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Mémoire au Roi pour le Sr Joseph Lesurques,... par M. J.-B. Salgues

De
243 pages
J.-G. Dentu (Paris). 1822. In-8° , 240 p., planche.
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MÉMOIRE
AU
IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE J. L. SCHERFF,
PASSAGE DU CAIRE, N°. 54
MEMOIRE
AU
POUR
LE SR. JOSEPH LESURQUES,
NÉ. A DOUAI,
N DAMMNE A MORT PAR TRIBUNAL CRIMINEL DU DEPARTEMENT
DE LA SEINE , ET EXECUTE LE 30 OCTOBRE I796 , COMME
COMPLICE DE L'ASSASSINAT DU COURRIER DE LYON.
PAR M. J. B. SALGUES.
« Les scélérats redoutent la justice ;
les lionnêtes gens craignent les juges, a
Pensées de M. le Doct. BEAUCHÊNE.
A PARIS,
Chez T. G. DENTU, Imprimeur-Libraire, rue desPelits-Augustin*,
n°. 5, et au Palais-Royal, galerie de bois;
F AYOLLE , Libraire , rue St.-Honoré , n°. 284 ;
JACQUINOT, Libraire, rue du Montblanc, n°. 24.
l822.
AU ROI.
IRE,
Une famille éplorée, dont les malheurs
sont connus, depuis vingt-cinq ans, de la
France entière, vient les mains suppliantes
déposer avec respect et confiance, au pied
de votre trône, le récit de ses inexprimables
infortunes.
Elle ne se présente point seule et abandon-
née ; ses humbles supplications ont pour appui
le voeu des deux Chambres, les suffrages
unanimes de la ville de Douai et le puis-
sant intérêt de toute la députation du dépar-
tement du Nord. Que ne peut-elle y ajouter
la haute intercession de ce Prince, dont la fin
déplorable sera pour le coeur de Votre Ma-
jesté et pour tous les Français l'objet d'une
éternelle douleur! Sire, Mgr. le Duc de BERRY
avait daigné compatir à nos maux et nous
I
promettre, auprès du trône, sa généreuse
protection. Le ciel qui nous a frappé de tant
de coups, nous a ravi encore cet auguste
soutien.
SIRE , la cause que la veuve et les enfans de
l'infortuné Lesurques viennent soumettre aux
lumières et à la justice de Votre Majesté, n'est
pas seulement celle d'une famille particulière,
c'est la cause de la société, celle de l'humanité
toute entière. Car quel est l'homme de bien
qui puisse se répondre de n'être jamais con-
fondu avec un coupable ? et si des indices
trompeurs, des témoignages erronnés ■ suf-
fisent pour conduire un innocent à la mort,
quelle est la vertu qui ne doive frémir à l'ap-
proche d'une épreuve judiciaire?
« Souvent, a dit l'immortel d'Aguesseau,
« une première impression peut décider de
« la vie et de la mort. Un amas fatal dé cir-
« constances qu'on dirait que la fortune a
« rassemblées exprès pour faire périr un mal-
« heureux, une foule de témoins muets et
« par-là plus redoutables, déposent contre
« l'innocence. Le juge se prévient, l'indigna-
« tion s'allume, et son zèle même le séduit.
« Moins juge qu'accusateur, il ne voit que ce
« qui sert à condamner, et il sacrifie aux rai-
« sonnemens de l'homme, celui qu'il aurait
( 3 )
« sauvé s'il n'avait admis que les preuves de
« la loi. Un événement imprévu fait quelque-
« fois éclater dans la suite l'innocence acca-
« blée sous le poids des conjectures, et dément
« les indices trompeurs dont la fausse lu-
« mière avait ébloui l'esprit du magistrat. La
« vérité sort du nuage de la vraisemblance;
« mais elle en sort trop tard. Le sang de l'in-
« nocent demande vengeance contre la pré-
« vention de son juge, et le magistrat est
« réduit à pleurer toute sa vie un malheur
« que son repentir ne peut réparer. »
SIRE , en lisant ces mémorables paroles,
d'un des plus illustres et des plus vertueux
magistrats de votre Royaume, on dirait que-
sa main prophétique a tracé l'histoire de
l'homme juste, qui, du fond de son tombeau,
réclame, au défaut de la vie, que rien ne sau-
rait lui rendre, l'honneur qu'une mort igno-
minieuse lui a ravi.
Dans tous les temps, chez tous les peuples,
lorsque la justice, égarée par des circons-
tances extraordinaires, s'est détournée, sans
le savoir, de la sainteté de ses voies, la puis-
sance suprême est venue au secours de l'inno-
cence opprimée ; elle a réparé l'erreur quand
elle était réparable; elle a rendu la gloire à la
( 4 )
vertu flétrie, quand toute autre consolation
lui était interdite.
SIRE, Votre Majesté a vécu au sein d'une
république dont le Sénat a donné au monde
l'exemple mémorable d'une grande et solen-
nelle expiation.
Des juges avaient eu l'irréparable malheur
de confondre le crime avec l'innocence, et de
faire périr un juste sur l'échafaud. Ce triste
événement devint l'objet d'un deuil universel,
et le Sénat s'empressa d'en consacrer la mé-
moire par des actes d'une justice éclatante.
Un noble Vénitien est frappé, la nuit, d'un
coup de poignard. L'instrument du meurtre
reste auprès du cadavre. Non loin de là de-
meure un malheureux boulanger,homme d'un
caractère difficile et violent. On le soupçonne;
on l'arrête; on trouve dans sa maison une
gaine qui s'adapte parfaitement au poignard.
Sur ce seul indice, il est condamné au dernier
supplice, et subit une mort aussi cruelle
qu'injuste.
Peu de temps après, un scélérat est saisi
pour un autre crime. Près de mourir, il pro-
clame l'innocence du malheureux boulanger;
il donne tous les détails de l'assassinat ; le
Tribunal est confondu par ces tardives lu-
mières. Quel moyen de réparer cette horrible
(5)
méprise? Le Sénat s'empresse de rendre à
l'honneur la mémoire de l'infortuné : une
messe est fondée à perpétuité pour le repos
de son ame; les juges qui l'ont condamné
prennent le deuil, et l'on inscrit dans la salle
des audiences criminelles ces mots à jamais
mémorables: Ricordate vi del poverofornaro:
Souvenez-vous du-pauvre boulanger.
Depuis ce temps, toutes les.fois que les
juges se disposaient à porter la sentence d'un
accusé, un huissier élevait sa baguette, et
leur montrant cette inscription, il leur répé-
tait : Ricordate vi del povero fornaro.
, SIRE , les annales de notre barreau ren-
ferment aussi de tristes exemples des méprises
et des erreurs de la justice. Mais jusqu'à ce
jour nulle expiation solennelle n'^n a consa-
cré le souvenir. Que dis-je? L'innocence
confondue avec le crime n'a pu souvent ob-
tenir la juste satisfaction due à la mémoire
des morts et à l'honneur des familles.
Tel est, SIRE, le sort de la veuve et des
enfans de Joseph Lesurques. Depuis vingt-
cinq ans leurs sanglots, leurs humbles récla-
mations assiègent le sanctuaire des lois, reten-
tissent dans toute la France, sans que du sein
de la justice, un seul rayon de consolation soit
encore descendu dans la tombe de la malheu-
reuse victime.
( 6)
SIRE , quelle cause plus digne d'être portée
au pied de votre trône! Le récit de tant de
malheurs pénétrera dans votre ame royale
et touchera votre coeur, ce séjour de tant de
vertus, cette source inépuisable de tant de
grâces. Que Votre Majesté daigne jeter un
regard sur l'exposé suivant. Il contient la vé-
rité; il est le fidèle résultat de l'examen reli-
gieux des actes du procès.
Le vingt-huit avril 1796 (9 floréal an IV)
on apprit à Melun que le courrier de la malle
de Lyon avait été assassiné la veille sur la
grande route, avec le postillon qui le con-
duisait, et que tous les effets dont il était
chargé avaient été pillés. Cette nouvelle,
qui parvint à Paris le même jour, y répandit
la consternation. Quels scélérats assez auda-
cieux pour oser un pareil attentat aux portes
de la capitale? La police de Paris et toutes les
autorités de la ville de Melun se mirent aussitôt
à la poursuite d'un si grand crime. Le juge de
paix de la commune voisine du lieu du délit
s'y rendit pour y dresser le procès-verbal des
faits et des circonstances. On y trouva les
corps morts du courrier et du postillon. Le
premier avait le col coupé et le corps percé
(7)
de trois coups de poignard. Le postillon y qui
paraissait s'être défendu avec beaucoup de
courage, avait une main abattue, le crâne
fendu d'un coup de sabre, le corps également
percé de trois coups mortels. Sur ce champ
de carnage était une houppelande grise, bor-
dée d'une lisière bleu foncé , un sabre cassé
et son fourreau. La lame était ensanglantée
et portait pour devise, d'un côté : l'honneur
me conduit ; de l'antre : pour le soutien de
ma patrie. Plus loin un second sabre,- une
gaîne de couteau, un éperon argenté à chai-*
nons, la note des effets remis au courrier, les
bottes fortes du postillon à quelque distance,
sur le pont de Pouilly.
Les gendarmes, requis à l'instant par les
autorités locales, parcourent les lieux voisins
pour recueillir des renseignemens.
Ils rapportent bientôt que, la. veille, on avait
vu sur la route quatre hommes à cheval, qui
paraissaient plutôt se promener que voya-
ger. Ils avaient diné à Môntgeron, chez la
dame Evrard, aubergiste; ils avaient pris
le café et avaient joué au billard chez la
dame Châtelain, limonadière. Ils slétaient
ensuite arrêtés à Lieursaint, chez le sieur
Champeaux, cabaretier, s'y étaient rafraîchis,
en étaient repartis peu après, et Tun d'eux
( 8 )
était ensuite revenu chercher son sabre qu'il
avait laissé dans l'écurie.
Le jour du départ du courrier, un individu
muni d'un passe-port, sous le nom de Laborde,
avait arrêté sa place dans la malle et était,
monté avec le courrier. Il n'avait aucun pa-
quet. On avait remarqué qu'il était vêtu d'une
houppelande bordée de peluche de laine noire.
A une heure du matin, dans la nuit du 27
au 28 avril, un officier de garde à Villeneuve-
St.-Georges, et la sentinelle, avaient vu passer
cinq hommes à cheval, suivant la route de
Paris.
Plusieurs autres témoins déposaient de la
même manière. Tous étaient d'accord sur le
nombre des quatre cavaliers vus le 27. L'au--
bergiste de Lieursaint et sa femme ajoutaient
seulement qu'après le départ de ces quatre
inconnus, deux autres cavaliers étaient des-
cendus chez eux, y avaient rafraîchi, leur
avaient demandé si la route de Melun était
sûre, et les avaient priés en même temps de
leur indiquer où était, à Melun, l'auberge de
la galère? Mais ces deux individus ne parais-
saient point faire partie de la première caval-
cade; aucun indice n'annonça depuis qu'ils
fussent revenus sur leurs pas. On avait encore
appris que des cinq hommes qui avaient repris
(9)
la route de Paris,.un d'eux avait eu beaucoup
de peine à faire passer son cheval à la poste
de Villeneuve-St.-Georges-, où il s'arrêtait
obstinément.
.. Tels furent les premiers renseignemens
que produisirent les recherches des gen-
darmes. A Paris, on n'était pas moins actif.
Les agens de la police apprirent que l'on avait
trouvé sur la place Royale, près des boule- -
vards, un cheval abandonné. On en conclut
qu'au moins un des assassins était rentré à
Paris. On redoubla de zèle, et l'on parvint
bientôt à savoir que les cinq meurtriers étaient
rentrés à Paris, entre quatre et cinq heures
du matin, par la barrière de Rambouillet;
qu'un homme avait ramené, un peu plus
tard, quatre chevaux, chez le sieur Muirpn,
rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois,
et qu'il était revenu les reprendre avec un
de ses camarades, à sept heures environ:
Quel était cet individu? où logeait-il? qu'a-
yait-il fait le 27 avril? Le sieur Muiron,
interrogé sur une partie de ces faits, mit la
police à portée de continuer ses recherches.
Elle sut que cet homme se nommait Courriol,
qu'il ne portait habituellement que le nom
d'Etienne; qu'il avait logé avant l'époque de
l'assassinat, rue du Petit-Reposoir; qu'il n'a-
( 10)
vait point couché le 27 chez lui; qu'il avait
transporté son domicile ailleurs, et qu'il vi-
vait avec une fille nommée Madelaine Brébau,
qui passait pour sa femme.
On se met aussitôt sur sa trace; on s'as-
sure que de la rue du Petit-Reposoir, Etienne
Courriol et sa maîtresse étaient allés loger
rue de la Bucherie, n°. 27, chez un sieur
Richard; qu'ils y étaient restés jusqu'au six
mai (17 floréal), et que parvenus à se pro-
curer un passe-port pour Troyes, ils en étaient
partis le lendemain; que le sieur Richard,
sa femme et un autre particulier nommé,
Bruer, les avaient accompagnés jusqu'à
Bondi ; que la voiture de poste dans laquelle
ils voyageaient, leur avait été fournie par un
sieur Bernard, juif, homme d'une conduite et
d'une réputation équivoques ; qu'ils s'étaient
ensuite détournés de la route de Troyes
pour se rendre à Château-Thierry, chez le
Sr. Golier, employé aux transports militaires.
Un agent de police se rend aussitôt à Châ-
teau-Thierry, fait arrêter Etienne Courriol
et sa femme, et le trouve nanti: i°, de i,528fr.
en espèces; 2°. de 3,680 fr. en or; 3°. de
1,142,200 fr. en assignats; 40. de 42,025 fr. en
promesses de mandats; 5°. de 7,15o fr. en
rescriptions, et d'une grande quantité de bi-
( II )
joux d'or et d'argenterie absolument neufs,
ce qui formait le cinquième à-peu-près des
objets volés au courrier. Ainsi tout annonçait
que la justice avait en son pouvoir un des
assassins; 'mais il fallait découvrir les autres.
Le sieur Golier était-il un des complices de
Courriol ? Quelle part le sieur Richard pou-
vait-il avoir eue au crime du scélérat qu'il
avait logé chez lui après l'assassinat, et qu'il
avait accompagné clans sa fuite jusqu'à Bondi?
De violens soupçons s'élevaient contre lui.
On trouva chez le sieur Golier, à Château-
Thierry, un individu qui était arrivé la veille,
qui. connaissait Courriol, et qui logeait à
Paris , comme lui, chez le sieur Richard : ce
Richard habitait une maison bourgeoise; il
ne tenait point d'hôtel garni. Tout ce qui se
rapportait à lui devenait de plus en plus sus-
pect. Le particulier trouvé à Château-Thier-
ry, chez le sieur Golier, se nommait Guesno;
il était, comme ce dernier, employé aux trans-
ports militaires à Douai. Richard était aussi
de Douai.
On ramena à Paris Courriol et sa femme,
Guesno et Golier, mais sans mettre ces der-
niers en arrestation. On fit perquisition chez
Richard ; on mit les scellés sur ses papiers et
ceux de Guesno.
( 12 )
Le magistral chargé de l'instruction de
cette affaire à Paris, était M. Daubanton,
juge de paix de la section du Pont-Neuf,
homme d'une justice aussi active que sévère.
Il interrogea les prévenus et fut si convaincu
de l'innocence des sieurs Golier et Guesno,
qu'il les renvoya l'un et l'autre, et permit
au dernier de revenir prendre ses papiers
qu'on avait compris sous le même scellé que
ceux de Richard. Le sieur Guesno s'empressa
de se rendre au bureau central de la police,
au jour indiqué. Il y arrivait avec cette séré-
nité dame que donne la paix d'une bonne
conscience.
Il avait rencontré en chemin un de ses
amis, nommé Lesurques, l'avait engagé à
l'accompagner, et ils étaient entrés l'un et
l'autre dans les bureaux de la police avec la
même confiance.
Ici va commencer une série de malheurs
inexplicables. La mauvaise fortune semblait
avoir tout prévu pour perdre un honnête ci-
toyen dont la vie était pure et sans nuage.
M. Daubanton avait ce jour-là appelé devant
lui une partie des témoins de Lieursaint et de
Montgeron. Ils étaient réunis dans l'anti-
chambre de son cabinet. Les sieurs Guesno
et Lesurques y entrent; ils attendent quelque
(i3.)
temps avant de parvenir au juge de paix. Deux
femmes de Montgeron, assises l'une auprès
de l'autre, les regardent attentivement et
imaginent qu'ils sont tous les deux du nombre
des assassins que la justice poursuit. Bientôt
elles croient les reconnaître. Elles se commu-
niquent leurs idées, se fortifient dans ces pre-
mières impressions, et demandent à parler au
juge de paix. Ces deux femmes se nommaient
Santon et Grosse-Tête. L'une était servante
chez l'aubergiste de Montgeron, l'autre ser-
vante chez la limonadière. M. Daubanton les
admet dans son cabinet. Elles lui font part
de leur prétendue découverte. Il y oppose
tout ce que la raison suggère en pareil cas à
un homme de bon sens. « Ces deux person-
« nages, s'ils étaient coupables, seraient-ils
« venus avec cette confiance se remettre
« entre ses mains? n'auraient-ils pas plutôt
« mis tous leurs soins à se soustraire aux re-
« cherches de la justice? Les scélérats, après
« un grand crime, se cachent, loin de se
« produire au grand jour. »
Cependant, pour n'avoir rien àse reprocher,
M. Daubanton fait entrer les sieurs Guesno
et Lesurques, recommande à ces deux femmes
de les bien examiner, en leur faisant observer
qu'une méprise pourrait les conduire à la
(14)
mort. Les deux servantes continuent d'assu-
rer qu'elles les reconnaissent très-bien; qu'ils
étaient du nombre de ceux qu'elles ont vus
à Montgeron. La surprise de M. Daubanton
redouble; il craint de manquer à la prudence.
Il avait entre les mains les signalemens qu'on
lui avait envoyés de Melun. Il les consulte :
deux se trouvent parfaitement applicables
aux sieurs Guesno et Lesurques ; taille, âge,
cheveux, traits de visage, tout est conforme.
Il adresse au sieur Lesurques diverses ques-
tions; il lui demande sa carte de sûreté; il n'a
que celle d'un de ses parens qui porte le même
nom que lui. On le requiert d'exhiber ses pa-
piers. On y trouve une carte de sûreté en blanc.
Alors les présomptions les plus fortes s'élèvent
contre lui. Il est arrêté. Son nom et celui du
sieur Guesno vont se trouver joints désormais
à ceux de Courriol, de Richard et des autres
prévenus. Tout prend un aspect sinistre.
Cependant Lesurques était un homme de
bien que la fortune s'apprêtait à accabler de
ses plus cruels revers. Il faut faire connaître
ici cette malheureuse victime de la fatalité.
Joseph Lesurques était né à Douai, de
parens honnêtes. Parvenu à l'adolescence, il
s'était engagé dans le régiment d'Auvergne,
y avait servi avec honneur, s'était élevé au
( 15)
grade de sergent, et avait quitté le service en
1789. C'était l'époque où la révolution offrait
une nouvelle carrière et de nouvelles espé^
rances à une jeunesse active et ambitieuse
qui aspirait à cette égalité chimérique dont
la poursuite a porté tant de troubles dans la
société. Un nouveau système de gouverne-
ment ayant renversé toutes les administra-
tions précédentes; le jeune Lesurques obtint
de l'emploi dans celle du district de sa ville
natale, et par sa bonne conduite devint en
peu de temps chef des bureaux. Il se maria,
accrut sa fortune, et par d'heureuses spécula-
tions, se vit, au bout de quelques années, à la
tête d'une fortune de dix mille francs de
rente. C'est un fait constant qu'il jouissait à
Douai de la meilleure réputation ; qu'il y était
aimé de tous ceux qui le connaissaient; qu'il
était aussi bon fils que tendre père, époux
chéri. Il aimait les arts du dessin; il se plai-
sait avec ceux qui les cultivaient. Il avait de
son excellente femme, modèle de douceur et
de vertu, trois enfans. Le désir de les bien
élever lui inspira le projet de quitter Douai
et de s'établir à Paris. Il y vint en 1795, et
logea d'abord chez un de ses parens qui por-
tait le même nom que lui. Il y recevait plu-
sieurs artistes, et notamment MM. Hilaire
( 16)
Ledru et Bodard, peintres habiles; il passait
habituellement ses matinées chez le sieur Le-
grandi, bijoutier au Palais-Royal, où se trou-
vait souvent le sieur Aldenof, autre bijoutier,
d'une probité connue, d'une réputation ho-
norable. Sa vie était celle d'un excellent
père de famille; il vivait avec se femme et
ses enfans, rentrait à dix heures du soir et
consacrait sa journée aux soins de l'amitié
et aux jouissances des arts. Après quelques
mois de séjour chez son cousin, il avait choisi
un appartement, aussi honnête que commode,
chez M. Maumet, l'un des notaires les plus
recommandables de Paris. Plusieurs ouvriers
étaient employés à le décorer. Il s'y promet-
tait des jours heureux; il n'y coucha que
deux fois.
Parmi les connaissances qu'il avait conser-
vées à Douai, une circonstance imprévue
amena à Paris le sieur Guesno, dont nous
avons parlé plus haut. Un voiturier qu'il avait
chargé d'un transport d'argenterie pour l'a-
gence monétaire, l'avait détourné, et Guesno
en était responsable. Il se mit à la poursuite
de son voleur, vint loger à Paris chez le
sieur Richard, son compatriote, et s'empressa
d'aller voir Lesurques, son ami, et de lui re-
mettre deux mille francs qu'il lui avait em-
(17)
pruntés. Il paraît constant que Guesno, tout
entier à ses affaires, ignorait complètement
les relations que Richard entretenait avec
des gens mal famés 3 qu'il le regardait comme
un honnête homme, et ne se doutait nulle-
ment qu'en logeant chez lui, il pouvait com-
promettre son honneur et son repos. M. Lesur-
ques n'avait aucune liaison avec ce Richard,
qu'il connaissait peu. Il alla rendre au sieur
Guesno la visite qu'il en avait reçue. On l'in-
vita à déjeuner, il accepta, et pour répondre
a cette politesse, il invita à dîner le sieur
Guesno, Richard et sa femme.
Serait-il vrai qu'il y eût des hommes mar-
qués par le sort pour être des modèles ac-
complis de misère et d'infortune? et faudrait-
il admettre ce dogme désespérant, que nul ne
saurait fuir sa destinée ?
Celle de l'infortuné Lesurques voulut que
ce déjeuner, donné par Guesno chez Richard,
eût lieu quatre jours après l'assassinat du
courrier de Lyon, et que Courriol s'y trou-
vât avec cette Madelaine Bréban, qui passait
pour sa femme. Cette circonstance, qui fut
bientôt connue, acheva de perdre le plus hon-
nête des pères de famille, et d'appeler sur sa
tête innocente le dernier des malheurs : la
mort et l'ignominie.
2
( 18)
Depuis deux jours il était arrêté au bureau
central de la police, et sa famille en pleurs,
ignorant ce qu'il était devenu, se livrait à
mille conjectures sur les causes de son ab-
sence; quel accident imprévu avait pu lui
ravir cet homme d'une conduite si régulière,
qui jamais, depuis son arrivée à Paris, n'avait
manqué de revenir le soir jouir des embrasse-
mens de sa femme et de ses enfans ? Ce ne fut
que le troisième jour que M. Lesurques put
lui apprendre le malheur qui l'accablait. Mais
il l'annonçait avec calme, sans aucune de ces
marques d'effroi qui troublent la conscience
d'un coupable. L'accusation était si absurde,
il était tellement sûr de la faire tomber au
premier examen , que sous les fers qui char-
geaient ses mains innocentes, il conservait
toute la sérénité de l'ame.
La justice ne fit aucune descente à son do-
micile, n'apposa aucun scellé, ne rechercha
aucun de ses papiers, circonstance d'autant
plus remarquable, qu'elle n'avait point né-
gligé ces formalités à l'égard des autres pré-
venus.
Le juif Bernard, qui avait fourni les che-
vaux, Bruer, l'ami de Courriol, Richard, qui
avait logé cet assassin et reçu ses effets, étaient
en arrestation. Les perquisitions les plus ri-
( 19 )
goureuses avaient eu lieu chez eux. Pourquoi
cette différence entre eux et celui qu'on leur
donnait pour complice? Ce juge de paix regar-
dait-il sa détention comme un acte de simple
précaution? croyait-il inutile de faire des re-
cherches chez un homme qu'il jugeait innocent
et dont la justification lui paraissait infaillible?
Quel que fût son motif, cette omission porta un
préjudice notable au malheureux Lesurques.
Si l'on eût fait cette perquisition, quel tableau
sa famille eût-elle offert? Une mère, une
épouse, modèle de sagesse et de bonté, au mi-
lieu de ses enfans, uniquement occupée du soin
de sa maison, toute entière à ces devoirs si
tendres,si respectables, qui écartent toute idée
de crime. On serait entré dans un appartement
tenu avec cette décence, cette élégante pro-
preté qui annonce une famille heureuse et
confiante dans son avenir. Trois enfans en-
core en bas âge, objet de la tendresse et de
la sollicitude de leurs parens, tous animés de
cette gai té franche qu'inspire la paix de l'in-
térieur, l'image de l'ordre et des bons exem-
ples. On se fût convaincu que ce n'était pas
l'asile d'un scélérat.
On verra par la suite que les véritables as-
sassins étaient tous des brigands exercés au
crime, la plupart déjà condamnés à des peines
(20.)
àfflictives, sans profession, sans famille, sans
domicile fixe. A l'heure où la justice, par la
plus fatale des méprises, poursuivait, à leur
place, les sieurs Guesno et Lesurques, ils
étaient en fuite, tous occupés à se soustraire
au châtiment qui les menaçait.
Cependant la paocédure s'instruisait avec
Une extraordinaire activité. Courriol, inter-
rogé, ne put rendre un compte satisfaisant,
ni de sa conduite, ni de sa nouvelle for-
tune. Madelaine Bréban dévoila tout, et fit
l'aveu le plus franc de ce qui s'était passé,
sous ses yeux, depuis le huit floréal (27 avril) ;
et par la candeur de ses réponses , prouva
qu'elle n'avait point trempé dans le crime.
La déclaration de celle femme, et la conduite
qu'elle tint dans tout le cours de ce procès,
sont trop importantes pour ne pas s'y arrêter.
Elle déposa donc que le huit floréal (27
avril) Etienne Courriol, dont elle était la
maîtresse, partit de grand matin, mit quel-
ques effets dans sa valise, prit ses pistolets et
la quitta en lui annonçant qu'il allait en cam-
pagne; que le dix, ne le voyant pas revenir,
elle commençait à ressentir quelques inquié-
tudes et se disposait à aller trouver Bernard,
ami de Courriol, lorsque ce dernier vint la
roir et l'engagea à porter à l'hôtel de la
(21)
Paix, rue Croix-des-Petits-Champs, chez le
nommé Dubosq, au second, sur le devant,
tout ce qu'il fallait pour équiper Courriol
de la tête aux pieds ; qu'elle s'y rendit,
qu'on la fit attendre un peu et qu'elle trouva
Courriol en chemise avec un simple pan-
talon de peau 3 que le lendemain Courriol
changea de logement, qu'elle le suivit rue
de la Bucherie, n°. 27, et qu'ils en partirent
l'un et l'autre dix jours après pour se fendre
à Troyes. Elle ajouta qu'elle avait vu plu-
sieurs fois, chez Courriol, Bruer et Richard ;
qu'elle n'avait vu Guesno que par occasion
et jamais Lesurques. Elle crut reconnaître le
sabre trouvé sur le lieu de l'assassinât pour
être celui de Courriol. Elle donna le nom des
individus que Courriol voyait le plus souvent,
et en désigna plusieurs qui se trouvèrent, par
la suite, être les véritables assassins.
Richard déposa qu'il connaissait fort peu
le sieur Lesurques. Bernard et Bruer décla-
rèrent qu'ils ne le connaissaient pas du tout.
Les réponses du sieur Guesno présentèrent
tous les caractères de la franchise et de la
véracité. Il était venu à Paris pour faire la
recherche de trois caisses d'argenterie qu'il
avait expédiées à l'agence monétaire par un
voiturier de Meaux, et que ce voiturier avait
( 22 )
détournées. Il avait logé chez Richard, parce
que Richard était son compatriote et descen-
dait chez lui lorsqu'il allait à Douai. Il n'avait
jamais vu Courriol avant le 10 floréal. Il s'é-
tait trouvé chez le sieur Golier, à Château-*
Thierry, parce que ce particulier était em-
ployé comme lui aux transports militaires; si
l'on y avait trouvé Courriol, c'est que le
sieur Golier étant venu à son tour à Paris,
avait déjeuné chez Richard; que Courriol,
qui se trouvait à déjeuner, ayant parlé d'un
voyage à Troyes, le sieur Golier l'avait invité
à se détourner un peu pour le venir voir.
Il prouva jusqu'à l'évidence que le sept
floréal (26 avril), veille de l'assassinat, il était
encore à Château-Thierry et qu'il était venu
à Paris le 8. Il donna les détails les plus
exacts sur l'emploi de son temps, et ne laissa
aucun doute sur son alibi.
On lui opposa une note trouvée dans ses
papiers et relative à quatre chevaux; il dé-
montra que ces chevaux étaient ceux du voi-
turier de Meaux qu'il avait fait saisir et mettre
en fourrière a La Chapelle, près St.-Denis.
Des renseignemens aussi précis détournaient
tous les soupçons. Cependant on lui opposait
toujours la reconnaissance des deux servantes
de Montgeron.
(23)
Son infortuné compagnon répondit avec la
même franchise, la. même impassibilité que
lui.
« Il était venu à Paris depuis près d'un an
avec sa famille, et n'en était jamais sorti. Il ne
connaissait Richard que parce qu'il était de
Douai, où il avait fait son apprentissage de
bijouterie; et depuis il l'avait perdu de vue.
Il connaissait plus particulièrement le sieur
Guesno, parce qu'ils avaient été élevés en-
semble. Il a dîné avec lui chez Richard, dans
le cours du mois précédent; il a invité à son
tour le sieur Guesno, Richard et sa femme, à
dîner chez lui; il a depuis déjeuné encore
avec le sieur Guesno chez le même Richard,
et c'est là qu'il a vu pour la première fois un
sieur Etienne et une femme qui passait pour
son épouse : il croit que ce déjeuner a eu lieu
le onze ou le douze floréal. S'il n'a pas de
carte de sûreté, c'est qu'il a regardé sa bonne
conduite comme la meilleure de toutes; qu'il
n'a jamais découché, et qu'il est connu d'un
assez grand nombre de personnes honnêtes
pour obtenir une carte de sûreté quand il le
désirera. S'il est porteur de celle de son
cousin, c'est qu'elle s'est trouvée sur la che-
minée de son appartement lorsqu'il a démé-
nagé; la carte blanche était mêlée dans sa
( 24 )
poche à beaucoup d'autres papiers sans con-
séquence. Il n'a jamais eu intention d'en faire
le moindre usage. »
Deux notes trouvées dans son porte-feuille
énonçaient, l'une une somme de 26,770 fr.
(assignats) pour achat de meubles y l'autre
de 33,ooo fr. (assignats) pour achat de faïence.
Il donne à cet égard les renseignemens les
plus satisfaisans.
Rien n'était plus facile que de distinguer
Guesno et Lesurques des autres prévenus.
La justesse, l'accord de leurs réponses, le
calme et la sérénité de leur ame, le témoi-
gnage de leur vie passée, les déclarations
unanimes de Courriol, de Madelaine Bréban,
de Bruer, de Bernard, qui attestaient ou ne
les pas connaître, ou ne les avoir vus que par
occasion, tout indiquait que ce n'était pas là
des scélérats capables de s'embusquer sur les
grandes routes et dans l'ombre des forêts,
pour y assassiner les voyageurs.
Le juge instructeur sentait toute la force
de ces considérations; mais d'un autre côté,
il ne pouvait s'expliquer ni ces funestes si-
gnalemens qui s'appliquaient si malheureuse-
ment à leurs personnes, ni ces déclarations
obstinées de deux femmes de Montgeron qui
affirmaient les reconnaître.
( 25 )
Il continua sa procédure avec tout le zèle
dont il était capable. Il fit assigner les témoins
pour les confronter avec les prévenus. Cette
partie de l'instruction mérite une attention
particulière.
On avait recueilli à Melun et dans les com-
munes voisines les renseignemens suivans :
1°. Jean Chartrain, postillon chez le sieur
Duclos, maître de poste, conduisant, le huit
floréal (27 avril), à six heures du soir, une voi-
ture à deux chevaux, avait vu quatre hommes
à cheval, à une demi-lieue de Lieursaint,
venant de Melun. A son retour de Lieursaint,
il avait rencontré, à-peu-près au même endroit,
un des quatre hommes revenant du même
lieu au galop. Les trois autres étaient au
parc du Plessis et allaient au pas.
2°. La dame Champeaux, cabaretière à
Lieursaint, a vu quatre individus qui se sont
assis et ont bu chez elle. Après leur départ,
un d'eux est venu chercher son sabre qu'il
avait laissé dans l'écurie.
3°. Sin eau, aubergiste au même lieu, a vu
à sept heures du soir les quatre personnages.
4°. La dame Evrard, aubergiste à Montge-
ron, a reçu chez elle à dîner quatre cavaliers;
l'un, habit de drap gris bleu, chapeau à trois
cornes, cheveux noirs à la jacobine; l'autre.
( 26)
habit bleu clair, gilet rouge , chapeau à trois
cornes; le troisième, redingotte carmélite,
cheveux bruns à la jacobine; le quatrième,
habit gris blanc, sabre monté en cuivre.
5°. La dame Châtelain, limonadière au
même village, a vu aussi ces quatre voyageurs.
6°. Un Postillon et un Jardinier de Ville-
neuve-St.-Georges ont vu, dans la voiture
des dépêches, un homme d'environ cinq
pieds trois pouces, carmagnole gris de loup ,
cheveux noirs, assez corpulent, chapeau
rond, cheveux en queue.
7°. Un Serrurier, Officierde garde à Ville-
heuve-St.-Georges, a vu passer, dans la nuit
du huit au neuf floréal (27 et 28 avril), cinq
hommes à cheval. Sa déclaration est fortifiée
par celle d'un garde national en faction au
corps-de-garde, à une heure du matin.
8°. Un Postillon de Chdrenton a vu, dans
la voiture des dépêches, un individu, habit
de drap gris blanc, culotte pareille, chapeau
à trois cornes, taille de cinq pieds trois pouces,
cheveux et barbe noirs, visage maigre.
90. Le sieur Gillet, inspecteur des postes,
a vu aussi un homme monté dans la voi-
ture des dépêches; sa taille était de cinq
pieds trois pouces environ, figure pleine et
(27)
brune, redingote brune mélangée, chapeau
rond, âgé d'environ 48 ans,
La dame d'Olgqff, entendue à Paris par
le juge d'instruction, a vu au départ-du cour-
rier l'étranger qui a pris place auprès de lui.
Il était vêtu d'une houppelande bordée de laine
noire.
10°. Un Marchand de peau de lapin, de
Meaux, a vu les quatre cavaliers sur la route
de Lieursaint, entre sept et huit heures du soir.,;
II°. Un Marchand de la Fère champe-
noise les a rencontrés près de Montgeron.
12°. Les nommées Grosse-Tête, servante
chez le sieur Evrard, aubergiste à Montgeron,
et Santon, servante chez la dame Châtelain,
limonadière au même lieu, le nommé Jean
Lafolie, garçon d'écurie chez le sieur Evrard,
déposent unanimement sur l'apparition des
quatre cavaliers dans la maison de leurs
maîtres.
Il résultait de ces recherches deux faits
constans : l'un que l'on avait vu, le jour de
l'assassinat du courrier de Lyon, quatre
hommes achevai, qui paraissaient plutôt se
promener sur la route que voyager; qu'ils
avaient dîné et pris le café à Montgeron, et
qu'ils s'étaient rafraîchis à Lieursaint. L'autre,
que l'individu monté à côté du courrier, avait
(28)
été mal observé par les témoins, puisqu'ils va-
riaient tous sur son signalement. Observation
qui devait rendre les juges fort circonspects
sur les autres témoins. Ces cinq hommes
étaient-ils les assassins du courrier? Il fal-
lait d'autres indices pour arriver à cette in-
duction.
Le premier des prévenus que M- Dauban-
ton présenta aux témoins, fut Courriol. C'é-
tait celui contre lequel s'élevaient les plus
fortes présomptions.
Il est reconnu successivement par le sieur
Champeaux, cabaretier à Lieursaint, par les
nommées Santon et Grosse-Tête, par Jean
Lafolie. Il ne l'est pas par la dame Cham-
peaux.
Bernard n'est reconnu ni par la Santon, ni
par la Grosse-Tête , ni par Lafolie ; mais
Champeaux et sa femme croient le recon-
naître.
Bruer et Richard ne sont reconnus par au-
cun des témoins, excepté par Champeaux et
sa femme , qui prétendent les reconnaître.
Guesno est reconnu par la Grosse-Tête et
la Santon; mais il n'est reconnu ni par La-
folie , ni par Champeaux et sa femme.
Lesurques est reconnu par la Santon, par
la Grosse-Tête, par Lafolie. Il est reconnu
( 29 )
par Champeaux et sa femme, qui déclarent
qu'il a raccommodé chez eux son éperon avec
du fil. La Santon ajoute à sa déposition qu'il
voulait payer le café en assignats et que
Courriol l'a payé en argent.
Ces charges étaient accablantes. La con-
duite passée de Lesurques, la confiance
avec laquelle il est venu au bureau central,
l'état de sa fortune, l'estime de ses amis, la
bonne opinion qu'il a laissée de lui dazis sa
ville natale, suffiront-ils pour contrebalancer
les dépositions unanimes de cinq témoins sans
intérêt dans cette affaire? la prudence du juge
ne sera-t-elle pas confondue? sa raison obs-
curcie par les plus funestes préventions ? Ja-
mais la fortune n'avait rassemblé sur la tête
d'un homme innocent plus d'apparence de
culpabilité. Il fallait un jugement et une rai-
son supérieurs pour ne pas s'égarer dans un
procès si extraordinaire.
Cependant, en conservant le calme néces-
saire dans des circonstances si difficiles, en
examinant avec sang-froid ce concours de
dépositions, elles étaient moins graves qu'elles
ne paraissaient. Il fallait observer d'abord que
les témoins n'étaient pas d'accord entre eux.
Ceux qui déposaient sur l'étranger que le
courrier de la malle avait reçu dans sa voi-
( 30 )
jure, le désignaient tous d'une manière diffé-
rente. Champeaux et sa femme déclaraient
reconnaître Bruer et Bernard, qui, suivant
toute apparence, n'étaient pas sortis de Paris;
ils désignaient cinq individus, quoique tous
les renseignemens possibles n'en désignassent
que quatre. Il fallait en second lieu user avec
circonspection des dépositions du valet d'é-
curie et des deux servantes de Montgeron.
Car combien de fois avaient-ils vu les quatre
cavaliers? une fois. Combien de temps ces
quatre cavaliers étaient-ils restés à l'auberge
et au café? une heure au plus. Quel délai
s'était écoulé depuis le jour où ils les avaient
vus? près d'un mois.
Quel fait positif résultait de leurs dépositions?
un seul. Que quatre cavaliers avaient dîné et
pris du café à Montgeron. Les déclarations
recueillies sur ce point ne laissaient aucun
doute; mais elles n'avaient pas le même degré
de certitude par rapport à la ressemblance.
Car quel est celui qui, après un intervalle de
plusieurs semaines, pourrait se rappeler avec
sûreté les traits de quelques personnes qu'il
n'aurait vues qu'une seule fois et qu'il n'au-
rait eu aucun intérêt à examiner? On ne pou-
vait donc procéder dans cette affaire avec trop
de circonspection. Rien de plus incertain que
( 31)
les témoignages des hommes; rien de plus
commun que les méprises occasionnées pa*
les ressemblances. Une vie honorable, l'ob-
servation de ses devoirs, l'exercice des vertus
sociales, voilà les vraies garanties de l'inno-
cence.
Si la procédure eût été continuée par
M. Daubanton, si ce Magistrat, qui depuis
expia par un si généreux dévouement le mal-
heur d'avoir le premier contribué à mener
l'infortuné Lesurques à l'échafaud, eût suivi
avec son ardeur accoutumée tous les détails
de ce triste procès, il est probable qu'il aurait
fait ces réflexions si simples, si justes, si
propres à découvrir la vérité. Mais il semblait
écrit dans le livre inexorable des destins .que
la tête de Lesurques était vouée sans retour
à la plus affreuse calamité.
Le trois prairial (22 mai) la procédure de
M. Daubanton fut cassée pour cause d'in-
compétence, et les prévenus renvoyés devant
le Tribunal criminel de Melun.
Ici va commencer une nouvelle série de
préventions et de méprises. Un zèle aveugle
va emporter le Magistrat hors des voies de la
justice et de la vérité.
On avait fait de nouvelles recherches, re-
cueilli de nouveaux renseignemens, il fallut
( 32 )
procéder à de nouveaux interrogatoires, à de
nouvelles confrontations.
Lesurques fut constamment d'accord avec
lui-même ; pas la moindre variation dans ses
réponses; toujours le même calme, tou-
jours la même confiance, don précieux d'une
conscience sans reproche.
Interrogé sur ses liaisons avec Courriol, il
répond qu'il n'a jamais eu de relations avec
cet homme, qu'il l'a vu pour la première fois
chez le sieur Richard, le II ouïe 12 floréal,
à un déjeuner où il a été conduit par le
sieur Guesno.
Que le huit floréal, il a passé la matinée
jusqu'à deux heures chez le sieur Legrand,
bijoutier au Palais-Royal ; que de là, il est
allé dîner chez le sieur Lesurques, son parent,
rue Montorgueil,.n°. 38 ; qu'il est resté dans
cette maison depuis le mois de fructidor
(août 1795) jusqu'au vingt floréal (9 mai
1796); qu'il n'a jamais découché; qu'il croit
avoir dîné ce jour-là (8 floréal) avec le
sieur Hilaire Ledru, dessinateur, et quelques
autres personnes dont il ne se rappelle pas bien
les noms; que le soir même, vers six heures,
il est allé se promener sur les boulevards avec
le Sr. Ledru, qu'il a rencontré le Sr. Guesno,
et qu'ils sont entrés tous les trois dans un
(.33)
café, au coin de la comédie Italienne, et
qu'ils y ont pris chacun un verre de liqueur.
Il répète, au sujet de la carte de sûreté , ce
qu'il a dit dans son premier interrogatoire,
sans différer d'un seul mot.
Il ajoute dans un interrogatoire suivant,
que le 9 floréal il est allé chez le sieur Le-
grand, bijoutier, qu'il y a déjeuné avec les
sieurs Wolf, metteur en oeuvre, Chauffer,
orfèvre, et que dans la même journée il a
dîné chez le sieur Chauffer.
Enfin dans un dernier interrogatoire, subi
le sept messidor (25 juin), le directeur du
jury le pressant par les plus vives interpella-
tions, il répond avec la même précision, le
même calme, et cet accent de vérité auquel
jamais ne se méprend l'homme impartial et
sans préjugé. Il faut rapporter cet interroga-
toire tout entier.
Demande. Où il a couché la nuit du 8 au
9 floréal?
Réponse. Qu'il a couché chez lui, rue
Montorgueil, n°. 38, maison du sieur Le-
surques, son parent.
A LUI OBSERVÉ que nous avons la presque
certitude qu'il n'a pas couché ce jour-là chez
lui.
R. Qu'il est sûr qu'il a couché ce jour-là
3
(34)
chez lui ; que depuis le mois de fructidor der-
nier il n'a pas découché une seule fois, et que
le plus tard qu'il soit rentré, c'est à dix heures,
lorsqu'il allait au spectacle.
D. Ce .qu'il allait faire au bureau central
lorsqu'il a été arrêté, et si c'était la première
fois qu'il y allait?
R. Qu'il y était allé seulement par com-
plaisance, pour accompagner le sieur Guesno,
et que c'était la première fois qu'il était entré
dans cet endroit.
D. Si ce n'était pas plutôt pour solliciter
en faveur de Courriol et de Richard qu'il est
allé ce jour-là au bureau central avec Guesno?
R. Que non; qu'il n'a parlé à personne
et qu'il ne connaissait pas Courriol.
D. Comment se fait-il qu'il ait été arrêté
à la mairie (1)?
R. Qu'il ne se doute pas des motifs qui ont
pu lé faire arrêter au bureau central.
A LUI OBSERVÉ que cependant il a dû savoir
que s'il a été arrêté ce jour-là avec Guesno,
c'est que d'une part les signalemens des assas-
sins du courrier de la malle envoyés d'ici (de
Melun) se sont trouvés parfaitement con-
(1) C'est an bureau central que le Directeur veut
dire.
( 35 )
formes à ceux de Lesurques et Guesno, et
de l'autre part, qu'avant qu'ils fussent arrêtés,
l'un et l'autre avaient été reconnus au bureau
central par des témoins qui ce jour-là de-
vaient être confrontés avec Courriol.
R. Qu'il a ignoré parfaitement tout cela, et
que si on le lui eût dit ce jour-là, il lui eût
été très-facile de se disculper, en rendant un
compte exact de tout ce qu'il avait fait le 8 et
le 9 floréal dernier.
A LUI OBSERVÉ qu'il paraît bien inconce-
vable que deux signalemens dans la même
affaire se rapportent très-précisément à lui et
à son ami Guesno, et qu'ils se trouvent corro-
borés dans l'instant même par la déclaration
de deux personnes qui ne sont point prévenues
de ce qu'ils peuvent être et à qui l'on ne peut
soupçonner aucun intérêt pour les inculper,
si véritablement lui et Guesno ne sont point
coupables du crime dont ils sont accusés.
R. Que cette réunion de circonstances lui
paraît inconcevable, d'autant plus qu'il n'est
jamais sorti de Paris, qu'il n'a jamais été sur
la route de Melun, et que d'ailleurs il a pour
élever sa famille et vivre au-delà de son né-
cessaire.
A LUI DEMANDÉ comment il se fait, si ce
qu'il dit est vrai, qu'il ait été reconnu par un
(36)
grand nombre de témoins qui attestent qu'il
a dîné ce jour-là à Montgeron avec Courriol,
Guesno et d'autres, et qu'il ait été avec eux
à Lieursaint, précisément à l'endroit où ont
été assassinés Escoffon, courrier de la malle,
et Audebert, postillon ?
R. Que ces témoins se sont trompés, et
qu'à moins qu'il n'y ait de la ressemblance
entre lui et l'un de ceux qui, ce jour-là , ont
fréquenté la route de Paris à Melun, il est
impossible qu'ils aient pu faire de pareilles
dépositions en leur ame et conscience.
A LUI OBSERVÉ que les soupçons qui s'é-
lèvent contre lui sont encore corroborés par
la manière dont il existe à Paris, puisque,
quoiqu'il y soit depuis près d'un an, il y existe
sans carte de sûreté, et que les cartes trouvées
sur lui donnent lieu de penser qu'il abuse de
celle de son cousin, et qu'au moyen de la
carte blanche signée du Président et du Se-
crétaire de la section, il se ménageait la fa-
cilité de remplir cette carte et de s'en servir
comme bon lui semblait.
Il répond à ces demandes comme il a fait
dans ses précédens interrogatoires, en ajou-
tant qu'il n'avait la carte de son cousin que
depuis le 18 ou 19 floréal; que l'autre était
dans sa poche mêlée avec des chiffons, ce
(37).
qui prouve le cas qu'il en faisait. Sa bonne
conduite et ses amis pouvaient suffisamment
répondre de lui.
INTERROGÉ s'il n'a pas des éperons, il ré-
pond qu'il y a plus d'un an qu'il ne s'en est
servi, et que les éperons qu'il a sont à l'an-
tique , sans ressorts. Il rend compte de l'em-
ploi de sa journée le 8 floréal, comme il a fait
dans les interrogatoires précédens.
Tout ce que venait de dire l'honnête et
vertueux Lesurques sur la manière dont il
avait passé ce funeste jour du 8 floréal était
pleinement confirmé par les réponses du
sieur Guesno dans ses interrogatoires. Après
avoir établi, par les témoignages les plus for-
mels, qu'il était arrivé de Château-Thierry
à Paris, le 8 floréal, avec le sieur Gollier, son
confrère et son ami, il rendait compte de
l'emploi de son temps, heure par heure et
pour ainsi dire minute par minute. Il déposait,
comme Lesurques, que vers six heures du
soir ils s'étaient rencontrés sur le boulevard
des Italiens, et qu'ils étaient entrés avec le
sieur Hilaire Ledru dans un café voisin, pour
y prendre un verre de liqueur. Enfin, il infir-
mait par des preuves irrésistibles les décla-
rations des témoins, et prouvait invincible-
ment qu'ils étaient dans l'erreur.
(38)
Rien n'était plus facile que de s'assurer de
la vérité de ces faits. Le sieur Hilaire Ledru,
les sieurs Legrand , Chauffer et plusieurs
autres pouvaient facilement être entendus
et déposer de la Vérité ou de la fausseté des
déclarations faites par Lesurques. Un juge
éclairé, pénétré du sentiment de ses devoirs,
-aurait senti la nécessité d'informer à charge
comme à décharge. C'est le voeu formel de la
loi. C'est celui de l'équité naturelle et de
l'humanité. Peut-être se serait-il rappelé quel-
ques-unes de ces méprises malheureusement
trop célèbres, où l'innocent a péri pour le
coupable.
Le Directeur du jury de Melun procéda
tout autrement. Il ne fit rien pour absoudre,
il fit tout pour condamner. On avait recueilli
de nouveaux renseignemens, entendu de nou-
veaux témoins : le vingt-cinq prairial (1 3 juin)
il procéda à leur confrontation avec les pré-
venus. Ils étaient au nombre de neuf; on les
présenta dans l'ordre suivant :
Adrien Roger, charretier chez le sieur De-
lorme, demeurant à Lieursaint, avait vu, le
8 floréal, quatre hommes à cheval, dont un
seul le frappa par la grossièreté de ses propos.
(39)
On lui présente les prévenus ; il reconnaît
Courriol et ne reconnaît pas les autres.
Ze sieur Bernard, instituteur, a vu le
même jour les mêmes cavaliers ; un d'eux
portait un sabre garni en cuivre ; il s'en est
servi pour couper une baguette; il était coiffé
d'un chapeau rond. C'est tout ce qu'il sait; il
ne reconnaît personne.
Pierre Gillet, marchand de vaches à Lieur-
saint, a vu trois hommes à cheval. Il croit
reconnaître Courriol et Lesurques, mais il
n'en est pas sûr. Ce qui l'a frappé plus parti-
culièrement en les voyant, c'est que Lesurques
ressemble beaucoup au propriétaire d'une
terre voisine, M. de Perfhuis. Il ajoute que
l'individu dont il s'agit avait une redingote
couleur de chair.
La femme Bourgoin a vu les quatre cava-
liers; elle n'en a remarqué qu'un seul. Elle
affirme dans son ame et conscience recon-
naître parfaitement Bruer.
Michel Hay, maréchal à, Lieursaint, croit
reconnaître Bruer, sans 0ser l'affirmer. Il ne
reconnaît aucun des autres.
Charles -Thomas Alfroy, pépiniériste à
Lieursaint, a vu entre huit et neuf heures du
soir, deux particuliers qui se tenaient sous le
bras, s'en est approché et a reconnu que l'un
(40)
d'eux avait un habit bleu, un chapeau
rond; il croit que c'est Lesurques, mais il
n'en est pas sûr, parce qu'il faisait un peu
sombre.
La femme du sieur Alfroy a vu deux par-
ticuliers, l'un brun, l'autre blond, passer
trois fois devant sa porte à différentes heures ;
ils avaient l'un et l'autre «des bottes molles,
des éperons façon d'argent; l'un portait
une redingote brune, tirant sur le maron ;
l'autre un habit bleu et un chapeau rond;
un d'entre eux avait une cravate noire;
elle croit que c'est Bruer j elle affirme
que parmi les six personnes qu'on lui pré-
sente, elle reconnaît très-bien Courriol et
Lesurques.
Laurent Charbault, cultivateur à La Fère
champenoise, a vu quatre individus à cheval,
bien montés, causant ensemble et marchant
à petits pas; il a dîné à Montgeron dans la
même chambre qu'eux. Il en reconnaît plus
particulièrement deux. Il affirme à la justice
que Lesurques était un des quatre qui dînaient
ensemble. Il croit également reconnaître
Guesno; mais dans une affaire aussi délicate,
il n'ose affirmer. Celui dont Lesurques lui
représente les traits avait des éperons façon
d'argent et des bottes à la hussarde.
( 41 )
Le sieur Antoine Perraud, propriétaire à
Saint-Germain-Taxis, a vu trois personnes
dîner à Montgeron, chez l'aubergiste Evrard;
l'une parlait provençal; il la reconnaît très-
bien pour être Etienne Courriol. Il croit bien
reconnaître Guesno; il croit bien aussi re-
connaître Lesurques à ses cheveux blonds,
mais il n'en est pas sûr. Il ajoute que l'indi-
vidu dont il s'agit avait un habit gris blanc.
Examinons maintenant ces déclarations.
La plus grave est celle de Laurent Charbault,
cultivateur. Il a dîné à Montgeron dans la
même auberge, dans la même salle que les
quatre individus prévenus de l'assassinat du
courrier de la malle. Il affirme à la justice qu'il
reconnaît Lesurques. Mais l'assassinat a lieu le
huit floréal (27 avril), la confrontation le vingt-
cinq prairial (i3 juin), c'est-à-dire qu'il s'est
écoulé entre l'événement et la confrontation
quarante-sept jours. Or quel est l'homme qui,
ayant dîné dans une auberge avec quatre in-
connus, sans être à la même table, peut en
avoir gardé suffisamment le souvenir pour
affirmer quarante-sept jours après, en son
ame et conscience, qu'il les reconnaît?
Et quelle force cette considération n'em-
prunte-t-elle pas de la déposition de la femme
(42 )
Bourgoin? Elle, a vu les quatre individus ; elle
n'en a remarqué qu'un seul j mais elle affirme
en son ame et conscience qu'elle reconnaît
parfaitement Bruer. Et cependant les débats
démontreront, par la suite, que Bruer n'avait
pas quitté Paris.
Les autres dépositions méritent à peine
quelque attention. Pierre Gillet croit recon-
naître Lesurques, et le désigne comme vêtu
d'une redingote couleur de chair. Thomas
Alfroy croit aussi le reconnaître. Il était, sui-
vant lui, vêtu d'un habit bleu.
■ Le sieur Perraud, qui a aussi dîné dans la
même salle, croit aussi reconnaître Lesurques
à ses cheveux blonds } mais il rien est pas sûr.
La femme de Thomas Alfroy a vu deux
particuliers : l'un brun, l'autre blond; l'un
portait une redingote brune, tirant sur le
maron, l'autre un habit bleu. Un d'eux avait
une cravate noire : elle croit que c'est bruer.
Elle affirme que parmi les six personnes qu'on
lui présente, elle reconnaît parfaitement Le-
surques et Gourriol. Mais si elle n'a vu que
deux personnes, comment en désigne-t-elle
trois ? Il sera bientôt démontré que Courriol
était,-le jour de l'assassinat, vêtu d'un habit
bleu, d'un gilet rouge, et qu'il portait un cha-
peau rond) c'était donc, suivant la femme Al-
(43)
froy,Lesurques qui portait la redingote brune,
tirant sur le maron.
Ainsi Pierre Gillet l'a vu avec une redin-
gote couleur de chair, Alfroy avec un habit
bleu, le sieur Perraud avec un habit gris
blanc, et la femme Alfroy avec une redingote
brune, tirant sur le maron.
Remarquez encore que le sieur Perraud,
qui a dîné dans la même salle que Charbault,
n'y a vu que trois individus, et cependant ils
étaient quatre.
Et c'est sur dépareilles autorités que l'on
décide de la vie, de l'honneur et de la fortune
des hommes! Lesurques avait, dans ses ré-
ponses, jeté sur cette horrible affaire, un trait
de lumière qui ne devait point échapper à la
pénétration de ses juges.
On lui fait observer qu'il paraît bien étrange
que deux signalemens se rapportent très-pré-
cisément à lui et à son ami Guesno, et qu'ils
se trouvent corroborés dans l'instant même
par la déclaration de deux personnes qui ne
sont point prévenues de ce qu'ils peuvent être,
et qui n'ont aucun intérêt à les perdre; il
répond que cette réunion de circonstances lui
paraît inconcevable, à moins qu'il n'y ait de
la ressemblance entre lui et l'un de ceux qui
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ce jour-là se sont trouvés sur la route de
Melun.
C'était là en effet la solution de ce funeste
problême, comme on va bientôt le voir.
Combien ces ressemblances malheureuses ne
sont-elles pas fréquentes ! Dans combien d'ir-
réparables erreurs n'ont-elles pas précipité
des juges impatiens et irréfléchis!
Que résultait-il réellement des dépositions
reçues à Paris et à Melun? un seul fait : c'est
que parmi les quatre hommes observés sur la
route de Melun, il y en avait un qui avait des
cheveux blonds et dont l'âge et la taille pou-
vaient se rapporter à Lesurques. Mais n'exis-
tait-il au monde qu'un seul blond? ce blond
était-il nécessairement Lesurques? Madelaine
Bréban avait dit qu'elle avait porté des habits à
Courriol, chez le nommé Dubosq. Ne conve-
nait-il pas de faire des recherches au sujet de
cet individu? S'il avait fui, il n'y avait pas
assez long-temps pour qu'on ne pût encore
recueillir quelques indices. On aurait su s'il
avait couché chez lui la nuit du 8 au 9 floréal;
ce que Courriol et d'autres avaient fait chez
lui le. 9. On aurait eu recours à son signale-
ment. Il avait été remis au Commandant de
la chaîne, le 8 floréal an 11, par le bagne de
Toulon; et le signalement rédigé alors le
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désignait comme blond (1). Voilà ce qu'un
Magistrat circonspect et judicieux devait se
demander ; et pour éclairer un point de cette
importance, il ne devait rien négliger. Il fal-
lait qu'il s'assurât si toutes les réponses faites
par Lesurques étaient vraies ; il fallait qu'il
entendît les témoins dont il réclamait l'au-
torité; qu'il opposât aux présomptions qui
s'élevaient contre lui, sa vie entière avant et
-après l'assassinat. Avant? il aurait appris qu'il
ne s'était jamais écarté des devoirs de l'hon-
nête homme ! qu'il n'avait cessé un seul jour
de vivre au sein de sa famille ! Après? il aurait
su que depuis l'époque de ce funeste événe-
ment , il n'avait pas cessé un instant de se
montrer en public et de voir ses amis comme
auparavant! Madame Lesurques et ceux de
ses. enfans qui pouvaient donner quelques ex-
plications lui auraient dit que le jour où il ap-
prit par les papiers publics l'horrible attentat
commis envers le courrier de Lyon, il en
avait témoigné toute son horreur au milieu
de sa famille, et qu'il s'était étonné qu'un si
grand crime eût pu se commettre aux portes
de la capitale. Il aurait appelé de nouveau
(i) Troisième liasse des actes de la procédure, dé-
signée contre les assassins du courrier de Lyon.
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cette Madelaine Bréban, qui avait assuré que
jamais Lesurques n'avait eu de rapport avec
Courriol. Il aurait pesé les déclarations de
Bruer, de Bernard, qui affirmaient que Le-
surques leur était parfaitement inconnu. Il
se serait moins effrayé de la coïncidence des
dépositions des deux femmes de Montgeron
et du fatal signalement qui se rapportait si
malheureusement à Lesurques. Il aurait com-
pris que ce signalement, rédigé à Melun, ne
l'avait été que sur les renseignemens fournis
par ces femmes, et qu'en conséquence ces
deux indices n'en formaient qu'un seul. H
aurait jugé avec le même sang-froid la ter-
rible circonstance de l'éperon laissé sur le
champ de meurtre : car si les témoins s'étaient
laissé tromper par une funeste ressemblance,
cette circonstance n'était plus d'aucun poids.
Voilà ce que devait faire le Directeur du
jury de Melun. Mais il oublia tout ce que la
prudence, la justice et l'humanité lui pres-
crivaient. Loin de se mettre en garde contre
de funestes préventions, il s'y livra tout en-
tier, se pénétra de l'idée que les prévenus
étaient tous coupables, chercha tous les
moyens de se fortifier dans cet injuste pré-
jugé et de les faire prévaloir. Chargé de dres-
ser un acte d'accusation, il crut que ses fonc-
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tions l'obligeaient à rassembler tout ce qui
pouvait accabler les prévenus, à rejeter tout
ce qui pouvait leur être favorable ; et tel que
l'homme vulgaire qui se laisse dominer par
les impressions de ses sens, il plaça toute sa
raison dans son imagination.
Ah ! de quel respect, de quelle reconnais-
sance n'est pas digne le ministère du Magis-
trat, lorsque se séparant des faiblesses de
l'humanité, s'élevant par la force de la pensée
au-dessus des sources de l'erreur, inacces-
sible à tous les intérêts, à toutes les passions,
il ne puise les causes de ses jugemens que
dans la sainteté de son coeur et les clartés
de sa raison! Alors tous les arrêts qui sortent
de sa bouche sont comme autant d'oracles
émanés de la Divinité.
Mais à quels cruels et justes reproches le
Magistrat ne s'expose-t-il pas; quels terribles
remords ne prépare-t-il pas à sa conscience,
lorsque descendant des hauteurs de ses nobles
fonctions, il se confond dans la foule, et par-
tage ses préventions, ses injustices et son
langage?
Le Directeur du jury de Melun avait à pro-
noncer sur la culpabilité présumée de six
hommes remis entre ses mains. Il était prouvé
jusqu'à l'évidence, par les informations, que