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Mémoires et révélations d'un valet de chambre aux cheveux roux, par Maurice

De
120 pages
tous les libraires (Paris). 1864. In-16, 119 p..
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MÉMOIRES ET RÉVÉLATIONS
161UN
7130à bw *.,4
mtlITE CHAMBRE
AUX CHEVEUX ROUX
PAR
MAURICE
PARIS
EN -VENTE CHEZ TOUS LES LIBRAIHES
1864
MÉMOIRES
ET -
RÉVÉLATIONS
D'EN
VMf CHAMBRE
ux ROUX
i -11-1
i'; il IG K
PARIS
EN VENTE CHEZ TOUS LES LIRHAIHES
- 1
1864
©
RÉVÉLATIONS
D'UN
VALET DE CHAMBRE
AUX CHEVEUX flOUX
i
Ma naissance. - Pronostic rte mon parrain. —
Les cheveux roux ne seront jamais reuabi.
11 tes.
Je suis tlé bon.
Pal- mdlheur, ma mère, eii me dou.
liant le jour me gratifiait de quelques
poils-follets étranges qui; parsemés sur
- 4 —
mon occiput de nouveau-né, devaient
apprendre aux moins perspicaces la cru-
elle destinée à laquelle me condamnait
le duvet roux qui me servait d'auréole
au premier jour.
En me tenant sur les fonds du bap-
tême, mon parrain seul s'était dit : jamais
une femme ne passera sa blanche main
dans sa crinière de Jocrisse. Malheureux
filleul !
Mon parrain était un malin et le temps
n'a donné que trop raison à son discer-
nement.
C'est de la nuance fauve de mes che-
veux que me sont, en effet, venus tous
les malheurs.
Il faut naître au pied.du trône comme
Henri VIII, ou être porté par le hasard
au centre de la corbeille des agents de
change pour pouvoir conjurer les déso-
— 5 —
bligeants pronostics que la teinte rousse
se plaît à dicter à la fatalité.
Titien d'un côté, avec son pinceau,
Eugène Sue, avec sa plume de l'autre,
ont vainement poétisé les Vénitiennes
et les Cardoville. Le génie n'y a rien fait
Tout homme qui naît avec des che-
-veux roux est un homme perdu. Croyez
en l'expérience du Maurice qui vous
parle.
Je deviens camard. — Mons' et M'ame Darius. —
J'en mettrais ma main au feu.
Le jour qui m'avait vu naître n'avait
pas deux heures que mon père, un beau
brun par exemple, ne pouvait pas me
sentir. Les échos de Cavaillon n'avaient
pas répété mon troisième vagissement
— 6 -
que les yeux bleus de ma blonde mère
se refusaient à me regarder avec ten-
dresse.
Je n'avais pas trois mois que son lait
et son caractère s'étaient aigri à tel point
qu'au lieu de risettes et de mamours, je
recevais quotidiennement plus de piche-
nettes sur le nez que de cuiellerées do
bouillie dans ma bouche innocente.
C'est à ce traitement inflamafoire que
je dois d'être camard.
J'ai la bouche fendue jusqu'aux oreil-
les et ce n'est pas davantage la faute de
la nature.
Quand je n'avais pas faim et que,
pressée par sps affaires ou par la fantai-
sie, ma mère cherchait à me desserrer
les dents pour me faire manger, Darius,
c'est le nom dé mon père, lui criait : a Fais
lui donc manger sa panade avec un sa-
- 7 —
bre de cavalerie. » Et M'ame Darius me
fourrait du pain mitonné tout plein mon
petit gueul,) comme dit la chanson.
Et tout cela parce que j'avais les che-
veux roux. Parce que le blond hasardé
rappelait à l'auteur de mes jours un pi-
tre du voisinage qui avait rôdé pas mal
de temps autour de sa chaste moitié !
Oui, chaste. Je n'efface pas le mot, et,
malgré les duretés de ma mère, je jure-
rai de sa fidélité conjugale sur l'inno-
cence de mes premiers mois.
Mon éducation première. — Ma patrie. - Mon
éducation musicale.
Mes parents sans le sou, comme sans
scrupules, cherchèrent de bonne heure
à tirer parti de leur progéniture. Je n'a-
- 8 —
vais pas quatra ans et je pouvais à peine
me tenir sur mes faibles tibias que leur
amour du lucre plaçait entre mes dé-
biles mains, crevassées d'engelures, la
manivelle d'un orgue de barbarie.
J'étais chargé d'accompagner sur l'air
du La ri fia les évolutions circulaires
d'une douzaine de chevaux de bois aux
quels Monsieur Darius donnait une im-
pulsion généreuse. Mon père et moi re-
présentions la force motrice du manège,
le gagne maigre pitance de la famille
Ah! c'est que Cavaillon, la patrie des
melons et de Castilblaze, ne vaut pas
Montmartre pour la générosité. Les sous
étaient tenaces dans la poche des ga-
mins et il .fallait un fameux boniment
pour décider ces cavalcadours en herbe.
La Provence a bien dégénéré depuis
le bon roi Réné !
- 9 -
L'habitude d'exécuter le Postillon de
Lonjumcauet les La ri fia à l'aide d'un
cylindre infatigable, les innombrables
coups de baguette qui réprimandaient
tous les jours mes doigts endoloris et
parfois paresseux, avaient fini par me
donner une certaine dextérité de main
dont mon père s'applaudissait.
Le matin, c'était la leçon de voltige
qui assouplissait mes membres amaigris.
Dans ce travail, il faut 1 dire, un goût
naturel me rendait les exercices faciles.
Je devins bientôt de première force.
Ce n'était qu'un jeu pour moi de sau-
ter sur mes chevaux de bois lancés à
toute vitesse, de poser les deux pieds sur
les deux croupes de mes gris-pommelé,
de me retourner droit et d'un seul mou-
vement en retombant à la même place,
de simuler la direction d'une chaise de
— 10 -
poste et de tenir en main quatre, six et
huit chevaux.
Que de fois mes triomphes en voltige
ont racheté mes maladresses de joueur
d'orgue !
Que de déjeuners compromis j'ai su,
par mon adresse équestre, arracher à la
satisfaction paternelle !
Mais aussi, comme je les aimais ces
pauvres petits chevaux de bois, les seuls
confidents de mes peines! Eux seuls
comprenaient mes souffrances et, lors-
que tout en leur racontant mes misères,
je passaisla main sur leur encollurepour
les caresser, il fallait voir leur jolie pe-
tite tête qui s'inclinait et semblait ap-
prouver mon chagrain et y compatir.
Ces petits quadrupèdes inanimés étaient
mes vrais amis. Ils ne m'avaient repro-
ché ni mon nez camard, ni ma grande
- Il -
bouche. Jamais ils n'avaient été effa-
rouchés de la couleur de mes cheveux
roux.
II
Et moi aussi, je suis né sportman ! - ta bara-
que de mon père pour uu cheval - Départ
pour Avignon
J'avais douze ans.
De l'amitié que je portais à mes che-
vaux mécaniques, j'en étais arrivé à
une passion irrésistible pour les vrais
chevaux, les coursiers en chair et en os,
à longue crinière et à queue ondoyante.
- 1-2 -
Je brûlais du désir de monter un vrai
cheval de presser ses flancs de mes
jarrets, de le guider d'une main sûre
dans un galop effrené.
« Et moi aussi, m'écriai-je un jour
en me frappant les cuisses, moi aussi
je suis né sporiman. Tout aussi bien que
les farots de la ville, je saurai me tenir
en selle, faire changer de pas à ma bête.
Mieux que ces faux-écuyers je porterai
la tête et le buste droits, j'aurai les épau-
les effacées, les coudes près du corps,
les genoux en dedans, les jambes mor-
tes. Plus habilement que ces fanatiques
du stick et du col droit, j'effleurerai de
l'extrémité de ma botte le fer de l'étrier
et je retournerai la pointe du pied en
dedans. Plus à fond que tous ces habi-
tués du turf, je connais tous les modes
d'équitation. Je veux leur en remontrer
sur la méthode franco-italienne, sur la
- 13 -
méthode germanique, sur la méthode
slave ou orientale. Je les défie Jtous à
l'équitation civile, à l'équitation mf'Wat're
à l'équitation aérienne. Je jure de les
battre à la course plate, au stecple-chasc
au saut de la haie, comme au saut de
la banquette irlandaise. Avec plus de
grâce et d'intrépidité que ces beaux
messieurs de Cuivre-Doré je me fais
fort de franchir la rivière et les obstacles,
de forcer un cerf dix-cors, un renard et
un vieux loup. Oui les dieux m'ont créé
pour monter à cheval. J'ai du sang de
Centaure dans les veines. Oh oui ! la
baraque de mon père pour un cheval !
Sursum corda.
Je devais être bien beau dans mon
délire hippique.
Au milieu de cet enthousiasme qui m'a-
— 14 —
vait fait oublier, non pas les leçons de
mon père dont je venais de réciter une
tirade, mais mon père lui même, mon
manège mécanique et l'orgue de bar-
barie; au plus beau moment de l'inspi-
rai ion, à la minuté même ou j'allai me
dire—tellement j'étais content de moi :
C'est Cliiron tout entier à sa proie attaché ;
À la dernière syllabe de mon rnolio-
logue, je semis le choc brutal d'une botte
qui, heurtant, violemment ce que nous
appelons Vassiette du cavalier, me tirait
brusquement de ma rêverie ambitieuse.
C'était; comme disait Mons Darius,
une apostrophe ad (ilium.
Allons ! Rouget; me cria-t-il de son air
touj durs ftimablej décrochons les quadii-
ges; découplons bais-bruii et àleiansidéz
montons le manège et einballbiis le tout.
— 15 —
— Et ou allons-nous, mou père ?
— Parbleu, où nous allons tous les
ans. Tu seras donc toujours idiot. Tu ne
sais pas seulement dans quel mois tu
manges ton pain. Si tu avais un peu de
jugeote, tu comprendrais que lorsque tu
vois vendanger, tu es en septembre et
que la foire d'Avignon s'ouvre au mo-
ment où coule le jus de la treille. Assez
de discours, à l'ouvrage et vivement.
- Oui, mon père.
- De l'entrain, morbleu 1 Nous n'a-
vons pas de temps à perdre. En route,
tu ratisseras tes carottes.
Quand, mon père faisant allusion à
ma chevelure bloild-liasardé, me lailcait
cette espièglerie, c'est qu'il était de bien
lionne humeur. Le cas était assez rare.
Mons Darius, sans se trop affliger d'une
lèvre qui tracassait en ce moment ma
- 16 -
mère, supputait dans son cerveau com-
bien de verres de vin et de gloria lui rap-
porterait la foire d'Avignon.
L'ivrogne commençait par se griser
d'espoirs bachiques.
III
Uii acte de dévouement. - Le nubicon de lu
vertu. — Je le franchis.
En arrivant dans l'ancienne capitale
du Comtat-Venaisin, je ne courus point
comme un naïf touriste, offrir mon ad-
miration de commande aux immenses
— 17 -.
ogives du Palais des Papes, ni porter le
témoignage de mes pieux souvenirs au
pied du tombeau de Jean XXII. Non.
Les chefs d'œuvre de l'architecture et
du génie sculptural m'étaient complète-
ment indifférents. Je laisse tout cela de
côté et ayant échappé, une matinée, à
la surveillance paternelle, je vole à la
caserne de cavalerie, sans m'apercevoir
des tracasseries du pavé avignonnais.
J'arrivai à l'hôtel occupé par les hus-
sards au moment où le trompette son-
nait le boute-selle pour une manœuvre
du matin.
Quelle ne fut pas ma joie ! J'allais
pouvoir suivre de vrais cavaliers, voir
manœuvrer des chevaux véritables.
Ah! que j'aurais voulu mener le che-
val du colonel qu'un domestique tenait
en main !
- 18 -
Je rentrai mes idées ambitieuses et,
réglant mon trot sur celui de l'escadron
je courus jusqu'à l'île delà Barlalasse. où
se trouvaitle champ-de-mars de la ville.
Celte île, couverte d'ormes et de sau-
lées touffues, enlacée par les deux bras
du Rhône, offrait ce matin là un sujet
de paysage qui aurait pu séduire un
peintre, mais que je ne gratifiais pas de
la moindre attenti on. Je n'avais des yeux
que pour les chevaux du gouvernement.
La foudre en tombant à mes pieds
n'aurait pu, me distraire
La foudre éclala, c'est à dire, qu'au
moment où les hussards descendaient
au galop le talus qui, du pont d'Avignon
conduit à Dartalasse, un enfant, effrayé,
fait un écart de saltinbanque, un saut
de carpe, quoi ! et tombe la tête la pre-
mière dans le fleuve.
— 19 -
Je n'en fais ni une ni deux ; je plonge
après lui, je le repêche et le remets dans
les bras d'un père que sa douleur rete-
nait au rivage.
Vous croyez peut-être que cette belle
action a trouvé sa récompense et que le
père n'a puisé dans son cœur que des
paroles de reconnaissance et dans son
gousset que des témoignages de, gati-
lude ? — Ali bien, oui !
« Tiens, me dit ce sans cœur d'Avi-
gnonnais, le petit n'a plus qu'un soulier
l'autre est resté dans le Rhône, vous qui
plongez comme un castor, vous devriez
bien aller le chercher, puisque vous êtes
déjà tout mouillé. »
J'étais né bon, je vous l'ai dit dès le
début. Je venais de le prouver suffisam-
ment. Eh bien ! le mot cruel de ce cor-
- 20 -
donnier, - ce devait être un cordonnier
— a décidé de toute ma vie.
Pour sauver un enfant je venais de
sacrifier le spectacle qui me tenait le
plus à cœur, je savais qu'en rentrant
tout trempé, le généreux Darius séche-
rait mes habits à coup de garcette, et
je ne recevais, pour me dédommager de
ma belle conduite et de mon abnégation,
que la phrase stupide d'un gribouille dut
Comtat !
Ce jour là le Rhône fut pour moi le
ÍtÜbicon de la vertu. Je le passai plein
d'amertume en pensantj avec Danton,
que l'umaiiité ne vaut pas la peine qu'oii
fasse le plongebii pour elle.
- 11 t -
Ça chaufre. — Ma mère se meurt; ma mère est
morte. — Encore les cheveux roux.
L'escapade du matin et mon humide
accoutrement me valurent, comme je
l'avais prévu, une correction des plus
cuisantes. Mon père ne se fatiguait pas
davantage a me frapper qu'à lever le
coude au cabaret. Sa digne épouse,
toute malade qu'elle était, encourageait
son Darius de la voix et du geste.
Cette diversion soulageait peut-être
sa fièvre bilieuse.
Après la dégelée de coups de rotin, il
fallut commencer les exercices. Le ba-
daud commençait à donner, il était ur-
gent de l'encourager. Me voilà donc fai-
- 22 -
sant la voltige sur mes chevaux de bois
pour donner de l'audace aux plus timi-
des.
On se presse, le gngo mord, toute no-
tre cavalerie est enjambée. On refuse
des clients !
Ma mère, mon second tyran, fut au
plus mal toute la journée. Le soir elle
expira. Les dieux, me sont témoins que
je ne fis rien pour bâter sa fin, mais je
dois avouer que la plus mince larme ne
vint point mouiller ma paupière. C'é-
tait cette femme qui, dès ma première
année., m'avait appris à rentrer ma dou-
leur et à pleurer en dedans. Son bras
avait assez dépensé d'énergie sur mon
dos pour que j'oublie jamais ses bons
préceptes.
M'ame Darius enterrée, mon père con-
- 23 -
soie et la foire d'Avignon finie, je devais
être rendu à moi-même.
A l'instant où je songeais à décrocher
les chevaux mécaniques et à les embal-
ler, mon père me dit,. cette fois sans
trop de brusquerie : « Pour un enfant
de la balle, te voilh majeur, Rouget. A
ton â.e il y avait deux ans que je me
tirais seul d'affaire. Tu feras comme
nous tous. J'ai vendu la baraque et tout
ce qu'elle contient. J'ai besoin de me
distraire et de voyager. Je pars, mais je
ne t'abandonne pas. Voici vingt-cinq
francs c'est plus qu'il n'en faut, avec ce
que je t'ai appris, pour devenir million-
naire. On en voit tant qui sont arrivés
haut et qui ne sont pas aussi malins quj
tu l'es. Adieu, je ne te donne pasmabéné-
diction; mais un dernier conseil qui vaut
de l'or. Méfie toi de tes cheveux roux. »
- 24 -
- IV
Une brosse dans une caisse vaut le baton de
maréchal dans la giberne d'un soldat. -
Mon Idéal sous le pied d'un elleval. — M. itride-
dor.
Mon parti ne fut pas long à prendre.
J'eus bientôt trouvé un métier pour le-
quel un recours aux actionnaires était
inutile.
Je me fis décrotteur et m'installai le
même jour sur la place du théâtre.
Inutile d'ajouter, dans ces révélations,
que je n'avais pas arraché le pan du
- 25 —
paletot à mon père pour le retenir. Son
départ me rendait toute ma liberté. Dé-
sormais je pouvais, à toute heure du
jour et quand cela me conviendrait, me
livrer à toute mon admiration pour la
race chevaline. Et qui sait, me disai-je,
si la destinée ne me réserve pas aux
fonctions de palefrenier.
En attendant, il fallait vivre et cirer
des hottes. J'avais assez longtemps fait
reluire les souliers de Mons Darius et
les miens pour n'avoir pas besoin de
faire l'apprentissage de ma nouvelle
profession.
Par malheur, l'automne cette année
là, fut d'une placidité désespérante. Pas
une goutte d'eau pendant deux mois,
partant pas de boue, pas une seule ma-
culaturesurles chaussures et le bas des
pantalons.
- "26 -
Que de fois j'ai maudit cet implacable
bleu du firmament méridional..
Ce ciel monotone à force d'être beau !
Le clècroltage devenait une sinécure.
Ceci ne pouvait pas m'aller longtemps.
Je faisais bien quelques courses et com-
missions pour les habitués du café de
la Comédie, mais elles étaient si rares
et si parcimonieusement rétribuées, que
je me vis plus d'une fois obligé d'aller
promener ma faim sur 1 -s bords du
Rliône.
J'avais aussi à soutenir tous les ma-
tins de rudes assauts livrés par mes con-
currents, plus anciennement autorisés
sur la place. Dans nos batteries au-pu-
gilat, où mes adversaires se mettaient
trois et quatra contre moi, l'intrus, j'ai
vu plus d'une mèche de mes cheveux
joncher l'arène. Ils visaient tous à nia
- 27 -
tignasse en s'écriant les uns les autres :
a Serre, serre le Rougeot. »
Les déceptions financières du métier,
les meurtrissures qu'il me valait quoti-
diennement m'avaient décidé à jeter
aux horties ma boîte, le cirage et les
brosses, quand, après une averse bénie,
je vois venir à moi un pêkin qui, cam-
pant fièrement son pied sur mon esca-
beau, me dit: « Cire moi ça propre-
ment. »
Je cirai conscienscieusement et lors-
que j'eus donné mon dernier coup de
brosse :
— Que gagnes-tu par jour à ce métier
me dit mon client ?
— Oh 1 cela dépend du temps.
— Mais enfin. Inutile de faire le fi-
naud avec moi.
- 28 -
— Eh bien, monsieur, le cirage et les
courses que je fais peuvent me rappor-
ter quinze sous par jour.
— Yeux-tu entrer à mon service ? Je
t'3 donne vingt francs par mois et la
nourriture. Ah! par exemple tu auras
du travail.
— L'ouvrage ne me fait pas peur.
— Accepte-tu, voyons ?
— Mais que faut-il faire ? ;
- Ceci rentre dans ta spécialité. Tu
cireras les sabots de mes chevaux.
— Oui, monsieur le comte.
— Imbécile, je ne suis ni comte, ni
marquis, mais tout bêtement le direc-
teur du manège. Seulement je dois
ajouter dans nos conditions que tu fi-
gureras tous les scirsa la représentation,
mais je te fournirai le costume.
— 29 -
— Monsieur, j'accepte de grand cœur.
— C'est dit, je t'attends au manège.
— Avant vous j'y serai.
Les mystères du Ctfiir d'illi decrottc.
Prendre ma caisse sur le dos et courir
au cirque ne fut que l'affaire de quel-
ques minutes. J'étais radieux, je trottais,
je galopais; je caracolais. L'idéal se réa-
lisait dans mon existence. Jè me voyais
déjà écuyer !
Moiisieui4 Brldédor m'installa dans
mes nouvelles fonctions en m'appelant
simplement Maurice !
- 30 -
Quel homme poli que ce monsieur
Bridedor !
Introduit dans l'écurie, je me
mets immédiatement à l'œuvre et, une
heure avant l'ouverture des bureaux, les
sabots de tous mes chevaux étaient re-
luisants.
En passant ma dernière inspection,
je ne pus m'empêcher de rendre justice
à mon talent et de me féliciter moi-
même en ces termes : « Maurice, je suis
content de vous. »
Je ne pourrais, sans remplir des vo-j
lûmes, raconter les vives impressions;
que je ressentis pendant les premiers
mois. 1
Hélas ! toutes ces joies devaient bien-j
tôt s'effacer devant une terrible passion
qui devait me tourmenter jusqu'à monj
dernier soupir 1 1
- 31 -
Qui m'aurait dit que j'en arriverais à
ne regarder les chevaux qu'avec indif-
férence ?
Quel psychologiste m'aurait fait ac-
croire qu'une femme n'avait qu'à souf-
fler dessus pour éteindre à jamais les
goûts hippiques de mon enfance ?
Oh ! mystères du cœur d'un dccrollo,
qui sondera vos abîmes!
Ilcrniosa. — Amour, amour, quand tu nous
tiens
En ma qualité de préposé général à
l'entretien de la chaussure, j'étais chargé
dès que les écuyères montaient à che-
- 32 —
val, de frotter de blanc d'Espagne la
semelle de leurs escarpins. Ces dames
m'abandonnaient leurs pieds mignons
jusqu'à la cheville avec un laisser aller
qui dénotait que, pour elles, Maurice
était un artiste sans conséquence.
Pendant le premier semestre mon
insensibilité atteignit jusqu'à la hauteur
de leur indifférence. Mon cœur était
toujours à moi.
Mais vint un jour de lune rousse et,
avec lui, arriva une première sauteuse
de banderolles qu'un engagement su-
perbe attachait au cirque de M. Bride*
dor.
Hermosa n'avait pas la tête classique
d'une statue. Le galbe de sa physiono-
mie ne l'appelait ni la majesté de la
Vénus de Milo, ni l'exquise finesse de
traits de VAriane d'Aimé Millet, ni la
- 33 -
morbideza qui caractérise le type de la
Velléda de Maindron.
Hermosa — quel nom suave — pos-
sédait ce qu'on appelle, à Paris, un
minois chiffonné. Ce minois, irradié
par une chevelure aux tons fauves et
chauds, était un nid d'où s'échappait les
plus provocantes agaceries. Ses yeux,
légèrement bridés à la chinoise, tiraient
des feux d'artifice. Dans son petit nez
retroussé se résumait toute l'insolence
des soubrettes de la Régence, et seslèvres
moqueuses semblaient dessinées tout
exprès pour lancer les malices qui cou-
vaient sous son front modelé par la main
fantaisiste d'un spirituel lutin. Quant à
sa jambe et à son pied, il m'a fallu venir
plus tard à Paris pour en rencontrer de
pareils. La Diane chasseresse seule peut
lui être eomparue du genou à l'orteil.
- 34 -
Tel était l'engrenage féminin qui de-
vait prendre mon cœur et le mettre en
capilotade.
Y
"'q On peut bien dire : Adieu prudence!
Chaque soir je voyais Hermosa et cha-
que soir l'ardeur amoureuse qui avait
envahi tout mon être, me labourait le
cœur plus profondément.
De la maigreur, j'étais passé à l'état
- 35 -
squelétjque. Mes cheveux roux eux-mê-
mes en avaient pâli et tournaient à la
filasse des albinos. Toute l'énergie vi-
tale s'était concentrée dans mes yeux
qui ne se lassaient pas de dévorer l'é-
cuyère. Comme un tournesol malade, je
me desséchais sur ma tige.
Un vendredi, c'était le 13 avril, je
m'en souviendrai toujours, j'avais fêté,
le matin, mon seizième anniversaire et,
excité par quelques verres de blanquette,
je sentais que j'en étais arrivé au pa-
roxisme de la passion Je n'y tenais plus.
Il fallait déclarer mon amour ou aller
me jetter dans le Rhône.
Le trombone et le cornet à pistons
préludent à l'entrée d'Hermosa. Je suis
auprès de sa jument favorite et le blanc
d'Espagne frémit dans mes doigts cris-
pés. ,
- 36 -
Hermosa apparaît vaporeuse. Gomme
une sylphide de Giselle elle franchit la
piste, rase l'arène du cirque, glisse sur
sa selle et me tend son escarpin. Mon
cœur bat à rompre mes côtes, je saisis
son pied fascinateur, je le presse sur ma
poitrine et je lui soupire : Hermosa je
t'aime.
- Tu m'écrase les cors, animal, s'é-
crie-t-elle ; et, m'appliquant un vigou-
reux coup de cravache à travers la fi-
gure, elle ajoute : Pas dégoûté pour. un
Jocrisse réussi.
je fuis sur Hlpposophe. — Un pont comme on
en voyait, chez les Romiiinç. — Les zingarts.
Pris de vertige, je cours à l'écurie,
saute sur un cheval sors du manège et
- 37 -
me lance à fond de train sur la première
route qui se présente à ma courte fu-
rieuse.
La nuit était libérale en ténèbres. J'er-
rais toujours au galop jusqu'à l'aube,
jusqu'au moment ou je sentis que le
pauvre Hipposophe, le cheval savant qui
me portait, n'avait plus (le soufle et qu'il
allait s'abattre. Je stopai et regardai au-
tour de moi.
J'étais sur un pont et sous mes pieds
coulait une rivière. Au dessus de ma
tête s'élevaient deux rangées d'arcades
gigantesques, dont l'extrémité, par cha-
cun des côtés, s'attachait au sommet
d'une colline sombre qui allait en s' é-
vasant de la base à la cime. Je De com-
prenais pas ce monument qui m'écrasait
de son grandiose. J'en serais encore à
réfléchir sur l'explication que mon es-
- 38 -
prit pouvait donner à cette colossale
énigme de pierre, si un gitano ne m'eût
ainsi apostrophé dans son accent guttu-
ral : « Et depuis quand les écuyers vien-
nent-ils abreuver leurs chevaux aux
eaux du Gardon? »
Ces quelques paroles furent pour moi
les coups de la baguette de la réalité
qui me frappait sur les doigts. Je sortais
de mon rêve.
Je me vis en costume de valet du cir-
que et à cheval sur le dos d'Hipposophe.
Me rappelant tout à coup la sanglante
vengeance d'IIermosa, je m'écriai :« Je
suis perdu. »
— Je vais vous remettre dans votre
chemin, me dit alors l'honnête bohé-
mien.
Mais comme vous ne pouvez aller
plus loin sans rendre votre cheval
- 39 -
fourbu, je vais vous conduire dans un
endroit où vous et cette bête vous vous
remettrez de votre terrible course.
Le gitano m'amena dans une grotte
située à quelques pas du pont. Là,
grouillaient sur des herbes sèches et de
la paille, hachée par un long usage,
des enfants, des ânes, un cheval étique,
deux femmes déguenillées et un vieillard
sordide. Je me croyais dans une caverne
de brigands.
Je fus bientôt rassuré. Le jour se le-
vait et quelques gorgées d'eau de vie
que j'avalais, me rendirent toute ma
présence d'esprit. J'inventais bientôtune
fable pour expliquer ma présence de si
bon matin au Pont-du-Gard. — Je ve-
nais d'apprendre qu'ainsi s'appelait le
monument qui m'avait tant intrigué. —
D'après mon récit improvisé, j'étais le
— 40 -
fils du directeur du cirque d'Avignon
et je m'étais évadé du manège pour
courir après une écuyère que mon père
ne voulait pas me laisser épouser.
Ces braves gens s'apitoyèrent sur mon
sort et ayant appris que je n'avais pas
d'argent, ils m'offrirent d'acheter Hip-
posophe que je leur vendis moyennant
cinquante écus comptant.
J'ai su depuis que j'avais eu affaire aux
plus malins des maquignons, à une fa-
mille de ces bohémiens, troqueurs d'à-
nes et de chevaux tarés, qui courent les
foires du midi et qui dans leurs excur-
sions dévalisent les basse-cours voisi-
nes de leurs bivouacs.
J'étais volé !
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Laffoux. — Les frères F. — Je vous re-
commande l'botel de la Poste.
Les gitanos, que j'appelais alors mes
amis, m'indiquèrent un hôtel, situé à
vingt minutes du pont et faisant partie
d'un petit village appelé Lafoux. J'étais
extenué, mais grâce à quelques heures
de sommeil dans un bon lit et à un dé-
jeuner excellent, je fus bientôt remis de
mes fatigues..
Le souvenir d'Hermosa me revenait
avec la santé, mais les conseils du doc-
teur F .et la succulente cuisine de
son frère, le chef de l'hôtel, effacèrent
pe qu'avaient de trop mordant les rémi-
niscences de ma récente aventure. J'ai
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busais même des conseils de l'excellent
docteur qui m'avait recommandé un
certain vieux vin de Lédenon et de non
moins reconfortants brous de noix ma-
cérés dans l'eau de vie. Quand l'idée de
ma défaite amoureuse devenait trop per-
sistante, j'avais recours à deux et trois
bouteilles du rancio Lédenonnais dont
la dernière larme séchait infailliblement
la mienne.
Les grandes buverles de lord Dyner. — Soirées
pantagruéliques. — Le bœuf à la daube et le
rosbeef, le sandlwicb et les petits pâtés au jus.
Je trouvais là, à YHôtel de la Poste,
véritable maison dont je me rappellerai
touj ours avec reconnaissance la loyale
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hospitalité, un vrai compagnon de go-
belet. C'était un anglais au teint rubicon
et qui ne gardait son kant britannique
que lorsqu'il était à jeun. Ses allures
guindées ne tenaient pas au-delà des
hors d'œuvre.
Nous nous rencontrions souvent à la
même heure dans la grande salle à
manger où nous occupions l'un et l'autre
unè table voisine.
Ce n'est qu'après les entrées, et iors-
qu'il avait absorbé brutalement deux
bouteilles, qu'il commençait à me re-
garder. Au rôti de caille ou de lapereau
qu'il arrosait toujours copieusement ,
son attenlion exclusive d'abord pour
les plats et les flacons, se reportait sur
l'unique personnage qui, de son côté,
s'acquittait assez vaillamment de ses
fonctions gastronomiques. Ce person-
.- -14 —
nage n'était autre que votre serviteur,
Maurice, qui transformait en truffes et
perdreaux les écus qu'avait produit la
vente du cheval savant. },
Dès que le garçon apportait le dessert
suivi d'une ample collection de vieilles
bouteilles, lord Dineyr, — c'était le nom
de mon insulaire, — me faisait venir
à sa table et là face à face nous nous li-
vrions aux plus bachiques fantaisies.
Sa prédilection pour ma personne lui
venait de ce que, comme moi, il avait
les cheveux roux.
Nous passions ainsi tête à tête les
longues soirées d'hiver et nos cerveaux
s'échauffant s'échauffait aussi la discus-
sion. Un de nos habituels sujets de que-
relle était de savoir si un gourmet doit
accorder la prééminence culinaire au
rosbeef àl'encontre du bœuf à la daube,
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aux petits pâtés de préférence au sand-
ich. -i
1 Je tenais pour les petits pâtés au jus,
et le bœuf à la daube, lord Dineyr sou-
tenait mordicus la supériorité du sand-
wich et du rosbeef.
1 Une fois entamée, la discussion n'en
finissait plus et cela recommençait tous
les soirs.
l' - Votre daube n'est qu'une bouillie.
Par cette manière d'apprêter le bœuf,
la viande perd toute sa saveur et la
sauce qui l'accompagne ne fait qu'em-
barrasser l'estomac. M. Ferdinand le
chef de cuisine, vous apprêterait de-
main des tiges de botte que vous ne
sauriez pas distinguer si vous mangez
de l'âne, du cheval ou de la vache. Par-
lez-moi du rosbeef. Fouettez-moi ce
verre de Lédenon et galamment.
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— Peuh ! votre rosbeef, lui répliquai-
je, n'est bon que pour les sauvages de
la foire qui mangent la viande toute
crue. Tout estomac qui se respecte ne
devrait jamais consentir à digérer cette
nourriture de chacal. Dégustez-moi ce
rancio, verre pleurant.
— Buvons pour la soif à venir et par-
tageons nous ce sandwich, car le jam-
bon fait descendre le vin en le gaster,
sans obstruer le gosier comme vos pâtés
au jus. Il faut toute l'intrépidité d'un
français pour s'exposer gratuitement à
se laisser étouffer par ce lourd mélange
de pâte et de chair à saucisses. Au lieu
de cela, voyez comme le sandwich ac-
compagne bien gentiment la clairette.
Encore un verre, alerte, chassons la
soif.
- Diable d'anglais, va ! Mais votre

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