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Mémoires et confessions d'un comédien ; par J.-E. Paccard

De
410 pages
A. Pougin (Paris). 1839. Paccard. In-8° , VIII-411 p..
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MÉMOIRES
ET CONFESSIONS
D'UN COMÉDIEN.
A. HENRY , Imprimeur, 8, rue Git-le-Coeur.
D'UN.
PAR J.-E. PACCARD.
« Ceux qui veulent déguiser ce qu'ils sont,
ne trompent jamais qu'eux-mêmes. »
DUCLOS. — Mémoire», etc.
PARIS,
A. POUGIN , Libraire, quai des Augustins, 49.
CORBET, Libraire, quai des Augustins, 61.
SCHWARTZ ET GAGNOT.
1839.
INTRODUCTION.
Je forme une entreprise qui a déjà eu
nombre d'exemples, et qui, sans doute,
aura beaucoup d'imitateurs. Je veux scru-
ter et dévoiler mon intérieur ; je veux me
peindre de face , et pour ma propre satis-
faction, ainsi que l'ont fait Pétrarque ,
Montaigne et Rousseau; trois hommes à
peu près semblables quant aux habitudes ,
aux goûts et aux affections. Ils ont songé
à eux avant de songer au public , cela est
prouvé ; ils savaient bien qu'ils seraient
lus, mais ce n'était pas là ce qui les occu-
pait. L'essentiel pour eux était la per-
fection morale; s'étudier pour se mieux
connaître, afin de parvenir à acheverT
dans un état de calme, ce qu'il leur res-
tait de jours à compter ici-bas, et de bon-
heur à savourer.
Ce projet était beau , il m'a séduit, et
sans doute il en séduira bien d'autres en-
core.
Mais qui êtes vous, me dira-t-on, pour
entreprendre un pareil travail ? Etes-vous
un personnage historique, avez-vous de
grands talents , occupez-vous quelque
place importante , marquez-vous dans les
armes, au barreau, dans les lettres ? Non,
Messieurs, rien de tout cela ne m'est ap-
plicable; seulement je suis homme.
Homo sum, nïhil humani a me alienum puto.
Voilà pour moi le motif déterminant.
Eh quoi ? le premier faquin qui voudra
occuper de lui le public et se placer sur
l'avant-scène du théâtre du monde, en
aura le droit? à moins d'être un Bran-
tôme, un Bassompierre, un Saint-Simon,
l'on ne doit pas songer à publier des mé-
moires historiques : l'obscurité de la nais-
sance emporte de plein droit l'obscurité
de la vie.
Cette décision me paraît bien tran-
chante ; pour la repousser, je ne dis qu'un
mot, je suis homme. C'est l'histoire d'un
IV
homme que je vais donner, et, qui pis est,
d'un homme de néant, jeté par le sort au
milieu du monde pour s'y instruire à ses
dépens, et même pour y être foulé aux
pieds.
C'est un tableau assez utile, sans doute,
que celui de l'homme abandonné à lui-
même, à sa faiblesse, à sa misère; mar-
chant d'écueil en écueil, de danger en
danger , supportant les privations , les
mauvais traitements, les mépris de ceux
qui se croient au-dessus de lui, par cela
seulement qu'ils sont nés dans des hôtels,
et lui dans un galetas.
Il ne s'agit point ici d'un roman; tout
ce que l'on va lire est fondé sur la vérité,
pour l'instruction de toutes les classes de
la société : des faits, et encore des faits, du
choc desquels sortiront quelques utiles vé-
V
rites ; voilà ma déclaration bien formelle.
Plaire et être utile , voilà ce que je me
propose par la publication de mon livre,
vieux par la forme, mais neuf par le fond ;
j'ajoute que je crois avoir de quoi le bien
remplir-. Il y a peut-être de la présomp-
tion à donner une telle assurance ; mais il
faut faire attention que je la donne moins
comme auteur que comme un homme qui,
se rendant compte de ce qu'il a vu, senti
et éprouvé, se persuade que la diversité
ne lui manquera pas dans le nombre des
événements qu'il a à raconter.
Tout obscur que soit un homme, il
tient toujours à quelque chose. Il est bien
permis au simple maçon qui, pendant
quelques mois, a arrosé, de ses sueurs et
peut-être de son sang, les pierres d'un
édifice, de s'écrier, en le voyant terminé :
VI
« Moi aussi j'ai contribué à le mettre dans
l'état où le voilà. » Le salaire que ce mer-
cenaire a reçu ne l'empêche pas de se
glorifier de son travail.
Ainsi que je viens de le déclarer, tout
dans cet ouvrage est consacré à l'homme
vulgaire, à ses peines, à ses plaisirs, et
surtout aux épreuves qu'il a subies au sein
de la société. Cependant il est une vérité
peu connue, et que je veux publier ici;
c'est qu'il est des caractères heureux qui,
sans braver le malheur, le supportent
courageusement. Les hommes doués de ce
caractère sont très-communs en France,
et particulièrement à Paris : c'est une dou-
ceur de moeurs, c'est une gaîté qui a sa
source dans le coeur, et qui ne demande
qu'à se communiquer ; c'est une habitude
des privations et du mal-être ; c'est un
peu du far niente des Italiens ; c'est mieux
V1J
que tout cela encore, c'est une philoso-
phie pratique, qui rend l'homme liant, af-
fable , oublieux du passé , docile au pré-
sent, et point soucieux de l'avenir.
Chaque jour l'on entend décrier le Pa-
risien en présence des Parisiens eux-
mêmes : ceux-ci laissent dire , laissent
faire , laissent les rusés et déliés provin-
ciaux s'emparer dextrement des meilleures
places., des emplois les plus beaux et les
plus lucratifs ; tout envahir dans le haut et
moyen commerce, et partir de là pour
dire tout résolument : Le Parisien n'est
bon à rien, c'est un flâneur, un badaud.
Lecteur, voilà le secret de mon livre,
voilà sa moralité ; mais aussi, dans ce livre,
se trouve ce qui venge le Parisien 0, ou le
gamin de Paris.
Le coeur est tout, a dit une femme sen-
viij
sible , comme elles le sont presque toutes,
lorsque notre souffle d'homme ne les a.
point changées. Oui, le coeur est tout, et
la bonté de coeur du Parisien est connue ;
mais il est penseur inné, et voilà pour-
quoi il réussit si mal dans de certains em-
plois : il gamine, il baladine, il badaude,
et, laissant passer les plus pressés, on le
voit se consoler d'être resté en arrière.
Un tel homme est-il donc dangereux?
Nous ne le pensons pas.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
MA MODESTE APPARITION SUR LA TERRE.
Je me nomme Jean-Edme3 je naquis à
Paris, rue des Lavandières, le 6 octobre de
l'année 1777 , à midi. Mon père était un bon
et honnête Savoyard, nommé Jean-Marie, et
ma mère Anne-Thérèse Richebourg, Bour-
guignone, fille d'un tisserand qui était aussi
vigneron, et très-pauvre. Cette digne mère
m'a souvent raconté que le quart d'un oeuf
rouge lui était donné pour un repas avec un
(4)
morceau de pain defournage; ses frères n'en
avaient pas plus; un hareng saur était divisé en
six portions (la famille se composait de six
personnes.) Ce qui n'empêchait pas les.collec-
teurs de bien tourmenter le pauvre tisserand.
Voilà, je pense, un début qui n'est pas bril-
lant, et l'on voit d'abord ici que l'historien ne
songe pas à éblouir son lecteur; mais peut-
être qu'après les vérités tristes, les vérités gaies
arriveront : je vais en révéler une qui humilie
beaucoup mon amour-propre.
On n'aperçut à ma naissance , et comme
pour la rendre remarquable , aucun de ces
signes extraordinaires qui ont toujours servi à
annoncer la venue d'un grand homme. Point
d'éclipsé, de comète, de tremblement de terre.
Pas même l'apparition subite d'un petit lau-
rier, ainsi qu'on en vit pousser un à la place
où Virgile prit terre pour la première fois. Puisse,
a mon égard, cette indifférence de la nature
ne pas me nuire dans l'esprit de certaines per-,
sonnes amies du merveilleux ; tout ce qui est
de l'ordre surnaturel ne saurait regarder un
hpmme : vulgaire il arrive ici bas sans bruit ;
heureux, lorsqu'il en sort de même, après y
avoir été souffert ou supporté.
( 5 )
Mes parents, lorsqu'ils me donnèrent la vie,
ne s'appartenaient pas ; ils servaient, n'avaient
point de chez eux et ne pouvaient me prodi-
guer leurs soins. Ma mère en gémit la pre-
mière , et comme elle était de Châblis, elle
manda de ce bourg ou petite ville, une nour-
rice qui vint par l'ennuyeux coche d'Auxerre.
Elle me ramena par la même voiture, et je fus
élevé en petit Bourguignon, ainsi que l'avaient
été Bossuêt, Buffon, Piron, Rameau et au-
tres hommes supérieurs. Puisse cette remarque
que je fais ici en toute candeur, et en toute
innocence, ne pas nuire à ma réputation
d'homme modeste à laquelle, pourtant, je ne
tiens plus autant qu'autrefois, vu le mal qu'elle
m'a fait.
Vous baissez-vous : on vous écrase.
A deux ans on me ramena à Paris pour m'y
faire voir; l'on m'y vit,,j'y fus fêté, caressé/
arrosé des larmes de ma très-tendre mère. Mon
père, très-vif, très-gaï et très-sensible, sauta
de joie en me tenant entre ses bras; enfin,
après avoir été traité comme Verl-Vert, et
comme lui bourré de dragées, de biscuits et
de macarons , je fus embrassé, baisé, mouillé
(6)
de larmes , et de nouveau emporté par le coche
et ainsi ramené à Chablis.
À cinq ans, je revins à Paris, pour y séjour-
ner. Ma mère était alors chez un vieux procu-
reur avare, grondeur, goutteux, rhumatisant,
niais, au demeurant, le meilleur homme du
monde pour sa femme, du moins, qui en fai-
sait ce qu'elle voulait ; et cela devait être : elle
était jeune, charmante, spirituelle, pourvue
de grâces , de finesse, de ruse et d'espiègle-
rie ; enfin, madame de là B...... était un vrai
lutin; mais le plus séduisant qui ait jamais
tourmenté et rendu heureux.... un procureur;
car il appartient à la femme de raviver ainsi
notre existence.
Une telle union n'avait rien produit; cette
stérilité absolue me fut très-favorable , et, le
premier jour de mon arrivée chez madame de
la B...., ma mère ne se vit plus maîtresse de
son fils. Bonhomme fut le nom qu'on me donna.
Madame de la B... voulut m'avoir auprès d'elle
à soulever; puis, une partie de la journée, sa
chambre à coucher, son boudoir, le salon, et
même le cabinet de travail de monsieur , de-
vinrent mes galeries , et le théâtre très-brillant
de mes exploits enfantins.
(7)
Là, Bonhomme babillait, gambadait et ex-
tra vaguait tout à son aise. Je ne me rappelle
pas comment on s'y prit pour m'apprendre à
lire ; ce fut l'affaire de peu de temps. A six ans,
chaque dimanche, je répétais devant M. de
la B... une épître et un évangile, ce qui lu
faisait grand plaisir. Ma mémoire l'étonnait -,
mes gestes et mon assurance lui plaisaient éga-
lement; j'étais déjà comédien. M. de la B...
me récompensait, je continuais d'appren-
dre et de lui gagner son argent, auquel Ma-
dame ajoutait quelques baisers sur mes joues
rebondies, et des encouragements auxquels
déjà j'attachais un très-grand prix. Ah ! tout
ce qui vient des femmes !..
L'on va vite à Paris, en fait de progrès, j'en
fis de très-rapides en peu de temps; je devins
gourmand, bavard, mutin et même, amoureux.
Oui, à six ans, amoureux d'une très-grande
et très-belle femme de chambre, nommée ma-
demoiselle Raflin. Je la vois encore : elle n'a-
vait guère plus de vingt ans; ses cheveux étaient
d'un blond doré, sa physionomie était douce
et riante, ses yeux bleus et languissants disaient
beaucoup ; mais ils ne parlaient pas à moi seu-
ement. Sa peau, d'une blancheur éblouissante,
(8)
ne le cédait qu'à l'albâtre ; sa gorge, très-belle
et peu cachée, ses bras ronds , potelés et nus,
attiraient sans cesse mes regards enfantins ;
malheur aux clercs, lorsqu'ils venaient rôder
autour de mademoiselle Raflin; je les repous-
sais, les mordais; la jalousie me transportait
de colère. Mais la charmante personne savait me
calmer , en congédiant mes rivaux, et en m'ac-
cordant, à titre de préférence marquée, l'hon-
neur de m'avoir bien près de sa belle personne,
et aussi de lui adresser mille et mille questions^
De là, je passais au salon, où, auprès de Ma-
dame , de nouveaux charmes s'offraient encore
à mes regards, de douces caresses m'étaient
prodiguées, de bienveillantes paroles m'étaient,
adressées ; je me livrais à une sorte d'admira-
tion qui faisait palpiter mon coeur et qui por-
tait dans mes sens un grand trouble et de l'a-
gitation; je savais donc déjà ce que je vou-
lais ?
Un enfant gâté se croit l'être par excellence;
j'étais le jouet de trois personnes, dont la plus
sage, qui était ma mère, extravaguait, par rap-
port à moi, du matin au soir. Cette trop ten-
dre mère me parait, me montrait à tout ve-
nant; elle faisait de moi son idole. Citons un
(9)
trait de ma gentillesse enfantine, et comme on
dirait à présent, un trait de gamin.
Un matin, ma mère m'envoie chez le portier,
pour lui dire de monter parler à madame de
la B Réparateur de la chaussure humaine,
le pauvre homme se hâta de se débarrasser du
tirepied; jetant là forme et soulier, il sort de
sa loge et se met en devoir de monter. Il était
vieux, la partie supérieure de son individu re-
posait sur deux piliers tortus j bref, l'infor-
tuné se traînait, plutôt qu'il ne marchait. Im-
patienté, je lui crie insolemment : avance donc
bancal ! A ces mots qui lui percent le coeur ,
l'Ésope moderne double le pas, redresse bien
tout son petit être, arrive, fait sa plainte,
qu'il accompagne de tout ce qui peut lui don-
ner de l'importance , et l'on songe à me punir,
quoique à regret, peut-être, et en s'armantle
plus possible d'une rigueur que l'on juge né-
cessaire. Ah ! elle l'était sans doute ! Ma mère
me compose un petit trousseau, le met sous
mon bras droit, et, me conduisant froidement
au delà de la porte-cochère , elle me dit adieu !
Cette porte est refermée aussitôt, et, pour la
première fois de ma vie , je me trouvai embar-
rassé de ma personne que j'avais crue si im-
( 10)
portante. Cependant, je me remets peu à peu,.
je vais chez quelques voisines, je leur conte
mon méfait enfantin , elles en rient ; car pres-
que toutes lès femmes sont rieuses , celles- ci
voient couler mes larmes, et elles en ont pitié ;
je promets d'être plus sage, l'on me croit sur
parole. Oh me ramène, on me pardonne, eh ca-
chant le plus possible l'émotion que l'on ressent
en dedans de soi, et tout est oublié. J'ajoute
pour dernier trait, que ce même jour je fus
plus caressé, plus choyé, et plus gâté en-
core.
Mais rien n'est stable ici-bas, ma pauvre
mère eut le malheur de déplaire à sa maîtresse;
cette dame la gronda. Ma mère qui avait de
la fierté dans l'âme, s'emporta et répondit; il
fallut partir. Bonhomme alla saluer Madame et
Monsieur; il embrassa mademoiselle Raflin, il
dit adieu au portier bancal, adieu aussi à tou-
tes les voisines, aux riches marchandes de la
rue de la Grande-Truanderie ; puis il suivit sa
mère, qui alla gîter avec lui, rue des Moi-
neaux, 12 , au troisième étage.
Plus de salon , plus de tapis pour s'ébattre,
de glaces pour se mirer, plus de mets succu-
lents , de friandises, de sucreries ; l'indigence
( 11 )
a remplacé tout cela. Mais cette indigence , je
la supportais avec ma mère, ainsi qu'avec un
frère qui avait dix-sept mois de moins que moi;
et dans lé galetas de la rue des Moineaux, on
avait encore quelques instants de pure joie.
Mon père qui* zélé-et fidèle Savoyard, servait
dans la maison d'un grand, s'en échappait pour
venir embrasser sa. femme et ses enfants; il
arrivait couvert de sueur, et surchargé de co-
mestibles. Il en faisait la distribution, et se li-
vrait ainsi aux doux plaisirs qui lui étaient per-
mis comme père et comme époux. Ah ! c'était
le bonheur dans son apogée. La nécessité 3 la
première des lois, et celle qu'il est le moins
possible d'enfreindre, contraignit bientôt ma
mère à se remettre en servive. Mon frère fut
placé dans une petite pension, et je fus de nou-
veau renvoyé à Chablis ; je revis ma tante Fan-
chon, mon oncle Edmond, ma cousine Marie,
mes cousins, et, enfin , les champs , les bois,
le ruisseau, la prairie, les écluses, le moulin,
la délicieuse vallée de Vaucharles, dans la-
quelle fut livrée cette terrible bataille où des
frères, nouveaux Étéocles et nouveaux Poly-
nices, s'abandonnèrent en furieux à la ven-
geance la plus horrible. Enfants de Louis-le-
Débonnaire , ils prouvèrent que les plus grands.
( 12 )
coupables peuvent avoir reçu la vie des mor-
tels les plus vertueux.
J'oubliai le pain blanc, les mets choisis, les
beaux meubles, les bons lits. J'oubliai les pe-
tites privations éprouvées rue des Moineaux, et,
campagnard adolescent, je ne vis que mon
nouvel état ; je n'étais plus gâté , mais aimé.
Éveillé avant le jour par mes cousins et par
leur père, je les suivais aux vignes, je m'y ren-
dais utile, je ramassais le sarment, je maniais
la meigle, la serpette , j'enfonçais dans la terre
les échalas auxquels j'attachais les diverses
branches des ceps. A l'aide d'une petite hotte
que l'on avait faite pour moi, je transportais
de la terre du bas du coteau à son sommet nu
et pelé. Je m'exerçais , en chantant des noëls
bourguignons et des chansons du bon vieux,
temps. L'exercice, l'assiduité me rendaient
moins distrait,, moins étourdi; je n'étais plus
un badaud, mais un petit villageois actif, l'é-
mule de mes laborieux cousins ; on était con-
tent de moi, je l'étais de tout le monde, et ce
fut bien là, je pense , mon âge d'or. Pourquoi
ne voulut-on pas me laisser vivre ainsi?.. C'é-
tait mon lot, mon élément : que de peines l'on
m'eût épargnées, et quelles douces jouissances,
. (13)
que déjà je savais goûter, m'eussent été ac-
cordées par la nature qui, depuis, s'est obsti-
née à me les refuser!
Qui s'éloigne des champs s'éloigne du bonheur ;
Il mérite les maux qui troubleront son coeur,
Dédaignant sottement la liberté champêtre,
Il mérite à jamais de ramper sous un maître.
Qu'il faut peu de chose pour faire tressaillir
un coeur humain ! Un matin, je m'emparai fur-
tivement delà truble de mon bon oncle ; je cou-
rus vers la prairie qui est à l'est de Chablis; j'ar-
rivai à un fort ruisseau nommé le Rû, qui va
tomber dans le Serain, rivière très-profonde et
très-dangereuse ; j'y plongeai à diverses repri-
ses la truble, et. si bien et si heureusement,
que j'attrapai sept brochetons, dont le plus
gros n'avait guère plus d'un pied de long. 0
bonheur! .non, lorsque Camille eût mis les
Gaulois en fuite, lorsque Cornélius Scipion eut
détruit Garthage, lorsque César eut vaincu à'
Pharsaléy et Auguste à Actium ; lorsque Phi-
lippe-Auguste eut triomphé à Bouvines, Henri
IV à Ivry, Gondé à Northingue, et Napoléon
dans diverses contrées de l'Europe et de l'A-
frique, aucun d'eux ne fut plus satisfait, plûâ
joyeux que je ne l'étais en portant à ma bonne
(14)
tante Fanchon le produit de ma pêche mira-
culeuse.
Je ne valus jamais mieux que lorsque je fus
ainsi libre et occupé : il est vrai que j'étais à
la campagne, sous les regards de la nature, et
sous la surveillance continuelle de parents bien-
veillants et qui me chérissaient.
A force de prendre goût à la pêche en eau
trouble et bourbeuse, j'attrappai les fièvres
que je gardai dix-huit mois. C'était payer cher
sept brochetons ; et, certes , tous les Amis, du
monde ne sauraient me convaincre qu'il y avait
là compensation. Ces dix-huit mois defièvre
me fournirent l'occasion d'apprécier toute la
bonté de coeur des personnes au milieu des-
quelles je me trouvais. Blotti des jours entiers
sur un escabeau, les pieds et les mains au feu, *
je ne vivais que par les soins que l'on me pro-
diguait , j'avais besoin de tout le monde, je;de-
venais susceptible de reconnaissance. Accablé
par le mal qui se faisait ressentir dans toutes les
parties de mon corps, je me rendais compte
de ce,que je devais à mes bienfaiteurs; j'ap-
prenais à les apprécier, à les chérir, ainsi
qu'ils méritaient de l'être ; mais en voilà assez,
je pense -, sur la fièvre et sur les bons effets
( 15 )
qu'elle produisit. La santé revenue , je repris
mon train accoutumé; seulement il ne me
fut plus permis d'aller faire la guerre aux bro-
chets.
Pendant ma convalescence, qui fut longue,
je me livrai à des excursions champêtres dans
les alentours de Chablis, lesquels sont très-
riants, très-pittoresques. J'affectionnais surtout
le cimetière qui entourait alors l'église parois-
siale de Saint-Pierre. Comme on avait eu grand
soin de me .montrer l'endroit où reposaient
mon grand-père et sa compagne, j'y faisais de
fréquentes stations, pendant la durée desquelles
j'éprouvais une sorte d'attendrissement quifinis-
sait toujours par faire couler mes larmes : lors-
que depuis j'ai lu les écrits des Young et des
Rervey, je n'ai point trouvé qu'ils fussent si
monotones que l'on se plaît à le publier, je me
suis senti trop en rapport avec leurs auteurs,
pour songera les dénigrer. J'affectionnais déjà
les bois épais et sombres, les lieux écartés et
déserts, mais je craignais d'y rencontrer des
serpents. Rejeté depuis au sein de la société ,
cette crainte s'y est de nouveau emparée de
moù Les plus dangereux reptiles ne sont pas
(16)
ceux que l'on, trouve parmi les rocs et les fon-
drières.
Quelle satisfaction pour moi, lorsqu'en er-
rant parmi les champeaux et sur les collines
qui bordent à l'ouest, la délicieuse vallée de
Vaucharles ou Vaucharmes, je venais à ren-
contrer les restes d'un antique manoir; je fou-
lais, avec un saint respect, les pierres et les
briques du milieu desquelles je voyais sortir une
couleuvre ou une vipère qui se dressait et
fuyait en sifflant; dans le même moment une
buze, une orfraie poussait un cri aigu et s'é-
levait dans l'air. Alors, je. m'asseyais sur ces
antiques débris ; je portais, autour de moi, des
regards curieux; j'interrogeais les pierres; je
songeais à la destruction que le temps amène
de toute chose; je touchais mes mains , mon
visage, je me persuadaisqu'un jour il n'en res-
terait rien, et je pleurais. Dans le même mo-
ment un villageois passait près de moi en chan-
tant. Alors j'avais honte de mes larmes j je les
essuyais, je me levais , et me mettant aussi à
chantonner, je regagnais la chaumière de hies
bons parents. Était-ce là du temps perdu ? je
ne le pense pas. L'homme moral commençait
( 17 )
ainsi en moi l'apprentissage de la vie : il devait
être long !...
Mes parents me rappelèrent à Paris. Je dis
adieu aux bois, aux bosquets, à la prairie , à
un vieux coucou qni avait son nid tout au haut
d'un grand peuplier. J'embrassai en pleurant
mes oncles, mes tantes, mes cousins et cou-
sines, et je partis. Je me retrouvai entre les
bras de ma tendre mère. Mon père me fit sau-
ter selon sa coutume, et je me reconnus en-
fant de Paris. Mais, qui a vu les champs !
La vie de l'homme est comique, bizarre ,
puérile , malheureuse , imposante et sublime.
L'homme , dans le court trajet de l'enfance à
la raison , de l'âge viril à la vieillesse , de la
vieillesse à la caducité, réunit tous les extrêmes,
offre tous les contrastes ; en un même jour, il
pleure, rit, chante , crie, s'emporte s'applau-
dit , se glorifie, s'humilie et s'abuse presque
continuellement. Ce n'est que tard qu'il s'ob-
serve, se respecte, et, enfin, se rend digne
du beau titre de verè vir, le premier et le plus
glorieux de tous ; mais cela n'appartient qu'aux
hommes supérieurs, aux six sens.
On m'a vu villageois au village, on va me
revoir parisien à Paris, mais dans une position
2.
(18)
différente que celle dans laquelle je m'étais
trouvé rue de la Grande-Truanderie. Les dures
épreuves de la vie allaient commencer pour
moi, et leur série ne devait plus être inter-
rompue.
Il est de ces mortels, à ramper destinés,
Automates flottants entre des mains habiles,
Et dans l'obscurité traînant des jours stériles,
Dévoués en naissant à l'oubli du trépas.
M. J. CHÉNIER.
Charles IX, acte Ier, se.....
Ce fut chez M. de Saint-Amand, alors doyen
des fermiers généraux, que je retrouvai mon
père et ma mère. Tous deux étaient particu-
lièrement attachés au service de madame de
Saint-Amand, alors âgée et accablée de la ma-
ladie dont elle mourut quelques années après.
J'avais alors dix ans. Je fus présenté à M. de
Saint-Amand qui tout aussitôt daigna songer à
me faire instruire. Par sa protection, je fus reçu
chez les frères de la paroisse Saint-Roch. Je com-
mençai parla cinquième classe, et en moins de
trois ans, je descendis trois étages. Je dis que je
descendis , parce qu'en effet la première classe
occupait le premier étage; la seconde, le se-
cond, et ainsi de suite : donc descendre, c'était
(19)
monter. Mon malheur voulut que je n'arri-
vasse pas à cette première classe, unique objet
de mon ambition. Comme j'étais un écolier
doux et docile, que ma mémoire me servait
au mieux, je fus remarqué de M. Marduel,
curé de Saint-Roch ; il m'accorda des prix,
des croix de mérite , me mit en état d'être con-
firmé, ce qui eut lieu en pleine église, avec
nombre d'enfants de Paris. Je reçus le petit
soufflet de la main de monseigneur i'archevê-
que , puis la petite miche ronde, et, pour prix,
un très-beau livre de piété. Je baisai la patène,
je mis un petit écu dans le bassin d'argent, et
je me crus en droit de regarder ce jour comme
l'un des plus beaux et des plus glorieux de
ma vie; mon Sentiment sur cela n'a point
changé, et quelquefois encore je m'écrie : O
jour de ma confirmation !
J'ai toujours aimé l'église et son cérémonial;
ce goût augmentant, je demandai à faire les
fonctions de sacristain, ce quime fut accordé.
Il y a peu de chapelles à Saint-Roch où je n'aie
figuré comme tel; il m'était si doux de pa-
raître auprès du prêtre, de relever sa chasu-
ble , de répondre amen , et ,cum spiritu tuo ,
et surtout d'agiter la petite sonnette.
( 20 )
Tous les paroissiens me connaissaient ; c'était
un stimulant. Les prêtres qui, assez souvent,
ont du sucre dans leur poche, m'en don-
naient des petits morceaux. Les frères de l'école
m'accordaient plus souvent aussi la croix de
mérite, soit pour la lecture> soit pour l'écri-
ture , soit pour l'assiduité et la docilité dont
je faisais preuve ! Quelle gloire pour moi d'a-
voir presque toujours à l'une des boutonnières
de mon habit le beau ruban bleu et la croix
d'argent! qu'il m'était doux de me montrer
ainsi décoré à ma mère, à mon père, à
M. et à madame de Saint-Amand...... , à
M. l'abbé de Tersan, à madame ainsi qu'à
MM. de Saint-Didier, ses fils, et enfin aux
Morellet, aux Marmontel, et aux Laujon j
car j'ai été vu et caressé de tous ces illustres
personnages ; tous m'ont parlé, encouragé, et
ce n'est pas leur faute si je ne suis qu'un
homme vulgaire. Je reviens à la croix et au
petit bout de ruban, au risque de laisser voir-
ie petit bout de l'oreille, ou la vanité qui trop
souvent m'a excité et dirigé à la parisienne.
D'une récompense donnée à propos, il peut
résulter de très-grands avantages : rois de la
terre, chefs de nations, ne négligez aucun.
■ ( 21 )
des moyens qui peuvent nourrir ou exciter
l'émulation parmi vos sujets. Une seule pa-
role de votre bouche peut transformer un gou-
jat et en faire un héros. Ah! si dans le fort de
mon ardeur adolescente , un homme supérieur
se fût emparé de moi, il n'aurait pas eu lieu de
regretter ses peines. J'étais prêt à tout, je ne
rêvais que prix, que gloire ; mais ma place
était marquée au sein des classes inférieures :
j'étais étourdi, fou, et si par instants je m'é-
levais, je retombais bientôt. La dissipation,
les mauvais exemples agissaient aussi sur moi,
et bien que j'approchasse souvent des prêtres
et des gens de bien, je n'étais pas un petit
modèle de sagesse; la férule m'était due quel-
quefois, et l'on verra bientôt que le bonnet
d'âne coiffa très-bien ma petite tête de Parisien
étourdi et.vaniteux,
Cependant, j'étais plus heureux que je ne
méritais de l'être : M. de Saint-Amand,
qui affectionnait beaucoup mon père et ma
mère, me continua ses bontés. Il me fit entrer
au monastère des Feuillants, de la rue Saint-
Honoré, où je remplis aussitôt les fonctions
de sacristain. L'on commença, à m'y apprendre
( 22 )
le plain-chant que je chante encore, et le latin
que je ne sais plus, que je n'ai jamais su.
Me voici donc sacristain à onze ans, dans
l'un des premiers monastères de la chrétienté.
Bonne et très-succulente nourriture, bons trai-
tements ; entouré d'hommes vénérables et très-
instruits , pour la plupart, connaissant le
monde tout aussi bien que leur couvent, y
paraissant, y brillant, et s'en éclipsant chaque
soir, pour revenir dans leurs cellules. Il n'y
avait encore là pour moi qu'à acquérir. Ce qui
me fit d'abord grand plaisir, c'était la tasse de
riz au lait ; elle m'était distribuée chaque matin.
Ensuite venaient les promenades dans le vaste
enclos du monastère ; puis mes apparitions au
noviciat. Je crois encore y voir tous les beaux
et jeunes garçons qui s'y trouvaient réunis, au
nombre de vingt, tous bien gais, bien folâtres ,
mais retenus par la robe , ou tout au moins
par la gravité qu'elle semblait leur comman-
der; ce qui n'empêchait pas les jeunes néo-
phytes de former un essaim de grands amours
en robes blanches et en capuchons. Là, sans
doute, le gracieux Laujon avait pris la pre-
mière idée de son joli opéra de l'Amour quê-
teur.
( 23 )
Je me plaisais aussi beaucoup à la sacristie;
j'aimais à voir le frère Isidore s'y promener en
tous sens, en branlant la tête, en marmottant
quelques versets et quelques réponds que je
marmottais après lui. J'aimais à prendre ma
leçon de plain-chant ; mais je préférais servir
la messe ; je puis dire que cette occupation qui,
pour moi, était la principale, était aussi celle
que j'affectionnais le plus.
Un religieux mourut; son corps fut ouvert
et embaumé, puis recouvert des vêtements de
l'ordre. En cet état, il fut porté au choeur, où
tous les religieux se rendirent. Ensuite on le
rapporta au pied de l'escalier du dortoir; on
l'étendit à terre sur un lit de paille et de cen-
dre , et chaque religieux le baisa au front. En
ma qualité de simple sacristain, je ne baisai
que ses pieds qui, alors, étaient nus. On le
transporta ensuite dans la salle du chapitre,
au milieu de laquelle se trouvait l'escalier de
l'in pace, ou souterrain, dont la dalle était
levée et jetée sur l'un des bords. Ce fut alors
que l'on descendit le corps qui fut placé sur
un tréteau de fer, haut de deux pieds et long
de six, sur un de largeur. On comptait dans
ce souterrain près de trente tréteaux sembla-
(24)
blés. Presque tous étaient occupés ; ce qui of-
frait un spectacle, sinon effrayant, mais tout
au moins attendrissant. Je touchai plusieurs
des corps ; un bras disparut en poussière sous
la pression de ma main profane. Un autre bras
que je touchai me parut ferme, sec, et sa
peau toute semblable à du parchemin. A quel-
que temps de là, on fit disparaître les corps
qui se trouvaient dans le fond de l'in pace et
qui n'offraient plus que quelques débris. Sur les
tréteaux qui, ainsi, se trouvaient sans emploi,
on plaça d'autres corps, et il y eut alors des
tréteaux d'attente pour d'autres religieux très-
âgés , et qui, en effet, ne tardèrent pas. à venir
y prendre place; mais alors la Révolution com-
mençait , et c'était pour ces bons religieux une
faveur de mourir dans la sainte maison où ils
avaient vécu.
A quelque temps de là, m'étant un peu trop
oublié dans le jardin du monastère, je fus
puni par frère Isidore, qui me mit sur la tête
un bonnet dâne, et à la main un balai. Ainsi
coiffé et armé, il me conduisit au pied du
grand escalier du dortoir et m'y posa en senti-
nelle. Mais il exigea que je demeurasse à ge-
noux ; ce qui mit le comble à mon dépit. Je
( 25 )
restai une heure dans cette pénible et humi-
liante posture. C'était le matin. Tous les reli-
gieux me virent, surtout les novices ; et ce qui
me surprit beaucoup, ils ne me raillèrent
point, ou du moins très-peu. Les pères furent
scandalisés; ils blâmèrent cette scène de la-
quelle j'étais le triste et malheureux acteur. Je
les observai tous, l'un après l'autre. Je remar-
quai, à travers leur sage réserve, l'improba-
tion secrète et tacite qui s'y mêlait. Je me re-
connus pour une victime, et je n'aspirai plus
qu'à échapper à frère Isidore ; il ne me fut
même plus possible de le regarder en face. Je
ne connaissais pas encore ce beau vers pris
dans la nature et inspiré par elle :
Ne me voyez jamais, vous m'avez fait rougir.
Cependant, je me disais : Je ne veux plus
voir l'homme qui m'a ainsi livré à la risée de
tout un monastère. Mes parents que j'allais voir
le plus souvent qu'il m'était possible, enten-
dirent mes plaintes; ils les accueillirent, et je
ne tardai point à sortir de chez les Feuillants,
en regrettant la plupart d'entre eux, et en
faisant pour leur bonheur des voeux, j'ose dire
sincères, mais qui ne furent point écoutés ;
(26)
car, à peu de temps de là, ces religieux se vi-
rent contraints à quitter le monastère ; les biens
de Ces infortunés furent séquestrés, et ce fut
avec la pauvreté qu'ils rentrèrent dans la so-
ciété. Faut-il dire qu'elle les accueillit mal?
non. Mieux vaut supposer qu'en considération
de leur vertu et de leurs connaissances, elle
crut s'enrichir en les recevant et en les proté-
geant ; il est d'ailleurs très-certain que plu-
sieurs de ces religieux sont devenus, dans l'É-
tat, des hommes considérables. D'autres aussi
sont morts de misère.
C'est alors que j'entrai dans le monde, mais
ce ne fut point par la porte dorée, comme on
le verra bientôt. La prévoyance portée à l'ex-
trême, fit ma perte. Dans l'espoir de me don-
ner un bon métier, c'est-à-dire lucratif, on
me plaça d'une manière toute contraire à mes
goûts , à mes sentiments et à mon caractère,
On me conduisit rue Saint-Denis, en face l'an-
cien couvent de Saint-Chaumont, chez un pâ-
tissier nommé Lejeune. On me fit entrer au
fond de sa boutique, peuplée de petits esclaves
nommés patronets, qui commencèrent par me
rire au nez, en chuchottant; l'un d'eux, me
présenta un tablier en me disant : « Allons,
. ( 27 )
camarade, il faut endosser l'uniforme. » Mon
père me remit une veste et un bonnet de coton
qu'il avait apportés en m'accompagnant. Il
m'embrassa , me dit de bien travailler , et il se
retira. Alors, donnant une libre sortie à mes
larmes, j'en arrosai mes joues et mes vête-
ments, ce qui fit plus rire encore mes malins
camarades. Triste début !...
Mon maître d'apprentissage parut : c'était un
joli homme de trente à trente-cinq ans, bien
pris dans sa moyenne taille, très-beau de fi-
gure , mis avec propreté, élégance, et même
avec coquetterie; sa veste de travail était en
basin de la plus grande blancheur ; j'ajoute
qu'il avait des bagues à presque tous les doigts,
que ses cheveux noués en cadogant étaient
poudrés et parfumés ; et qu'avant de mettre les,
mains à la pâte, il les lavait avec autant de
soin qu'une petite maîtresse qui va partir pour
le bal, ou pour un dîner d'apparat. Son tablier
de travail lui était présenté par sa femme, qui
était payée de ce soin par un baiser très-tendre,
et qu'elle méritait bien, car elle était très jolie,
très-aimable et très-avenante, ce qui rendait la
boutique bonne et les apprentis très-malheu-
reux, vu l'excès de leurs fatigues.
( 28 )
En se mettant à l'ouvrage, mon maître me
vit; mes larmes le choquèrent. Il me harangua;
ma maîtresse d'apprentissage se joignit à lui,
elle m'adressa quelques douces et sages paroles,
qui produisirent plus d'effet que toute l'élo-
quence de son noble époux , et je nie calmai.
Ce fut ainsi que , de sacristain, Jean-Edme se
vit transformé en apprenti pâtissier ; plus de re-
lâche , de doux loisirs, un joug de plomb lui
pèse continuellement, il marche la tête bais-
sée, il n'a plus ni gaîté, ni vivacité, ni saillies;
le zèle, la bonne Volonté, ne sont plus dans
son coeur, il se regarde comme un esclave.
Il devient frondeur, dépréciatèur * il voit
avec pitié des hommes faits , qui suent sang et
eau pour préparer, dresser, enjoliver des mets;
il voit un jeune homme, l'espoir de ses pa-
rents, s'asservir niaisement à tourner un navet,
à sculpter une carotte ou un champignon ; il
voit tous ces raffinements de gourmandise, ces
tristes progrès de l'industrie humaine, tout le
mal qu'elle se donne en pure perte parce qu'elle
s'exerce sur de trop petites choses : ce qui hu-
milie l'homme et déshonore sans retour l'ar-
tiste et l'artisan. Sans l'utilité réelle, il n'y a
rien d'honorable ici-bas.
( 29 )
Cependant, il faut le dire, j'avais quelques
instants de plaisir, ou tout au moins d'agréa-
bles distractions ; d'abord, mon maître d'ap-
prentissage, bien qu'il fût vif, emporté, et
même terrible, avait un très bon coeur : il sa-
vait récompenser tout aussi bien que punir, et
quelquefois il nous jetait à la tête des tourtes
et des biscuits, ce qui ne laissait pas de faire
plaisir à MM. les apprentis affamés. Citons
un trait de la rigoureuse équité dont M. Le-
jeune se targuait envers ses apprentis : cela
tient à l'histoire.
Un beau matin, et par étourderie, je cassai
deux oeufs pourris que je mêlai avec cinquante-
huit autres frais, destinés à entrer dans la com-
position de trois boisseaux de pâte d'e'chaudes.
Mon maître, lorsque la cuisson en fut termi-
née, rompit un échaudé, le porta à sa bouche,
et il s'écria : « Ah ! voilà de la marchandise
perdue. Qui a fait cela? — Moi, Monsieur. ^-
Tu paieras ta faute : il y a tant de farine, tant
d'oeufs,'tant de beurre, de sel, d'eau et de
bois; cela fait tant, qu'il faudra me rembour-
ser. » Puis, après quelques instants de ré-
flexion , pendant la durée desquels le coeur de
l'homme avait agi, il reprit en ces termes et en
(30.)
souriant. « C'est aujourd'hui que le roi quitte
Versailles et qu'il fait sa rentrée à Paris, prends
une manne, mets dedans tous les échaudés gâ-
tés, et va les vendre aux Champs-Elysées, en
criant, à deux liards, ils sont tout chauds,
tout bouillants, à deux liards. » A ces' ma-
giques paroles, je sautai trois fois de joie. Ma
maîtresse me donna un beau et large ruban
vert, dont je passai les deux bouts dans les
anses de ma manne ; ensuite, je le mis en ban-
doulière , et je partis ainsi avec ma marchan-
dise que je ne criai et ne mis en vente que lors-
que je fus arrivé aux Champs-Elysées. Alors,
je m'en donnai à coeur joie : en moins de deux
heures, je vendis les Soixante et tant de dou-
zaines d'échaudés que j'avais si bien gâtés. Ils
furent trouvés très-bons par les amateurs qui
me les enlevèrent et qui les dévorèrent sub dïo.
Je gagnai sur ma vente de quoi régaler moi et
mes camarades. Je vis le roi, la reine, leur suite,
sans parler de toute la fouie qui était là, je ne
sais comment, je ne sais pourquoi; M. Thiers
vous le dira. Quanta moi, petit ambulant im-
provisé, je m'éloignai; ne songeant plus qu'à
aller retrouver mon maître, pour compter avec
lui, et aussi rendre à ma belle maîtresse...
d'apprentissage, le beau ruban vert que si
( 31. )
obligeamment elle m'avait confié, et qui m'a-
vait porté bonheur.
Ma maîtresse d'apprentissage était, ainsi que
je l'ai dit, une très-aimable personne. J'ajoute
qu'elle avait mille précieuses qualités : ladour-
ceur et la bonté étaient les premières; j'avais
un plaisir infini à tourner autour d'elle, à lui
obéir; elle s'en apercevait très-bien, et préférait
mon service à celui des autres apprentis : je vois
encore cette charmante femme, sa jolie taille,
ses jolis bras blancs dont les veines bleues pa-
raissaient çà et là ; je vois son doux et caressant
regard, son front découvert et orné de plu-
sieurs petits crochets, dont quelques uns des-
cendaient sur les tempes. Je vois sa mise soi-
gnée, mais selon son état seulement. J'entends
encore cette aimable femme me dire : « Jean-
Edme, allez porter ces biscuits et ces gim-
blettes chez madame la Marquise de puis
vous reviendrez prendre cette tourte pour la
porter rue de la Lune, au quatrième, chez le
cordonnier. Jean-Edme, mettez du feu dans
ma chaufferette; Jean-Edme, vous pourrez aller
ce soir voir vos parents-. » Et Jean-Edme re-
cevait ainsi, de préférence,.les ordres de sa
maîtresse ou bourgeoise : ce qui ne l'empêchait
( 32 )
point, en sa qualité de dernier arrivé, de faire
la grosse besogne, et de porter la provision.
Pour me distraire je chantais des chansons des
rues, que je recueillais avec soin et que j'ap-
prenais par coeur, comme si c'eût été du Bé-
ranger. Le soir, en faisant reluire les casseroles,
je plaçais devant moi mon précieux recueil de
chansons nationales et presque dithyrambi-
ques; j'entonnais le Chant du Départ, l'Hymne
à l'être suprême, et autres inspirations poéti-
ques de l'époque. Ce fut également à cette épo-
que que ma passion pour les livres se dé-
clara, c'est-à-dire lorsqu'il m'était le moins
possible de la satisfaire; c'est toujours ainsi
que j'ai su prendre mon temps, de là mes, grands
succès. Hélas! combien, ici-bas, voit-on de
semblables maladroits !
, Un petit volume in-1.8, intitulé l'Esprit de la
Bruyère, me tomba sous la main; c'était, au-
tant qu'il m'en souvient, un extrait, assez bien
fait, du Livre des Caractères ; ce livre, facile à
cacher dans la poche de ma veste de.marmiton,
ne me quitta plus. Je le lisais en marchant,
en montant les escaliers, ou bien à la cave, au
grenier et dans le fond de la boutique. J'ai-
mais cet observateur, ce moraliste, cet ami
(33 )
des moeurs et de l'humanité; les portraits
qu'il trace me charmaient, les réflexions qu'il
risque en observant, étaient recueillies par
moi, et ses profondes moralités, en excitant en
moi un assez grand travail d'esprit, me ravis-
saient lorsque je parvenais à m'assurer que je
les avais bien saisies. Mon petit amour-propre
en était flatté, et je m'avisais à mon tour de
faire mes réflexions et mes observations; j'ha-
billais La Bruyère en patronet.
Mon goût pour la lecture ainsi déclaré , al-
lait décider de tout mon avenir; il allait me
mettre pour longtemps en contradiction avec
moi-même et en guerre avec ma destinée.
Un beau matin, j'appris que j'appartenais à
un autre bourgeois ; que je lui avais été livré
avec le fond et les ustensiles. Cette manière de
me transférer, sans mon consentement, m'hu-
milia beaucoup. Il y avait une grande différence
de mon premier maître au second; aussi quit-
tai-je bientôt celui-ci. Un matin, après m'être
emparé de ma petite malle, j'allai trouver M. Le-
jeune, qui venait d'ouvrir, sur le boulevart
Montmartre, un très-beau restaurant. « Me
voilà, lui dis-je ; c'est avec vous que mon père
a traité, c'est avec vous que je dois achever
3.
(34)
mon apprentissage. » Il n'en fallut pas plus,
et je fus reçu, ma maîtresse me sourit de nou-
veau , et mon zèle se signala. Ah ! madame Le-
jeune, vous étiez là pour beaucoup!..... Dans
cette conjecture, le bouleversement de la so-
ciété eut lieu. La terrible journée du 10 août
vint m'apprendre à me trouver très-heureux
dans mon obscurité ; curieux comme l'est tout
gamin de Paris, je courus au Carrousel, je vis
ce qui eût dû me faire reculer et fuir et ce qui
m'arrêta. Des Suisses brûlés , d'autres rôtis et
calcinés, des cuisiniers dans des marmites, des
milliers d'assiettes cassées, la plume des lits,
les débris des armes, çà et là des cadavres et
partout la désolation; en rentrant chez mon
bourgeois, je fus tancé vertement de m'être
échappé pour aller contempler un aussi triste
spectacle. La boutique fut fermée, mon maître
d'apprentissage, retenu par sa femme, déplora
avec elle les excès qui venaient d'avoir lieu, et
moi, peu pressé de besogne, je pris mon La
Bruyère.
Bientôt mon père perdit son maître qu'il ac-
compagna jusqu'au pied de l'échafaud. Ma-
dame de Saint-Amand était morte quelques an-
nées avant ces désastres. Dans un moment
(35)
d'inspiration funeste, on l'avait entendu dire
à son mari : « Mon ami, quitte les affaires,
retire-toi dans ta terre, tout va craquer, la
France est sur le penchant de sa ruine. »
La prédiction de la femme éclairée fut ac-
complie. Je la vis s'éteindre, cette excellente
femme. Je la vis, dis-je, au fort de ses dou-
leurs , conserver toute sa raison ; songer aux
malheureux, aux souffrances, envoyer dans
les plus humbles asiles des secours et des con-
solations. C'était mon père qui avait l'avantage
de faire le bien au nom de cette dame. Elle
l'avait choisi pour son messager de bienfai-
sance. Le moyen de ne pas être fier de ces
choses-là et de les taire ici ! N'équivalent-elles
pas à des titres?.... Chacun tire d'où il peut
sa noblesse; voilà la mienne, les vertus de
mes parents. Peu, de temps après sa terrible
prédiction, madame de Saint-Amand mourut,
favorisée du ciel, car elle ne vit pas son mari
monter sur l'échafaud, à l'exemple de la Lucile
de Camille Desmoulins ! quels temps ! quels
tableaux!
Dans son désoeuvrement, et ne sachant que
faire pour gagner honnêtement sa vie, mon
père accepta l'offre d'un emploi à l'Opéra,
(36)
pour le transport des décorations ; ma mère ,"
installée dans une petite chambre, y travaillait
jour et nuit, à la Confection d'espardilles et
de hardes pour les enfants de la patrie, qui
volaient aux frontières.
Enfin, je terminai mon apprentissage, et je
me vis libre de chercher à me placer. Je dis
adieu à mon maître, à son épouse, à mes ca-
marades, et j'allai offrir mes petits talents à
un restaurateur du Palais-Royal, qui les ac-
cueillit sans presque prendre garde au chétif
individu qui se présentait à lui avec une ex-
trême humilité. Un restaurateur du Palais-
Royal me semblait un personnage important,
vu le grand nombre de gens qu'il occupe, et
je me crus très-heureux de n'avoir pas été
refusé de celui-là. Qu'allais-je faire dans cette
maudite galère?... Il n'est personne, peut-être,
en Europe, qui ne connaisse le passage du
Perron, entrée très-étroite d'un jardin trop
célèbre.
Ce fut donc dans les caves qui sont sous ce
passage, sombre et funeste asile, dont on ve-
nait de faire un restaurant, que je fus reçu à
titre d'aide de cuisine, titre qui n'était qu'un
leurre pour faire de moi un simple porteur de
(37)
plats. Il n'y a point d'hommes plus tiers , plus
altiers, plus despotiques que des cuisiniers en
titre, lorsqu'ils sont dans leur coup de feu; et,
chez tout restaurateur, ce coup de feu com-
mence à midi et ne finit qu'à minuit. Pendant
ce temps, je me voyais asservi à ces hommes
terribles qui me commandaient au nom du
maître, et qui, surchargeant mes bras de
toutes sortes de denrées, m'envoyaient dans
les diverses maisons des galeries du palais.
J'arrivais chez les Lais, les Phrjnées, qui me
recevaient dans l'état où elles se trouvaient à
mon apparition. Elles me faisaient entrer dans
leurs gynécées. J'y trouvais des messieurs à
moustaches , d'autres qui n'étaient qu'imber-
bes , d'autres qui avaient la tête chauve ou
couverte de quelques cheveux blancs et rares.
On ne se gênait pas devant le jeune marmiton.
Aussi que ne voyait-il pas!. Mais il avait
pour préservatif son La Bruyère qui ne le quit-
tait point. Je mens ; il s'est quelquefois perdu
en chemin.
A cette époque, le pain manquait aux hon-
nêtes gens dans Paris ; mais le restaurateur
chez lequel je me trouvais enavait en suffi-
sance pour les filles de joie; et moi, par
\
(38 )
ricochet, j'attrapais des croûtes que je portais
à mes bons et malheureux parents.
Point de relâche dans cet enfer, point de
bons exemples , point de moments de joie ;
j'étais le bardot, la bête de somme de tous ces
démons en tabliers, chefs suprêmes de la
bouche des Phrynées modernes, ou pis en-
core peut-être. Le maître de la maison, épi-
curien des halles, y restait des matinées en-
tières, et ne voyait rien de ce qui se faisait
chez lui. La maîtresse, occupée de sa belle
personne, de sa superbe tête, voyait moins en-
core. Les garçons, honnêtes gens, figuraient au
comptoir, et tous ont pu et dû finir par com-
mander chez eux. Toujours est-il qu'ils étaient
les vrais maîtres, et que tout ce bruit, tout ce
fracas auquel se joignait celui des cymbales
d'un sauvage, à la manière des saltimbanques,
a fini par des désastres et par des larmes pour
le pauvre Parisien. Après cela, pères et mères,
faites de vos enfants des apprentis cuisiniers!....
faites-en les plus misérables de tous les valets.
Horreur, indignité, scandale, démoralisation,
férocité , j'ai tout vu, tout contemplé dans ces
lieux où mon triste sort m'avait conduit et où
(39 )
je serais mort, si Dieu ne m'avait.réservé à des
épreuves un peu moins dures.
La patience humaine a un terme au delà
duquel l'homme rompt sa chaîne pour en choi-
sir une moins pesante ; car, ici-bas, il porte
toujours à ses membres quelques petits bouts
déchaînons. Je m'enfuis de l'enfer dans lequel
j'avais été si bien torturé, et j'allai me pré-
senter chez les frères Laborde, qui n'étaient
point frères , mais associés très-intimes et très-
bien assortis. M. Laborde était un diable pour
la vivacité, l'emportement et l'esprit de détail.
Il figurait au fourneau et servait, en dix mi-
nutes de temps, cinquante portions de mouton
aux navets. M. Blondel, son ami, se tenait
au comptoir, où il faisait des politesses au pu-
blic qui arrivait en foule pour dépenser ses
3o sous par tête et dévorer quatre plats, plus
le dessert, la demi-livre de pain, la demi-bou-
teille et même le petit verre. Tout était mesuré,
pesé, calculé, et, sur chaque 3o sous, il y
avait 25 cent, de bénéfices; mais ils étaient
bien gagnés.
Là je repris courage, vu les bons traite-
ments ; je me remis à chanter ; je commençai
à me former un petit hoursicaut. L'on verra
( 40)
bientôt à quelle intention j'achetai une montre
d'or. Je l'ai encore. Elle ne s'est point déran-
gée depuis le joui- de l'acquisition. Que ne
puis-je en dire autant de son acquéreur!
Ma journée finie, je me décrassais, je me
parfumais, et j'allais voir mon père dans les
coulisses de l'Opéra. J'assistais aux belles re-
présentations d'Armide, d'OEdipe à Colonne,
de Miltiade à Marathon, de Denis le tyran,
maître d'école à Corinthe. Je voyais paraître
en scène MM. Lais, Laine, Chércn, Rousseau;
puis les demoiselles ou dames Maillard, Ché-
ron et autres célèbres actrices. Je voyais alter-
nativement le Ballet de Télémaque, celui de
Psyché, de Paris, de Mirza et autres. Festris,
Gardel, Nivelon, Gojon, Beaupré, entraient
en scène avec les demoiselles ou dames Clo-
tilde, Chaînerai, Gardel et autres déesses cé-
lébrées par l'ingénieux Berchoux, auteur de
la Guerre des Dieux de l'Opéra. J'admirais,
je m'enthousiasmais, je formais de grands et
très-séduisants projets; je m'élançais, parla
pensée, dans un avenir enchanteur, peuplé de
rois, de reines, de dieux, de déesses; et,
m'oubliant ainsi au point de ne plus voir mon
tablier de cuisine, je dictais des lois à tous les

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