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Michel Soudais / par C. Guenot

De
286 pages
P. Lethielleux (Paris). 1865. Soudais, Michel. 1 vol. (285 p.) ; in-16.
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RÉCITS (JŒ L'HISTOIRE DE L'ÉGLISE
MICHEL SOUDAIS
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1
MICHEL SOUDAIS
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PARIS
P. LETHIELLEUX, ÉDITEUR
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1805
Traduit ion rt reproduction réservées
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MICHEL SOUDAIS
1
Le récit qui va suivre est historique depuis la première
page jusqu'à la dernière, c'est-à-dire de la plus rigoureuse
exactitude. Cependant nous espérons que l'intérêt ne
manquera pas dans ces pages qui, pour être dégagées de
toute fiction, n'en seront pas moins dramatiques.
En effet, en retraçant une belle et noble vie de prêtre,
nous insisterons particulièrement sur les torturas qu'il
a subies, avec une multitude de captifs, sur les vaisseaux -
prisons deRochefort, durant le régime de la Terreur.
Nous ajouterons que nous avons recueilli tous les
détails de la bouche même de celui qui fut un acteur
héroïque dans la sombre tragédie où sucombèrent tant
d'innocentes victimes.
Nous avons connu quinze ans l'abbé Michel-François
fr MICHEL SOUDAIS
Soudais, curé de notre paroisse natale; nous avons reçu
de lui les plus grands biens de ce monde : le baptême et
les premiers enseignements de la religion.
Que de fois, assis près de lui, à son humble foyer, la.
main dans sa main, les yeux fixés sur son bon et pieux
visage, l'âme tout entière suspendue à ses lèvres, ne
l'avons-nous pas entendu redire les affreuses souffrances
endurées dans la rade témoin du lent supplice infligé
par les tyrans d'alors aux consciences refusant de se
déshonorer ! Son cœur se serrait toujours, les sanglots
brisaient sa voix, quand il parlait de ses compagnons de
chaîne, de ses frères dans le sacerdoce, dévorés par les
misères d'une horrible captivité. Il regardait comme un
miracle d'être sorti des vaisseaux-prisons, tant étaient
rigoureux et barbares les traitements qu'il y avait subis-
Ce sont ces entretiens que nous allons rapporter. Dans.
le modeste village auquel Michel Soudais consacra sa vie,
il existe encore toute une génération qui a entendu,
comme nous, les faits que nous rappellerons, et qui peut
les attester. De plus, nous avons sous les yeux, en écri-
vant, les notes laissées ou dictées par le saint vieillard.
Ainsi rien ne manque à nos informations, et tout en
payant à une mémoire vénérée un juste hommage de
respect, d'affection et de reconnaissance, nous écrirons
un épisode authentique de l'histoire de l'Église de France.
1
A BEUGNON
A quelques kilomètres de la forêt d'Othe, dans une riante
vallée entourée de coteaux couverts de vignobles, ap-
paraît le village de Champlost ; des bouquets de peupliers,
de verts pâturages entremêlés de champs cultivés, don-
nent à ses abords l'aspect charmant qu'ont la plupart des
campagnes de cette partie du département de l'Yonne.
Or, par une belle journée de mai de l'année 1753, il y
avait fête dans la maison du jardinier Soudais, laquelle
venait de s'enrichir d'un troisième berceau. Deux filles
déjà, Marie et Béate, grandissaient au foyer de l'humble
paysan, qui salua avec transports l'avènement du
nouveau-né, un fils, dans lequel il espérait voir revivre
son nom honnête et estimé.
Le père et la mère de l'enfant, animés d'une piété
héréditaire dans leur famille, voulurent qu'on lui ouvrit
8 MICHEL SOUDAIS
immédiatement les portes de l'Église et qu'on l'inscrivit
sur la liste immortelle des adoptés du Christ. Le fils du
jardinier, présenté aux fonts baptismaux, reçut les pré-
noms de Michel-François.
Un peu plus tard, il naquit à Michel deux frères,
Georges et André.
Dès que Michel Soudais et Georges surent lire et écrire,
ils prirent part, du consentement de leurs parents, aux
saintes cérémonies de l'Église et devinrent enfants de
chœur. Revêtus de la tunique de lin, ils servaient à
l'autel, comme les lévites antiques, et donnaient l'exemple
du respect et de la dévotion envers le Dieu présent dans
le temple.
Un jour, le vicaire de Champlost se présenta chez le
jardinier ; il trouva toute la famille réunie autour d'une
table frugale. Les têtes blondes des enfants se redressèrent,
et tous les convives se levèrent pour rendre honneur au
prêtre, à qui le maître de la maison avança le vieux
fauteuil de bois, siège vénérable et respecté dans lequel
il prenait place au retour de ses travaux.
Après quelques paroles échangées pendant que la famille
terminait rapidement son repas quelque peu troublé par
le visiteur, celui-ci annonça enfin le motif qui l'amenait.
« Soudais, dit-il au jardinier, vous avez deux jeunes
garçons intelligents dont je suis très-content.
- Vous êtes bien aimable, monsieur l'abbé, répondit
le villageois non sans embarras ; mais les éloges surpassent
les mérites.
ABEUGNON 9
Non, en vérité. Que pensez-vous faire de Michel et
de Georges?
Ils travailleront comme leur père et gagneront leur
vie à la sueur de leur front.
Le labeur quotidien, mon ami, est la loi imposée à
tous les hommes ; n'importe dans quelle. condition, il faut
s'y soumettre si l'on veut plaire à Dieu ; mais il est diffé-
rentes carrières.
Je le sais, monsieur l'abbé; pourtant je ne rêve pas
pour mes fils d'autre situation que la mienne ; qu'ils
soient bons et vertueux, c'est là l'essentiel.
J'eu conviens ; cependant le Ciel, qui nous marque
à chacun notre voie, a peut-être des vues sur quelqu'un
de vos enfants.
Où voulez-vous en venir ? interrogea le jardinier
étonné de ce début.
A ceci : Michel et Georges montrent d'excellentes
dispositions, et je crois qu'il estde mon devoir de cultiver
leur esprit.
Quoi! vous penseriez.
Oui, mon ami, interrompit le vicaire, je m'occu-
perai d'eux volontiers; et, si vous y consentez, je leur
donnerai les premières leçons de latin. )
Le père Soudais devint pensif, et il répliqua après une
pause :
« Quoique je possède quelque bien, monsieur l'abbé,
je ne puis pas dire que je suis riche, il s'en faut ; d'ail-
leurs j'ai cinq enfants.
10 MICHEL SOUDAIS
- Ne vous inquiétez pas ; si nous jugeons que vos fils
soient capables de mener à bonne fin leurs études, et que
Dieu les appelle au sacerdoce, ils auront peu de temps à
passer aupetit-séminaire, deux ou trois années seulement. »
Le jardinier, se tournant vers sa compagne attentive à
ce dialogue, lui dit :
« Femme, qu'en penses-tu ?
- Mon opinion est que nous n'aurous pas à nous
repentir de suivre les avis de monsieur le vicaire.
Monsieur l'abbé, reprit Soudais, qu'il soit donc fait
comme vous le désirez. Recevez nos remerciements pour
tout le bien que vous souhaitez nous faire. »
Michel et Georges, debout, immobiles, assistaient avec
une vive préoccupation à cet entretien dans lequel
s'agitaient leurs destinées. Interrogés à leur tour par le
prêtre, ils déclarèrent accéder de grand cœur à ses
propositions et promirent de faire tous leurs efforts pour
le contenter.
Mais il y avait là un autre enfant, Marie, de trois ans
plus âgée que Michel, qui ne perdait pas un mot de cette
scène. Quand tout fut réglé, elle s'approcha timidement
du bon vicaire de Champlost, et balbutia :
Refuseriez-vous donc, monsieur l'abbé, si mes
parents le permettaient, de me donner vos leçons ainsi
qu'à mes frères ? »
Le prêtre se mit à rire.
« Est-ce que tu voudrais apprendre le latin aussi?
demanda-t-il.
A BEUGNON , II
Pourquoi non?
Au fait, ajouta le vicaire, tu ne peux qu'y gagner,
et tes frères ne perdront rien à l'émulation que ta
présencemettra parmi eux. Il
Le jardinier ne s'opposa pas à cette combinaison, et,
-dès le lendemain, les trois enfants se rendirent chez le
aligne prêtre pour commencer leurs études.
Ils allaient entrer dans la classe de cinquième, quand
.le vicaire de Champlost fut nommé curé de Bellechaume,
un village voisin. Ne voulant pas abandonner l'œuvre si
bien inaugurée, car il était content de ses élèves, il offrit
d'emmener avec lui les deux fils de Soudais.
Georges, en effet, le suivit ; mais Michel, atteint d'une
affection de la vue, fut obligé, à son grand regret,
d'interrompre ses études, qu'il ne put reprendre qu'au
bout de deux ans.
Il allait entrer en troisième et son frère en seconde,
quand ce dernier, ne se sentant point d'attrait pour le
sacerdoce, demanda et obtint de rentrer dans sa famille,
où il embrassa la profession de son père.
Le curé de Bellechaume, craignant peut-être que
Michel demeuré seul ne se décourageât, conseilla au
jardinier de le faire placer au petit-séminaire de Sens. Le
père Soudais déféra à ce sage avis, et l'adolescent partit
pour la ville archiépiscopale.
Michel n'eut pas de brillants succès dans ses cours ;
toutefois il tenait le milieu et donnait l'exemple d'un
travail assidu et d'une grande piété. Il se distingua
12. MICHEL SOUDAIS
davantage en Théologie, et conquit l'amitié de ses condis-
ciples et l'estime de ses maîtres.
Ordonné prêtre à l'âge de vingt-quatre ans, en 1777, ,il
fut d'abord nommé comme vicaire à Auxon, gros bourg
appartenant maintenant au département de l'Aube et
au diocèse de Troyes, et il eut à desservir la petite
paroisse de Villeneuve-au-Chemin.
Le ministère était pénible à Auxon, qui comptait plus
de vingt hameaux, la plupart très-éloignés du bourg.
L'abbé Soudais déploya un grand zèle dans ce premier
poste, surtout pour l'administration des malades qu'il
visitait fréquemment.
Il prêchait souvent et écrivait toujours ses instruc-
tions. Cependant un jour, pris au dépourvu, il impro-
visa ; son succès fut tel, qu'il résolut, à l'avenir, de
suivre le conseil de Fénélon, de se préparer par la médi-
tation et de laisser ensuite parler son cœur ; cette règle,
à laquelle il s'attacha invariablement depuis, justifia ses
espérances.
Au bout de huit ans, en 1785, il quitta Auxon pour
aller remplir les fonctions de vicaire à Cbamplost, sa
paroisse natale, qui avait alors pour curé l'abbé Pierre,
vénérable vieillard de quatre-vingt-douze ans. Il. est
facile de le comprendre, le jeune prêtre avait tout à faire
et une lourde responsabilité pesait sur lui ; mais il était
capable de la soutenir. Là, comme à Auxon, il déploya
un dévouement vraiment sacerdotal;
A cette époque, résidait dans la paroisse une noble
A BEBGNON 13
famille, celle du comte de Champlost, dont le chef avait
été chambellan de Louis XVI. La première fois que le
généreux gentilhomme vit l'abbé Soudais, il lui dit :
« Miisieuf le vicaire, nous ferons ensemble une
cmventitn, si vous le voulez bien.
- Je suis à votre service, monsieur le comte.
- Tous connaissez mieux que moi les malheureux du
village, et je désire qu'aucun d'eux ne reste dans la
détresse.
Vous pouvez beaucoup en tout ceci.
Mon devoir, je le sais, est de venir en aide aux
nécessiteux ; mais pour cela j'ai besoin de vous.
- Que dois-je faire 1)
- Vous distribuerez mes aumônes.
- J'y consens volontiers.
- Ce n'est pas tout.
- Je serai trop heureux de vous être constamment
agréable, monsieur le comte.
Ces secours, vous les remettrez en votre nom, et
vous ne parlerez pas de moi. »
L'abbé Soudais, touché d'une modestie si chrétienne,
essaya de décliner cette recommandation ; mais le gen-
tilhomme insista.
«̃ N'est-il pas écrit dans l'Évangile, dit-il en souriant,
que notre main gauche doit ignorer le bien que fait notre
main droite ? »
Il y avait près du comte une noble et vertueuse fem-
me, madame de Gbamplost, que nous avons connue au
44 MICHEL SOUDAIS
soir de sa vie, et dont la ville d'Auxerre, où elle vécut de
longues années, a pu admirer, comme nous, l'inépuisable
charité; elle se joignit à son mari pour vaincre la répu-
gnance du vicaire, qui finit par céder. Il avait conçu un
plan qui, tout en réalisant les vœux de la pieuse famille,
sauvegardait sa propre délicatesse.
Avec les ressources mises largement à sa disposition,
il ne laissait aucune misère sans apaisement et sans
consolation. Mais, quand on lui adressait des remercie-
ments, il répondait toujours :
« C'est de la part de monsieur le curé. »
Par ce procédé plein de tact, il environnait des béné-
dictions publiques le vieillard, dont il était le coadjuteur.
Le comte et la comtesse de Champlost, appréciant com-
me il le méritait l'abbé Soudais, lui répétaient souvent
que son couvert était chaque jour mis à leur table ; mais
il n'usait que rarement de ce privilège, et seulement
lorsqu'il s'agissait de l'intérêt de son ministère ou de
celui des malheureux.
Dans les relations qu'il avait avec le château, il enten-
dait le comte lui répéter souvent :
« Monsieur l'abbé, si les pauvres souffrent, vous en
répondrez devant Dieu, car ma bourse vous est
ouverte. »
Le curé de Champlost étant mort à l'âge de quatre-
vingt-dix sept ans, on offrit à son vicaire de le rempla-
ter.
« Non, répondit-il, je ne puis accepter. -
ABEUGNON 15
D'où vient ce refus, lui demanda-t-on.
Je suis né dans cette paroisse.
Eh bien ?
C'est une raison pour moi de ne point m'y fixer, car
nul n'est prophète dans son pays. «
Ce n'était pas la première fois que le saint prêtre
éludait de pareilles offres ; il savait les écarter par des
réponses adroites.
On était en 1791. L'autorité ecclésiastique connaissant
le zèle de l'abbé Soudais, et désirant enfin le tirer d'un
poste tout à fait subalterne, le manda à Sens. Il s'y
rendit, et l'un des représentants de l'archevêque voulut
-savoir pourquoi il répugnait à être curé.
« Monsieur le vicaire-général, répliqua le vertueux
prêtre d'un ton grave, la Révolution vient de commen-
cer ; elle s'annonce sous un aspect redoutable, et il est à
craindre que nous ne soyons bientôt aux prises avec une
persécution générale.
C'est vrai ; mais tremblez-vous donc devant ces
-sombres perspectives ?
Non, grâces à Dieu.
Pour quel motif alors repoussez-vous une situation
que d'autres ambitionnent ?
Le voici: une fois curé,' je serai lié à la population
qui me sera confiée, tandis que je désirerais demeurer
libre de ma personne.
Ces raisons, reprit le vicaire-général, sont précisé-
ment celles qui nous déterminent à vous placer dans un
16 MICHEL SOUDAIS
rang plus élevé. En ces jours malheureux, l'Église a
besoin d'hommes courageux, et nous savons l'énergie de
votre caractère.
- Vous me jugez avec beaucoup trop d'indulgence.
- Tel n'est pas notre avis, et nous avons disposé de
vous.
Où voulez-vous m'envoyer, monsieur le vicaire-
général? s'enquit l'abbé Soudais tout ému.
Il y a, proche de Champlost, une petite paroisse
vacante.
- Beugnon, sans doute?
- Précisément. M. Binet, qui la desservait, vient de
mourir, et vous le remplacerez.
J'obéirai, déclara l'excellent prêtre en s'incli-
nant.
Cependant, ajouta le vicaire-général, je dois vous
avertir que vous .rencontrerez quelque opposition.
De quel côté ?
De la part des habitants.
Me connaissent-ils donc?
- Non ;mais ils auraient souhaité de garder le vicaire de
leur ancien curé, et nous n'avons pas jugé à propos de
faire droit à leur réclamation. »
L'abbé Soudais ayant reçu ses pouvoirs et l'acte de sa
nomination, retourna à Cbamplost.
Le 14 juillet 1791, par une magnifique journée d'été, il
se rendit à Saint-Florentin, où il trouva le doyen de can-
ton, chargé de l'installer dans son nouveau poste.
A BEDGNOM 17
Les deux prêtres se mirent en route pour Beugnon,
situé à six kilomètres de la ville ; ils traversèrent la vaste
prairie qu'arrose l'Armance, et qui se déroule comme un
immense tapis de verdure sur un espace de cinq lieues.
Des bouquets de saules et de peupliers parsemaient les
pâturages, dans lesquels apparaissaient ça et là de nom-
breux troupeaux.
L'abbé Soudais, qui. ne pouvait se défendre d'une
certaine émotion, ne songeait guère, tout en cheminant,
à admirer le paysage luxuriant qui s'offrait à sa vue ; il
entretenait le doyen des difficultés qu'ils allaient rencon-
trer et s'effrayait d'entrer dans sa paroisse sous ces péni-
bles auspices.
Son supérieur s'efforçait, mais en vain, de le
rassurer.
Les deux prêtres arrivèrent enfin au village, dont les
maisons disséminées, entourées de haies et de champs,
présentaient un aspect singulier. Ils rencontrèrent peu de
monde da ,s les rues, et allèrent droit à l'église, située à
l'extrémité, et en face de laquelle s'élevait le presbytère.
Comme aujourd'hui encore, le cimetière, où les morts
dormaient pour ainsi dire sous l'aile de Dieu, entourait
le temple, avec ses croix de bois.
La porte de la maison curiale ouvrait sur le champ
funèbre, devant la tombe récente de M. Binet, le pasteur
à qui l'abbé Soudais succédait. Les deux visiteurs s'age-
nouillèrent un instant sur la pierre tumulaire, et prièrent
pour le repos de l'âme de celui qui n'était plus. Ensuite,
1
18 MICHEL SOUDAIS
s'étant relevés, ils frappèrent à la porte du presbytère,
Mais bien qu'avis eût été donné au conseil de fabrique de
l'arrivée du nouveau curé, il ne se trouva là personne
pour l'introduire ; l'église était également fermée.
« Que faire ? dit M. Soudais.
Allons à Soumaintrain, dont nous ne sommes qu'à
peu de distance, répondit le doyen ; nous reviendrons ce
soir. Il
Les deux prêtres se dirigèrent donc vers le village
voisin, éloigné seulement d'un kilomètre, et ils dînèrent
chez leur confrère.
A une heure assez avancée de l'après-midi, ils reparu-
rent à Beugnon. Leur manœuvre avait donné le change
aux adversaires, et le presbytère était libre ; mais ceux
qui l'avaient barricadé le matin avaient emporté les clefs
de l'église. Les habitants, qui étaient tous du complot, les
firent courir de maison en maison, sans vouloir nommer
le dépositaire du larcin.
Étant arrivés chez un membre du conseil de fabrique,
en même temps chantre, ils lui demandèrent des rensei-
gnements. Cet homme honnête et intelligent ne jugea pas
à propos de se prêter davavantage à ce jeu, il avait les
clés et il les donna.
« Néanmoins, fit-il, je regrette vivement de voir par-
tir M. le vicaire.
Vous lui étiez bien attaché? dit doucement le
doyen.
Assurément, il chantait si bien!
A BEUGNON 1&
Je crois que, sous ce rapport, vous ne perdrez pas
au change.
Vraiment!
M. Soudais a une très-belle voix.
J'en suis ravi.
De plus, je puis ajouter qu'il a été deux ans pro-
fesseur de chant au grand séminaire.
S'il en est ainsi, repril le villageois, notre nouveau
pasteur consentirait-il à faire une expérience ?
- Laquelle, mon ami? s'enquit l'abbé Soudais.
Ce serait de chanter immédiatement un morceau
que je lui indiquerai.
J'accepte le défi, répliqua le jeune prêtre en sou-
riant. »
Le brave homme ouvrit aussitôt un livre d'offices noté,
et désigna le morceau qu'il tenait à faire essayer. L'é-
preuve réussit complètement. Le bon chantre fut si con-
tent, qu'il s'écria :
« Dès ce moment, monsieur le curé, je suis votre
dévoué paroissien. »
Le doyen et son compagnon pénétrèrent dans l'église,
et le procès-verbal d'installation fut dressé.
Le dimanche suivant, l'abbé Soudais monta en chaire,
prononça l'oraison funèbre de son prédécesseur, promit
de marcher sur ses traces, et assura ses ouailles qu'elles
trouveraient en lui un ami et un père dévoué à tous
leurs intérêts.
Quand on eut vu et entendu le nouveau pasteur, on
20. MICHEL SOUDAIS
se consola, dans la paroisse, de n'avoir pas réussi à
conserver le vicaire. Le zèle, la bonté de M. Soudais, lui
gagnèrent promptement tous les cœurs. Les habitants de
Beugnon avaient une foi vive et de la piété ; le bon
sens dont ils étaient doués leur fit comprendre que la
Providence avait été bienveillante pour eux, et qu'elle
leur avait donné un trésor précieux dans le successeur
de M. Binet.
La vie ne manquait pas au presbytère. M. Soudais, qui
avait perdu son père, fit venir sa mère, une vertueuse
femme, douce et ferme, qui professait un tel respect pour
le sacerdoce, qu'elle ne se permettait jamais de tutoyer
son fils. Elle vint s'installer dans la maison curiale avec
sa fille Marie qui, renonçant au mariage, devait demeu-
rer près de son frère jusqu'à la plus extrême vieillesse ;
la mort seule put trancher les liens qui l'unissaient à
Michel.
Les temps devenaient de plus en plus difficiles pour le
clergé de France; les mesures oppressives des cons-
ciences se succédaient avec une effrayante rapidité. Les
plus humbles villages n'échappaient point à l'agitation
qui remuait la nation jusque dans ses profondeurs.
Un club s'était établi à Ncuvy-Sautour, gros Bourg
voisin de Beugnon, et les membres qui le composaient
cherchaient à faire de la propagande parmi les paysans
des environs. Quelques mauvaises têtes de la paroisse de
M. Soudais, obéissant à des instincts déplorables, s'affi-
lièrent à cette société où toutes les passions de l'époque
ABEUGNON 21
2.
rencontraient de l'écho. L'immense majorité des habi-
tants flétrit ces hommes de réputation douteuse; mais la
réprobation publique ne servit qu'à les engager davan-
tage dans la voie du mal. Ils cessèrent de fréquenter (l'é-
glise, et s'associèrent ouvertement aux espérances et aux
actes des ennemis de la religion.
M. Soudais comprit que l'heure du danger et de la lutte
ne tarderait pas à sonner pour lui.Décidé à demeurer fidèle
à ses devoirs de prêtre, quoiqu'il dût en advenir, il se
prépara aux épreuves imminentes par la prière et un
redoublement de zèle dans l'exercice de son ministère
sacré. Plein de confiance en Dieu, il savait que la tem-
pête et les tribulations affermissent la vertu et contri-
buent, dans les plans de la Providence, à la sanctification
des élus.
C'est de ce point de vue élevé qu'il envisageait les
graves événements qui se pressaient et bouleversaient
l'ordre établi depuis des siècles.
Il attendait avec fermeté la crise qui s'apprêtait, et ne
devait point être surpris par elle.
Il
L'ARRESTATION
L'Assemblée constituante avait rendu un décret en-
joignant aux prêtres de prêter le serment de maintenir
de tout leur pouvoir la Constitution civile du clergé;
par cet acte, l'Assemblée déniait l'autorité du Pape et
faisait des évêques et des prêtres des fonctionnaires pu-
blics , en un mot, attentant au droit des consciences,
elle brisait l'œuvre divine de Jésus-Christ, et jetait la
France dans les voies du schisme.
Trente évêques, appartenant à la réprésentation natio-
nale, signèrent à Paris un écrit devenu célèbre sous le
titre d'Exposition des principes sur la Constitution
civile du clergé. Les prélats y défendaient les vrais
principes de l'Eglise, sans plaintes, sans amertume, avec
une admirable modération.
Cent dix évêques français se joignirent aux signa-
l'arrestation 23
taires, et VExposition des principes devint la règle de
conduite du clergé. Cette pièce d'une importance décisive
proclamait que l'Église, œuvre de Dieu, ne peut être
changée par la main de l'homme.
L'Assemblée constituante exigea d'abord le serment de
ceux de ses membres appartenant au clergé. Henri Gré-
goire, curé d'Emberménil, donna le premier l'exemple
dé la défection. Il monta à la tribune, prêta le serment
du schisme, et prononça un discours pour justifier son
scandale.
Gomme un autre ange apostat, il fut suivi de soixapte-
deux confrères qui siégeaient au côté gauche. Trente-six
ecclésiastiques-se joignirent depuis à lui, parmi lesquels
deux évêques, celui d'Autun, Talleyrand, et celui de
Lydda, Gobel, suflragant de Bâle pour la partie française
du diocèse. Impatients de signaler leur adhésion aux doc-
trines de l'erreur, ils avaient devancé le jour fixé pour la
prestation solennelle du serment.
Ce fut le 4 janvier 1791 que tous les évêques et les
prêtres de l'Assemblée durent opter entre leur conscience
et le schisme. Au moment où le président allait
faire l'appel nominal des ecclésiastiques jusque-là
fidèles, un groupe de misérables s'écria :
« A la lanterne ! A la lanterne les évêques et les prê-
tres qui ne feront pas le serment ! »
C'est qu'on pendait aux crochets des réverbères ceux
qu'on ne prenait pas le temps de réserver à la guillotine.
Quelques laïques de l'Assemblée demandèrent quHm mît
24 MICHEL SOUDAIS
fin à ces clameurs sanguinaires, afin que le clergé put
répondre au moins avec une apparence de liberté.
« Non, messieurs, dirent les ecclésiastiques fidèles, ne
vous occupez pas de ces clameurs d'un peuple qu'on
abuse. Son erreur et ses menaces ne dirigeront pas nos
consciences. »
Le président appela d'abord M. de Bonnac, évêque
d'Agen.
« Messieurs, dit le prélat au milieu du plus profond
silence, les sacrifices de la fortune me coûtent peu ; mais
il en est un que je ne saurais faire, celui de votre estime
et de ma foi: je serais trop sûr de perdre l'une et l'autre,
si je prêtais le serment qu'on exige de moi. »
Cette réponse captiva un instant l'admiration, et le
président appela M. Fournier, curé du même diocèse.
« Messieurs, dit à son tour ce digne prêtre, vous avez
prétendu nous rappeler aux premiers siècles du christia-
nisme; eh bien, je vous déclarerai avec toute la simpli-
cité de cet âge heureux de l'Église, que je me fais gloire
de suivre l'exemple que mon évêque vientde me donner.
Je marcherai sur ses traces, comme le diacre Laurent
sur celles de Sixte, le Pontife de Rome; je le suivrai jus-
qu'au martyre. Il
Ces paroles si belles provoquèrent des grincements de
dents parmi les députés du côté gauche.
M. Leclerc, curé du diocèse de Séez, se leva à son tour:
« Je suis né catholique, apostolique et romain, pro.
testa-t-il ; je veux mourir dans cette foi : je ne le pour-
l'arbestation 25
rais en prêtant le serment que vous me demandez. »
A ces mots, les fureurs de la gauche éclatèrent; elle
réclama la fin de ces sommations individuelles. M. de
St.-Aulaire, évêque de Poitiers, craignant de manquer cette
occasion de proclamer l'orthodoxie de ses sentiments,
s'avança vers la tribune, malgré son grand âge, et dit :
« Messieurs, j'ai soixante-dix ans; j'en ai passé trente-
trois dans l'épiscopat ; je ne souillerai pas mes cheveux
blancs par le serment qu'imposent vos décrets : je ne ju-
rerai pas. »
Tout le clergé de la droite se leva, applaudit, et an-
nonça qu'il était tout entier dans les mêmes sentiments.
Le président alors s'écria :
« Que ceux des prêtres qui n'ont pas encore prêté le
serment se lèvent et viennent jurer. »
Personne ne se leva.
Les exemples partaient de haut et retentissaient dans
les provinces. En outre, un conseil d'évêques s'était
constitué à Paris, donnant des décisions à ceux qui en
réclamaient, et éclairant ainsi la conscience des prêtres
décidés à ne point violer les obligations saintes de leur
sacerdoce.
M. Soudais s'était tenu soigneusement au courant de
tout ce qui se passait, et sa détermination de tout souf-
frir plutôt que d'adhérer au schisme était bien arrêtée.
Néanmoins il espéra un instant éluder les ordres des
oppresseurs et pouvoir demeurer dans sa paroisse. Quel-
ques mois après son arrivée à Beugnon, le secrétaire du
26 MICHEL SOUDAIS
district de Saint-Florentin se présenta chez lui, et lui
signifia d'avoir à signer la formule du serment.
« Je le veux bien, répondit l'abbé Soudais, mais â une
condition.
Que réclamez-vous?
La liberté de dresser moi-même le procès-verbal
de la prestestation du serment.
- Vous êtes libre de le faire. »
Le curé de Beugnon écrivit donc qu'il jurait d'obéir à
la constitution en tout ce qui n'était pas contraire à
la religion dont il était le ministre.
Pour plus de sûreté de conscience, il envoya copie de
cette déclaration au conseil des évêques assemblés à
Paris, et il fut décidé qu'il pouvait rester tranquille.
Les membres du district de Saint-Florentin étaient la
plupart d'honnêtes gens, appartenant au parti modéré,
et ils ne firent aucune observation.
L'abbé Soudais resta donc dans sa paroisse, et crut
d'abord qu'il ne serait point forcé de s'en éloigner.
• L'année suivante s'écoula au milieu de vives inquié-
tudes. L'insurrection du 10 août avait achevé de briser
le trône, et quelques semaines plus tard la Convention
nationale proclamait, à son début, l'abolition de la
royauté et l'établissement de la République.
L'effroi causé par les massacres de septembre, la mise
en accusation du roi, la haine de plus en plus violente
contre les prêtres, les menaces de mort proférées contre
eux de toutes parts enlevèrent à M. Soudais le peu de
L'A R R E S T A TI 0 iN 27
confiance qu'il gardait encore. L'exil étantprononcé contre
les ecclésiastiques non assermentés, il résolut de quitter
la France et alla à Saint-Florentin, avec l'intention de
demander un passe-port pour la Suisse.
Le comité de sûreté publique, que cela concernait,
était composé d'hommes modérés, qui accueillirent
avec bienveillance le curé de Beugnon.
« 11 est inutile de vous expatrier, lui dirent-ils.
- Les décrets sont formels, répondit l'abbé Soudais;
ils prononcent la peine de la déportation contre les
prêtres réfractaires qui ne quitteront pas là France.
- N'avez-vous pas juré?
Oui, mais avec des restrictions considérables.
Complétez votre serment.
- Jamais 1
- Quoi qu'il en soit, ne vous alarmez point; nous
nous engageons à ne pas vous inquiéter. Il
M. Soudais insista ; mais les membres du comité lui
ayant promis de nouveau de la manière la plus ex-
plicite qu'ils n'useraient point à son égard de mesures
de rigueur, il céda et retourna dans sa paroisse.
Le 21 janvier, la tête de Louis XVI roulait sur l'écha-
faud; puis, au 31 mai, le pouvoir tombait aux mains
impitoyables de la Montagne, et le régime de la Terreur
s'organisait à Paris ainsi que dans les départements.
Le curé de Beugnon réclama encore un passe-port
pour l'étranger, et toujours les membres du comité par-
vinrent à le rassurer. Cette tolérance, rare en ce temps,
28 MICHEL SOUDAIS
lui permit encore de continuer ses fonctions pastorales.
Il savait d'ailleurs que le comité de Saint-Florentin tien-
drait parole; ceux qui le composaient, ayant à leur tête
quelques hommes d'énergie, et secondés par un groupe
de citoyens déterminés, réunis par Jacques-NicolasTribau-
deau, notre aïeul maternel, imposaientsilenceaux meneurs
de la ville et réprimaient leurs tentatives coupables.
Cependant il y avait à Beugnon deux ou trois hommes
désirarJ ardemment le départ du bon curé, car sa pré-
sence mettait un frein à leurs mauvais projets et main-
tenait la foi intacte au sein de la population. Mais l'opi-
nion publique, en diverses circonstances, s'était si éner-
giquement élevée contre eux, qu'ils n'osaient la braver.
Enfin, encouragés par la persécution toujours croissante,
excités par le club de Neuvy-Sautour, ils songèrent à se
délivrer du contrôle de l'homme dont ils redoutaient
la censure. Ils se rassemblèrent un soir, et discutèrent
ensemble les moyens à prendre pour atteindre leur but.
L'un d'eux, le plus misérable et le plus mal famé, pro-
posa de dénoncer le comité de sûreté publique et M.
Soudais au ministre de l'intérieur. Ce projet fut adopté
par les trois Jacobins.
L'homme qui l'avait conçu rédigea la délation, la signa,
y apposa le sceau de la commune, car il venait d'être
investi des fonctions municipales, et l'expédia à Paris.
La réponse ne se fit pas attendre : le comité de Saint-
Florentin fut destitué et remplacé par des montagnards
choisis dans la lie du peuple.
L'ARRESTATION 29
Le premier acte de ces autorités nouvelles fut de pren-
dre des mesures plus rigoureuses ; malgré les efforts des
hommes intrépides dont nous avons parlé, et qui exer-
çaient une influence considérable, ils se préparèrent à
exécuter les odieuses prescriptions du pouvoir central.
D'énergiques résistances se produisirent, et on menaça
de s'opposer par la force à leurs desseins. Ils eurent
recours alors aux moyens les plus iniques, firent
même un appel à l'assassinat, et notre aïeul faillit payer
son dévouement de sa vie.
Une nuit, qu'il était parti de Saint-Florentin pour
essayer de ramener à la raison les patriotes de Beugnon,
son village natal, il fut saisi aux portes de la ville,
et traîné pendant deux heures, à travers la prairie,
le canon d'un fusil sur la poitrine ; il n'échappa à la
mort que par une intervention toute providentielle.
Ces excès et ces fureurs annonçaient à M. Soudais que
son épreuve allait commencer. Le dimanche qui suivit la
sauvage tentative de meurtre que nous venons de signa-
ler, il monta en chaire et fit ses adieux à ses paroissiens.
« Je vais vous quitter, leur dit-il d'une voix émue ;
mais vous ne serez point seuls, car Dieu vous restera.
D'ailleurs je vous confie à M. de la Tournerie, qui est
en lieu sùr, et qui vous visitera secrètement, de temps
à autre. Les malades, par son ministère, pourront ainsi
recevoir les sacrements. Restez fermes, en ces jours
difficiles. Sitôt que les temps le permettront, je reviendrai
au milieu de vous. »
30 MICHEL SOUDAIS
On eût dit une scène des âges primitifs, quand,
à la veille du martyre, les pasteurs rassemblaient les
chrétiens pour leur adresser de suprêmes recomman-
dations.
Après une dernière prière, interrompue souvent par
les gémissements et les pleurs, l'atttel fut dépouillé, le
tabernacle resta vide, et un deuil immense enveloppa le
village.
C'était le 23 octobre 1793.
A la tombée de la nuit, deux de ses plus dévoué
paroissiens se présentèrent chez le bon curé.
« Monsieur, lui dirent-ils, nous venons vous prier de
ne point vous livrer aux mains de vos ennemis; vous
pouvez encore leur échapper.
Par quel moyen, mes amis ? demanda l'abbé Sou-
dais.
En vous cachant.
Où irai-je?
Vous vous déguiserez et nous vous conduirons dans
le département voisin.
Impossible.
Pourquoi?
- Je vous compromettrais.
- Dieu nous protégera, monsieur le curé.
- Non, mes amis, je n'y consentirai pas ; vous êtes
pères de famille, et je ne me consolerais jamais s'il vous
arrivait malheur. »
Ces braves villageois versèrent des larmes et s'aflli-
L'ARRESTATION 51
gèrent de ce que leur pasteur bien-aimé n'acceptait pas
leur dévouement. Ils le supplièrent de nouveau de ne
poimt refuser la voie de salut qu'ils lui offraient; il
demeura inflexible.
La nuit s'écoula triste et sans sommeil au presbytère
de Beugnon, non que M. Soudais tremblât en présence
du sort inconnu qui l'attendait ; sa foi vive, le témoi-
gnage de sa conscience, le soutenaient et le fortifiaient.
Mais il royait à son foyer sa mère au seuil de la vieil-
lesse, sa sœur qui. avait uni sa vie à la sienne, et son
coeur se serrait en contemplant les deux saintes femmes
qu'il lui faudrait abandonner. La mère du prêtre se
montra digne de son fils.
a Je me séparerai de vous avec une profonde douleur,
sans doute, lui dit-elle les yeux humides de pleurs ; mais
je bénis le Seigneur qui vous a douné le courage d'être
fidèle à vos devoirs.
- Ma mère, nous nous reverrons, fit l'excellent curé.
–- Je l'espère ; si ce n'est point ici-bas, ce sera dans un
monde meilleur. »
MUe Marie Soudais partageait les sentiments chré-
tiens de sa vénérable mère, et offrait généreusement
à Dieu, comme elle, le sacrifice cruel qu'exigeaient les
circonstances.
Le lendemain, Beugnon s'éveilla plein d'inquiétude.
Chacun savait qu'il se préparait un évènement sinistre,
et que l'infâme dénonciateur avait réussi. Bientôt, en
effet, à travers le feuillage jaunissant des hauts peu-
32 MICHEL SOUDAIS
pliers, on vit paraître un brigadier et quatre gendarmes
à cheval. Les agents de la force publique étaient de-
venus les valets des bourreaux ; au lieu de veiller à la
sécurité des honnêtes gens, ils les traquaient pour
les livrer aux scélérats dont les crimes épouvantaient
l'univers.
Les gendarmes avaient à parcourir le village dans
toute sa longueur, de sorte que la plupart des habitants,
les femmes, les enfants, purent arriver en même temps
qu'eux au presbytère.
Le brigadier étant descendu avec ses hommes, frappa
à la porte. M. Soudais vint ouvrir lui-même, et il ne
se troubla point à L'aspect de ces visiteurs inaccoutumés.
« Que désirez-vous? leur demanda-t-il d'un ton
calme.
Nous avons l'ordre de vous arrêter.
De quelle part, ?
Nous venons au nom du comité de sûreté publique
de Saint-Florentin. Il
En même temps le brigadier exhiba le mandat dont il
était porteur.
« Que me reproche-t-on ? s'enquit encore l'abbé Sou-
dais.
Vous avez refusé le serment.
En effet, et je ne le prêterai jamais.
Ètes-vous prêt à nous suivre ?
Oui ; mais auparavant, permettez-moi de prendre
congé de ma mère et de ma sœur.
L'ARRESTATION 33
3.
J'y consens. Toutefois bâtez-vous. »
Et les gendarmes se mirent en devoir d'accompagner
le bon curé, le pistolet à la main. A la vue de ces pré-
cautions, il se retourna, indigné, et reprit :
Me regardez-vous donc comme un malfaiteur?
Nous craignons que vous ne vous échappiez.
Ce serait difficile.
Nous répondons de vous sur notre tête, et on nous
a fait les recommandations les plus sévères.
Agissez comme vous l'entendrez. »
Les gendarmes avaient pour consigne, comme on le
sut plus tard, de brûler la cervelle au saint prêtre, à la
moindre tentative d'évasion. La foule se pressait aux
abords de la maison curiale, et ils craignaient qu'elle
n'apportât quelque résistance à l'arrestation de son pas-
teur.
Il n'en fut rien. L'attitude de la population ne cessa
d'être calme, quoique pleine de douleur. Pourtant des
, voix indignées s'élevèrent pour flétrir la lâcheté du dé-
lateur.
Les gendarmes reparurent au bout d'un quart d'heure,
menant M. Soudais au milieu d'eux ; ils portaient les ob-
jets nécessaires au captif, qui tenait sous le bras son
bréviaire et quelques livres de piété;
Les larmes coulaient de tous les yeux, et la multitude
formait tout haut des vœux pour le prompt retour de
son pasteur.
Le bon curé salua d'un regard attristé son église,
34 MICHEL SOUDAIS
le clocher découronné récemment de sa flèche, et le
cimetière où reposaient ses paroissiens décédés ; puis il
s'éloigna.
Deux heures plus tard, il entrait à la prison de Saint-
Florentin.
Le soir de ce funeste jour, un prêtre, qui n'avait point
imité la courageuse conduite du curé de Beugnon, et
avait prêté le fatal serment, informé de l'arrestation
de son confrère, crut devoir visiter madame Soudais
et sa fille, qui n'avaient point encore quitté le pres-
bystère.
La mère du prisonnier reçut froidement le ministre
prévaricateur, qui s'assit en prononçant quelques paro-
les vagues et embarrassées.
« Madame, dit-il enfin, j'ai appris l'événement de ce
matin, et j'en suis sincèrement affiigé.
Nous nous y attendions, répondit simplement la
- généreuse femme.
Je regrette que M. le curé de Beugnon n'ait point
songé à se cacher.
- Il ne l'a pas voulu.
Croyez bien que je plains votre sort de tout mon
cœur.
Je ne suis point à plaindre, Monsieur, répliqua
noblement madame Soudais; je m'estime heureuse,
au contraire, d'avoir été jugée digne d'être la mère
d'un confesseur de Jésus-Christ et peut-être d'un
martyr. o
L'ARRESTATION 35
Le prêtre jureur rougit et baissa lès yeux. La vénérable
dame compléta la leçon, en ajoutant aussitôt :
« C'est vous, au contraire, Monsieur, qu'il faut plain-
dre, TOUS qui avez eu le malheur de prêter le serment
des apostats. »
Le curé prévaricateur n'en demanda pas davantage ;
il se leva brusquement et se retira en toute hâte.
Le lemdemain, madame Soudais et sa fille se rendirent
à Saint-Florentin pour tâcher de voir le bon curé d'abord,
et ensuite quelqu'un des membres du comité, afin d'ap-
prendre quel sort on lui destinait.
Les deux femmes ne furent point admises auprès du
prisonnier, et on leur annonça que son sort serait décidé
sous quelques jours. Avant de retourner à Beugnon, elles
virent Jacques-Nicolas Tribaudeau, résidant alors à la
ville, et luttant bravement contre les montagnards. Con-
naissant son énergie et son esprit entreprenant, madame
Soudais lui demanda s'il ne pourrait point obtenir qu'elle
fût introduite dans la prison.
« Malheureusement, je ne suis pas à même en ce mo-
ment de rien tenter, répondit-il ; je m'absente cette nuit
pour quelques jours.
Où allez-vous ?
Vous me garderez le secret, car il y va de ma li-
berté et peut-être de ma vie ; je pars pour Troyes, où je
me suis engagé à conduire un proscrit.
- - Un prêtre?
- Non, un négociant qui, entraîné par son dévoue-
36 MICHEL SOUDAIS
ment, s'était offert en otage avec plusieurs autresperson-
nages pour sauver le malheureux Louis XVI.
Comment se nomme t-il ?
Marc-Guélon l.
J'ai entendu parler de lui.
On le cherche depuis plusieurs mois ; il est parvenu
à quitter Paris et à gagner cette ville.
Vous espérez le soustraire aux mains de ses enne-
mis?
- Un refuge assuré l'attend à Troyes.
- Il vous sera difficile d'y pénétrer, car on fait bonne
garde partout.
Nous y entrerons déguisés en paysans, et nous fein-
drons de nous rendre au marché.
Quand comptez-vous être de retour ?
Dans une semaine, au plus tard.»
Madame Soudais quitta Tribaudeau, qui lui promit,
dès qu'il aurait accompli sa périlleuse mission, de s'oc-
cuper activement du bon curé.
Jacques Tribaudeau, moins âgé d'un an que l'abbé
Soudais, était un homme de petite taille, aux membres
déliés et musculeux ; son visage intelligent était encadré
d'une épaisse chevelure blonde ; son regard vif, ses
traits fins et nettement sculptés, annonçaient la résolu-
tion et même une certaine opiniâtreté.
Il assistait régulièrement au club de Saint-Florentin,
1 Cité dans le Dictionnaire biographique de Feller.
L'AR RE S TATI ON 37
3
qui se tenait dans l'église, mais pour y contredire sans
cesse les démagogues qu'il détestait. Il était déterminé
à faire une guerre implacable aux membres du comité,
et à leur résister par la force ouverte, à la tète de ses
amis, s'il était nécessaire.
Libre encore des liens du mariage, indigné des excès
qui se commettaient et de voir des scélérats s'attaquer à
tout ce qu'il y avait de respectable, il jouait sa vie, sans
calculer, sans la moindre hésitation. Jeune encore, il
avait mené une existence quelque peu aven tureuse,et avait
été témoin, à Paris, des premiers actes de la Révolution.
Au milieu de ses nombreux voyages, sa foi chrétienne
s'était affaiblie ; néanmoins, les semences reçues au foyer
d'une famille pieuse étaient restées ; il aimait la reli-
gion comme un souvenir domestique ; et s'il la prati-
quait mal, il était loin de l'avoir exilée de ses habitu-
des ; chaque jour, matin et soir, ses lèvres murmuraient
les prières apprises au giron d'une mère chrétienne.
A peine la nuit était-elle venue, qu'il sortit de Saint-
Florentin à cheval, en compagnie de Marc-Guélon ; ils
avaient quitté l'un et l'autre furtivement la ville, et ils
s'élancèrent sur la route de Troyes. Deux heures après
minuit, ils arrivèrent à une lieue de la cité, dans un
hameau où demeurait une sœur du négociant. Ils
s'arrêtèrent chez cette dame pour s'y reposer et attendre
le momciit de pénétrer dans Troyes.
Un peu avant le jour, Jacques Tribaudeàu avertit Marr-
Guélon qu'il était temps de se remettre en route. Le llégo-
38 MICHEL SOUDA I.S
ciant s'était endormi de fatigue ; il s'éveilla en sursaut,
et témoigna le désir de rester quelques jours chez sa
sœur.
Il Vous vous exposez grandement, lui dit son guide.
Qui pourra deviner que je suis ici?
- Je ne sais ; mais je suis convaincu qu'on vous cher-
chera plutôt en cette maison que partout ailleurs. Il
Marc-Guélon hésita. Enfin il déclara qu'il attendrait.
« S'il en est ainsi, je pars, reprit Tribaudeau.
- Quoi ! harrassé comme vous l'êtes ?
- Il le faut ; j'ai hâte de retourner à Saint-Florentin,
où mes amis peuvent avoir besoin de moi.
Avez-vous l'intention de visiter Troyes ?
Par le temps qui court je me sens peu enclin à
la curiosité ; cependant, si vous avez quelque commission
pour cette ville, cela me fournira l'occasion d'y aller,
d'autant plus que, prenant une autre route, le dérange-
ment ne sera pas considérable.
En ce cas, ayez donc la bonté d'informer l'homme
dévoué qui doit me donner un asile, que je me rendrai
chez lui prochainement.
Je ferai ce que vous désirez. »
Jacques Tribaudeau, ayant reçu .les remerciments de
Marc-Guélon, se dirigea sur Troyes ; il parvint à l'une des
portes de la ville au lever du soleil, et s'y introduisit sans
difficulté, un panier d'oeufs au bras.
Il ne se rendit que dans l'après-midi chez la personne où
le négociant comptait se réfugier ; c'était un riche bour-
L'AB RE STATION 39
geois déjà sur l'âge. Au premier mot que lui dit Tribau-
deau, il l'interrompit en soupirant :
a Hélas ! fit-il, votre ami a été bien imprudent de ne
point vous suivre.
- Qu'y a-t-il ?
- Il vient d'être arrêté.
- Est-ce possible?
- Rien de plus certain, malheureusement.
- Je l'ai laissé chez sa sœur, il y a quelquesiheures.
- Et c'est là précisément qu'on l'a découvert. Votre
bonne étoile vous a sauvé ; car si vous n'aviez quitté
Marc-Guélon. on vous eût pris avec lui. »
Tribaudeau voulait s'éloigner de Troyes le soir même ;
mais le bourgeois le retint.
« Attendez quelques jours, lui dit-il ; on sait que notre
ami n'était point seul et on pourrait vous soupçonner.
Vous serez en sûreté dans ma maison. D'ailleurs, peut-
être pourrons-nous être utiles au prisonnier. »
Cette dernière considération détermina Jacques à
retarder son départ. Pendant son séjour à Troyes, il tenta
divers moyens de pénétrer jusqu'à Marc-Guélon, mais ce
fut inutilement.
Le dimanche suivant, il reprit la route de Saint-
Florentin, et passa chez la sœur du négociant pour lui
annoncer qu'il n'avait pu réussir à rien, pas même à voir
l'infortuné captif.
Il Ah ! dit cette dame en versant des larmes, s'il vous
eût écouté, il ne seraitpas dans cette triste position.
m
40 MICHEL SOUDAIS
Espérons qu'il s'en tirera. 1
On ne lui pardonnera pas l'acte de générosité qu'il
a accompli'; tous les amis du roi périssent les uns après
les autres. »
Tribaudeau avoua que le péril était grand, et qu'il était
difficile de le conjurer. Le soir il était de retour à Saint-
Florentin.
Les affaires étaient dans le même état que huit jours
auparavant. On s'inquiétait de son absence prolongée,
et il apprit que madame Soudais et sa fille avaient quitté
le presbytère de Beugnon pour retourner à Champlost.
a Le bon curé n'a- t-il donc aucune chance d'être élargi ?
s'informa-t-il.
Le comité s'est déclaré incompétent sur la question
du serment.
Les misérables ! Ils tiennent à le faire déporter.
Il part demain.
Et où l'envoie-t-on ?
A Auxerre.
Jacques Tribaudeau se tut ; il comprit qu'il n'y avait
rien à faire ; mais il en conçut une haine plus furieuse
contre les hommes qui dominaient alors à Saint-
Florentin.
Madame Soudais ayant appris que son fils allait être
transféré à Auxerre, et que certainement il ne reviendrait
pas de longtemps à sa paroisse, se décida à déménager et
1 Marc-Guélon fut délivré après le 9 thermidor.
L'arrestation 41
à se retirer dans sa famille, à Champlost. Peu de jours
après, la municipalité mit en locatton la maison curialei
et ce fut un frère de Jacques Tribaudeau qui s'y installa.
Ce dernier, ayant su que le dénonciateur de M. Soudais
travaillait à séduire ce frère plus jeune et à l'entraîner
aux réunions démagogiques du voisinage, conçut un
projet terrible. Il recueillit en secret les renseignements
les plus précis, acquit la conviction que le làche délateur
n'était pas éloigné d'arriver à ses fins, et qu'il rendait
fréquemment visite, à la faveur des ténèbres, à celui qu5il
voulait associer à ses méfaits.
Un soir, à la nuit tombante, Jacques Tribaudeau arriva
chez son frère, et lui demanda à coucher. L'autre,
quoique étonné de cette apparition inattendue, offrit
volontiers l'hospitalité qu'on sollicitait. Au bout de
quelques instants, un certain bruit se produit dans
la cour; Jacques se précipite à la fenêtre; il aper-
çoit un homme à califourchon sur le mur et se
préparant à descendre. Il saisit son fusil, l'arme,
et se dispose à tirer. Alors le visiteur nocturne se
nomme.
« Depuis quand, s'écrie Tribaudeau en le tenant tou-
jours en joue, depuis quand s'introduit-on de la sorte
dans la maison d'autrui ? »
Et comme l'autre balbutiait, il reprit :
« Garde-toi de jamais reparaître ici, je ne t'épargne-
rais plus, et je te tuerais comme un chien. Je te ferai
surveiller, et si j'apprends que tu continues à obséder les
42 MICHEL SOUDAIS
honnêtes gens, tu sauras ce qu'il en coûte de braver ma
vengeance. »
Le délateur était aussi lâche que méchant. Il se retira
sans mot dire et ne revint plus.
III
LA SENTENCE
L'abbé Soudais fut dirigé sur Auxerre le jour de la
fête de Tous-les-Saints, dans l'après-midi, sous l'escorte
de la gendarmerie; il dut coucher en route et n'arriva
que le lendemain. On l'enferma au séminaire, où il
trouva vingt-deux prêtres, tous non-jureurs ou ayant
rétracté leur serment.
Les commencements de cette captivité, qui dura six
mois, furent assez doux. Les prisonniers consacraient la
meilleure paît de leur temps à la prière ; ils récitaient
«n commun l'office, faisaient ensemble la méditation et
la lecture spirituelle.
Leurs entretiens roulaient ordinairement sur le triste
état de l'Église en France et sur la destinée qui les atten-
dait eux-mêmes. Les feuilles publiques, qu'on leur
procurait de temps à autre, leur offraient comme un
44 MICHEL SOUDAIS
martyrologe ; ils distinguaient avec soin, dans les inter-
minables listes des victimes qui périssaient chaque jour
sur l'échafaud, celles qui avaient succombé pour la foi.
Presque chaque courrier leur apportait la nouvelle de
la mort de quelqu'un de leurs amis ou connaissances,
présage du sort qui les attendait. Résignés au sacrifice
dont la pensée ne les abandonnait plus, ils envisageaient
avec calme et confiance ce dénouement probable de leur
captivité.
Ils avaient pu d'abord offrir le saint sacrifice dans la
chapelle du séminaire. Mais les autorités du département
l'ayant appris, mandèrent le directeur de la prison.
« D'où vient, lui dirent-ils, qu'on permet aux prêtres
réfractaires de se livrer encore à leurs super; ! i tions ?
Il n'existe aucune défense, et la chapelle n'a point
été fermée.
Elle le sera désormais, déclarèrent les administra-
teurs ; des ordres vont être donnés immédiatement dans
ce but. »
Dès le jour suivant, le sanctuaire fut profané, dépouillé,
et les autels détruits. Les prêtres arrêtés durent renoncer
aux consolations que leur procurait l'assistance à la
sainte messe.
Cependant ils avaient trouvé moyen de sauver quelques
ornements, et ils purent, par le moyen de leurs parents
ou amis qui les visitaient quelque fois, obtenir des vases
sacrés. Mais cela ne suffisait pas : les commissaires
multipliant les visites, il fallait éviter d'être surpris
L A "S E JN T E N C E 45
par eux dans l'accomplissement des actes que les autori-
tés avaient interdits. L'important était de gagner le
geôlier.
Aux premières ouvertures qu'on lui fit à ce sujet, cet
homme se récria :
ILJ'ai juré d'être fidèle à mon devoir, dit-il, et vous
m'exhortez à le violer !
Ce que nous vous demandons, reprit M. Soudais qui
portait la parole, ne saurait nuire à personne, et nul au
monde n'a le droit cl,, nous défendre de prier. Vous-
même, à quoi vous êtes-vous engagé, sinon à ne pas
nous laisser évader ?
C'est vrai ; mais les administrateurs sont sévères,
et les têtes, aujourd'hui, tombent vite des épaules.
Ce que nous réclamons ne vous compromettra nulle-
ment.
- De quoi s'agit-il?
- L'un de nous célébrera la messe deux fois la
semaine, dans la grande salle.
Mais vous risquez d'être surpris.
Nous accomplirons cet acte religieux avant le
jour.
- Les commissaires se présentent à toute heure.
- Ils viennent rarement la nuit.
- Que désirez-vous que je fasse ?
- Simplement que vous nous avertissiez à temps
des visites , pour que nous puissions tout pré-
server. »
t
46 MICHEL SOUDAIS
Le geôlier parut réfléchir. L'abbé Soudais, le voyant
ébranlé, ajouta :
« Vous ne nous refuserez pas le peu que nous solli-
citons.
Cela pourrait évidemment s'arranger, murmura
le gardien ; mais, vous devez le comprendre, toute peine
mérite salaire.
Aussi.nons ne prétendons pas que vous nous accor-
diez gratuitement vos bons offices; vous recevrez unéeu
de six livres par mois. »
Le geôlier, que ce langage touchait à l'endroit sensi-
ble, n'éleva plus de difficultés; les prêtres détenus pu'
rent assister chaque semaine, une fois ou deux, selon que
les circonstances le permettaient, au saint sacrifice que
l'un d'eux célébrait. Pendant que cet acte, le plus auguste
de la religion, s'accomplissait, le gardien veillait, afin de
donner l'alarme en cas de besoin ; il s'acquittait fidèle-
ment de cet office, car il y allait de son intérêt aussi bien
que de celui des prisonniers.
Il est facile de le comprendre, l'incertitude où les prê-
tres étaient sur leur sort les tenait dans des inquié-
tudes continuelles, malgré leur héroïque résignation; on
ne s'habitue pas, quelle que soit la grandeur de la cause
pour laquelle on souffre, à la perspective d'un sort in-
connu et terrible. D'ailleurs, la captivité était aggravée
par mille tracasseries et des privations de tout genre.
Les parents et les amis des prisonniers ne parvenaient
qu'avec les plus grandes difficultés à, les voir, et encore
LA SENTENCE 47
c'était, la plupart du temps, sous la surveillance des
agents de l'administration départementale.
Les malheureux prêtres réussissaient avec infiniment
de peine à se procurer, à leurs dépens, quelques adou-
cissements au misérable régime de la maison où ils
étaient renfermés ; il semblait qu'il y eût un parti pris
de les faire souffrir de toutes manières ; leurs ennemis
s'attachaient à les abreuver d'amertumes, commençant
ainsi leur agonie.
Enfin, vers le milieu du carême, un membre de l'ad-
ministration départementale leur annonça que leur
cause allait être portée devant le tribunal révolution-
naire d'Auxerre, qui statuerait sur leur destination.
« Quand devons-nous comparaître devant nos juges?
demandèrent plusieurs détenus.
- Vous ne comparaîtrez pas.
- Cependant la loi exige que tout accusé soit en-
tendu.
Vous êtes plus que des accusés.
Que voulez-vous dire?
Vous avez refusé ou rétracté le serment, n'est-
il pas vrai ?
- Effectivement.
- En outre, il en est parmi vous qui sont suspects
d'incivisme.
Ils ne sont pas convaincus.
Peu importe ; en temps de révolution la justice doit
être expéditive. Or, ces faits constituent des crimes
48 MICHEL SOUDAIS
punis par les décrets qu'a portés l'Assemblée consti-
tuante et que la Convention a renouvelés. Vous voyèz
donc bien que, par cela seul que vous n'avez pas obéi,
vous êtes condamnés.
Nous sommes entre vos mains, vous avez la force,
nous n'avons qu'à nous résigner, répliquèrent les pri-
sonniers. It
L'administrateur se retira en laissant entendre que les
peines prononcées par le tribunal seraient très-rigou-
reuses.
Dans la semaine de la Passion, un matin, le geôlier de
la prison rassembla à la hâte tous les détenus dans la
grande salle, et leur apprit que des visiteurs envoyés par
le tribunal devaient se présenter.
En effet, un instant après parurent deux officiers mu-
nicipaux en écharpe, suivis de deux commissaires et de
deux chirurgiens. L'attitude de ces divers personnages
était sombre et ne présageait rien de bon. Leur chef prit
par écrit les noms des prêtres ainsi que leur âge, et de-
manda ensuite :
« Quels sont ceux d'entre vous qui seraient affectés de
quelque infirmité? »
Douze sortirent des rangs de leurs confrères, déclarant
qu'ils étaient atteints de différentes maladies.
« Passez dans la pièce voisine, ordonna le chef de la
troupe, les chirurgiens constateront l'exactitude de vos
allégations. »
Les douze prisonniers obéirent et subirent un exa-
1. A SEXTEïCE 49
̃en scrupuleux, qui ne dura pas moins d'une demi-
heure, et qui fut fait avec une telle grossièreté et des
procédés si révoltants, que les infortunés qui l'avaient
subi rentrèrent dans la grande salle, rouges de honte et
d'indignation.
Alors, officiers municipaux, commissaires et chirur-
giens, sans s'expliquer davantage, se préparèrent à se
retirer. L'un des captifs les interrogea sur le but de cette
enquête.
« Vous le saurez bientôt, fut-il répondu.
- Notre jugement est-il rendu?
- Il ne tardera pas à l'être.
- Alors nous avons peu de temps à rester ici ?
- Vous en sortirez prochainement pour recevoir le
châtiment que mérite votre conduite.
Quelle que soit la décision qu'on prenne à notre
égard, hasarda une voix, notre situation ne saurait
guère s'aggraver.
Vous êtes trop bien traités ici, murmura l'un des
commissaires avec un accent haineux. »
Et tous ces hommes, tournant le dos, sans daigner
saluer les détenus, sortirent de la salle.
De funèbres pressentiments assaillirent l'âme des prê-
tres. De vagues rumeurs pénétrant dans la prison rap-
portaient que la guillotine allait être dressée en perma-
nence à Auxerre, comme elle l'était à Paris et dans une
foule de villes, et que le tribunal révolutionnaire ne lais-
serait pas chômer le bourreau.
50 MICHEL SOUDAIS
Georges Soudais, le frère du bon curé de Beugnon, et
Pierre Moreau, son beau-frère, étant venus, sur ces
entrefaites, visiter leur parent, celui-ci s'informa des
bruits qui couraient en ville.
« L'aspect d'Auxerre devient de plus en plus morne
et alarmant, répondirent-ils avec douleur.
Que pense-t-on qu'il nous arrivera ?
Hélas! il faut s'attendre à tout.
Comment le tribunal est-il composé? le savez-vous ?
Les juges ont été choisis dans la lie du peuple,
comme il se pratique partout.
- Ainsi nous n'avons pas de pitié à attendre?
Aucune.
- Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! fit l'abbé
Soudais en levant les yeux au ciel. »
Puis, après une pause, il reprit :
« Frères, donnez-moi des nouvelles de ma mère et de
ma sœur. ,
Elles pensent à vous sans cesse et ne se lassent pas
de prier.
Vos femmes et mes neveux et nièces vont-ils bien?
Parfaitement, répliqua Georges ; mes sept enfants
ne vous oublient pas, les plus âgés du moins, et chaque
jour ils appellent sur votre tête la protection divine.
Merci, mon ami, dit le prêtre attendri ; mais je
t'en conjure, ne te compromets pas ; ces anges assis à ton
foyer ont besoin de toi. ><
Et il adressa la même recommandation à Pierre Mo-