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Mémoires d'une diablesse, par Ferdinand Gibory,...

De
324 pages
à l'Union des auteurs-éditeurs (Paris). 1851. In-8° , 329 p..
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MÉMOIRES
D'UNE
DIABLESSE
PAR
FERDINAND GIBORY,
Auteur de la Vierge-aux-OEillets.
PARIS.
A L'UNION DES AUTEURS - ÉDITEURS,
Rue du Bouloi , 8.
ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
1851.
MÉMOIRES
D'UNE
DIABLESSE.
IMPRIMERIE DE MADAME DE LACOMBE,
rue d'Enghien, 14.
MÉMOIRES
D'UNE
DIABLESSE
PAR
FERDINAND GIBORY,
Auteur de la Vierge-aux-OEillets.
PARIS.
A L'UNION DES AUTEURS-ÉDITEURS,
Hue du Boulot, 8.
ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
1851.
MEMOIRES
D'UNE
DIABLESSE.
PROLOGUE.
Arièle de Walenfer.
Pâquerette ronflait comme un soufflet de forge...
mais Jean Mercoeur attendait bravement le fatal
an quarante, les pieds au feu, la pipe aux lèvres et
le verre en main. Il abusait même de ces biens
inestimables, à en juger par la brume de son
atmosphère, le déchet de sa bouteille et l'ardeur
de son foyer.
C'était presque un philosophe que l'hôtelier du
Coq Gaulois.
Néanmoins, il interrogeait parfois, d'un oeil
2 ARIELE DE VALENFER.
inquiet, l'horloge séculaire qui ornait sa che-
minée... Onze heures et quart... Déjà! mur-
mura-t-il en se levant; comme le temps passe!..
Si pourtant cet abbé Viard n'est pas un faux
prophète? Une pluie d' eau, a-t-il dit, une pluie de
soufre, une pluie de sang, au coup de minuit...
Puis après... la Vallée de Josaphat... Bah!
Pauvre Pâquerette! ajouta l'aubergiste vol-
tairien, en entr'ouvrant les grands rideaux du lit
à la duchesse où reposait madame Mercoeur,
serait-il Dieu possible!.. Séparés? Bah !.. Après
tout, j'ai la conscience nette : je n'ai ni assas-
siné, ni... positivement volé; car on ne saurait
m'imputer à crime quelques peccadilles profes-
sionnelles; on n'aurait pas la petitesse d'agiter
là-haut une question de lapins angoras ou de
poulets épileptiques... Ma foi, courte et bonne !..
et s'il faut mourir, mourons du moins en coq
gaulois !
Sur ce, maître Jean quitta son bourgeron de
tricot.
Pâquerette ronflait toujours.
Il n'est si sotte bourde qui, débitée de cer-
taine manière et sous certain patronage, ne fi-
ARIELE DE VALENFER.
nisse par s'insinuer en ville et par envahir les
campagnes. En fait de prophéties, tel raille après
coup, qui, auparavant, tremblait in petto : puis,
la farce jouée, la recette encaissée, la foule en
sifflant s'écoule, et la terre tourne comme devant.
L'An 1840 a servi de prétexte à d'édifiants
sermons, et de cause, à mainte oeuvre pie :
Les forts l'ont salué d'audacieux calembourgs,
les faibles de ferventes patenôtres ; de bonnes
gens ont consulté leur montre, comme Mercoeur,
ou attendu le cataclysme sous l'édredon, comme
Pâquerette. Tant y a, qu'en celle affaire, la dif-
férence , fin janvier, a enrichi quelqu'un : les
agioteurs sont connus.
Autre Agathangélos, du haut de sa chaire évan-
gélique, l'abbé Viard avait, dès longtemps, porté
le trouble et la terreur au sein des familles neus-
triennes, et immolé le Christ à Nostradamus.— Tra-
hison d'autant plus spirituelle qu'elle lui permît
d'étendre les limites de son patrimoine, dans la
vallée d'Auge, en raison directe du cercle de ses
ouailles. — De dix lieues à la ronde, on vint
s'amender aux foudres de son éloquence et re-
cevoir les étrivières, tout en contribuant aux frais
du culte et à l'entretien de l'église ; bien que ce
4 ARIÈLE DE VALENFER.
même culte et cette même église, ensemble les
contribuables et les autorités, dussent être, à la
Saint-Rigobert, entraînés dans un éternel oubli.
L'expectative d'une triple averse, aqueuse,
sulfureuse et sanguinolente, préoccupait surtout
l'hôtesse du Coq Gaulois, belle grosse normande
aux pommettes carminées, pleine de sève et
d'ardeur, et qui, depuis une olympiade, faisait à
la fois les délices de son vieil époux et des ama-
teurs de tripes à la mode de Caen.
Toutefois, malgré la célébrité de Viard, à Noël
seulement Pâquerette remonta le cours de l'Orne,
jusqu'à la source des lumières apostoliques qui
jaillissait assez loin de son embouchure.
Preux et mécréant comme un ancien hussard
de la Garde, mais très amoureux de sa femme,
Mercoeur l'escorta dans ce pèlerinage, par pure
courtoisie, et sans la moindre appréhension des
capucinades emphatiques, ni des foudroyants
anathêmes dont il ne pouvait cependant mécon-
naître l'influence sur ses entours ; car, depuis
deux mois, il n'était bruit que de la fin du monde ;
chacun songeait à son salut; partant on ne buvait
guère et l'on ne dansait plus, le dimanche, à
l'auberge du Coq Gaulois.
ARIÉLE DU VALENFER. 5
« Mes frères, dit ce jour-là le terrible abbé,
entre autres ingénieuses périphrases à jamais per-
dues pour la postérité ; mes frères :
» Après l'avoir comblé de gloire et de puis-
sance, Dieu invita l'homme à respecter l'arbre de
science, dont il lui plût, dans sa sagesse, de se
réserver exclusivement l'usufruit. Hélas ! qu'il
eût été facile d'obtempérer à ce voeu d'un si bon
maître! qu'il eût été facile de conquérir la béati-
tude éternelle !... Mais point! l'orgueilleux ser-
viteur, séduit par sa coupable épouse, cède lâ-
chement à de perfides caresses et succombe à la
tentation !
» Ingrat Adam, ce fruit qui devait t'égaler à
ton créateur et te soustraire à sa domination, tu
l'as goûté ! dès lors, tu connus l'amertume, toi,
originairement voué à d'immortelles délices !
» Malheureux père ! tu comparaîtras le pre-
mier aux célestes assises; et les clameurs venge-
resses des innombrables enfants qui ont failli à
ton exemple, te poursuivront jusqu'aux inferna-
les gémonies !
» Adam, donc, et sa fragile compagne furent
ignominieusement expulsés du paradis terrestre
où, naguères, ils régnaient sans partage ; ils rou-
6 ARIÈLE DE VALENFER.
girent de leur nudité et couvrirent de verdure ce
symbole de leur primitive innocence ! Armé d'une
épée flamboyante, un ange, inflexible licteur, se
tint au seuil d'Eden et surveilla leur retraite. »
» En vain, humiliant leur superbe, protestant de
leur repentir, implorèrent-ils la clémence du Très-
Haut ; cris, larmes et prières, rien ne pût modé-
rer son trop juste courroux ; et, condamnés aux
travaux forcés, puis à la mort, eux et les races
futures, Adam et Eve durent subir l'arrêt dont
ils provoquèrent les rigueurs ; arrêt suprême et
sans appel !
» Fils d'Adam, filles d'Eve qui m'écoutez, tel
fut le sort de vos parents et tel sera le vôtre ! Et
cependant, dans sa miséricorde infinie, Dieu, par
le canal de son fils, vous offrit encore des chan-
ces de salut. Ces chances, vous les avez mécon-
nues, dédaignées, compromises ; malgré l'église
militante, malgré les preuves irréfragables du
dogme chrétien; enfin, vous les avez perdues...
à jamais perdues ! « Aures habent et non audiunt.»
Il faut donc mourir ! et bientôt ! par l'eau, le sou-
fre et le sang ! »
L'abbé Viard abusa ainsi de ses moyens, deux
heures durant, et couronna ce chef-d'oeuvre iné-
ARIÈLE DE VALENFER. 7
dit d'éloquence sacrée par une péroraison très
prudente. — C'était un homme de grand sens que
l'abbé Viard.
«Mon Dieu! fit-il d'une voix dolente, j'ose
me porter garant du repentir sincère de miséra-
bles pécheurs, jusqu'alors endurcis. Déjà le sang
de la victime expiatoire, dont l'Eglise célèbre
en ce jour la Nativité glorieuse, a racheté nos ini-
quités... De grâce, cette fois encore, que les mé-
rites de sa passion, retardant le signal du supplice,
ajournant l'heure de la vengeance, suspendent
l'effet de vos colères!
» Ainsi soit-il ! »
De retour au logis, le soir même, les Mercoeur
apprirent qu'à la chute du jour, une dame en
grand deuil, sans suite ni bagages, ayant deman-
dé un gîte solitaire et du feu, Marguerite, leur
servante, l'avait installée au Pavillon de Briques.
Le lendemain, vers midi, Pâquerette se pré-
senta chez sa nouvelle cliente, afin de l'enregis-
trer et de prendre ses ordres.
Elle la trouva couchée.
Repos, silence et, discrétion... répondit Mme
8 ARIÈLE DE VALENFER.
Hombourg, en congédiant l'hôtesse d'un geste
mélancolique, voilà ce dont j'ai surtout besoin.
Puis, elle enveloppa un crucifix de fer, fixé aux
lambris de l'alcôve, d'un regard tendre et désolé
qui, assurément, voulait dire :
« O crux, ave, spes unica ! »
Cette scène étrange, jointe aux émotions de la
veille, fit enfin rêver la grosse Normande, qui
rechercha si ses additions et ses balances furent
toujours rigoureusement justes, et si le douanier
Charlemagne ne lui parut jamais trop beau.
D'après un consciencieux verdict, Pâquerette
eut décidément peur de la fin du monde, et veilla
cinq nuits dans l'espoir de dormir assez profon-
dément la sixième pour passer, sans secousses,
de vie à trépas.
Comme on l'a vu, sa spéculation réussissait.
Mercoeur mit donc le temps à profit, nonobs-
tant les hauts cris qui accueillirent ses hussarde -
ries vert-galantes, dont les débuts impétueux
frappèrent l'imagination de sa femme.
Brusquement éveillée, celle-ci se crut d'abord
aux griffes du démon Ne s'agirait-il que du pur-
ARIÈLE DE VALENFER. 9
gatoire!... mon Dieu! Mais c'est le ciel, s'écria-
t-elle, en risquant un oeil..., le ciel du lit!..
Tiens !... Jean?..
Jean exposa son système qui, certes, en valait
bien un autre ; Pâquerette y adhéra volontiers, et
hasarda même cette judicieuse remarque :
Minuit moins un quart....
Mercoeur allait comprendre, lorsque la voix de
l'orage éclatant tout à coup, imposa silence à
celle de la mer qui murmurait aux environs. Le
vent, la pluie, la foudre et la tourmente, conju-
rés contre lui, paralysèrent l'élan de son intelli-
gence.
Pluie d'eau!... dit-il en ricanant.
Pluie d'eau!... répéta Pâquerette aux abois.
Coq sans éperons et poule mouillée, les Mer-
coeur, voyant se réaliser ainsi la première me-
nace du prophète, suivaient, en pâlissant, la pro-
gression de l'aiguille fatale sur le cadran de
l'horloge, lorsque le galop précipité d'un cheval
retentit sur la route...
Un cavalier s'arrêta au seuil de l'auberge, et
sonna une fois.
10 ARIÈLE DE VALENFER.
Le cavalier sonna deux fois.
Jean voulait se lever, mais Pâquerette le re-
tint par sa tunique.
Le cavalier sonna trois fois.
Mille bombes ! grommela le vétéran ; j'irai !
Mercoeur !.. cria le cavalier.
Mercoeur s'arma d'une carabine, toujours char-
gée à cause de l'isolement de son hôtellerie, et
ouvrit le volet.
— Qui vive?
— Voyageur.
— Pas un chenil vacant.
— C'est faux : il n'y a ici que trois gendarmes,
deux domestiques, loi, ta femme... et une dame
Hombourg que je cherche. Allons ! je suis le pro-
cureur du roi.
Mercoeur n'hésita plus et endossa son bour-
geron,
Durant ce colloque, craignant de mourir dans
l'impénitence finale, Pâquerette récitait, au fond
de la ruelle, le plus louchant Confiteor, en ex-
piation de son dernier péché.
ARIÈLE DE VALENFER. 11
Jean descendit, réveilla Marguerite et Guyard,
son valet d'écurie, et vint ouvrir la porte char-
retière à M. le procureur du roi qui, sans écouter
ses excuses, s'achemina directement vers le pa-
villon de briques.
Qu'on me laisse !.. dit-il à Mercoeur dont il re-
fusa les services et la lanterne ; et que personne
ne touche à mon alezan ! ajouta-t-il en mettant
pied à terre.
Confus mais subjugué, l'hôte obtempéra sans
réplique aux injonctions de l'impérieux magis-
trat, et se contenta d'ordonner à Guyard d'aver-
tir officieusement les gendarmes, logés chez lui, de
la présence inopinée de leur chef.
Singulière visite !.. ces gens du roi sont d'un
sans gène, fit-il ; c'est donc un albinos, celui-là,
qu'il voit sans lumière ? Que Diable peut-il vouloir
à cette corneille équivoque qui, depuis cinq jours,
claquemurée dans sa chambre, ne vit pas même de
l'air du temps? Ma foi, qu'ils s'arrangent; et
puisque je ne sers à rien... bonsoir! conclut
l'aubergiste en rejoignant sa chère moitié, ce-
pendant que minuit sonnait
Le beffroi du bourg voisin répéta minuit.
12 ARIÈLE DE VALENFER.
— Arièle !.. appela une voix irritée.
— Grâce! grâce... répondit-on.
A ces mots, la porte de madame Hombourg
s'ouvrit à petit bruit et se referma violemment.
Une heure !
Viard est un saltimbanque et je suis un cons-
crit ! Maudit frocard, dit Mercoeur ; vingt francs
d'offrande... et la venette ! Fait au même !..
Pâquerette risqua encore un oeil : c'est pour-
tant vrai ! Sains et saufs! Dieu merci, fit-elle naï-
vement ; ah ! monsieur l'abbé !
Une heure au beffroi.
Un grand tumulte mit fin aux récriminations
du couple mystifié : des cris d'horreur, le bruit
d'une lutte acharnée, troublèrent la sécurité re-
naissante de l'hôtesse et rendirent à son mari
toute sa crânerie de vieux soldat.
Hé! minute... mes gaillards, j'en joue ! dit-il
en s'habillant au pas de course, comme un
écuyer du Cirque Olympique.
Un violent conflit s'était effectivement engagé,
dans la vaste cour du Coq Gaulois, entre la ma-
réchaussée, Guyard et Marguerite coalisés, et le
ARIÈLE DE VALENFER. 13
hardi cavalier qui enlevait de vive force madame
Hombourg échevelée, en s'escrimant d'un fouet
de poste contre ses cinq adversaires.
Margot! Timoléon ! gendarmes ! y songez-vous?
s'écria l'aubergiste interposant sa carabine ; res-
pect à Monsieur le procureur du roi !
Ça ?.. fit le brigadier outrageusement flagellé,
mensonge ; à moi, gendarmes !
Le cavalier chargea le groupe et l'enfonça.
Mercoeur, désabusé, ajusta la monture et vou-
lut parlementer : au fait, de quel droit, dit-il,
violez-vous mon domicile à cette heure, sous une
fausse qualité ? Vous étouffez Madame ; lâchez
prise ou sinon...
— Cette femme est à moi.
— La preuve ?
Un rude coup de fouet la lui administra sou-
dain, et suspendit l'enquête.
Jean tenta de saisir le mors de l'alezan. Mar-
guerite alluma deux torches ; Guyard déchaîna
les chiens et amena les chevaux des gendarmes.
Je t'aurais déjà descendu sans cérémonie, n'é-
tait la peur de blesser cette dame, gredin ! reprit
14 ARIÈLE DE VALENFER.
le brigadier en selle et sabre au poing, ainsi que
ses compagnons,.. rends toi !
Arrière, canaille!.. s'écria le ravisseur qui,
renversant tous les obstacles, franchit avec sa
proie la clôture latérale de la cour, et gagna le
carrefour des Falaises.
Mercoeur exaspéré fit feu, et l'on se mit à la
poursuite du faux fonctionnaire dont le fouet
railleur claquait à deux cents pas.
De furieuses imprécations, surexcitées par la
tempête et l'aboiement des chiens, aux sinistres
lueurs de la résine enflammée, le relancèrent
jusqu'à l'entrée d'une gorge étroite et glaciale.
Cerné, le postillon !.. dit Guyard ; il vient d'en-
filer le Col de Mer !
J'y comptais, répondit le brigadier qui ralentit
la chasse et rallia son monde, pour bloquer l'im-
passe.
Après trois sommations infructueuses, la pe-
tite troupe s'avança dans le brouillard, jusqu'à ce
que le ressac des vagues éteignît les torches et
fît reculer les chevaux.
De rapides éclairs dissipaient, seuls, par inter-
valles, l'obscurité profonde ; enfin, un long sil-
ARIELE DE VALENFER. 15
lon phosphorique illumina la grève et argenta
l'Océan...
Personne !.. s'écria Mercoeur; noyés!
Noyé le chien !.. reprit l'implacable gendarme ;
tant mieux !
Et la pauvre femme... murmura Marguerite
en se signant ; que Dieu ait pitié de son âme !
La Justice informa sur ce merveilleux évène-
ment; et le véritable procureur du roi s'étant
transporté chez Mercoeur, pour y constater les
objets délaissés au Pavillon de Briques par la
victime de ce rapt inouï, se disposait à faire
dresser procès-verbal de carence, lorsqu'il trouva
dans l'âtre, intact, parmi les cendres amonce-
lées, un manuscrit clairsemé de paragraphes à
l'encre rouge et intitulé :
Mémoires d'Arièle de Valenfer.
CHAPITRE PREMIER.
Le Baron de Prévalois,
Séraphine Hauteroche, fille unique d'un riche
luthier de la rue des Jacobins, veuf de sa seconde
femme, était, en 1799, la plus jolie citoyenne
d'Amiens. Grande, brune et florissante, Séra-
phine, à vingt ans, avait doublé la clientèle de
son père, composée de vieux troubadours et de
jeunes ménestrels qui, sous prétexte de violons
ou de clarinettes, s'établissaient des heures en-
tières dans le petit salon où brodait ordinaire-
ment la fille du luthier.
Tandis que le bonhomme répondait au casuel,
les perfides virtuoses fredonnaient quelqu'insi-
18 LE BARON DE PREVALOlS,
dieux refrain dont le sens échappait rarement à
l'intelligence précoce de la belle Picarde. Agréa-
ble guitariste elle-même, Séraphine, bercée aux
accords de la musique, se souciait peu des fiori-
tures de cette société philharmonique dont un
seul membre avait le secret de lui plaire.
C'était un artiste Flamand, Paulus Van Gaël,
homme fier et taciturne, aux cheveux blond cen-
dré, aux yeux gris, au teint pâle, à la tailla éle-
vée, vêtu de noir de pied en cap, parlant peu,
observant beaucoup, et dont le regard austère ne
fléchissait jamais que sous celui de Séraphine
Hauteroche.
Malgré sa réserve et son âge — Paulus avait
trente ans — Séraphine le préférait entre tous.
Bien qu'en aucune circonstance un mot indiscret
ou tendre n'eût trahi ses sentiments pour elle,
depuis deux mois que le hasard l'avait mis en
rapport avec maître Hauteroche, le Flamand con-
sacrait une heure tous les jours au plaisir de la
fasciner en silence, et chaque décadi, il l'épiait
de loin à La Hautoye, ou sur les bords de la
Somme, ses promenades favorites.
Ce rival flegmatique inquiétait peu ses com-
pétiteurs ; et pourtant, il avait inspiré une pas-
sion profonde à l'objet, de leur ardente convoi-
lise. A peine daignait-on le compter parmi les
postulants sérieux, qu'un rendez-vous nocturne,
au Bastion de Longueville, était déjà requis et
obtenu.
Ce fut le seul : Van Gaël disparut le lendemain;
et, au grand scandale de toute la ville, je vins au
monde le premier nivôse, an IX.
Mon grand père réalisa sa fortune, récemment
accrue d'une fabuleuse succession collatérale, et
se fit bourgeois de Paris. Dix ans après, il mou-
rut d'une indigestion, et Mme Van Gaël en hérita
vingt mille livres de rente.
De cette époque datent mes premiers regrets
et mes premières larmes. Je compris que ce bon
vieillard ne me bercerait plus sur ses genoux ;
que mes espiégleries restaient sans protecteur
contre l'intolérance maternelle; et qu'enfin l'âge
d'or avait fui pour moi. En effet, je fus reléguée
dans une pension du faubourg Saint-Germain, et
ma mère acquit une propriété rue d'Hanovre.
Elle occupait, au premier étage de sa maison,
un splendide appartement où tous les mois je la
retrouvais entourée d'une foule de commensaux,
servilement voués à ses caprices. J'étais un ins-
20 LE BARON DE PRÉVALOIS.
tant le jouet de cette société frivole et cauteleuse
dont l'accueil, plus ou moins bienveillant, se ré-
glait sur celui de ma mère. Puis, après le dîner,
un domestique me réintégrait chez Mme Alix dont
je finis par comparer la sollicitude aux procédés
glacés de Mme Van Gaël. L'une me devint plus
chère que l'autre. Cette excellente institutrice,
deux charmantes pensionnaires, Jacinthe et So-
phie, et le souvenir de mon grand père Hautero-
che, souvenir que semblait répudier sa fille, suffi-
saient alors aux besoins de mon coeur.
Je vécus ainsi, presque heureuse, jusqu'au
mariage de ma mère avec le baron de Prévalois,
à l'occasion duquel on crut devoir me retirer
de pension, et me confier, à quinze ans, aux
soins de Mlle Turquin, gouvernante expérimentée,
qui eut en moi une écolière studieuse et docile. Je
profitai de ses leçons aux applaudissements exa-
gérés de mon beau-père, qui s'épuisait en formules
adulatrices, en démonstrations enthousiastes,
chaque fois qu'il saisissait ou faisait naître l'oc-
casion de se trouver seul avec moi. En présence
d'un tiers, ses manières étaient dignes et conte-
nues. J'attribuai cette réserve momentanée à son
LE BARON DE PRÉVALOIS 21
appréhension de la susceptibilité de ma mère, et
m'attachai à lui de bonne foi.
C'était un fort bel homme de trente-cinq ans,
savant, aimable et distingué.
Lorsque, sous le nom de Mme Van Gaël, veuve
d'un armateur hollandais, ma mère, redoutant
l'aveu du passé, résistait à la séduction de riches
partis, M. Constantin de Prévalois se trouvait
dans la nécessité d'exploiter ses talents, et vivait
laborieusement du théâtre et de la presse. Dans
une soirée d'artistes, il s'éprit de ma mère, pres-
tigieuse encore d'élégance et de charmes, et c'en
fut fait de son repos.
Un jour qu'il avait fait allusion, devant elle,
aux ignobles entraves que trop souvent la for-
tune oppose à l'amour, il trouva, en rentrant
chez lui, un billet anonyme ainsi conçu :
« Qui se croit malheureux est souvent moins
» à plaindre que ceux dont il envie l'opulence et
» l'éclat. Telle femme, entourée des respects du
» monde, dévore une honte imméritée, et par-
» tage en secret la passion qu'elle inspire. »
L'énigme s'expliqua : — Confessions faites,
famine et noblesse, fortune et faiblesse, politique-
22 LE BARON DE PRÉVALOIS.
ment alliées, tournèrent à la gloire de ma mère
dont chacun préconisa le rare désintéressement.
Mon beau-père, paraissait donc jaloux de mes
progrès. Le désir de mériter ses éloges stimulait
mon aptitude ; aussi, lorsque ma mère mourut,
après un an de mariage, me citait-on, générale-
ment, comme un joli bas-bleu.
Sentant sa fin prochaine, là baronne me fit ap-
peler, et sembla implorer du regard le pardon de
sa longue indifférence. Je lui répondis par des
larmes sincères; mes regrets ne le furent pas
moins. Un grand luxe de deuil extérieur témoi-
gna fastueusement de ceux de son époux ; mais,
chez lui, le deuil du coeur manquait de consis-
tance; si même une sorte de joie sourde et impa-
tiente ne l'absorbait entièrement.
Occupé de moi seule, M. de Prévalois s'auto-
risait de ma mélancolie pour abuser de sa ten-
dresse.— Chère Rosine, s'écriait-il chaleureuse-
ment, n'es-tu pas ma fille adoptive, mon idole,
la femme que j'aime le plus au monde! Puis, il
me prodiguait de si étranges caresses, des con-
solations à la fois si touchantes et si folles, que,
muette, éperdue, je m'arrachais souvent à ses
LE BARON DE PRÉVALOIS. 23
étreintes, et me réfugiais dans ma chambre dont
je tirais le verrou.
Pendant l'année qui suivit la mort de ma mère,
soumise chaque jour) à de pareilles épreuves,
ma sensibilité réagit au point de m'en faire accep-
ter les dangereuses chances. Lorsque sa voix
onctueuse et pénétrante me signalait son appro-
che, j'attendais mon beau-père, pleine d'un sen-
timent indéfinissable. Trop naïve pour m'expli-
quer ce trouble, je ne l'étais déjà plus assez pour
m'en défendre ; et, de l'instinct à l'intuition il n'y
a qu'un pas.
Ce pas, je le franchis rapidement.
Le baron avait acquis, en secret, au confluent
de l'Oise et de la Seine, une charmante campa-
gne que baignaient à l'envi le fleuve et la rivière.
Sous sa direction exclusive, de notables modifi-
cations intérieures y avaient été discrètement
pratiquées par d'habiles ouvriers de Paris.
C'était une petite villa, coquette et gracieuse,
distribuée en gradins pittoresques de la berge au
sol du bourg, et que dominait l'habitation princi-
pale, costumée à l'italienne, et fièrement isolée
de ses vulgaires dépendances par un épais bois
marmenteau.
24 LE BARON DE PRÉVALOIS.
Vers la fin d'avril 1817 (notre deuil expirait
à cette époque), M. de Prévalois parut au déjeû-
ner plus sérieux que de coutume, et me dit d'un
air paterne :
— Nous venons, mon enfant, de traverser une
cruelle épreuve. Ta mère jouit sans doute, là
haut, d'un parfait bonheur ; songeons à fonder le
nôtre ici-bas : il dépend du régime que nous
nous imposerons, du sage emploi de nos loisirs.
Tes goûts d'étude et de retraite, je les partage ;
le monde m'est odieux; j'ai trop vécu pour l'es-
timer. Son tumulte importun s'opposerait d'ail-
leurs à l'acquit d'un pieux devoir : car j'ai résolu
d'entreprendre le complément de ton éducation,
ma Rosine, et de poursuivre l'oeuvre qu'inter-
rompt l'ophtalmie subite de Mlle Turquin; tu
peux compter sur mon zèle.
Ce préambule achevé, il me proposa une pro-
menade aux environs de Paris, afin, disait-il, de
me faire comprendre et agréer son plan.
Nous partîmes seuls, en tilbury, et je remar-
quai avec surprise que le baron, si obséquieux
d'ordinaire, prenait, cette fois, une direction sans
mon avis. Nous atteignîmes Saint-Germain,
Poissy, Carrières, Andrésis, tout en devisant des
LE BARON DE PRÉVALOIS. 25
connaissances indispensables aux femmes d'un
certain monde. Monsieur Constantin causait très
agréablement, et cherchait à captiver mon atten-
tion, pour la détourner sans doute de cette inter-
minable course.
—Où allons-nous donc? lui demandai-je enfin,
à bout de discrétion ; Bellérophon sue sang et
eau.
—Voilà bien deux heures que cette question te
presse, aux dépens de mes théories didactiques,
répondit-il en souriant. Nous allons, Madame,
ne vous en déplaise, au fond de cette belle Saus-
saye que termine un viaduc mauresque, et Bel-
lérophon hennit à la provende qui l'attend.
En effet, Bellérophon s'arrêta court devant
une grille verte, à flèches dorées, dont les bat-
tants se replièrent aussitôt sur deux piliers de
rocailles, couronnés de géraniums.
Un beau danois aboya familièrement ; un con-
cierge parut au seuil, me salua jusqu'à terre en
abaissant le marchepied, et remit quelques clefs
à M. Constantin qui m'invita du geste à le suivre.
Nous parcourûmes la maison de maître qui,
comme je l'ai dit, était isolée de ses dépen-
dances. Une double rampe, frangée de buis, de
26 LE BARON DE PRÉVALOIS.
troëne et d'épine-vinette, conduisait au perron
où s'ouvraient au rez-de-chaussée, sur une com-
mune antichambre, le salon, le billard, les salles
à manger et de bain. En attique, au-dessus du
premier étage comprenant les dortoirs, s'élevait
la bibliothèque, éclairée d'un oeil-de-boeuf im-
mense sur la ravissante vallée qui serpente de
l'île Adam à Conflans-Sainte-Honorine.
Une recherche exquise, évidemment inspirée
de mes goûts particuliers, régnait dans l'ameu-
blement, le style et les détails de cette maison.
— Oh ! dis-je, toute rouge d'émotion, en dépit
des lumières de Mlle Turquin , je sens renaître ici
mes vieux préjugés cabalistiques; seriez-vous
donc magicien?
— Peut-être ; parle, que te faut-il?
— Ce palais de fée, par exemple...
— Soit.
Et de son passepartout, M. Constantin décri-
vant un cercle sur le sable de la terrasse, m'y fit
placer face au bois.
— Volte face ! s'écria-t-il soudain en levant un
store de perse négligemment abaissé sur la frise
LE BARON DE PRÉVALOIS. 37
centrale et voilant cette inscription dédicatoire :
Villa-Rosine
Ma joie fit explosion : je sautai au cou du gé-
néreux baron qui m'y tint longtemps suspendue.
Nos larmes se confondirent d'abord ; puis, ar-
dentes, effrénées, ses lèvres osèrent chercher les
miennes, et je m'évanouis...
Je repris mes sens sur un banc de verdure, à
l'extrémité du jardin.
— Ma Rosine... murmurait M. de Prévalois à
genoux.
— Mon père?.. répondis-je froidement.
Ce titre l'écrasa, il s'enfuit ; nous nous com-
prenions tous les deux.
Demeurée seule, j'osaim'interroger : le bandeau
de l'inexpérience venait de tomber pour moi.
Après une heure d'agitation, je vis venir une
dame de moyen âge qui, en qualité de femme de
charge, se mit immédiatement à mes ordres.
—Monsieur le baron m'a remis, en partant, une
lettre pour Mademoiselle, ajouta-t-elle, en m'ob-
servant.
—C'est bien, donnez, fis-je avec assurance, et,
28 LE BARON DE PRÉVALOIS.
pour dissimuler mon trouble, je lui adressai
quelques vagues questions avant de la congédier.
Le billet du baron, tracé à la hâte, d'une main
tremblante, m'émut de pitié.
« Rosine, disait-il simplement, je pars déses-
péré : sois clémente ! »
Je tins rigueur trois jours ; mais, dès le qua-
trième , mon ressentiment fléchit. Pouvais-je
haïr, pouvais-je mépriser cet homme si cons-
tamment dévoué, qu'un penchant irrésistible
avait égaré, sans doute, et que le remords d'un
tel crime abreuverait assez de honte et d'amer-
tume pour en prévenir à jamais le retour?
Et puis, la solitude, le printemps, la jeunesse,
m'invitaient au pardon ; puis encore, l'avouerai-
je, au-dessus de toutes ces voix éloquentes, une
voix mystérieuse criait grâce et merci !
En vain le souvenir de ma mère protestait-il
contre tant de faiblesse; en vain, menaçante et
jalouse, son ombre surgissait - elle comme un
reproche devant mon imagination exaltée, je cé-
dai lâchement au besoin de revoir Monsieur de
Prévalois.
LE BARON DE PRÉVALOIS. 29
Dans la soirée, j'allai m'étendre sur ce banc de
gazon, autel où fut froissé mon voile de jeune
fille ; et de là, j'écrivis mentalement au coupable
idolâtre.
L'expression de mes griefs, d'abord mesurée,
me parut trop rigide. Je supprimai des mots, des
phrases, des paragraphes; enfin, pauvre péche-
resse, tel fut mon projet de rédaction dernière :
« Revenez, Constantin, pour ne plus me quit-
ter. »
La nuit m'avait surprise, confuse d'une pa-
reille défaite, après une lutte morale engagée
sous les auspices de la piété filiale et du devoir.
Premier paragraphe rouge.
Hé! ma blanche colombe, la vérité, s'il vous
plaît; la vérité sans chemise. Point de fard ni
d'étoupes! Je vais dicter, comédienne, écris!...
CHAPITRE DEUXIÈME.
Port-Fleuri
Rosine s'attendait aux entreprises de son beau-
père dont elle avait deviné les desseins ; et même,
sans l'oeil vigilant du monde, elle se fût dès long-
temps livrée... Ces considérations vulgaires re-
tiennent seules une foule de vestales qu'accom-
moderaient, volontiers, les exploits de quelque
Jean Sbogar, le sac d'une ville, ou tout autre cas
de force majeure. Fière de dompter celui que
n'avait pu soumettre une femme impérieuse, elle
prisait singulièrement sa conquête et n'en ignorait
pas l'importance. La seule entrave légale à sa li-
berté serait ainsi rompue, et un instant de servi-
32 PORT-FLEURI.
tude l'affranchissant désormais, ouvrirait à ses
caprices un horizon sans bornes.
Marché d'or entre un tuteur amoureux et une
pupille altière!.. Pressée de le conclure, Rosine
allait donc écrire :
« Revenez, pour ne plus me quitter. »
Pour ne plus me quitter, fine mouche ! ce petit
soufflet sur la joue ressemble tant à une caresse,
qu'il est permis de s'y méprendre.
Le lendemain, vers midi, en se rendant au
kiosque situé en vedette sur la plate-forme in-
férieure du jardin, pour y confler au vélin par-
fumé sa réponse amphibologique, elle aperçut,
amarré à l'un des éperons du mur d'enceinte,
un batelet bleu-barbeau à liserés noirs, au fond
duquel dormait, sur une voile latine, un beau
jeune homme de vingt ans.
Au risque d'y tomber, Rosine s'inclina parallè-
lement au gouffre béant à dix pieds d'elle, et lut
sur la banderolle flottante du pavillon de poupe
le gracieux nom de Zéphyre.
Ce Dieu lui-même ne fut jamais, sans doute,
plus avenant que le patron de sa barque votive,
mollement bercé par l'Oise, court vêtu de
toile grise et d'une ceinture amarante, coiffé
PORT-FLEURI. 33
d'une résille à larges mailles d'où s'échappaient
d'ondoyants cheveux noirs, et songeant, appa-
remment, de quelque Flore près de se rendre.
Aussi, la gorge altérée, l'oeil humide, Rosine,
dans son extase, le déifiait aux dépens du Baron.
Serait-il plus ridicule, pensait-elle, de baiser ce
chef-d'oeuvre de la nature que le talent d'Alain
Chartier ?
Ainsi sophistiquait l'enfant du ténébreux Van
Gaël, enfant damné !
Jalouse enfin de mieux connaître l'objet de son
admiration, elle ceignit d'un bracelet portant son
nom, hommage de Constantin, quelques grappes
de pavier rouge et les abandonna dans l'espace....
Si bien que la tendre Flore n'eût pas éveillé plus
galamment Zéphyre.
Le marinier tressaillit et se leva fort intrigue....
A sou juron de circonstance, Rosine, toujours
penchée sur le parapet, répondit par cette naïve
exclamation :
— Ciel !... mon bracelet !... Ah ! Monsieur...
mille pardons...
— Madame... Mademoiselle... veuillez m'ex-
cuser, balbutia le jeune homme, confus à l'aspect
34 PORT-FLEURI.
de Rosine : le sommeil... la fatigue... Un bracelet,
dites-vous?
Après de longues ambages, le colloque s'établit
en ces termes :
— Auriez-vous donc l'obligeance, Monsieur, de
me retourner, par la même voie, ce malencon-
treux bouquet? Combien je déplore ma fatale
étourderie !
— Et moi, Mademoiselle, je rends grâces au
hasard de son aimable caprice. Qui sait? outre le
charme d'un réveil préférable au plus doux
songe, je vous devrai peut-être de m'avoir pré-
servé d'un rhumatisme aigu.
Votre bracelet, belle Rosine, car ce nom gravé
là est sans doute le vôtre... le voici !... Quant aux
fleurs, ce sont mes épaves ; souffrez que j'en dis-
pose à mon gré.
Aussitôt le courtois batelier fixa le bouquet
dans l'anneau d'amarrage, et désignant du doigt
les charmilles de la terrasse :
Délicieuse oasis! s'écria-t-il, Didier viendra
souvent s'abriter à ton ombre. Puissent les eaux
limpides qui t'environnent lui conserver toujours
l'image qu'elles ont un instant reflétée...
Sans adieu, Port-Fleuri !
PORT-FLEURI 33
A ces mots, Rosine sourît ... Didier la salua,
appareilla lestement, et virant le cap au nord,
disparut comme un alcyon.
Ce merveilleux incident discrédita d'emblée le
baron de Prévalois. Décidément, se dit Rosine,
lorsque le Zéphyre se fut perdu tout à fait dans les
méandres de la rivière, j'écrirai à M. Constantin
que la solitude me plaît; que le repos absolu con-
vient à la situation d'esprit qu'il m'a faite. S'il a
du coeur, il comprendra ce langage, et je pour-
rai, ajouta-t-elle , me mirer à loisir à l'éperon
du Port-Fleuri.
Et il n'y avait cependant que quelques heures
entre celle proscription et ce mot d'amnistie ;
Revenez !
Huit fois en huit jours, Didier renouvela les
paviers rouges de l'organeau; et le soir du neu-
vième, aux pieds de la châtelaine, qui ne s'était
point senti le courage de repousser l'assaut péril-
leux tenté sous le feu de ses regards, il remit di-
rectement son offrande quotidienne.
Les nouveaux sentiments de Rosine ressem-
blaient assez à de l'amour, et le gentil corsaire
venait d'en obtenir un gage décisif, lorsque de
5fi PORT-FLEURI
grands éclats de voix et le bruyant accueil de
Fox à Bellérophon intervinrent un peu tard dans
ce dangereux tête à tête.
Didier se rembarqua vivement, et, en un tour-
nemain, doubla Conflans-Sainte-Honorine.
Il n'était que temps ; Mme Richard, la duègne,
vint annoncer M. de Prévalois.
Il parut... Que de ravages sur ce front naguère
radieux ! L'aplomb de sa pupille, deux fois éman-
cipée, ne put tenir longtemps à son aspect ; elle
l'embrassa même d'assez bonne foi pour donner
le change à sa passion.
Néanmoins, il ne s'agit plus entre eux que de
sciences et de beaux-arts, et les travaux ouverts,
dès le lendemain, à la bibliothèque, se poursui-
virent avec un sérieux édifiant.
Toutefois, le piano de Rosine était établi de telle
sorte qu'elle pouvait d'un coup-d'oeil embrasser
la vallée, et guetter ainsi la voile inconstante du
Zéphyre, qui, depuis un mois, depuis la mémo-
rable soirée de l'escalade, n'avait pas reparu.
L'ingratitude était flagrante.
L'anxiété, le dépit, la colère se succédant ra-
pidement dans l'esprit d'une coquette, chaque
phase de ces impressions diverses ajoutait aux
PORT-FLEURI.
espérances du baron. Après un mois de profes-
sorat, il put se croire autorisé à quitter son mas-
que de père noble, pour reprendre enfin le rôle
de premier amoureux qu'il confondit trop tôt avec
celui de traître.
Encore quelques jours de blocus hermétique
et l'ingénue capitulait ! mais les désirs de l'hom-
me sont implacables, et il se préfère de beaucoup
au chien, le fat !
Les chaleurs de juin étaient excessives : cha-
que jour Rosine passait une heure dans la salle
de bain, inviolable retraite où elle maudissait le
volage Didier et revenait à Constantin.
Un soir que, fraîche et reposée, au sortir de la
cuve de marbre, discrète confidente de sa rare
beauté, elle se souriait avec complaisance, en
essayant une rose à ses cheveux ruisselans, un
panneau glissa sourdement sur d'imperceptibles
rainures, et deux bras nerveux l'étreignirent...
Aux cris perçants que lui arracha l'épouvante,
le panneau se referma sur l'homme et la fleur
dérobée, et la camériste entra.
Un innocent faucheux qui, d'aventure, ou par
esprit d'imitation peut-être, s'adonisait alors de-
38 PORT-FLEURI.
vant la glace, servit de prétexte à la jolie bai-
gneuse. Victime politique, il fut sacrifié sans re-
mords à la raison d'état.
Les femmes ont une vivacité d'intelligence qui
leur fait honneur, n'est-ce pas?
Deuxième paragraphe rouge.
Et maintenant, madame, vous avez le champ
libre; allez! si quelque mare fangeuse arrête
encore vos pas, sonnez sans crainte de fatiguer
mon zèle. D'ailleurs, j'interviendrais d'office, au
besoin; ne suis-je point votre humble valet?
Oui, j'en conviens, tyran, ton infernale malice
atténuait à mes yeux les torts de Constantin. Ses
respects affectés, sa résignation feinte avaient tou-
ché mon coeur, cruellement blessé de l'oubli de
PORT-FLEURI. 39
Didier. Je lui tenais compte de l'énergique ré-
pression d'une ardeur insensée; et plus il me pa-
raissait fort et généreux, plus je me sentais fra-
gile et misérable. Mais lorsque abjurant toute pu-
deur, il m'eut dans un odieux guet-apens dévoilé
ses turpitudes, je détestai sa perverse influence.
Je devais à ma mère de ne point salir un nom
qu'elle avait porté. Ce sentiment seul me suggéra
la ruse, objet de si pitoyables commentaires.
Après cette ignoble équipée, M. de Prévalois,
n'osant me braver en face, revint à Paris méditer
de nouveaux attentats. Que pouvais-je mieux
faire, isolée, sans guide, sans appui, dans cette
maison de fraude et d'embuscade, sinon attendre,
espérer et mourir au Port-Fleuri?
Installée là, depuis une semaine, de l'aube au
crépuscule, j'aperçus enfin la flamme vacillante
du Zéphyre, — déjà, à plusieurs reprises, mes
yeux avaient sondé la profondeur de l'Oise.
J'agitai mon mouchoir; Didier me répondit en
posant la main sur son coeur.
Comme l'esquif abordait, un homme armé
parut à la lisière du bois marmenteau et se diri-
gea sur l'éperon...
40 PORT-FLEURI.
Didier! m'écriai-je, sauvez-vous !... sauvez-
moi ! et n'écoutant que mon courage, je franchis
le parapet à la garde de Dieu....
La barque chavira ; Didier pâlit... et je tom-
bai mourante à ses côtés, au bruit d'une double
détonation.
CHAPITRE TROISIÈME.
A. bord du Tartare.
Etendue sur un lit moelleux, au fond d'une vaste
pièce, richement meublée, je m'éveille par une
belle matinée de juillet, au gai concert d'une lé-
gion d'oiseaux s'ébattanl sous mes fenêtres.
Je me lève aussitôt; j'ouvre les persiennes...
ma vue s'arrête sur une immense et miroitante
plaine.
C'est la mer!....
Ramenant mon regard vers les premiers plans
du tableau, j'aperçois des bâtiments, un port,
des chevaux, des hommes.
Où suis-je?
42 A BORD DU TARTARE.
Je parle, et reconnais ma voix.
Je marche, et j'entends le bruit de mes pas.
Une glace!... je m'y regarde...
Brune!.. je suis brune? j'ai l'oeil noir, une
peau d'Andalouse, de l'embonpoint, de la taille ;
moi?.. Mais j'étais petite et mignonne; j'avais les
cheveux blonds, les yeux bleus, la peau blanche.
Qu'est-il donc arrivé?
Et Didier, qu'est-il devenu?
Sur cette table, que vois-je? De l'or, des dia-
mants, des bank-notes....
Un passeport? J'y lis : « Mademoiselle Arièle de
Valenfer... 20 ans... sans profession... se rendant
à Londres. »
Paris, 1er juillet 1829.
1829?.. Et le signalement est conforme aux
nouveaux traits de ma personne!
Qu'est-ce à dire, mon Dieu ; ne suis-je plus
Rosine ?
Qui suis-je donc!...
Soudain, une voix dont le timbre métallique
me glaça d'horreur; une voix étrange répondit :
Rosine est morte!... comme Horatia Valazzi
A BORD DU TARTARE. 43
comme Judith d'Harfleur ! Mais la fille de Van
Gaël existe encore!
Tu es Arièle, la piquante Arièle! fille unique de
l'amiral de Valenfer, reprit la voix d'un ton rail-
leur : l'illustre requin, parti d'hier pour les An-
tilles.... où il restera... t'adresse à sa soeur, Ma-
dame Perce val, qui réside à Londres, dans Pic-
cadilly. — Va, tu es attendue avec impatience.
Avant peu, tu jouiras de deux cents mille écus
délaissés par ton père putatif, et tu vivras dans
une indépendance absolue.
Dix ans encore,—durant lesquels le traité ver-
bal que nous allons consentir s'effacera complè-
tement de ta mémoire, —dix ans, si tu le veux,
tu seras riche et belle...
Enfin, tu es Arièle l'enchanteresse ou tu n'es
qu'oeuvre morte... les vers te réclament ou le
plaisir l'attend : choisis,
Hélas ! ce pacte infâme, pourquoi l'ai-je ac-
cepté!...
44 A BORD DU TARTARE.
Troisième paragraphe rouge.
Pourquoi?... parbleu, chère amie, pour être
dix ans riche et belle ; parce qu'entre le plaisir et
les vers le choix n'est pas douteux ; parce que tu
es fille de Van Gaël ; parce que l'héritage de Ro-
sine, de Judith et d'Horatia te convenait à mer-
veille ; parce qu'enfin, sache le bien, l'ange des
ténèbres, mon maître, est fort entre les forts, et
que pour un jour de revers il compte des siècles
de victoires !
Nous nous embarquâmes aux flambeaux : en
sautant sur le pont du Tartare, qui quittait, à mi-
nuit, le port de Boulogne pour gagner Londres
par la Tamise, mes pieds s'embarrassèrent dans
quelques cordages, et je serais certainement tom-
bée, si l'un des passagers ne m'eût reçue dans ses
bras....
Une vieille gouvernante, qui s'était dite char-
gée de me conduire jusqu'à destination, n'ayant
pu se résoudre à braver le perfide élément, nous
A BORD DU TARTARE 45
étions partis sans elle, à ma grande satisfaction.
Je me sentais libre, enjouée, téméraire ; le passé
ne s'offrait plus à mon esprit que comme un rêve
confus, dissipé par l'agrément de ma situation
présente. Ce fui donc dans les meilleures disposi-
tions que je parus au salon commun du Tartare.
Mon entrée fut triomphale : vieux et jeunes me
saluèrent avec une admiration muette, mais si
prononcée, que j'en rougis d'orgueil et d'émo-
tion. Ma rougeur, charitablement interprêtée,
produisit un excellent effet ; car une fort belle
dame se leva, et venant à ma rencontre : Made-
moiselle, me dit-elle gracieusement, nous avons
été témoins de l'abandon de cette brave femme
à qui le coeur a failli au moment du départ, et
qui, sous le feu croisé des railleries de deux cents
personnes, a résigné son emploi de suivante : à
son défaut, voulez-vous agréer mes soins durant
la traversée ?
Madame, répondis-je avec effusion, vous êtes
mille fois trop bonne de m'offrir une pareille
compensation ; je perds un stras, je trouve un
diamant.
J'allai m'asseoir près de mon joli chaperon; la
conversation s'engagea.
46 A BORD DU TARTARE.
Je fus aimable, spirituelle ; je m'adressais ex-
clusivement aux femmes, mais je parlais pour
les hommes, surtout pour celui qui m'avait pré-
servée d'une chute ridicule et funeste peut-être,
et que, dans ma confusion, je n'avais ni remar-
qué ni remercié.
Rien cependant ne put faire sortir de son im-
passibilité mon protecteur anonyme, qui resta
pour moi confondu dans la foule et dédaigna de
se prévaloir du service qu'il m'avait rendu.
Deux heures après l'embarquement, à l'excep-
tion des hommes de quart, — je le croyais, du
moins,—je veillais seule à bord du Tartare. Une
invincible curiosité me saisit. Je voulus contempler
l'Océan dans le silence de la nuit. Parvenue au
pont, j'allais être renversée par le roulis, lorsque
je fus enlevée et déposée doucement sur un banc
adossé au bastingage. J'y demeurai sans voix, à
la merci d'un inconnu, au milieu d'épaisses té-
nèbres, — la lune était alors voilée, — n'osant
me dégager, et sentant sur mes yeux une pression
d'abord timide, incertaine, intermittente, puis
franche, accentuée, caressante, enfin, un outra-
geux baiser.
A BORD DU TARTARE. 47
Cette insultante privauté me rendit mon éner-
gie. Qui que vous soyez, Monsieur, dis-je avec
mépris au mystérieux personnage, je vous tiens
pour un misérable!...
Je suis un misérable, un sacrilège, je le recon-
nais, je l'avoue, me fut-il répondu ; j'ai commis
un lâche attentat ; mais il me sera pardonné, je
l'espère, car je l'expierai de ma vie... A toi donc,
que je n'ai pu recevoir impunément deux fois
dans mes bras ; que je ne saurais voir ni entendre
davantage sans en mourir d'amour ; ange ou dé-
mon, à toi le dernier soupir d'Octave !
Je n'eus pas même le temps de protester, de
pardonner, d'appeler à l'aide ; je dus subir une
nouvelle et frénétique étreinte... Puis une grande
ombre se dressa sur le banc... et s'abîma sous
les flots.
Chancelante, éperdue, je me traînai jusqu'à
mon cadre, où le bruit du tangage acheva de me
jeter dans un état voisin de l'idiotisme... Ce ma-
rasme ne me quitta qu'à la hauteur de Greenwich-
Hospital, dont l'admirable panorama fit prendre
un autre cours à mes idées.
Enfin, nous abordâmes à la Tour de Londres,
où m'attendaient Mme Perceval et son fils.
48 A BORD DU TARTARE.
Au moment de sortir du débarcadère, j'entendis
le contre-maître du Tartare, chargé de l'appel
des passagers, répéter pour la troisième fois,
mais en vain : M. Octave Francastel !

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