Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Mémoires d'une modiste écrits par elle-même

254 pages
F. Cournol (Paris). 1866. In-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

MEMOIRES
D'USE MODISTE
(S)
Ï0U6T, — ÎTP, ET STEB. DE A. EOCBSI.
MEMOIRES
n' UNE
- ECRITS
;f^^/ELLE-MÊME
PARIS
F. CQURNOL, LIBRAIRE-EDITEUR
£0, RUE EE SEINE, 20
1866
Tons droits réservés.
A CEUX QUI VOUDRONT BIEN ME LIRE
Un spirituel bavard, nomme Alexandre Dumas., a
publié en Un grand nombre de volumes ce qu'il ap-
pelle ses Mémoires. Ses Mémoires ! c'est-à-dire qu'il
a raconté, avec force détails, .mais toujours agréa-.,
blemènt, tout ce qu'il a vu et tout ce qui aurait pu
lui arriver. ;
Pourquoi ne me permettrais-je pas. moi aussi, de
faire en quelques lignes le récit de mes aventures ?
Si je n'ai pas le style entraînant du fécond roman-
■cier. à coup sûr on m'accordera au moins le mérite
d'être- vraie.
N'en déplaise au proverbe qui dit qu'il est très-
difficile de se connaître soi-même., je prétends que nul
ne peut mieux me connaître que moi. Je sais mieux
que d'autres tout ce que j'ai fait, j'en viens faire la
confession, à vous de me juger.
Ne croyez pas que je vienne.raconter ma vie, pour
le seul plaisir d'étaler à vos yeux le cynisme de cette
vie. Non, je vous l'ai dit, ce sont de simples aveux,
une humble confession que je veux vous faire.
Quand après plusieurs années passées dans le vice
et dans la fange, une femme a eu la fermeté, le cou-
rage oserai-je dire, desortirde cette fange, souillée
il est vrai, mais avec la volonté de se relever de sa
chute, et que, parvenue à cette réhabilitation mo-
rale, elle ose regarder ce qu'elle a été et comparer
avec sa vie présente, elle éprouve un tel sentiment
de jouissance que ce retour sur le passé suffit à la
maintenir dans la voie honnête dans laquelle elle
est entrée.
Je vais vous dire quel a été mon passé: s'il n'a
pas toujours été exempt de souillure, vous m'excu-
serez, je l'espère, car vous ne voudrez pas condam-
ner une femme qui, comme beaucoup d'autres, a
été plus à plaindre qu'à blâmer.
MÉMOIRES
D'UNE MODISTE
■ . i
MES PREMIÈRES ANNÉES.
Je n'ai pas l'intention de vous fatiguer par l'his-
toire de mes premières années; elles importent peu,
et si ce chapitre n'avait pour but de me présenter
au lecteur et de lui dire qui'je suis et d'où je viens,
je l'eusse certainement supprimé de ces Mémoires
et j'eusse commencé mon récit aux premiers jours de
mon entrée dans le monde.
Puisqu'il faut en passer par là, faisons vite. Au
reste les lecteurs que ce chapitre fatiguera, auront
MEMOIRES D'UNE MODISTE
lalibertô.de commencer leur lecture au chapitre II.
J'ai peu connu mon père, ancien officier, que des
blessures avaient forcé à prendre une retraite pré-
maturée.
Retiré à Lyon, il s'y maria et, deux ans après son
mariage, je vins, comme disent les romanciers,
resserrer les liens de cette union. Peu de temps après
ma naissance, la mort d'un frère de ma mère obligea
mes parents à quitter Lyon et à se rendre à Lille où
mon oncle était propriétaire d'une assez importante
fabrique que mon père voulut alors exploiter lui-
■ même, afin d'avoir une occupation qui lui fît trou-
ver moins fastidieux le repos auquel il était con-
damné. .
Pauvre père! Une légion d'ouvriers ne se conduit
pas comme un -escadron. Il l'épi'ouva bientôt. La
fabrique, jusqu'alors florissante, commença à décli-
ner. Une crise commerciale vint encore porter, le
dernier coup à sa prospérité, bref, il fallut se rési-
gner et abandonner aux créanciers cette belle pro-
priété que mon père était incapable de diriger :
c'était la ruine. Il la supporta courageusement en
apparence, mais dès ce jour il était frappé à mort.
Le vieux soldat ne pouvait supporter l'idée que son
MEMOIRES D'UNE MODISTE
front qu'il avait toujours levé fièrement devant la mi-
traille, devait s'abaisser sous le poids d'une faillite.
Il s'éteignit peu à peu, accable parla honte, languit
environ six mois et rendit le dernier soupir en me
recommandant à la sollicitude de ma bonne mère.
J'avais alors six ans.
Mais hélas 1 ma mère elle-même ne devait pas lui
survivre longtemps. Quatre mois plus tard, une
horrible chute qu'elle fit, me l'enleva et me laissa
seule à cet âge où on a tant besoin de l'affection
d'une mère, à cet âge où chaque baiser qu'on reçoit
d'elle s'imprime profondément dans le coeur dé
l'enfant et y laisse des traces ineffaçables.
Trop jeune pour comprendre la perte que je fai-
sais, mon seul chagrin fut de. rester désormais avec
une soeur de ma mère qui, je crois, ne m'aimait pas
beaucoup et que, je l'avoue, j'aimais encore bien
moins. Elle me recueillit-, et si je ne parle pas des
sept années que je passai avec elle, c'est que je-
craindrais de laisser déborder de mon coîur des
paroles qui témoigneraient peu de ma reconnais-
sance pour le soin qu'elle prit de moi pendant mon
enfance.
Il fallut songer à mon instruction.
MEMOIRES D'UNE MODISTE
Fille d'un officier supérieur décoré de la légion
d'Honneur, ma place était à Saint-Denis, dans cet
institut créé pour nous, nous qui ne possédons rien
pour recevoir l'éducation que notre naissance nous
oblige d'avoir.
Ma tante me vit partir avec un vif plaisir. Moi je
pensais que j'allais trouver des compagnes et que
des maîtresses dévouées allaient m'instruire, me
former, sans avoir recours au martinet que jusque-
là je n'avais que trop connu.
Les deux années que je passai à Saint-Denis
furent les plus heureuses de ma vie. Traitée sur le
pied d'égalité parfaite avec les filles des premières
familles de France, oubliant un passé qui avait été
peu brillant, m'occupant encore moins d'un avenir
que dans ma légèreté je n'entrevoyais que couleur
de rose, il ne pouvait en être autrement.
Mon instruction avait été jusque-là fort négligée,
je me mis au travail avec une ardeur qui m'attira
des éloges de toutes mes maîtresses. En deux ans
j'arrivai aux premières places et je rattrappai celles
de mes compagnes qui m'avaient devancée de plu-
sieurs années dans la maison. En un mot j'appris
tout ce qu'il m'était nécessaire de savoir, tout,
MÉMOIRES D'UNE MODISTE 9
excepté ce qu'il fallait pour arriver à une position
honorable par des moyens honnêtes.
La brillante éducation que j'avais reçue avait
développé en moi des goûts de coquetterie et de
luxe auxquels je n'étais que trop encline. Je me sentis
prise d'un désir effréné de briller, j'entrevis un
avenir doré, maispas un seul instant je ne me rendis
compte de ma position, pas une seule fois je ne me
demandai comment je pourrais satisfaire ces désirs.
C'était pour moi une chose toute simple : c'était
la vie.
Ma tante, peu après mon départ, était venue se
fixer à Paris. Je dus retourner près d'elle.
Yous est-il jamais arrivé d'être en proie à un
horrible cauchemar, de vous sentir tomber d'une
hauteur de laquelle vous contemplez une vue char-
mante : Tout à coup vous êtes entraîné dans un
précipice. Vous vous réveillez au moment où il
semble que vous allez toucher la terre: une sueur
froide baigne votre front et quelques instants sont
nécessaires pour que vous vous souveniez de ce qui
vient de se passer : j'éprouvai quelque chose de
semblable.
Rappelée à la réalité, le réveil fut horrible. Dans
dû MEMOIRES D'UNE MODISTE
mes beaux rêves je n'avais jamais pensé aux diffi-
cultés de la Aie. Mise en présence de ces difficultés,
je voulais encore éloigner" de moi tout ce qui venait
' brutalement m'arracher les illusions que j'avais
amassées une à une, pendant deux ans! La lutte était
impossible; la réalité, plus forte que tout, revenait
sans cesse, je sentais son étreinte de fer, il fallait se
soumettre.
Ma tante m'avertit que sa position de fortune ne
lui permettait pas de me conserver à rien faire. Je
dus prendre un parti.
J'eus un instant l'idée d'embrasser la carrière
de l'instruction; je compris bientôt que ne pouvant
prétendre à rien autre chose qu'à l'humble et désa-
gréable emploi de sous-maîtresse, ce n'était paspour
moi un avenir. Du reste, cette position ne convenait
nullement à mon caractère qui, bien que déjà brisé
par une première déception, avait encore conservé
trop de fierté, trop d'arrogance pour que je consen-
tisse à devenir le jouet d'un certain nombre d'en-
fants qui appliqueraient toutes les ressources de
leur esprit à me froisser dans mes sentiments les
plus intimes. Je dus abandonner cette idée. Au
reste, je voulais me créer une position, je rie vou-
MEMOIRES D'UNE MODISTE il
lais pas demander la charité d'un morceau de
pain : c'eût été le faire que d'entrer dans l'instruc-
- tion.
Un état me devenait nécessaire. La couture me
semblait au-dessous de moi. Les modes seules m'at-
tiraient. D'un physique assez agréable, je crus n'être
pas déplacée dans un magasin. De plus j'aurais*;
comme toutes lesmodistes que j'avais vues, la possi-
bilité d'étaler de somptueuses toilettes. Telles furent
les raisons qui me décidèrent à choisir les piodes.-
Si ces raisons vous paraissent frivoles, pensez que
j'avais quinze ans, que j'étais coquette, et dites-moi
si je n'avais pas tout ce qu'il fallait pour réussir
dans une partie où la jeunesse et la beauté sont les
premiers.gages du succès.
II
J ENTRE DANS'LE MONDE
Ma résolution était bien arrêtée, je iis part de cette
résolution à ma tante. Elle l'approuva.
' Je l'ai soupçonnée depuis de n'avoir donné si vite
son consentement que parce que j'avais choisi un
état qui m'éloignait d'elle. Quoiqu'il en soit, la sépa-
ration convenant à tout le monde, il fallait qu'elle
eût lieu le plus tôt possible, puisque chaque jour
que je passais dans l'inaction était un jour perdu.
Je devrais aujourd'hui bien delà reconnaissance
à ma tante, si dans mes premières aimées, elle
avait, pour réformer mon caractère, déployé seule-
ment la moitié du zèle qu'elle mit à trouver une
14 MEMOIRES D'UNE MODISTE
maison qui voulût bien me recevoir comme ap-
prentie.
Ce fut du reste chose assez facile. La raison en
est bien simple. En général, les ouvrières modistes
ne travaillent que quand elles y sont forcées et cela
pendant quelques jours seulement, puis, si une
occasion "se présente de recommencer leur vie
luxueuse, inactive et surtout désordonnée, elles la
saisissent avec empressement, s'inquiétant- peu de
l'ouvrage qu'elles laissent à faire et qui alors incombe
a.\ixajjprenties. qui, elles, sont làpour travailler sérieu-
sement et le font avec goût ; car, à peine entrées dans
un magasin, il est rare que les jeunes filles ne s'é-
prennent pas d'un ardent amour pour leur état, les
unes parce qu'il les élève et que, nées pour d'humbles
travaux de ménage, elles préfèrent passer leurs jour-
nées à chiffonner rubans et dentelles, les autres
comme moi, parce que l'état ne les abaisse pas trop
et qu'il a en lui-même quelque chose de ce luxe
auquel elles aspirent.
J'entrai donc comme apprentie dans une maison
de modes où j'étais recommandée par une amie de
ma tante.
Bien que la dame qui dirigeait ce magasin de
MEMOIRES D'UNE MODISTE do
modes ait vendu depuis plusieurs années, la maison
existe encore. Aussi, forcée pour l'intelligence de
ce récit de lui donner un nom, l'appellerai-je ma-
dame Damier.
Madame Damier, à l'époque où j'entrai chez elle,
avouait trente-cinq ans. La vérité est qu'elle en
avait plus de quarante, et on les lui aurait donnés
aisément. Grande, sèche, le matin on l'aurait prise
pour une phthisique pulmonaire, mais lorsque
l'après-midi, sa toilette faite, ses joues couvertes d'une
ample couche de rouge végétal, elle descendait au
magasin, parée d'une robe garnie d'un grand
nombre de volans, elle aurait pu encore remplir
l'emploi de vieille coquette dans bien des théâtres.
Son magasin de modes était pour elle comme,
pour bien d'autres, une retraite où elle était venue
se reposer des fatigues d'une vie très-orageuse.
Toutes ses journées étaient invariablement em-
ployées comme il suit : Le matin elle recevait avec
un vif plaisir les hommages de MM. les placiers qui,
grâce aux compliments et aux adulations dont ils
enveloppaient leur offres, faisaient avec elle d'assez
bonnes affaires: l'après-midi, elle s'occupait de la
vente et garnissait quelques chapeaux., c'est à dire
16 MEMOIRES D'UNE. MODISTE
les ornait et y donnait la dernière main. Heureuse-
ment elle ne pouvait suffire à les faire tous, car ce
qui venait d'elle était loin d'être merveilleux.. D'un
goût assez douteux, ne réussissant jamais à parer sim-
plement un chapeau, elle se rattrappait sur la quan-
tité des ornements, dont elle les chargeait; aussi il
fallait la voir triomphante, radieuse, lorsqu'elle
nous montrait sur des capotes qui auraient dû être
jolies, une pyramide de dentelles, qui rappelaient
les .anciennes coiffures. Marie-Antoinette. C'était
pour elle le nec plus ultra de l'art. -
Pendant tous ses travaux, madame Damier, écou-
tait avec une attention des plus soutenues les lectures
qu'elle se faisait faire, se substituant à l'héroïne du
roman, pleurant avec elle, savourant ses plaisirs, en
. un mot revivant en elle. - ..
Lorsque je lui fus présentée, madame Damier
était en phthisique, (il était onze heures et les jour-
nées ne commencent guère avant cette heure dans
les magasins de modes): elle me reçut avec un
visage renfrogné et avec toute la grâce dont est sus-
ceptible une femme de quarante ans en présence
d'une jeune fille de quinze.
•— Mademoiselle, me dit-elle sèchement, vous
MÉMOIRES D'UNE MODISTE 47
m'êtes trop particulièrement recommandée pour
que je ne m'applique pas à faire de vous une bonne
ouvrière et à vous communiquer le goût et le cachet
de ma maison. \i& première vous enseignera ce que :
vous aurez à faire, et si vous y mettez de la; bonne
volonté, nous passerons en bonne intelligence lès
trois années pendant lesquelles vous devez faire votre
apprentissage.
Je la remerciai de mon mieux, ses bonnes grâces
m'avaient gagnée et pour peu que mes futures com-
pagnes jnjDiitrasssent". autant dlaménité dans les.
paroles et dans les manières^ je trouvais un enfer- à
la' place de celui que je quittais.
Mademoiselle Rosine, px'emière ouvrière, fut ap-
pelée, et madame Damier me confia à ses soins. "'
Mademoiselle Rosine était jeune, jolie, et à ce
moment le contraste de madame Damier me la fit
.trouver ;dix fois tnieux encore qu'elle n'était. Sainise
;.étâ'it riche et de bon goût, ce qui ne se rencontre pas ~
^toujours. J'ai su depuis qu'elle donnait beaucoup
d'importance à son emploi. Ses appointements
étaient modiques. Et, comme Ta chanté Déranger:
J'ai su depuis qui payait "sa toilette.
18. MÉMOIRES D'UNE MODISTE'
Cette demoiselle était très-protégée, ma-t-on dit.
Quatre autres jeunes filles devenaient mes com-
pagnes. Lorsque j'entrai, elles riaient, causaient, di-
saient mille folies. Toutes; étaient mises avec une:
recherche et une élégance qui me réjouirent fort.
J'allais donc pouvoir, moi aussi, rehausser mes
grâces naturelles de ces mille riens qui parent une
femme, du moins je le croyais; mes rêves se réali-
saient, je pouvais concilier la nécessité du ..travail
avec le goût de la toilette.
: Je vis peu de choses dans cette première journée.
Toutefois, lorsque madame Damier vint prendre
place à nos côtés mademoiselle Rosine daigna lui
dire que j'avais de grandes dispositions, mais que
si-on me laissait faire, je garnirais les chapeaux
avec beaucoup d'imagination avant d'avoir appris à
en préparer la. carcasse.: Elle m'avait bien-jugée;
c'était là le premier fruit de mon éducation.
J'étais nourrie et logée chez Madame Damier.
Lorsque le soir je fus. mise en possession de ma
chambre, je m'y trouvai bien seule. Je repassai en un
instant tous les événements de ma vie etiline sem-
bla que j'avais été déjà bien éprouvée.
Le lendemain je repris ma place et ce jour-là
MÉMOIRES D'UNE MODISTE 19
seulement je commençai sérieusement, mon appren-
tissage, tout en faisant avec mes camarades une
connaissance plus intime.
Trois d'entre elles avaient un caractère ouvert,
qui aurait dû au premier abord me séduire.. C'étaient
de véritables sans-souci., ce que plus tard j'ai entendu
appeler de bonnes filles, s'inquiétant peu du lende-
main, si ce n'est pour projeter une partie de plaisir.
Leurs manières ouvertes me parurent être des ma-
nières communes; je.résolus d'être bien avec elles,
mais d'éviter des liaisons qui ne pouvaient que m'a-
baisser.
La quatrième, nommée Esther, conservait, elle,
toute sa dignité. Un sourire que j'aperçus sur le
bout de ses lèvres à une plaisanterie d'une de nos
camarades me sembla de bon augure ; il était dé-
daigneux, je le trouvai distingué.
Elle aussi avait compris que mon éducation lui
permettait de se lier avec moi ; aussi toutes ses pa-
roles m'étaient-elles adressées, et, si j'avais besoin
d'un renseignement pour mon travail, elle me le
donnait avec une.complaisance au-dessus de toute
expression. Le soir venu, elle m'emmena dans sa
chambre et, là, nous causâmes longuement. Elle ne
.20 MEMOIRES D'UNE MODISTJE
me dit aucun mal de mes compagnes, elle nie fit au
contraire des compliments sur leur gaîté, sur leur
bon naturel, mais tout cela entremêlé de phrases
piquantes qui, comme la griffe du chat, égrati-
gnaient en caressant. Une telle conversation ne pou-
vait que me convenir. Je lui avouai que ses coh-
: seils m'affermissaient dans des résolutions que
j'avais déjà prises, et nous nous séparâmes amies.
Les journées se succédèrent et changèrent peu ma
manière de vivre. Le dimanche, j'étais libre, j'en
profitais pour rendre une visite à ma tante, ou bien
pour me promener avec Esther qui, n'ayant pas sa
famille à Paris, ne savait où aller, c'était du moins
ce qu'elle me disait.
Comme je l'ai dit précédemment,;inadameDarnier
se faisait toujours lire pendant qu'elle travaillait.
Elle trouva que je lisais agréablement, mon organe
lui plut et chaque jour pendant des heures entières
j'étais obligée de communiquer à cette femme usée
un peu de la vie factice des romans.
Pendant les premiers jours, je ne fus que médio-
crement attachée à ce que je lisais. J'avais com-
mencé un roman au quatrième volume, et je m'éton-
. nais qu'on pût porter un tel intérêt à une histoire
-.".■ . ..- MÉMOIRES D'UNE MODISTE 21-.
\ • ■''.''■ ~
qui n'était ni dans nos moeurs, ni de notre époque,
qui ne signifiait rien, sinon que l'auteur avait beau-.
coup voyagé, beaucoup vu, beaucoup étudié;'-" je ne
. compris rien à l'intrigue, ce n'était pas ce que je ,
m'étais figuré. :
.Lorsque cet ouvrage fut terminé, j'entrepris le
dernier des Kerven. Là encore je ne fus que .peu tou- .'■
chée par le récit des malheurs du héros, mais'en-
traînée par le style émouvant de l'auteur, je.côm-
mençai cependant à apporter plus d'attention à mes
lectures. Jejus ébranlée. Cejrae jelus ensuite acheva
de me porterie dernier coup : c'était un roman de
moeurs.modernes ; ce que je ne compris pas, je le
devinai. Je retrouvai la vie de Paris, telle que je
l'avais vue à travers le prisme dé mes illusions.
Tous mes désirs me revinrent en foule, j'oubliai
ce que j'étais pour ne penser qu'à ce que je voulais:
être. '■■';•"■
- Esther m'examinait, elle voyait- le -travail qui s'o-
pérait en moi. Elle le sentit d'autant mieux que
comme moi elle éprouvait les mêmes aspirations.
Le dimanche'suivant, je sortis avec elle. Je de-
vais aller voir.ma tante, je n'y allai pas. Nous de- .
vions dîner et aller au théâtre Esther et moi.
MEMOIRES D'UNE MODISTE
Nous étions dans le jardin des Tuileries, lorsque
nous fûmes abordées par un jeune homme d'un
extérieur distingué, qu'Esther me présenta comme
un attaché d'ambassade. Elle me dit ensuite qu'il,
connaissait beaucoup sa famille, qu'ils avaient été
élevés ensemble, etc.. en un mot elle me colora la
chose, et du reste je la crus parfaitement-
Gustave deLerny, c'était le nom du jeune homme,
pouvait avoir vingt-cinq ans. En lui je vis ce que
je m'étais figuré : le type du gentilhomme ac-
compli.
Il s'adressa très-familièrement à Esther, ce que
je m'expliquai naturellement après, lorsque celle-
ci m'eut fait connaître l'ancienneté de leurs rela-
tions.
— Comment, cher ange, lui dit-il, tu sors au-
jourd'hui, tu te promènes et tu n'as seulement pas
l'idée de passer chez moi réclamer mon bras ?
— Certainement non, lui répondit-elle, j'étais
avec une amie, et nous avions réglé trop bien l'em-
ploi de notre journée, pour aller te porter tous nos
projets à déranger.
— Pourrait-on connaître ces projets ?
— Nous voulons dîner très-tranquillement et aller
MEMOIRES D'UNE MODISTE 23
au Gymnase où, dit-on, une pièce nouvelle fait salle
comble.
— Eh bien, puisqu'il est écrit que je dois déranger
tes projets, je ne faillirai pas à ma destinée. Je ne
pousserai pas l'insdiscrétion jusqu'à m'inviter à dî-
ner avec toi, seulement....
— Seulement....
— Je t'emmène dîner avec moi, voilà-tout. Et il
éclata de rire. -
Esther allait se récrier...
—Un instant, dit-il, tu ne melaisses pas achever:
nous dînerons tranquillement puisque tu y tiens, et.
pendant ce temps j'enverrai chercher une loge au
Gymnase. Tu auras bien l'attention de m'inviter à
t'accompagner.
Une heure après, nous étions installés dans un
cabinet d'un des premiers restaurants de Paris, ce
que les jeunes gandins affectent d'appeler un ca-
baret.
A peine étions nous entrés, qu'un quatrième con-
vive arriva, juste au moment où M. de Lerny nous
annonçait qu'il l'avait invité.
Le nouveau venu avait à peu près le même âge
que Gustave. Cependant à sa démarche grave, em-
MEMOIRES D'L'NE MODISTE
pesée, on lui aurait donné plus. Il s'appelait Ernest,
de Melville.
M. de Lemy me le présenta comme son meilleur
ami. Esther connaissait M. de Melville et l'accueillit
avec des démonstrations qui me donnèrent fort à
penser. Ceci prouve que j'étais à cent lieues de la~
vérité. M. de Melville-n'était pour elle rien autre
chose que l'ami de Gustave.
Nous nous mîmes à table. La conversation s'en-
gagea d'une manière générale et, M. de Melville y prit
unegrandepart, racontant les cancans du jour, mais
toujours paraissant ne s'adresser qu'à moi, ne parler
que pour moi, et cela avec une déférence dont je fus
intérieurement flattée. Puis avec le dîner, tout le
monde s'anima, et lorsque nous nous levâmes de ta-
ble, il semblait que nous nous connussions depuis
longtemps. •
M. de Melville m'offrit son bras et me conduisit
jusqu'à la voiture qui nous attendait à la porte. Nous
y montâmes; je remarquai qu'il donna un ordre à
son valet de pied et que celui-ci s'éloigna aussitôt.
Je n'entendis pas l'ordre qui était donné et quelques
instants après j'avais oublié cet incident.
La soirée fut ce qu'elle devait être, gaie jusqu'à
^MÉMOIRES D'UNE : MODISTE
l'excès ; je fus même tellement distfaite que je fis peu
attention à la pièce qui se donnait.
Lorsque le rideau tomba sur le dernier acte, nous
nous hâtâmes d'aller retrouver la voiture qui était
venue nous chercher. Je ne demandai pas où nous
allions, je suivis Esther. Nous devions rentrer en-
semble. " - - - .. .-■■'--
Vingt minutes après, nous descendions à la porte
d'un petit hôtel rue Saint-Lazare. C'était l'hôtel
J de M. de Melville. Un fin souper nous y attendait, pré-
paré par-les soins du valet de. pied. que-j'avais vu
s'éloigner en nous rendant au théâtre.
Yers la fin du souper, Esther disparut et fut bien-
tôt suivie de Gustave. J'avais un vague pressentiment
d'un danger, je ne m'en rendais pas compte. Cepen-
dant je repris bientôt toute mon assurance en voyant
quèM. deMelville, toujours empressé, toujours aussi
galant, montrait plus de réserve depuis que. nous
étions seuls. ~"" ■--.- --
— Gustave, me dit-il, vient d'aller donner l'ordre
d'atteler, nous ne pouvons, à cette heure, made-
moiselle, vous laisser partir seule. .-..■•'•■
— Je vous remercie beaucoup, monsieur, rëpon-
dis-je, de toutes vos bontés. Si je n'avais craint
26 MÉMOIRES D'UNE MODISTE
d'abuser de votre complaisance, j'allais vous deman-
der de vouloir bien encore une fois être nos cava- '
liers.
— Croyez, mademoiselle, que je n'oublierai pas
cette soirée, elle marquera dans ma vie. J'ai tant
couru après le bonheur que pour une fois qu'il est
venu me trouver, je ne dois pas le laisser échapper.
Me sera-t-il permis de vous revoir ?
— Lorsque Esther ira voir M. de Lerny, peut-être
l'accompagnerai-je, et alors j'aurai probablement le
plaisir de vous rencontrer chez lui, puisque, m'avez-
vous dit, où vous sortez avec lui, où vous êtes chez
lui, où il est chez vous.
— Je vous remercie de cette assurance, elle vient
achever ma journée.
A ce moment je sentis que le feu me montait au
visage. Les excès du souper que nous avions fait et
auxquels je n'étais pas habituée commençaient à
produire leur effet ordinaire. Je priai M. de Melville
de remplir le verre que je lui tendis et dès qu'il
. l'eut fait, je le vidai d'un trait.
Ce qui se passa ensuite, je l'ignore, je n'eus plus
conscience de moi-même.
Le lendemain, je me retrouvai chez M. de Mel-
MÉMOIRES D'UNE MODISTE
ville, la scène de la veille se représenta à mon es-
prit : je compris tout.
Cet homme n'avait pas eu pitié de ma jeunesse,
il n'avait même pas essayé de la persuasion, et pour
triompher de moi il avait agi comme avec une de
ces femmes qu'il aurait rencontré dans un bal et
qu'il aurait emmené souper. Il m'avait grisée, s'in-
quiétant peu de ce que je pourrais dire ensuite.
Je le retrouvai cependant près de moi, plus em-
pressé que la veille. Je n'éprouvai plus pour lui
qu'un sentiment de haine. J'étais plus blessée encore
par le procédé que par le déshonneur qui m'attei-
gnait.
■ — Monsieur, lui dis-je, ce que vous avez fait est
une infamie.
— Quoi donc, belle Gabriélle, est-ce une infamie
de m'être assuré de votre retour ?
— Yous ne me reverrez pas; je ne serai jamais
votre maîtresse, monsieur; j'aurais pu peut-être
faiblir et me donner, je ne supporterai jamais la
. vue d'un homme qui pourra se vanter de m'avoir
prise.
. Et je sortis fièrement sans écouter ses protesta-
tions. Elles ne me touchaient plus.
28 MÉMOIRES D'UNE MODISTE
Sortie de cette maison où j'avais laissé mon' hon-
neur, je marchai au hasard. Qu'allais-je faire? De-
vais-je rentrera mon magasin? Il le fallait, et je
redoutais de me présenter à madame Damier. Il
me semblait qu'elle devait lire ma honte sur mon
visage. Cependant, je me décidai et me hâtai pour
arriver avant son déjeuner.
Lorsque je me présentai à elle, je la vis sourire,
Ce sourire m'encouragea et je la priai de m'excu-
ser, ma tante, lui dis -je, étant un peu souffrante, ■
m'avait retenue. Elle se contenta de cette explica-
tion et je repris ma place.
Je n'adressai pas de la journée la parole à Esther,
lui témoignant par ce silence tout le mépris que sa
conduite, m'avait inspiré : elle ne parut pas s'en
apercevoir.
Lorsque le soir, je remontai à ma chambre, elle
m'y suivit.
— Donne-moi donc, me dit-elle, une explication
de ta fuite. Qu'es-tu devenue hier, et pourquoi ne
pas m'avoir attendue ?
— Quoi ! lui dis-je, tu ignores donc ce qui s'est
passé ?
. — Entièrement. Lorsque je te quittai pour aller.
MÉMOIRES D'UNE MODISTE . 29
reprendre mon chapeau et mon châle que j'avais
laissés dans un petit salon, Gustave vint m'y re-
trouver pour me donner des nouvelles de ma fa-
mille qu'il avait vue à son dernier voyage. Lorsque
nous revînmes, nous trouvâmes M. de Melville qui
nous apprit ton .départ. L'heure étant trop avancée,
lui avais-tu dit, pour rentrer à ton magasin, tu pré-
férais aller coucher chez ta tante et il avait mis son
coupé à ta disposition.
— Mais c'est un affreux mensonge, rien de cela
n'est arrivé.. Et je lui contai, tout.
— Oh! reprit-elle, c'est infâme. J'espère que tu
ne nous a pas soupçonnés d'être les complices d'une
aussi odieuse machination. Tu avais eu confiance
en moi et j'aurais pu te trahir à ce point! Dis-moi,
Gabrielle, que tu ne le crois pas.
— Maintenant, non ; mais je t'avoue que toutes
les apparences étaient contre toi.
- -•:— Et reverras-tu M. de Melville, lui demanderas-,
tu la réparation'qu'il te doit? Yeux-tu que j'écrive
ce qui s'est passé à Gustave?
— Garde-t-en bien. Je ne reverrai jamais M. de
Melville, que je hais. A quoi servirait de rendre pu-
blic mon déshonneur? Non, il vaut mieux étouffer
30 MEMOIRES D'UNE MODISTE
cela, mais je sens que j'en mourrai. Esther, je suis
bien malheureuse ! Et je tombai dans ses bras en
fondant en larmes. Elle me prodigua les plus tou-
chantes marques d'amitié et je les reçus avec bon-
heur : je ne doutais plus d'elle.
Le lendemain et les jours suivants, il ne fut plus
question de rien entre nous. Il semblait, qu'il ne se
fût rien passé d'extraordinaire et cependant pour
moi la blessure était aussi saignante que le premier
jour.
J'ai oublié de dire que nous avions presque cha-
que soir la visite d'un ami de madame Damier.
M. Lariste, c'était son nom, était un avocat qui
n'ayant jamais vu de client lui apporter leurs cau-
ses, avait pris le parti d'aller les chercher lui-même
et avait monté ce qu'on nomme un cabinet d'affai-
res. C'était lui qui avait fait pour madame Damier
l'acquisition du magasin; c'était lui qui dirigeait
toutes ses affaires, réglait tous ses comptes, sanc-
tionnait tout avec l'expérience d'un homme qui con-
naît la loi et a réponse à tout avec un article du
Code de procédure.
Dès les premiers jours de mon entrée chez ma-
. MÉMOIRES D'UNE MODISTE 31
dame Damier, M. Lariste avait eu pour moi beau-
coup de prévenances. J'en fus d'abord étonnée; je
le prenais pour un étranger, puis je finis par m'y
habituer et je n'apportai plus aucune attention à
ses galanteries exagérées.
Or, un soir, M. Lariste arriva au moment où
nous finissions de dîner. .
— Vite, Rosine, dit-il, envoyez chercher des gâ-
teaux, et nous prendrons le café tous ensemble. Je
viens de déterrer une trop belle affaire pour que je
ne me réjouisse.pas ce soir. Et.puis-je m'amuser
sans vous, mesdemoiselles ! Un de mes clients vient
de me charger de la vente d'une partie de ses pro.
priétés et en même temps du placement des fonds
provenant de cette vente.
Et du reste, vous le connaissez, mademoiselle Es-
ther, ajouta-t-il, c'est un des bons amis de M. de
Lemy..... c'est M. de Melville.
Et en disant ces mots, au lieu de s'adresser à Es.
ther, placée à ses côtés, il me lança un regard des
plus significatifs sous lequel je me sentis pâlir : je
ne pouvais douter, cet homme savait tout.
Puis il continua de rire et de plaisanter avec une
aisance, qui m'étonna, cependant je voyais qu'il
32 MÉMOIRES D'UNE MODISTE
était préoccupé. Dès lors je cherchai à lire sur son
visage quels étaient ses projets; je ne pus rien dé-
couvrir.
La soirée s'acheva gaîment pour tout le monde,
excepté pour moi !
Lorsque M. Lariste se leva pour partir, il s'appro-
cha de moi et me dit à voix basse :
— C'est demain dimanche, je serai chez moi
toute la journée, venez, il faut que je vous parle.
Son ton n'admettait pas de réplique. Je craignais
tout, et je répondis :
.— J'irai.
Il sortît radieux.
M. Lariste avait environ quarante ans. C'était le vé-
ritable type de la médiocrité remuante et vaniteu-
se, causant de tout à propos de rien, se persuadant
qu'il ferait croire à son esprit en imposant son bavar-
dage. Je l'avais jugé ainsi à première vue, et c'est
même ce qui m'avait fait supporter ses compliments
qui ne me flattaient ni ne me déplaisaient, venant
d'un homme qui était trop nul pour être à craindre.
Je m'étonnai que M. de Melville lui eût fait la con-
fidence de sa conduite. Je ne savais pas encore que
les hommes sont ordinairement très-orgueilleux de
MÉMOIRES D'UNE MODISTE 33
ce qu'ils devraient cacher, que pour beaucoup d'en-
tre eux, la perte d'une femme est une bonne fortune
qui fait d'autant plus d'honneur à l'homme, que les
moyens de séduction employés par lui sont plus
vils.
Maintenant, que pouvait me dire M. Lariste? C'est
ce queje ne pus deviner.Aussi j'attendis avec impa-
tience la journée du lendemain, dans laquelle ma
destinée devait se décider.
III
MON PROTECTEUR
La journée du dimanche me sembla bien longue,
je ne pouvais décemment me présenter le matin
chez M. Lariste, et cependant je brûlais de savoir ce
qu'il avait à me dire.
Je me rendis chez lui dans l'après-midi. Je fus
introduite immédiatement.
Son appartement était meublé avec luxe, mais
sans goût. Quelques objets de prix étaient pêle-mêle
dans un fatras de choses sans valeur. Les tableaux
se faisaient remarquer par la richesse de leurs ca-
dres, la bibliothèque par ses reliures. Tout témoi-
36 MEMOIRES D'UNE MODISTE
gnait du désir de briller qui dévorait cet homme, et
en même temps tout démontrait sa sottise.
Lorsque j'entrai, M. Lariste était dans son cabi-
net occupé à compulser les pièces d'un procès qu'il
perdrait probablement comme la plupart de ceux
qui lui étaient confiés. Que lui importait? Une fa-
mille lui remettait le soin de terminer une affaire,
une famille avait confiance en lui. Eh bien ! tout
cela pouvait-il être mis en balance avec une sortie,
une partie de plaisir? Certainement non. Et d'ail-
leurs, M. Lariste avouait qu'un procès perdu lui
rapportait presque autant que s'il l'avait gagné, et
cela sans qu'il eût à s'en occuper.
Toutefois, lorsqu'on le trouvait chez lui, il était
toujours dans son cabinet de travail : il fallait bien
sauver les apparences.
Use leva dès que j'entrai et me fit asseoir près de
lui.
— Enfin, chère enfant, j'avais commencé à crain-
dre que vous ne vinssiez pas. Et j'ai tant de choses à
vous dire.
— Yous avez vu M. de Melville, lui dis-je, il vous
a avoué son crime.
— Qui, me répohdit-il, et je lui ai fait tontes les
MEMOIRES D'UNE MODISTE 37
observations que j'ai cru devoir lui faire. Et comme"
un de ses plus anciens amis, et comme son aîné,
car, ajouta-t-il, je pourrais presque être son
père.
— Eh bien! comment a-t-il écouté ces observa-
tions ? A-t-il compris qu'il avait brisé mon coeur ?
A-t-il compris qu'il avait, flétri ma jeunesse et
qu'aujourd'hui ma vie est perdue s'il ne répare pas
sa faute.
— Je dois vous avouer, chère Gabriel]e, qu'il n'a
paru rien comprendre ' de tout cela, qu'il m'a ra-
conté la chose fort simplement en se félicitant d'à-.
voir été le premier, a-t-il dit, à cueillir une rose en
fleur, qui était destinée à être prise par un autre
. s'il n'avait eu l'audace de s'en emparer.
— Yoilà ce qu'il pense de moi, l'infâme. Oh!
monsieur,.vous voyez bien que je suis perdue.
— Pas encore, parce que je suis là. La première
fois que je vous ai vue je me suis senti attiré'vers
vous. Lasympalhie ne se commande pas, elle naît
instantanément, et pour vous prouver toute la
mienne, je suis prêt à faire tout ce que vous dési-
rerez.
Je me sentais un appui, je,n'étais plus abandon-
38 MEMOIRES D'UNE MODISTE
née, aussi pris-je la la main de M. Lariste et la ser-
rant dans les miennes, Tassurai-je de ma recon-
naissance.
— Voyons, dit-il, examinons la situation, mainte-
nant que vous ne doutez plus de l'intérêt que je vous
porte, confiez-vous à moi.
Et d'abord, vis-à-vis de M. de Melville, je crois qu'il
n'y a rien à faire. Je ne veux pas vous démontrer
que la différence de position rend impossible toute
tentative de rapprochement qui aurait un but sé-
rieux.
Yis-à-vis de madame Damier, le silence est néces-
saire, je la connais,, et je puis vous assurer que si
elle soupçonnait ce qui s'est passé, vous ne resteriez
pas.vingt-quatre heures chez elle. Quant à vos cama-
rades, gardez-vous bien de leur faire la moindre
confidence à ce sujet. Elles sont toutes assez légères
et vous êtes trop intéressée à ce que votre secret soit
bien gardé pour le leur confier.
Le hasard m'a fait votre confident et je m'en
estime heureux puisqu'il me met à même de vous
prouver mon amitié.
Avec une grande habileté, M. Lariste venait de nie
faire comprendre mon isolement, et en même temps
MEMOIRES D'UNE: MODISTE 39
il me faisait sentir qu'il était entièrement maître
de moi.. Avec ce vague instinct qui anime toutes les
femmes je lé pressentais, et cependant je ne : com-
prenais pas encore qu'à l'aide de mon secret, j'étais
entièrement subjuguée, que je devenais une chose à
lui, qu'il ferait de moi ce qu'il voudrait et que je
n'aurais même pas la possibilité de me plaindre..
En ce moment, je ne compris qu'une chose : c'est
que j'étais sans famille, sans ressources, autres que
mon travail, sans expérience aucune, que j'avais
: déjà été-tronipée et-que je pourrais encore l'être. TJii
homme venait à moi, m'offrait son dévouement
désintéressé, fallaitil-refuser? -
Je passai la soirée avec M. Lariste. Il essaya de.
me distraire, et y parvint en partie, j'avais tant
besoin de chasser les sombres préoccupations qui
me tuaient!
Il vint me reconduire jusqu'à la porte de mon
magasin et me fit promettre d'aller le voir "chaque'
fois que je sortirais.
Je le lui promis de grand coeur.
Plusieurs mois se passèrent et rien ne vint chan-
ger mon existence assez monotone.-
Chaque fois que je soi'tais, je ne manquais pas
40 MEMOIRES D'UNE MODISTE.
d'aller voir M. Lariste qui me prodiguait ses conso-
lations. Le dimanche dès le matin, j'accourais chez
lui, le soir il me ramenait et je rapportais avec moi
du courage pour la semaine.
Un jour, nous allâmes ensemble à Enghien. Il avait
besoin de voir un de ses clients. Il me proposa de
m'emmen'er, et j'acceptai avec joie : je désirais tant
voir la campagne dont j'étais privée depuis si long-
temps. Nous passâmes la journée à Enghien, mais
il fallut rentrer pour dîner chez lui, il avait affaire,
me dit-il.
Je remarquai qu'au dîner M. Lariste, ordinaire-
ment assez sobre, buvait beaucoup. Je compris
après pourquoi. Il me parla peu, mais ses yeux
étaient animés d'une manière étrange;-enfin, il me
saisit brusquement la main.
— Gabrielle, dit-il, écoutez-moi. Depuis long-
temps je voulais vous dire ce que j'éprouve, j'ai trop
attendu. . '
Je fus effrayée de l'animation qu'il mit à pronon-
cer ces. paroles. .Je balbutiai quelques mots sans
suite, il ne m'écoutait pas.
— Oui, reprit-il, lorsque je vous ai vue chez ma-
dame Damier, je vous l'ai déjà dit, je me suis senti
MÉMOIRES D'UNE MODISTE 41
attiré vers vous. J'ai essayé de lutter contre celte
passion, qui chaque jour s'emparait de plus en plus
de moi. J'ai lutté, j'ai voulu remplacer l'amour par
l'amitié; j'ai été vaincu et, aujourd'hui, je viens
vous dire : Gabrielle, je vous aime; Gabrielle,
aimez-moi.
Je me me levai et arrêtai d'un regard toutes ses
tentatives.
— Monsieur, répondis-je, était-ce donc pour me
dire cela que vous m'avez attirée chez vous? Était-
ce pour cela que vous avez capté ma confiance en
me prodiguant les marques d'un dévouement soi-
disant désintéressé? Si cela était vous seriez encore
plus infâme que M. de Melville. Je le hais, mais vous,
je vous mépriserais.
— Eh bien, soit, tu me mépriseras, mais tu vien-
dras verser une goutte d'eau sur ce feu qui me
dévore.
— Et qui donc oserait m'y forcer? Il ne vous
manquerait plus que de mettre le comble à votre
lâcheté en recourant à la violence.
— A la violence, jamais, c'est toi, Gabrielle, toi,
entends-tu bien, qui me diras que tu consens à m'ai-
mer, c'est toi qui te donneras à moi.
MEMOIRES D'UNE MODISTE
— Je ne le crois pas.
-r-Tu ne le crois pas! As-tu pensé que je suis
maître de toi, qu'un seul mot me suffirait, à pronon-
cer, et que ce mot te met à ma discrétion.
Je me sentis pâlir. Il avait raison, il était plus fort
que moi. J'étais sans armes contre sa puissance.
— Tu ne réponds plus! et il fit un pas vers
moi.
—Non, je ne réponds pas, parce que vous êtes un
lâche; non je ne réponds pas, parce que je me ris
de vos menaces, parce que le jour où vous aurez
jeté la honte sur moi, ce jour-là, je n'aurai plus
qu'une idée, ce sera de me venger de votre perfidie,
et cela par tous les moyens en mon pouvoir.
Et je sortis sans le regarder. Mais il me suivit et
lorsque je fus à la porte, il m'arrêta par le bras et
médit:
— Gabrielle, j'attendrai encore, mais avant un
mois tu seras ici.
— Jamais
Le lendemain soir, je trouvai sur ma cheminée
une lettre de M. Lariste... je la brûlai sans la lire.
Pendant huit jours j'en trouvai de semblables, elles
eurent le même sort.
MEMOIRES D'UNE MODISTE 43
Le dimanche suivant j'allai voir ma tante. Elle
était-sortie et je rentrai dans ma chambre pour pou-
voir pleurer à mon aise.
Quinze jours se passèrent encore et chaque jour
une lettre était sur ma cheminée, sans que je pusse
savoir comment elle m'était apportée. Je continuai
à ne pas les lire.
Mais un jour, au lieu d'une lettre, je trouvai un
billet tout ouvert et je lus :
« A Gabrielle,
» J'ai attendu, — je commence à frapper, «- je
veux vaincre.
» L... »
Le lendemain, je trouvai une lettre que je déca-
chetai cette fois. Elle était de ma tante et ne conte-
nait que ces quelques mots.
« Mademoiselle,
» J'ai appris que mes craintes n'étaient que trop
fondées. Vos visites de plus en plus rares n'avaient
fait supposer que votre conduite n'était pas très-
MÉMOIRES D'UNE. MODISTE
régulière. Vous ne faites plus partie d'une famille
que vous avez déshonorée, et je vous prie de ne
plus vous présenter chez moi. »
M. Lariste avait frappé le premier coup.
J'envisageai alors ma position, elle était affreuse.
Demain, pensais^-je, madame Damier saura tout,
que devenir alors? Il faut en "finir.
Je descendis rapidement et je courus chez M. L'a-
■ riste. '
—- Grâce! lui dis-je...
.Il me répondit simplement :
— Je t'attendais. -:
J'étais vaincue. -
■IV
JE SUIS LANCEE
: Pendant deuxâns.jefuslamaîtressedë M. Lariste..
Je dois, pour être juste,; avouer qu'il fit tout Ce qui
- était en .son pouvoir pour me faire oublier ce qui
s'était pâssé.Il ne put y parvenir.
Je ne pouvais pardonner à un homme à la volonté
duquelj'avais été obligée de céder. ''.-'■-
. Lorsque mon apprentissage fut terminé chez
madame Damier, je dus quitter ma chambre et me
pourvoir d'un logement au dehors.
M. Lariste me meubla avec beaucoup de soins un
appartement dans le quartier de la Madeleine.
. Ma vie devint tout autre que ce qu'elle avait été
46 ' MÉMOIRES D'UNE MODISTE
jusqu'alors. Sans être riche, M. Lariste possédait
une modeste aisance. Il céda à tous mes caprices.
J'obtenais de lui tout ce que je désirais, toilettes,
bijoux; à peine je manifestais un désir qu'il était
satisfait. Cela ne pouvait durer longtemps. Rientôt,
il fut obligé d'avoir recours aux emprunts, puis aux
expédients, enfin à bout de ressources, sachant que
je le quitterais aussitôt qu'il ne pourrait plus conti-
nuer à m'entourer de ce luxe que j'avais tant cher-
ché et que je possédais maintenant, il voulut reculer
le moment fatal. .
Le malheureux s'appropria le produit de la vente
d'une propriété appartenant à un de ses clients.
Lorsque ses comptes lui furent demandés il ne
put les fournir. Convaincu d'abus de confiance, il
chercha dans le suicide un moyen d'échapper à la
justice humaine. Tl se brûla la cervelle au moment
où on venait l'arrêter...
Sa mort était mon oeuvre, elle me laissa insen-
sible. J'avais froidement calculé sa ruine. Ma ven-
geance était complète.
Je ne puis aujourd'hui penser à cela sans frémir,
mais à cette époque, je cherchais à m'étourdir.
Je vendisles bijoux qu'il m'avaitdonnésetpendânt
MÉMOIRES D'UNE MODISTE
quelques semaines je pus continuer ma vie oisive.
J'avais perdu le goût du travail,' et bien souvent je
me demandais comment j'avais pu, pendant trois
ans, m'enfermer dans un magasin, alors qu'il était
si facile de briller dans un monde qui ne demandait
qu'à m'accueillir.
Je fis bientôt une nouvelle liaison.
Le comte de Claris, possesseur d'une immense
fortune, m'avait été présenté par M. Lariste, un soir
que nous étions à l'Opéra. Je devins sa maîtresse,
froidement, par calcul, sans autre entraînement que
le désir de posséder voitures, chevaux et laquais
qu'il mit à'ma disposition.
Je quittai peu de temps après la rue de la
Ferme-des-Mathurins que j'habitais, pour aller pren-
dre possession d'un charmant petit hôtel rue Saint-
Georges. x
Peu à peu le cercle de mes connaissance s'agran-
dit, et je fus obligée de prendre un jour pour rece-
voir.
Je jouais à la grande dame.
Ces réceptions ordinaires ne me dispensaient pas
d'accueillir les plus intimes qui presque chaque
matin venaient passer quelques instants avec moi.
'48 MÉMOIRES D'UNE MODISTE
M. de Claris s'inquiétait peu de mes actions.
Il avait pris une maîtresse par vanité, il avait tenu
à "prendre une femme inconnue dans le monde ga-
lant afin de la produire. Cela fait, il avait pourvu à
mes dépenses avec libéralité parce que je lui faisais
honneur, comme il l'aurait fait pour un cheval
admiré dans son écurie.
Bien que blessée par cette manière d'agir, je "ne
fis aucune observation : je m'étais donnée à lui par
nécessité et par orgueil, parlant nous étions quittes.
Presque toutes ses soirées, il les passait à son
cercle en compagnie de ses amis, les jours de récep-
tion seulement il passait la soirée avec moi.
Quand je ne recevais pas, j'étais toujours aux
-Italiens. La musique était. devenue pour moi un
besoin. Entraînée dans un tourbillon dont je ne vou-
lais pas sonder le fond, la musique achevait encore
de m'étourdir. .-....'
M. de Melville s'était fait présenter chez moi. Il ne
me reconnut pas d'abord. Je maîtrisai de mon mieux
mon trouble en l'apercevant et la soirée s'acheva
sans qu'il soupçonnât davantage m'avoir jamais
connue, ou du moins il ne le fit pas paraître.
Le lendemain, au bois, je le rencontrai à cheval,
MÉMOIRES D'UNE MODISTE '40
il me salua très-gracieusement et s'éloigna aussitôt.
Deux jours après il se présenta chez moi le matin
et demanda à être introduit. Quoique je ne reçusse
le matin que les plus intimes, et que M. de Melville
ne vînt que depuis quelques jours, je ne pouvais
refuser.
Je le reçus avec beaucoup de réserve. 11 venait me
demander la faveur de me présenter le soir même
un de ses amis, .M. Gustave de Lerny. Je la lui
accordai volontiers.
Puis nous continuâmes la rconversation que son
arrivée avait interrompue.
Un des amis de M. de Claris, Gaston Roucher,
fils d'une très-riche banquier, venait de nous annon-
cer qu'un agent de change bien connu venait de
passer en Belgique, accompagné par la femme d'un
de ses commanditaires.
Celui-ci, furieux, était parti à sa suite et avait
juré de lui brûler la cervelle s'il le rencontrait.
— Quoi donc, dit M. de Melville, on le débarrasse
de sa femme et il réclame...
-—Certainement, l'enlèvement volontaire de sa
vertueuse épouse n'est pas en cause, niais ses capi-
taux sont partis avec elle, voilà ce qu'il n'admet pas.
50 MEMOIRES D'UNE MODISTE
— Il a tort, c'est une indemnité que l'agent a par-
faitement gagnée.
- — Mais, dit un des amis de M. Roucher, qui dit
que celui-ci n'a pas forcé la femme de son comman-
ditaire à le suivre afin de faire une contre-partie à
l'enlèvement du capital.
— C'est peu probable, à moins qu'il nél'ait eue à
sa discrétion par une première faiblesse, sans cela
je ne vois pas trop quel moyen il aurait pu employer
pour la forcer., puisque le mot a été dit. Je crois que
nous sommes dans un siècle où on ne force personne
et que quand une femme appartient à quelqu'un,
c'est qu'elle s'est donnée.
— Pas toujours, repris-je, et si je ne me trompe, on
m'araconté de M. de Melville une petite anecdote, qui
tendrait à prouver qu'il vient de dire une chose qu'il
ne pense pas.
—Permettez, belle dame, je pense toujours ce que
je dis.
— Bien, et alors faites-vous toujours ce que vous
pensez.
A ces mots M. de Melville me regarda fixement, il
cherchait à quoi je faisais allusion, je le vis se frapper
le front : il se souvenait.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin