Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Missions de l'Extrême Orient, ou Coup d'oeil sur les persécutions de la Chine, de la Cochinchine, du Tong-King et de la Corée, par M. l'abbé Camille Lenfant,...

De
121 pages
bureaux du commissionnaire du clergé (Paris). 1865. In-18, 129 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

MISSIONS
DE
L'EXTRÊME ORIENT
Paris. — Typ. de Cosson et Comp., E. du Four-St-Germain, 43.
MISSIONS
DE
L'EXTRÊME ORIENT
OU
COUP D'OEIL SUR LES PERSECUTIONS
DE LA CHINE, DE LA COCHINCHINE, DU TONG-KING
ET DE LA CORÉE
Euntes ibant et flebant... mittentes semina sua.
Qui seminant in lacrymis, in exsultatione metent
Ils allaient en pleurant... jetant leurs semences.
Ceux qui sèment dans les larmes, moissonnent
dans la joie.
(PSAUME 125, verset 5).
PAR
M. l'abbè Camille LENFANT
Avec l'approbation de S. E. Mgr le Cardinal-Archevêque de Bordeaux
PARIS
AUX BUREAUX DU COMMISSIONNAIRE DU CLERGÉ
12, RUE DE TOURNON
1860
A SON ÉMINENCE, MONSEIGNEUR FERDINAND-FRANÇOIS-AUGUSTE
DONNET, CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX, PRIMAT
D'AQUITAINE, SÉNATEUR.
Hommage de mon profond respect et de ma vive reconnaissance,
MONSEIGNEUR,
La lettre que votre Eminence a eu la bonté de m'adres-
ser, me dispense de faire une préface à mon livre. N'indi-
que-t-elle pas, en effet, d'une manière plus claire et plus
frappante que j'aurais pu le faire moi-même, le fond, le but
et l'utilité de ce petit ouvrage ?
Lancé sous de tels auspices, ce livre ne peut que réussir
et faire bonne route. L'éclat d'un nom rendu célèbre par
tant de vertus et de si nobles entreprises, rejaillira sur le
mien et en diminuera l'obscurité.
Puisse ce travail, favorisé par les voeux de votre Emi-
nence et par sa haute approbation, se répandre au loin, non
à cause du mérite de l'auteur, mais à cause de l'importance
du sujet, et porter des fruits abondants.
J'aurais voulu qu'une autre main traçât le tableau de ces
persécutions, de ces épreuves, de ces vertus héroïques, qui
perdront de leurs forces en passant par ma plume ! Si j'ai
osé entreprendre un pareil travail, c'est parce que j'ai en
ma possession des documents inédits sur ce sujet, c'est
parce que les récits que j'ai recueillis de la bouche même
des évêques et des prêtres missionnaires, et les instructions
nombreuses que j'ai entendu donner par le directeur du
séminaire des Missions étrangères, tous anciens apôtres ou
confesseurs de la foi, me mettent en mesure d'être utile
à mes confrères et à toutes les personnes qui touchent les
intérêts de la gloire de Dieu.
Je suis également heureux de pouvoir offrir ce modeste
travail au vénérable supérieur et aux excellents directeurs
du séminaire des Missions étrangères qui ont des droits si
fondés à mon affection et à ma reconnaissance. Je n'oublie-
rai jamais les heureux jours que j'ai passés dans cette mai-
son bénie, noviciat de l'apostolat et des martyrs. Ah! puis-
que j'ai eu l'honneur de vivre sous le même toit que ces in-
trépides défenseurs de la foi ; puisque j'ai partagé leurs
études, pourquoi ne partagerais-je pas leurs travaux apos-
toliques? Pourquoi ne mêlerais-je pas mes sueurs à leurs
sueurs... mon sang à leur sang? Ce bonheur me sera peut-
être donné un jour... Puisse votre Eminence, dont la bonté
est si connue, après avoir béni ces faibles lignes qui lui sont
dédiées, bénir aussi l'indigne auteur qui les lui offre, comme
un hommage bien mérité de sa gratitude!
Daignez, monseigneur, agréer les sentiments pleins de
respect et de soumission avec lesquels je suis et serai tou-
jours de votre Eminence le très-humble serviteur et fils,
C. LENFANT,
Prêtre.
APPROBATION DE SON ÉMINENCE , MONSEIGNEUR
LE CARDINAL-ARCHÊVEQUE DE BORDEAUX.
Bordeaux, le 2 juin 1865
MON CHER ABBE,
J'ai lu avec grand intérêt les articles que vous avez pu-
bliés dans l'Aquitaine sur les Mémoires de l'Extrême Orient.
Le choix d'un tel sujet traité dans une Revue que j'ai la sa-
tisfaction de voir entre les mains de tous mes prêtres et d'un
grand nombre de laïques, m'a paru très-heureuse. Ces récits
composés avec simplicité, avec grâce, et surtout avec la vérité
la plus stricte (les documents nous ayant été fournis par les
vieux athlètes de la foi retirés au séminaire des Missions
étrangères), contribueront à fortifier la parole et le dévoue-
ment du prêtre au milieu des difficultés incessantes de son
ministère, et apprendront aussi aux fidèles à quel prix des
païens savent conquérir et conserver la foi. Dans quelques
lignes vous avez rassemblé d'une façon rapide, vive, colo-
rée, tout ce qui se trouve raconté de touchant et de dra-
matique dans les Annales de la propagation de la foi. Nul
n'a pu lire, j'en suis sûr, sans être ému, la scène où le
jeune missionnaire nous apparaît visitant avec complaisance
le sanctuaire intime où se trouvent réunis les instruments
de supplice et les saintes reliques des martyrs, ou bien
celle où il s'arrache à sa famille, à ses amis, à sa patrie.
Vous désirez, m'écriez-vous, réunir dans un petit vo-
lume tous ces articles épars, je ne puis que vous encoura-
ger à réaliser cet utile projet. Dans le temps où nous vi-
vons on ne saurait trop enfanter de bons livres, des livres
surtout comme le vôtre, où chaque ligne racontant un acte
de dévouement de la part de prêtres sortis de nos rangs,
devient aux yeux des mécréants une preuve de l'éternelle
virilité de l'Église, et pour les croyants un puissant motif
de persévérance.
C'est assez vous dire que j'accepte avec plaisir l'hom-
mage de votre ouvrage.
Votre tout dévoué et tout affectionné,
f FERDINAND, CARDINAL DONNET,
Archevêque de Bordeaux.
MISSIONS
DE
L'EXTREME ORIENT
CHAPITRE PREMIER
I
LE SÉMINAIRE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES... LE DÉPART.
Erant cor unum et anima una...
Ils ne faisaient qu'un coeur et une âme...
(Acte des Apôtres, 4-32).
Avant de parler des Missions, il est à propos de
dire quelques mots sur la maison où se forment
les prêtres qui les évangélisent. Le séminaire des
Missions Etrangères, qui, depuis plus de deux
cents ans, envoie des ouvriers dans les con-
trées les plus reculées du globe, est situé dans
la rue du Bac, une des plus populeuses de la
capitale. Une modeste statue de la Vierge im-
1.
— 10 —
maculée surmonte l'humble portail de cette
pieuse demeure, et, dans la cour d'entrée, sur
un piédestal de granit, se dresse le grand pa-
tron des Indes et du Japon, saint François-
Xavier, mort dans une misérable cabane, sur
les côtes de la Chine. Si nous pénétrons dans
l'intérieur : partout une admirable simplicité; la
joie est peinte sur toutes les figures. Une autre
statue de la Reine des apôtres frappe les re-
gards. Au bas on lit cette inscription touchante :
Monstra te esse matrem (1).
Marie, en effet, n'est-elle pas d'une manière
toute spéciale la mère de ceux qui ont quitté la
leur pour suivre Jésus-Christ ? Dès cette terre
ils sont payés au centuple et ils éprouvent les
heureux effets de cette promesse du divin maî-
tre : Omnis qui reliquerit aut patrem, aut ma-
trem, aut agros propter nomen meum, cen-
tuplum accipiet (2).
Depuis quelques années, cet établissement a
pris des proportions considérables ; le nombre
des aspirants qui s'élevait rarement au dessus de
40 ou 50, atteint presque aujourd'hui celui de
100. On y reçoit non-seulement des prêtres, mais
(1) Montrez que vous êtes notre mère.
(2) Celui qui laissera son père, sa mère ou ses champs à
cause ne moi, recevra au centuplé.
— 11 —
encore, et principalement, des jeunes gens sor-
tis des grands et des petits séminaires. C'est là
qu'ils se préparent, par l'étude de la théologie,
à la réception des saints ordres et à la vie apos-
tolique qu'ils doivent mener un jour, par les
conseils et les exemples des vénérables direc-
teurs, qui tous ont traversé les mers, et dont
l"un, mis à la torture et condamné à mort pour
la foi dans le Tong-King, en 1843, porte en-
core les glorieuses marques de ses souffrances.
Heureuse maison, sanctuaire béni où règne la
concorde la plus parfaite, la charité la plus ar-
dente !
Tous ces jeunes gens, l'élite du clergé fran-
çais, s'aiment comme des frères. Tout est com-
mun entre eux ; une seule pensée les anime, un
seul désir remplit leurs coeurs; la pensée de ser-
vir Dieu au prix de tous les sacrifices, le désir
d'arroser le plus tôt possible de leurs sueurs et
surtout de leur sang, les plages barbares et in-
hospitalières de la Chine, de la Corée et du
Japon. Que ne puis-je raconter au long ces sé-
parations douloureuses, ces scènes déchirantes
et sublimes dont j'ai moi-même été plusieurs
fois le témoin ! Un fils se débarassant avec effort
des bras de sa mère* une mère éplorée s'atta-
chant avec une sorte de désespoir à son fils
unique, qui la quitte pour Dieu, et dont elle ne
— 12 —
veut pas se séparer! Les prières, les menaces,
les promesses, les larmes, rien ne peut ébran-
ler ces coeurs que le zèle de la gloire de Dieu
dévore, ces âmes que la charité rend plus for-
tes que la nature, plus grandes que le monde!
Au fond du vaste jardin où les jeunes aspirants
prennent leurs récréations s'élève un élégant
oratoire dédié à la Reine des apôtres et des
martyrs. C'est là que tous les samedis de l'an-
née, et tous les jours pendant le mois de mai,
les futurs missionnaires donnent rendez-vous à
tous les membres de la famille. Personne n'est
oublié, et les confrères martyrs qui sont dans le
ciel, et ceux qui travaillent dans les Missions, et
ceux surtout qui voguent sur la mer. C'est là
aussi qu'ils viennent chanter le Magnificat et le
Te Deum lorsqu'on reçoit l'heureuse nouvelle
que quelque confrère a été jugé digne de la cou-
ronne du martyre. Quelquefois aux voix mâles
et vigoureuses des missionnaires viennent se
mêler, par un heureux hasard, les voix douces
et harmonieuses des filles de saint Vincent de
Paul dont l'habitation est voisine du séminaire
des Missions Etrangères. Rien de plus touchant
que le mélange de ces voix qui partent d'un
même coeur... les soeurs de la charité sont aussi
des apôtres... le même navire qui portera les
missionnaires à l'autre bout du monde y por-
— 13 —
tera aussi ces filles admirables. Pour elles aussi
les mers, les orages, les sables brûlants, les dé-
serts, les glaces du pôles et les feux de l'équa-
teur ne sont pas des obstacles... D'elles aussi
Châteaubriand peut dire avec vérité que, comme
autrefois les royaumes manquaient à l'ambition
d'Alexandre, la terre manque à leur charité. Il
y a aussi dans l'intérieur de la maison un autre
oratoire, qui est le trésor, et si j'ose m'expri-
mer ainsi, le musée du séminaire : je veux par-
ler de la salle des martyrs. Tous les soirs, avant
de prendre son repos, chaque aspirant, chaque
directeur vient s'agenouiller auprès des restes
précieux des membres de la communauté qui ont
donné leur vie pour Jésus-Christ. Et personne
ne se retire sans avoir baisé avec un religieux
respect et une sainte envie le crucifix, encore
teint de sang, que Mgr Borie tenait entre ses
mains lorsqu'il fut décapité pour la foi, au
Tong-King, le 24 novembre 1858. Que de
prières ferventes, que de soupirs, que de désirs
ardents s'élèvent tous les jours de cette glo-
rieuse salle vers le ciel? Ces crânes, ces glai-
ves, ces fouets, ces rotins, ces cangues, ces
cordes, ces chaînes, seuls ornements de la salle
des martyrs, loin d'ébranler les vocations, ne
servent qu'à les affermir. Quand on a fait à Dieu
le sacrifice de son pays, de sa famille et de soi-
— 14 —
même, on est prêt aussi à lui faire le sacrifice
de sa vie. C'est pourquoi ces instruments de
supplice, qui glaçent d'épouvante et d'horreur
les visiteurs, sont des objets d'envie pour les
jeunes apôtres* qui ne demandent pas d'autre
récompense de leurs travaux.
II
C'est surtout au jour du départ qu'il faut voir
le séminaire des Missions Etrangères. Un air
de fête règne dans toute la maison, la joie
brille sur tous les visages, et surtout sur ceux
des partants (1). Plus la mission qui leur est
assignée est dangereuse et persécutée, plus ils
sont contents. Le soir, à huit heures, la com-
munauté se rend à l'oratoire du jardin. On
chante d'abord le Magnificat puis l'Ave maris
Stella et on termine cette touchante cérémonie
par le chant des invocations accoutumées : Re-
gina apostolorum, Regina martyrum, Stella
Maris, ora pro nobis. On se rend ensuite, en
silence, à la chapelle du séminaire, qui sert
d'église à la paroisse de saint François-Xavier.
On fait la prière du soir et on donné le sujet de
(1) Nom qu'on donne aux jeunes prêtres qui partent polir
les Missions.
— 15 —
méditation polir le lendemain. Les prières ter-
minées, la cérémonie des adieux commence.
Cependant, les nouvelles victimes sont debout
sur le marchepied de l'autel, calmes et joyeu-
ses... Dieu seul sait ce qui se passe dans le
coeur de ces heureux missionnaires, à ce mo-
ment solennel. Le choeur chante le Laudate,
pueri, dominum, entrecoupé par ce verset si
bien fait pour la circonstance : Quàm speciosi
pedes evangelizantium pacem, evangelizantium
bona ! Puis vient le magnifique chant du dé-
part, qu'entonne une voix forte et vigoureuse :
Partez, hérauts de la bonne nouvelle,
Voici le jour appelé par vos voeux ;
Rien, désormais, n'enchaîne votre zèle,
Partez, amis ; que vous êtes heureux !
Oh ! qu'ils sont beaux, vos pieds, missionnaires,
Nous les baisons avec un saint transport...
Oh ! qu'ils sont beaux sur ces lointaines terres,
Où règnent l'erreur de la mort !
Et toutes les voix chantent avec un saint en-
thousiasme ce refrain si touchant :
Partez, amis, adieu pour cette vie,
Portez au loin le nom de Dieu,
Nous nous retrouverons lin jour dans la patrie ;
Adieu, frères, adieu !
C'est ainsi que se déroule en notes sonores
— 16 —
et vibrantes ce cantique si plein de poésies et de
grandes pensées que vous serez certainement
heureux de connaître, bien chers lecteurs.
La même voix continue :
Qu'un souffle heureux vienne enfler votre voile.
Parlez, amis, sur les ailes des vents ;
Ne craignez pas, Marie est votre étoile,
Elle saura veiller sur ces enfants.
Respecte, ô mer ! leur mission sublime,
Garde-les bien, sois pour eux sans écueil,
Et sous ces pieds qu'un si beau zèle anime,
De tes flots abaisse l'orgueil.
Partez amis, etc.
Hâtez vos pas vers ces peuples immenses ;
Ils sont plongés dans une froide nuit,
Sans vérité, sans Dieu, sans espérances ;
Infortunés ! l'enfer les engloutit,
Soldats du Christ ! soumettez-lui la terre,
Que tous les lieux entendent votre voix,
Portez partout la divine lumière,
Partout l'étendard de la croix.
Partez, amis, etc.
Empressez-vous dans la sainte carrière,
Donnez à Dieu vos peines, vos sueurs,
Vous souffrirez, et votre vie entière,
S'écoulera dans de rudes labeurs.
Peut-être aussi tout le sang de vos veines
Sera versé ; vos pieds, ces pieds si beaux,
Peut-être un jour seront chargés de chaînes,
Et vos corps livrés aux bourreaux !
Partez, amis, etc.
— 17 —
Partez, partez, car vos frères succombent,
Le temps, la mort, ont décimé leurs rangs :
Ne faut-il pas remplacer ceux qui tombent
Sous le couteau de féroces tyrans ?
Heureux amis ! partagez leur victoire,
Suivez toujours les traces de leurs pas
Dieu nous appelle et du sein de la gloire.
Nos martyrs nous tendent les bras.
Partez, amis, etc.
Soyez rempli du zèle apostolique ;
La pauvreté, les travaux, les combats,
La mort : voilà l'avenir magnifique
Que notre Dieu réserve à ses soldats.
Mais parmi nous il n'est point de coeur lâche,
A son appel tous nous obéirons,
Nous braverons et la cangue et la hache,
Oui, s'il faut mourir, nous mourrons.
Partons, amis, etc.
Bientôt, bientôt, nous courrons sur vos traces
Cherchant partout une âme à convertir.
Nous franchirons ces immenses espaces.
Et nous irons tous prêcher et mourir.
Oh ! le beau jour, quand le roi des Apôtres,
Viendra combler le désir de nos coeurs,
Récompenser vos travaux et les nôtres,
Et nous proclamer tous vainqueurs !
Partez, amis, etc.
En nous quittant, vous demeurez nos frères,
Pensez à nous, devant Dieu, chaque jour ;
Restons unis par de saintes prières,
Restons unis dans son divin amour.
— 18 —
O Dieu Jésus ! notre roi, notre maître,
Protégez-nous, veillez sur notre sort,
A vous nos coeurs, notre sang, tout notre être,
A vous, à la vie, à la mort.
Partez, amis, adieu pour cette vie,
Portez au loin le nom de Dieu.
Nous nous retrouverons un jour dans la patrie,
Adieu, frères, adieu !
Pendant ce temps-là les évêques, les prêtres,
les missionnaires, et enfin les laïques assistant
à cette émouvante cérémonie, baisent, à ge-
noux, ces pieds heureux qui vont traverser les
mers et porter la bonne nouvelle du salut et de
la paix aux peuples infidèles. Des pères vien-
nent, en pleurant/ poser leurs lèvres trem-
blantes sur les pieds de leurs fils et leur dire, à
la face des autels, un éternel adieu. Les larmes
gagnent tous les yeux, les partants seuls ne
pleurent pas, ou s'ils pleurent, ce sont des
larmes de joie qu'ils répandent. Je renonce à
ajouter à cette scène des pensées et des ré-
flexions qui ne feraient que l'affaiblir. Les émo-
tions produites dans l'âme par un tel spectacle
sont au-dessus de toute expression humaine.
Des fiacres attendent les nouveaux mission
naires à la porte de l'église. Après avoir donné
leur bénédiction à leurs confrères et à la foule
— 19 —
avide de la recevoir, ils partent, l'âme remplie
de joie et d'espérance. Les diacres et quelques
directeurs de la maison les accompagnent à la
gare. Qu'il est beau de voir ces jeunes prêtres
s'éloigner de la France et des personnes qui
leur sont chères, sans verser une larme et sans
regret ! Ils ne s'appartiennent plus, ils sont à
Dieu. Laissons-les, la croix d'une main et l'é-
vangile de l'autre, traverser les mers pendant
un voyage de six mois, qui n'est rien pour leur
courage et qui paraît un siècle au zèle ardent
qui déborde de leurs coeurs.
CHAPITRE II
I
LA TRAVERSÉE... LA VIE APOSTOLIQUE.
Ni les écueils de mers, ni les tempêtes,
ni les côtes barbares ne peuvent arrêter
ceux que Dieu envoie... Qui sont ceux-ci ;
qui volent comme les nuées ? Vents, portez-
les sur vos ailes !
(FÉNÉLON, Serm. sur l'Epiphanie).
Nous allons maintenant, chers lecteurs,
suivre un moment au milieu des flots ces intré-
pides soldats de Jésus-Christ, que l'amour de
Dieu et des âmes pousse vers les plages infi-
dèles. La terre de France a disparu à leurs re-
gards... et ils sont joyeux. Le sacrifice est con-
sommé ; la famille, les amis, le pays n'existent
plus pour eux que dans le souvenir. Dès-lors ils
sont véritablement missionnaires, et ils com-
mencent à exercer leur zèle. Ils instruisent les
matelots, préparent à la première communion
ceux qui n'ont pas encore eu le bonheur de la
faire. Lorsque le capitaine le permet, ils disent
la messe le dimanche, donnent des instructions
aux gens de l'équipage et chantent les vêpres.
Une gaité franche règne toujours parmi eux.
L'étude de la théologie, la prière, les oeuvres
de charité et de doux entretiens partagent leur
journée; et le soir, lorsque la nuit commence à
couvrir la mer, ils font monter vers le ciel le
chant de l'Ave maris Stella, pour l'heureux
succès de leur voyage. Grâce à la protection
puissante de Marie qui veille sur eux, ils fran-
chissent heureusement les abîmes et les écueils
de l'Océan.
Il faut le dire à la louange de notre pays, la
plupart des missionnaires n'ont qu'à se féliciter
des bons procédés et des prévenances des capi-
taines de navire et de l'équipage à leur égard.
Souvent même la piété des passagers et des
matelots transforme en gracieuses chapelles
ces heureux navires qui portent les envoyés de
Dieu, C'est ainsi que le 7 juin 1860, la fête du
Très-Saint-Sacrement était célébrée en grande
pompe sur La Prime, au milieu des flots, en
face des rivages infidèles. Un bon vent gonflait
les voiles et donnait au navire une marche à la
fois douce et rapide. La mer était calme... le
ciel bleu.
— 23 —
La messe fut chantée en musique... Le
canon gronda sur les eaux silencieuses, au mo-
ment où le Dieu des mers vint reposer entre
les mains du prêtre. Un matelot fit sa première
communion. La joie débordait de tous les coeurs.
On chanta les vêpres et l'on fit la procession du
Saint-Sacrement. La fête était magnifiqne, im-
posante et surtout touchante à cause de la foi
et du recueillement de ceux qui y assistaient...
il n'y manquait que des fleurs.
Enfin, après cinq ou six mois d'une pénible
traversée, on arrive. La voilà cette terre qu'ils
vont arroser de leurs sueurs et de leurs larmes!...
Cette nouvelle patrie que leur ardente imagina-
tion et leur charité plus ardente encore leur
faisait entrevoir depuis tant d'années !... Oh !
comme il bat le coeur de ces jeunes apôtres !
De leur poitrine brûlante s'échappe un Te Deum
d'actions de grâces... des larmes de joie coulent
de leux yeux... leurs mains se lèvent pour
bénir... ils sont dans une ivresse inexprimable.
Des confrères prévenus de leur arrivée les
attendent sur le port et, après leur avoir sou-
haité la bienvenue, les emmènent à la Pro-
cure ( 1 ). Dès le jour même ou le lendemain ils
(1) La Congrégation des Missions-Étrangères possède
plusieurs procures dans les ports les plus importants de
- 24 —
prennent le costume des gens du pays où ils se
trouvent. Les voilà transformés en Indiens, en
Chinois, en Thibetains, en Japonais ; il ne leur
reste plus rien de leur pays, pas même le lan-
gage qu'ils échangent contre un autre dur et
barbare.
Lorsqu'ils sont suffisamment versés dans la
connaissance de la langue, ils se séparent, et
chacun se rend dans la partie de la vigne qu'il
doit défricher, prêt à lui consacrer jusqu'à la
dernière goutte de ses sueurs, jusqu'à la der-
nière goutte de son sang.
Les missions confiées à la congrégation des
missions étrangères, sont réparties en vingt et
un vicariats apostoliques :
Dans les Indes :
Les vicariats apostoliques de Pondichery, de
Maïssour, de Coümbatour.
En Chine :
Les vicariats apostoliques du Su-Tchuen occi-
dental, du Su-Tchuen méridional, du Su-Tchuen
oriental, du Yun-Nam, du Kouy-Tcheou, et la
préfecture apostolique du Kouang-Tong.
Dans l'empire Annamite :
Les vicariats apostoliques du Tong-King occi-
l'extrème Orient : à Hong-Kong, à Schang-Haï, à Sin-
gapore.
— 25 —
dental et méridional, de la Cochinchine septen-
trionale, orientale et occidentale.
Les vicariats apostoliques de Birmanie, de
Malaisie, de Siam, du Thibet, du Camboge, de
la Corée, de la Mandchourie et du Japon.
Cette même congrégation possède en outre
deux principaux collèges, l'un à Pondichéry,
l'autre à Pulo-Pinang.
Je laisse ceux qui s'en vont dans des missions
ingrates, il est vrai, mais paisibles, pour ne
m'occuper que de ceux plus privilégiés que la
Providence conduit dans les contrées moins hos-
pitalières que ravage depuis trente-cinq ans le
souffle de la persécution. Je veux parler de la
Chine, du Tong-King, de la Cochinchine et de
la Corée. Ces détails vous intéresseront, je l'es-
père, chers lecteurs, car quelque-uns d'entre
vous sont peut-être unis par les liens de l'amitié
ou de la famille à ces apôtres.
II
Je vais essayer de vous donner une idée de
la vie de ces prêtres dévoués qui ont tout
quitté pour suivre Jésus-Christ. Le ministère,
dans les missions persécutées, est très-pénible.
Le missionnaire est le plus souvent sans asile,
2
errant, pourchassé, traqué comme une bête
fauve. Sa tête est mise à prix ; une forte récom-
pense est promise à celui qui le livrera mort ou
vif. Il voyage pendant la nuit pour visiter les
chrétientés confiées à ses soins... il entre dans
la cabane d'un chrétien, et là, à la faveur des
ténèbres, il déplie sa petite chapelle, prépare un
autel, se revêt des ornements sacrés et célèbre
le saint sacrifice de la messe, entouré de quel-
ques fidèles venus à petit bruit, pour ne pas
donner l'éveil aux païens. Après quelques jours
de station, lorsque tout le monde s'est confessé,
lorsque le missionnaire a rempli son ministère,
il fait ses adieux à ses chers néophytes qu'il a
enfantés à la religion et qu'il ne reverra peut-
être plus... Il plie son petit bagage, et, toujours
au milieu de la nuit et dans le plus grand si-
lence, il s'achemine vers une autre chrétienté
éloignée quelquefois de dix, de trentre, qua-
rante et cinquante lieues. Oh ! qu'ils sont beaux
ces pieds qui se fatiguent ainsi à la recherche
des âmes! Oh ! qu'ils sont heureux ces apôtres
qui s'en vont, à travers les déserts, les mon-
tagnes, les forêts et les fleuves, semer la parole
de Jésus-Christ ! Euntes ibant et flebant mit-
tentes semina sua.
Pendant le jour, si le missionnaire est dans
quelque maison, il se tient caché, soit dans une
— 27 —
corbeille, soit dans un grand vase, soit dans fin
coin obscur; il ne peut tousser, cracher et re-
muer qu'avec les plus grandes précautions,
pour ne pas se faire découvrir et compromettre
ainsi sa vie et celle des personnes généreuses
qui lui donnent l'hospitalité. Si le jour le sur-
prend, pendant qu'il voyage, il doit pour se
soustraire aux poursuites des satellites, se tenir
blotti sous terre, dans le creux des rochers,
dans les antres sauvages, privé de tout secours,
obligé de se nourrir des herbes, des racines et
de quelques fruits qu'il rencontre. Heureux en-
core quand il n'est pas malade, quand sa santé
n'est pas gravement altérée par de si rudes
épreuves ! Oh! alors, quel spectacle ! sans pa-
rents, sans amis, sans patrie, délaissé au fond
d'un bois, sur une montagne aride ; exposé à la
pluie et au vent, accablé par la souffrance,
miné par la fièvre, il n'attend plus qu'une mort
affreuse et ignorée... La dernière pensée est pour
ses brebis ; il offre pour elles à Dieu le sacrifice
de sa vie.
« Q'un homme, dit Chateaubriand, à la vue
de tout un peuple, sous les yeux de ses parents
et de ses amis, s'expose à la mort pour sa pa-
trie, il échange quelques jours de vie pour des
siècles de gloire ; il illustre sa famille et l'élève
aux richesses et aux honneurs. Mais le mission-
28 —
naire dont la vie se consume au fond des bois,
qui meurt d'une mort affreuse, sans spectateurs,
sans applaudissements, sans avantage pour les
siens, obscur, méprisé, traité de fou, d'absurde,
de fanatique, et tout cela pour donner un bon-
heur éternel à un sauvage inconnu... De quel
nom faut-il appeler cette mort, ce sacrifice ? »
Tels ont été les derniers moments de Mgr Re-
tord, ce vaillant capitaine de Jésus-Christ, cet
infatigable apôtre du Tong-King, le modèle,
le type des missionnaires. Lors de sa consé-
cration épiscopale, il avait pris pour devise
ces paroles : Fac me cruce inebriari ! (1). Il l'a
remplie à la lettre; il devait être abreuvé de
croix à sa mort comme pendant sa vie. Il a fini
ses jours sur une montagne déserte, dans une
méchante cabane de paille de six pieds carrés,
après avoir perdu jusqu'à sa crosse et sa mitre,
après avoir vu renverser les unes après les
autres toutes les églises de son vicariat. Il ne
manqua à ce grand évêque que la couronne du
martyre, qu'il désirait avec tant d'ardeur. Plu-
sieurs fois il y a échappé comme par miracle.
Telle a été aussi la mort d'un zélé mission-
naire, M. Mailfait, qui débarqué depuis un an
à peine dans l'île d'Haï-Nau, était parvenu à
(1) Faites que je m'enivre de la croix !
— 29 —
réunir autour de lui tous les chrétiens connus,
au nombre de cinq cents, en avait retrouvé
soixante-quinze perdus dans les bois et sur les
montagnes, avait baptisé de sa main quarante-
trois païens, et en avait préparé soixante-treize
à recevoir prochainement la même grâce, lors-
que la mort vint mettre fin à sa laborieuse car-
rière. Ce jeune apôtre, rempli de cette charité
ardente qui ne recule devant aucun sacrifice,
était parti à pied pour administrer les derniers
sacrements à un moribond, dans un village
éloigné de quinze lieues de sa résidence. La
fatigue, jointe à une fièvre violente et conti-
nuelle, le mit bientôt aux portes de la mort.
« Couché dans une humble cabane, écrivait
Mgr Guillemin, préfet apostolique de Quang-
Tong, environné de ses pauvres chrétiens qui,
malgré tout leur dévouement, n'avaient qu'un
peu d'eau ou de thé à lui offrir, les lèvres pieu-
sement collées sur son crucifix, il devait mou-
rir, comme trois siècles avant lui, dans une île
située presqu'en face de la sienne, était mort un
saint qui sera à jamais le modèle et le protec-
teur des Missionnaires, le pieux François Xa-
vier. Le lundi matin, 31 mars, les chrétiens lui
demandant s'il avait quelque peine ; « Non, ré-
« pondit-il avec une humilité profonde, point
« d'autre que celle de n'avoir pas assez travaillé
2.
- 30 -
« à la gloire de Dieu et au salut des âmes. »
Puis, prenant son Christ entre ses mains, il le
baisa avec amour et le pressa sur son coeur,
pour ne plus s'en séparer ; car, un instant
après, il perdit connaissance, et, le même jour,
à midi, il rendit son âme entre les mains de
son Créateur, dans la trente-cinquième année
de son âge. »
Telle est la vie , telle est la mort des mis-
sionnaires apostoliques dans ces contrées persé-
cutées et barbares où ils craignent moins la
rencontre des bêtes féroces que celle des hom-
mes. Ils sont pourtant heureux... leur coeur
surabondé de joie au milieu de ces cruelles
épreuves. Ils savent que leur tristesse se chan-
gera en joie, et que ce qu'ils sèment dans les
larmes* ils le moissonneront un jour dans l'al-
légresse. Qui seminant in lacrymis in exsulta-
tione metent.
" Qui nous expliquera pourquoi il se trouve
toujours des hommes pour se consumer dans cet
obscur et sanglant travail ; des hommes qui
désirent cette vie, qui la cherchent, qui l'ont rê-
vée enfant, et qui, cachant à leur mère ce
grand dessein, mais le nourrissant toujours,
obtiennent de Dieu, à force de prières, qu'il soit
accompli ? Ah ! c'est le sort du ciel et le plus
noble mystère de l'âme humaine. Jusqu'à la
- 31 -
fin, il y aura des hommes de sacrifice, illumi-
nés d'une clarté divine, qui les yeux tournés
vers Jésus, sauront parfaitement ce que la foule
des autres peut à peine comprendre : In lu-
mine tuo videbimus lumen ; à la lumière de
Dieu, ils devinent les joies de cette vie d'immo-
lation pour Dieu, ils les cherchent, ils les goû-
tent, ils veulnt s'en assouvir; le monde n'a
point de chaînes de fleurs qui les empêchent de
courir à ces nobles fers (1).
Cette vie à été l'objet de leurs désirs dès leur
plus tendre enfance..; ils l'ont rêvée dans les
loisirs de leur jeunesse, et dans l'ardeur de leur
charité, ils ont porté leur vue encore plus hauts
Plusieurs ont entrevu une palme ensanglantée
au bout de leur carrière... Nous le verrons plus
tard dans les lettres admirables qu'ils ont lais-
sées et dont je reproduirai les plus beaux pas-
sages. Voici la prière que l'on trouva enfermée
dans le scapulaire de Mgr Borie, après son mar-
tyre ; elle était écrite en latin ; j'en donne la
traduction littérale :
O très-noble fille du Père éternel, lumière de
l'Église, reine du clergé, espérance des fidèles
et des naufragés, chaste et immaculée Mère du
Sauveur, Vierge Marie, moi Pierre-rose-Ur-
(1) Louis Veuillot, Ça et Là, tome II.
— 32 —
sule, Dumoulin Borie, promu aux ordres mi-
neurs, quoique indigne de vous servir, plein de
confiance dans la bonté de votre coeur mater-
nel, je vous choisis aujourd'hui pour ma mère,
ma maîtresse, ma patronne et mon avocate ; je
prends l'engagement ferme et sincère de vous
servir toujours avec fidélité vous et votre divin
Fils, et de travailler selon la mesure de mes
forces, à faire accroître votre culte et votre
honneur dans tous les coeurs.
O lumière bienheureuse, au milieu des flots
inconstants de mon coeur, je lève les yeux vers
vous ; prenez-moi donc pour votre serviteur ;
dirigez mes pas ; obtenez-moi cette profonde
humilité qui est la gardienne de la chasteté, et
le mépris de moi-même, afin que je sois véri-
tablement crucifié au monde et que le monde
me soit crucifié. Souvenez-vous de votre servi-
teur que vous avez daigné prendre aujourd'hui
sous votre protection et votre garde ; priez pour
moi Jésus-Christ votre fils, afin que, aidé de sa
grâce, je puisse surmonter la faiblesse de la
chair, afin que je ne sois plus l'esclave de mes
passions, et que je sois orné de toutes les vertus
que, misérable pécheur, je contemple en vous.
Que je sois prudent dans mes entreprises, cou-
rageux dans les dangers, patient dans les re-
vers, humble dans les succès ; que je sois con-
— 33 —
firmé dans le projet que j'ai formé depuis
longtemps de me consacrer tout entier à la con-
version des infidèles. Puissé-je marcher toujours
dans l'esprit de cette céleste vocation ; et enfin,
ô bonne mère, faites qu'après avoir souffert le
mépris et les outrages pour le nom de Jésus-
Christ, je puisse, par la palme du martyre, si
vous me l'obtenez, arriver au port désiré de la
céleste patrie.
CHAPITRE III
TABLEAU DE LA PERSÉCUTION.
Et factus est planctus magnus in Israël...
Et il se fit un grand deuil dans Israël...
(I Machabée, 1-26),
Le tableau court et rapide que j'ai tracé de la
vie et des fatigues des missionnaires catholiques
dans les persécutions ordinaires, n'est que l'es-
quisse de celui qu'offrent ces malheureuses con-
trées, lorsque l'enfer vomit sur elles toute sa
rage et sa fureur. Les années qui ont précédé le
traité conclu entre la France et la Cochinehine,
le 5 juin 1862, nous en fournissent une preuve
à la fois triste et glorieuse. A l'annonce de ces
jours de désolation et de deuil, la religion se
tut, comme la nature à l'approche des grandes
tempêtes. On calme de mort précède ces luttes
sanglantes de l'erreur contre la vérité. On cache
dans des fosses des vases et les ornements sa-
crés, les livres et autres objets de piété, qui,
— 36 —
malgré ces précautions, tombent souvent entre
les mains des infidèles.
Le soin des chrétientés est confié aux prêtres
indigènes, et les missionanires, que leur visage
et leur accent étrangers pourraient facilement
faire connaître, vont demander aux montagnes,
aux forêts et aux déserts, un asile qui les mette
à l'abri des persécuteurs. Quelquefois les re-
cherches sont si actives, les récompenses si
fortes pour les délateurs, les ordres si sévères
pour les mandarins, que les montagnes les plus
sauvages elles-mêmes, ne peuvent plus protéger
leur fuite : Ipsi montes nolunt recipere fugam.
Où peuvent donc se cacher ceux qui dérobent
leur tête aux poursuites si actives des persécu-
teurs ? Les uns, à la manière des bêtes fauves,
sont obligés de creuser des trous dans la terre
pour s'y abriter ; les autres, pressés par les sol-
dats qui les pousuivent, se réfugient dans des
repaires habités par des tigres, craignant moins
la férocité de. ces bêtes cruelles que celle des
hommes. Quelques-uns se tiennent blottis, im-
mobiles et en silence, dans un coin obscur de
quelque cabane solitaire où pénètre à peine assez
d'air pour respirer et assez de jour pour ré-
citer leur bréviaire. D'autres enfin, comme
comme Mgr Retord, se sont enfouis dans dés
tombeaux, espérant trouver dans la demeure
— 37 —
des morts la paix qu'ils cherchaient en vain sur
la terre.
« Quand ils sortaient la nuit, et tels que des
spectres, de leurs antres et de leurs souterrains,
c'était pour aller administrer les derniers sa-
crements à un mourant ou célébrer pour la
dernière fois peut-être le saint sacrifice, avec un
petit nombre de fidèles dévoués (1).
« Au milieu de nos misères, écrit Mgr Re-
tord, j'ai le bonheur tous les jours d'adorer de
bien près le bon maître qui, chaque matin, bien
avant l'aurore, descend dans ma cabane. Là,
Jésus naît de nouveau sur un autel de bambou,
aussi pauvre que la crèche ; quelques Anna-
mites, aussi simples que les bergers, lui rendent
leurs devoirs, et un pauvre missionnaire qu
n'est point roi, qui n'est point mage, mais qui
est aussi venu de bien loin, lui offre le sacrifice
de sa vie, dans quelque temps et de quelque
manière qu'il lui plaise de la terminer. » Je re-
nonce à décrire les angoisses, les inquiétudes
et les privations auxquelles ils sont en proie
dans cette horrible situation. Votre imagination,
chers lecteurs, et surtout votre coeur, pourront
vous en donner une idée. C'est ainsi que ces
(1) Annales de la propagation de la foi, mois de juillet
1855.
— 38 —
apôtres intrépides passent des mois et des an-
nées, privés de tout, dans des alarmes conti-
nuelles, l'âme brisée par la douleur. Que de
fois, si leur présence n'était pas nécessaire à
leur troupeau, ils seraient tentés de se livrer
eux-mêmes aux satellites et sacrifier ainsi une
vie mille fois plus pénible que les tortures du
prétoire et les supplices de la mort. Seigneur !
disent-ils, si nous sommes encore utiles à votre
peuple, nous ne refusons pas le travail; que
votre volonté soit faite ! Ah ! s'ils n'ont pas le
sort des martyrs, ils en auront la récompense ;
les chaînes, la cangue et le rotin ne rendraient
pas plus glorieux ces membres usés au service
de Jésus-Christ !... Pendant ce temps-là, les
églises, devenues veuves, pleurent ; les brebis,
privées de leurs pasteurs, sont à la merci des
loups. Des villages entiers sont livrés aux
flammes ; les chrétiens sont conduits par mil-
liers en prison, en exil ou à la mort. Leurs biens
sont confisqués ; les enfants, séparés de leurs
mères, les, femmes de leurs maris, sont traînés
aux mêmes supplices dans des directions diffé-
rentes. Des croix sont placées à l'entrée des
villes et des villages, sur les ports, à la porte
des prisons, et quiconque refuse de les fouler aux
pieds, va grossir le nombre toujours croissant
des victimes. Dans le seul royaume annamite,
— 39 —
on compte plus de vingt-cinq mille martyrs qui
ont péri par le fer, la faim et le feu, dans les
prisons ou dans les fleuves. La cruauté a épuisé
toutes les tortures contre ces invincibles athlètes
du Christ, dont le monde n'était pas digne.
Rien ne leur a été épargné, ni les outrages, ni
les coups, ni les chaînes ; ils ont été coupés en
morceaux, décapités, étranglés, brûlés, noyés ;
la misère en a, fait périr autant que le glaive. Ce
que la malice et la rage n'ont pas suggéré à
l'excécrable Néron, l'enfer l'a inspiré à ces bar-
bares persécuteurs de la Chine, du Tong-King,
de la Cochinchine et de la Corée, Ils ont ré-
pandu le sang des justes comme l'eau ; ils ont
laissé leurs corps sans sépulture, exposés à la
voracité des oiseaux du ciel et des bêtes de la
terre. Ils ont creusé des fosses larges et pro-
fondes, et y ont précipité par centaines des
hommes, des femmes et des enfants pleins de
vie ; ils en ont enterré d'autres jusqu'au cou, et
des bourreaux armés de bêches faisaient sau-
ter leurs têtes. Ils ont mis le feu aux prisons où
gémissaient des milliers de chrétiens, et des
soldats, le sabre à la main, étaient chargés de
massacrer ou de repousser dans les flammes,
ceux qui cherchaient à y échapper. Toutes ces
horreurs se passaient au moment où les Fran-
çais abordaient sur ces côtes inhospitalières.
— 40 —
C'est ainsi que cette pauvre église annamite pé-
rissait presque noyée dans son sang : c'est ainsi
que les prêtres qui formaient son nouvel édifice
étaient dispersés, dispersi sunt lapides sanc-
tuarii, au moment où allait sonner pour elle
l'heure de la paix et de la liberté. Cette contrée
aride et sans eau, comme parle l'Écriture, a été
changée en un lac immense. La parole de Dieu,
répandue dans une terre ainsi préparée, pro-
duira des fruits abondants, car le sang des mar-
tyrs est une semence féconde de chrétiens. En
lisant ces quelques lignes tracées à la hâte, ne
croirait-on pas lire un abrégé des pages san-
glantes de l'histoire de la primitive Église ? Les
noms seuls des lieux, des supplices, des vic-
times et des bourreaux sont changés ; la cruauté,
la fureur et l'impuissance d'un côté, et de l'autre
le courage, la constance et le triomphe sont les
mêmes. Comme la primitive Église, celle d'An-
nam et de Corée a eu ses Etienne et ses Agnès.
Deux champs éloignés l'un de l'autre, mais ar-
rosés par le même sang, ont produit les mêmes
fleurs... et selon la brillante expression de saint
Cyprien, les lis, symboles de la virginité, y sont
mêlés aux roses, emblême du martyre ; Flori-
bus ejus nec lilia, nec rosce desunt.
Comme nous le verrons dans les chapitres
suivants, ces persécutions furent une époque
— 41 —
glorieuse. Voici le premier trait de courage au-
quel elles ont donné lieu, et qui ne contribua
pas peu à en faire naître beaucoup d'autres.
Dans le courant de 1831, le vendredi saint, un
prêtre tong-kinois, nommé Duyêt, célébrait l'of-
fice divin au milieu d'une assemblée furtive-
ment réunie, lorsqu'un mandarin vint envelop-
per l'église avec ses troupes. Un soldat, le sabre
à la main, se précipite dans le sanctuaire, se
place sur le marche-pied de l'autel, et mettant
la pointe de son arme sur le cou du célébrant, il
lui dit : Si tu bouges, je te coupe la tête. A cette
menace, le prêtre, sans changer d'attitude,
tourne légèrement la tête du côté du téméraire
satellite, le regarde d'un air indifférent, et con-
tinue l'office avec un sang-froid qui pénètre tous
les assistants d'admiration. Cependant, le sol-
dat demeure auprès de lui, tenant toujours son
sabre levé, et le prêtre lit la passion du Sauveur
sans émotion et sans trouble. Il descend de l'au-
tel pour adorer et faire adorer la croix : le soldat
le suit et ne le quitte pas un instant, tandis que
le mandarin resté au bas de l'église, fait prépa-
rer la cangue qu'il destine au courageux Duyêt.
Cet acte de courage donna de la confiance
aux chrétiens, et à la suite de cet intrépide
prêtre, un grand nombre de fidèles marchèrent
vers la prison et de là au martyre.
CHAPITRE IV
DESCRIPTION DES SUPPLICES.
Lapidati sunt, secti sunt, tentati sunt, in
occisione gladii mortui sunt.
Ils ont été lapidés, sciés, éprouvés ; ils
sont morts par le glaive.
(Heb. II, 37.)
Je passe à la description des supplices et des
tortures qui ont ouvert le ciel à tant de glo-
rieux martyrs, dont les noms, pour la plupart
inconnus aux hommes, sont écrits en lettres
d'or sur le livre de vie. Comme chaque pays
a des genres de supplices particuliers, je me
contenterai de décrire ceux qui sont en usage
dans la Corée, comme étant les plus propres à
exciter votre intérêt et surtout votre compas-
sion.
Supplice de la table. — C'est une planche
de chêne très-dur, d'un pouce et demi d'épais-
seur, large de trois pieds, longue de quatre, et
terminée à une de ses extrémités par une sorte
— 44 —
de manche. On fait coucher le patient sur le
ventre; un homme robuste saisissant l'instru-
ment, frappe avec violence sur le gras des
cuisses. Après quelques coups, le sang jaillit,
les chairs se détachent et volent en lambeaux.
Au dixième coup la table atteint l'os et ne fait
plus entendre qu'un son horrible. On a vu des
chrétiens recevoir plus de soixante coups dans
un seul interrogatoire. Le patient, le bourreau
et la terre d'alentour sont couverts de sang et
de lambeaux de chair.
Verges-bâtons. — Ce sont trois grosses
verges, tressées en forme de corde, avec les-
quels on frappe le patient dépouillé de ses vête-
ments.
Longs-bâtons.— Il y en a quatre, chacun
de la hauteur d'un homme et de la grosseur du
bras; quatre hommes entourent le patient et
frappent avec l'extrémité sur les cuisses et sur
tes hanches.
Flexion des jambes. — On lie les deux gros
doigts des pieds l'un contre l'autre et les jam-
bes ensemble au dessus du genou : On passe
deux bâtons au milieu, et l'on tire peu à peu
jusqu'à ce que les os prennent la forme d'un
arc; puis on les relâche insensiblement. Ou
bien, après avoir lié ensemble les deux pouces
des pieds, on met un morceau de bois entre les
— 45 —
jambes; et deux hommes tirant chacun une
corde attachée à chaque genou les approchent
peu à peu jusqu'à les faire toucher.
Dislocation des bras. — On amène les bras
derrière le dos, on les joint fortement au-dessus
du coude, et avec deux bâtons on les sépare
avec violence; ensuite au moyen de deux cor-
des attachées à chaque bras, on approche les
épaules l'une de l'autre ; puis on délie tout; un
homme prend les mains du patient, pose son
pied sur sa poitrine et tire les bras vers lui
pour les remettre dans leur premier état.
Frottement des jambes. — Ce supplice con-
siste à frotter le devant des jambes avec un
bâton triangulaire ; bientôt la peau se détache
et le bois ne touche plus que l'os.
Corde-scie. — On fait avec une corde le tour
de la jambe, et deux hommes la prenant cha-
cun par un bout la tirent alternativement
comme une scie, jusqu'à ce que l'on arrive à
l'os ; après quoi l'on recommence dans un autre
endroit.
Le stouzoï-tsil. — Ce supplice consiste à as-
sujettir ensemble les deux bras, au point de for-
cer les épaules à se loucher, et dans cet état,
une barre de bois introduite entre les noeuds
soulève le condamné et le tient suspendu par
ses poignets enflés et meurtris. Quand les bour-
3.
— 46 —
reaux sont habiles, ils savent comprimer les
bras et les jambes de manière à les faire seule-
ment ployer sous l'action de la torture; mais
s'ils sont inexpérimentés, les os se rompent
au premier coup et la moelle s'en échappe avec
le sang.
Le tsou-tsang-tsil. - C'est un autre sorte de
supplice pendant lequel le patient est attaché
en haut par les cheveux, et agenouillé sur les
pointes aiguës de pots brisés, tandis qu'à sa
droite et à sa gauche des satellites le fusti-
gent.
Suspension. — Le patient est dépouillé de
ses vêtements; on lui attache les mains derrière
le dos et on le suspend en l'air par les bras;
ensuite quatre hommes viennent, chacun à son
tour, frapper avec un bâton sur son corps dé-
pouillé. Bientôt la langue et l'écume sortent de
sa bouche, une couleur livide couvre son vi-
sage ; on le fait descendre avant qu'il n'expire,
mais pour recommencer bientôt le même sup-
plice.
Le lim-ché. — Ce supplice se fait de deux
manières : dans l'une on coupé 1° les bras;
2° les jambes ; 3° on ouvre la poitrine; 4° on
tranche la tête. Dans l'autre, on hache, pour
ainsi dire, le patient en petits morceaux, ou
plutôt on l'abandonne à la fureur des bour-
reaux, qui exécutent la sentence selon leur bar-
bare caprice ; quelquefois ils poussent la bar-
barie jusqu'à dévorer ses membres palpitants,
sous les yeux mêmes de la victime.
Combien d'autres tortures encore dont la
description fait frémir ! Les tenailles, la table
hérissée de pointes aiguës, les bâtonnets et
plusieurs autres supplices dont j'épargne le ré-
cit à vos oreilles, bien chers lecteurs. Votre
coeur aurait de la peine à supporter la descrip-
tion de ces milliers de tourments que l'on pro-
digue sans réserve aux chrétiens, et dont un
seul suffirait pour déterminer la mort. Que dire
de ceux qui les ont soufferts ? La main toute
puissante de Dieu les soutenait ; la nature dis-
paraissait sous les ardeurs de la charité.
Je ne terminerai pas cette triste nomenclature
de supplices et de torture, sans parler de la
cage, de la cangue et du rotin, dont vous avez
sans doute entendu parler.
La cage, qui n'a que quatre pieds de lon-
gueur sur deux de large, est ordinairement
garnie de barreaux de fer. Elle sert souvent de
prisons aux missionnaires devenus confesseurs
de la foi. Plusieurs d'entre eux ont vécu des
mois, et quelques-uns des années dans ce loge-
ment incommode, où le corps ne peut trouver
qu'une position extrêmement pénible et gênée.
— 48 —
Le sommeil et le repos y sont presque impos-
sible. Ajoutez à cela une foule de curieux qui
assiégent continuellement ces pauvres mission-
sionnaires, pour jouir du spectacle d'un Euro-
péen enchaîné comme une bête féroce, et de-
venu, à l'exemple de son divin Maître, un objet
d'opprobre et d'abjection pour la populace.
La cangue a la forme d'une échelle ; elle est
faite de bois très-dur ; elle a ordinairement cinq
ou six pieds de long sur trois de large et pèse
quelquefois jusqu'à cent cinquante livres. C'est
avec ce précieux fardeau suspendu à leur cou et
pesant de tout son poids sur leurs épaules, que
les confesseurs de la foi passent le temps d'une
captivité plus ou moins longue qui aboutit tou-
jours à la mort.
Le rotin est une verge d'un bois très-dur
et en même temps très souple, qui sert à fla-
geller les coupables. Ce supplice, très-commun
dans l'extrême-orient, est terrible. « Pilez-moi
dans un mortier, si vous le voulez, disait le
confesseur Hugnh-Van-Duc à ses juges; je
crains moins les tenailles et les planches gar-
nies de pointes de fer que le rotin. » Si au se-
cond coup le ang ne jaillit pas, si la chair ne
vole pas en lambeaux, le bourreau, réputé infi-
dèle à son devoir, prend la place de la victime.
Le nombre des coups est déterminé par le grand
— 49 —
mandarin ; on ne les épargne pas aux chrétiens
et surtout aux missionnaires. Quelquefois on les
donne sans compter, jusqu'à ce que les bras
des soldats qui frappent tombent de fatigue.
M. Chapelaine en a reçu près de cinq cents
à différentes reprises. Arcus fortium superatus
est ; et infirmi accincti sunt robore. (Reg. I,
chap. 2.) Les forts ont été surpassés; des hom-
mes faibles en apparence, mais revêtus d'une
vigueur surhumaine, ont lassé les bourreaux et
vaincu les supplices. Les tourments inventés
pour les affaiblir et les abattre ne servent qu'à
faire éclater davantage leurs forces ; les outra-
ges par lesquels on cherche à les humilier et les
avilir ne font que les rendre plus glorieux.
Chacune de leurs blessures est comme un rayon
lumineux qui répand au loin un vif éclat ; cha-
que goutte de leur sang est comme une pierre
précieuse que les anges recueillent avec joie
pour en former d'éclatants diadèmes. En vou-
lant les anéantir et les briser, on en fait des
nobles et des héros, car de tous les titres de
noblesse, le plus beau est celui qu'on acquiert
aux prix de son sang; de toutes les couronnes,
la plus brillante est celle que Dieu lui-même
dépose sur le front ensanglanté de ses témoins.
CHAPITRE V
LA PRISON.
Ego non solum alligari sed et mori paratus sum...
Je suis prêt non seulement à être lié, mais et mourir.
(Actes des Apôtres, 21-II.)
Suivez-moi pendant quelques instants, chers
lecteurs, dans la prison qui sert de demeure à
ceux qui sont enchaînés pour Jésus-Christ. C'est
une vaste enceinte entourée de hautes mu-
railles. Dans l'intérieur, d'étroites cellules sont
disposées par étages ; une petite porte en per-
met l'entrée. Il n'y a point de fenêtres; la lu-
mière du jour n'y pénètre que faiblement, et
l'air a de la peine à s'y renouveler. Le froid, en
hiver, et la chaleur, en été, y sont intolérables.
Le sol de ces espèces de loges est couvert de
nattes faites d'une paille grossière.
Les chrétiens et les païens, les innocents et
les coupables sont jetés pêle-mêle dans cet
affreux séjour, sans distinction d'âge, de sexe
— 52 —
et de condition. C'est un inexprimable mélange
de prières et de blasphèmes, de patience et de
fureur, de résignation et de désespoir. Tous
s'accordent à déclarer que. les tourments et
les supplices ne sont rien en comparaison de ce
qu'ils ont à souffrir dans la prison. Le sang,
qui sort des plaies qui leur ont été faites dans la
cruelle épreuve de la torture a bientôt pourri
leurs nattes et répand partout une odeur insup-
portable. Souvent une maladie pestilentielle se
déclare parmi ces malheureux ; alors la mort
exerce de nombreux ravages; et les soldats
chargés du soin de la prison, soit par négli-
gence, soit par un atroce raffinement de cruauté,
laissent, quelquefois pendant plusieurs jours,
les cadavres infects des victimes exposés à la
vue de leurs compagnons d'infortune. Mais la
faim, la faim surtout est leur plus terrible sup-
plice ; quelques-uns même, qui ont triomphé
de tous les autres, ne peuvent affronter celui-ci.
Deux fois par jour, on donne aux prisonniers
quelque cuillerées de riz dans une écuelle
grosse comme le poing. Ils sont réduits à dé-
vorer la paille sur laquelle ils sont étendus,
tant est grande la faim qui les presse. Je passe
sous silence d'autres détails qui pourraient
offenser vos oreilles et faire saigner votre coeur.
Au milieu de si horribles souffrances, ces glo-
— 53 —
rieux athlètes de Jésus-Christ n'ont qu'une
crainte, celle de mourir avant de porter leurs
têtes sous la hache du bourreau, car ils sont
prêts à souffrir la mort pour leur Dieu, et ils
l'appellent de tous leurs voeux. Les chaînes ne
sont pas suffisantes pour ces hommes avides du
martyre, ils brûlent du désir de verser leur
sang. Ego non solum alligari, sed et mori para-
tus sum. Toujours dévorés par le feu de la cha-
rité, que les eaux des tribulations n'ont pu
éteindre dans leur coeur, aquoe multa non po-
tuerunt extinguere caritatem, les missionnaires
prisonniers oublient leurs propres souffrances,
pour ne s'occuper que de celles de leurs frères :
les infidèles aussi bien que les chrétiens, sont
l'objet de leur inépuisable zèle. De leurs cages
ou de leurs prisons, ils répondent aux insultes
et aux outrages par des paroles pleines de dou-
ceur. Leur patience déconcerte les calomnia-
teurs, comme leur courage lasse les bourreaux.
Ils annoncent publiquement l'Evangile, cher-
chant à convertir les païens qui les entourent,
et même leurs gardiens. Combien de misé-
rables sont entrés dans la prison, le blasphème
à la bouche, qui, grâce à ces infatigables
apôtres, en sont sortis, ou y sont morts, les
saints noms de Jésus et de Marie sur les lèvres ?
Combien d'autres vaincus par les prédications