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Mes aventures politiques en Suisse. Les réfugiés français et le gouvernement de Genève, par F.-J. Schnepp

De
102 pages
Ledoyen (Paris). 1851. In-12, 106 p..
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MES
AVENTURES POLITIQUES
EN SUISSE.
MES
AVENTURES POLITIQUES
EN SUISSE.
LES RÉFUGIÉS FRANÇAIS
ET
LE GOUVERNEMENT DE GENEVE.
Par
F.-J. SCHNEPP.
PARIS
LEDOYEN, LIBRAIRE, 31, GALERIE D'ORLÉANS,
PALAIS NATIONAL.
1851
PARIS. — TYPOGRAPHIE BEAULE ET C0MP.,
8, rue Jacques de Brosse.
CHAPITRE PREMIER.
Comme quoi je no suis pas un agent de police.— Les seerets que
j'ai connus. — La liberté, l'égalité et la fraternité démocratiques
et sociales. — Un Caton socialiste entretient des filles à mes dé-
pens. —Mes amis escroquent ma femme en mon absence. — Di-
vers petits faits du même genre.
Je commence par déclarer que je n'ai ja-
mais été, que je ne suis pas un agent de po-
lice, que je n'ai jamais vu ni connu M. Carlier,
ni aucun employé de la Préfecture. Malgré
6.
les assertions contraires de mes anciens amis,
et les faux aveux que j'ai cru devoir faire
pour me tirer d'un mauvais pas, je renou-
velle cette déclaration et vais donner à l'ap-
pui des explications qui satisferont les hommes
de bonne foi.
Je demande pardon à mes anciens amis
si, pour me justifier, je me trouve dans la
nécessité de dire des choses que je devrais
taire, mais je n'ai pas le choix des moyens.
Cependant, qu'ils se rassurent, je ne dirai pas
tout. Les faits, je serai forcé de les divulguer,
mais les personnes, je puis les laisser sous le
voile de l'initiale, et j'userai de cette faculté.
Je vais montrer quelque franchise; que
chacun de mes anciens amis qui lira cette
brochure et se reconnaîtra dans l'une des
lettres majuscules qui vont suivre soit aussi
franc que moi, et réponde désormais à ceux
qui me poursuivent avec tant d'acharnement :
Non, Schnepp ne peut être un agent de po-
lice.
Je m'adresse d'abord à vous, M- E, de G.,
7
représentant ; vous savez qu'aux approches
des dernières élections partielles qui eurent
lieu, j'avais certains petits documents entre
les mains qui, publiés, eussent causé un as-
sez beau scandale, et vous eussent probable-
ment évité la peine de siéger à la Chambre.
Vous savez qu'on m'aurait payé fort cher ces
documents, d'où il résultait que votre an-
cienne habileté de Bourganeuf était restée
fidèle à votre républicanisme de 1850 ; puis-
que je n'ai rien dit et rien livré, vous devez
reconnaître que je ne suis pas un agent de
police.
Vous, Messieurs les frères Bo...., qui m'a-
vez fait des confidences passablement sca-
breuses, et qui deviez participer à l'enlève-
ment de certains cachemires, qui n'étaient
autres que de bons fusils de munition déposés
à Versailles; vous, citoyen Hu.., vous, ci-
toyen La...... vous, citoyen Hi.,., vous sa-
vez bien que je suis entré assez avant dans
cette affaire pour pouvoir, si je l'avais voulu,
vous procurer pour longtemps un logement à
8
Sainte-Pélagie ; si je ne l'ai pas fait, c'est
que je n'étais pas de là police.
Vous, citoyen Ch...., représentant, chez
lequel j'ai déjeûné à. Pas., en nombreuse
compagnie, et qui m'avez initié à des ma-
noeuvres dans une garnison près de Paris,
ainsi qu'à vos ramifications dans le faubourg
Saint-Antoine, et à un plan de propagande
générale dans l'armée ; si j'étais ce que vous
dites aujourd'hui, j'aurais pu vous mettre, je
crois, en d'assez vilains draps, vous et vos
amis les représentants B , G...., Na....,
Pe , etc. Vous seriez sans doute en accu-
sation aujourd'hui ; je ne vous ai pas dénon-
cés, parce que je ne suis pas un agent de.
police.
Et vous, citoyen N. B., représentant, avec
lequel j'ai assisté a deux réunions illicites ;
si j'avais été payé par la police, vous auriez
peut-être été arrêté sur le boulevard du
Temple, avec la bande de démagogues qui
avait été convoquée en votre nom, car vous
avez dit vous-même, qu'on aurait été bien
9
aise de vous pincer, et qu'on ne se serait pas
arrêté devant votre inviolabilité, en cas de
flagrant délit.
Enfin, vous tous, avec lesquels j'ai assisté
à toutes ces réunions illégales, à toutes ces
menées révolutionnaires, combien de vous
seraient en liberté si Schnepp eût été un
agent de police ?
Je ne dis pas qu'à votre point de vue vous
ne puissiez me faire des reproches et m'accu-
ser, par exemple, de n'être plus un démo-
crate aussi chaud que je l'ai été, mais ce
n'est pas de ma faute, et je vais montrer au
public /devant lequel vous m'invectivez, que
je suis payé pour voir la République sociale
d'un assez mauvais oeil.
Habitant du département du Bas-Rhin,
nous comprenions, mes concitoyens et moi,
par socialisme, des réformes praticables et des
améliorations graduelles dans le sort du plus
grand nombre ; nous ne pouvions voir les
hommes qui se posent en chefs du parti, qu'à
10
travers un prisme, et nous prenions très au
sérieux leurs promesses impossibles et leurs
déclarations mensongères ; les beaux mots de
liberté, d'égalité, de fraternité nous mettaient
dans un état d'enthousiasme. Beaucoup de
mes compatriotes en sont encore là, faute
d'expérience, mais moi, j'eus le triste avan-
tage de vous approcher, Messieurs les meneurs,
de participer à votre vie, et je suis fâche de
vous le dire, vous ne. gagnez pas à être vus
de près.
La liberté, vous la tueriez immanquable-
ment si on vous laissait faire; on vous a vus
à l'oeuvre dès le mois de mai 1848, et on sait
comment vous la traitez cette liberté chérie,
vous n'y mettez pas plus de façons que certains
êtres dégradés n'en mettent avec les filles pu-
bliques ; vous voulez tout tirer d'elle et ne rien
lui donner que des coups si elle résiste à vos
plus mauvais caprices.
L'égalité, vous la comprenez de la même
manière ; vous voulez être les égaux des grands
et des riches, mais, dès que vous avez réussi
11
à vous élever, vous regardez d'un air de dédain
ce qui est au-dessous de vous ; vous voulez
une certaine égalité qui consiste à partager
entre vous et les vôtres les dépouilles de la
société, quand vous l'aurez mise par terre.
Quant à la fraternité, elle est dans votre
bouche un vain mot, une amère dérision ; je
peux affirmer en conscience que, nulle part, je
n'ai vu un si dégoûtant égoïsme, une séche-
resse d'âme et une aussi profonde ingratitude
que chez vous.
Et ici je m'adresse principalement aux dé-
mocrates de mon département : Avez-vous été
bien fraternels pour moi quand, en juin 1849
et par vos excitations, je fis une démarche
imprudente qui m'impliqua dans le procès de
Metz? Forcé, pour me soustraire à une déten-
tion préventive et peut-être à une dure con-
damnation, de me réfugier à l'étranger, il me
fallut abandonner mon établissement qui était
le pain de mes vieux jours et l'unique moyen
d'élever et de nourrir mes enfants. Avant cette
catastrophe j'avais fait des sacrifices au-dessus
de mes moyens pour le parti. Vous n'ignoriez :
pas que, depuis le 4 0 décembre 1848 jusqu'aux
élections de mai, j'avais dépensé plus de mille
francs, somme très-lourde pour moi, et qui,
au lieu de servir à ma famille, n'a servi qu'à
solder des frais d'estaminet et de restaurant,
comme il arrive pour la plupart des sacrifices
et dons patriotiques, vous n'ignoriez ni mes
fatigues, ni mes veilles pour faire de vous ce,
que vous êtes devenus. Quand donc, toutes
mes ressources perdues pour vous et par vous,
je me trouvai sur la terre étrangère et que je fis
un appel à votre fraternité, vous n'avez pas eu
honte de m'envoyer une somme insignifiante,
produit d'une collecte faite entre onze repré-
sentants. Vous me deviez cependant en partie
votre élection et les 25 francs par jour dont
vous jouissez. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est
le chef du parti dans notre département,
M. le professeur K... Ne vous souvenez-vous
pas qu'il a déclaré, et cela en présence de
plusieurs d'entre vous, qu'une bonne part des
résultats des élections devait être attribuée à
mes efforts ?
13
Demandez à M. Du...., de Bischwiller, qui,
lui aussi, a fait de si grands sacrifices pour
votre élection, ce qu'il pense de votre frater-
nité. Demandez au colonel hongrois T.... l'o-
pinion qu'il a de votre générosité : l'été dernier,
il se trouvait à Paris, malheureux, dénué de
tout, et il osa faire un appel à votre bourse :
Il vous était chaudement recommandé par
votre ami Beyer, et plusieurs d'entre vous le
connaissaient personnellement. Je vous fis
l'observation que lui et son compagnon le
major Winck... mangeaient à ma table depuis
plus d'un mois, que c'était assez pour ma part
de fraternité et qu'il serait bon que d'autres
contribuassent aussi ; vous fîtes entre onze une
collecte qui produisit 20 francs.
Et moi, pauvre diable, je fus obligé d'y
ajouter 37 francs pour mettre le malheureux
en état de partir.
Cela n'empêche pas que les mots : nos frères
les Hongrois, nos frères les Italiens, nos frères
les proscrits, ne vous emplissent sans cesse-la
bouche.
14
C'est que ces déclamations ne coûtent rien.
Mais ce n'est pas seulement par mes com-
patriotes de l'Alsace, par ces Gros-Jean, dont
quelques-uns savent à peine lire et qui sont
devenus des personnages si fiers et si ridicules,
que mes illusions ont été détruites, il m'a fallu
grandement rabattre aussi de mes belles idées,
-quand j'ai commencé à connaître certains in-
dividus qui, se posant en puritains achevés,
toujours les mots d'honneur et de probité sur
les lèvres, trompent, volent, escroquent, à
qui mieux mieux.
Je ne parle pas de l'apôtre de l'Icarie, ni
du caissier du banquet à 25 centimes, ni de
tous ces héros de février reconnus depuis et
condamnés comme voleurs, je ne m'occupe
que de ce qui m'est personnel.
N'est-ce pas une vilenie abominable que de
profiter de mon absence pour s'introduire chez
ma femme, et, après quelques marques de
sympathie hypocrite, lui tenir le langage sui-
vant : Ma dame, votre mari est en prison à
15
Genève, nous ne savons pour quel motif, mais
enfin il peut rester détenu longtemps ; de quoi
vivez-vous avec vos enfants? Votre mari nous
a chargés de prendre soin de vous pendant, son
absence, nous n'avons pas d'argent, confiez-
nous une de vos montres, nous la vendrons à
un ami qui la paiera comptant; dans un quart-
d'heure nous vous apporterons l'argent.
Ma femme leur confia une montre de la va-
leur de 80 francs et elle n'a jamais vu revenir
ni la montre, ni l'argent.
Un autre démocrate socialiste très-avancé,
auquel j'avais déjà rendu quelques petits servi-
ces d'argent, dont il né s'est jamais souvenu,
s'en alla chez des personnes qu'il savait me de-
voir, se dit chargé par moi de faire des recouvre-
ments pour ma femme qui en avait besoin,
empocha l'argent et le dissipa, pour la. bonne
cause, dans les cabarets.
Un troisième, nommé L....., compromis
dans un grand procès depuis février, homme
d'un certain renom, m'emprunta un lit, du
16
linge et une somme d'argent pour louer et
meubler une chambre qui devait servir à un
réfugié de Londres venu à Paris pour quelque
temps. Trois mois après, quand je redemandai
mon lit, il m'avoua qu'il ne pouvait me le
rendre, attendu que, pour dérouter les soup-
çons de la police, il avait mis une jeune fille
dans cette chambre et que cette jeune fille
avait déménagé furtivement et tout emporté.
Trouvant l'aventure un peu extraordinaire,
j'allai aux renseignements et j'acquis la cer-
titude que cette jeune fille était sa maîtresse,
à lui homme marié, père de famille, républi-
cain très-austère, et qu'il avait fait don vo-
lontaire à cette fille de ce qu'il m'avait em-
prunté.
A quelques jours de là j'appris par M.
Roëd.... que cet individu lui avait raconté la
même histoire et lui avait emprunté une paire
de draps, un matelas, différents autres objets
ainsi que de l'argent,-toujours pour loger le
péfugié de Londres.
M. Roëd,... en est pour son argent et sa
17
literie comme moi. Ainsi le Caton socialiste
entretenait des femmes à nos dépens!
Je fus encore témoin du fait suivant :
Dans une association fraternelle, à Mont-
martre, une somme de 29 fr. fut recueillie
pour la femme d'un patriote malade qui était
à l'hôpital de la Charité ; un frère fut chargé
de porter l'argent, et on prit naturellement le
plus intègre; le brave homme partit avec l'ar-
gent et on ne le revit plus.
On concevra qu'en voyant de pareils hom-
mes aspirer sans aucune gêne, non pas au
gouvernement, mais à l'exploitation glou-
tonne du pays, je me sois trouvé un peu hon-
teux, et que l'idée me soit venue d'aller vers
des hommes qui font moins abus de paroles
vertueuses, mais qui sont un peu plus hon-
nêtes.
19
CHAPITRE II.
M. Dubreuil ; ce qu'il est ; mes relations avec lui.
Au mois de février 1849, il y a un peu plus
d'un an, je rencontrai M. Dubreuil dans un
restaurant où il prend ses repas, et où j'allais
de temps en temps quand j'étais trop éloigné
de chez moi. Le hasard nous plaça deux fois
à la même table, nous causâmes, et nous fî-
20
mes connaissance comme on fait connaissance
à Paris.
C'était aux approches des élections du 10
mars, la conversation tourna à la politique,
et je vis aussitôt que nous ne naviguions pas '
dans les mêmes eaux ; il défendait chaude-
ment le Président de la République et je me
rappelle qu'il lui faisait surtout un mérite
d'avoir sû rompre,' dès le premier instant, et
d'une manière éclatante, avec les hommes de
Février, ce qui avait rassuré le pays et rendu
courage aux honnêtes gens.
Au point de vue seul du mal que le Pré-
sident pouvait faire et qu'il n'a pas fait,
M. Dubreuil trouvait que tout homme, tenant
à quelque chose, devait de la reconnaissance
à l'élu du 10 décembre.
Quant au Socialisme, qui était encore fort
en.vogue en ce moment, M. Dubreuil le trai-
tait avec un sans gêne qui m'étonna fort, je
croyais que tous les réactionnaires étaient
dans l'épouvante à ce seul mot; mon compa-
21
gnon de table ne paraissait pas trop s'en ef-
frayer : c'est un croquemitaine, me disait-il,
une de ces choses qui font peur parce qu'elles
sont fort laides et qu'elles surprennent, mais
la France est avertie et ne veut pas de choses
hideuses. Avec une seule chose on se garera
du monstre, c'est de ne pas le perdre de vue
et de bien le convaincre que, s'il bouge, on
le hachera sans miséricorde. Il ajouta ce trait
qui me frappa également. Une foule de gens,
dit-il, détestent la Révolution de Février, je
né suis pas de leur avis ; Février est une leçon
précieuse qui vaut amplement l'argent et la
peine qu'elle nous a coûtés; aujourd'hui, tout le
monde distingue à peu près ce qu'il y a à faire
et ce qu'il faut éviter ; auparavant, personne
ne le voyait; c'est là un résultat très-impor-
tant.
Au reste, à côté d'idées qui me. parurent
fort rétrogrades, M. Dubreuil avait des idées
assez avancées sur certains points ; il ne trou-
vait pas, à beaucoup près, que tout était par-
fait sur le globe terrestre, et il montrait pour
les classes pauvres la plus grande sollicitude.
Seulement, l'idée m'étant venue de lui dire
qu'il était peut-être un ami du peuple sans
le savoir, il me répondit d'un air goguenard :
Dieu m'en garde! le peuple n'a pas de plus
grands ennemis que ses amis.
Tout en causant, M. Dubreuil m'apprit
qu'il tenait une agence de correspondance
pour les journaux de province et de l'étranger,
et, à ce sujet, il me demanda des renseigne-
ments sur les journaux de l'Alsace, je lui dis
qu'il n'existait à Strasbourg qu'un seul jour-
nal qui me parût être de son opinion; il se
mit à sourire et me dit : Je corresponds avec
tout le monde ; mon agence n'est pas montée
sur le pied ordinaire, je n'ai point d'enseigne
qui fasse connaître ma maison, ni d'étiquette
qui désigne mes produits; j'agis par des pro-
cédés qui me sont propres ; beaucoup de nou-
velles qui se prélassent dans les journaux
rouges viennent de. moi, par voie indirecte,
et me sont payées un bon prix.
Ne vous étonnez pas que moi, royaliste, je
23
puisse, sans renoncer à mes opinions, être le
fournisseur de correspondances dont les rouges
s'accommodent; tout le secret consiste en ce
que ces derniers pensent que certains faits leur
sont favorables, et que je suis persuadé, moi,
que ces faits tournent au contraire contre eux,
et servent puissamment la cause opposée ;
d'ailleurs, il y a certaines correspondances
que les feuilles socialistes ne peuvent réfuser
quand on les leur apporte, par exemple, les
manifestes de MM, Adam, Vidil, Goûté, etc.,
du Comité des Proscrits de Londres; eh bien!
je m'arrange pour faire parvenir ces belles
pièces, d'éloquence à leur adresse, c'est-à-
dire aux journaux tels que la République et
le Vote universel.
La République, qui a une peur atroce de
manquer son renouvellement socialiste, im-
prime le factum en rechignant, mais enfin
elle l'imprime, et les feuilles de l'ordre en
tirent un parti excellent ; le Vote universel re-
fuse, parce qu'il trouve indécent que M. Adam
le cambreur se pose en rival de M. Ledru-Rol-
24
lin; je fais constater le refus, et la démocratie
se prend aux cheveux, ce qui me fait beau-
coup rire et édifie notablement mes amis les
réactionnaires.
Je le laissai parler, et j'avoue que je n'avais
guère l'idée de faits pareils.' ,
D'après ce que j'avais entendu dire de
M. Carlier, je fus convaincu que M. Dubreuil
était un de ses lieutenants, et je lui fis part de
mon opinion à cet égard; il me prouva que
j'étais dans l'erreur et me lâcha quelques pa-
roles qui achevèrent de me stupéfier : ce que
je viens de vous expliquer, me dit-il, n'est
que de l'enfantillage; le Préfet de police a
bien d'autres tours dans sa gibecière; je ne
me flatte pas, quoiqu'ayant une certaine ha-
bitude des ruses politiques, d'être capable de
marcher sous les ordres du grand-maître des
chevaliers de la rue de Jérusalem.
Etourdi par la singularité et l'aplomb de
cet homme, je ne pus m'empêcher de le re-
voir; bientôt je lui confiai ma position, qui
25
était loin d'être brillante, grâce à la fraternité
socialiste. Pour ne pas m'offrir brutalement
un secours, il m'acheta une montre, puis une
seconde qu'il envoya à sa soeur. Tout en cau-
sant de choses et d'autres, il me demandait
les nouvelles politiques du jour, et tirait de
moi des renseignements sur certains person-
nages de notre parti.
Il plaisantait sur eux d'une manière si amu-
sante que je me laissai aller à l'initier à cer-
taines choses, et que je lui donnai, sans y
prendre garde, les renseignements dont il
avait besoin.
Un jour pourtant, je m'aperçus que certains
faits révélés dans nos causeries avaient été"
imprimés dans un journal belge et reproduits
dans les principales feuilles réactionnaires dé
Paris ; je m'en plaignis et reprochai à M, Du-
breuil d'avoir abusé de ma confiance. Il me
regarda tranquillement entre les yeux, et me
dit : Mais vous pensez comme moi, mon cher ;
laissez-moi donc faire connaître vos honnêtes
amis, puisque vous ne pouvez le faire vous-
2 -
26
même. Il y avait du vrai là-dedans, et je ne
répondis pas grand' chose.
Ce qui suivit entre nous doit se deviner :
d'une part, j'avais les plus justes sujets de
plainte contre le parti socialiste, j'avais cessé
de croire à sa justice et surtout à sa raison;
d'autre part, je me trouvais comme enche-
vêtré dans les liens d'un homme qui m'avait
déjà tiré une partie de mes secrets ; cet homme
m'offrit bientôt de partager son travail et de
me donner de quoi vivre; toute réflexion faite,
j'acceptai.
M. Dubreuil me rétribua à raison de 80 fr.
par mois, non pas pour espionner le parti
démocratique, comme mes anciens amis vont
le dire, mais pour travailler trois ou quatre
heures par jour dans son bureau et l'aider dans
sa correspondance.
Malgré mes griefs contre les démocrates, je
n'avais pas abandonné la démocratie et je
continuai à voir mes anciennes connaissances,
d'abord parce que je n'en avais pas d'autres.
27
et ensuite parce que mes opinions s'aççor- .
daient avec les principes, sinon avec la con-
duite des hommes que je fréquentais.
En racontant à M. Dubreuil des faits scan-
daleux concernant mes compagnons de socia-
lisme, peut-être manquâi-je à certaines règles
de délicatesse, mais je ne manquai certaine-
ment pas à la vérité ni à mes véritables de-
voirs envers la société.
Ayant femme et enfants, je ne pouvais
subvenir à mes dépenses avec la' somme qui
m'était allouée, et je continuai à faire le com-
merce de montres et le placement de hou-
blons. Vers le mois d'octobre de l'année der-
nière, je causais avec M. Dubreuil de ces deux
branches d'industrie que je m'étais crééesf et
je lui dis qu'une tournée en province, si j'avais
le moyen de la faire, me serait productive,
grâce aux recommandations que je pourrais
avoir. Il me répondit qu'il songerait à cela et
que peut-être il pourrait me fournir une partie
des frais de voyage.
Effectivement, peu de jours après, il me
28
donna un billet de banque de cent francs et
m'engagea à partir.
Il fut. convenu, sur ma demande, que je
gagnerais la Suisse, où j'avais affaire pour
mes montres, et où j'espérais faire de bons
placements de houblons.
M. Dubreuil ne m'indiqua nullement cette
direction, mais je dois dire qu'elle parut lui
convenir assez. Il m'en donna les raisons en
ces termes :
Il y a. là-bas, dit-il, des réfugiés qui font
beaucoup parler d'eux et sur lesquels je serais
bien aise d'avoir des renseignements positifs;
vous, qui les connaissez, vous pourrez me dire
bien exactement ce qu'ils font, où ils habitent,
ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent, s'ils se cha-
maillent entre eux comme les frères de Paris
et de Londres, enfin tout ce qui peut intéresser
la curiosité publique sur leur compte ; vous
me direz aussi dans quels termes ils sont avec
les autorités suisses, et de quelle façon on agit
à leur égard.
29
Ces paroles, que je rapporte textuellement,
car je les ai écrites, résument toute ma mis-
sion ; pas un iota de plus ni de moins.
Je rétracte formellement les déclarations
contraires que j'ai cru devoir faire et dont il
va être question plus loin.
31
CHAPITRE III.
Le prétendu portefeuille perdu. — Messieurs de l'émigration à Lau-
sanne. — Félix Pyat, Boichot, Beyer, Napoléon Chancel ; entrevue,
révolutionnaire entre Mazzini et M. James Fazy.— Le complot de
Lyon. — Soupçons contre moi. — Vol avec effraction de mes pa-
piers.
L'itinéraire de mon voyage est connu, grâce
à la bienveillante publicité des journaux à la
discrétion des réfugiés, surtout des journaux
suisses, qui ont du reste parlé de moi à tort
et à travers, d'après les renseignements four-
nis à dessein par le gouvernement de Genève
et messieurs de l'émigration.
C'est à partir de mon arrivée à Lausanne
que je commence à rectifier le roman qui a
été fait sur mon compte.
Je prie de remarquer d'abord qu'il existe
plusieurs versions sur la manière dont mes
papiers sont tombés entre les mains de la po-
lice de Lausanne. L'une de ces versions, pu-
bliée par M. Kopp dans le Démocrate du Rhin
et par M. Félix Pyat dans le Vote universel,
assure que j'ai égaré mes papiers dans l'hôtel
où je logeais ; l'autre, éditée dans le journal
de M. Fazy, la Revue de Genève, prétend que
j'ai perdu mon portefeuille dans la rue ; toutes
deux sont parfaitement mensongères; leur
exactitude supposerait une foule de circons-
tances vraiment trop fatales pour moi. La
perte du portefeuille aurait eu lieu, d'après
messieurs les réfugiés, à neuf heures du soir;
or, son contenu partait dans la nuit même, ou
au moins le lendemain matin, en même temps
33
que moi, pour Genève; c'est-à-dire que l'in-
dividu qui a fait la trouvaille l'a justement
portée à une personne qui avait intérêt à me
nuire, et que cette personne s'est au plus vite,
au milieu de la nuit, rendue à la police de
Lausanne pour me dénoncer ; bien plus, aux
pièces trouvées étaient jointes deux lettres de
moi à M. Kopp et qui devaient constater mon
écriture. Il a donc fallu deviner de suite que
M. Kopp avait reçu et conservé deux lettres
de moi, courir au galop chez lui, à une demi
lieue de là, le trouver, et mettre la main, du
premier coup, sur les lettres. Enfin, de neuf
heures du soir au passage du courrier, qui a
eu lieu dans la nuit, ou au départ du bateau
qui part vers huit heures, une foule de gens',
y compris la police, qui n'avaient pas, ce sem-
ble, de motifs pour tant se presser, se sont
exclusivement occupés de ma personne ; car,
encore une fois, mes papiers sont arrivés à
Genève en même temps que moi ; je crois
même qu'ils y sont arrivés plus tôt.
. Eh bien ! cette suite de faits n'est guère trop
34
croyable, et une trouvaille; où le hasard joue
un rôle si merveilleux et si soutenu, peut, à
bon droit, exciter le doute.
Le fait est que mon portefeuille n'a jamais
été perdu; il m'a été enlevé à Genève, apres
mon arrestation, par M. le juge d'instruction
Raisin et le directeur de la police centrale;
M. Ritzchell.
Ces messieurs, en laissant débiter et en dé-
bitant eux-mêmes, dans la Revue de Genève,
cette histoire du portefeuille perdu, encoura-
gent et propagent sciemment un mensonge.
Mes papiers m'ont été volés dans ma malle,
à la suite d'une effraction; voilà la seule vé-
rité; quant aux circonstances, je vais les
dire.
J'arrivai à Lausanne le jeudi 21 novembre;
le lendemain, je vis l'ex-représentant Kopp,
qui se plaignit à moi d'être en froid avec les
autres réfugiés, parce qu'il avait soutenu, la
candidature de M. de Girardin ; ses camara-
des, sans exception, considérant M. de Girar-
35
din comme un charlatan, avaient combattu
son élection de toutes leurs forces. Le surlen-
demain, samedi 23, je vis MM. Boichot et Fé-
lix Pyat. M. Boichot, qui est un gros garçon,
passablement niais, m'entretint de ses espé-
rances et de ses projets ; il se figure que l'ar-
mée fera défection à sa voix et ne doute pas
que le ministère de la guerre ne lui soit ré-
servé.
Il a sa chambre pleine de brochures, et il
attend des occasions pour les lancer dans les
régiments.
D'après les, provisions que j'ai vues chez
lui, il paraît que le débit n'a pas été très-
grand jusqu'ici. Du reste, tout le monde sait
que ces brochures proviennent, non de l'ex-
sergent-major, dont le style ferait rire les
écoliers réactionnaires, mais de M. Félix Pyat,
qui ne fait rire personne.
Boichot m'a demandé, avec intérêt, s'il était
vrai que le comité des 26 (c'est-à-dire les re-
présentants montagnards qui se sont abstenus,
36
dans le vote du suffrage restreint), eût des in-
telligences, dans la garnison de Vincennes ;
s'il était vrai qu'il y eût un régiment d'infan-
terie à Paris sur lequel on pouvait compter, et
si l'embauchage tenté de différents côtés sur
des officiers et sous-officiers de la garnison de
Paris avait donné de bons résultats.
M. Félix Pyat s'informa avec vivacité des
nouvelles de la capitale; il me montra son
étonnement de l'apathie du peuple de Paris,
qui n'a pas l'air de s'inquiéter beaucoup des
impatiences des frères proscrits.
Il insista beaucoup pour savoir si quelque
grand mouvement, suscité dans la province,
serait secondé par les ouvriers de Paris. Cette
demande se rapportait évidemment à un pro-
jet de soulèvement dans l'Alsace, la Bourgo-
gne, le Midi, etc., et qui n'était autre que le
complot de Lyon, découvert alors mais non
abandonné.
MM. Beyer et Pflieger m'avaient instruit de
cette conspiration à Berne.
37
Le même jour, samedi 23, je vis l'ex-repré-
sentant Rolland et Napoléon Chancel ; j'étais
chargé de commissions de M. Beyer pour ce
dernier, qui ne quitte pas les cantons de Vaud
et de Genève, quoique expulsé de la Confédé-
ration entière par un arrêté spécial du Conseil
fédéral. M. Chancel n'était pas sûr de pouvoir
continuer de résider à Lausanne, et M. Beyer
lui écrivait, dans un billet ouvert, qu'il avait
loué une chambre pour lui, rue des Fontai-
nes, 31, à Berne; il l'engageait à venir dans
cette ville, où il pourrait résider en toute sé-
curité, pourvu qu'il ne se fît pas connaître
sous son véritable nom.
J'appris de M. Chancel un fait d'une très-
grande importance, c'est une entrevue des
principaux chefs de l'émigration et de person-
nages suisses, qui devait avoir lieu le surlen-
demain à Vevey.
MM. Rolland, Pyat, Boichot devaient s'y
trouver avec Mazzini, le colonel Frapoli, le
chef communiste Galeer, et le président du
Conseil d'Etat de Genève, M. James Fazy.
3
38
Cette conférence a réellement eu lieu le
lundi 25 novembre.
La conversation était tombée sur M. James
Fazy. M. Chancel s'exprima ainsi sur son
compte : C'est le seul fonctionnaire de la
Suisse qui marche franchement, le seul qui
est pour les mesures révolutionnaires ; à cause
de sa position, il est obligé de se tenir sur la
réserve avec les tièdes, qui sont en assez grand
nombre à Genève, mais le Socialisme fait de
grands progrès dans le canton, grâce au doc-
teur Galeer, rédacteur en chef du journal le
Citoyen.
Aux prochaines élections, M. James Fazy
pourra avouer son alliance avec les socialis-
tes, car, au train dont vont les choses, il y
aura au moins un tiers de socialistes au grand
conseil.
Chancel me parla, en outre, du bon résul-
tat obtenu par la collaboration de quel-
ques réfugiés dans diverses feuilles suisses,
surtout de celle de Thoré et du socialiste russe
Sazonoff.
39
Rolland me demanda si je pensais rentrer
par Lyon, et, sur ma réponse affirmative, il
me dit : En ce cas, je puis vous charger de
quelques lettres, mais si vous passiez par les
Rousses, cela serait trop dangereux; là, on
visite et fouille non-seulement les bagages,
mais même les vêtements. Le commissaire de
police est un enragé ; tandis que sur la route
de Lyon, vous n'aurez qu'à les cacher sur la
poitrine.
Vers six heures du soir, M. Rolland m'ap-
porta un paquet de lettres à l'adresse d'un
nommé Roth; limonadier à Chalon-sur-
Saône, lequel devait les faire parvenir à leurs
adresses respectives.
Je retournai avec M. Rolland au café Mo-
rand, où nous trouvâmes MM. Chancel, Pyat,
Boichot, Coeur de Roy et Avril ; après une
heure de conversation, la malle-poste étant
arrivée, ces messieurs allèrent au bureau de
la poste chercher leur correspondance et leurs
journaux: ils revinrent bientôt, se retirèrent
40
dans la pièce à côté de la grande salle, et
j'entendis qu'on discutait très-chaudement. ;
Au bout d'un moment, Chancel sortit en
disant : Soyez tranquilles, je vais savoir de
suite à quoi m'en tenir; il prit son chapeau et
sortit.
Il resta absent environ 25 minutes. Ces
messieurs se retirèrent de nouveau dans la
salle à côté, et comme ils parurent tenir à être
seuls, je me retirai.
En rentrant à l'hôtel, jugez de mon saisis-
sement : je trouvai ma malle ouverte, mes
effets en désordre, le cadenas arraché, la ser-
rure forcée, et tous mes papiers épars sur la
commode et sur une chaise. Je remarquai
tout d'abord l'absence de deux lettres, dont
une de la main de M. Dubreuil, et une autre
que j'écrivis à ce dernier; je remarquai, en
outre, la disparition du paquet de lettres de
M. Rolland à l'adresse de Roth, ainsi que
l'absence de deux petits ballots de brochures
adressés par M, Kopp à M. Francké, de Stras-
41
bourg, et à M. Schmitt, rédacteur en chef de
la République du peuple, à Mulhouse.
Je demandai vainement aux gens de l'hôtel
si on avait vu quelqu'un monter à ma cham-
bre, personne n'y avait fait attention; la fille
de chambre fut grondée pour avoir laissé ma
clé sur la porte ; on me pria de ne pas ébrui-
ter cette affaire, et on m'offrit de me dédom-
mager dans le cas où j'aurais éprouvé un
dommage matériel. Bref, tout me prouva
qu'un crime venait d'être commis, dont le
maître d'hôtel avait connaissance, ou qu'il,
soupçonnait, mais sur lequel il ne voulait pas
donner d'explications.
La lettre à M. Dubreuil contenait, sur les
réfugiés, des détails qui me compromettaient
et qui allaient sans doute me donner la répu-
tation d'un agent de police; je ne crus pas
devoir faire d'esclandre, ni adresser de
plainte, et je ne songeai qu'à quitter la
ville.
43
CHAPITRE IV.
Mon arrivée à Genève ; mes papiers volés y parviennent en même
temps que moi. — Comment je fus arrêté. — Le juge d'instruc-
tion Raisin et le directeur de la police centrale Ritzchell ; M. Fa-
zy m'interroge. —Le réfugié Beyer transformé en juge d'instruc
tion. — Les inquiétudes de ces Messieurs.,— Anecdote relative
au complot de Lyon. — Ma maladie. — Dans quelles circonstances
et de quelle manière, après un mois, on me fait subir un inter-
rogatoire régulier.
J'avais deviné aussitôt de quel côté me ve-
nait le coup; indigné de l'escroquerie dont
j'avais été victime de la part de La....,
j'avais divulgué sa conduite en plusieurs cir-
constances; il l'avait su et s'en vengeait en
me dénonçant à ses amis de Paris, comme un
agent de police; ceux-ci avaient aussitôt
averti leurs amis de Suisse des propos qui
circulaient sur mon compte.
En arrivant à Genève, le lendemain, je vis
très-bien que les réfugies m'avaient déjà re-
commandé à leurs amis du gouvernement,
et que celui-ci s'empressait de se rendre aux
voeux de gens d'une si haute influence dans
le pays ; on avait sans doute expédié un en-
voyé extraordinaire dans la nuit, et je m'a-
perçus, en outre, que j'étais escorté sur le ba-
teau, car malgré ma déclaration que je devais
quitter la ville tout aussitôt, on retint mon
passeport au débarquement et on me dit
d'aller le chercher dans une heure au bureau
de la police centrale.
J'imagine que j'ai dû de ne pas être arrêté,
à l'instant, à de nouvelles instructions que
les réfugiés envoyaient par le bateau à va-
peur, et aussi à l'absence de M. James Fazy,