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Mes ébauches : poésies posthumes / Alexandre Ferment ; recueillies et publiées par sa soeur [Mlle E. Ferment]

De
251 pages
Librairie des bibliophiles (Paris). 1873. 1 vol. (284 p.-III p. d'errata) ; in-12.
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ALEXANDRE FERMENT
MES ÉBAUCHES
\\-\ POÉSIES POSTHUMES
RECUEILLIES ET PUBLIEES PAR SA SOEUR
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
fT*"~~' Rue Saint-Honoré, 33S
i873
ALEXANDRE FERMENT
L'UN DES NAUFRAGÉS DE LA MÉDUSE, EN iSiG.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
A notre époque d'agitation et de bruit, alors qu'il y
a, en général, une telle hâte de se produire et d'attirer
Vattention, c'est peut-être une étude intéressante que
celle de la personne, comme de Voeuvre, d'un homme,
d'un poète, qui, retiré en lui-même, a passé inaperçu au
milieu de ce jlot bruyant, mêlé seulement par la pensée
à tous les événements dont il se faisait Vécho solitaire.
Alexandre Ferment naquit à Paris, le 9 mars 1796.
// avait huit ans lorsque sa mère devint veuve et resta
sans fortune avec trois enfants, dont il était Vaine, deux
garçons et une,, fille.
La première préoccupation de la veuve fut l'éducation
du jeune Alexandre, et, lorsqu'il eut neuf ans, elle ob-
2 .- NOTICE.
tint son admission comme boursier de l'Etat au lycée
de Bourges.
Ainsi se termina pour lui la première enfance, qui
s'était passée confiante et heureuse sous le toit de la
famille, au doux abri de l'aile maternelle, et commença
la vie d'écolier, que les exigences de la situation de-
vaient lui faire passer loin des siens.
Les années du collège coulèrent lourdes et tristes pour
le pauvre enfant. Les lettres de sa mère étaient son sou-
tien, son unique joie. Ces lettres renfermaient, avec
l'expression de la plus vive tendresse, de sérieuses
pensées sur Vavenir et sur les devoirs qui attendaient
Alexandre comme fils aine. L'âme de l'enfant recevait
ainsi les profondes impressions qui firent de lui le fis et
le frère le plus dévoué; mais elles développèrent aussi
sa disposition à la mélancolie.
Qifpiqtte doué de facultés remarquables, Alexandre
n'eut pas de brillants succès de collège, et il fut plutôt
apprécié par ses condisciples que par ses maîtres.
Passionné pour la lecture, et possédant une merveil-
leuse mémoire, il apprit beaucoup de choses en dehors
des classes.
Son penchant pour les vers se manifesta dès le début
de ses études; mais il a fait lui-même justice de cette
facilité de la rime, qui n'était certes pas encore de la
poésie, dans la pièce où il raconte ses premières années.
NOTICE, J
Son frère Prosper, plus jeune que lui de deux ans,
était, à son tour, entré au lycée, à Rouen, résidence
d'une partie de la famille. Une vive affection unissait
les deux frères, et, che\ Vaine, cette affection prit
promptement quelque chose de paternel.
Lafin des études d'Alexandre arriva en 1814, cette
triste époque de la première invasion! Les malheurs de
la France, la chute de celui qui, depuis le commence-
ment du siècle, avait porté si haut les destinées du pays,
affectèrent profondément le jeune tiomme élevé aux
merveilleux récits des bulletins de la grande armée et
dans l'admiration de l'Empereur.
Une fois sorti du lycée, il lui fallut penser à s'ouvrir
une carrière. Les colonies rendues à la France offraient
aux jeunes gens, disait-on, des perspectives plus pro-
chaines d'avenir que la mère patrie. L'expédition pour
la reprise de possession du Sénégal se préparait; un
emploi dans les services administratifs de cette colonie
fut sollicité et obtenu. Alexandre, alors âgé de vingt
ans, partit comme directeur de l'hôpital de Gorée, et
Prosper s'associa à la fortune de son aîné.
Les deux frères quittaient Paris le coeur plein d'es-
pérance; ils se voyaient déjà arrivés au but où tendait
leur dévouement, le bien-être de leur mère, et delà
jeune soeur qu'ils laissaient en France.
Le 17 juin 1816, ils s'embarquèrent à Rochefort sur
4 NOTICE.
cette frégate, la Méduse, dont le naufrage est aujourd'hui
presque passé à l'état de légende, et dont le drama-
tique souvenir nous est conservé vivant par l'admirable
tableau de Géricault.
Les deux frères échappèrent aux horreurs du radeau.
Désignés par le sort, ils furent embarqués sur la cha-
loupe, qui reçut quatre-vingt-dix personnes, le double
de ce qu'elle devait contenir '.
Assaillis par la tempête, après une nuit terrible, passée
entre la vie et la mort, ils abordèrent avec soixante de
leurs compagnons sur la côte du Sahara.
On se croyait à environ vingt lieues du Sénégal, et
l'on pensait rencontrer promptement quelques-uns des
villages de nègres établis sur les bords de la mer; mais
cet espoir fut déçu. Après quatre jours de marche,
lorsque le manque de nourriture et surtout la soif
avaient épuisé toutes les forces, quand déjà chacun
lisait sur le visage de ses compagnons l'annonce d'une
fn prochaine, les naufragés rencontrèrent une bande de
Maures nomades, qui s'emparèrent d'eux et les à*
pouillèrent, mais qui leur sauvèrent la vie en leur
fournissant de l'eau et quelques aliments.
i. La chaloupe était commandée par M. Espiau , jeune
lieutenant de vaisseau. Non-seulement les hommes qui la
montaient durent leur salut à son dévouement et à son sang-
froid; mais, après les avoir débarqués, il alla à la recherche
des autres embarcations, et sauva encore dix-huit personnes.
NOTICE. $
Les naufragés apprirent alors qu'ils étaient à plus
décent lieues du Sénégal, et un moment ils eurent la
crainte d'être conduits au Maroc et vendus comme es-
claves. Heureusement, un traité passé avec le gouver-
nement anglais assurait le rachat des naufragés re-
cueillis par les Maures, et nos Français furent dirigés
vers le Sénégal.
Le lendemain de cette rencontre, on fut accosté par
une nouvelle troupe de Maures. Celle-ci, ennemie de la
première et supérieure en nombre, lui enleva ses pri-
sonniers.
Le chef de la bande victorieuse, nommé Hamet,
voyant que les naufragés avaient été dépouillés de tout
ce qu'ils possédaient, se mit à la poursuite des vaincus
et leur reprit le butin, qu'il rendit aux nôtres.
Le prestige d'un grand nom avait pénétré jusqu'au
désert; quelques mots, devinés sans doute plutôt que
compris, révélèrent aux Maures que les naufragés
étaient Français. Aussitôt, leurs yeux brillèrent, et, dé-
signant dé la main tous les côtés de l'espace, ces hommes
répétèrent avec enthousiasme le nom de Napoléon, qu'ils
accompagnaient de l'imitation d'un coup de canon.
Hamet traitait ses prisonniers avec bonté; mais'sa
mère, les autres femmes et les enfants les tourmentaient
cruellement, et le chef, qui témoignait un grand respect
pour sa mère, n'osait pas toujours s'y opposer.
0 NO I ICE.
Il y a dans la simplicité de la vie des Arabes une
grandeur qui devait émouvoir l'âme du jeune poète. Il
fut particulièrement frappé de la solennité de leur
prières, lorsqu'à ce magnifique moment du lever ou du
coucher du soleil, il vit tous ces hommes, prosternés le
front dans la poussière de l'immense désert, adorer
Allah, et un sentiment d'adoration s'éleva aussi de son
âme vers le créateur.
Le trajet fut long et pénible; car les naufragés
durent marcher pendant dix-sept jours sous lesoleildes
tropiques et sur le sable non moins brûlant du désert,
réduits à la nourriture des Maures, c'est-à-dire à du
poisson séché au soleil, avec une eau saumâtre pour
boisson.
Enfin, arrivés à une vingtaine de lieues de la colonie,
ils rencontrèrent un officier anglais qui venait au-devant
d'eux avec des vivres. Cet officier teur apprit que la
colonie n'était pas encore remise à l'autorité française,
mais que le gouverneur allait leur envoyer des secours
et notamment des chameaux pour transporter les
moins valides, ce qui fut un grand soulagement pour
des malheureux épuisés par tous les genres de souf-
frances.
Un soir, comme ils approchaient de Saint'Louis, le
ton lointain d'une cloche se fit entendre. « L'émotion
que ce son produisit sur nous ne se peut rendre, nous
NOTICE. 7
disait Alexandre : c'étaient la civilisation, la patrie, la
famille retrouvées; les yeux s'emplissaient de larmes,
et l'âme s'élevait vers Dieu, avec le son religieux, pour
le bénir et le remercier de nous les avoir rendues. »
Le a5 juillet, à midi, la caravane^ qui se trouvait
réduite à cinquante-quatre hommes, entra à Saint-
Louis. Mais les naufragés ne durent pas rester en ville;
on les installa au camp près Dakkar, où malheureuse-
ment tout manquait. C'était la saison des pluies, et les
fièvre décimèrent nos pauvres compatriotes.
Les deux frères, qui avaient résisté aux fatigues et
aux souffrances du voyage à travers le désert, furent
atteints de la maladie. Deux fois, les soins d'Alexandre
arrachèrent Prospéra la mort; une troisième attaque,
aggravée par la nostalgie, le lui enleva.
Accablé par la perte de son frère, auquel il se repro-
chait d'avoir laissé partager son sort, Alexandre se
sentit lui-même atteint de nostalgie, et les médecins le
renvoyèrent en France.
On devine la tristesse de ce retour; mais la pauvre
mère retrouvait un de ses fils ; Alexandre revoyait sa
mère et sa soeur, et, malgré la plaie qui ne se ferma
jamais dans son coeur, il se reprit à la vie.
Il atteignit ses vingt et un ans en arrivant en France.
S'éloigner ne lui était plus possible. Il fut admis dans
les bureaux du ministère des finances, et de bienveil-
8 NOTICE.
lantes promesses lui firent espérer un avenir réparateur.
Mais, peu à peu, Ferment se vit déçu dans ses espé-
rances, lien souffrit profondément ; car le but de sa vie
était manqué. Dès lors, il fit deux parts dans son exis-
tence.
Le jeune homme qui avait le plus besoin d'air, d'es-
pace, de liberté de corps et d'esprit, s'astreignit au joug
d'un bureau, parce que cet aride labeur était, alors,
l'unique soutien de sa famille '.
Mais à toute vie il faut un charme ou une consolation :
Ferment trouva Vint et l'autre dans l'étude, dans la
culture de la poésie, dont ses pensées revêtaient irrésis-
tiblement la forme.
On dira peut-être : « Et le temps de s'y tivrer ? » Il
le trouvait, pour l'étude, dans les premières heures du
jour, avant le départ pour le bureau. Pour ses compo~
sitions, la route parcourue, matin et soir, était son
cabinet de travail. Elle devenait aussi parfois pour lui
une bibliothèque et un musée, quand son doigt feuilletait
quelque volume d'un étalage de libraire, ou que son
oeil s'arrêtait sur la vitrine d'un marchand de ta-
bleaux.
t. Quelques années plus tard, en 1822, la soeur de M. Fer-
ment entra à l'Institution, alors royale, des sourds-muets
comme institutrice. Dans celte carrière, aussi sérieuse qu'atta-
chante, les conseils judicieux de son frère furent à M,lc Fer-
ment d'un précieux secours.
NOTICE. 9
Pendant la belle saison, des promenades matinales
dans la campagne autour de Paris, répondaient à son
amour de la nature.
Les relations de Ferment s'étendaient peu en dehors
de la famille et de quelques intimes. Cette sorte d'iso-
lement, jointe à une grande indépendance d'esprit, aida
peut~être à le préserver de subir le joug de l'un ou de
Vautre des partis, soit politiques, soit littéraires, qui, à
cette époque, exerçaient chacun sur leurs adeptes une
si tyrannique autorité.
A cette époque, en effet, la politique, tes idées philo-
sophiques et littéraires se partageaient l'attention, et
passionnaient la jeunesse.
Les événements qui se succédaient inspirèrent à Fer-
ment une suite de compositions qui forment comme une
histoire de notre pays durant ces dernières cinquante
années.
Dans d'autres compositions, il aborde les grands pro-
blèmes qui, éternellement, tourmenteront Vâme du pen-
seur, et qui bien longtemps agitèrent la sienne.
Enfin, à ces graves sujets s'en mêlent d'autres, ins-
pirés par les sentiments ou les idées naturels à ta jeu-
nesse, Ce sont de petits poèmes, des étêgies, quelques
pièces légères.
Si les travaux de l'intelligence lui offraient de salu-
taires distractions dans une carrière en dehors de ses
10 - NOTICE.
goûts, mais courageusement acceptée par son dévoue-
ment, il trouva son bonheur dans ce dévouement même,
dans cet amour filial et fraternel auquel, dès l'enfance,
il avait consacré sa vie, et qui fut la récompense et ta
joie de la mère qu'il adorait, le bonheur de celle qui
trouva en lui ces deux pures tendresses du père et du
frère réunis dans un même coeur, de celle dont il fut le
guide et l'appui durant les longues années que Dieu
daigna accordera cette fraternelle union.
Enfin, l'heure de ta retraite sonna, l'heure d'un repos
bien gagné par plus de quarante années de travail,
mais qui, diminuant de moitié un modeste revenu, com-
mandait un changement dans les conditions matérielles
de l'existence.
Passer ses derniers jours à la campagne avait tou-
jours été le désir de notre poêle philosophe. A la porte de
Paris, dans ce frais Auteuil, séjour aimé des poètes du
grand siècle, un honorable asile portant cette noble de-
vise : Le repos dans la dignité, s^ouvrit pour lui et sa
fraternelle compagne. Là, dans le délicieux parc de
Sainte-Pêrine, sous les ombrages, si beaux alors, du
Bois de Boulogne, il jouissait de sa tardive liberté; il
revoyait ses travaux, il était heureux enfin. Hélas! le
bonheur fut court. Malgré son apparence de santé, une
maladie de coeur, dont te germe datait de loin sans
doute, se manifesta che$ lui et fit de rapides progrès.
NOTICE. Il
C'était en 1867, à l'époque de la dernière exposition
universelle de Paris. Ferment désiraardemmentlavisiter,
et, quoiqu'il fût déjà très-affaibli, le médecin consentit à
un essai. Le bonheur qu'il éprouva à ta vue de cette ma-
gnifique manifestation de ta prospérité et de ta grandeur
de la France unies à cette concorde des peuples qu'il
avait tant rêvée, sembla suspendre le mal, et il put faire
plusieurs longues visites à l'exposition ; mais bientôt te
terrible mal reprit son cours.
Le pauvre malade avait toujours été d'une admirable
patience. Pendant la dernière période de sa maladie,
sous l'étreinte de cruelles souffrances, il conserva, avec
la plénitude de son intelligence, son inaltérable dou-
ceur, souriant à ceux qui l'entouraient, les remerciant
de leurs soins, plus occupé d'eux que de lui-même, se
préoccupant surtout de l'avenir de son pays, sur lequel
de tristes symptômes commençaient à planer.
Ses méditations l'avaient depuis longtemps familia-
risé avec la pensée de sa fin. Ce fut avec une simplicité
sereine qu'il accueillit l'offre des derniers secours reli-
gieux, et il les reçut plein de confiance en la bonté de
Dieu.
« C'était une âme droite », dit de lui le jeune et ex-
cellent prêtre auquel il avait confié sa vie,
« // a été affable même envers ta mort », ajoutait te
bon aumônier de Sainte-Pêvine. Une grande droiture et
12 NOTICE.
une rare bonté étaient, en effet, tes caractères distinc-
tifs de l'âme que Dieu rappelait à lui.
Alexandre Ferment mourut le 4 août 1869 '.
Disons maintenant ce qui a décidé la publication
d'une partie de ces poésies, si soigneusement dérobées
par l'auteur à la connaissance de tous.
Peu de temps avant sa mort, désignant à sa soeur le
meuble qui renfermait ses papiers, il lui dit : « Tous
mes papiers sont là. Il y a parmi ces pièces des choses
bien faibles, oh! bien faibles; mais je crois qu'il y en a
quelques-unes de bonnes, si quelqu'un voulait.*..? » Et
sa soeur lui promit que son désir serait accompli.
Peu après, un vieil ami qu'il avait désiré entretenir,
M. Vaîsse, alors directeur de l'Institution des Sourds-
Muets, lui ayant demandé ce qu'il attendait de lui,
Ferment répondit : « Ce serait d'aider ma soeur à classer
quelques papiers, » mais sans s'expliquer sur leur
nature.
Cène fut qu'après la disparition du poète que sa
soeur communiqua à M. Vaîsse et à quelques autres
1. C'est pour la soeur d'Alexandre Ferment un devoir de
reconnaissance de dire ici les soins affectueux dont son frère
fut l'objet, tant de la part de M. Chaillatix, directeur de l'Insti- *
tution Sainte-Périne, que de celle de M. le docteur Raynaud,
alors médecin en exercice de l'établissement, et du jeune
interne M. Le Piez, ainsi que la sympathie qui fut mani-
festée par tous dans ces tristes circonstances.
NOTICE. !}
amis, plusieurs de ces pièces, et ce ne fut pas sans une
profonde émotion qu'elle révéla cette âme qu'elle seule
connaissait.
L'impression que ces poésies produisirent sur leurs
premiers lecteurs, était un encouragement à leur publi-
cation; mais les affreux désastres qui accablèrent bientôt
notre pays ne permirent plus d'autres pensées que celles
des combats ou de la prière, et le précieux héritage
resta caché, confié à la garde de l'amitié de M. Vaisse.
Les temps sont redevenus plus calmes, et les années,
qui s'accumulent sur sa tête, disent à la soeur du poète
inconnu de se hâter, si elle veut voir accompli, le der-
nier désir du cher défunt. Soutenue et aidée par l'affec-
tueux et dévoué concours de son premier confident, elle
livre donc au public une partie des oeuvres de son frère.
Il ne lui appartient pas de porter un jugement sur
leur mérite; mais il lui semble qu'après avoir lu ce
qu'Alexandre avait nommé ses Ébauches, on dira ce
qu'elle a si souvent pensé en l'écoutant : « Et lui aussi,
il fut poète. »
EPIGRAPHE
Comme au bord du chemin une eau qui s'évapore,
Comme un miroir brisé sous le pied qui l'ignore,
Réfléchissant les deux, le nuage, la fleur,
Je rêvais, inconnu, sur la route suivie...
Les événements de ma vie
Se sont tous passés dans mon coeur!
MES ÉBAUCHES
A LA FRANGE
(I8I5)
A toi qui m'as vu naître, à toi, terre chérie,
A toi mes premiers chants, ô ma triste patrie !
Pontife du malheur, le poëte pieux,
Dans leur saint deuil, surtout, commence par ses dieux.
A tes autels croulants, au sang des sacrifices,
A ton temple ébranlé, j'apporte mes prémices....
Ils ne sont plus ces jours où, le sceptre à la main,
Tu t'avançais, aux chants du Belge et du Romain,
Où ton char, couronné de dépouilles opimes,
Avait peine à passer sous leurs arches sublimes,
îS -A la France.
Où les peuples en choeur escortaient ton essor!
Hier, sur leur pavois tu t'élevais encor, •
Et morte, maintenant, sous des crêpes funèbres,
Tu pleures sur ta gloire et tes guerriers célèbres!
A l'aspect de ce fer qu'on arrache à ta main,
De ton bras désarmé tu comprimes ton sein ;
Immobile, l'oeil fixe et la tête inclinée,
Tu cesses de lutter contre ta destinée.
Virigt-deux ans tu luttas! Par d'immenses exploits,
Vingt-deux ans, répondant aux insultes des rois,
Quand leur ligue sur toi déchaînait les tempêtes,
Tu forças le nuage à crever sur leurs têtes !
En vain, de sa baguette et de son philtre d'or
L'Anglais ressuscitait l'hydre sifflant encor;
En vain, par leurs tyrans égarés dans leur haine,
Ces peuples, contre toi combattant sous leur chaîne,
Accouraient étouffer dans ton sein généreux
La sainte liberté qui s'y levait pour eux.
La déesse, au défi de leur ligue punie,
De la conquête ardente invoquant le génie,
Abandonnait son char, par de sanglants chemins,
Au formidable esprit qui lui liait les mains ;
A la France. l9
Broyait, précipitait dans les mêmes entraves,
Courbait au même joug rois et peuples esclaves,
Et, terrible vengeur des droits des nations,
Dispersant coup sur coup les coalitions,
Voyait, à son signal, ton aigle solitaire
Repousser leurs vautours aux confins de la terre...
Ainsi, bravant dix fois l'universel effort,
Tu sembtaîs maîtriser les hommes et le sort.
Qui ne l'aurait pensé? Désormais invincible,
Il n'était plus pour toi de but inaccessible.
De ton apostolat gardant le souvenir,
A ta mission sainte on t'eût vu revenir,
Dieu même protégeait ton oeuvre délaissée,
0 mon pays... Mais non, la fortune offensée,
De tout char de triomphe insulteur envieux,
Déchaîne contre toi l'inclémence des deux ;
Sous le typhon glacé dont le pôle frissonne,
Fait tournoyer ton aigle, arrache ta couronne;
Des limites du monde, où brillaient tes drapeaux,
Par des chemins couverts de leurs sanglants lambeaux,
Ramène des vautours la formidable nue,
De ton or, de ton sang paye leur bienvenue,
20 A la France.
Leur jette sans compter, armes, villes, remparts,
Renverse devant eux tes nobles étendards...
Et ton sort s'accomplit, et ces peuples esclaves,
Agresseurs autrefois, punis par tes entraves,
Du joug qu'ils t'apportaient recouverts et blessés,
Te font payer enfin tes triomphes forcés.
Sur ton saint horizon l'ombre étendant ses voiles,
Laisse ta mer sans phare et ton ciel sans étoiles.
Ne cherche plus ce port où ton rêve enchanté
Guidait le monde au cri d* Amour et liberté!
A cet appel d'amour répond leur cri de haine,
Et leur voix te condamne à partager leur chaîne.
Eh bien ! ô mon pays, lève ton noble front ;
Maintiens-le calme et digne au-dessus de l'affront.
Tu laboures le champ des rédempteurs du monde,
Que le sang des martyrs fertilise et féconde;
Tu marches vers ce but, saint et cher aux grands coeurs,
Où ne mena jamais qu'un sentier de douleurs.
Apôtre glorieux, transfiguré naguère,
Descends de ton Thabor, monte sur ton calvaire.
Au monde longtemps sourd un sublime EPHPHETA
A la France.
Résonna plus puissant du haut du Golgotha.
Quand tout est consommé, va, que ta foi divine,
Soulève noblement ta couronne d'épine ;
Répète ton symbole, et, sanglant, insulté,
Redis au genre humain : Amour et liberté!
C'est sa loi! Trop longtemps, plaintives hécatombes,
Les générations ont laissé sur leurs tombes
Ce long gémissement, triste écho de la mort,
Vibrant des cris du faible opprimé par le fort.
Il est un astre aux cieux, que nul ne peut éteindre;
Un point à l'horizon, que l'homme doit atteindre,
Où Dieu même le guide, où le monde emporté
Forme un tout fraternel sous sa paternité !
Ivre plus que jamais d'une sanglante orgie,
La force sous ses pieds tient la terre rougie.
La fourbe, à son congrès, pour sauver l'univers,
Dit apporter le droit, et rapporte des fers.
Tout se courbe et se tait. Par un royal concile,
De nouveau partagés au nom de l'Évangile,
Du joug d'un conquérant, les peuples soulevés
Passent au joug félon des rois qu'ils ont sauvés ;
Nous voyons l'Italie à l'Autriche attelée,
22 A ta France.
L'héroïque Pologne à trois écartelée,
Et des troupeaux humains aux pieds des rois plies;
Les devoirs sommeillant sous les droits oubliés :
Source d'un avenir de sang, de lutte et d'ombre !,..
N'importe, crois ! le jour surgit de la nuit sombre ;
L'homme naît par la mort a l'immortalité ;
Le vieux monde finit comme il a débuté.
Debout, sous son linceul, du monde près d'éclore
Aux peuples, derechef, ose annoncer l'aurore,
Ressurgir à leur tête, et vers ton but fécond
Marcher, les pieds meurtris, mais ton étoile au front,
SOUVENIR D'ENFANCE
A six ans, je rêvais; à l'âge de dix ans,
J'alignais quelques vers, j'écrivais des romans,
A ma mère, plus tard, à ses amis intimes,
Pour lettres, j'envoyais quatre feuillets de rimes
Griffonnés ! que Dieu seul a su ce que c'était,
Par grand bonheur!.,, En vain, chacun me répétait
Que, nettes et sans art, quatre lignes de prose
Vaudraient mieuxquemesvers...s'ilsvalaientquelquechose.
Profondément blessé de ces avis prudents,
Je m'écriais alors, en langage du temps,
Que je voulais mourir si jamais, sur le Cynthe,
Je poursuivais encor l'assassin d'Hyacinthe!...
24 Souvenir d'enfance,
Déjà, me possédaient, par-dessus tout travers,
La rage de la rime et le démon des vers.
En vain pleuvaient sur moi sentence sur sentence,
Retenue et pensum, table de pénitence,
Arrêts pendant les jeux ; pour tout repas, pain sec,
Et ce que je chipais, ou, sinon, rien avec.
Mon Pégase sautait les murs de mon lycée ;
Les vers de tous mes maux étaient la panacée;
Et du même besoin, depuis lors, consumé,
Tout ce que j'ai senti, vite je l'ai rimé.
LE RETOUR DU NAUFRAGÉ
(i*7)
Les vents ont poussé sur ma tête
Et la foudre et les flots amers,
Et, revomi par la tempêté,
Je flotte au vaste sein des mers.
Cruel tableau ! flots sans rivage !
Bruit, mouvement, chaos confus !
0 compagnon de mon voyage,
Près de moi je ne te vois plus!
Tu dors sous la vague cruelle ;
Seul, je surnage au gré des deux,
Sur les débris de la nacelle
Que nous devions guider tous deux,
3
26 Le Retour du Naufragé,
Débris sacrés, frêle demeure
De la pauvre veuve qui pleure
Et dont le sein nous a portés,
Qui te demande, qui t'appelle,
En pressant contre sa mamelle
Les enfants qui lui sont restés.,.
Et moi, poussé par l'onde amère,
Je dis aux flots de mon chemin :
« Prenez pitié de notre mère,
Dont l'enfant dort dans votre sein !
Prenez pitié de sa famille,
De son fils, de sa jeune fille
Aux yeux innocents et rêveurs,
Ange qui, tombé de sa sphère,
S'étonne et n'aperçoit la terre
Qu'à travers un voile de pleurs!.. »
Je dis, et le flot que j'implore
Passe en murmurant, ou distrait ;
Un autre vient, il passe encore ;
Un autre suit et disparaît.
Tous passent, tous, et dans la brume,
Chacun, me laissant loin des bords,
Me jette en passant son écume,
le Retour du Naufragé.
Baigne ma lèvre d'amertume
Et court en jouant sur les morts!, .
Que faire? contre les désastres
Quel dieu me prêtera secours ?
J'invoque les vents et les astres :
Les vents et les astres sont sourds,.,
Eh bien ! courbons-nous sur nos rames,
Et seul, creusant un long sillon,
Résigné sous le choc des lames,
Cinglons vers l'obscur horizon,
L'espace fuit sous ma nacelle.
Le vieillard dont chaque coup d'aile
Nous entraîne et mène à la mort,
Avant ce port sourd à la sonde,
Peut-être m'ouvrira, sur l'onde,
Un premier et paisible port.,,,
D'ici là, comme un fruit acide,
Rejetons l'attente et l'espoir.
Dans l'ombre naviguant sans guide,
Ramons de l'aube jusqu'au soir.
Ramons la nuit, ramons encore ;
Oublions ce vaste élément
De cris, de larmes qu'on ignore,
le Retour du Naufrage,
De bruits, de chocs, de mouvement,
Froid théâtre de noirs orages,
Où les flots, les vents, les nuages
Hurlent, roulent, luttent entre eux ;
Large et grondante sépulture
Où se perd, comme un vain murmure,
Le dernier cri du malheureux....
Auprès de mon frêle navire
Un objet flotte à bruit plaintif,
Secret débris ! c'est une lyre
Qui nage autour de mon esquif.
Saisissons-la ; don de l'orage,
Aux vents disputons-ia du moins.
Sur elle, seul, sans témoins,
Disons la plainte du naufrage.
Prompt écho, bienfaisante voix,
Confidente sûre et discrète,
A mon émotion secrète
Elle répondra sous mes doigts.
Elle redira, sur sa gamme,
L'hymne, l'ïambe, la chanson;
le Retour du Naufragé,
D'un faible et sympathique son
Elle caressera mon âme ;
Ou bien, aux injures du sort
Répondant par un cri sublime,
Ses chants, dédaigneux de l'abîme,
Charmeront le chemin du port,...
Ainsi, dans un même naufrage,
Aux accords de son luth divin,
Amphion voguait au rivage
Sur son poétique dauphin,
Aux chants, enfants de son délire,
Ses doigts, étendus sur sa lyre,
Éveillaient de sacrés échos ;
Et sur le chemin de la nue,
Son âme aux accords suspendue
Oubliait la fureur des flots.
DÉSENCHANTEMENT
Je me disais : « La vie
Est le champ des plaisirs ;
De ses fleurs assouvie,
L'âme y vole, ravie,
De bonheurs en désirs. »
« De biens source féconde,
Jeunesse et liberté,
Amitié qui seconde,
Lui tracent, dans ce monde,
Son chemin enchanté. »
?2 Désenchantement.
« Au doux vent qui frissonne
Elle prend son essor,
Et chaque heure qui sonne
Renouvelle et moissonne
Son fertile trésor. »
Et des murs d'un lycée
Je m'élançais joyeux ;
Et ma jeune pensée,
D'une aile nuancée
S'élevait vers lescieux,
Et tout dans la nature
Me charmait à la fois,
Et, sous la porte obscure,
D'un ennui sans mesure
Je déposais le poids.
Poids des regrets humides
De l'aube de mes jours,
Aux heures si limpides
Désenchantement, î>
Si fraîches, si rapides
Que je rêvais toujours ;
Où de tant de tendresses
Ma mère m'entourait,
Où de douces liesses,
D'amour et de caresses
Tout mon coeur s'enivrait ;
Où je croyais entendre
Les anges me parler,
Voir leurs ailes s'étendre,
Et ce dais blanc et tendre
Chaque soir me voiler;
Où mes frêles alarmes
Souriaient sous les pleurs,
Comme l'aube aux doux charmes,
Rit à travers les larmes
Qu'elle suspend aux fleurs...
Mais l'aube de ma vie
Dès longtemps avait fui,
54 Désenchantement.
Et loin de moi ravie,
Avait été suivie
D'un mat'n plein d'ennui.
Adieu, veilles si douces.
Amour, soins délicats,
Bonté qui, sans secousses,
Sur un tapis de mousses
Guidiez mes premiers pas!
Délicieux ombrage,
Qui, du sein maternel,
Sur notre premier âge
Étend son frais feuillage
Béni de l'Éternel.
D'un bonheur éphémère
Alors je sus le prix,
Et bus la coupe amère
Que la main d'une mère
Éloigne de son fils.
Désenchantement. } $
Au souffle aigre du blâme,
Un poétique essaim,
Fleurs, prémices de l'âme,
Mystérieuse flamme,
Moururent dans mon sein.
Et les ailes froissées,
Foi, confiance, amour,
Diaphanes pensées,
Expansions blessées
S'éteignaient tour à tour..
Ainsi, dix ans de suite,
Mon âme se voila,
L'heure coula maudite,
Et j'en pressai la fuite
Pour les jours que voilà.,.
Aux temps de mon enfance
En espoir revenu,
J'y rattachais d'avance
Ma nouvelle existence.,.
Qu'en est-il advenu ?
$6 Désenchantement.
Fallacieux mirage !
Jour à jour, pas à pas,
Je faisais d'un autre âge
Le froid apprentissage,
Et ne m'en doutais pas.
Le monde, à sa manière,
Comprend et suit sa loi.
Sur l'antique bannière
Qu'il suit dans son ornière
Il lit : « Chacun pour soi.»
0 notre commun père,
Dieu, tout-puissant, très-haut!
Est-ce là sur la terre
Ta volonté première?
Est-ce ton dernier mot?
Le monde qui respire
Sous ton joug paternel,
Ne doit-il pas se dire :
« Soyons enfin l'empire
D'un bonheur fraternel ? »
Désenchantement. $7
N'est-ce pas un problème
D'espérance et d'amour,
Qu'à ton ordre suprême,
Sous peine d'anathème,
Il doit résoudre un jour?
LE BON VIEUX TEMPS
(i8a5)
Malgré tous les fleurons dont il fait vanité,
La sagesse dont il se loue,
Notre siècle, il faut qu'on l'avoue,
Par de rudes censeurs est souvent maltraité.
« Déjà mille progrès signalent son passage.
Pour le guider au bien sur son chemin nouveau,
Science et liberté sont, dit-on, son partage ;
Aux superstitions, feux follets d'un autre âge,
La raison substitue, oppose son flambeau,
— Très-bien ; mais voyons son ouvrage.
L'homme en est-il meilleur, et le monde plus beau? »
40 le bon Vieux Temps.
Hélas! nous devrions nous taire,
Dit le censeur peu satisfait,
Et les fils des Croisés font aux fils de Voltaire
Honte du monde qu'il a fait.
Son orgueil a brisé la divine boussole
Qui dirigeait nos bons aïeux,
Nul philosophe alors; Dieu seul faisait école ;
On n'écoulait que sa parole,
On ne marchait que sous ses yeux.
Soutien du faible, frein des puissants de la terre,
Sévère à qui s'y dérobait,
Sur Robert le Pieux, Louis le Débonnaire,
Son anathème saint, roulant comme un tonnerre,
Aux pieds de ses oints les courbait.
Roi des rois, il régnait, gouvernait en personne,
Justice indiscutable et souverain pouvoir ;
Donnait les nations; ôtait sceptre et couronne ;
Dictait les lois, les moeurs, le droit et le devoir.
lt s'irritait, et ses vengeances
Des plus purs calcinaient les os.
Il s'apaisait, ses indulgences
Aux pécheurs rendaient le repos.
Il faisait les miracles pies
le bon Vieux Temps. 41
Dont les légendes sont remplies,
Témoignait dans les ordalies,
Siégait et jugeait en champ clos...
Comment, sous cette main si présente et si forte,
Si constante à le rallier,
Comment, soutenu de la sorte,
L'homme aurait-il pu s'oublier?
Bon, pour nous, aveugles sans crainte!
Bon, pour nous, que leur foi, dans nos âmes éteinte,
Des chutes ne peut plus parer,
Et, pleins de vanités étranges,
Laisse s'embourber dans nos fanges,
Que la raison semble éclairer...
Sur Rome, à son déclin, quand le souverain juge,
Prêt à briser son arc, qui scellait le déluge.
Fit, comme un océan, mugir le pôle obscur,
Dirigea du torrent la croissante furie,
Et, du pied, pour linceul poussa la barbarie
Sur les restes d'un monde impur,
De ses pieux abris couvrant la terre entière,
Cette foi, pur flambeau, sauvant le monde encoiy
Au pied des saints remparts de paix et de prière
42 le bon Vieux Temps.
Dans les fougueux brisants versa son rayon d'or,
En pénétra l'horreur, et la vague païenne,
Tombée en mugissant, se releva chrétienne :
Et depuis, aux lueurs du sublime fanal,
Portant son labarum sur l'abîme du mal,
L'Église, unique et saint refuge,
Arche de ce nouveau déluge.
Domina le gouffre infernal;
Pour en précipiter l'écume et la sanie,
Sans fin, jeta son lest à la vague ternie,
Multiplia dans l'ombre, en attendant le jour,
Ses havres de salut, de prière et d'amour,
Et, calme, au désespoir qui l'appelait : MA mère,
Montra le ciel pour but de l'exil de la terre...
Et le monde, craintif et pliant sous sa main,
De ce suprême asile embrassa le chemin,
Demanda le plus sûr, et d'une âme zélée,
Fécondant, protégeant la terrestre vallée,
Arbora, pour s'ouvrir le radieux sentier,
La bêche du chartreux, le fer du chevalier.
Ainsi nos bons aieux, dans cet âge candide,
Aux désirs de Dieu seul conformaient leurs désirs.
le bon Vieux Temj)s. 43
A sa voix, l'Occident se change en Thébaïde ;
A sa voix, il s'élance au pays des visirs.
Dieu le veut ! Dieu le veut! dit l'Europe inspirée,
Et, nouvel océan, la croisade sacrée
A, sous le doigt de Dieu, roulé ses nobles flots ;
Le torrent transformé, des remparts de Solyme
Jusqu'aux bornes des temps jette un éclat sublime,
Êtincelant remous de saints et de héros;
Poëme magnifique, époque sans émule,
Du saint règne admirable et suprême formule,
Histoire aux merveilleux échos.
Notre blason en sort et la récapitule ;
L'admiration l'intitule :
GcstA Dei per Francos.
LES CROISADES
(1825)
Je sors de parcourir les naïves histoires
Dé ces fameux événements,
Sources de nobles chants, d'héréditaires gloires.
De sévères rapprochements.
J'en conviens, de ces jours de pieuse ignorance
Justement le censeur à notre indifférence
Oppose les vertus que la foi fit surgir.
Aux siècles les plus saints, si l'homme sur la terre
De sa fragilité n'était pas tributaire,
Notre âge aurait trop à rougir.
46 les Croisades.
Quels serments! quels transports! quelsconcoursunanimes!
Que de sacrifices sublimes
Au seul récit des maux que Sion a soufferts!
Quel magnifique élan au secours des victimes
Du pouvoir de maîtres pervers!
Question d'Orient, dont ils voyaient l'aurore,
Qui renaît de nos jours, que nous traitons encore,
Mais pour la résoudre à l'envers!
Non, de leurs beaux enthousiasmes
Nos froides générations
Ne connaissent plus les saints spasmes
Et les célestes visions ;
De leurs actes de foi le récit nous fait honte,
Mais... tout n'est pas parfait dans ce qu'on en raconte...
Satan ne perd jamais les droits
Qu'Eve lui donna sur le monde.
Si Dieu seul devant nous semble y marcher par fois,
Alors même, l'esprit immonde
A l'affût longe son chemin,
Et partout avec lui cherche à mettre la main.
Durant l'héroïque entreprise,
Il y parvint bien quelque peu...
.les Croisades, 47
En tout, nos bons aïeux, que leur guide électrise,
Marchant, non sans broncher, vers la terre promise,
Ressemblent au peuple de Dieu.
Comme, autrefois, aux Juifs, quand sur le Sina même
Dieu, parmi les éclairs, dictait sa loi suprême,
Satan trouva moyen de dire quelques mots,
Avec nos bons Croisés il eut chance pareille,
Et d'un second sous-titre agace notre oreille,
Sous Gesta Del per Francos.
Voyez :.des premiers bans le flot se précipite.
Trois immenses convois, vers le pieux séjour,
Cuirassés de foi vive, armés du saint amour,
Du ban des chevaliers sans attendre l'élite,
Sur les pas de Pierre l'Ermite,
De Gotschalk, d'Emicon, sont partis tour à tour...
Il n'est pas de succès qu'ils n'osent se promettre.
Dieu doit à leur ferveur livrer ses ennemis,
Tous les péchés leur sont remis...,
Et c'est bien le cas d'en commettre,
Pourtant... nos pèlerins dans cette occasion,
Abusent un peu fort de la permission....
Du Rhin aux champs de Bithynie
48 les Croisades.
Où la croix dirige leurs pas,
Qui cherche leur trace bénie,
Tremble et ne la reconnaît pas.
Jusque sur ces derniers rivages
Comble des épouvantements,
Elle est noire de leurs ravages,
Ou blanche de leurs ossements.
L'historien s'étonne, doute,
Prête l'oreille, et les échos
A l'avenir qui les écoute
Répètent le long de la route :
Gesta Diaboli per Francos!...
Heureusement, sur cette trace
Bouillon et ses preux vont passer.
Les voici... Les héros du Tasse
Resplendissent pour l'effacer,
Chaque pas sur leurs fronts ravive l'auréole,
A Nycée on les voit rapporter son symbole...
Antioche parait, berceau du nom chrétien.
* Pour rendre la fleur à sa tige,
Leur foi robuste attend, enfante le prodige..,
Mais, mais... le mal encore ici s'unit au bien.
les Croisades. 49
Ces pays au vrai Dieu ravis par le païen,
Ces pays, au vrai Dieu leur zèle veut les rendre,
Surtout, pour eux-mêmes les prendre,
A la croisade ayant souscrit,
Plus d'un, dans la pensée unique
De se tailler une tunique
Dans le manteau de Jésus-Christ.
Déjà, Baudouin, dans Édesse,
A fait sa coupe, et reste au loin,
Et beaucoup auraient grande presse
De faire comme Baudouin.
A chaque prise, entre eux l'ardente lutte s'ouvre,
Et nos Croisés, flamberge au vent,
A travers la croix qui les couvre
Sont prêts à se percer le flanc...
Ainsi nos bons aïeux furent parfois coupables,
Autant que nous peut-être, ou peu moins, sans mentir.
Mais serions-nous jamais capables
D'un aussi touchant repentir?
Non. Des pleurs de David, voyez, le camp résonne.
Quels remords! quelle foi dans ce Dieu qui pardonne,
Dans les miracles saints, gages de sa faveur!
^o les Croisades,
Pour sa cause, elle accroît leur première ferveur,
Ceint de nouveau leurs reins d'une ferme espérance,
Leur révèle la sainte lance
Qui perça le flanc du Sauveur!...
De la force de Dieu leur faiblesse animée
Du sultan de Mossoul chasse l'immense armée.
Puis, pour régner sur la divine tombe,
Derechef on se disputa;
On finit par brûler l'autel sur l'hécatombe,
Si bien qu'à nul rien ne resta.
Per Francos Diaboli Gesta!
C'était mal ! — Il est vrai, je sais ce qu'on peut dire :
L'homme n'est pas parfait, et notre siècle est pire...
Sans doute; cependant l'autre offre certains traits
Qui doivent, quoiqu'on en soupire,
Si les temps sont changés, modérer nos regrets.
Qu'entends-je? On est vainqueur! au cri : Ville conquise !
L'enfer a fait écho... Jérusalem est prise ;
Mais, avant, que d'écarts, de haltes, de faux pas!
Et devant les saints murs Satan n'abdique pas.
les Croisades. 51
Dans ces murs ravagés comme par une trombe,
Le Franc, pillant, pleurant sur la divine tombe,
De râles et de chants remplit les saints remparts.
Pendant huit jours, il tue enfants, femmes, vieillards;
L'autel ne sauve pas : dans le temple où l'on entre,
Les chevaux des Croisés ont du sang jusqu'au ventre!
On crie ; Agnus Dci ! — sang! mort ! — Exaudi nos!!!
Point de quartier! ! ! ! — Gesta Diaboliper Francos!...
Eh! bien, en terminant, force est de le redire :
Oui, de la foi ces temps ont signalé l'empire.
Notre siècle voltairien,
Sans tout scruter n'admettant rien,
De la foi se méfie, et, d'un pied qui trébuche,
En suivant la raison, tombe en plus d'une embûche.
Chacun gémit de ses faux pas.
Mais, si, trop aisément, hélas!
De ses chutes dressant et chargeant l'inventaire,
Les enfants des Croisés aux enfants de Voltaire
Prétendaient sérieusement
De ces temps opposer l'exemple.,., franchement,
Je leur conseille de se taire.
SUR LES
TOMBES D'UNE VIEILLE ABBAYE
Enfants des siècles où la foi,
Au champ sans bornes des croyances,
Laissait loin nos courtes sciences,
Répondait à tous les pourquoi,
A la fin d'un calme voyage,
Calmes, ils se sont étendus,
Et dès siècles suivants les troubles ni l'orage
Par eux ne furent entendus;
Et, sans les éveiller, le doute sur leur tombe
Ravina le terrain comme une vaste trombe.
LA LIBERTE
(,828)
Non, votre liberté, ce n'est pas la déesse
Qu'invoque de nos jours l'universelle voix.
C'est l'antique Moloch, de nom changeant sans cesse.
Sur les peuples proscrits, il dévore les rois.
Il punit les coeurs fiers brisant le joug des maîtres,
En riant, les attelle au char des conquérants,
Les refaçonne au joug et, par la main des traîtres,
Les rejette aux pieds des tyrans.
$6 la liberté.
Dieu, roi, peuple ou sénat, sous quelque nom qu'il règne,
Toujours devant sa face il courbe les humains,
Impose le silence et, content qu'on le craigne,
Transporte seulement son sceptre en d'autres mains.
Il dit au prêtre: «Enchaîne»; il dit :« Enchaîne »,auprince;
« Enchaî ne », à l'oligarque ;, « Enchaîne », au jacobin ;
« Enchaîne», au nom du ciel, au nom de la province...
De la tourbe..., du droit divin !.,.
C'est pour lui que, sans cesse offerts en sacrifices,
On vit à l'échafaud tant d'innocents marcher,
Qu'aux chants sacrés, couverts de sulfureux cilices,
D'innombrables martyrs montèrent au bûcher ;
Que, dans nos temps d'effroi, sur nos places hantées,
Tant de Solons, par lui détournés de leur but,
Vinrent devant son spectre, en longues charretées,
Jeter leur tête et leur salut.
Président éternel de la sanglante orgie,
Glaive, crosse, crochet, bâton d'or ou de plomb,
Ou casque, ou diadème, ou bonnet de Phrygie,
Tout est sceptre à sa main, tout couronne à son front.

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