins soudainement un ré-
publicain déterminé; je me parai avec un certain or-
gueil de la cocarde d'ordonnance et de tout ce qui cons-
titue la buffleterie nécessaire au garde national; enfin,
sous le harnais, sacré nom d'un nom ! j'avais l'air d'un
chat botté, d'un méchant singe, mais d'une fierté crâne!
je me supposais, comme Pallas, sorti tout armé du cer-
veau de Jupiter.
— 13 —
Quoiqu'il en fût, ce système de gouvernement me
souriait : par l'optique de l'espoir, je le voyais comme
un prestige, un mirage des plus fantastiques; aussi
déclamai-je avec un certain bonheur, la stance d'une
ode ayant pour titre : Trinité Républicaine, sortie de
la plume d'un nouveau poète, auteur de la Mosaïque
Poétique, qui définissait on ne peut mieux les trois ver-
tus qui constituent et sont l'essence de notre Républi-
que. Les voici en substance :
La Liberté, grandit , élève l'âme!
Sous son drapeau, brille un essaim de preux ;
L'Egalité, nous flatte et nous enflamme,
Nivèle tout, sous le dôme des cieux;
Fraternité! c'est la vertu suprême,
Qui prouve à tous, même à l'homme puissant,
Que la houlette et le fier diadème,
Sont enfants d'Eve, et nés du même sang.
Cette idée d'égalité entre tous me flattait beaucoup :
il est vrai que mon coeur palpitant, toujours dans la
saison des amours, y était quelque peu intéressé. L'a-
mour, dit un aphorisme, ne se commande pas : chez
moi, naturellement fougueux et sensible, il était arrivé
à son paroxisme; oui, nom de Dieu! j'avais un pen-
chant irrésistible pour une jeune beauté appartenant à
la haute aristocratie, si dédaigneuse et si difficilement
abordable ; bel ange ! que j'avais eu occasion de voir
quelquefois dans une société où j'étais accueilli. Soit,
malédiction ! que je fusse pour elle un objet de curiosité,
pu que par un de ses caprices j'eusse le bonheur de lui
plaire, toujours est-il que je fixais souvent ses regards,
— 14 —
regards si doux, si magnétiques, qu'ils allumaient en
moi des feux dévorants : j'étais en combustion! je sen-
tais mon coeur comme prêt à s'incendier; enfin la sainte
Égalité faisait naître en moi l'espoir d'élever mes pré-
tentions jusqu'à elle; je me berçais de cette chatouil-
leuse illusion, au risque, dans ma première démarche,
d'avoir à subir une désespérante défaite dont je n'au-
rais pu me consoler, nature ingrate ! qu'en l'attribuant
à mon originale conformation, qui, toute ridicule qu'elle
est, n'a cependant jamais empêché les sentimens.
Maintenant que nous sommes en république, sys-
tème qui prescrit rigoureusement l'Égalité pour tous,
sous le saint niveau de la loi; puisse ce charmant ré-
gime, par le dieu Cupidon, favoriser le succès de mon
amour !... Enfin aujourd'hui, sous le ciel de notre belle
France, il n'est plus de ligne de démarcation parmi
l'espèce humaine; non, il n'est plus de vilain; nous
sommes tous enfants d'Eve, et religieusement parlant,
frères en Jésus-Christ ; c'est chose proclamée dans les
saintes Écritures; j'ajoute encore que, suivant notre
constitution, nous sommes tous peuple, égaux en droit,
et il y aurait crime de lèse-République, si par le temps
qui court on se permettait des distinctions : avis, Dieu
de Dieu! à mon futur beau-père, contre lequel je vais
démoniaquement intriguer pour que l'autorité supé-
rieure l'oblige à lacérer ses poudreux parchemins.
Dans cet état de choses, que l'on doit à des temps né-
fastes, à un déluge de calamités, à un affreux cataclysme,
il arrive souvent, au moment où l'éclair brille, où l'o-
rage gronde, lorsque les balles sifflent de toutes parts
— 15 —
et menacent la société, que ces grands promoteurs,
lâches Brutus, dont aucun, pour sauver la patrie, n'au-
rait le courage de se précipiter dans le gouffre, comme
l'a fait l'immortel Curtius; il arrive souvent, dis-je,
que ces pitoyables trembleurs, pour éviter le danger,
cherchent un abri sous le boisseau; et puis, quand le
calme renaît, qu'aucun accident n'est plus à craindre,
ils sortent en vainqueurs, ridiculement ornés de couron-
nes civiques, et, en Lycurgues improvisés, vont trôner
à l'Hôtel-de-Ville , aux fins de délibérer sur les res-
sources du gouvernement ; sur les moyens à prendre
pour bien le consolider, le conduire à bon port Et,
malédiction! disons-le, à la honte de l'humanité, au
risque de faire monter le rouge au visage de quelques soi-
disant valeureux démocrates, j'affirme, foi de Mayeux,
que cela s'est ainsi réalisé dans la révolution qui vient
d'éclater, et à laquelle j'ai participé en franc plébéien.
Il est bon de faire remarquer ici que quelques-uns
de ces méchants gouvernants, très-préoccupés de leur
position financière , abjurant tout sentiment de délica-
tesse , ont consacré leurs veilles à étudier clandestine-
ment l'art magique de la prestidigitation, pour opérer
des tours de main et faire de belles curées, sur ce que
l'on appelle, tudieu ! la manne du trésor ou les picail-
lons de l'Etat: ensuite, le jeu fini, chez eux le clinquant
s'est changé en or, et pour réparer la brèche, les voilà,
en histrions, en habiles acrobates, suant sang et eau, se
donnant mille soins pour équilibrer, mettre à flot le
vaisseau de l'État près de sombrer, résultat, qu'ils n'ont
pu obtenir qu'à l'aide de garnissaires, de recors, et
— 16 —
cela, en contraignant les contribuables à faire le sacri-
fice de leur dernier écu, sans quoi, disaient-ils, il faut
s'attendre au naufrage, qui ouvrira un affreux abîme,
dans lequel viendra s'engloutir la fortune publique. En
résumé, ces jongleurs n'ayant pu réussir à puiser dans
la bourse des riches, en essayant l'emprunt forcé, les
taxes somptuaires, l'impôt progressif, finirent par se
décider à pressurer la classe malheureuse.
C'est ainsi qu'on obtint les quarante centimes,
Dont les pauvres surtout furent longtemps victimes.
Par le temps qui court, en philosophe ami de l'ordre,
n'est-il pas permis de s'écrier : ô fragilité des choses de
ce monde, où tout n'est que fumée!... Et, miséricorde!
c'est pourtant le malheureux peuple, trop souvent re-
muant et disposé à l'émeute, qui seul a osé abattre le
colosse monarchique, qui seul, sous la bannière de la
licence et de l'anarchie, n'a pas craint de braver les
périls, d'affronter les dangers, au risque de perdre bras
et jambes; qui enfin s'est donné en holocauste pour
faire la fortune de quelques audacieux, meneurs impi-
toyables, esclaves sous tous les régimes d'une ambi-
tion démesurée. Et lui, ventre bleu! qu'a-t-il gagné
dans cette convulsive révolution? Rien que je sache,...
le fatal destin est toujours là pour le condamner à traî-
ner sa douloureuse existence, à gagner son pain par ses
sueurs, sans cesser d'être en butte à mille besoins,
mille privations.... Ah! pauvre peuple! trop souvent on
t'abuse ! on t'égare ! on te trompe ! et, palsangaine ! ce
— 17 —
sera toujours comme cela ; n'as-tu pas vu à l'oeuvre les
hommes de ta couleur ?
N'as-tu pas vu tes créatures,
Tenant le timon de l'Etat?
Tu te disais : elles sont pures
Et sauront remplir leur mandat;
Elles iront selon nos vues ;
Ça nous vaudra la poule au pot ;
Nous leur dresserons des statues....
Arrête ici, peuple idiot!
Pour toi que t'ont valu leurs oeuvres?
De ton état es-tu sorti?
Non , leurs hypocrites manoeuvres,
A faire des milords seules ont abouti.
Oui, destin fatal ! je répète encore le refrain de cette
spirituelle chanson, qui finit par ces mots : " Et ce
sera toujours comme cela. »
Quel exemple pour l'avenir!.... Aussi, jarni-Dieu!
au risque de figurer dans les inutilités, suis-je bien
décidé à profiter de ces terribles enseignements. Oui,
je jure par Satan que l'on ne me verra jamais plus
m'épuiser en discours, m'ériger en héros, en foudre
de guerre, pour amener, ainsi que j'y ai participé, une
république, la pire de toutes, 1848, et qui a donné lieu
à tant de dilapidations, à tant d'abus, sans compter les
menaces d'une foule de tribuns, coiffés de l'informe
chapeau pointu, aux yeux flamboyants, aux lèvres
ombragées, voulant imposer à tous, et surtout mettre
les fortunes en coupe réglée. Désormais je ne prendrai
parti dans les mouvements révolutionnaires que, lors-
qu'à la suite des événements, je reconnaîtrai la bonne
— 18 —
direction des choses, que je verrai un but qui tendra à
tourner au profit de tous. Il est cependant vrai, nom
de Dieu ! que la République serait le plus beau des gou-
vernements , si l'on avait le bon esprit de se pénétrer
des principes qui devraient en être l'essence.
Le célèbre Montesquieu, auteur de l'Esprit des Lois,
a dit : « La vertu doit essentiellement être le mobile
d'un gouvernement républicain. Rousseau, dans son
Contrat social, a pensé de même. Virgile , dans ses
immortelles OEuvres, parlant de la chute de la répu-
blique Romaine, a dit : " lorsque Rome eut cessé d'être
» vertueuse, des richesses immenses s'y accumulèrent
» et la corrompirent; des ministres, souillés de tous
» les crimes, y exerçaient leur affreuse domination et
» l'abandonnèrent enfin aux barbares. »
Voilà, saprédieu! des autorités dans lesquelles on
devrait avoir confiance ; quant à moi, qui ne désire que
le bonheur de mon pays,
Qui voudrais, nom d'un nom ! comme le bon Henri,
Que chacun en ce monde eût son modeste abri,
Et que maître chez soi, maudissant l'égoïsme,
Aucun ne redoutât l'infâme communisme,
c'est donc pour la République de l'ordre et de la
paix que je voudrais mériter mon brevet de civisme;
que je voudrais, mille bombes ! quand nous l'aurons
dans toute son intégrité, consacrer mon bras, mettre
ma tête à l'enjeu pour la défendre comme un lion,
contre les factieux, et cela, nom de Dieu! avec un
désintéressement complet. Quant à la République d'au-
jourd'hui, 1848, infailliblement on y apportera de gran-
— 19 —
des modifications : sinon, désirons qu'elle échoue, afin
que nous n'ayons pas à souffrir de ses mauvaises suites.
Il est fort heureusement prouvé que les utopistes, dans
des vues ambitieuses , l'affaiblissent tous les jours, et,
bientôt agonisante, ou plutôt atteinte du râle de la
mort, elle finira par tomber sous les coups de ces in-
sensés, qui, pour ne pas la rendre praticable , seront
peut-être cause que nous nous trouverons encore une
fois perdus dans le dédale de l'incertitude et le gouffre
fangeux de l'anarchie, aussi disons et répétons :
Démagogue infernal, misérable anarchiste,
Par toi la République a l'aspect le plus triste.
Peuple, il faut que je te dise encore une chose,
afin de te dessiller les yeux, s'il est possible : il est
positif que dans les faits politiques de ce bas monde
tu vois aussi noir qu'un aveugle ; or donc, sache que
ces hommes intelligents, presque tous échappés des
prisons pour délits ou crimes d'État, voulant sortir de
leur vie obscure, ont besoin d'avoir recours aux masses
égarées et soudoyées; oui, tonnerre de Dieu! ils ne
peuvent recruter nombre de satellites que parmi la pau-
vre plèbe, celle la plus déguenillée, à laquelle, comme
je le l'ai déjà dit, ils promettent le plus beau paradis
sur terre, sous le soleil vivifiant du socialisme et du
communisme :
Leur disant en flatteurs : vous serez souverains !
Vous pourrez commander aux plus puissants humains....
Tu sens, peuple, qu'alors, la plus vile canaille,
Met à l'enjeu sa tête et livre la bataille....
— 20 —
Enfin, mordieu! il peut arriver que, dans le combat,
la moitié des tiens se faisant sabrer et canarder, tu
l'emportes encore sur les hommes d'ordre , et qu'alors
comme toujours, la victoire élève au pinacle ceux qui
sont restés honteusement sous le boisseau, les mêmes qui
t'auront poussé en avant ; puis en hypocrites Macaires,
venant à trôner, il résulte que, dans leur position, sou-
vent très-équivoque, ils ne peuvent accorder ce qu'ils
ont promis en hâbleurs, en vrais fanfarons, se trouvant
presque aussitôt circonvenus, dominés, enfin sous l'in-
fluence des Grands du pays, et plus encore sous celle
des puissances étrangères, ces derniers procédant par
la menace.
Lors, par mille moyens, ils sont tenus en bride ;
Peuple, en ce cas, comprends que l'argent seul les guide :
De ce rôle s'en suit la fortune pour eux ;
La misère ou la mort devient le lot des gueux....
0 Mayeux ! Mayeux ! effréné libéral, dans quel dia-
ble de piège es-tu venu tomber! Que je m'en veux d'a-
voir combattu pour la réforme ; plût à Dieu qu'en ce
moment j'eusse appartenu à la famille des Molluques :
alors je n'aurais pas songé à m'ériger en fils de Mars ;
j'ai étourdiment marché contre mes principes, attendu,
nom d'un nom ! que l'ordre a toujours été l'objet de
mon désir, a constamment régné dans l'abîme de mes
pensées. Eh! palsembleu ! n'eût-il pas mieux valu, en
joli coeur, en vrai céladon, voltiger de belle en belle,
de conquête en conquête, enfin épuiser tous les délices
de la vie, qui auparavant étaient ton apanage, plutôt
— 21 —
que de te rendre complice d'un crime d'Etat, qui laisse
ton pays en proie à une foule de systèmes extravagants
et généralement subversifs.
Dans l'état des choses, sous le point de vue d'un
avenir meilleur, je déclare que je me mettrai en mille
pour arriver, nom d'un nom ! à une république de sé-
curité, honnête et non agressive. Décidément, ainsi
qu'un géant, je combattrai, avec toute l'énergie de mon
âme, ces philosophes politiques, aujourd'hui engagés
dans une voie pleine d'écueils; philosophes visant folle-
ment à une rénovation sociale, auxquels on a donné la
qualification de MYSTAGOGUES , de THÉOPOMPES , de TAU-
MATURGES , et qui ne se lassent pas de faire une guerre
acharnée à ceux qui ne pensent pas comme eux. Mille
nom d'un tonnerre! nul doute que ces insensés, nou-
veaux Erostrates, promèneraient volontiers leurs tor-
ches incendiaires au sein de la patrie pour arriver à
l'immortalité. Arrière ces malencontreux utopistes !
arrière ces théoriciens obscurs, qui flattent les passions
brutales de la populace, qui remuent les masses, les
galvanisent, et par là même agitent le monde entier!
Ils ne sont, ces furieux démagogues, que les chefs
suprêmes de ces hommes toujours turbulents, vraie
chair à canon, qu'on appelle multitude, et qu'on dit être
l'écume de tous les pays du monde.
Décidément, par goût pour l'Égalité, la Fraternité,
et plein d'espoir d'arriver à l'heureux dénouement de
mes chastes amours, devenus l'aliment de ma vie, et
sans lesquelles, Dieu de Dieu! je sécherais sur pied ; en
fier Brutus, je vais résolument m'ériger en apologiste,
— 22 —
en défenseur de la République, mais d'une République
comme je la conçois, c'est-à-dire, fondée sur des prin-
cipes de vertu, non équivoques, bien compris , où la
philantropie, le désintéressement, l'abnégation, enfin
l'amour de tous les devoirs seront consacrés, et no-
tamment ceux qui exigent le respect pour les personnes,
pour la propriété et la religion; de même que la sou-
mission au pouvoir et l'obligation pour tous les citoyens,
de vivre à jamais dans une parfaite harmonie.
Tout pour l'humanité, pour l'amour et la gloire,
De Mayeux voilà le penchant,
Stigmatiser le faux, flageller le méchant,
C'est là le beau do mon histoire ;
Ah ! va-t'on trouver l'oeuvre utile et méritoire?
Quoiqu'il en soit, disposé à profiter de toutes les cir-
constances pour donner preuve de patriotisme, en |bon
citoyen, je vais, nom d'une pipe! me mettre en mille
afin de noblement remplir ma mission; oui, dans ces
malheureuses conjonctures, bien résolu à combattre
les mauvaises passions , en chevalier vengeur des oppri-
més, moi, Mayeux, à la triste structure, mais plein
d'âme pour les grandes choses, je vais, ventrebleu!
prendre à tâche d'incomber fortement sur ces républi-
cains féroces , aux conceptions extravagantes, qui ne
cessent d'avoir l'injure et l'outrage à la bouche ; de pour-
suivre ces socialistes pur sang , qui cherchent à orga-
niser une croisade pour renverser les bonnes doctrines,
propager l'immoralité, l'irréligion , et enfin nous rame-
ner au régime des instincts sauvages, aux habitudes ,
aux moeurs des anciens Spartiates, monde presque
— 25 —
antédiluvien, dont le stoïcisme fou est passé en pro-
verbe. Pour cela, je vais mettre en scène l'athéiste
Proudhon, le cynique de ce siècle, qui, effrontément,
a osé porter la profanation jusque sur l'arche sainte.
Mille bombes! je me permets de lui demander de quel
droit il vient, en perturbateur, nous empoisonner de ses
théories aussi chimériques qu'impraticables ? Ne sait-il
pas que le petit nombre de ses partisans, la plupart
aveugles ou végétant dans une ignorance crasse , tous
sans industrie et sans fortune, ne sont autres que des
hommes irréligieux, mal famés , ennemis du travail,
résidu infect des carrefours, qui, par leur honteuse pa-
resse et leur dépravation, sont devenus la lèpre de la
société ? Il est donc peu honorable pour ce philosophe
apocalyptique, ce mystagogue vaporeux, de se consti-
tuer le chef d'une pareille horde.
Dieu ! la démagogie ! la démagogie ! que de mal elle
nous a fait et nous fera encore ! quel démon infernal que
le partisan fou de ce système ; entendez-le plutôt dans
son cri anarchique :
Le démagogue ardent ne souffre point d'entraves,
L'ordre et la paix, dit-il, sont faits pour les esclaves.
La noble indépendance empreinte dans nos coeurs,
Nourrit le feu sacré qui convient à nos moeurs,
Nous donne ces élans et ces teintes sauvages
Qu'il faut à l'homme fort, précurseur des orages,
A l'homme qui voudrait voir briser sous ses yeux,
Les sceptres de la terre et le pouvoir des cieux.
A bas sceaux et blazons, féaux et grands cortèges ;
A bas litres, grandeurs! à bas les privilèges!
A bas croix et cordons, riches et gros rentiers;
A bas les rois de l'or ! à bas les loups cerviers !...
Que la propriété désormais n'appartienne
Qu'au rude travailleur! qu'à la gent plébéienne!
Et que l'efféminé, qui craint le durillon,
Puisse, s'il veut sa part, ouvrir le dur sillon.
Qu'il éprouve la vie et sache ce qu'on souffre ,
Quand on est confondu dans cet immense gouffre
Où pêle-mêle on voit d'indignes parias,
Obligés par la faim d'utiliser leurs bras....
La loi, le fisc, le droit, ne sont plus de notre ère,
La Liberté sans frein doit planer sur la terre,
Et celui qui sur nous voudrait régner en roi,
Qu'il tremble à mon aspect et recule d'effroi !
Nouveau Catilina, je mettrai tout en flamme
Il brisera ma vie, ou bien j'aurai son âme!....
Et, Dieu de Dieu! le démagogue s'exaspère, même
contre les choses qui n'existent plus que pour mémoire
et qui ne sont propres qu'à être mises en légende; mais
comprenez ceci, hommes de paix et d'ordre, voyez de
quelle désorganisation nous sommes menacés : à bas la
loi! si ce n'est pourtant celle de l'audacieux démago-
gue qu'il faudra toujours subir; à bas le droit! si ce
n'est pourtant celui du plus fort, auquel il faudra tou-
jours se soumettre ; à bas le fisc ! quant à celui-ci, il
deviendra en effet inutile, s'il n'y a plus d'autorité pour
protéger le faible; à bas tout ce qui tient à la paix, à
l'ordre!.... Ces deux mots sont réellement un non-sens
pour celui qui intervertit tout; par un tel langage n'est-
ce pas vouloir nous ramener au commencement du
monde, alors que la société était à son berceau, à son
b à ba de la civilisation? Ah! misérables révolutionnai-
res, audacieux chefs de parti, qui voudriez vous par-
tager la terre, en faire votre proie, et tous en particulier,
— 25 —
devenir autant de Denys, tyrans de Syracuse; entendez
cette voix tonnante qui vibre partout :
A bas les factieux, que le ciel les confonde !
Cri de la Liberté, qui veut la paix du monde.
Puisque j'en suis sur la démagogie, parlons de ces
hommes qui se sont fait un nom dans la dernière catas-
trophe dont nous avons à gémir ; qu'il me soit permis
de tracer succintement l'histoire de ceux classés dans les
plus remarquables; et d'ailleurs, moi, Mayeux, le type
de la justice, partout reconnu par mon infaillibilité, en
faisant ce travail, j'entre dans le domaine de la critique
et nage dans mon élément. On va m'objecter que je
m'engage dans une voie pleine d'écueils, qu'il est un
proverbe nous enseignant que toutes les vérités ne sont
pas bonnes à dire, et qu'alors il serait prudent de s'y
conformer : j'avoue cela, mais, nom d'une pipe! je ne
suis que l'écho de bien des bouches, de bien des jour-
naux, et même du parlement; enfin, je fais de l'his-
toire contemporaine, et je trouve mon excuse en cette
petite pièce de poésie prise dans le second volume,
page 285, de la Mosaïque poétique. La voici :
Toutes les vérités ne doivent pas se dire,
C'est un ancien proverbe accrédité partout;
Si la maxime est bonne, à quoi sert la satire,
Qui blâme avec raison ce que proscrit le goût;
Qui vise sans cesse à détruire
Tant de travers sujets à nuire?...
Osons combattre les abus ;
Oui, ne laissons jamais le vice
Se faire un bonheur, un délice
2
— 26 —
D'échapper aux yeux d'un argus.
Et pourquoi donc ne pas faire la guerre,
Aux esprits vains, à la fragilité?
La faute est grande, alors qne l'on tolère
Tout ce qui tend à l'immoralité !
Chacun conviendra que c'est cela. Oui, nom d'un
Dieu! il ne faut pas craindre de divulguer le mal qui
existe ; il faut enfin se dévouer pour la cause publique.
DEUXIÈME PARTIE.
L'AREOPAGE.
Un jour, sacrebleu! dans une grande réunion que
j'avais l'honneur de présider, chacun des assistants était
à déblatérer contre les bourreaux de la République. On
vint à parler des originales excentricités de nombre
d'entr'eux. L'un de nous, se laissant aller à son animad-
version, se permit cette épigramme contre celui que
— 28 —
j'ai cru devoir signaler, et dont je n'ai fait que tracer
le portrait en silhouette ; la voici :
Connaissez-vous ce fou, qui croit avoir le don
De pouvoir transformer, selon son gré, le monde ?
Qui, niant l'Éternel, nous dit dans sa faconde :
Dieu n'est plus le moteur de la machine ronde.
Ce fou n'est autre que Proudhon.
Outre sa philosophie irréligieuse, n'ose-t-il pas encore
professer des principes qui mettent en question la for-
tune privée? n'ose-t-il pas ébranler les positions faites ,
et allumer dans l'esprit des masses toutes les convoi-
tises ?
Oui, la propriété, nous dit-il, est un vol:
La terre est la mère nature
Qui doit à tous la nourriture;
Ainsi l'a proclamé l'empereur du Mongol !
Et pourquoi donc, dans notre belle France,
Tant de mortels ont pour eux sous la main
Mille fois plus qu'il faut à l'existence,
Quand des infortunés souvent souffrent la faim ?
L'Éternel veut, que son vaste domaine,
Revienne à tous avec égalité,
Qu'aucun mortel ne soit mis à la chaîne
Et qu'en cet univers règne la liberté !...
Voilà les perfides théories du citoyen Proudhon, au
moyen desquelles il rend le peuple victime de tous les
prestiges de l'esprit humain ; pour cela, il efface d'un
trait de plume les droits acquis , formant les liens des
sociétés ; il nous jette dans un pêle-mêle plein de dé-
sordre. Enfin, il supprime la propriété, il abroge le
— 29 —
catholicisme , la justice, la police , l'administration et
l'armée ; se fait l'apologiste des vauriens et des cagnards,
qu'il soulève contre les hommes laborieux, amis de
l'ordre et de la paix.
Haro sur cet écrivain
L'ennemi du genre humain.
Bravo ! bravo ! s'écria spontanément l'assistance;
celui-ci est suffisamment stigmatisé, vite un coup de
griffe à un autre !
Un des Aréopagistes.
Ne serait-il pas à propos de commencer par le chef
de l'État ?
Mayeux, avec gravité.
Messieurs, puisque nous voici érigés en juges, sié-
geant ex professa, en plein tribunal, et que sur moi
personnellement pèse le fardeau de la présidence, ayant
à coeur, sacrebleu ! de remplir honorablement ma mis-
sion , de justifier la bonne opinion conçue en faveur
de celui que vous avez cru digne de vos suffrages,
que vous surnommez l'Aristide de la République, titre
glorieux, qui m'oblige à me tenir dans les célestes ré-
gions de la pureté évangélique; je me permets de vous
faire observer qu'il faut que nous soyons tous à cheval
sur les principes de la justice et de l'équité; surtout, mes-
sieurs, faisons que nos diverses accusations, quelque
graves qu'elles soient, faisons, dis-je, qu'elles sortent de
nos consciences, et que sans préventions, aigreur ni
récriminations, nous attaquions nos rudes antagonistes,
— 30 —
de manière à ne pas laisser inaperçu le moindre vice ;
oui, morbleu! il faut les mettre à nu, les dépouiller,
les disséquer, enfin les tâter dans leurs fibres les plus
délicates comme les plus racornies, et dans ce sévère
examen du coeur, ne pas craindre, mille bombes! de leur
appliquer le stigmate de la réprobation, si leurs actes ou
leurs tendances y donnent lieu : voilà, Messieurs, notre
difficile tâche.
Pour en finir, car je ne veux pas comme l'Intimé,
vous faire bailler par un discours prolixe, boursoufflé
et sans fin: dites-moi, quel est celui de vous, Messieurs,
qui voudrait épiloguer le chef de l'État? Enfin ,
De Cavaignac, quel est donc le péché?
Un vieux barbon répond ex abrupto.
Ce franc guerrier n'a jamais trébuché ;
Républicain dans la force du terme,
II a détruit l'anarchie en son germe ;
Mais il eût dû, pour le bonheur de tous,
Ne point vouloir qu'on fléchît les genoux
Devant ces chefs qui tous ont un système,
Rêvasseurs creux méritant l'anathcme.
C'est ma foi vrai, s'écria un des aréopagistes : si le
chef de la république se fût montré sévère contre les
utopistes, s'il n'eût pas permis que l'on développât des
théories subversives de l'ordre, peut-être que les folles
productions de ces philosophes, si connus par leurs dé-
vergondages, n'eussent pas été lancées dans le domaine
public, et le scepticisme irréligieux ne se fût pas ré-
pandu partout. Avouons pourtant qu'en temps de liberté,
— 31 —
comprimer la pensée, c'est faire acte de tyrannie ; c'est,
disons le mot, de l'anti-républicanisme; et d'ailleurs,
n'avons-nous pas en vénération l'auteur de la Mosaïque
poétique; n'oublions pas qu'il a dit, dans le Député
comme il devrait être :
Faites qu'en tous les temps l'énergique pensée,
Soit libre en son essor et jamais éclipsée ;
C'est une arme à tuer l'abus, ce ver rongeur,
Gangrène des États dont il atteint le coeur.
Le Président.
Sacrebleu! ces principes sont beaux...., Enfin, dans
tout cela, il y a de quoi se torturer l'esprit?.. Tâchons,
généreux confrères, de rester dans le domaine des
axiomes, c'est avec cette arme qu'il faut confondre nos
rudes adversaires ; car, mille noms de Dieu ! nous devons
nous attendre à être souvent aux prises avec des grivois
qui auront des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour
ne point entendre; ceux-là, leur but n'est autre que
de vouloir nous tenir dans un état permanent de révo-
lution: cela est-il généreux, hommes atroces, impla-
cables ennemis du genre humain?... Enfin, Messieurs,
voilà qui est bien pour le chef de l'État, et le président
de l'Assemblée, est-ce un homme sans tache?
Non, répliqua un jeune néophite, qui depuis ses
débuts dans la carrière de la robe, se voit en perspec-
tive revêtu de la glorieuse simarre.
Le Président.
Eh bien, attaquez-le dans sa partie vulnérable.
— 32 —
Quant au fameux Marast, devenu président,
On peut bien lui donner un léger coup de dent;
On disait son langage assez parlementaire,
Mais avec la Montagne il était solidaire ;
Et tout en paraissant vouloir la paix pour tous,
Il laissait de la gauche allumer le courroux,
Quand la droite cherchait par de bonnes mesures,
A déjouer l'émeute, à faire des captures.
C'est cela! très-bien caractérisé!
Le Président.
Quel est celui contre lequel nous allons dresser nos
batteries?
Aussitôt Pierre Leroux, le théologien incompris, fut
mis sur la sellette. Jamais on n'a vu un montagnard de
l'école néo-socialiste, plus métaphysicien que ce chef
illuminé, aujourd'hui élevé au titre de pontife; illuminé
faisant consister son bonheur à jeter en pâture ses pro-
blêmes philosophiques, que les esprits les plus sagaces
s'efforcent, mais vainement, à comprendre. Son langage
nuageux et parabolique, rappelle les prédestinés d'au-
trefois, en contact avec les esprits de l'air. Mais cher-
cher l'inconnu des questions qu'il pose, c'est perdre
son temps, comme ceux qui travaillent à la découverte
de la pierre philosophale. Après avoir passé en revue,
épilogue et versé le fiel de la satire sur les incohérentes
et somnifères productions de ce penseur cabalistique,
tant sur le socialisme que sur le circulus et la triade,
ramas impurs de doctrines aussi absurdes qu'impies;
un malin surgit et s'écria, contre ce vaniteux sectaire,
ce pédant phraséologiste :
— 53 —
Où donc faut-il placer ce saint
Grand amateur de la Triade?
Un Philosophe à la bouche envenimée répondit :
A Bicêtre, où l'homme est atteint
D'un mal affreux qui le dégrade.
Soudain, un tonnerre d'applaudissements se fit en-
tendre et chacun s'écria : parfait! à merveille!...
Le Président.
Allons, Messieurs, ne laissons pas tarir les sources
de l'imagination, vite à un autre !
Louis Blanc, grand régénérateur du travail fut mis
sur le tapis. On reconnut en celui-ci un utopiste ef-
fronté, éprouvant un bonheur inoui à s'ériger en ré-
formateur, pour le seul plaisir de se faire un nom;
philosophiquement parlant, on arrive à la célébrité, à
la gloire par toute sorte de moyens; souvent on s'enivre
des plus inattendues défaites, des chutes les plus mal-
heureuses : c'est le cas dans lequel s'est trouvé Louis
Blanc, cet enfant terrible! aussi aurait-il été heureux
de figurer dans la classe des martyrologes. Remontant
au moment où il s'érigeait en sauveur de la France, on
peut dire de lui :
Organisateur du travail,
L'artiste usé, le prolétaire,
Était son peuple, son bétail,
Qu'il bridait du haut de sa chaire.
Ce monde captivé, de vains discours nourri,
Souvent le ventre creux, n'ayant ni sou, ni maille,
Bientôt méditait la bataille,
En lion rugissait : l'émeute était son cri !
2*
— 34 —
Aussitôt, comme un trait électrique, ce féroce hur-
lement vibrait partout et occasionait aux gouvernants
timorés un frémissement convulsif à les faire trembler
de tous leurs membres.... Soudain
Les ateliers nationaux,
Sont imaginés au plus vite ;
L'État ouvre de grands travaux,
Mais le travailleur; les évite.
Pour contenir ce peuple, au sein du grand bercail,
L'orateur Louis Blanc, brodait un beau système,
Le communisme était son thème,
Pilote, il s'emparait du puissant gouvernail!...
Nous disons le communisme, quoique ce fût le socia-
lisme son père, celui-ci, dans sa dégénération, se trans-
formant en l'autre. Enfin, Louis Blanc s'était donc
érigé en chef réformateur, et dans sa haute position on
le voyait aussi tremblant que Damoclès, quoique sou-
tenu par l'espérance de s'attacher nombre d'adeptes
pleins de zèle et d'amour; aussi employait-il tous les
leviers possibles pour ébranler les consciences et faire
des prosélytes Mais, ô déception! les partisans du
système de ce socialiste obscur se sont réduits à ceux
qui ont eu une foi aveugle en ses mystères Ses
quelques adeptes, sans songer que ce démocrate n'était
qu'un trembleur, l'ont souvent, bien malgré lui, fait
marcher à la tête des insurgés, et attendu que comme
moi, chétif Mayeux, il appartenait à la race des nains,
ils l'ont quelquefois ridiculement juché sur les épaules
d'un vigoureux hercule, pour qu'à son aise, il pût stra-
tégiquement diriger sa troupe ameutée; enfin, dans ses
— 35 —
prédications, trop souvent incendiaires, il a eu fort à
faire pour soutenir son rôle, qui, morbleu! lui valut
tout à la fois bien des tribulations et des déceptions.
Par surcroît de malheur, nombre de ceux engagés sous
son drapeau sont devenus ses détracteurs, parce que,
trop abondant, il se laissait aller quelquefois dans ses
écarts d'esprit, à des idées erronées et compromettan-
tes : enfin,
Un instant il a cru, dans ses prévisions,
Qu'on lui décernerait la palme du martyre,
Mais malheureusement ses divagations,
N'ont fait connaître en lui qu'une tête en délire.
A ces paroles, soudain plusieurs trépignements appro-
batifs se firent entendre, puis plusieurs des interlocu-
teurs s'écrièrent à la fois : puisque nous sommes si bien
en veine, continuons.
Que penser de Cabet, grand prêtre communiste?
Un des Aréopagistes, guilleret dans ses formes, répon-
dit, ab irato :
Celui-ci, vieux renard, est un rude anarchiste !
Qui tend à s'éclipser, quand ses nombreux élus,
De lui, par leur fortune, auront fait un Crésus.
Parfait! parfait! La vie équivoque de ce grand comé-
dien rend la prévention juste; et d'ailleurs, en suppo-
sant qu'il n'en soit point ainsi, n'a-t-il pas visé à la sé-
duction par le beau idéal de son Icarie, Eldorado
réservé à ses disciples, qu'il leur faisait voir en mirage ;
— 36 —
enfin , le temps nous apprendra ce qu'il en sera de ses
rêves creux. Avis à ses adeptes; puissent-ils s'arrêter
sur l'horoscope de cet homme de plume, si fécond en
billevesées.
Le Président.
Et du diabolique Considérant, qu'allons-nous en
dire?
Un vieux Grognard à grandes moustaches répondit :
Quant à Considérant, publiciste effronté,
Des sombres ventres-creux, il est l'enfant gâté.
Émule de Proudhon, il frappe d'anathême,
Les tribuns rejetant son bizarre système ;
L'oracle des pendards, des fous et des niais,
Il leur prédit des temps qui ne viendront jamais.
Et voilà comme on berce d'illusions une nuée d'igno-
rants, de paresseux, le plus souvent vivant de rapine,
sous le prétexte qn'ils ont une part dans tout, et cela
par suite du funeste principe que la propriété est un
vol. Ensuite , il ne faut pas oublier de dire que Consi-
dérant est un socialiste incarné.
Ajoutons sans fard,
Qu'en savant de l'art
Il a rêvé le phalanstère,
Dont il s'est déclaré le dieu ;
Là, partout, brille sa lumière,
Tout marche et va selon son voeu !
Très-bien ! très-bien ! arrivons à son acolyte.
Le Président.
Oui, on parle d'un certain Lagrange, enragé politi-
— 57 —
tique, mais imprégné de principes de socialisme, qui,
dit-on, dégénèrent en communisme. Ce misérable,
l'abrégé de Considérant, dans son caravansérail, au
milieu de nombreux néophites, s'épuise en prédica-
tions pour accréditer son système fou, tendant à briser
le nerf commercial, seul élément de la fortune publi-
que; enfin, comme le grand-pontife qui le précède, il
veut absolument tuer la poule aux oeufs d'or. Est-il
quelqu'un parmi vous, qui soit disposé à le sangler
comme il faut,
— Moi, répondit un bon vivant à la trogne rubi-
conde ,
— Eh bien! parlez, monsieur.
Lagrange veut le phalanstère,
Pandémonium de misère,
Il veut l'association ;
L'infâme capital sans renta
Et l'industrie indifférente ,
Pour l'or en circulation.,,
Il veut encor le libre échange,
Les trafics de toute façon.
Veut enfin qu'on vive et qu'on mange,
Tous pêle-mêle à l'unisson.
Un Aréopagiste.
C'est singulier que, par lui même, Lagrange veuille
quelque chose, je ne le croyais capable que d'imiter ses
dieux fétiches.
Le Président.
Tudieu! c'est une singulière vie que celle tracée par
ce démagogue; dans ce cas, nom d'un nom! il est
dangereux de se marier; et votre serviteur, qui, malgré
— 38 —
ses difformités, vise à se donner une aimable compa-
gne!.... une fois engagé dans les liens de l'hyménée,
pauvre Mayeux ! tu es sûr d'apporter une femme à la
communauté; et moi, qui suis naturellement jaloux !
ne vais-je pas toujours craindre, mille diables ! que ma
douce moitié ne me fasse des traits? vous sentez, nom
d'une pipe! que je serai comme un Saint Laurent, sur
le gril, lorsque ma belle aura franchi le pas de la porte,
Dieu de Dieu! que de tribulations je me prépare! Fi
d'un pareil système! il est odieux pour nos moeurs!
heureusement que ses partisans ne triompheront pas.
Triple-vinaigre! repoussons, Messieurs, ces principes
destructeurs de la société, tenons à une république
morale, et que chacun, d'une voix de stentor, s'écrie :
A bas les novateurs, à bas tous ces féroces,
Combattons à l'envi leurs systèmes atroces.
Les Aréopagistes.
Bravo! bravo! à bas les novateurs!
Le Président.
Et Caussidière, ce satané préfet de police, celui qui
faisait de l'ordre avec le désordre, n'a-t-il rien sur la
conscience ? Quel est celui de vous, corbleu ! qui vou-
drait se charger de distiller poétiquement son venin
contre cette excentrique autorité ?
— Moi, s'écria un bon gros père à la figure bouf-
fie, et taillé en vrai Cicéron.
Le Président.
Eh bien ! que dites-vous de ce héros émérite ?
— 59 —
— Mais je ne puis dire que ce que tout le monde
sait et pense,
Ce factieux préfet de la police,
Se signalait en habile mangeur;
On se souvient que dans son exercice,
Pour les dîners il était plein de coeur ;
Jusqu'aux laïs venaient trôner à table,
Et pendant les libations ,
Plus d'un voleur, plus d'un coupable,
Faisaient leurs expéditions.
C'est ma foi bien vrai! s'écrièrent spontanément les
partisans de l'ordre ; aussi pendant sa gestion, avons-
nous toujours été dans des transes terribles : et puis,
lorsqu'on est venu à régler avec les agents de cette ad-
ministration , les inspecteurs de la comptabilité, passa-
blement indulgents, et ayant par cela même les man-
ches larges, sont restés stupéfaits, ébahis, ont reculé
d'épouvante devant l'énorme somme figurant au chapi-
tre des dépenses voluptuaires et culinaires :
Ils se disaient entr'eux : Mille gargantuas
N'auraient pas absorbé plus de vins, plus de plats.
Historique! bravo ! bravo !
Le Président.
C'est fort drôle! tant il est vrai que les positions font
les hommes.... Voilà cependant de vieux républicains,
ennemis jurés du luxe, qui affectaient une austérité ri-
gide; eh bien! nom de Dieu! de Spartiates aux pommes
de terre et aux harengs saurs qu'ils étaient, les voilà
— 40 —
tout-à-coup devenus des Lueullus du premier ordre,
aux magnifiques splendeurs... Belle transformation!...
fiez-vous aux hommes.... Enfin, nom d'un tonnerre!
dans ce véritable cénacle, certains clubistes enragés ,
les célébrités de la prison, trouvant du matin au soir,
sur un ton fastueux, table ouverte, venaient se con-
forter, donner du jeu à leurs poumons, pour déclamer
avec énergie dans les assemblées démagogiques leurs
folles élucubrations, qui, quelquefois ne tendaient à
rien moins qu'à organiser des jacqueries, comme celle
du XIVe siècle, dans le but d'arriver à un nivellement
complet. Il était seulement fâcheux, pour ces insatiables
appétits, d'être sujets à de terribles maux de dents,
qu'ils gagnaient en se laissant aller à une brûlante effer-
vescence, afin de galvaniser les masses avides d'émo-
tions républicaines, 'et cela, souvent au milieu de
l'intempérie la moins supportable ; nom de Dieu! heu-
reusement pour eux qu'un célèbre chimiste, pendant
ces dîners, était toujours là, consacré à leur service,
artiste leur disant avec un bien vif intérêt :
Thomas, Flocon, Miot, Blanqui, Barbes, Piat,
Pour vos fragiles dents, voici de l'opiat.
Précaution qui n'était pas mauvaise
Pour bien broyer et mâcher plus à l'aise.
Parfait ! parfait !
Pendant ces dîners monstres, eh! oui, monstres, car
il les fallait copieux pour rassasier ceux qui, dans l'in-
discipline et sous le régime de la geôle, avaient tant
pâti Pendant ces dîners, dis-je, on s'occupait sou-
_ 41 _
vent de la curée des places. Nombre de ces démago-
gues, à la taille grêle, à la figure amaigrie, au teint
hâve, étiolé, depuis peu de jours prenant en pleine
canicule des forces au soleil, astre bienfaisant, dont
ils avaient été .si longtemps privés sous les verroux ,
et qu'au moment de leur triomphe, parés de l'habit
brodé et pailleté, ils savouraient avec tant de bonheur.
Eh bien ! nom d'une pipe ! ces hommes du jour, pleins
de sollicitude pour leurs camarades, étaient constam-
ment à les proposer pour candidats, comme aptes à
occuper les plus hautes fonctions; alors les démocrates
prépondérants, transformés en autant de Marius et de
Syllas , voulant connaître la moralité des récipiendaires,
disaient avec gravité :
Enfin, expliquez-vous : quels sont leurs droits, leurs titres ?
Ceux-ci répondaient :
Promoteurs de l'émeute, ils ont, dans mille épîtres,
Frappé sur le pouvoir, stigmatisé les rois,
Et surtont mérité la prison bien des fois....
Bravo ! bravo ! s'écriaient les dogues politiques, c'est
avoir agi en francs patriotes.
Nous ferons tous ces gueux, préfets ou commissaires,
Investis de pouvoirs, absolus.... arbitraires....
A merveille! à merveille ! un triple toast pour eux!
Arthur, un des plus intelligents aréopagistes, après
ce long récit de dîners monstres, le coeur navré de
tant d'anomalies, où l'on voit triompher la force bru-
tale, l'ignorance, toutes les passions enfin, s'écrie-
— 42 —
ô faiblesses humaines, combien n'avons-nous pas à gé-
mir sur vos débordements !
Le Président.
Ventrebleu ! il y a certes beaucoup à dire contre ces
républicains effrénés, grands culotteurs de pipes!
Comme toi, camarade Arthur, je souffre jusque dans
le fond de mes entrailles; j'éprouve les mêmes déchire-
ments que Promethée, lorsqu'un vautour lui arrachait
le coeur par lambeaux, et cela
De voir tous ces tribuns en bonnets de phrygie
Nous imposer des chefs proclamés dans l'orgie....
Eh ! Dieu de Dieu ! quels hommes sortait-il de cette
manufacture de la fonctionomamie policinière. On en
voyait de toutes les façons, un vrai salmis; c'étaient des
barbes fournies, des barbes incultes, les unes d'un
noir de merle, les autres d'un blanc de cigne, nombre
de poivrées, toutes plus ou moins bien peignées ; en-
suite, parmi ces féroces Marius, combien ne s'en est-il
pas trouvé qui à peine savaient écrire et bien moins- en-
core phraser ! à ceux-là , dans leur haute position et
leur incapacité, on pouvait bien appliquer avec justice
et par assimilation, ces mots de la fable : Midas, le roi
Midas, a des oreilles d'âne.
Vous tous, malins Aristarques, allez-vous laisser le
fameux Ledru-Rollin en repos ? lui, l'être prépondé-
rant, l'orgueilleux démocrate, le grand interpellateur,
l'homme qui, le 13 juin, a soulevé la dernière tempête
révolutionnaire ? qui tant de fois, en impitoyable rhé^
— 43 —
teur, s'est laissé aller aux motions les plus incendiaires;
celui enfin, comme l'a dit un savant écrivain, qui ne
voyait dans le mot autorité que le synonyme de des-
potisme, et dans celui de subordination que le vil escla-
vage; faut-il, frères, user de ménagement envers ce
véritable autocrate ?
Non, certes, répondit un Mirabeau, aux poses ora-
toires et à la figure sarcastique , la demande caractéri-
sant suffisamment les qualités de l'homme d'État, je
me tairai sur ce point, mais quant aux qualités mora-
les, voici son lot :
Ledru-Rolin n'était pas dru, dit-on,
Avant la révolution ;
Mais, après cette catastrophe,
En politique philosophe,
Son éloquence et son esprit,
Firent naître en lui l'appétit,
Et bientôt en Crésus habile,
Dans sa sphère il devint, très-cupide et fertile.
A ce trait de satire, soudain l'aréopage se laissa aller
à de frénétiques applaudissements.
Un des siégeants, à la voix éclatante, déclama :
Chacun dit qu'aujourd'hui, ce fougueux orateur,
Au milieu des goddems tranche du grand seigneur.
Si, comme les exemples le prouvent, les révolutions
sont souvent cause de bien des calamités , ce puissant
démagogue peut s'appliquer ce proverbe connu : « A
quelque chose malheur est bon. »
Sapristi ! s'écria Mayeux, oui, il a fait ses vendan-
ges.
Le Président.
Et Lamartine , qui possède à un si haut degré le
prestige de la parole, qui s'est montré si généreux, si
populaire pendant les jours néfastes des mois de février
et mai,serait-il possible, nom d'une bombe! de trouver
à mordre contre cet athlète fameux? Craindriez-vous
de voir se réaliser la morale de cette belle fable, ayant
pour titre le Serpent et la Lime ? Quel est l'audacieux
Juvénal qui oserait donner un coup de dent à cet
homme d'État ?
— Moi! s'écrie un furet aux lèvres amincies, aux
yeux pleins de feu , qui, dans maintes occasions, n'a
cessé d'aiguiser le trait, pour le lancer avec un certain
bonheur.
Le Président.
Dans ce cas, vite à l'oeuvre !
Lamartine, bon citoyen,
Pour l'argent n'est point un payen ;
Mais en politique il chevauche,
S'en va de la droite à la gauche,
Puis il devient contre l'hydre en courroux,
Le paratonnerre de tous.
Bravo ! bravo ! c'est bien cela , l'à-propos est très-
spirituel : il soulève des trépignements d'hilarité.
Un autre orateur à la tête féconde, enseveli dans ses
idées homériques, surgit !... Soudain il détourne gra-
vement une grosee mèche de cheveux , formant boudin
sur son large front, et s'écrie :
Ce grand poète est très-bien caractérisé par notre
— 45 —
honorable confrère; en effet, il a souvent apaisé l'o-
rage et conjuré la foudre; je ne crois pas non plus
qu'on puisse l'accuser d'avoir les doigts crochus : bref,
laissons-là ses éminentes qualités, qui semblent flam-
boyer sur sa noble tête comme une belle auréole; moi
je l'attaque dans ses fluctuations, qui, disons-le, ont
été par trop fréquentes ; souvent et trop souvent, il n'a
su sur quel pied danser; à la vérité, cet acrobate ha-
bile , sujet aux terre-à-terre, en se mettant en sympa-
thie avec l'émeute, a pu quelquefois arrêter l'hydre
menaçant, toujours prêt à nous faire sentir ses dents
et ses griffes; à cet égard, il mérite le titre de seconde
providence, mais cependant il faut avouer :
Qu'il eut beaucoup mieux fait de montrer pour la France
Un caractère ferme et plus d'indépendance.
C'est cela ! c'est cela ! puisse la leçon arriver à son
adresse.
Citons-en un dernier, qui de droit aurait dû briller en
tête de notre galerie d'hommes politiques, mais que
nous pouvons, sans qu'il s'en offense, très-bien faire
figurer à la queue.
Et d'Odillon Barrot, promoteur des banquets,
Que dirons-nous de lui, de sa folle conduite?
Un bon vivant à l'esprit narquois, répondit :
Il se serait lui-même étourdi de sifflets
S'il s'était cru bourreau d'un grand roi mis en fuite.
Le Président.
C'est très-vrai, s'il avait fallu quelqu'un pour proté-
ger le trône de la monarchie et en empêcher la chute, il
— 46 —
se serait transformé en cariatide pour seul le soutenir.
En effet, cet illustre orateur, homme dynastique, à
qui nous devons une opposition très-libérale pendant la
monarchie, peut aujourd'hui faire son meâ culpâ, si
la royauté a été forcée de décamper pour livrer place à
la déité citoyenne, pure dans sa véritable essence, mais
que trop souvent, surtout, dans ses débuts, on a
tâché de défigurer, en lui donnant les attributs de la
tyrannie et du despotisme; ajoutons que cette divinité,
dont je suis le sincère adorateur, n'a encore trop
souvent pour cortège qu'une foule d'ambitieux sectai-
res , qui, avec des prismes trompeurs ou par un vain
mirage, cherchent à égarer les masses, à s'attacher la
multitude dans le seul but de triompher et de porter la
perturbation partout, principalement au sein des puis-
sants financiers, des grands propriétaires, de ceux qui
sont au service ou à la solde de l'État, et enfin finir par
gouverner le monde avec une verge de fer. Hélas! 1848,
alors que les Marius prédominaient, ne nous en four-
nit-il pas l'exemple?
Illustre Barrot ! malgré la force herculéenne de vos
reins, sur lesquels nom de Dieu! vous avez trop compté,
en échouant dans votre entreprise, dans quelle diable de
galère vous avez jeté vos admirateurs? aussi nous repor-
tant aujourd'hui vers le passé, à l'époque où régnait
la sécuritédans toutes les positions, il nous est permis
de dire, sans néanmoins que vous cessiez d'avoir nos
sympathies :
Imprudent citoyen ! orateur dynastique,
Pourquoi forcer le trône à subir tant d'assauts?
_ 47 —
Tu croyais n'éveiller qu'une simple panique,
Lorsque tu nous creusais un abîme de maux.
L'Aréopage avec acclamation :
C'est cela ! c'est cela ! honneur soit rendu à notre
président pour avoir si bien parlé.
Le président Mayeux, tout glorieux de cette ova-
tion, et se soulevant comme un cul-de-jatte sur son
fauteuil académique, s'écrie :
Sacré nom d'un nom ! finissons-en sur les héros de
notre révolution, aux idées hérésiarques et anarchi-
ques, et dont les folles déclamations sont flétries par
la conscience publique. Laissons en repos les autres
renommées, quelles que soient leurs originales folies ;
à cette heure, raisonnons sur les effervescentes réu-
nions démagogiques, vrai tohu-bohu, où s'agitent pêle-
mêle tant de voraces et de ventres-creux ; lieu, nom
d'un tonnerre! d'où les féroces montagnards du haut de
leurs tréteaux, pérorent et se posent en matamores
pour professer le culte de la sédition ; assemblées si
contagieuses en fièvres chaudes, que les trois quarts des
membres, au moins, sont atteints de cette maladie, au
point que tout l'élébore des pharmacies parisiennes se-
rait insuffisant pour opérer leur guérison ; enfin, mor-
dieu! pour les caserner, il n'y a plus moyen de trouver
place dans ce vaste pandémonium, maison des fous, ou
autrement dit Bicêtre ; dans ce cas alarmant, nous
allons nous trouver obligés de conserver ces têtes folles
parmi nous, têtes qui, dans leurs hallucinations, de-
viendront peut-être, contre les bons citoyens, autant
— 48 —
d'antropophages. Dieu de Dieu! faut-il en endurer sous
cette furibonde république !
Attention, amis collègues, sur cette dernière ques-
tion.
Que dirons-nous des clubs et de leurs présidents?
Tous à la fois.
Quant à ceux-ci, cachons leurs noms, leurs turpitudes,
Il suffit de savoir qu'ils sont grinceurs de dents,
Cela fait supposer leurs moeurs , leurs habitudes ;
Et quant aux clubs, concluons entre nous.
Que dans ces lieux le mal s'infuse ,
Là, de la parole on abuse,
Les bons y sont siffles, l'on y grandit les fous.
Le Président.
Mille bombes ! c'est raisonner avec beaucoup de lo-
gique. Oui, c'est bien là, dans ces officines, ces bouges
infects, vrais capharnaums, où l'on conspire , que se
développent toutes ces mauvaises doctrines qui sèment
le désordre et l'agitation partout. Et. leurs chefs, vrais
despotes, suivis d'une meute de cannibales , n'ont-ils
pas l'effronterie de se permettre de menaçantes démons-
trations pour imposer au parlement. Si je puis m'ex-
primer ainsi, nom de Dieu ! le langage de ces force-
nés , dont les amphygouriques broderies ne sont qu'un
ramassis de lieux communs; ce langage, dis-je, est
tellement spongieux, que si on le pressurait tant soit
peu, il n'en sortirait que du sang ; dès-lors, avec des
têtes ainsi vulcanisées, qui se flattent d'avoir une ar-
mée derrière elles, fidèle à leurs ordres, pouvons-nous
raisonnablement espérer la paix ?
— 49 —
O toi, Chenier! plébéien éprouvé, qui lors de notre
première révolution fus la victime des sanguinaires dé-
magogues ; qu'il me soit aujourd'hui permis de te glo-
rifier sur ce que lu as dit de sévère et de juste, contre
ces sales clubs, où se tramaient tant de coupables pro-
jets, projets, miséricorde! qui ne tendaient à rien
moins qu'à décimer le genre humain.
Illustre citoyen ! qu'on a voulu flétrir,
Reçois de notre amour le plus brillant hommage;
Tu fus des jacobins l'héroïque martyr,
Quand la sage raison t'accordait son suffrage.
Le général Lafayette, qui dans mille ovations a été
proclamé le grand citoyen, au moment où il était à com-
battre l'ennemi sur la frontière, animé d'un saint en-
thousiasme pour le bien de son pays, sentant que le
régime de la loi s'affaiblissait tous les jours par la do-
mination, la souveraineté des clubs, et prévoyant un
sinistre avenir ; n'a-t'il pas eu le courage d'écrire à l'as-
semblée nationale ce peu de mots, qu'en avorton des
Muses j'ai eu la hardiesse de traduire en vers :
Que les clubs, où l'on voit tant d'êtres pervertis,
Soient pour l'honneur français soudain anéantis!
Sinon, bientôt le mal causé par leur furie,
D'un crêpe couvrira notre belle patrie !
Les yeux prophétiques de cet habile général, qui
alors pénétraient dans l'avenir et voyaient tant d'orages
amoncelés, ne se sont pas trompés; dans les siècles
futurs, notre première révolution présentera toujours
les plus effrayants tableaux des calamités humaines !...
— SO-
Les Aréopagistes.
Très-bien! voilà de hautes autorités qui devraient
faire réfléchir les démocrates trop avancés.
Le président Mayeux , se posant encore en orateur,
continue :
Oui, ils devraient être pénétrés d'admiration et de
respect pour ces francs et sincères républicains.
Eh quoi ! la sage expérience,
Ne pourra donc avoir sur nous
Assez de poids et d'influence
Pour nous garer des mauvais coups ?
Qui donc, miséricorde ! pourrait oublier les phases
horribles de la terreur? qui aurait pu croire que les
sanglantes exécutions, l'entassement des victimes dus-
sent servir de marche-pied pour arriver à l'ère de la
liberté et de la paix ? Ah! pour ne pas voir se renouve-
1er ces abominables actes et passer par de pareilles
épreuves, que chacun ait en mémoire ce grand fait
historique .
Quatre-vingt-treize, hélas! quand s'ouvrait pluviôse,
A de quatre-vingt-neuf souillé la noble cause,
Et si nous n'eussions eu notre neuf thermidor,
La liberté flétrie eût plus souffert encor!...
Oui, sans la mort providentielle du cruel Robes-
pierre, événement qui mit fin au régime de la terreur
et nous affranchit de la tyrannie, nous aurions conti-
nué d'être dans cette malheureuse période de compres-
sion, de deuil et d'effroi : enfin, au milieu d'affreux

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