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Mers de l'Inde / par Paul Brandat

De
180 pages
E. Lachaud (Paris). 1870. 1 vol. (190 p.) ; in-12.
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DE L'INDE
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B R A N D A T
PARIS
E. LACHAUD, ËDITRUH
4, PLACE DU THÉATHE-FRANÇAIS, 4
1870
LE CAP
(1860)
LE CAP
(1860)
Le jour de notre arrivée à Table-Bay était un di-
manche.
Je crus descendre dans une ville exhumée des
cendres d'un volcan.
Pas un chat dans les rues — impossible d'acheter
un cigare, ni de trouver un verre de bière.
Le protestantisme est une insupportable religion le
jour du sabbat. Pourquoi a-t-il emprunté auxJHébreux
leur sombre caractère, triste produit des lamentables
élucubrations de leurs ennuyeux prophètes ?
4 LE CAP.
La gaîté de nos cités en mouvement, la joie de nos
campagnes animées s'élèvent doucement vers l'Éter-
nelle Bonté, avec les affectueuses paroles des amis, les
doux propos des amoureux, séparés depuis six jours
par les travaux de la semaine.
Lequel vaut le mieux : fêter ses proches, au prin-
temps, sous de frais ombrages; en hiver, autour d'un
feu pétillant, —ou s'enterrer chez soi entre une bible
et une bouteille de gin?
Toutefois, il ne faut point s'y tromper, la stricte
observance du septième jour sera, plus tard, la pierre
angulaire de la république dans toutes les sociétés
bien organisées.
Six jours au travail et à la vie égoïste de la famille
— le septième aux plaisirs do l'esprit, à la commune,
à la patrie, à Dieu.
Le temps prend mauvaise apparence. C'est jouer de
malheur; arriver un dimanche, pour être pris en-
suite par la tempête et se trouver dans l'obligation de
garder le bord.
Le baromètre baisse. Il se prépare un coup de vent
de nord.
Dans cette circonstance, on e"t en perdition sur la
rade de Table Bay.
LE CAP. 5
De grosses chaloupes, pourvues de fortes ancres et
d'énormes amarres louvoient entre les navires. Ces
fières embarcations, insoucieuses sur la crète des
lames, forcent de toile à faire frémir pour s'élever au
vent. Que font-elles ainsi?. Les marins qui les
montent ne sont point là pour porter un défi aux
mouettes et aux albatros.
Ces braves chaloupes attendent le signal d'un bâti-
ment en détresse chassant vers les rochers.
Quand un navire demande du secours, elles mouil-
lent leur grosse ancre en position convenable, et lui
portent une amarre sur laquelle il pourra tenir. Est-
ce au début de la tempête? 11 obtient ces secours à
prix modéré. Confiant en ses forces, attend-il le mo-
ment du danger ? Les sauveteurs lui font sentir l'op-
portunité de leur service.
Ce n'est point de la fraternité — Dieu nous garde
de cette hypocrisie ! — mais c'est de la justice.
Au nom de la fraternité, de l'humanité et de toutes
les autres filles lépreuses de la tartufferie moderne,
réglementez cette institution , vous l'aurez étran-
glée.
L'intérêt, sous le régime de la Liberté, est un grand
philanthrope.
6 LE CAP.
La Liberté !. c'est le secret de la prospérité de nos
voisins d'outre-mer.
Les ultramontains et les socialistes appellent l'An-
gleterre le colosse aux pieds d'argile. Ils prophétisent
l'imminence jde sa chute. Cette question , comme
beaucoup d'autres, les trouve en parfait accord.
Qu'y a t-il d'étonnant ? Ces deux partis émanent
d'un même principe, l'absolutisme; l'un confisque
la Liberté au nom du Roi, et l'autre au nom du
? peuple.
La politique envahissante de l'Angleterre fournit la
thèse de bien des lieux communs. La race anglo-
saxonne n'est cependant point guerrière ; son exten-
sion est une conséquence naturelle de ses institutions,
i de ses forces et de ses vertus.
Les Chinois leur tiendront tête ; ils se servent des
: mêmes armes: le travail , l'économie, la puissance
génésique. Ces deux peuples prolifiques l'ont prouvé :
■ une nation arrive à la grandeur en faisant des enfants,
: non en tuant des hommes.
Comme ils sont florissants les pays placés sous la
bienfaisante tutelle de l'Angleterre ! L'ordre, le bien-
être jaillissent de leurs libres institutions, comme une
belle fleur d'une noble tige. Établissements publics,
LE CAP. 7
maisons particulières, tout y porte un cachet de
comfort.
Là ville du Cap peut compter trente mille âmes ; il
y règne un luxe inconnu dans la plupart de nos
grandes cités, luxe né du besoin de bien vivre et non
du désir de briller. On y veut jouir chez soi; on ne
songe point à éclipser les autres.
Les Hottentotes de la dernière classe sont vêtues
avec coquetterie ; sans doute elles sont trouvées belles
par les Hottentots.
Avant d'arriver au Cap, nous avons touché à Saint-
Paul de Loanda, colonie portugaise. Quelle différence !
La misère, l'apathie et l'imbécillité y trônent en sou-
veraines, comme dans tous les pays où le catholi-
4 cisme règne sans contre-poids. -
L'hérésie porte avec elle la vie et la richesse.
c'est le vieux nom de la Liberté. Aussi, Louis XIV la
haïssait-il en monarque absolu, et .lit il œuvre de Roi
en proclamant la Révocation de l'édit de Nantes,
Révocation qui, du moins, nous donna le fameux vin
de Constance.
Les premiers pieds de vigne plantés au Cap turent
transportés par des réfugiés français. Nombre de bu-
8 LE CAP.
veurs doivent chanter aujourd'hui les dragonnades
de Louvois et l'intolérance des Jésuites.
Le maître de la magnifique propriété de Constance
nous accueillit avec cette bonhomie hollandaise, qui
est un des traits caractéristiques de ce plantureux
pays. Il s'excusa fort d'avoir été pris à l'improviste
et de ne pouvoir nous présenter que trois de ses six
fils et quatre de ses huit de beaux spécimen
de la race.
La population féminine du Cap inspire des idées de
mariage.
Au premier coup d'œil, on devine, dans la jeune
fille, la bonne et sérieuse épouse.
Elles sont splenditfes ces femmes de cinq pieds six
pouces, au teint de lys et de coquelicot, aux cheveux
blonds, à l'œil bleu et doux, aux larges hanches, à la
riche poitrine. Les grâces mignardes de la parisienne
ne leur siéraient guère ; mais la loyauté britannique
et la bonté néerlandaise se marient, avec un grand
charme, dans leurs trai's. A les voir si fermement
établies sur leurs vastes pieds, on comprend la soli-
dité de leur caractère. On devine une compagne dans
le bonheur, un soutien dans l'adversité, un pot-au-
LE CAP. 9
feu soigné, des boutons à ses chemises et des chaus-
settes raccommodées.
Les nombreuses républiques enfantines, traînées
par chaque couple gras, rouge et bien portant, témoi-
gnent de la fécondité de ces belles créatures, fécon-
dité dont les matrones romaines se montraient orgueil-
leuses.
Cette santé resplendissante, cette beauté forte tien-
nent au genre de vie des habitants.
Est-il une existence noble et saine comme celle des
fermiers du Cap ?
Leurs métairies sont vastes comme des palais, ils
comptent par lieues carrées leurs domaines, et leurs
troupeaux par milliers.
Les hommes multiplient, mais les troupeaux multi-
plient davantage. La terre à fourrage est illimitée. Tout
patriarche peut laisser à chacun de ses fils un trou-
peau supérieur à celui-ci qu'il reçut en héritage. Peu
à peu les fermiers s'avancent ainsi vers le nord, re-
foulant devant eux la barbarie hottentote.
Il y a loin de ces hommes robustes, confiants en
Dieu, aux populations nerveuses, efféminées de nos
villes, rongées par le scepticisme, l'envie et la soif de
jouir à tout prix.
10 LE. CAP.
Les gens des campagnes vivent dans l'intimité de
Dieu manifesté par ses œuvres. De là, chez eux, l'éner-
gie du corps et du caractère.
Des parfums et des beautés du paisible règne végé-
tal monte une voix tout imprégnée de religieuse
harmonie.
Dans les villes, le travail de l'homme absorbe le
regard, partout sa main efface l'oeuvre du Créateur.
De la tourmente des misères et des crimes s'échappe,
en sifflant, le blasphème.
Les déistes comme Jean-Jacques et Bernardin de
Saint-Pierre aiment à s'isoler au milieu des plantes
inoffensives et des fleurs embaumées.
Les botanistes sont volontiers religieux, les physio-
logistes athées ; ceux-ci ont trop souvent à compter
avec.le sombre problème de la douleur.
J'étais à Paris depuis quinze jours, quand, arrivant
sur la place de la Concorde, je vis la lune se lever
lentement au-dessus du palais de l'industrie.
Je restai stupéfait.
LE CAP. 11
Je ne m'attendais pas à voir la lune à Paris.
Comment contempler le ciel avec les éblouissantes
lumières du gaz ? N'est il pas plus naturel de regarder
l'or, lès pierreries, les bronzes aux vitrines des boule-
vards?. ou de suivre le pas léger d'une courti-
sane.
A Paris, j'en suis sûr, bien des gens ne voient pas
une étoile en dix ans.
On considère Paris comme le foyer de la Liberté ;
c'est la sentine d'où surgira toujours le césarisme.
Nous ne pouvons espérer ni paix ni liberté tant que
le gouvernement siégera dans la capitale.
Le dernierigamin y naît avec le double droit de ne
rien respecter et de disposer du sort du pays.
N'estee point la tradition depuis 1789?
Ne l'oublions pas: la Révolution est l'œuvre de la
France entière, Paris seul a fait la Terreur.
MAURICE
(1860)
MAURICE
(1860)
L'ancre est à peine au fond. déjà les personnes
les plus distinguées de la colonie montent à bord pour
nous rendre visite. Elles se disent Françaises. Un
homme d'une quarantaine d'années, de belle pres-
tance, est l'orateur de cette noble compagnie.
— Nos pères, dit-il, ont servi la France. Nous
sommes séparés de notre mère, et nous attendons
impatiemment le jour où nous rentrerons au sein de
la famille.
J'ai toujours considéré nos colonies comme une
16 MAURICE.
charge; ces quelques mauvais rochers perdus dans
l'océan nous coûtent assez cher. Les colonies exigent
un ordre de vertus et des im titutions que nous ne
possédons pas; on ne peut désirer voir s'en multiplier
le nombre. J'étais loin du diapason de mon interlo-
cuteur, je lui répondis simplement :
— Puissent vos nobles vœux s'accomplir!. Je le
souhaite, sans l'espérer. Le lion britannique ne lâche
point sa proie ; mieux vaut tirer un dollar des dents
d'un Américain.
— Ah! vos deux canons suffiraient, si vous veniez
au nom de la France!.. Un mot de vous.. les Anglais
seraient culbutés dans la mer et les trois couleurs
flotteraient sur l'île Il est dur de vivre sous un
drapeau, plus d'une fois, arraché par nos pères à la
poupe des vaisseaux du Royaume-Uni.
Je fis un signe d'assentiment..
Tout en me disant en moi-même : Que diriez-vous,
le jour où, devenus Français, vous verriez débarquer,
dans votre pays libre, toute une légion de gendarmes,
de douaniers et d'administrateurs ?
La statue de La Bourdonnaye, érigée depuis un an
à peine, me confirma dans ces idées.
N'est-ce point là une preuve éclatante du respect du
MAURICE. 17
gouvernement anglais pour l'opinion publique? Il
autorise l'apothéose d'un de ses ennemis les plus
acharnés et les plus heureux.
Chassez les Anglais, Mauriciens, ils le méritent, en
vous obligeant à vous gouverner à votre guise. La
France vous débarrasserait vite de ce soin. Mais, sa-
chez le, I.t coupe de la liberté renferme un poison
dont on ne guérit jamais. Vous regrettez votre ancien
drapeau, c'est un sentiment naturel ; mais peut-être
, regretteriez-vous plus amèrement votre indépen-
dance
Tout en faisant ces réflexions, je montais en voiture
avec un ami et nous roulions sur la route des Pam-
plemousses
Le village, situé sur un terrain plat, au milieu
d'une végétation sans charmes, ne flatte point la vue.
A un demi-mille environ, entre un champ de cannes
et des terres incultes, dans un marécage, coule un
ruisseau fangeux. Sur ses bords s'élèvent deux tom-
beaux de briques surmontés de croix de fer rongées
par la rouille. Nombre de niais y ont inscrit leurs
noms.
J'ignore si ces monuments isolés recouvrent bien
les cendres de Paul et de Virginie. L'imagination
18 MAURICE.
se plaît à supposer un lien mystérieux entre ces tombes
jumelles.
Tel est le maigre canevas sur lequel Bernardin de
Saint Pierre a brodé sa gracieuse idylle.
Que sont Paul et Virginie?
Deux beaux enfants arrêtés aux premières pages,
aux plus parfumées du livre de l'amour. La Pro-
vidence, douce mère pour eux, ne leur a point laissé
connaître les amers devoirs, les sèches désillusions de
la vie
A mon retour, je contemplai la statue de leur bon
protecteur, dont Bernardin nous a laissé un si noble
portrait.
Singulier fut le sort de cet homme !.
Il eut la gloire de battre les Anglais ; la prison et le
déshonneur le payèrent de ses triomphes.
Son bronze se dresse aujourd'hui dans ce pays dont
il fut le bienfaiteur, sous le patronage de ces ennemis
qu'il vainquit sur la côte de Coromandel et de Ma-
dras.
Maintenant, l'île est anglaise, Madras est aux mains
des Anglais. comme toute l'Inde, où nous possé-
dons de mauvais petits comptoirs onéreux.
MAURICE. 19
Le monde semble destiné à devenir anglo-saxon.
Et ce sera un bien. Je ne puis me lasser d'admirer la
vitalité de cette forte race, dont nous différons tant.
non pas qu'il n'y ait bien des taches dans ce soleil.
Comment deux nations si voisines, en relations
perpétuelles d'intérêt si fréquemment alliées par le
sang peuvent-elles se ressembler si peu ?
Nous avons pris au Cap un Anglais passager; il est
pour nous une cause perpétuelle d'étonnements
Son nom estWingtield ; c'est un officier de l'armée
anglaise. Il rejoint le corps expéditionnaire de Chine.
Wingfield, sans fortune, vit de sa solde et de son
orgueil ; son frère aîné, membre de la Chambre des
lords, jette au vent les millions ; le nom de la famille
est porté avec éclat, cela suffit au cadet. Il parle plu-
sieurs langues, connaît à fond l'histoire, surtout celle
de notre pays. Sa morgue britannique, toute superfi-
cielle, recouvre d'un vilain vernis, une simplicité
charmante.
Notre officier anglais, beau, grand, distingué, ins-
truit, semble un type idéal de l'homme.
— J'ai grande hâte d'être à Pointe-de-Galle, nous
dit-il un jour. Le courrier prochain nous fera con-
naître le résultat de la boxe entre Joe Smith et John
20 MAURICE.
Clelland. J'ai engagé un pari de deux cents
livres.
— C'est beaucoup.
— Beaucoup trop pour ma bourse. mais je
sacrifierais volontiers l'argent pour gagner le pari.
— Pourquoi?
— C'est une affaire d'honneur pour l'Angleterre.
— Ah 1 c'est une boxe internationale !
— Nous avons affaire à forte partie. L'Américain
John pèse deux cent treize livres.
— Et Joe ?
— Il ne pèse que cent quarante-sept livres, dit
l'Anglais avec un soupir, mais il est prodigieusement
adroit et agile. il gagnera. ce sera un grand jour
pour nous.
— C'est donc bien beau la boxe.
— Rien n'est plus beau. si je pouvais seulement
saigner du nez.
— Eh bien ?
— Ma tête n'enflerait pas comme un tonneau, et
je pourrais boxer à ma guise.
Ce parfait gentleman rêvait de se colleter avec un
charretier.
MAURICE. 21
Quelques jours après, nous arrivions à Pointe-de-
Galle.
Wingtfield ne peut tenir en place.
C'est naturel ; en sa qualité de soldat, il est pressé
de poser le pied sur le plancher des vaches.
Il s'échappe dans une pirogue d'Indien, et s'enfuit
comme un voleur. Comment peut-il perdre ainsi le
flegme britannique ? Est-il donc si fort pressé de con-
templer la belle nature de ces pays féeriques?. Non.
Il revient, excitant les piroguiers avec une impatience
fébrile, agitant son mouchoir, et criant de trop loin
pour être entendu.
Enfin nous saisissons ses paroles :
— Joe a gagné 1 Joe a gagné 1 -
Notre Anglais rouge, suant, monte à bord et parle
avec une volubilité bien inusitée :
— D'abord Joe, d'un coup de poing reçu sur la
mâchoire, a craché seize dents ; mais l'œil de Johnson
.arraché de l'orbite pendait sur son visage. l'Amé-
ricain exaspéré par la douleur allait frapper la poi-
trine de son adversaire et l'eût mis hors de combat,
si notre champion n'eût paré de son bras gauche
qui en fut cassé. On le croyait perdu, quand il attei-
gnit le colosse au creux de l'estomac. John s'af-
22 MAURICE.
faissa en vomissant des flots de sang. Ali ! ce dut
être magnifique !.
— Magnifique, lui dis-je, surtout pour les specta-
teurs membres de la société protectrice des animaux.
Si les Anglais nous surprennent, que dire des
Anglaises?
J'étais au Pirée, sur un joli brick, par un beau
jour d'été ; j'admirais un yacht mouillé près de nous,
une élégante goélette tout étincelante de propreté,
de luxe et de goût. Une jeune fille, au teint rose, aux
cheveux blonds, se promenait seule à l'arrière. Elle
regardait beaucoup notre navire et surtout le grée-
ment.
Tout-à-coup, elle mit son chapeau de paille d'un
petit air décidé, demanda son canot, puis se dirigea
vers le bord, dans une fine yole armée par de vigou-
reux rameurs.
— Peut-on visiter votre navire ? me demanda-t-
elle, avec ce léger accent si joli dans une bouche de
femme.
— Certainement, répondis-je, en lui tendant la
main pour l'aider à monter.
La belle enfant prit mon bras, et entra en conver-
sation par cette phrase :
MAURICE. 23
— Vous avez des balancines de gui singulièrement
passées.
Seigneur Dieu, me dis-je, le joli maître d'équipage 1
ne pourrait-on nous l'embarquer ?
L'année suivante, un match international avait lieu
entre yachts français et anglais. Notre navire fut
envoyé à Ryde pour servir de point de virage. Les
jouteurs partaient de Dieppe et devaient y retourner.
Pendant la nuit,- calme plat, folles brises, triste
temps pour les coureurs. De grand matin, les vents
prirent à l'est, firent le tour du compas par le nord,
en fraîchissant, et se fixèrent enfin à l'ouest, où ils
commencèrent à souffler avec violence.
Dans l'après-midi, on signala une goëlette. Un cou
reur seul pouvait porter semblable voilure par un
temps pareil. On reconnut bientôt à la longue-vue le
pavillon du yacht-club, puis le numéro du navire.
C'était la goëlette Albertine.
La brise fraîchissait toujours ; cependant la mer,
bien abritée par l'île, n'avait pas eu le temps de
grossir.
Le yacht approchait rapidement, splendide à voir,
couché sur le côté, les voiles tendues, divisant l'eau de
son avant effilé, sans faire jaillir d'écume.
24 MAURICE.
Dans une rafale, le plat bord vint effleurer la mer.
Pas une voile ne fut amenée ; la goélette avançait
avec une vitesse vertigineuse.
Un homme placé à la proue, abritant sa bouche du
vent avec les deux mains , nous cria d'une voix
rauque:
— Albertaïne ! !. Sommes-nous les premiers?
— Oui, fis-je.
Le yacht penché découvrait un pont presque ver-
tical.
Et derrière, accoudée sur le plat bord, une jeune
fille, les cheveux au vent, le sourire aux lèvres, me
salua de sa petite main et me dit d'une voix douce:
— Oui, monsieur, Albertine.
Au yacht-club, j'appris que l'audacieuse goëlette
appartenait à une orpheline. Elle naviguait seule sur
ce petit navire, auquel elle avait donné son nom.
De pareilles femmes doivent faire des enfants ma-
rins.
2.
ADEN
(1861)
ADEN
(1861)
Nous sommes encore en pays anglais.
Aden, clef de la Mer Rouge, sera l'escale obligée
entre l'Inde et la Méditerranée, après le porcement
de l'Isthme de Suez.
Là, nos voisins d'outre-mer ont établi un nouveau
Gibraltar.
Aden et Gibraltar ne sont pas sans analogie.
Ces deux positions militaires gardent l'entrée de
mers intérieures. Ce sont également des presqu'îles
28 ADEN.
rocheuses formant rade avec la terre ferme. La nature
en avait fait des forteresses imprenables ; l'art les a *
mises à l'abri de toute attaque.
La côte basse et sablonneuse, pauvre en dattiers,,
semble peu mériter son nom d'Arabie heureuse ; ceux
qui lui donnèrent cette qualification - yenaient proba-
blement de l'Arabie déserte.
Les rochers rougeâtres de la presqu'île semblent
incandescents sous l'ardent soleil de midi. Jamais il
n'y tombe de pluie; on n'y voit pas un brin d'herbe ;
c'est le règne minéral dans toute sa nudité. Des
nuages parfois couronnent le sommet des pics ; les
Anglais ont accompli des travaux de géants pour
recueillir, dans des citernes monumentales, les quel-
ques gouttes d'eau qui résultent de leur condensa-
tion. De puissantes machines distillatoires aident à
fournir aux besoins des habitants.
Une étroite langue de sable, surplombée par les
rochers de la presqu'île, l'unit au continent.
Cette chaussée, balayée par de formidables batte -
ries, sert aux relations des Anglais avec les indigènes.
Les jours de marché, on introduit les Arabes dans la
citadelle, avec les précautions exigées par leur désir
bien connu de massacrer les infidèles.
ADEN. 29
On nous recommanda de ne pas approcher, avec
nos embarcations, la rive musulmane, sous peine
de nous exposer à quelque décharge de mousque-
terie., Les braves gens, qui nous fusilleraient ainsi,
ne manqueraient, pour rien au monde, aux cinq
prières quotidiennes ordonnées par Mahomet.
Les montagnes d'Aden forment une série d'enton-
noirs mis en communication par des tunnels percés
dans le roc. Les casernes et les magasins sont bâtis,
hors de toute atteinte, au fond de ces cirques aux
crêtes dentelées.
La rade présente rarement un aspect animé. On y
voit les splendides navires de la Compagnie Pénin-
sulaire, et les charbonniers chargés de fournir à leur
immense consommation de combustible.
De gigantesques monceaux de charbon forment les
monuments du pays. Une poudre noire couvre le
sol.
Les rares fonctionnaires de la Compagnie établis
dans ces lieux en deuil doivent vivre dans la mélan-
colie.
Des Arabes nous offrirent des ânes à notre débar-
quement, et nous partîmes pour la ville d'Aden.
En France, j'estimais l'âne, en Orient, je l'ai
30 ADEN.
admiré. Nous n'avons pas assez d'adulations pour le
cheval, bête de combat sotte et fière ; nous persiflions
l'âne, le modeste et patient travailleur. Jésus ne
voulut jamais d'autre monture. Le Sauveur sur
un fougueux étalon. Ce serait un contre-sens.
Mahomet, non plus, ne voulut point faire, à cheval,
son entrée solennelle à la Mecque, après la prise de
la ville sainte ; vêtu de l'humble habit de pèlerin, il
montait son fidèle chameau AI-Kasoua. Nous nous
laissons séduire par de fastueuses apparences; nous
n'avons que mépris pour lei qualités solides.
Un Parsi tient l'unique hôtel de la ville.
Les disciples de Zoroastre suivent les Anglais pied
à pied. Doués, comme les Juifs, d'une aptitude spé-
ciale pour le négoce, mais d'une loyauté proverbiale,
ils acquièrent partout la considération et la fortune.
Dans toutes les cités d'Asie, le commerçant réputé
pour ses fabuleuses richesses est un guèbre.
Ces adorateurs du feu se mettent à genoux quand
leur maison brûle.
Le propriétaire de l'hôtel avait le visage austère,
le nez aquilin de sa race. Sa longue robe, son cha-
peau national — père de nos mitres épiscopales —
donnaient encore de la gravité à son maintien. Il
ADEN. 31
nous présenta sa sœur qu'il avait épousée, mariage
considéré comme très-saint par ses coréligionnaires,
justement renommés par leur moralité. Les Parsis,
seuls monogames de l'Orient, observent scrupuleu-
sement la loi, parfois un peu dure, de la fidélité con-
jugale. Fiancés dès le bas-âge, ils vivent dans l'inti-
mité de l'enfant qui doit être leur femme. Les mé-
nages guèbres passent pour unis et heureux. La na-
ture malléable de l'homme se plie aux coutumes les
plus diverses; des régimes opposés engendrent éga-
lement de bonnes mœurs.
Nous ne pouvions contempler longtemps les misé-
rables huttes arabes dont Aden est composée; notre
ânier nous conduisit voir des danseuses.
Sous une vaste grange, deux musiciens, armés,
l'un d'un tambourin, l'autre d'un galoubet criard,
répètent indéfiniment la même phrase, tantôt avec
lenteur, tantôt avec furie.
Toutes les musiques sauvages commencent par
offenser l'oreille, et finissent par plonger dans une
sorte d'ivresse ; on suit d'abord la cadence par des
mouvements involontaires; bientôt le système nerveux
s'irrite, et l'on tombe peu à peu dans une sorte de
délire.
32 ADEN.
; Autour de l'enceinte, les spectateurs, étendus sur
des sophas de paille, fument en s'abreuvant du plus
pur moka préparé à la mode orientale.
Ces danseuses arabes, à la taille cambrée, au teint
brun, aux longs cheveux flottants, semblent bien
créées pour le plaisir des sens. Le koheul noir, dont
elles teignent le bord de leurs paupières, donne à
leurs yeux un singulier éclat. Dans leurs mouvements
souples et lascifs, leur léger vêtement se colle tour à
tour sur chaque partie du corps, et fait ressortir les
formes plutôt qu'il ne les voile. Une courte chemise
brodée, un pantalon de soie composent tout le cos-
tunte. Des bracelets, des clochettes, des grelots d'ar-
gent sonnent à leurs poignets et à leurs chevilles.
Pendant notre court séjour sur rade, une frégate
américaine vint y mouiller pour renouveler sa provi- ,
sion de combustible. Elle doit déterminer les grandes
sondes de l'Océan indien.
La jeune Amérique prétend à la palme de la
ADEN. 33
science, comme à celles du commerce et de l'in-
dustrie. Grâce aux travaux de ses laborieux naviga-
teurs les abîmes sous-marins nous découvriront leurs
mystères.
La richesse, fille de la liberté, est mère de la
science à son tour.
Primà vivere deindè philosophare. C'est une triste
nécessité.peut-être, mais c'est une nécessité de pour-
voir d'abord à nos besoins physiques. Les satisfac-
tions de l'intelligence sont un luxe. Les cités riches
ont seules produit des savants.
Un peuple grevé de dettes, comme la France, vo-
tera, en rechignant, à la science, une maigre liste
civile. Si quelque savant fait appel à l'initiative des
citoyens pour une fondation utile, ils montrent tris-
tement le fond de leur bourse épuisée par le fisc.
En Amérique, il n'en est pas ainsi. Les plus beaux
observatoires sont entretenus par des cotisations indi-
viduelles ; et le gouvernement peut, aux applaudis-
sements du public, employer une marine peu coû-
teuse à de glorieuses campagnes scientifiques.
Nos ingénieurs hydrographes, gens de mérite assu-
rément, ont construit des cartes remarquables par
leur précision et leur clarté ; mais ils ne sortent guère
Il Pt ADEN.
du cercle restreint des côtes de France et d'Algérie.
Notre orgueil national doit en faire l'aveu, nos œu-
vres en ce genre sont des jeux d'enfants auprès des
travaux de l'Angleterre, des entreprises dirigées par
Maury.
Notre part dans l'étude générale de ia terre est
nulle aujourd'hui. Trouverons-nous une compen-
sation dans notre action politique , morale ou
commerciale?. Elle est plus radicalement nulle
encore.
Sous le premier Empire nous nous sommes mis
en tête de régenter l'Europe; depuis, nous n'avons
pu perdre l'habitude de la tracasser. La manie de
faire du bruit dans notre petit cercle européen nous
épuise. Pendant ce temps, la Grande-Bretagne déve-
loppe normalement sur le globe son incomparable
vitalité. Aujourd'hui elle absorbe la Birmanie, demain
la presqu'île de Malacca — une misère - vingt-quatre
millions d'hommes. La reine Victoria compte trois
cent millions de sujets, et le poète peut dire : Le
soleil ne se couche pas sur l'empire britannique. La
Chine , elle-même , malgré son immense étendue,
deviendra une province anglaise, pas de nom, mais
de fait.
ADEN. 35
La France, dit-on, n'a pas le génie colonisateur.
Il en est ainsi maintenant ; mais jadis.
Aucun peuple ne montra plus d'audace dans
l'œuvre de la colonisation, quand elle fut, comme
cela doit être, un effort de l'initiative individuelle.
Seulement, nos entreprises, enrayées par les événe-
ments, ont fini par avorter.
Dès le début, nous fûmes très-malheureux.
Après les découvertes de Christophe Colomb et de
Vasco de Gama, tandis que l'Espagne et le Portugal
se partagent le monde, la France se tord dans les. con-
vulsions des guerres religieuses. Pendant la trève qui
précède la Saint-Barthélemy, l'amiral Coligny se pro-
pose de diriger ses coréligionnaires sur divers points
du nouveau continent. C'étaient les mêmes éléments
sérieux de colonisation dont l'Angleterre peupla
l'Amérique du Nord. Un groupe de Huguenots fait
voile pour Rio-Janeiro. Après l'assassinat de l'amiral,
le convoi, destiné à porter les instruments de travail
et les vivres, voit son départ arrêté ; les malheureux
colons périssent de misère. Sans le massacre de la
Saint-Barthélemy , le Brésil serait peut-être une colo-
nie protestante et française. Quel changement dans
le présent et l'avenir de l'Amérique du Sud !.
36 ADEN.
Malgré tout, sans compter nos colonies secondaires,
nous avions encore : Saint-Domingue, la reine des
Antilles — le Canada — des établissements dans
l'Inde. On sait comment le gouvernement byzantin
de Louis XV paralysa les héroïques efforts de Mont-
calm et de Dupleix.
De 1789 date notre éloignement pour les entre-
prises lointaines, éloignement commandé par la
nécessité. Le salut de la Révolution, la défense du
territoire demandaient des efforts désespérés ; tout
fut oublié en dehors de cette œuvre absorbante. Les
noms de Polvérel et de Sonthonax sont à peine arrivés
jusqu'à nous ; cependant pour nous conserver Saint-
Domingue, ils luttèrent comme des titans. Rien n'a
manqué à ces héros obscurs, pas même l'ingratitude
et l'oubli. Grâce à eux, sans l'entêtement et l'orgueil
du premier consul, cette île nous appartiendrait
encore.
Qui songe à l'aventurier Raymond ?.. Cependant,
en 1793, à la tête de quatre cents Français, il renou-
vela les prodiges de Dupleix et de Bussy et mit en
péril la domination anglaise dans les Indes. Nous
ignorons son nom, mais le brahme le bénit dans son
temple ; le mahométan lui a élevé une chapelle ; et
ADEN. 37
3.
tous les ans, :\ l'anniversaire de la mort de l'infidèle,
il appelle sur lui les bénédictions de son Dieu into-
lérant.
La Louisiane est vendue ; on était hors d'état de la
défendre.
Nos revers maritimes entraînent la chute des der-
niers débris de notre puissance d'outre-mer.
Pendant ce temps, l'Angleterre, avec une persévé-
rance infatigable, assure silencieusement son empire
sur le monde entier.
SYNGAPOUR
(1861 )
SYNGAPOUR
(1861)
On arrive à Syngapour en traversant un pittores.
que archipel d'ilôts et de rochers rougeâtres couverts
de la luxuriante végétation tropicale. Des pluies fré-
quentes et le soleil de l'équateur y entretiennent une
exubérante verdure.
La rade est toujours garnie de nombreux navires
attirés par le large système de liberté commerciale
dont jouissent les colonies anglaises. On y voit. flotter
les pavillons de Brême et de Hambourg, le yacht du
42 SYNGAPOUR.
Royaume-Uni, le drapeau étoilé de la grande Répu-
blique, les bannières diaprées des jonques chinoises
aux formes étranges. Les trois couleurs font le tour
du monde, comme dit Lafayette, mais on ne les voit
jamais.
Peu de villes rivalisent de coquetterie avec Syn-
gapour. C'est une suite de gaies habitations cachées
dans les arbres, précédées de ces parterres élégants
dans lesquels les Anglais dépensent tout leur goût.
Ça et là, des pagodes et des temples bouddhistes
donnent, à ce séjour féerique, le cachet oriental.
Dans de larges rues, les sportmen sur leurs pur-
sang, les brillants équipages traversent la foule bi-
garrée d'Indiens, de Chinois, de Malais, de Parsis, de
tous les Asiatiques heureux de vivre sous un régime
de protection et de liberté.
On descend à Syngapour, on embarque, on débar-
que, avec ou sans colis et marchandises, nul ne
songe à vous demander un papier ou l'ombre d'une
formalité. La seule rencontre de constables, tenant
en main leurs courts et gros bâtons aux armes de
l'Angleterre, vous porte à soupçonner l'existence d'un
gouvernement régulier.
La liberté indéfinie dont jouissent les Anglais, leur
SYNGAPOIR. 43
sagesse à en user, font comprendre pourquoi les révo
lutions ne bouleversent jamais la Grande-Bretagne.
En Angleterre, le gouvernement renfermé dans
son véritable rôle, se borne à garantir la sécurité pu-
blique.
L'Anglo-Saxon, en venant au monde, apprend à ne
compter que sur lui. Il n'attend rien du gouvernement
et ne lui demande jamais rien.
Dans les pays arriérés, notamment en France, le
gouvernement est tout ; on attend tout de lui.
Aussi chacun veut-il l'avoir sous la main :
L'Eglise pour nous faire reculer vers le Moyen-
Age ;
La noblesse pour jouir des grandes positions dans
l'administration, la diplomatie et l'armée;
La grande bourgeoisie pour conserver, par les prohi-
bitions, le monopole d'industries onéreuses au pays ;
La petite bourgeoisie pour donner des places de
fonctionnaires à ses lils ;
Le peuple des villes pour assurer le règne des plus
dangereuses utopies.
Le paysan seul — la force, la santé, la vertu de la
France — ne songe point à gouverner. Un jour, espé-
rons-le, il se lèvera pour dire : Je suis las de vous en-
44 SYNGAPOUR.
graisser de mes sueurs. je n'ai pas besoin de vous
pour cultiver mon champ Je veux la paix et la tran-
quillité, rien de plus ; or, j'ai pour moi le rombre.
Chacun pour soi, Dieu et la Liberté pour tous.
Paul Louis a dit: Nous sommes un peuple de valets.
oui de valets, de commis et de mendiants.
L'Anglais a pour adage : Help yourself.
C'est la raison de la prospérité de ses colonies.
Pour nous, fonder une colonie, c'est bâtir des forts
sur une terre vierge, et la semer de soldats et d'admi-
nistrateurs.
Les citadelles, les fantassins et les commis, n'ont
jamais fait la fortune d'une contrée.
Pour créer de sérieux établissements lointains, il
faut:
1° Des colons — vérité de La Palisse au-dessus de
notre portée.
2° Des capitaux — l'impôt nous écrase.
30 La liberté. — Comment l'aurions-nous, nous ne
la comprenons pas.
Notre gouvernement veut avoir des colonies malgré
nous; nos voisins d'outre-mer en établissent er. dépit
de leur gouvernement.
Nous nous emparons d'un pays neuf; il ne s'y
SYNGAPOUR. 45
porte ni hommes ni capitaux. Cependant, si quelque
malheureux, se sentant de l'intelligence et du courage,
vient tenter la fortune dans notre nouvelle possession,
nous nous hâtons d'étouffer son génie sous l'éteignoir
administratif.
Voici comment procèdent nos voisins d'outre-
mer.
Un Anglais voit des guinées à récolter dans quelque
lieu barbare ; il s'y transporte avec la résolution d'y
terminer sa carrière. Là, il fait souche. Ses garçons
demandent en Angleterre des demoiselles d'expor-
tation. C'est l'industrie de la maison Foy-travaillant à
l'étranger. De Londres, on expédie des photographies
accompagnées de notes et de renseignements. Les
jeunes gens font leur commande sur échantillons, et,
peu après, se rendent au paquebot chercher leurs
épouses garanties. Ces transactions s'opèrent avec la
loyauté anglaise. Le patriarche connaît bien, dans la
mère-patrie, des amis dont les fils désirent s'établir.
Tout ce monde jeune, sain, vigoureux, s'applique de
cœur à remplir le devoir prescrit par l'Écriture :
Croissez et multipliez. On s'y conforme aux décisions
de l'Église beaucoup mieux que les orthodoxes. Le
couple primitif se trouve bientôt à la tête d'une petite
46 SYNGAPOUR.
nation.. ce groupe attire de nouveaux émigrants. On
se lasse alors de la tutelle étrangère, on crie à l'oppres-
sion le gouvernement fatigué de clameurs fait flotter,
sur la nouvelle colonie, le pavillon britannique.
Tous les soirs, au coucher du soleil, adolescents,
hommes faits, vieillards, habits bas, se lancent la
balle sur la grande place de Syngapour. Il faut à
l'Anglais du bœuf et le jeu de cricket. Les exercices
du corps le passionnent; il n'oublie point le vieil
adage, mens sana in corpore sano. Quelle différence
entre nos petits crevés et cette blonde et rouge jeu-
nesse étincelante de santé. Et cette différence croît
avec l'âge : Nos vieillards cacochymes se traînent pé-
niblement ; la mort frappe, à son comptoir, l'Anglais
actif et robuste, malgré ses cheveux blancs. Il n'y a
pour lui de repos que dans la tombe : vescerispane
tuo sudore vultûs tui.
L'activité de Syngapour m'émerveille. Je n'ai pu
me lasser, tout le jour, d'admirer cette vie, ce mouve-
ment. A la nuit, je suis entré dans un théâtre chinois.
La richesse des costumes, l'étrangeté des masques,
la beauté des jeunes hommes remplissant le rôle de
femmes, comme sur la scène antique, m'étonnèrent
un instant ; mais le fracas du gong et les sons aigus
SYNGAPOUR. 47
des violons chinois m'irritèrent promptementles nerfs;
je m'enfuis la tête vide.
A la lueur d'une lanterne chinoise, je lus sur une
enseigne :
OPIUM SHOP. 97 LICENSED.
Les fumeries d'opium et les maisons de jeu paient
des impôts considérables, dont le produit suffit aux
besoins de l'administration.
L'intérieur de ce taudis répondait à ses dehors mi-
sérables. Quelques lumignons fumeux éclairaient à
peine une vaste salle malpropre et sans ouverture. Le
parfum de l'opium ne suffisait point à rendre tolé-
rable un air empesté par les émanations des nombreux
hôtes de ce repaire.
Des Chinois jaunes, vêtus de cotonnades bleues,
demi-nus pour la plupart, gisaient sur un lit de camp
fixé aux quatre murs. Suants, les yeux mornes, ac-
coudés près de la petite lampe à alcool qui sert à l'ai -
lumage de la pipe, ils semblaient plongés dans un
état intermédiaire entre la mort et la vie.
Le maître de l'établissement m'offrit une place près
de lui.
Il prit à l'extrémité d'une forte aiguille une goutte
48 SYNGAPOUR.
d'opium semi-liquide; la fit cuire à la lampe et la
fixa dans le petit trou d'une grande pipe en porce-
laine emmanchée d'un tuyau gros et court. Je humai
trois bouffées d'une vapeur agréable, et rendis l'in-
strument au préparateur qui m'en servit un nouveau
tout garni.
On le voit, c'est toute une affaire dé fumer l'opium.
Les Européens éviteront ce vice, grâce à l'activité de
leur tempérament. Fumer ne peut être, pour eux,
une opération absorbante; il leur faut l'adjuvant de
la promenade, du jeu, du travail ou de la conver-
sation.
Un mauvais linge ceignait les reins de mon voisin,
Chinois aux yeux éteints et caves. Son corps, ou plutôt
son squelette, reposait sur une pièce d'étoffe jadis
bleue.
Après nombre de pipes, j'éprouvai pour toute sen-
sation, un violent mal de tête occasionné, sans doute,
par l'impureté de l'atmosphère. Je quittai ce lieu ré-
pugnant, avide de respirer, à pleins poumons, l'air
de la campagne.
Nul bruit, pas de lune, pas un nuage, les étoiles
brillent d'une calme lueur planétaire ; sous les tropi-
ques leur éclat est plus doux, elles n'ont point les
SYNGAPOUR. 49
vives scintillations de nos cieux glacés. Il me semble
voir, fixés sur moi, les mille yeux de l'Être qui voit
tout. 1
Je m'étendis sur l'herbe épaisse, dans une clairière,
au milieu des grands arbres, et bientôt un lourd som-
meil ferma mes paupières. Mes songes ne m'ont point
laissé de souvenir ; je me rappelle seulement avoir
vu flotter, dans le vague, l'image d'une femme aimée,
mais le maigre Chinois aux yeux fixes de l'opium-
shop me fatiguait plus souvent de ses affreux re
gards.
Les rayons d'un gai soleil éclairaient les palmiers
et toute la riche flore des tropiques. Les oiseaux ga-
zouillaient à l'aurore leur premier chant d'amour.
Je secouai mes membres engourdis et pris le chemin
du bord, fatigué de mes rêves.
WHAMPOA
(1862)
WHAMPOA
(1862)
D'assez graves avaries nous obligèrent de faire passer
le navire au bassin.
Il fallait s'adresser à l'industrie anglaise. Un Anglo
Saxon seul pouvait, surtout à cette époque, exposer
ses capitaux dans une forme de radoub en Chine.
Le commandant voulut débattre le prix avec le pro-
priétaire du bassin, M. Thompson, qui lui répondit
sèchement :
— Il n*y a point ici d'autre bassin assez grand pour
54 WHAMPOA.
contenir votre navire. Si mes conditions vous semblent
exagérées, passez-vous de mes services.
Que répondre ?
Si cet homme n'était point venu hasarder ici sa
personne et son argent, comment ferions-nous ?
Il a bien un peu le droit de nous traiter de Turc à
Maure, et nous devons nous féliciter de sa demi-modé-
ration.
Le marché conclu, l'Anglais nous demanda à visiter
le bâtiment.
Il s'arrêta, dans la machine, devant l'inscription
qui porte, sur les bâtis, le nom du constructeur, et,
nous la montrant du doigt, nous dit :
— Lui aussi a fait son chemin Nous étions
ensemble ouvriers à Glascow, lui ajusteur, moi char-
pentier. Aujourd'hui, il dirige un des plus grands
ateliers de l'Ecosse, et je possède un bassin dont on
m'offrait quatre cent mille piastres ces derniers jours.
Puis se redressant avec orgueil :
— Je suis arrivé en Chine avec mes outils et
quelques gui nées.
Malgré son immense fortune, notre Écossais garde
la simplicité rude de l'ouvrier. Dès le jour, en cos-
tume de travail, il dirige lui-même son nombreux
WHAMPOA. 55
personnel chinois. Son œuvre l'absorbe ; jamais on
n'aperçoit un sourire sur ses lèvres. Il me rappelle ce
verset de l'Écriture : « Tu gagneras ton pain à la sueur
de ton visage. »
L'ardent soleil de midi le trouve sur les quais. Le
soir, il quitte les travaux après le dernier ouvrier.
Il habite une shop , sur la rivière , comme les
rares Européens établis dans ces lieux, précaution
nécessitée par la crainte des dangereux voleurs du
Céleste-Empire.
Une shop est un - navire transformé en maison
flottante ; les Anglais les emménagent avec leur
besoin de confortable ; on y jouit du bien-être des
meilleures habitations, la température est d'ailleurs
plus tolérable sur le fleuve.
Tous les ans, Mme Thompson, bonne et corpulente
créature, offre à son époux un nouvel enfant. Que
faire en Chine ?
Aux termes du contrat, passé avec le propriétaire
de la forme, nous devions y passer sept jours.
On trouva dans les réparations des difficultés im-
prévues; la semaine s'écoula, et nous n'avions pas
terminé.
Le matin du septième jour, M. Thompson assistait,