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MÉMOIRES
HISTORIQUES ET INEDITS
SUR LA VIE POLITIQUE ET PRIVÉE
DE
L'EMPEREUR NAPOLÉON.
MEMOIRES
HISTORIQUES ET INEDITS
SUR LA VIE POLITIQUE ET PRIVÉE
DE
L'EMPEREUR NAPOLÉON,
DEPUIS SON ENTRÉE A L'ÉCOLE DE BRIENNE
JUSQU'À SON DÉPART POUR L'ÉGYPTE;
PAR LE COMTE CHARLES D'OG...,
ELEVE DE L'ÉCOLE DE RBIENNE, EX-OFFICIER ATTACHÉ A L'ETAT-MAJOR
GENERAL DE L'ARMÉE D'ITALIE, AMI INTIME DE NAPOLEON?
A PARIS,
CHEZ ALEXANDRE CORRÉARD, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS , N° 258.
1822
6 INTRODUCTION.
la confiance qui est en lui. Persuadé qu'un
honnête homme ne doit jamais écrire que ce
qu'il pense , j'ai toujours été consciencieux en
matières politiques.
J'ose affirmer que ce livre est un des plus
étranges de ceux qu'on a écrits sur Napoléon.
Là main cruelle d'un ami a soulevé le voile re-
ligieux des premières confidences, des premières
émotions; elle a montré à tous les yeux l'inté-
rieur de cette âme dont la création a dû fatiguer
la nature. La fortune qui avait désigné d'avance
Napoléon pour être son favori le plus cher et
sa plus déplorable victime, l'avait marqué d'un
sceau particulier et donné à toutes les actions
de sa vie cette teinte héroïque qui a captivé les
respects et l'attention du monde. Quant un mé-
téore a traversé les airs ou qu'un phénomène
inconnu s'est manifesté dans le ciel, nous cher-
chons avec soin la cause ou le principe de cet
événement. Bientôt mille récits se répandent sur
sa formation-, son développement et sa fin ; cha-
cun apporte le tribut de ses observations; on
saisit les moindres circonstances , et il ne ré-
sulte souvent de tous ces bruits recueillis au ha-
INTRODUCTION. 9
sard, qu'une seule chose, l'existence du phéno-
mène qui par la suite devient douteuse. Telle
a été la bisarre destinée du grand Napoléon,
telle ne sera pas la conséquence de sa vie. La
trace qu'elle a laissée sur la terre ne s'effacera
pas, et ce nom qui cause une émotion indéfinis-
sable , comme ces grands monumens que le
temps a respectés, résistera à toutes les calom-
nies enfantées par le délire des partis.
On s'imagine que toutes les actions des
hommes concourent à un but qu'ils se s ont fixés,'
et qu'on trouve dans leur enfance des signes
certains de leur avenir. Cela est un préjugé; je
sais bien que les mouvemens réactifs des socié-
tés peuvent faire naître de telles circonstances,
qu'un homme fortement trempé, prévoit les
événemens et leurs suites, et pour peu que la
fortune le favorise, il se rend bientôt le
maître du corps social dont il dirige enfin la
marche. C'est d'après l'idée première de ce rai-
sonnement que l'auteur de ce livre présente
Napoléon. Il vécut avec lui dès l'âge le plus
tendre, au moment où la nature enfantait un
miracle et commençait à disposer les élémens
8 INTRODUCTION.
de ce prodigieux caractère. Mais pourra-t-on le
croire? celui qui se dit l'ami de Napoléon, et
qui n'a pas senti la touchante énergie de ce mot,
représente son jeune compagnon comme for-
mant déjà au milieu des doux amusemens de
l'enfance les vastes projets qui ont occupé sa
vie. Quoi ! cette tête si belle, dessinée avec tant
de force, cette physionomie sévère ne cachaient
pas une âme républicaine ! quoi! la studieuse
jeunesse de Napoléon fut en proie aux tourmens
d'une impopulaire ambition ! quoi! cette gra-
vité qu'il mettait dans toutes ses actions n'était
que de l'hypocrisie ! ce coup-d'oeil prompt et
facile qui embrassait une immense étendue,
cette profondeur de pensées et de vues, cette
connaissance presqu'innée du coeur humain n'é-
taient dans Napoléon que la dissimulation qui
voile la conscience des tyrans ! Il rêvait déjà les
funérailles de la liberté , celui qui puisa dans
ses premières fêtes cet enthousiasme si grand ,
si national et qui sauvait la république au 13
vendémiaire ! Était-ce la gloire ou le pouvoir
qu'il ambitionnait, quand des cimes des Alpes
il montrait aux patriotes français les riches
plaines de la Lombardie?
INTRODUCTION. 9
Non, je ne puis accueillir une semblable er-
reur. Digne des grands jours de Rome et jeté
par le destin dans une société moderne, Napo-
léon avait l'âme de Brutus et l'imagination de
César; les événemens et la force décidèrent de
son existence et firent un monarque de celui
qui était né pour être un grand citoyen.
Mais, étrange abbération de l'esprit humain!
les détracteurs de Napoléon raisonnant, dans
une hypothèse contraire , s'imaginent noircir
ses plus grandes actions en leur donnant l'am-
bition pour motif. Celui qui dans un temps où.
le préjugé des noms exerçait une si grande in-
fluence, aurait conçu , malgré le rang obscur où
il était placé , le dessein orgueilleux de réguer
sur cette grande nation française, et qui serait
parvenu à réaliser cette ambitieuse pensée, pour-
rait-il être un homme ordinaire? Il faut que
l'esprit de factions soit bien ridicule et bien
aveugle, pour empêcher de sentir qu'en avilis-
sant un homme qui changea les destinées de
l'Europe, on faisait la guerre aux peuples et
aux Rois qui se courbèrent sous son magique
pouvoir.
10 INTRODUCTION.
Les faits parlent assez haut, et il est. inutile
de recourir à une idéologie hasardeuse pour ju-
ger un homme aussi grand que celui sur lequel
j'écris. Nul doute que l'enfance de Napoléon
naît présenté des circonstances bien extraordi-
naires , et que son caractère ne se soit déployé
de bonne heure dans des circonstances indiffé-
rentes en apparence. Eloigné des plaisirs vains
qui entravent les études , il aimoit à nourrir
dans la solitude ses mélancoliques pensées;
étranger à tout ce qui passait autour de lui,
bornait ses sensations à tout observer; peu fa-
vorisé du côté des richesses, il étudiait ceux
qui les possèdent, et il rêvait des siècles avenirs
par une impulsion naturelle que ses goûts et son
caractère fortifiaient encore. Voilà tout ce qu'il
fut. Cette âme libre et superbe payait cependant
à l'humanité ce tribut enchanteur qui forme le
lien moral des sociétés civilisées ; Napoléon
épanchait souvent son âme dans le sein de l'a-
mitié. Il a connu ce sentiment délicieux, et l'on
a dit qu'il était cruel; il a aimé passionnément,
et l'on a dit qu'il était insensible; il a souvent
partagé la tente de ses soldats, et toujours pris
INTRODUCTION. 11
part a leurs dangers; et l'on a dit qu'il était
sans courage ; il a gouverné l'Europe, et l'on a
dit qu'il n'avait aucune idée de la politique;
voici la Vérité, il a été malheureux. Si lés insti-
tutions dont il est l'auteur n'étaient pas satisfai-
santes pour les amis de la liberté, le républicain
le plus sévère ne peut s'empêcher de convenir
qu'il possédait au suprême degré l'art de l'éco-
nomie et de l'administration.
Là révolution trouva Napoléon dans un grade
militaire inférieur ; la cour avait long-temps
abusé de l'inconcevable faiblesse de la nation,
ses dissipations avaient mis nos finances dans
l'état le plus déplorable, et il était temps qu'une
leçon grande et terrible annonçât enfin aux Rois
que les institutions font seules la force des em-
pires et que rien n'est facile à ébranler comme
le pouvoir absolu. Tous ceux qui alors avaient
des sentimens généreux, tous ceux pour qui là
patrie ne peut jamais être un homme, appe-
lèrent de tous leurs voeux un changement devenu
nécessaire, et se déclarèrent pour une réforme
qui ne devait froisser que les intérêts de quel-
ques courtisans éhontés et dissolus. Le choix
12 INTRODUCTION.
de Napoléon ne fut pas douteux, il embrassa
le parti du peuple.
Je dois ici faire une observation à ceux qui
parcourront ce livre. Séparé de son ami, Napo-
léon lui écrivait; le récit des importans évène-
mens qui précédèrent et suivirent la condamna-
tion de Louis XVI, acquiert sous sa plume un
intérêt plus puissant encore. Mais il est facile de
démêler les infidélités qu'une faiblesse que je
ne veux pas qualifier, a semé dans sa correspon-
dance, d'avec ce qui doit en faire reconnaître
l'authenticité, la franchise et la force des pen-
sées.
On a attribué à Napoléon un plan qui selon
lui devait conserver la monarchie chancelante
et déconsidérée. Il conseille au pouvoir d'alors
de déployer une coupable énergie contre les vo-
lontés suprêmes du peuple. Je ne suppose point
un seul instant qu'il y ait même une apparence de
raison à croire qu'il soit le véritable auteur de ce
plan absurde. Mais en admettant que la main
glorieuse de Napoléon ait effectivement tracé
ces lignes impolitiques, c'est sans doute parce qu'il
savait bien que la violence aigrit davantage un
INTRODUCTION. 13
peuple résolu à se faire justice, et que, dévoué aux
intérêts nationaux, il espérait que l'adoption de
ses plans amènerait un résultat prompt et avanta-
geux. Ce furent même des manifestations hos-
tiles qui portèrent à un degré effrayant l'exaspé-
ration publique. Le 10 août on fit feu sur le
peuple, et le 10 août la monarchie tomba. La
force nécessaire au pouvoir n'est pas dans des
actes d'oppression, elle est dans l'impartialité et
dans une sévère justice.
Napoléon ne pouvait rester dans l'inaction au
milieu de ce flux et reflux de passions et de
partis qui se dévoraient tour-à-tour. Sa grande
âme fut frappée de douleur en voyant dans
quelles mains tombait cette liberté pour laquelle
la nation française avait fait des efforts si extra-
ordinaires. Il rassembla toutes les forces de son
génie, et il est probable que dès-lors il résolut
de détrôner les hideux dictateurs qui oppri-
maient la nation. La commotion avait été si
forte que rien n'était à sa place; la morale était
dans les lois, et l'infamie dans les tribunaux ; les
idées religieuses si nécessaires au bonheur des
hommes avaient été remplacées par des théories
14 INTRODUCTION.
fort belles sans doute, mais peu conformes aux
idées populaires. S'il faut quelquefois et malheur
sement verser du sang pour l'indépendance et
le bonheur des nations, l'anarchie n'est pas,
d'une nature à demeurer permanente, et ce n'est
pas avec du sang qu'on conserve les institutions.
L'arbre de la liberté peut porter de mauvais,
fruits ; ce n'est pas toujours la faute de ceux qui
le cultivent, c'est la faute de la nature qui s'op-
pose à ce que les hommes fassent quelque chose
de parfait. Voilà pourquoi dans un gouverne-
ment libre, le même individu aurait pu être
Caton et se fait Catilina.
Depuis ce temps-là la République fut dépo-
pularisée, parce qu'elle devint injuste et immo-
rale. On a accrédité ce préjugé sacrilège que le
gouvernement républicain entraînait à sa suite
les échafauds et le renversement des cultes ;
cette funeste erreur se rencontrait partout, et
Napoléon , élevé à la première magistrature de
l'état, environné de gloire, entouré d'admira-
teurs et d'un peuple souffrant qui le saluait
comme son libérateur, vit qu'il était temps de
commencer une ère nouvelle. Que peut-on voir
INTRODUCTION. 15
dans cette Convention qui laissa décheoir la
République après sa victoire sur les sections,
ameutées par des factieux? des lâches et des
traîtres ou des hommes aussi étrangers à la poli-
tique qu'aux intérêts de leur cause et à ceux de
leur pays ! Napoléon les jugea bien.
Cependant ce livre ne conduit pas le lecteur-
jusqu'au moment où le peuple français abdiqua
son imprescriptible souveraineté pour élever
sur le pavois le héros qui présidait â sa gloire
nouvelle. Avant de régner Napoléon avait vécu
deux siècles, et cette nation généreuse, toujours
reconnaissante et sensible est presque pardon-
nable. On dit dans cet ouvrage qu'en partant
pour l'Egypte, il avait le dessein d'y fonder un
état et de s'en proclamer le chef! Mânes de Klé-
ber, de Desaix et de tant de braves républicains
moissonnés dans les champs de bataille, ne fré-
missez-vous pas de cette injuste supposition! quoi
Napoléon voulait se faire roi, il désignait les
chefs qui devaient faire partie de l'expédition,
et son choix tomba sur des guerriers dont les
vertus civiques ne sont pas soupçonnées même
aujourd'hui.
16 INTRODUCTION.
Je m'arrête Napoléon a cessé de vivre, et
tout ce qu'on écrit aujourd'hui sur ce grand
homme a besoin d'être sévèrement examiné,
avant qu'on y attache quelque confiance. Ce
n'est donc point pour payer un tribut à une
vaine habitude que j'écris cette préface, et que
j'engage l'éditeur à la placer au commencement
dé son livre. J'ai voulu préparer le lecteur aux
tableaux extraordinaires qui vont se déployer
devant lui. J'ai voulu venger la mémoire d'un
héros, et malgré ma faiblesse, j'ai pensé qu'il
suffisait d'avoir du zèle pour flétrir ces calomnia-
teurs salariés et puissans qui désertèrent jadis
la cause de la liberté. Napoléon prit lui-même
le soin de venger la nation, en traitant ces gens-
là comme ils le méritaient; il les couvrit de ru-
bans, et ils eurent assez d'orgueil pour se laisser
déshonorer. Ce n'est pas là cependant tout ce
que j'ai admiré dans cet illustre français dont
les mânes proscrits attestent au-delà des mers
les malheurs de la patrie.
ALEXANDRE BARGINET ( de Grenoble ).
MEMOIRES
HISTORIQUES ET INÉDITS
SUR
L'EMPEREUR NAPOLÉON.
CHAPITRE PREMIER.
ON a dit que Napoléon n'avait pas eu d'amis
à Brienne, excepté deux ou trois idiots, auxquels
il avait pu en imposer par la singularité de ses
manières. Je suis obligé d'avouer à la personne
qui s'exprime avec tant de politesse, que je suis
l'un de ces deux ou trois idiots; il faut, à la vé-
rité, avoir peu d'intelligence pour ne pas obser-
ver, à l'âge de treize ans , un enfant de douze ,
qui, même dans ce temps-là, ne ressemblait en
rien à ses condisciples, qui étaient au nombre
de cinq à six cents.
J'ai pu, bien jeune encore, acquérir l'intime
conviction que Napoléon, par la force et la sin-
18 MÉMOIRES
gularité de son caractère , devait être un des
hommes les plus extraordinaires qui ait jamais
étonné le monde.
L'ambition et l'amour de la gloire, que j'ai
cru remarquer en lui dès sa première enfance,
se développèrent avec l'âge. Ces deux grandes
passions l'élevèrent jusqu'au trône et l'en préci-
pitèrent.
Où Bonaparte a-t-il puisé cette profonde dis-
simulation qui le fit triompher des passions ar-
dentes de son coeur? Où puisa-t-il ce mépris
pour tout ce qui n'était pas grand et héroïque ?
Ce sont des choses qui méritent d'être connues, et
que personne ne s'est mis en peine de dévoiler.
Plus heureux en cela que mes prédécesseurs,
ayant eu une meilleure occasion qu'eux d'étu-
dier son caractère, je suis en état de révéler ce
secret important à mes lecteurs.
Bonaparte doit au peu de fortune de sa famille
les qualités qui d'abord l'ont fait connaître. Si
cette circonstance n'a pas été la seule cause de
ses grandes actions et de ses fautes, je suis con-
vaincu qu'elle y a beaucoup contribué.
Si Napoléon fût né de parens plus aisés, il
SUR NAPOLÉON. 19
n'eût pas éprouvé tant de privations au collège.
Il n'eût pas regardé d'un oeil envieux ses jeunes
compagnons, qui, presque tous, appartenaient
à de riches familles. Il éprouva d'abord un secret
malaise qui fut bientôt suivi d'une sombre ré-
serve , et il s'étudia à mépriser et éviter ceux
qu'il ne pouvait imiter.
Il fut reçu au collége de Brienne par la pro-
tection de M. de Marbeuf. On répandit bientôt
le bruit que son prolecteur était son père, quoi-
qu'il soit bien connu maintenant que le jeune
Napoléon avait près de deux ans lorsque M. de
Marbeuf passa, pour la première fois, en Corse.
Malgré cela , ses compagnons ne lui épar-
gnaient pas leurs sarcasmes, et il ne s'y soumet-
tait pas patiemment, comme l'anecdote suivante
va le prouver;
Bonaparte venait de recevoir une lettre et trois
écus de six livres de l'évêque d'Autun, frère de
M. de Marbeuf. Tandis qu'il lisait la lettre, le
jeune Défoulers eut l'impudence de l'apostro-
pher en ces termes : « Comment se porte maman
Marbeuf? Est-elle toujours aussi joyeuse (1) que
(1) Par allusion à son nom de baptême Laetitia..
2
20 MEMOIRES
de coutume?Le jeune Corse, enflammé de co-
lère, jeta à la figure de Défoulers les trois écus
qu'il avait dans la main ; le coup fut si violent
que eelui-ci fut renversé, reçut une blessure au
front; et perdit une de ses dents; il vit encore et
en porte toujours les marques. Napoléon fut mis
aux arrêts dans sa chambre, mais il obtint sa
liberté le même jour, d'après la réponse qu'il fit
au principal du collège, qui l'avait fait appeler
pour savoir le sujet de la querelle qu'il avait eue
avec son condisciple : « Lorsqu'un fist est griève-
ment insulté dans ta personne d'une mère qu'il
adore , peut-il contenir les premiers transports de
sa colère.
Il n'y avait guère qu'un mois que Bonaparte
était au collège, lorsque j'y arrivai. Il se passa à
peine huit jours que je désirai faire sa connais-
sance, préférablement à celle des autres écoliers.
Quoiqu'enfant, son inclination pour le métier
des armes se découvrait déjà , et c'est proba-
blement .sur la guerre qu'il a toujourss fondé
l'espoir de faire son chemin.
Dans un endroit retiré, et près du lieu où les
écoliers allaient s'amuser à différens jeux, il avait
SUR NAPOLÉON. 21
construit une petite redoute, dont les fortifi-
cations étaient originales, sans qu'elles fussent
trop différentes de la méthode de Vauban. Cette
bagatelle semblait annoncer du génie; je lui en
fis mes complimens. Le louer, soit qu'il de mé-
ritât ou non, était le plus sûr moyen de s'en
faire aimer. Dès ce moment là, nous devînmes
intimes, si toutefois on peut l'être avec une per-
sonne qui ne veut rien faire qu'à sa tête. Ma gaîté
et mon caractère prirent insensiblement de l'as-
cendant sur lui ; car c'était avec moi seulement
qu'il cessait d'être taciturne et réservé. Avec moi
seul il quittait cette contrainte qu'il s'était im-
posée, pour acquérir la réputation d'un esprit
supérieur. Plus d'une fois je me suis convaincu
que son amour pour la solitude et le silence
n'était pas la véritable base de son caractère.
On sera naturellement surpris de me voir re-
chercher la connaissance d'un jeune homme
si étrange, si sombre, si sujet à la colère, et sur-
tout aussi opiniâtre ; car Napoléon n'avait pas
toutes les qualités aimables qui entraînent les
jeunes gens à se lier ensemble ; mais soit caprice
22 MÉMOIRES
ou destinée, nous devînmes dès lors insépara-
bles pendant quelque temps.
Si je n'eusse pas déjà été prévenu que le peu
d'empressement que mettait Bonaparte à fré-
quenter ses camarades, provenait de la détresse
dans laquelle il était, l'événement suivant m'en
eût convaincu. Parmi plusieurs papiers qui
étaient communs entre nous, je trouvai un jour
la copie d'une lettre qu'il avait écrite à son père.
En voici un double, (1)
Ecole militaire de Brienne, le 5 avril 1781.
MON PÈRE,
«Si vous, ou mes protecteurs, ne pouvez me
fournir les moyens de paraître plus dignement
dans cette école, faites-moi revenir à la maison,
et cela sur-le-champ. Je suis fatigué d'être re-
gardé comme un mendiant et de voir d'insolens
condisciples, qui n'ont que leur fortune pour
(1) J'ignore comment cette lettre, qui n'est Jamais
sortie de mon portefeuille, a pu paraître dans un ou-
vrage allemand, maintenant très-rare. Quelque parent
de Bonaparte en aura probablement donné une copie.
( Note de l'Auteur )
SUR NAPOLÉON. 23
toute recommandation, se moquer de ma pauvreté,
il n'y a pas un seul individu parmi eux qui ne me
soit inférieur par les nobles sentimens dont mon
âme est enflammée. Quoi, Monsieur, votre fils
sera-t-il continuellement en butte aux sarcasmes
de ces jeunes gens, riches et impertinens, qui
affectent de plaisanter des privations que j'é-
prouve? Non, mon père, je me flatte que non :
si ma position ne peut être améliorée , retirez-
moi de Brienne, faites-moi apprendre un métier,
s'il est nécessaire ; placez-moi avec mes égaux,
et je réponds que je serai bientôt leur supérieur.
Vous pouvez juger de mon désespoir par la pro-
position que je vous fais : encore une fois, j'ai-
merais mieux être premier garçon dans une ma-
nufacture que d'être exposé à la risée publique
dans la première académie du monde. "
« N'allez pas vous imaginer que ce que j'écris
est dicté par le désir de me livrer à de dispen-
dieux amusemens ; ils n'ont aucun attrait pour
moi, je n'ai d'autre ambition que celle de prou-
ver à mes camarades que j'ai comme eux les
moyens de me les procurer. »
N. BONAPARTE.
24 MÉMOIRES
Cette lettre, écrite dans un âge aussi tendre,
donne du caractère de Napoléon une bien plus
juste idée que tout ce qu'on peut dire de lui. Je
n'aurais pas voulu , pour tout au monde, qu'il
se fût aperçu que je savais la cause secrète de la
jalousie qu'il avait contre ses condisciples. Je le
connaissais trop pour n'être pas assuré qu'il ne
m'aurait plus regardé de bon oeil.
Un des plus grands plaisirs de Bonaparte était
de se dire filleul du célèbre Paoli, quoiqu'il fût
bien connu que c'était un de ses frères qui avait
cet honneur et non pas lui; mais il était telle-
ment persuadé que Paoli était son parrain, que
le plus sûr moyen de le mettre en colère était
de lui prouver le contraire. Il est à remarquer
que ce même Paoli, qu'il préférait à tous les
héros anciens et modernes , devint, quelques
années après , si grand ennemi de Napoléon,
qu'il le fit bannir de la Corse avec toute sa
famille. Il est vrai qu'il saisit par la suite l'oc-
casion favorable qui se présenta de se venger
de lui (1).
(1) On me permettra de dire ici deux mots de Pascal
SUR NAPOLÉON. 25
Le violent désir que j'avais de découvrir le vé-
ritable caractère d'un jeune homme aussi extra-
ordinaire, m'attachait aussi fortement à lui que
l'amitié la plus sincère; et l'influence qu'il avait
sur moi passe toute croyance. Son humeur bou-
rue, le ton de supériorité qu'il affectait en tous
Paoli. Ayant fait la guerre de Corse, j'ai été à même
d'avoir des renseignemeris exacts sur lui, par MM. Gaf-
forio , Marianni et autres. Le premier, fils d'un homme
appelé par ses compatriotes le père de la patrie, me dit
à Corté, capitale de l'île, que Paoli avait cherché à le
faire périr plusieurs fois, et notamment à l'affaire du
Ponte-novo, seul combat qu'il ait livré de toute la guerre.
Environ cinq à six mille Corses vinrent attaquer les Fran-
çais, qui, au nombre de plus de douze mille, ayant de
la cavalerie et du canon , occupaient une forte position
sur des hauteurs. Ils furent en. un instant rejetés de l'autre
côté du Golo, rivière rapide, sur laquelle il n'y avait qu'un
seul pont fort étroit. Là, les malheureux Corses, poursuivis
la baïonnette dans les reins, rencontrèrent un obstacle
auquel ils ne s'attendaient pas ; c'était un bataillon de
déserteurs organisés par un comte Gentili, qui s'opposa
à leur retraite par ordre de Paoli, qui, une lunette d'ap-
proche et un portevoix à la main, se tenait à une distance
très-respectueuse, criant aux siens de retourner à la
charge. M. Gafforio, qui se rendit après l'affaire, nous
dit que Paoli continuerait la guerre tant que les Anglais-
lui donneraient des subsides et jusqu'à ce qu'il fût forcé
de se retirer à Porto-Vecchio, où il s'embarquerait.
26 MÉMOIRES
lieux et sur toute sorte de personnes , ne me
faisaient aucune peine, parce que je n'aperce -
vais en lui aucun des défauts pour lesquels il
me reprenait.
Si la civilisation de l'Europe a fait considérer
depuis long-temps la dissimulation comme
une qualité indispensable pour régner, Bona-
parte la possédait certainement dans un degré
Sachant bien qu'il ne pouvait Soutenir la guerre contre
la France, il a profité de l'enthousiasme de ses compa-
triotes pour s'enrichir.. Il a commencé par faire de la
fausse monnaie, des paoli de cuivre blanchi, qu'il a su
convertir en or de la manière suivante : lorsqu'un ca-
pitaine étranger abordait dans un de ses ports pour
prendre une cargaison des productions du pays, il le fai-
sait venir chez lui, et lui demandait quelle monnaie il
apportait ; les uns avaient des piastres d'Espagne , des
ducats de Hollande ; d'autres, des souverains, des louis
d'or, ou des guinées, pour lesquels il leur donnait sa
fausse monnaie.
Au commencement de la révolution, le gouvernement
fit la faute de le. renvoyer en Corse, quoiqu'il sût bien
qu'il avait été pendant plus de vingt ans pensionné de
l'Angleterre, qui ne l'eût sans doute pas laissé partir sans
avoir sa parole qu'il ferait déclarer George III roi de
France et de Corse : c'est ce qu'il fit aussitôt que la chose
fut en son pouvoir; et c'est à cette époque que la famille
Bonaparte, toute française, fut bannie.
(Note du Traducteur.)
SUR NAPOLEON. 27
éminent. Mon intention n'est pas de révoquer
en doute aucune assertion historique; mais je
demande qu'il me soit cependant permis de dire
que Louis XI, Cromwel, Mazarin et Alberoni
étaient des gens moins droits et moins loyaux que ,
Napoléon. Depuis sa sortie de l'école militaire de
Brienne jusqu'à son couronnement, il s'est mon-
tré, au moral comme au physique, maître ac-
compli dans l'art de commander à ses passions.
Ses efforts pour y parvenir étaient de telle
nature, qu'on ne peut s'empêcher d'accorder un
grand caractère à un homme qui n'avait d'autre
but d'en imposer au genre humain que pour se
placer sur un trône. On avouera du moins que
c'était pour quelque chose de grand qu'il avait
porté atteinte aux principes.
De tous les héros ambitieux, soit anciens, soit
modernes, Napoléon sera le plus distingué par
rapport à l'originalité de son caractère. Alexan-
dre avait devant les yeux la gloire que son père
avait acquise, pour l'exciter à se rendre célèbre,
et dès sa plus tendre jeunesse, il put penser à
faire la conquête de l'univers. Thamas Kouli-
Kan, ainsi que Mahomet, étaient des hommes
28 MÉMOIRES
faits, lorsqu'ils méditèrent leurs grands projets;
mais aucun d'eux ne s'imposa la centième partie
des privations auxquelles se soumit Napoléon
dans sa jeunesse, afin de se distinguer de ses con-
disciples d'abord , et de les gouverner ensuite.
Il n'avait pas encore quatorze ans, lorsque son
ambitition lui enseigna l'art de réprimer ses dé-
sirs. Vivant avec lui dans ce temps-là , je pou-
vais juger sa conduite; et, malgré sa sévérité ,
je m'aperçus bientôt qu'il aurait de bon coeur
partagé les amusemens de nos camarades,
s'il n'eût pas voulu paraître singulier. Je l'obser-
vai attentivement un jour qu'il était assis à sa
fenêtre, souriant aux jeux des écoliers qui s'amu-
saient pendant la récréation. Il était aisé de voir
qu'il se serait joint à eux avec plaisir; mais s'a-
percevant que je l'examinais,le rouge lui monta
à la figure ; mais se remettant aussitôt, il s'ef-
força de me donner le change, ce qui lui réus-
sit un instant : « J'étais à examiner, me dit-il,
cette bande d'écervelés qui perdent le temps le
plus précieux de la vie : et après tout quels sont
leurs amusemens? Ils se fatiguent pour jeter une
balle dont aucun d'eux ne peut expliquer ma-
SUR NAPOLÉON. 29
thématiquement là surface ; je conçois bien que
leur âgé nécessite une récréation quelconque,
mais ne pourraient-ils pas en trouver de plus no-
ble que celle qu'ils ont choisie? Par exemple ,
la promenade, la conversation, l'aspect du ciel
et des planètes: voilà, Dangeais , voilà des amu-
semens dignes des jeunes gens et capables d'en
faire des hommes de génie. Quant à moi, en vé-
rité, ces enfans me font sourire de pitié. Venez
avec moi, Dangeais, retirons-nous dans la partie
la plus couverte du bosquet, je vous lirai la vie
de Gromwell. C'était véritablement un homme !
quel génie ! quelle audace et quelles ressources
il possédait ! qu'il était grand et fortuné ! com-
bien il inspirait de crainte ! Pourquoi a-t-il fait
partie du tribunal qui jugea son roi? Ignorait-il
qu'une telle action est, en tout pays, regardée
comme une chose contraire aux idées reçues ,
quand bien même il parviendrait à remplacer
le monarque sacrifié? S'il désirait la mort de
Charles Ier, afin de s'emparer du trône, ne
pouvait-il pas s'en rapporter à d'autres pour
s'en défaire, et ne pas paraître lui-même !
Je doute que le temps efface jamais la faute
30 MÉMOIRES
qu'il fit de donner sa signature au bas de là
sentence qui condamna Charles Ier à mort. La
postérité, peut-être, ne lui pardonnera jamais une
pareille imprévoyance. Malgré cela, je donnerais
la moitié de ma vie, de bon coeur, si je pouvais
lui ressembler , ne fût-ce que pendant un an ! »
Ce souhait exprimé par Bonaparte à l'âge de
quatorze ans, prouve qu'il nourrissait déjà les
grandes pensées qui le portèrent dans la suite
à réunir dans sa personne tous les pouvoirs de
la République. Mais je ne crois pas qu'il soit
convenable de comparer Napoléon à Cromwell;
leur vie et leur mort ne se ressemblent pas.
CHAPITRE II.
LE caractère hautain de Napoléon et le mépris
qu'il affectait envers ses camarades, lui avaient
fait beaucoup d'ennemis. Ils s'étudiaient à l'envi
l'un de l'autre à chercher les moyens de le mor-
tifier. Comme il faisait peu d'attention à leurs
railleries, ils s'attachèrent à le plaisanter sur sa
SUR NAPOLÉON. 31
pauvreté et sur son origine. L'anecdote suivante
prouvera que leurs sarcasmes étaient souvent
mal appliqués.
Tout le monde sait que le père de Napoléon,
Charles Bonaparte, était assesseur à la cour royale
d'Ajaccio. Ses condisciples, faisant semblant d'i-
gnorer la signification du mot assesseur, soutin-
rent qu'il voulait dire huissier. Bientôt tous les
écoliers surent que Bonaparte était le fils d'un
huissier. Tout autre que Napoléon aurait mé-
prisé une pareille fausseté ; mais il en fut vive-
ment offensé. Il est vrai de dire que plus d'une
fois il fut ainsi cruellement traité. Un jour qu'en
présence de plusieurs de ces jeunes gens il par-
lait de son père, un écolier nommé Pougin-des-
Ilets, après une dispute qu'ils eurent ensemble,
lui dit : Comment ! votre père n'est qu'un recors !
Il ajouta à cela la parodie de deux vers de Ra-
cine (1) ; ce qui fit rire aux éclats toute l'assem-
blée. Napoléon ne put maîtriser sa rage; il resta
(1) Et si dans la province
On distribue en tout vingt coups de nerf de boeuf,
Votée père à lui seul en embourse dix-neuf.
52 MÉMOIRES
un moment muet et immobile ; se réveillant en-
suite de sa léthargie, il courut à sa chambre. Son
départ fut si soudain que les jeunes gens, qui
jusque-là riaient de si bon coeur, commencèrent
à craindre les conséquences que cette affaire
pourrait avoir pour Des-Ilets ,et lui conseillèrent
de se cacher. Je me hâtai de me rendre à la cham-
bre de Napoléon pour tâcher de l'apaiser; mais
je le rencontrai sur l'escalier avec un billet à la
main. Je voulus lui faire entendre raison ; mais
il m'en empêcha en me disant de le laisser. Il
descendit alors les escaliers quatre à quatre; je
le suivis ; Des-Ilets s'était retiré : il le chercha dans
les classes et dans le lieu de la récréation, et ne
le trouvant nulle part, il s'adressa à l'un des élè-
ves , à qui il dit : « Vous connaissez le drôle qui
vient de m'insulter, ayez la bonté de lui remettre
ce billet, et de lui dire que sa vie est en danger.»
Je connaissais mon ami parfaitement; il était
Corse , et je tremblais pour l'agresseur. Ne sa-
chant comment m'y prendre pour apaiser l'af-
faire, je parvins à engager l'élève, qui avait le
billet, à le porter à l'un des professeurs, qui
lut ce qui suit :
SUR NAPOLÉON. 33
« Polisson que vous êtes , si vous avez le moindre
sentiment d'honneur, vous me rendrez satisfaction
de l'outrage que vous m'avez fait. Que les consé-
quences de ma/démarchesoient ce qu'elles voudront ,
je me procurerai des pistolets ; si nous ne pouvons
pas sortir, tout endroit me sera bon; voire chambre
ou la mienne, ou là première place venue, pourvu
que je sois vengé. »
Le professeur trouva ce billet très-inconve-
nant; le style et les expressions le forcèrent à
en punir sévèrement l'auteur, en présence de
ses camarades. On les assembla tous dans la salle
où se faisaient les examens. « Est-ce vous, dit le
maître à Napoléon , qui avez écrit ce billet? —
Oui, Monsieur, répondit celui-ci avec un air
sévère , et si Pougin-des-Islets vous l'a remis, sa
lâcheté mérite un châtiment de plus. — Ob-
servez, s'il vous plaît, devant qui vous parlez.
Votre note est infame et prouve que vous avez
les dispositions les plus viles : vous avez été in-
sulté, je le sais ; mais n'avez-vous pas des supé-
rieurs. — Des supérieurs ! non. Un pareil ou-
trage ne peut être vengé par un tiers. — Vous
persistez, à ce que je vois, dans votre ressenti-
34 MÉMOIRES
nient : vous voulez donner à vos compagnons
l'exemple de la vengeance et de l'insubordination.
Eh bien ! Monsieur , vous allez être mis sur-le-
champ au cachot. — En enfer, que m'importe,
pourvu que mon ennemi souffre autant que
moi !»
Ces dernières paroles frappèrent d'étonne-
ment et le professeur et tous les élèves ; mais il
n'était pas défavorable à Napoléon. Pougin re-
çut une sévère réprimande et fut renfermé dans
sa chambre. Je rendis dans la journée une visite
à mon ami dans sa prison ; à ma grande sur-
prise, il ne lui échappa pas le moindre mur-
mure. Je lui recommandai de faire des excuses
au professeur. « Quoi! voudriez-vous que je
m'avouasse coupable ? Non, j'aimerais mieux
mourir ici : au reste, je désire savoir jusqu'où
les hommes peuvent pousser l'injustice. Ayez la
bonté de cacheter cette lettre et de la mettre
vous-même à la poste.»
Si cette lettre m'eût été remise par tout autre,
je l'aurais sans doute fermée sans la lire; mais
tout ce qui venait de Napoléon piquait trop
fortement ma curiosité pour n'en pas prendre
SUR NAPOLÉON. 35
connaissance. Sa lettre était adressée au comte
de Marbeuf, qui se trouvait alors à Sens, chez
madame d'Espinal. Après avoir rapporté le sujet
de sa dispute avec Pougin-des-Ilets, il finissait
ainsi :
«Maintenant, Monsieur, si je suis coupable,
si je suis justement privé de ma liberté, ayez la
bonté de me retirer de Brienne, et de mettre le
comble aux obligations que je vous ai en m'ôtant
votre protection ; car je suis convaincu que ce
serait une injustice à moi de désirer d'en jouir
plus long-temps, puisque je crois en ce moment
que je n'en ai jamais été plus digne. Je ne re-
garderai jamais comme un acte imprudent l'im-
pétuosité que les motifs les plus sacrés m'ont
inspirée. Aucun intérêt personnel, quel qu'il
puisse être, ne me permettra jamais d'entendre
de sang-froid mon père , homme d'honneur et
respectable, grossièrement injurié! Non, Mon-
sieur, ma sensibilité est trop profonde, en pareil
cas, pour que je m'adresse à mes supérieurs ;
car je suis persuadé qu'un bon fils ne peut s'en
rapporter à un tiers pour venger un pareil ou-
trage. Quant aux bontés dont vous m'avez com-
36 MÉMOIRES
blé , Monsieur , j'en conserverai toujours un
tendre souvenir ; j'aurai seulement à regretter
qu'ayant eu le bonheur d'être honoré de votre
protection , lé ciel m'ait refusé les vertus qui
pouvaient me la conserver.
« Généreux protecteur, ayez la bonté de con-
sidérer cette lettre comme renfermant les sen-
timens d'un jeune homme qui pense que sa
fortune ne doit pas entrer en comparaison avec
la plus douce des satisfactions qu'il puisse jamais
éprouver, celle, de causer le moindre chagrin à
un protecteur révéré.
N. BONAPARTE.
Brienne , le 8 octobre 1783.
M. de Marbeuf était, comme on l'a dit plus
haut, à Sens chez madame d'Espinal , avec
MM. Raynal, le marquis du Saillans et le prieur
de Chambonas. Ils étaient tous dans le salon
lorsqu'un domestique remit à M. de Marbeuf
la lettre de Bonaparte. II ne l'avait pas achevée
qu'il s'écria : « C'est une injustice! » La lettre
passa de main en main , et tout le monde dit
que Napoléon n'avait fait qu'obéir aux premières
SUR NAPOLÉON. 37
impulsions delà nature, à l'honneur et au devoir
filial ; ils pressèrent même M. de Marbeuf de
partir sur-le-champ pour Brienne, où sa présence
ferait cesser les persécutions qu'éprouvait son
protégé. En effet il y arriva le lendemain et eut
une conférence avec le principal de l'école.
J'ignore le sujet de leur conversation, mais une
heure après son arrivée, Napoléon fut mis en
liberté. Dans une entrevue qu'il eut avec son
protecteur, celui-ci lui dit que, quelque juste
que fût le ressentiment qu'il eût éprouvé , il
insistait pour qu'il l'oubliât, certain qu'il était
que pareille chose n'arriverait plus, et à l'avenir,
ne vous livrez pas, ajouta-t-il, si aisément à la
colère, car celui qui s'emporte pour un sujet
grave, finit par s'émouvoir pour la moindre
bagatelle?
Cet événement, quoique d'une faible impor-
tance , eut cependant un résultat très-important
pour Napoléon. Ses compagnons , frappés de
l'énergie qu'il avait montrée dans cette affaire,
se gardèrent bien de le tourmenter comme de
coutume; quelques-uns d'entre eux conçurent
38 MÉMOIRES
même une haute opinion de son courage et de
ses qualités personnelles.
Dans la soirée de son élargissement, je le ren-
contrai au jardin. Je suis enchanté, lui dis-je ,
que votre affaire se soit terminée aussi heureuse-
ment; je craignais bien que le contraire n'arrivât.
Vous aviez droit de vous plaindre, je le sais :
mais ce maudit billet, la dureté des expressions,
votre réponse au professeur , votre ton d'assu-
rance , tout cela me mettait fort en peine, je
tremblais pour vous. Il faut avouer, me répon-
dit-il, que vous avez la vue bien courte ! Jugerez-
vous toujours des choses sur les apparences ?
Avant de manifester notre opinion, Dangeais,
nous devons savoir lire dans le coeur humain,
et prévoir les événemens. Vous étiez, dites-vous,
très en peine de ce qui pourrait m'arriver ; quant
à moi, j'étais fort tranquille; Pougin-des-Islets
m'avait grossièrement insulté; vous me vîtes ab-
sorbé en moi-même un instant, vous supposâtes,
sans doute, que la rage me faisait garder le
silence : eh bien, j'étais à considérer les avan-
tages que son injure me procurerait. Je crus
apercevoir la probabilité que cela n'arriverait
SUR NAPOLÉON. 39
plus; cette idée me frappa sur-le-champ. Je
sentais parfaitement toute la dureté des expres-
sions contenues dans mon billet, je désirais
même qu'elles en eussent davantage afin d'être
plus certain que je serais réprimandé, mais tel
qu'était ce billet, il a rempli mon attente. Je me
figurai qu'avec un air colère, et un style analo-
gue , mes condisciples feraient attention à moi ;
que le professeur en serait informé : on m'en-
verra chercher, me dlsais-je , je serai répri-
mandé ; mes reparties seront laconiques , mais
fermes; je persisterai à vouloir me venger, je
serai puni, voilà ce que je cherche. Ma cause
est bonne et mon protecteur puissant. Il est
peu éloigné d'ici ; je lui écrirai ; ma lettre sera
conçue dans des termes que nul autre que moi
n'emploîrait : en flattant son amour propre., je
l'intéresserai en ma faveur; je réussirai, et l'im-
pression que fera mon affaire empêchera mes
camarades de me molester à l'avenir. La chose
n'est-elle pas arrivée comme je l'avais prévu ?
Personne ici, j'en suis sûr, n'osera m'insulter.
Je suis même certain que si je désirais l'amitié
de mes compagnons, je l'obtiendrais facilement,
40 MÉMOIRES
Dites-moi donc maintenant si je n'ai pas bien
calculé les conséquences de mon affaire et ses
résultats ? J'ai gagné tout d'un coup ce que je
n'aurais pu obtenir en dix années, la réputation
d'audacieux et d'intrépide. Vous, Dangeais, qui
savez que l'éducation que je reçois ici et la protec-
tion de M. de Marbeuf sont mes seules ressources
et mes seules espérances, pouvez-vous supposer
que je sacrifierais ces avantages au plaisir de me
venger d'un étourdi? Si vous le croyez, vous me
connaissez bien peu; car si mon plan n'eût pas été
aussi bien calculé, j'aurais perdu du même coup
ma place au collège et les faveurs de mon généreux
protecteur. Au diable une vengeance qui n'eût
fait tort qu'à moi-même ! Grace au ciel, je ne
me suis pas trompé cette fois, et le succès a sur-
passé mes espérances. Dans la conversation que
j'eus avec M. le comte de Marbeuf, je lui dis
naïvement que la seule causé qui m'exposait au
mépris de mes compagnons était l'indigence de
ma famille, parce qu'elle était hors d'état de me
fournir les moyens de prendre part à leurs amu-
semens. Mon généreux patron ignorant cette
circonstance , s'intéressa vivement à mou sort
SUR NAPOLÉON. 41
et me fit présent d'une somme assez considé-
rable pour me mettre pour long-temps à
même de faire comme les autres et à l'abri de
leurs sarcasmes ; soyez certain que la politique
l'emporte de beaucoup sur le savoir et la
prudence.» J'eus peine à revenir de la surprise
que me causa ce que je venais d'entendre.
Quoi ? me dis-je à moi-même , son silence, sa
disparition subite , son billet, ses expressions,
sa colère, ses réponses, son audace, tout cela
était calculé, tout était concerté d'avance ? Oh !
Mon ami Bonaparte , vous êtes en même-temps
rusé et judicieux: à ce que je vois, vous pouvez
lutter avec le diplomate le plus fin ; mais je vous
assure que quelque chose que vous disiez ou
fassiez, je ne croirai à rien jusqu'à ce que le
temps m'ait révélé vos intentions. Cette con-
versation fit sur moi une impression si vive que
je ne l'ai jamais oubliée. Ne pouvant plus être
trompé par ses paroles ou ses actions, qui me
semblaient toujours douteuses, je réussis à con-
naître son caractère à fond , et en cela je ne
sais en France que deux hommes qui ont eu le,
42 MÉMOIRES
même avantage que moi, savoir MM. Berthier et
Maret (1).
Ce fut au commencement de 1784 que nous
fûmes tous les deux nommés pour entrer à l'é-
cole militaire de Paris. Lorsque Bonaparte reçut
l'ordre de se préparer à partir, M. de Marbeuf
étant dangereusement malade, il ne put cor-
respondre avec lui pour en obtenir les moyens
de faire le voyage. Il avait déjà écrit à son
( 1 ) On assure que le premier a été cause que Napo-
léon ne signa pas la paix à Chatillon, parce qu'en lui
donnant la plume il lui dit: » Ah ! Sire, jadis V. M.
donnait la paix à ces mêmes ennemis de qui elle la reçoit
aujourd'hui. »
Au traité de Campo-Formio, les généraux autrichiens
ayant les mêmes idées que plusieurs Français avaient
aussi de Napoléon, savoir, que les plans militaires étaient
de lui, mais qu'en diplomatie il n'entendait rien , et
qu'il consultait le général Berthier , un adjudant-géné-
ral , qui avait été maltraité par ce dernier , se trouvant
au quantier-général ennemi, apprit cette particularité de
M. le général de Bellegarde ; il s'empressa d'en faire part
à Napoléon, qui n'en dit rien au chef de son état-major;
mais au moment d'entrer en séance, il lui prit le porte-
feuille, en lui disant: « Vous pouvez vous retirer, je
n'ai pas besoin de vous. »
( Note du Traducteur. )
SUR NAPOLÉON. 43
père et n'avait reçu aucune réponse. Son
chagrin et sa mauvaise humeur paraissaient
dans toutes ses actions; je m'imaginai en avoir
découvert la cause : Si vous avez besoin, lui dis-je,
de quelques louis, je pourrai vous les préter. Com-
ment avez-vous su que je manquasse d'argent,
me répondit-il, avec un ton hautain ? Portant en-
suite la main au front : « Excusez-moi, ajouta-t-il,
Dangeais ; oui, en vérité, j'ai besoin d'argent : ma
famille me néglige ; je voudrais être mort. Mais
cela ne durera pas long-temps, je lui écrirai de
nouveau. Combien pouvez-vous me prêter ? Je
vous ferai un billet. Si dans un mois je ne puis
vous rendre votre argent, je vous donnerai ma
montre, partie de mon linge et quarante à cin-
quante volumes qui m'appartiennent, et alors
j'irai mandier, je m'embarquerai à bord du pre-
mier vaisseau que je trouverai , je quitterai
l'Europe et dirai un éternel adieu à mes peu
généreux parens. »
Sachant combien il était inutile de raisonner
avec lui, je lui promis que dans deux jours je
lui apporterais vingt pistoles, et je remplis exac-
tement ma promesse.
44 MÉMOIRES
Jamais prêt ne fut reçu avec plus d'empres-
sement, ni de plus mauvaise grâce. Napoléon,
au lieu de me remercier, me dit simplement:
« Vous aurez votre argent dans un mois.— Pour-
quoi fixez-vous un temps, lui dis-je; ne devons-
nous pas venir au secours les uns des autres
lorsque nous le pouvons ? Etes - vous blessé de
ce que la fortune m'est en ce moment plus fa-
vorable qu'à vous?— Oui, répliqua mon inso-
ciable compagnon avec humeur : je donnerais
de bon coeur quarante pistoles pour ne pas vous
en devoir vingt ; cette dette, Dangeais , vous
donne un droit, une prééminence sur moi. —
Quoi ! me croiriez - vous capable — Je sais
que vous êtes homme, et par conséquent capable
de tirer tous les avantages qui se présenteront :
si dans un mois quelque dispute s'élevait entre
nous , vous vous diriez en vous-même, si vous
ne le disiez pas publiquement: « Il est bien heu-
reux pour lui que j'aie pu lui prêter vingt pis-
toles. » — Vous jugez le genre humain bien sé-
vèrement.— C'est possible; mais mon jugement
est exact. Voyez de quelle manière mes parens
me traitent : les égoïstes ! ils n'ont aucune sen-
SUR NAPOLÉON. 45
sibilité ; mais s'ils m'oublient, je leur donnerai
sujet de se souvenir de moi d'une manière
peu agréable pour eux. » En disant cela il me
quitta et courut dans sa chambre, dans l'inten-
tion , je le supposai, d'écrire à son père. Je ne
me trompai pas , car dans l'après midi il donna
une lettre au portier, avec ordre de la mettre
sur-le-champ à la poste.
La situation d'esprit dans laquelle mon jeune
ami se trouvait, me fit penser que sa lettre de-
vait être écrite de bonne encre. J'étais moi-même
jeune et curieux, et déterminé surtout à ne laisser
échapper aucune occasion qui pût me donner
une parfaite connaissance du caractère de mon
condisciple. J'avoue que les moyens que j'em-
ployai n'étaient pas très-délicats ; permis à qui
voudra de m'en faire des reproches : ce qu'il y a
de plus important pour moi, c'est que je réussis
complètement à connaître ce caractère qui n'avait
pas son pareil.
Je brûlais de savoir ce que Napoléon avait
écrit à ses parens : après un moment de réflexion
je fus convaincu qu'il n'y avait rien de plus aisé
que de me satisfaire. Napoléon, qui n'écrivait
46 MÉMOIRES
jamais à personne sans garder une copie de ses
lettres, mettait tous ses brouillons dans un grand
portefeuille qui ne fermait pas à clé : j'y eus donc
recours pour satisfaire ma curiosité.
Dans la dernière visite que fit M. de Marbeuf
à Brienne, il avait apporté à son protégé plu-
sieurs plans de fortifications : Napoléon me per-
mit de les examiner, et pour cette raison je res-
tais souvent dans sa chambre lorsqu'il allait à
la promenade. Je profitai donc d'une occasion
favorable pour fouiller dans son portefeuille, et
mon attente ne fut pas trompée ; car le premier
brouillon de lettre sur lequel je mis la main, fut
positivement celui que je cherchais. Je le trans-
crivis sur-le-champ, et je le donne ici avec
toute l'exactitude possible. Il est tout-à-fait dif-
férent de celui qui a été imprimé à Padoue ,
quoique la date en soit la même, et qu'on ail
avancé qu'on l'avait copié sur l'original.
Ecole militaire de Brienne , le 23 avril 1784.
« MON CHER PÈRE,
« Dès l'époque à laquelle, par le crédit de
M. de Marbeuf, vous m'avez fait entrer à l'école
SUR NAPOLÉON. 47
royale de Brienne , vous vous êtes probablement
imagine que vous n'aviez plus rien à faire pour
votre fils. Si telle a été votre façon de penser,
j'en suis mortifié, tant pour vous que pour moi.
Par là vous n'aurez pas le plaisir de me savoir
heureux, ni moi celui de vous remercier de vos
bontés. Figurez-vous le dilemme auquel je suis
réduit, et alors justifiez-vous à vous-même, si
vous le pouvez, le silence que vous gardez sur
les demandes urgentes que je vous ai adressées.
L'absolue nécessité seule a pu me forcer à vous
les faire. Qu'il est heureux celui qui n'a besoin
de personne, et qui n'a rien à demander, pas
même à ses parens ! Qui vous a forcé de me
placer ici? Pourquoi n'avez-vous pas consulté
vos moyens ? Celui qui ne peut faire son fils
avocat doit en faire un charpentier. Outre cela,
votre amour-propre ne doit-il pas être blessé
de savoir la figure que fait votre fils au milieu
des jeunes gentilshommes ses condisciples ; de
voir votre fils en proie à tous les besoins, tandis
qu'eux ne manquent de rien ? Mon père , une
pareille conduite ne peut durer plus long-temps.
Vous avez une maison à Sartène , vendez-la. Ne
48 MÉMOIRES
dépensez pas tant pour l'éducation de mes frères;
que mes soeurs travaillent pour leur entretien ;
en un mot, maintenez-moi honorablement dans
la position où vous m'avez mis. Je suis sur le
point de partir pour la capitale ; sans argent il
m'est impossible de m'y rendre. J'ai été obligé
d'emprunter vingt pistoles, sur mon billet, paya-
bles à un mois de date. Je me flatte qu'à la ré-
ception de cette lettre, vous m'enverrez les
moyens de faire honneur à.ma signature, Si je
suis hors d'état de rembourser cette dette, je
serai à jamais déshonoré , et probablement votre
fils sera perdu pour vous. Quant au stile de cette
lettre, j'ai la confiance que vous en excuserez la
rudesse, en vous rappelant les humiliations de
toute espèce que je suis forcé d'endurer, et sur-
tout les nobles sentimens qui m'animent. Votre
fils, Monsieur, n'a que seize ans ; mais ses idées
égalent celles d'un homme de cinquante. Tout
en vous honorant, comme l'auteur de mon exis-
tence , je ne puis, il est vrai, vous exprimer les
sentimens d'une affection puérile. Si vous pou-
vez prévoir les résultats que doit produire le
caractère entier et mâle dont je suis doué, vous
SUR NAPOLÉON. 49
vous convaincrez facilement qu'un jour ou l'au-
tre je vous rendrai au centuple ce que vous
aurez dépensé pour moi. Si vous apportez au-
tant de célérité à répondre à cette lettre que sont
urgens les besoins qui l'ont dictée, je pourrai
recevoir votre réponse avant mon départ pour
Paris. Rappelez-moi tendrement au souvenir de
mes parens et de mes amis. »
N. BONAPARTE.
Une douzaine de volumes écrits sur le carac-
tère de Napoléon à l'âge de seize ans, ne le feraient
pas si bien connaître que cette lettre. Quelle au-
dace ! Comparez le style de cette lettre avec celui
dont il se servit vingt ans après, lorsqu'il écrivait
à Joseph, à Louis et à Jérôme, qu'il avait acca-
blés sous le poids de couronnes, et vous recon-
naîtrez la même plume et le même écrivain.
On a cru et quelques personnes croient encore
que M.Maret,duc de Bassano, était l'agent prin-
cipal de tout ce qui se faisait dans le cabinet de
Napoléon ; c'est une fausse supposition, l'Empe-
reur écrivait ou dictait lui-même toute sa cor-
4
50 MÉMOIRES
respondance, particulièrement celle qui regardait
ses frères, ses soeurs ou les petits princes, aux-
quels il adressait ses fulminantes épîtres.
Si le père de Napoléon eût reçu sa lettre , il
en aurait probablement traité l'auteur comme
il le méritait ; mais il en arriva autrement. M. Bo-
naparte était à Bastia, et la lettre fut remise à
son épouse : le style provoqua son indignation,
sans doute; car, quoiqu'elle eût pour lui plus
d'amour que pour ses frères , elle lui adressa la
réponse suivante :
« J'ai reçu votre lettre, mon fils, et si votre
écriture et votre signature ne m'avaient prouvé
qu'elle était de vous , je n'aurais jamais cru que
vous en fussiez l'auteur. Vous êtes celui de mes
enfans que je chéris le plus; mais si je reçois
jamais une pareille épître de vous, je ne m'oc-
cuperai plus de Napoléon.
« Où avez-vous appris , jeune homme, qu'un
fils , dans quelque situation qu'il se trouve, s'a-
dressât à son père comme vous avez fait ? Vous
pouvez rendre grâce au ciel que votre père ne
se soit pas trouvé à la maison. S'il eût vu votre
lettre, après une pareille insulte, il se serait sur-
SUR NAPOLÉON. 51
le-champ rendu à Brienne pour punir un fils
insolent et coupable. Cependant je lui cacherai
votre lettre, espérant que vous vous repentirez
de l'avoir écrite. Quant aux besoins que vous
éprouviez, si vous aviez le droit de nous les faire
connaître, vous deviez en même temps être con-
vaincu qu'une impossibilité absolue de venir à
votre secours était la cause de notre silence.
« Ce ne sont ni les avis déplacés que vous
avez osé nous donner, ni les menaces que vous
nous faites, qui m'engagent à vous envoyer une
lettre de change de trois cents francs sur le Ban-
quier Bahic. L'envoi de cette somme vous con-
vaincra de l'affection que nous portons à nos en-
fans.
« Napoléon , je me flatte qu'à l'avenir votre
conduite plus discrète et plus respectueuse ne
me forcera plus à vous écrire comme je viens
de le faire. Alors, ainsi qu'auparavant je me dirai
« Votre affectionnée mère,
LAETITIA BONAPARTE. »
Ajaccio , le 2 juin 1781.
4.
52 MÉMOIRES.
Lorsque cette lettre parvint à Napoléon, j'é-
tais dans sa chambre: je le vis sourire pendant
tout le temps qu'il mit à la lire. « Vous avez,
sans doute, reçu de très-heureuses nouvelles,lui
dis-je ? — Oui, en vérité, me répondit-il, et mon
aimable mère ne pouvait m'adresser une plus
charmante lettre : tenez, lisez-la , et vous en ju-
gerez vous-même. »
Je la lus deux fois sans pouvoir découvrir ce
qu'elle contenait de si agréable pour lui. « Cette
lettre, lui dis-je , en la lui rendant, me paraît
un peu sévère , et je présume que c'est l'indi-
gnation qui vous faisait sourire en la lisant. — Non,
me répondit-il ; si j'eusse moi-même dicté cette
lettre , je n'aurais pu choisir d'expressions qui
m'eussent fait plus de plaisir. — Quant à moi, je
ne pense pas comme vous.— Comment ! vous êtes
donc aveugle? lisez ces mots : une lettre de change
de trois cents francs sur le banquier Bahic. C'est
une sentence fort au-dessus de toutes les expres-
sions qui ont pu échapper à l'amour maternel
qui se croit outragé. — Et que pensez-vous des
reproches qu'on vous adresse? — Ce ne sont que
des mots, et une lettre de change, comme vous
SUR NAPOLÉON. 53
savez, est de l'argent. — Sans savoir cependant
ce que vous avez écrit à vos parens, je suis très-
persuadé que vous vous repentez de leur avoir
causé du chagrin. — Pourquoi serais-je fâché
d'avoir obtenu de quoi vous payer ? En vérité ,
mon ami, de temps en temps vous semblez n'a-
voir pas le sens commun : écoutez-moi, et je
vais brièvement justifier ma conduite. Ayant be-
soin d'argent, j'écrivis une lettre très-polie pour
en demander; ma lettre resta sans réponse. Outré
d'un oubli aussi méprisant, j'en écrivis une se-
conde , mais pleine de cette énergie que peut
employer un jeune homme fatigué de demander
en vain. Cette dernière, à la vérité, ne respirait
pas le respect filial ; mais qu'importe ; elle pro-
duisit l'effet que j'en attendais, elle força mes
parens à faire un sacrifice. Quel était mon but?
D'avoir de l'argent. Le voilà ; je suis votre débi-
teur, je puis vous payer. Maintenant je pense
qu'il n'y a qu'un sot qui puisse blâmer les moyens
dont je me suis servi pour réussir, particuliè-
rement lorsqu'il saura que j'en ai employé d'au-
tres en vain. Des paroles ne sont pas des actions ;
ma lettre n'est pas un coup; elle aura peut-être