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Moeurs domestiques des Américains (3e édition) / par Mistress Trollope

De
421 pages
C. Gosselin (Paris). 1841. États-Unis -- Moeurs et coutumes. 1 vol. (416 p.) ; 19 cm.
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mM:b<heqned~iKe
MOEURS DOMESTIQUES
DM,
AM~RtCAINS
PAR
mSTRESS TROLLOPE;~j
Ou!f!aget~jtderM][aissttt.h~msE~t'[m.
rROM~MjË ~MT~M.
PARIS. 1
MBRAIB.IE BEJ~ARLES COSSBMN,
~OtTEt-R DE t.) CfBf.f07'HËQtfE B'Ëf.fr~,
0, MC SAWT OFRM.MN-DES'rf.E'
ih- \DCrr.XI.l fil.
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MOEURS DOMESTIQUES
DES
AMÉRICAINS.
Pjris. 'n~ri'~é p.r ftthunc et P)on
MBLMTHtM t)'ÉL!TE CHARLES GOSSEU~.
/o~~ f/~A~o/t~o~ et ~M~f-~r~~t' fM tS)- parie tieutenaut-géuéra) comte
fbi!]ppedeSe~ur,<vo). 350
'e Caravuruérutl contes rtouveaux et rzouvelles rzouvelles, par A. de Sarrazin, 1 vol. 3 fi0
~'o~MOr~K~parÂ.deLamartine~2sertes~à.350
~y~cM.cC~f/N~6~,parFrédértcSou!té,ivof.350
C~~ne/parmadameAnceiot.)\o).350
~5'Mf~~ proy~ f~yf' C'e'ë/j édition compote ) vof 3 59
~rMe/M'~c~parArnoutdetFouruier.tvo).350
~cA' ~/ocA, et autres romans maritimes, par Eugène Sue ,< vot. 3 50
jCcCo~cr~'t'~j',parFredericSou))É.o!350
~[ecu~7~ C/~M~f/~c~~t/M xn)e.xt\e x~-e~Yieetxvn~c/t?, avecdes Notes et Notices
historiques et !ittéraires et une tntroductton générate, par Lerom de Lincy. 2 séries, à 3 50
~o/M~~OM~ïc,pa!'Cbarte6Dtdter,)vo!350
La Salarnandre, par Eugéue Sue, 1 vol. 3 50
~/cc~o/<a'~parX.~B.Saiattne.<vof. 35t)
~eoMfe~<°ÏoM~OM~c,part'rédéricSouiié,<vo!3SO
?'<'M~<"cow~/e/cr~/<i'.r.DM/y,3i.éries,a.350
7~/ifM~'<?co/n~/e/f/e~i'c~MC~o~,tvo!350
~6M/ et autres romaotimafittme6,part;uReneSue~vo). 350
~e'~OM~~B'e'parFred.Souité.tvo). 350
/~r/e OM /e/~f~e <?M.ï' ~fi'M/~ par Gustave de Beaumoût, t vot. 3 50
jP/'o~r~Mfe/cr/&c,<~ot.350
Dlémoires du Diable, par P. Soul1é, 3 séries, 8. 3 50
~Couc~r~~c~t?,par Eugène Sue,2sënes,à.350
/~?~ Co/c~ /er < Datt)et le Lapidaire t, par Mtchet Hasson 2 séries, à. 3 5o
Des Irrzéliorutinru rrzatérielles daru leurs rapporls zzvec la Itbertd. Inlroduetiou à
i'étudede t'ecoaotme sonate et pohnque. par C. Pecqueur. i ~ot. 3 50
~p~M~ro~, oM ~o/~ ~w&FM~ /o/ \ouve)!es de )a reine Marguerite
de navarre, avec des \otes et une :\otice par le bibliuphile Jacob, vol. 3 50
Des 7/t~rf;~ M~~n<?/~ en F~zcf, par M. Chevaher, édn.. ornée d'usé carte, i ~o!. 3 50
7~e<~f~M~<"M,parEugpneSue,25ern's,à.350
Le .Vo~e~ de /j~rfcwy, par Beroatde de Vervi)!e. avec uuc Tabteanatynque par Lenglet
du Fresnoy un Commeutonre littéraire et uue \otice biographique, vol. 3 3 50
~o/ï /c/<?c~~m< par j'ierre Leroux 2'' ed)Hou. t vu). 3 50
/.<M jE'c~/f~/Hy wo~rMt?~ ~ra/M'~ par J. Chaudes-Aiguës, i voL 3 50
A~f~~nf, traduit derespagnotpar G. De)avtgnè,tYO). 350
//z~MC~o/ Mo/e~ e~ u~o/o~7M<?.?, par M. de Keratry. 3e édit., voÏ. 3 50
A<'Mr~ 6/t~/o~ ~e~Y/, trad. par !e bib))opht!e Jacob, et un travaU historique :1 50
et littéraIre par "rllenave, 1 vol. 3 50
et ~oMt~t?//c~ de Z~/b/z~, avec une Introduction htter. par le btb!. Jacob, ) Y. 3 50
Les Contes, ou les IVouvelles récréatiorzs et jnyeux devis, par Bonaventure des
Perjers. valet de cuambre de la refue de Navarre, avec des ISotes et une Préface par
C!t.Kodier,)vo!350
et /'0e~t/c ~oM~r~ traduettof du prtoce Le Brun, i vot. 3 50
Le ~j- per~u de .U/~o~, traductiou de M. de Cbâteaubhaud précède d'uue
Étude sur Miltoo et son temps. 3 50
j~~D/~Mecow~/f~MDf?~~ traduction par Pier-Ange!oFiorPOtino.3<'tirage. < voi. 350
~r~Mc~/Zf?, par don Atonxo de ErcHta. poème nationa! espagno!, tr. paf J. LavaUee, t v. 3 50
Don ~M/c/to~/?~ ffrff.f~ traduction nouvelle, sérte~.È. 3 50
Les usi«rles dP C ar«nrns trad. nouvelle par N hl. 0. Fournier et Desaules; suivies d'un
Chou de foesies diverses deCamoëus, traduites par Ï'. Denis, et d'une 'sonce. ) \of. 3 50
Lu J~/f~<<z ~<'rf~ ~M T~j'~6, trad. du prince Le Brun, arec Notice par Suard, < voL 3 50
L< ~M.x' ~M~<, Baftades et Poestes de Cœthe.– Choix de Battade~ et roestes deSchitfer,
Burger. K'op&tock. Schubert. Kœrtier. Uhiand~ traduction nouvelle, paf Gérard, < vol. 3 50
Ba/<?~ /n<?M~ et C/t~n~' p~pM/a~rc~ de /Hft~f, avec futroduction histo-
rtque,pat'~ébas!t<'nA)bfn.<voL.350
~Néruoires corrzplets œUHt.s morales et htteraires de FrallklIn, trnd par S. Albin, t .vol, 3 50
t.<?~c~;re de ?~'M~~?~par Gotdsmitb. trad uou~e!teparChartcs\odier~ suivi du
~oyû.§~~CM~M<°/ï~/ et Œ~uff~' < de Sterne; trad. nou\e))e. i \oL 3 50
f'f~rs/7!,parBatwpr:tr''du)tparA.-J-B.Derauconpret.<to!350
.A'~p~~ye, traduction de !!enjami)i Laroche, e" ptusieurs séries Chaque bérte. 35P
.<?~7. of~ ~f~:wr~- ~fC f/M xvm~ ~f~/c, par ~homas Hope;
traduttparDefauconpt'pt.4\ot. .350
.M<yu''9 ~ow<?~~?M~~ f~J ~mc'r;c~/n', par mistress Tronope trad. nouv.. 3e édjt., ) voL 3 50
~c'j'<x/ par ~u)m-r: trad. pnrDefuueonpret,tvoL .350
Œ'Hf/ ~-ow/??f~Y .~t'rf~ trad. nouv. par Benjamin Laroche, i voL 3 50
y/re CM/~rc/t, t~s ser)e des chefs-d'œuvre du théâtre espagno). trad. nouveUe
parH.Dam'as-Htuard.2séries.à.350
7'M~rc ~/t~j' f~ sorte, t-enft-rtnant te;, chefs-d'œuvre des auteurs contemporams 3 50
~Ae/œ~fT'e ~c.f~~Mt'~t/e ~o~< .Vûo/ t'ad par madame L. Beuuc. t vot. 3 50
MOEURS DOMESTIQUES
nus
-1
AMÉRICAINS,
PAR
IIISTRESS TROLLOPE;
Otrr~e traduit de rAc}!ais sur ~MtMm~
PAR! S.
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSHUN,
MJTEP~ DE LA BtBHO!'HE()CE O'EUfE.
9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRES.
MDCCCXLt.
Uo me dit que. pg~pF~tï~parte~
de t'autorité. ni d~'Cîtît~~&t~ts~poHt!-
que m de la qrëte 4 4 des geus en
place, oi de l'o~h8`~~dFxies autres
tacles, ni de pprs~atîe'q~tieune A ~Qp)que..
<'hose,jPputStout~L[BprIajeftrBremetH.
HE~CMARCHttS ~r< '0/
y'/i'~S/A.t/E' .Ë/)/7Yf.).V.
1
PRËFAC!L
En offrant cet ouvrage au pub!ic, l'auteur essaie
plutôt d'exciter une nouvelle attention sur un sujet
important, qu'il ne prétend fournir des informations
complètes sur ce même sujet.
Quoiqu'on ait déjà beaucoup écrit sur la gcande
expérience, comme on l'a appelée, qui se fait en ma-
tière de gouvernement de l'autre côte de l'Atlantique
il reste encore bien des défaits intéressants sur l'in-
fluence que le système politique du pays a produite sur
les principes, )cs goûts, les manières de la vie domes-
tique.
L'auteur de cet ouvrage a tache de suppléer en
quelque sorte au peu de profondeur de son travail, en
recueittant avec soin les observations qu'elle a été a
portée de faire pendant une résidence de trois années
dans différentes parties des États-Unis.
L'auteur taisse à des plumes p.tus ambitieuses la
tàche de commenter la forme démocratique du gou-
vernement américain; mais, en décriv ant fidèlement
l'aspect journalier de la vie intérieure, elle a essayé de
montrer que tout l'avantage est du côté de ceux qui
sont gouvernés par peu de personnes, au lieu de t'être
M~FACE.
2
par beaucoup. Le principal objet qu'elle avait en vue
était d'encourager ses compatriotes à soutenir une
constitution, assurant tout le bonheur qui peut résut-
ter d'habitudes établies et de principes solides. En les
abandonnant, ils courraient la terrible chance de voir
fuir leur tranquillité et ils introduiraient chez eux les
querelles tumultueuses et la dégradation générate où
tombe inévitabtement une nation qui place tout le pou-
voir de )'etat entre tes mains de la populace.
Les États-Unis d'Amérique offrent une grande
variété d'objets intéressants dans la plupart des bran-
ches, de la philosophie naturelle. Outre les choses qui
sont nouvelles pour nous il y en a un grand nombre
qui sont fort belles et quelques-unes qui sont merveit-
leuses. Néanmoins, comme avant tout c'est la condi-
tion morale et religieuse du peuple qui demande
i'attention du philosophe, l'auteur pensera que son
ouvrage a obtenu un succès complet s'i) ëteifie un
intérêt plus générai sur ce sujet.
Hartow, 1832.
MOEURS DOMESTIQUES
DES AMÉRICAtNS.
CHAPITRE I.
Entrée du Mississtpi. Ralyze.
Le novembre 1837, je m'embarquai à Inndres, ac-
compagnée de mon fils et de mes deux filles, et après une
traversée favorable, bien que fatigante, j'arrivai le jour
de Noël à l'embouchure du Mississipi.
Le premier signe qui nous avertît que nous approchions
de la terre fut la vue de cette immense rivière mêlant ses
eaux bourbeuses aux vagues bleues du golfe du Mexique.
Les côtes de ce fleuve sont si parfaitement plates qu'on ne
peut apercevoir en pleine mer aucun des objets qui cou-
vrent leur surface; nous contemplions avec plaisir cet
océan boueux qui venait à notre rencontre, car il nous ap-
prenait que nous touchions au port, et sept semaines de
traversée nous avaient fatigués; cependant ce ne fut pas
sans un sentiment qui ressemblait au regret que nousquit-
tâmes ces ondes bleues et brillantes dont l'aspect chan-
geant avait été si long-temps notre principale distraction,
pour naviguer sur le sombre courant vers lequel s'élançait
notre vaisseau.
Nous vîmes des troupes nombreuses de pélicans se re-
posant sur les îles de boue qui s'élevaient sur la surface
des ondes, et un pilote vint pour nous guider au milieu de
ces obstacles, long-temps avant qu'aucun autre signe visi-
ble nous annonçât la terre.
/t MOEURS DOMESTIQUES
Je n'ai jamais contemplé une scène d'aussi complète dé-
solation que cette entrée du Mississipi. Si le Dante l'avait
vue, il eût tiré de nouvelles images de ces horreurs. Un
seul objet s'élève sur la surface de ces écueils; c'est le mât
d'un vaisseau depuis long-temps submergé en essayant de
traverser la barre, et il reste à la même place, comme
pour porter témoignage de la destruction qui eut lieu et
prophétiser des malheurs à venir.
Peu à peu des joncs d'une énorme grosseur se montrè-
rent à notre vue, et quelques milles de plus, toujours au
milieu de la boue, nous amenèrent en face d'un amas de
huttes appelées Balyze vi))age le plus misërab)e qui ser-
vît jamais de refuge à l'homme; on m'apprit que plusieurs
familles de pilotes et de pêcheurs y vivaient.
Pendant plusieurs milles au-dessus de son embouchure,
le Mississipi n'offre pas d'objets plus intéressants que des
rivages boueux, des joncs énormes et de monstrueux cro-
codiles se détectant dans la vase. Ce qui ajoute encore à la
tristesse de cette scène, c'est la vue constante d'une grande
quantité de bois flottants, qui se dirigent vers les diu'e-
rentes embouchures du Mississipi. Des arbres d'une énorme
longueur, conservant quelquefois leurs branches, et plus
souvent leurs racines entières, victimes des fréquents ora-
ges, flottent avec le courant. Parfois ils s'accrochent les
uns aux autres, et réunissent au milieu de leurs branches
tout ce qui se trouve sur leur passage cette masse ressem-
ble à une île flottante dont les racines narguent les cieux,
tandis que les branches humnircs fustigent les ondes
dans leur vain courroux; lorsque ces masses s'appro-
chent d'un vaisseau et rasent ses flancs avec rapidité, on
dirait les fragments d'un monde en ruine.
En avançant, néanmoins, nos regards furent .charmes,
n[;S AMR)U<:A~S. 5
j.
ma)gre)a sai.on avancée, par les brittantcs nuances de la
végétation nieridionate. Les rivages étaient. toujours ptats;
mais de nombrcubes habitations de planteurs, qui ne sont
quelquefois que de simples maisons de campagne souvent
accompagnées par leurs champs de cannes à sucre et les
huttes des nègres, varient la scène. Sur aucun point, on
ne trouve ce que tes peintres appellent un second p)an
pendant l'espace de cent vingt mines, depuis Ba)yze jusqu'à
la ~ouve)ie-0rieans, et cent autres milles au-dessus de la
vi!(e le rivage est défendu des invasions de la rivière par
un chemin élevé appelé Levée, sans le secours duquel les
habitations disparaîtraient promptement, la rivière étant
évidemment plus haute que ne le serait le rivage sans ce
travai!. Lorsque nous arrivâmes, des pluies constantes
donnaient à cet accident du terrain une apparence plus
frappante, et prêtaient aussi à une scène toute naturelle
l'aspect le plus contre nature qu'il soit possible d'imaginer.
On voyait non-scutement crue la main de l'homme avait
passé par là, mais aussi que les plus puissants ouvrages de
la nature doivent se soumettre à ses lois cela rappelait
littéralement cette expression de Swift
s La nature doit céder la place à l'art. <
Cependant le fleuve est si puissant et si indocile, que je
ne pus m'empêcher de penser qu'il ressaisirait un jour ses
droits s'il en était ainsi, on pourrait dire adieu à la Nou.
velle-Orléans.
Il est facile d'imaginer qu'un pareil paysage manque to-
talement de beauté, mais la forme et la nuance des ar-
bres, des plantes si nouvelles pour nous, et la privation ou
nous étions depuis si long-temps de tous les objets et de
tous les sons qui viennent de la trrre, contribuaient à nous
faire paraître magnifique ce sol marécageux. Nous étions
MOEURS DOMESTIQUES
6
cependant impatients de toucher aussi bien que de voir Ja
terre; mais !a navigation depuis Baiyze jusqu'à la Nou-
velle-Orléans est difficile et fatigante, et les deux journées
que nous y employâmes nous parurent plus longues qu'au-
cune de celles que nous avions passées à bord.
Pour ceux qui aiment à contempler les phénomènes de
la nature, un voyage sur mer peut durer bien des semaines
sans paraître ennuyeux. Peut-être quelques personnes
penseront que le premier regard jeté sur l'Océan et les
nuages dévoile toutes les beautés qu'ils possèdent; d'autres
pensent que ce premier regard peut inspirer plus de tris-
tesse que d'enthousiasme mais à mes yeux leur variété!
est sans limites et leur beauté incomparable. Tenter de dé-
crire un point de vue dont les objets sont proéminents et
palpables est une entreprise qui réussit rarement mais,
lorsque l'effet en est aussi subtil que varié, elle doit être
vaine. Néanmoins l'impression qu'ils laissent est peut-être
plus profonde qu'aucune autre. Je crois qu'il me serait
possible d'oublier tes sensations que j'ai éprouvées, en na;
viguant surie gigantesque Mississipi; l'Ohio et le Potomac
peuvent se confondre dans ma pensée avec d'autres neuves
je me rappellerai même peut-être un jour avec difficulté
les bleus contours des monts Alleghanys; m.ais jamais, tant
que je me souviendrai de quelque chose, je n'oubtierai ~a
première et la dernière heure du jour sur l'Atlantique.
L'Océan et ses charmes indescriptibles ne nous entou-
raient donc plus. Nous commencions à nous apercevoir que
notre promenade sur le gaillard d'arrière ressemblait un
peu à l'exercice de l'âne dans le moulin que nos livres
avaient perdu la moitié de leurs pages et que celles qui res-
taient étaient sues par cœur, que notre bœuf était trcs-
salé et nos biscuits bien durs; et enfin, qu'après avoir étu-
DES AMËRtCAUfS.
?
dié le bon vaisseau fE<<OMa)'< depuis la proue jusqu'à la
poupe, au point de connaître le nom de toutes les voiles
et l'usage de chaque poulie, notre instruction était assez
complète, et, lorsque nous nous reposâmes pour la der-
nière fois dans nos petits lits, je m'écriai avec une joie qm
ne manquait pas de vivacité.
A demain d'autres champs et de nouveau~ pâturages.»
CHAPITRE II.
NpuYe)lp-Cir)eans. Crëoies et Quarterons. Voyage au-(!~
duMississipi.
En touchant pour la première fois le sol d'une nouvelle
terre, d'un nouveau continent et d'un nouveau monde, il
nous est impossible de ne pas éprouver un grand enthou-
siasme et un profond intérêt pour tous les objets que nous
rencontrons. La Nouvelle-Orléans offre peu de choses qui
puissent plaire au goût, mais il s'y trouve beaucoup de
nouveautés pour un Européen fraîchement débarque. La
multitude de noirs qui circulent dans les rues, car ce sont
eux qui sont chargés de tout le travail la grâce et la br'aute
des élégantes quarteronnes, les groupes de sauvages indiens
au regard féroce qu'on rencontre de temps en temps,
l'aspect enchanteur de la végétation et celui d'un fteuye
immense aux eaux troubles, ses rivages bas et maréca-
geux, tout concourt à procurer cette espèce d'amusement
que donne la contemptation d'objets qu'on n'a jamais vus.
La Nouvcue-Orléans ressemble à une ville de province
de France, et elle est en effet une ancienne cobnie fran-
çaise conquise sur tes Espagnols. Les noms des rues sont
MOKL'RS DOMESTIQUES
8
français et l'on y parle cgatement le français et l'anglais.
Le marché est beau et bien approvisionné.
Tous les produits du pays y sont conduits par eau. Nous
fûmes ravis du chant par lequel les bateliers nègres régu-
larisent et charment leurs travaux sur la rivière. Ce chant
est composé de peu de notes, mais il est doux et harmo-
nieux, et la voix des nègres est presque toujours puissante
et sonore.
Les heures les plus agréables que je passai à la Nouvelle.
Orléans furent celles où j'explorai la forêt qui est près de
la ville avec mes enfants. Ce fut notre première promenade
dans les forêts éternelles du Kou veau-Monde, nos pensées
prirent tout-à-coup une teinte poétique. Les arbres sont
en général trop rapprochés pour être gros et de belle ve-
nue, et leur crue est souvent arrêtée par une plante para-
site pour laquelle je n'ai pu apprendre d'autre nom que
celui de mousse espagnole. a Elle pend gracieusement
aux branches, donnant ainsi, à tous les arbres auxquels
elle s'attache, l'air de saules pleureurs. La principale beauté
des forêts de ce pays est une espèce de petits paimiers qui
est la plante la plus richement colorée et la plus gracieuse
que je connaisse. Le pawpaw est aussi un bel arbrisseau
qui se trouve en grande abondance. Nous vîmes là, pour
)a première fois, la vigne sauvage que nous retrouvâmes
plus tard en profusion dans toutes les parties de ['Amérique,
ce qui naturellement nous fit naître la pensée que les natifs
du pays devraient ajouter le vin aux nombreuses produc-
tions de leur sol fertile. Les festons pendants qu'elle produit
font de solides batançoires dont plusieurs personnes de
notre société firent fessai. en dépit des inspirations poéti-
ques dont j'ai parlé tout à ['heure.
Quoique t'hivcr fût au milieu de son cours, lors de noire
DES AMERICAINS.
9
séjour à la Nouvelle-Orléans, la chaleur était plus qu'agréa-
ble, et les attaques des moustiques devenaient insuppor-
tables. Cependant je soupçonne que nous leur aurions
pardonne pendant un certain temps, en faveur des oran-
ges, des petits pois et du poivre rouge, que la même cha-
leur faisait croître à Noël en pleine terre. Dans une de nos
courses nous hasardâmes d'entrer dans un jardin dontla
haie d'orangers attirait notre attention. Là nous vîmes
des petits pois en parfaite maturité, et un petit champ de
poivre rouge qui mûrissait au soleil. Une jeune négresse
était occupée sur le pas de la porte. Sa qualité d'esclave
captiva tout notre intérêt. C'était la première esclave à la-
quelle nous parlions, et chacun de nous ne croyait pas pou-
voir lui adresser la parole avec assez de douceur. Eue
pensait peu, pauvre fille! a la profonde sympathie que nous
éprouvions pour elle. Elle nous repondit avec politesse et
gaieté, et elle parut s'amuser de l'attention avec laquelle
nous examinions le poivre rouge. Elle nous en donna
plusieurs cosses, et je craignis qu'une maîtresse sévère
ne l'en h)âmat. Comme l'inexpérience nous rend enfants,
et comme nous sommes ignorants sur la piupart des
sujets sur lesquels nous ne pouvons nous instruire que par
ouï'-dire!
.!e quittai FAngteterre avec des sentiments si opposés à
l'esclavage, que ce ne fut pas sans une émotion pénible que
je me trouvai entourée d'esciaves. A l'aspect de tous les
noirs, hommes, femmes ou enfants qui passaient près de
moi, mon imagination créait un petit roman bien triste
dont ils étaient les héros. Depuis que je suis plus instruite
sur ce sujet et que je connais mieux la situation réelle des
esctaves en Amérique, j'ai soient ri de ma sensibilité.
}.n prpmicre prouve qnej'fus dt'}\ga)ite américaine fut
MOEDBS DOMESTIQUES
10
ma présentation en forme à une marchande de modes. Ce
ne fut pas dans un hôtel ou sous la dénomination insigni-
fiante de miss C* ni dans la rue sous le voile d'une toi-
lette élégante, mais dans le sanctuaire même de son temple
elle était debout derrière son comptoir, donnant ses lois
aux rubans et au laiton, et mettant au jour des bonnets et
des chapeaux. C'était une Anglaise; on me dit qu'elle pos-
sédait beaucoup d'instruction et d'esprit, et je crois réelle-
ment qu'on ne se trompait pas. Ses manières étaient aisées
et gracieuses, et sa tournure avait quelque chose de fran-
çais l'amabilité avec laquelle ses beaux yeux et sa voix
douce dirigeaient une jeune esclave inspirait une douce
émotion. La manière dont elle mêlait sa conversation fran-
çaise avec ses pratiques sur les modes et sa conversation
anglaise et métaphysique avec ses amis, avait un air de
gracieuse indifférence qui lui donnait une supériorité
réelle.
Je la trouvai avec la fille d'un juge renommé, me dit-on,
par ses connaissances profondes en jurisprudence et ses
talents littéraires, et l'on m'assura en différents endroits,
lorsque j'eus quitté la NpuveHe-OrIpans, que la société de
cette dame était appréciée par des personnes de tout rang.
Cependant, si, en voyageuse prompte àjuger,j'aHais')n-
férer comme particularité nationale, ou coutume républi-
caine, que les marchandes de modes donnent le ton dans la
meilleure société, je ne dirais point une chose exacte. Je
ne me rappelle pas qu'un semblable incident se soit pré-
senté de nouveau pendant mon séjour en Amérique; ce
souvenir est un exemple, au milieu de mille, des impres-
sions que produit chaque circonstance lorsqu'on arrive dans
un pays nouveau, et de la propension irrésistible qu'on
éprouve à classer chaque chose, quelque accidentelle
MS AMÉRICAINS.
11
qu'elle soit, comme étant un principe national et particu-
lier au pays. D'un autre côte cependant, il est certain que
si de semblables anomalies sont rares en Amérique, elles
sont presque impossibles partout'ailleurs.
Dans la boutique de miss C* je fus présentée à
M. M'Cture,vénérabtc personnage dont les manières
étaient celles d'un homme distingué. Dans le cours de cinq
minutes il nous ftt entendre plusieurs axiomes semblables
à ceux-ci, « l'ignorance est notre seule ennemie,
l'homme fait sa propre destinée, etc., etc., etc. » JI était
de la nouvelle école d'harmonie, ou plutôt la nouvelle écotf
d'harmonie était de lui. C'était un homme riche, Écossais
à ce qu'il me semble, qui, après avoir vécu gaiement dans
sa jeunesse, « avait conçu de hautes pensées, dans le genre
de celles de Lycurgue qui ordonnait de fouetter les petits
Spartiates. Il se détermina à répandre ses bienfaits sur
l'espèce humaine et à s'immortaliser lui-mème, en fondant
une école philosophique. Ce vénérable philosophe, comme
tous ceux de son école, dont je n'ai jamais entendu parler,
trouvait plus facile d'imaginer des systèmes parfaits que
d'avoir la patience de les mettre en pratique. Sa fortune
lui servit à faire transporter dans des pays déserts une cot-
lection de bons livres et d'instruments scientifiques. Mais,
ne trouvant pas parmi les hommes un individu dont
les vues fussent aussi libérales que les siennes, il choisit
une femme pour mettre en action la machine qu'it avait
organisée. Comme ses liaisons avec cette dame dataient de
loin, et qu'elles avaient été, dit-on, fort intimes, il avait
l'assurance qu'elle ne violerait en rien les règles qu'il
avait imposées. Us devaient agir l'un et l'autre comme
s'ils n'eussent fait qu'un lui remplissant les fonctions de
l'ame et dirigeant par sa volonté, elle les fonctions du
MOEURS DOMESTIQUA
12
corps et remplissant, tout ce que Pâme devait ordonner.
M.M'CIureayant pourvu libéralement aux premiers
frais de l'institution, il fut convenu que les dépenses de
l'entretien seraient couvertes par les profits provenant des
travaux des élèves, petits garçons ou petites filles qu'ils
devaient accomplir à différents instants du jour, dans l'in-
tervalle de leurs études et de leurs recherches scientifiques.
Mais malheureusement l'âme du système trouva le climat
des Indes occidentales incompatible avec la régularisation
de ce système, et prit son vol pour le Mexique, laissant le
corps agir de la manière qui lui conviendrait le mieux; et
ce corps étant un corps français ne trouva aucune difficulté
de se mettre activement à l'ouvrage sans s'inquiéter de
ce que l'âme était devenue s'apercevant bientôt que plus
une machine était simple, plus les opérations en étaient
parfaites, cette femme mit de côté tout ce qui avait rap-
port à la partie intellectuelle de l'affaire, et se tira d'em-
barras comme le corps le plus adroit,peut le faire en s'en-
richissant à l'aide des bras des élèves qu'elle avait réunis.
Lorsque j'entendis parler pour la dernière fois de cet éta-
blissement philosophique, la Française et un neveu qu'elle
s'était associé recueillaient une moisson d'or, car beaucoup
d'enfants leur avaient été envoyés de loin par des parents
pauvres pour recevoir une éducation gratuite, et ne possé-
daient aucun moyen de quitter l'établissement.
Notre court séjour à la Nouvelle-Orléans ne nous permit
pas de nous faire présenter dans le monde mais j'appris
qu'on y trouvait deux sociétés bien distinctes, célèbres
chacune dans son genre, par des réunions et des fêtes élé-
gantes. La première est composée de familles créoles, les
chefs sont principalement des planteurs et des marchands.
Ils se voient entre eux, vivent entre eux. C'est la véritable
))ES AMËRIC.A.IKS. 13 à,
2
aristocratie. Chacun de leur bal est un petit Atmack (1),
et toutes les belles dames de cette société sout aussi posi-
tives dans leurs principes qu'une duchesse de l'ancien
monde. La seconde se compose des quarterons et des hom-
mes de la première classe qui sont exclus des premières
places par le seul soupçon d'être souillés par le sang nègre,
même au degré le plus éloigné.
De tous les préjuges dont j'ai été témoin, c'est celui qui
me semble le plus invétéré et le plus violent. Les jeunes
quarteronnes, filles reconnues de riches Américains ou
créoles, élevées avec tout le luxe que l'argent procure à la
Nouvelle-Orléans, et avec tous les soins que l'affection
peut donner, sont parfaitement belles, gracieuses, douces
et aimables; cependant elles ne sont pas admises, et ne
pourraient l'être sous aucun rapport, dans les familles des
créoles de la Louisiane. Elles ne peuvent se marier, c'cst-â-
dire qu'aucune cérémonie ne peut rendre une union légale
à leur égard; cependant aussi, tel est le puissant ascen-
dant de leur grâce, de leur beauté et de la douceur de
leurs manières, qu'elles sont toujours choisies pour objet
d'affection. Si les dames créoles ont le privilége d'exclure
leurs rivales, les charmantes quarteronnes s'en vengent
par le don dangereux qu'elles possèdent d'attirer tous les
cœurs. On dit que les unions formées dans cette race mat-
heureuse sont souvent durables et fortunées, autant que
des unions peuvent t'être, lorsqu'une espèce de deshon"
neur y est attaché.
Il y a un théâtre français et un théâtre anglais à la
Nouvelte-Orléans; mais nous étions trop nonvellement
(1) Bal fashionable à Londres oit t'aristocratie seute est admise.
(Tradtfc~
MOEt~S bOHESTÎQPËS
14
arrivés d'Europe pour nous intéresser à l'un bu à l'autre,
ni même à aucun autre des plaisirs de la ville. Bientôt
nous désirâmes avec ardeur de commencer noti'e Voyage
sur te Mississipi.
Miss Wright, moins connue qu'elle ne l'est aujourd'hui,
bien qu'elle fût déjà fauteur de plus d'un volume remar-
quable, avait été notre compagne de voyage depuis ['Eu-
rope et j'avais le dessein de passer quelques mois avec
elle et sa sœur dans le domaine qu'elle avait acheté dans
le Tennessee. Cette demoiselle, qui est devenue si célèbre
depuis par des opinions qui font frissonner les uns et que
tant d~utres admirent, était occupée, lorsque je quittai
l'Angleterre avec etie ) d'un projet bien ditférent que ceM
qu'elle a suivi depuis. Au lieu d'être un orateur pubuc
dans chaque ville des États-Unis, elle allait s'enterrer dans
les profondeurs des forets du Nouveau-monde, afin que sat
fortune, son temps et ses talents fussent exclusivement
consacrés à la cause des malheureux nègres. Son premier
objet était de prouver que la nature n'avait fait aucune dif"
férence entre tes noirs et les blancs, à l'exception de là
couleur, et elle espérait en convaincre en donnant une
éducation semblable à des enfants de ces deux castes. Elle
pensait que si ce fait pouvait être une fois parfaitement
établi, la cause des nègres poserait sur un terrain plus
solide, et que ta dégradation dont on les accable parmi lest
nations civilisées paraîtrait une grossière injustice.
Cette question entre l'égalité et Finégaiitê de la race des
nègres et de la nôtre est une question d'un grand intérêt,
et n'a pas encore été discutée avec succès. J'espérais pour
mes enfants et pour moi autant de plaisir que d'instruction
à visiter son établissement et à surveiller les progrès de son
expérience.
DES AMERICAINS.
1~)
Les nombreux bateaux à vapeur, qui sont les diligences
et les vctocifercs de ce pays de lacs et d~rit'to'es, ne res-
semblent aucunement à ceux que j'ai vus en Europe, et
Jeur sont de beaucoup supérieurs. La construction à la-
quelle ils ressemblent le plus, à l'extérieur, c'est aux bains
Vigier de Paris. La chambre à laquelle appartient un dou-
ble rang de croisées est un bel appartement devant cha-
que fenêtre est un joli petit hamac, arrange de manière a
donner à ses draperies l'air d'un rideau de croisée. Cette
chambre est appelée la chambre des messieurs, et ces der-
niers défendent assez impoliment leur droit exclusif. 0)) y
sert le déjeuner le dîner et le souper, et les dames ont la
permission d'y prendre leurs repas.
Le 1" janvier 1828, nous nous embarquâmes à bord du
jRe~c~e, grand et beau bâtiment, bien qu'il ne fût pas
le plus grand et le plus beau de ceux qu'on voyait le long
des quais; mais il devait s'arrêter à Memphis, le point le
plus proche de la résidence de miss'\Vright, et c'était
le premier qui partit lorsque nous eûmes termine avec
la douane. Nous trouvâmes la chambre destinée aux
dames assez triste, car ses seules fenêtres étaient sur les
gâteries de l'arrière mais l'une et l'autre étaient ëtegam-
ment meublées, cette dernière même avait un tapis; mais
quel tapis! Je ne veux pas, je ne puis pas décrire l'état
dans lequel il se trouvait il faudrait la plume d'un Swift
pour lui rendre justice. Que tous ceux qui désirent rece-
voir une impression favorable des manières américaines ne
commencent pas leurs voyages dans un bateau à vapeur du
Mississipi pour ma part, je déclare avec sincérité que
j'aimerais mieux partager le toit d'une troupe de cochons
bien soignés que d'être renfermée dans une de ces cabanes.
Je ne connais aucun ennui aussi répugnant pour des An-
MOEURS DOMESTIQUES
16
glais que la continuelle expectoration des Américains. Je
sens que je dois des excuses à mes lecteurs pour l'usage
répété que je suis obligée de faire de ce vilain mot et de
plusieurs autres mais je ne puis l'éviter lorsque je veux
faire une description fidèle. Il est possible que le mot
d'Américains, dont je me sers, soit trop générique. Les
États-Unis forment un continent de nations presque dis-
tinctes, et l'on doit comprendre, maintenant et toujours,
que je ne parle que de ce que j'ai vu. En conversant avec
des Américains lorsque je parlais d'habitudes que je re-
gardais comme grossières, ils m'assuraient toujours qu'elles
étaient locales et non générâtes, une particularité acciden-
telle, et nullement un échantillon des manières nationales.
« C'est parce que vous connaissez peu de choses de l'Amé-
rique » voilà une phrase que j'ai entendue mille fois, et
presque dans tous les lieux que j'ai parcourus. Ce~~ct«
e<)'c, et, ayant fait cette concession, je proteste contre
l'accusation d'injustice, en racontant ce que j'ai vu.
CHAPITRE III.
Société à bord du bateau vapeur. Vues du Mississipi.
Crocodiles. Arrivée à Memphis. Nashoba.
Le temps était chaud et superbe, et nous trouvâmes que
la garde du bateau (c'est ainsi qu'on appelleen Amérique la
galerie qui tourne autour des cabinets) était une position
fort agréable. Nous y restions assises tant qu'il faisait jour
et quelquefois, enveloppées dans nos châles, nous y jouis-
sions de ]a beauté d'un brillant clair de lune américain,
long-temps après que les autres passagers nous avaient
HES A'tl)itUCA)\S.
17
12
quittées. Nous avions à bord une collection complète de
passagers. Le pont, comme c'est l'usage, était occupé par
les mariniers des bateaux p)ats du Kentucky, revenant de
la Xouveile-Ortëans, après avoir vendu la cargaison et le
bateau qu'ils avaient conduits jusquc-tà, n'ayant d'autre
peine que de le diriger, le courant faisant faire au bateau
quatre milles à l'heure. Nous avions environ deux cents de
ces hommes à bord mais la partie qu'ils occupent sur
le vaisseau est si éloignée des cabinets que nous ne les
voyions jamais, excepté lorsque nous nous arrêtions pour
prendre du bois. Alors ils couraient, ou plutôt sautaient
par-dessus les uns les autres sur la terre ou ils aidaient à
ramasser du bois, cette occupation faisant partie du paie-
ment de leur passage.
D'après les détails que nous donna un domestique qui
partageait leur demeure, i) paraît que ce sont des hommes
fort turbulents toujours jouant ou jurant, presque con-
stamment ivres, et ne passant jamais une nuit sans donner
des preuves du respect qu'ils éprouvent pour les doctrines
qui prêchent l'égalité des biens. Le scribe du bâtiment fut
assez aimable pour prendre notre domestique sous sa pro-
tection et pour lui donner un lit dans sa petite chambre;
mais, comme ce lieu n'était pas inaccessible, il lui recom-
manda de ne point ôter de sur lui sa montre et son argent
pendant la nuit. Quelle que soit leur moralité, ces habi-
tants du Kentucky sont une bette race d'hommes. Leur
taille est beaucoup plus haute que celle des Européens,
et leur visage, lorsqu'il n'est pas défigure par des che-
veux rouges ce qui arrive souvent est d'une extrême
beauté.
Les gcntk'men qui habitaient la cabine (nous n'avions
pas de dames à bord) n'auraient reçu ce titre, d'après
MORORS CCHiIESTtQCES
18
leur langage, leprs manières et leur apparence, dans au-
cune partie de l'Europe. Cependant nous apprîmes dans !a
suite qu'ils y avaient des droits certains, en les entendant
s'appeler, les uns les autres, gênerai, cpipnel ou major.
En parlant de ces dignités à u)) ami anglais quelque temps
après, il me dit qu'il avait fait ce voyage avec la même sorte
de société il remarqua qu'il n'y avait pas un seul capitaine
parmi eux. Il fit cette observation devant un passager, lu;
demandant ce que ce)~ signifiait Oh 1 monsieur, les ca-
pitaines squt sur le pont pe fut la réponse.
Nos dignités cependant n'étaient pas toutes militaires,
car nous avions un juge parmi nous. Je trouve qq't) est
facile de ridiculiser les manières, et les usages d'un peup)e
qui nous est étranger, et nous pouvons en même temps
paraître ridicules nous-mêmes. Je ne suis pas disposée à
m'étonner de tout ce qui est nouveau pour moi mais
avec la meilleure volonté du monde il était impossible de
ne pas éprouver de la répugnance pour tout ce qui nous
entourait.
L'absence totale des politesses habituelles de la table, la
promptitude vorace avec laquelle les viandes étaient saisies
etdeyorëes, l'êtrangete des phrases, la dureté de la pro-
nonciation l'expectoration con()nuet)e contre laquelle il
était impossible de garantir nos vêtements, la manière ef-
frayante dont les Américains se servent de leur cqn~eau
enfonçant la lame dans leur bouche jusqu'au manche et
celte, plus effrayante encore, de se nettoyer les dents,
après diner, avec un canif qu'ils portent à cet usage dans
leurs poches, toutes ces causes reunies nous empêchaient
de penser que nous fussions entourées de généraux, de co-
lonels et de majors de l'ancien monde, et de trouver que
les heures de nos repas fussent des moments agréables.
DES AMEMCA!NS.
19
Le peu de conversation qui avait lieu pendant le dîner
était entièrement politique et les droits respectifs d'A-
dams et de Jackson étaient discutés avec plus de véhémence
et surtout de serments que je n'en avais jamais entendu.
Une fois un colonel fut sur le point d'insulter un major,
lorsqu'un énorme gentleman du Kentucky, marchand de
chevaux de profession pria le ciel de les confondre tous
les deux, et leur ordonna de se rasseoir ou d'aller au
diable. Comme nous craignions d'être compromises dans
cette sentence, nous nous tînmes fort tranquilles cejour-
là, et depuis nous ne restâmes dans la salle des repas que
le temps nécessaire pour manger.
Le terrain plat des rivages du Mississipi continue pen-
dant plusieurs milles au-dessus de la Nouvejte-Qridans
mais)e gracieux palmette, le sombre et noble itex et le ri-
che oranger se rencontrent à chaque pas, et au bout de
quelques jours nous étions presque las de les voir. Lorsque
le bâtiment s'arrêtait pour faire du bois, nous saisissions sou-
vent l'occasion d'aller faire une visite de dix minutes à terre.
De cette manière, nous vîmes un champ de cannes à sucre, et
nous nous chargeâmes d'autant de cannes à sucre que nous
pûmes en emporter. Plusieurs d'entre tes passagers trou-
vèrent fort bon le jus qu'on en exprime facilement mais
il était trop doux pour moi, et mon vol ne me servit à rien.
Nous visitâmes aussi avec la même rapidité une plantation
de coton. On nous montra un spacieux couvent ou un
nombre considérable de jeunes personnes sont élevées par
des religieuses.
Un ou deux points de cette plate forét sont embellis
par des ~M/ c'est ainsi qu'on appelé un court espace
de terre élevé.
La ville de Natches est située d'une manière charmante
MOEURS DOMESTIQUES
M
sur une de ces hauteurs. Le climat pendant les chaleurs,
y est aussi fata! qu'a la Nouvelle-Orléans; sans cela cette
ville de Natches aurait de grands attraits pour les nouveaux
arrivants. Le contraste délicieux que forme ses montagnes
d'une brillante verdure avec ia triste ligne d'une forêt som-
bre qui s'étend de tous côtes, la crue abondante des paw-
paws, des palmettes des orangers, et la variété des fleurs
odoriférantes qui y croissent concourent à lui donner l'as-
pect d'un oasis dans le désert. Natches est le dernier point
où les oranges mûrissent en plein air et passent l'hiver sans
avoir besoin d'abri. A l'exception de ce lieu charmant,
toutes les petites villes et les villages à travers lesquels
nous passâmes avaient le plus misérable aspect. A mesure
qu'on s'éloigne de la Nomeite-Orieans, l'air de richesse et
de bonheur qu'on trouve dans ses environs disparaît, et, à
l'exception d'un ou deux amas de maisons qu'on appelle
villes, et qui ont reçu un nom pompeux, emprunté géné-
ralement à la Grèce et à Rome, nous aurions pu croire que
nous étions les premiers êtres humains qui eussent pénè-
tré dans ce pays d''ours et d'alligators. Cependant, de temps
en temps, on apercevaitla hutte d'un coupeur de bois qui
fournissait les bateaux à vapeur, au risque ou plutôt avec
l'assurance d'une mort prompte, en échange des dollars et
du whiskey qu'it recevait. Ces tristes demeures sont pres-
que toutes inondées pendant t'hivcr, et la plupart d'entre
elles sont Mties sur des pieux, ce qui permet a l'eau d'at-
teindre son plus haut pointsans noyer les malheureux habi-
tants. Ces êtres misérables sont inévitablement les victimes
de la fièvre, qu'ils augmentent par l'usage continuel des
boissons fortes. Les visages paies des femmes et des enfants
ont quelque chose d'affreux, et, bien que ce spectacle se re-
nouvelle souvent, je ne pouvais jamais le contempler avec
DES AMËRtCAIXS.
21
indifférence. Leur teint est d'un blanc bleu qui fait naître
l'idée de l'hydropisie; les pauvres enfants présentent le
même aspect. Une misérable vache et quelques cochons,
enfoncés dans l'eau jusqu'au jarret, indiquent les demeu-
res les plus riches, et, pour terminer, je dirai que je n'ai
jamais vu la nature réduite à tant de misère que dans les
huttes des coupeurs de bois, sur les rivages matsains du
Mississipi.
On assure que, sur plusieurs points de cette triste ri-
vière, les crocodiles sont en grand nombre, et ajoutent la
terreur de leur voisinage aux autres souffrances qu'on
trouve dans ces déplorables demeures. On nous raconta
l'histoire d'un coupeur qui ayant choisi un emplacement
sur les bords de la rivière, commença à se bâtir une ca-
bane. Ce travail est promptement terminé, car le besoin
de la société et l'amour du whiskey amènent tous les voi-
sins autour du nouvel arrivant, pour l'aider à abattre des
arbres et à router les bûches jusqu'à ce que la demeure
soit complète. Tout était prêt la femme, cinq jeunes en-
fants avaient été mis en possession de la nouvelle habitation,
et dormaient profondément après une longue marche. Vers
l'aurore, le mari fut éveillé par un faible cri, et, ouvrant
les yeux, il aperçut les restes de trois de ses enfants répandus
sur le ptancher, et un énorme crocodite, entouré de ses pe-
tits, et occupé à terminer son horrible repas. I) chercha an-
tourdeluiun objet de défense, mais n'en trouvantpoint,ct
convaincu que sans armes itne pouvait rien faire, il se leva
doucement sur son lit, et de là il essaya de se glisser a travers
une fenêtre, espérant que sa femme, qu'il laissa endormie
ainsi que deux enfants au maillot, couchés près de leur
mère, ne seraient point aperçus par le monstre jusqu'à
son retour, t! courut chez te plus proche voisin, et en
MOEURS D051ESTIQUES
22
moins d'une demi-heure il revint avec deux hommes bien
armés; mais, heias il était trop tard La femme et les
deux enfants étaient déchires sur leur lit sanglant. Les rep-
tiles, gorgés de chair humaine, devinrent une proie facile
pour leurs assaillants, qui, en examinant les lieux, trou-
vèrent que la hutte avait etp construite près de l'ouverture
d'un énorme trou, ressemhlant presque à une caverne, o&
le monstre avait mis au jour son affreuse progéniture.
Parmi les autres signes de désolation qui distinguent
cette région condamnée par la nature, on peut compter la
lueur fatigante d'une forêt en feu, et qui était presque
toujours visible après le soleil couché souvent aussi le
vent apportait d'épais nuages de fumée au-dessus de nos
têtes. Toute la nouveauté de cette scène, toute son im~
mensité ne pouvaient adoupir l'horreur qui s'emparait de
nos esprits, Peut-être les repas que j'ai décrits contr!-
buaient-Hs à cette disposition mais it est certain que !orsqup
nous eûmes navigue pendant huit jours sur ie fleuve, n'ayant
d'autre point de vue que cette éterneUe forêt que nous
eûmes d'abord admire les draperies festonnées de la mousse
espagnole, lorsque nous eûmes appris distmguer les d{{îe~
rentes masses de bois qui passaient devant nous ou devan).
lesquelles nous passions, enfin lorsque nous eûmes reponnn
que les gentilshommes des établissements militaires du
Ken[uc)<y et de l'Ohio n'étaient pas de la même race que
ceux des Tuileries et de Sainl-James, nous commençâmes
à trouver le temps long. En avançant vers le nord, notre
vue ne fut plus récréée par les bettes bordures de patrnet-
tes, et nous ne retrouvions même plus l'amusement de
découvrir les premiers un crocodile endormi.
Nous étions dans cet état lorsque tout à coup un chqp
subit et violent vint nous effrayer.
DES AMERICAINS.
23
–'C'est une bûche, dit ['un.
C'est un arbre, dit l'autre.
Nous touchons s'écria le capitaine.
Nous touchons, grand Dieu! et combien de temps
resterons-nous iâ ?
Le ciel et la Providence peuvent seuls le dire, mais
je crains que ce soit assez long-temps pour fatiguer ma
patience.
Plaignez les pauvres Anglaises. Elles eurent à supporter
deux déjeuners, deux dîners et deux soupers avec les gen-
tilshommes de l'Ohio et du Kentucky avant que le bateau
pût avancer d'un pouce. Plusieurs bateaux à vapeur pas-
sèrent tandis que nous étions ainsi engravés, mais quel-
ques-uns n'étaient pas assez forts pour essayer de nous
tirer de ce mauvais pas, d'autres le tentèrent, mais en
vain. Enfin une énorme machine nous approcha, nous jeta
ses grappins de fer et en trois minutes notre affaire fut
faite. Alors nous vîmes les arbres et la boue laissés de nou-
veau en art'iere par notre course rapide, et un cri de joie
échappa à tous les passagers qui étaient sur le pont.
Enfm nous eûmes le plaisir d'entendre dire que nous
atteignions Memphis; mais cette joie fut considérablement
diminuée par l'heure de notre arrivée, nous fimes notre
entrée à minuit et par une pluie qui tombait par torrents.
Memphis est située sur une hauteur, et à l'heure de
notre arrivée cette ville était presque inaccessible. La pluie
qui venait de tomber pendant plusieurs heures eût rendu
toute montée difficile, mais malheureusement une nouvelle
route venait d'être indiquée; et nous a))âmes nous enterrer
dans ses boues, au lieu de gravir le roc plus solide. Nous
y taissâmes nos soutiers et nos gants, car nous fûmes
obligés de nous servir de tous nos membres, et nous attei-
MOUDRS DOMESTIQUES
2/t
gnîmcs le grand hôtel dans l'état le plus déplorable.
Miss Wright était connue dans ce )icu et aussitôt son
arrivée chacun fut empressé de la recevoir. Nous nous
trouvâmes bientôt en possession des meilleures chambres.
La maison était neuve elle ne me parut pas très-commode,
mais je n'étais pas encore habituée à l'Amérique du Nord,
et à leur manière de « se tirer d'affaire. » Cette phrase est
éternellement en usage parmi les Américains, et semble
signifier qu'il faut tacher d'exister avec le moins possible
des commodités de la vie.
Néanmoins, nous dormîmes à merveille, et nous nous
éveillâmes dans l'espoir de quitter bientôt cette ville à
l'odeur de mortier, pour les possessions de miss Wright à
Nashoba.
Mais nous nous aperçûmes bientôt que la pluie qui était
tombée pendant la nuit eùt rendu dangereux de se hasarder
à travers la forêt de Tennessee dans aucune espèce de voi-
ture. Nous fûmes obligés de passer la journée dans notre
incommode hôtel. La société du bateau à vapeur m'avait
fatiguée des repas publics, et j'aurais été enchantée de
manger notre dîner de venaison dure et de sauce aux pê-
ches dans ma chambre mais miss Wright m'assura que
c'était.impossiMe, que la maîtresse de la maison regarde-
rait cette proposition comme un affront personnel et
qu'elle refuserait certainement d'y consentir. Ce dernier
argument était irrésistible, et, lorsque la cloche résonna à
une fenêtre haute de la maison, nous nous rendîmes dans
]a salle manger. La table avait été dressée pour cinquante
personnes, et elle était déjà presque remplie. Notre société
avait l'honneur d'être placée près de la maîtresse de la
maison mais, pour reprimer l'orgueil qu'une telle distinc-
tion aurait pu faire naître, mon domestique William avait
DES AMÉRICAINS. 25
5
été mis presqu'en face de moi. La société était composée
de boutiquiers (ou négociants, comme on appelle ces der-
niers dans tous les États-Unis ) le maire, ami de miss
Wright, était aussi de la partie. lime parut un homme
aimable et comme il faut, et me scmhiatoutâ à fait déplacé
dans cette petite ville sur le f~tississipi. On nous dit que,
depuis l'établissenient de cet hôtel les habitants mâles de
la ville avaient pris l'habitude d'y déjeuner et d'y dîner.
Ils mangent dans un profond silence et avec une si éton-
nante rapidité que leur dîner fut terminé avant que le
nôtre eût littéralement commencé. Aussitôt qu'ils eurent
fini, ils se précipitèrent hors de la chambre avec le même
silence qu'ils avaient gardé depuis qu'ils y étaient entres,
et une autre bande prit leur place et joua le même rote
d'une manière aussi taciturne. Le seul bruit qu'on enten-
dait était produit par les couteaux et les fourchettes avec
l'accompagnement habitue) de toux, etc. lin'y avait de
femmes que nous et notre hôtesse. Les bonnes dames de la
ville étaient enchantées de ne point avoir à faire la cuisine
pour leurs maris, et elles les laissaient de bon gré manger
la venaison et les dindons de mistress Andersen, tandis
qu'elles se régalaient chez elles de champignons et de lait.
Le reste du jour se passa agreabtement à parcourir la
petite ville, qui est bâtie sur un des plus beaux sites du
Mississipi. La rivière y est si large qu'elle a ['apparence
d'un lac immense.Une île couverte d'arbres majestueux la
divise et coupe par sa masse imposante ['uniformité de ses
ondes. La ville s'étend d'une manière irrégutière sur une
hauteur depuis la rivière Wotf, une des innombrables tri-
butaires du Mississipi, jusqu'à environ un mille plus bas.
A un demi-mille sur la hauteur au-de)à de la vit!e, on ne
voit plus d'arbres mais de bons pâturages pour des che-
MOEURS DOMESTIQUES
36
vaux des vaches et des porcs. H ne s'y trouve pas de mou-
tons. Aux deux extrémités de cet espace la forêt élève de
nouveau ses sombres remparts et semble dire à i'homme i
« Tu n'iras pas plus loin Le courage et l'industrie Ont
néanmoins brave cette défense. Au-delà d'une longue rue,
la ville s'étend dans la forêt, et la route di fficile qui conduit
jusqu'aux buttes les plus éloignées devient à chaque pas plus
sauvage. Le sol est rompu par différents courants d'eau, et t
les ponts qui sont jetés dessus sont formés par des troncs
d'arbres qui en supportent d'autres plus petits posés etî
travers. Ces ponts ne sont pas fort faciles à traverser, car
ils tremblent sous les pieds, et ce tremblement redouMë
d'une manière effrayante sous un cheval Ou sous une char-
rette, mais ils sont néanmoins très-pittoresques. L'éléva-
tion prodigieuse des arbres, la quantité de vignes pendan-~
tes qui forment des festons autour d'eux, là variété des
oiseaux au gai plumage, particulièrement de petits perro-
quets verts, tout nous faisait sentir que nous étions dans
uu nouveau monde. Une seconde promenade semblable te
jour suivant nous aurait beaucoup convenu, mais miss
Wright était impatiente d'arriver chez elle et nous h6
l'étions pas moins de voir ses propriétés de Nashoba. Une
lourde machine traînée par deux chevaux fut préparée pour
nous, et nous partîmes de bonne humeur pour une expé-
dition de quinze rniHes à travers la forêt. Afin d'éviter de
passer sur un des ponts que j'ai décrits et qu'on nous as-
surait n'être pas solides, notre cocher nègre nous conduisit
à travers une pièce d'eau qui, disait-ii, n'était pas assez
profonde pour s'ei) Inquiéter. Néanmoins nous perdîmes
bientôt de vue notre timon, et, comme nous descendions
évidemment, nous représentâmes doucement à notre cocher
le danger d'avancer. Pour toute réponse il nous montra ses
DES AMÉRICAINS.
27
dents blanches et fouetta les chevaux. Nous vîmes bientôt
les roues de devant disparaître, les chevaux commencèrent
à plonger et à donner d'effrayants coups de pied, mais no-
tre cocher allait toujours son train. Enfin l'essieu céda, sur
quoi notre philosophe nègre nous dit avec une grande
tranquillité <' Je suppose que vous ferez mieux de sortir
de là sur les chevaux, car nous sommes enfoncés d'une
jolie manière. Miss Wright, qui avait conservé son sang-
froid et souriait à cette scène, répondit avec calme « Oui.
Jacob, c'est ce que nous avons de mieux à faire. » Alors
nous tâchâmes d'atteindre la terre, non sans difficulté, et
nous nous trouvâmes bientôt de nouveau rassemblées au-
tour du feu de mistress Anderson.
Nous convînmes d'attendre que les eaux se fussent écou-
lées, mais miss Wright était trop impatiente pour attendre
un ou deux jours, elle repartit à cheval accompagnée de
notre domestique; il me dit dans la suite l'avoir vue tra-
verser, « avec la plus grande aisance, » les mauvais pas
qui eussent arrêté le chasseur le plus intrépide,
Le jour suivant nous partîmes à notre tour l'air pur,
le soleil brillant, la beauté de cette forêt sombre et sauvage
et la curiosité que nous éprouvions, rendirent ce petit
voyage délicieux, et nous firent supporter sans nous plain-
dre les secousses et les contusions que nous attrapâmes.
Nous perdîmes bientôt toute trace des routes frayées du
moins cela nous parut ainsi, car les troncs d'arbres, qui
avaient été coupés pour ouvrir un passage s'élevaient en-
core à la hauteur de trois pieds, sur lesquels la machine
qui nous traînait, et à laquelle on donnait le titre de voi-
ture, passait en sûreté, mais nous eûmes besoin d'une
expérience de plusieurs milles pour nous convaincre que
chaque secousse ne serait pas la dernière; il était amusant
MOF.URS DOMESTIQUES
38
d'examiner le sang-froid et l'adresse avec laquelle notre
cocher lançait ses chevaux et ses roues au milieu de ces
troncs d'arbres je pensais qu'on pourrait t'enseigner dans
Bond-Strcet avec un grand succès. A chaque mille la forêt
devenait de plus en plus sombre et épaisse, mais notre nè-
gre, qui ne cessait pas de grincer des den ts déclarait que
c'était la véritable route et que nous étions sûrs d'atteindre
Nashoba.
Nous arrivâmes en effet et un regard suffit pour me
convaincre que l'idée que je m'étais formée de ce lieu était
aussi loin de la vérité que possible. Désolation, c'est le seul
mot, le seul sentiment qui se présenta d'abord, mais ce
mot ne fut pas prononce. Je pense néanmoins que miss
Wright fut convaincue de la pénible impression que la vue
de sa forêt avait produite sur moi, et je ne doute pas que
la conviction que nous nous étions trompées toutes les
deux, en pensant que nous passerions ensemble quelques
mois dans ce lieu avec plaisir, s'empara d'elle et de moi au
même instant. Mais pour lui rendre justice, je crois que
son esprit était si exclusivement occupé de ses projets, que
tout le reste lui paraissait indifférent. Je n'ai jamais vu un
enthousiasme pareil au sien ce qu'on lit des siècles passés
au temps du fanatisme religieux peut seul en donner une
idée.
C'est un sentiment aussi puissant que ce fanatisme qui
engagea miss Wright, habituée à toutes les commodités et
à tout le luxe de l'Europe, à imaginer qu'elle pût habiter
dans ce désert, et que des Anglaises pussent arriver dans
ce lieu et n'être pas enrayées de son aspect sauvage. I) y
avait plusieurs bâtiments, chacun d'eux consistait en deux
grandes chambres meubtées de la manière la plus simple.
On n'y trouvait pas même les petites commodités que les
t)!:SA~)!~)(:A~S. 39
5.
gens les moins difficiles classent parmi les nécessités de la
vie. Mais notre amie p))i!osophc ne paraisssaitpass'en
apercevoir, et il n'y avait pas la moindre affectation dans
cette indifférence. Ces choses étaient réeitement au-dessous
d'eile. Son âme et son esprit étaient possédés de l'espé-
rance d'élever l'intelligence des Africains au niveau de
celle des blancs, et maintenant que j'ai vu cet établisse-
ment favori de bon imagination tomber en ruine, je ne
puis me rappetcr sans admiration le dévouement qu'elle
lui portait.
Les seuls blancs que nous trouvâmes à Nashoba furent
mon aimable amie, miss W* sœur de miss Wright, et
son mari. Je crois qu'ils avaient de trente à quarante es-
claves y compris les enfants, à l'époque de notre séjour
mais ['école n'était pas encore établie. On avait réuni des
livres et différents matériaux pour ccttegrande expérience,
un ou deux professeurs avaient été engages, mais rien
n'était encore organisé. Je trouvai mon amie, miss W*
dans un très-mauvais état de santé, elle m'avoua qu'elle
pensait que le climat en était la cause. Cette confidence
m'a)arma naturellement pour mes enfants; je me décidai
à quitter ce lieu, ce que je fis au bout de dix jours.
Je ne sais pas exactement quelle fut )a cause qui engagea
miss Wfight à abandonner un projet qui avait pris tant
d'empire sur son imagination, et pour lequel elle avait dé-
pensé tant d'argent; mais plusieurs mois s'étaient à peine
écoulés, lorsque j'appris avec beaucoup de plaisir qu'elle
et sa sœur avaient aussi quitté ce désert. Je crois qu'en
retournant à ~ashoba elle se convainquit que le climat
était contraire à leur santé. Tout ce que je sais, c'est
que mibs Wright ayant trouvé, n'importe par quelle
cause, qu'il était impossible de donner suite à son projet,
MOEURS DOMESTIQUES
30
accompagua elle-même ses esclaves à Haïti, et les laissa
libres sous la protection du président.
Je ne trouvai aucun charme dans les environs de Nas-
hob.a, et je ne crois pas que l'été puisse leur en prêter
beaucoup. Les arbres y sont si près les uns des autres qu'il
ne peut y croître d'arbustes, un des grands ornements de
la forêt de la ~ouve)!e-0r[ëans; nous ne vîmes aucune
clairière où les effets variés de lumière et d'ombre rempla-
çassent l'absence d'autres objets. Les champs qui entou-
raient l'établissèment me parurent trop peu considérables
et mal défrichés; cependant on m'assura qu'on y avait fait
une bonne récolte de coton et de maïs. Le temps était sec
et agreabte, et l'aspect des cieux, la nuit, d'une surpre-
nante beauté. Je n'ai jamais vu un pfair de lune aussi pur
et aussi brifiant.
Nous retoqrnâmes à Memphjs le 26 janvier 1828, et
nous f)tmes obligés d'y passer cinq jours, attendant un ba-
teau vapeur pour nous conduire à Cincinnati. C'est dans
cette ville de {'ouest que j'avais t'intent)Rn de me rendra
avec ma famille pour attendre l'arrivée de M. Tronope.
Tous ceux qpi nous parlèrent de Cincinnati nous assurè-
rent que c'était la ville la plus agréable des AUegbanys.
Nous trouvâmes dans les environs de Memphis plusieurs
promenades pharmantes. Nous sortions tous les matins et
tous jes soirs, pour jouir des effets admirables de i'hprizon
su;' ia rivière, pe cette manière, nous attendîmes assez
patiemment le bateau à vapeur qui deya~t nous emmené)'.
DES AMËR!CA)!S.
31
CHAPITRE IV.
Départ de Mempuis. Rivière de Ohio. Louisville.
Cincinnati.
Le I"' février 1828, nous nous embarquâmes sur le
Critérion, et nous voguâmes de nouveau sur le Père des
eaux," comme les pauvres Indiens, chassés de leur demeure,
avaient l'habitude d'appeler le Mississipi. La société res-
semblait beaucoup à celle que nous avions rencontrée en
venant de la Nouvelle-Orléans. Il nous semblait que tous
ces gentlemen étaient cousins germains, et ce qui nous
parut singulier, c'est que tous aussi étaient arrives à un
haut grade dans l'armée. Pendant bien des milles, au-
delà de la rivière Wolf, le seul point de vue est une
foret, puis une forêt et encore une autre. La seule
variation était le reculement de la rivière d'un côte, et
son envahissement sur le rivage opposé. Ces change-
ments sont continuels, mais de quelle cause dépendent-
ils, c'est ce qu'on ne put m'expliquer. Dans les lieux
où la rivière pénètre dans les terres, les arbres croissent
dans l'eau à plusieurs pieds de profondeur. Au bout de
quelque temps l'eau mine leur racine, et ils deviennent les
victimes du premier ouragan. C'est une des sources de
l'immense quantité de bois flottant qui surnage sur le
golfe du Mexique. Lprsque l'eau s'est retirée, un champ
de cannes à sucre s'élève aussitôt à sa place avec la rapidité
de toute végétation dans ce climat. Ces différents effets
rompent la monotonie de cette muraille d'arbres qui se
voit pendant des centaines de lieues. Mais nous appro-
chions de cette rivière que les Français de)ai\ouve!!c-0t--
H());URSnOMKSTtQ:;ËS
S3
léans ont dans leur enthousiasme appelée la Belle et
quelques jours nous emportèrent à jamais sans doute, loin
du fleuve qui est avec autantd'emphase n appelé le Mortel. e
Il semble, il est vrai, justilier ce titre. L'air de ses rivages
est pestilentiel, et l'on dit que rien de ce qui s'enfonça
sous sa surface boueuse ne se releva jamais. La belle ri-
vière mérite aussi son nom. L'Ohio est brillant et clair, ses
bords sont continuellement variés, car il parcourt un pays
où l'on ne fait pas douze pas sur un terrain uni. La forêt
primitive occupe encore cependant une portion considé-
rable du so), et semble suspendue sur les montagnes.
Mais elle est interrompue par divers établissements, où la
scène est animée par des troupeaux de bœufs et de mou-
tons. Je crois que cette rivière offre tous les aspects que
l'imagination peut désirer. Quelquefois ses eaux lympides
arrosent une prairie, quelquefois elle est bornée par des
rocs perpendiculaires. Ses rivages abondent en jolies mai-
sons aux élégants portiques, puis une forêt avec toute son
horreur sauvage, où le cri des ours indique assez quels
habitants y séjournent. Quelquefois un torrent descend
d'une montagne et vient répandre ses ondes argentées
dans le fleuve. Si les bords de l'Ohio offraient de temps en
temps à la vue une abbaye en ruine et un château féodal
pour mêler le roman de la vie réelle à celui de la nature,
il ne leur manquerait absolument rien.
L'effet de ces beaux points de vue fut si puissant sur
nous, que nous cessâmes de murmurer contre nos dîners
et nos soupers de plus, nous rivansâmps presque avec
nos compagnons de table par la rapidité vorace avec la-
quelle nous avalions les morceaux, tant nous étions impa-
tientes d'aller nous établir sur la galerie, de crainte de
perdre une belle scène qui ne se représenterait plus.
DES AHËtUCA)r<S.
3S
Cependant ces beaux rivages sont encore matsains. Nous
attamcs à terre plus d'une fois, et nous conversâmes avec
des famities de coupeurs de bois; il nous arrivait presque
toujours d'entendre parler de quelque membre de cette
famille mort depuis peu de la fièvre. » Ils sont tous su-
jets à cette maladie, et. quoique leurs demeures soient in-
finiment meilleures que celles des coupeurs de bois du
illississipi, ce sont encore des gens qui échangent leur vie
contre de l'or.
Louisville est une ville considérable située d'une ma-
nière agréable dans le Kentucky, au côté méridional de
t'Ohio. Nous passâmes quelques heures à voir tout ce qu'il
y avait de remarquable, et, si je n'avais pas entendu dire
qu'une hèvre contagieuse y ferait des ravages pendant la
saison chaude, j'aurais aimé à y passer quelques mois dans
le dessein d'explorer ses magnifiques environs. Frankfort
et Lexington sont deux villes remarquables, mais étant
hors de notre route nous ne pûmes les voir. La première
est le siège du gouvernement de Kentucky, et l'on me dit
que ta seconde est la résidence de plusieurs familles riches
qui, ayant plus de loisirs qu'on n'en a ordinairement en
Amérique, possèdent, ce qui suit ordinairement, plus de
civilisation.
Les chutes de l'Ohio sont à environ un mille au-dessous
de Louisville, et produisent un courant trop rapide pour
que les bateaux puissent le franchir, excepté dans la sai-
son des pluies. Les passagers sont obligés de descendre à
terre avant d'arriver à ces chutes et de se rendre à Louis-
ville, ou il se trouve d'autres vaisseaux pour les recevoir et
continuer le voyage. Ce désagrément nous fut épargne.
l'eau étant trop haute poor que la rapidité du courant se fit
sentir. Le canal de Louisville remédiera bientôt a cet incon-
MOEURS DOMESTIQUES
a~
vénient, en permettant aux bateaux à vapeur de poursuivre
leur route jusqu'à leur destination.
Les points de vue sur les côtes du Kentucky sont beau-
coup plus beaux que ceux d'Indiana ou Qhio. L'état de
Kentucky était le lieu favori de plus d'une tribu d'Indiens,
et on te réservait comme une chasse commune aux natu-
rels. On dit que ces bannis ne peuvent le nommer encore
aujourd'hui sans émotion, et qu'ils chantent une triste
complainte pour honorer son souvenir. Cependant leur ex-
ctusion date déjà de !pin, et le Kentucky est occupe depuis
plus long-temps que l'Illinois, Indiana ou Ohio, et il pa-
raît non-seulement mieux cultivé, mais plus fertile et plus
pittoresque que les deux autres. J'ai rarement vu de plus
beaux sites que ceux du Kentucky. Les arbres des forêts
ne sont pas trop serrés, et sont d'une venue magnifique.
Les récoites sont riches et abondantes lorsqu'un maladroit
fermier n'a pas trop fatigué le so) par son avidité à re-
cueillir. On nous montra un champ qui avait rapporté d'a-
bondantes moissons de blé pendant vingt années successi-
ves. Mats un espace de temps plus court suffit pour épuiser
le terrain., même s'il ne devait rapporter que du tabqc
sans l'intermédiaire de quelque autre produit.
Nous atteignîmes Cincinnati le 10 féftier. Cette ville est
agréablement située sur le côté méridional d'une montagne
qui s'élève doucement depuis le bord de la rivière. Cepen-
dant, ce n'est en aucune manière une ville d'une belle ap-
parence. Il lui manque des dômes, des tours et des clo-
chers. Mais son port est beau, il a plus d'un quart de mille de
longueur: il est bien pavé et entouré de bâtiments qui ne
sont pas magnifiques, mais qui sont entretenus en bon
état. J'y ai vu quinze bateaux à vapeur à l'ancre, et cepen-
dant la moitié du quai était inoccupé.
DES AMÉRICAINS.
3&
En débarquant, on nous conduisit à l'hôtel de Washing-
ton, et nous nous trouvâmes fort heureuses lorsqu'on nous
apprit que nous arrivions à temps pour dîner à table
d'hôte. Mais, lorsque la porte de la salle à manger fut ou-
verte, nous reculâmes avec effroi, en voyant environ
soixante à soixante-dix hommes assis et mangeant. Nous
prîmes notre dîner avec les femmes de la maison puis
nous allâmes à la recherche d'un logement assez commode
pour y faire un long séjour.
Nous nous rendîmes au bureau d'une espèce de
facteur qui tenait, disait-il, des registres de tout ee qu'il y
avait à louer dans la ville. Il nous donna un jeune garçon
pour notre guide et nous montrer ce que nous cherchions.
Nous sortîmes donc avec lui, et il nous conduisit d'abord
dans une rue, puis dans une autre, mais évidemment sans
aucun but déterminé. Je m'arrêtai et je lui demandai ou
étaient les maisons que nous allions voir.
« Je cherche des écriteaux, rëpondit-it.
Je pensai que nous pourrions chercher des eci'iteaux
aussi bien que lui, et je le lui dis; alors il prit un air de
grande activité, et commença à frapper régulièrement à
toutes les portes devant lesquelles nous passions, s'infor-
mant si la maison était à louer. H était impossible de sup-
porter plus long-temps cette mauvaise plaisanterie, et no-
tre guide fut congédie, quoique je fusse obligée de lui
payer un dollar pour ses services.
Nous eûmes néanmoins le bonheur de trouver une mai-
son convenabte, notre intention était d'en prendre posses-
sion aussitôt qu'elle serait prête. Ne voulant pas partager
notre repas du soir avec les soixante-dix genttemen de la
table d'hôte, ni avec la demi-douzaine des damesdu comp-
toir, je demandai du thé dans ma chambre. IJnc Irlandaise
MOEURS DOMESTIQUES
36
de bonne humeur vint à moi, me prit les mains d'un air
de protection en me disant « Ah mon cœur, vous êtes
du vieux pays, et je vais voir à vous faire servir seule. »
Avec cette assurance, nous nous retirâmes dans notre
chambre qui était vaste et bien meublée, mais il n'y avait
point de tapis et des bandes de papier peint, pendantes
devant les fenêtres, la rendaient fort sombre. Lorsqu'on
veut de l'air ou de la lumière on est obligé de rouler ces
bandes et de les accrocher à des anneaux fichés dans le ça*
dre de la fenêtre. Cette espèce de jalousie incommode est
d'un usage générât en Amérique.
Notre amie irlandaise reparut bientôt, et nous apporta
du thé avec l'inévitable escorte de bœuf salé, coupé en
petites tranches fort minces, et de confitures sèches, faites
avec de la cassonade, qui accompagnent toujours le thé en
Amérique. Nous causions tranquillement en famille de nos
futurs arrangements, quand un coup frappé violemment à
la porte vint nous interrompre je priai d'entrer, un ma-
jestueux personnage parut, et nous apprit qu'il était notre
hôte.
–Y a-t-il quelqu'un de malade? nous demanda-t-il.
Non, monsieur, je vous remercie lui répondis-je,
nous nous portons tous très-bien.
Alors, madame, je suis obligé de vous dire que je ne
puis m'accommoder de cet arrangement. Nous ne servons
point de thé ici en particulier, et il faut que vous preniez
vos repas, soit avec moi, soit avec ma femme, ou que vous
quittiez la maison.
Cela fut dit avec un ton d'autorité qui admettait à peine
la réplique; cependant je hasardai quelques excuses sur
notre qualité d'étrangères, n'étant pas habituées aux usages
du pays.
UMA~Lt'.K~AtK.s.
37
4
i~os usages sont de très-bons usages, madame, reprit-
il, et nous n'avons aucune envi:; de les changer contre ceux
det'Attgieterre.
Plus tard, lorsque je lus t'~i~c </e Gf~c)'?t (1) de
Scott, je ne pus m'empêcher de penser à notre hôte de
l'hôtel de Washington qui ressemblait prodigieusement à
cet aubergiste qui faisait boire, manger et dormir ses con-
vives quand et comme cela lui plaisait. Je ne fis pas d'autres
remontrances, ma:s je pris la résolution de hâter mon dé-
part, ce que j'effectuai le jour suivant, à ma grande satis-
faction.
Nous fûmes promptement établies dans notre nouveau
logement, qui était assez propre et assez confortable, mais
nous nous aperçûmes bientôt qu'il était dépourvu de pres-
que toutes les commodités que [es Européens jugent né-
cessaires. Point de pompe, point de citerne, point d'égouts
d'aucune espèce. On ne voit point à Cincinnati de ces voi-
tures qui, à Londres, emportent les boues et les autres
ordures avec tant de rapidité bientôt je fus obligée d'en-
voyer chercher mon propriétaire, pour lui demander ce
qu'il fallait que je fisse de toutes ces satetes qui s'accumu-
lent si promptement dans une maison.
Votre aide peut les atter jeter dans le milieu de la rue,
me répondit-il, mais rappelez-vous, bonne femme, qu'il
faut que ce soit dans le milieu de la rue. Je suppose que
vous ne savez pas que nous avons une loi qui défend de
jeter pareilles choses des deux côtés de la rue. H faut les
jeter absotument dans le milieu, et les cochons les ont bien-
tôt emportées.
En effet, on voit sans cesse, dans tous les quartiers) ces
(ljt'ut)tMet)Ft'aMesous)etitredcc/tfff<M-<c-t?<f'H<)'e.(TrH(<
MOEURS DOMESTIQUES
38
animaux occupés à rendre ce service à la ville. Bien qu'il
ne soit pas fort agréable d'être sans cesse entouré par des
troupeaux de ces disgracieux animaux, c'est ur. bonheur
qu'ils soient si nombreux et si actifs dans leurs services
de boueux, car sans leur secours les rues seraient bientôt
empoisonnées par toutes sortes de substances en décom-
position.
Nous avions tant entendu parier de Cincinnati, de sa
beauté, de sa richesse, de sa prospérité sans égaie, tandis
que nous étions à Memphis, que nous éprouvions presque,
en partant, la joie de ce novice de Rousseau, c un voyage
à faire; et Paris au bout. a Aussitôt que nos petits arran-
gements domestiques furent terminés, nous visitâmes
«cette merveille de l'ouest, cet Hercule enfant, et
certainement aucun voyageur ne parcourut une ville sous
des circonstances plus favorables. Trois tristes mois s'é-
taient écoulés depuis que nous avions laissé derrière nous
les beautés de Londres et pendant tout cet espace de
temps nous n'avions presque contemplé d'autre architec-
ture que celle de nos bateaux à vapeur, et, excepté à la Nou-
velle-Orléans, nous avions à peine aperçu les traces d'une
habitation humaine. La vue de briques et de mortier avait
quelque chose de rafraîchissant pour nos yeux une mai-
son de trois étages nous paraissait presque un palais. Nous
vîmes plusieurs échantittons de cette splendeur, et même
une église bâtie en briques, qui, à cause de ses deux petits
clochers pointus, est appelée l'église à deux cornes. Mais
hélas 1 comme l'imagination retombe après s'être élevée
un peu trop haut Je ne sais trop ce que je pensais trouver
dans ce lieu nouvellement défriché au milieu d'un désert,
mais certainement ce n'était pas une petite ville, de la
grandeur environ de Salisbury, dont les édifices n'ont pas
DES AMÉRICAINS.
S9
la moindre prétention à l'élégance, et qui n'a d'une cité
que son bruit et ses intrigues. La population est plus nom-
breuse que l'étendue de la ville ne le ferait supposer. Cela
est dû en partie à la multitude de nègres libres qui vivent
ensemble dans une partie obscure de la ville, appelée la
petite Afrique, et au grand nombre des ouvriers dans
les environs des moulins à papier, ou autres manufac-
tures. Je crois qu'on y compte plus de vingt mille ha-
bitants.
Nous arrivâmes à Cincinnati en février 1838, et je parle
de cette ville comme elle était alors. Plusieurs petites
églises, dont les tours rompent la monotonie des masses de
bâtiments, ont été construites depuis. Dans ce temps, il me
semble que Main-Street, rue principale qui parcourt toute
la ville, et correspond aux ~f~/M~'ect de toutes nos
vieilles cités était alors la seule entièrement pavée. Le
trottoir est en briques et passablement bon, mais il est
inondé à chaque averse, puisque Cincinnati n'a point d'é-
gouts de quelque sorte que ce soit. Ce qui rend cette omis-
sion plus remarquable, c'est que la situation de cette ville
est calculée pour faciliter leur construction, en même
temps qu'elle les rend nécessaires. Cincinnati est bâtie sur
le penchant d'une colline qui commence à s'élever depuis
le bord de la rivière, et, s'il y avait des égouts aussi simples
que possible, les pluies fréquentes les entretiendraient con-
stamment propres, au lieu que, dans la situation ou j'ai
connu cette ville, les averses lavent les rues les plus hautes
et déposent les ordures qu'elles entraînent sur le premier
terrain plat. C'est ordinairement dans les rues moins im-
portantes que Main-Street où cela arrive, elles coupent
cette grande rue à angle droit, et contiennent la plupart
des grands magasins de la ville. Ces dépôts sont on ne peut
MOKCRS DOMESTIQUES
~0 0
pas plus matsains, et doivent engendrer des maladies pen-
dant les grandes chaleurs.
La ville est bâtie, comme je crois que le sont la plupart
des villes de t'Amerique, en squares ou carres; mais ces
carrés sont l'opposé des nôtres, étant solides au lieu d'être
creux. Chacun d'eux consiste ou doit consister, lorsque le
plan de la ville sera complet, dans un bloc de bâtiments
regardant le nord, l'est, l'ouest et le sud, chaque maison
communiquant à une allée a une entrée de derrière. Ce
plan ne serait pas mauvais si la ville était assainie, mais,
telle qu'elle est, ces allées sont d'a bominables cloaques, et
elles deviendront de pis en pis chaque année.
Cincinnati est bornée au nord par des cottines couvertes
de forêts assez escarpées pour empêcher qu'elles soient
cultivées ou qu'orr y bâtisse, mais pas assez élevées pour
que le point de vue qu'on y embrasse ait une grande éten-
due. Des torrents profonds et étroits, secs en été, mais
débordant en hiver, divisent ces montagnes eu plusieurs
hauteurs séparées, qui procurent les seules variétés de
points de vue i plusieurs milles à la ronde. La charmante
rivière d'Ohio offre les scènes les plus pittoresques, mais
la seule partie de la ville qui jouit de sa beauté est la rue la
plus voisine de ses rivages. Les montagnes du Kentucky,
qui s'élèvent à peu près à la même distance de la rivière,
du côté opposé, forment la limite méridionale du bassin
dans lequel Cincinnati est bâtie.
En arrivant, je trouvai que les arbres qui couvraient les
montagnes tout autour de la ville offraient un aspect char-
mant. Mais, tong-temps avant mon départ, j'étais si lasse
de cette vue bornée, que la plaine de Salisbury elle-même
m'eût semblé une agreabte diversion. Je doute qu'aucun
habitant de Cincinnati ait jamais escaladé ces montagnes
nHSAMËfur.AtKS.
~1 1
4.
aussi souvent que moi ou mes enfants l'avons fait. Mais
c'était plutôt pour respirer un air plus pur que pour jouir
d'une belle vue que nous faisions cette promenade journa-
lière. Ces montagnes n'offrent ni fleurs ni arbrisseaux
mais on y voit la plus belle espèce de millepores qui soient au
monde, et les torrents sont remplis de productions fossiles.
Les arbres, comme nous l'avons déjà dit, sont trop ser-
rés les uns contre les autres, et la vigne sauvage même
perd ici sa beauté car ses gracieux festons ne portent des
feûitfesque lorsqu'ils ont atteint lesbranches les plus hautes
des arbres qui leur servent de soutien l'air et la lumière
étant trop rares, elle ne fait que'grimper jusqu'à ce qu'elle
soit parvenue à une plus favorable atmosphère. L'herbe
que nous appelons pouliot est la seule que nous trouvâmes
en abondance encore elle n'existe que dans les lieux qui
ont été un peu éctaircis. La végétation est impossible par-
tout ailleurs, et voilà ce qui rend les éternelles forêts
d'Amérique si détestables. Près de la Nouvette-Ortéans
des bosquets de petits palmiers et de pawpaws offrent une
grande beauté, mais je n'ai jamais trouvé le moindre
charme dans les forêts du Tennessee, d'Indiana et d'Ohio.
Des arbres dans tous les différents états de corruption et
des monceaux de feuilles qui pourrissent depuis le déluge,
couvrent la terre et infectent l'air. La variété du feuithge
que donnent des arbres toujours verts n'existe pas dans le
Tennessee et dans cette partie de t'Ohio qui entoure Cin-
cinnati, il manque même ta stérile beauté des rocs. )':n
traversant la miere, vers le Kentucky, la scène change
agréabtement à l'œiL Des hêtres et des châtaigniers bordent t
cette magnifique rivière le terrain est bien défriché, et les
pâturages sont excellents; le pawpaw croît avec profusion,
et c'est un bel arbrisseau. quoique, si loin vers le nord il il
MOEURS nOMESTLQUES.
/)3
ne produise ni fleurs ni fruits, mais le magnifique tuiipior
y fleurit encore, et s'y rencontre à abaque pas.
La rivière Licking se jette dans ['Ohio, presqu'en face de
Cincinnati c'est une jolie rivière tortueuse dont le cou-
rant est rapide à deux ou trois milles de son embouchure
elle s'agite parmi des pierres blanches, qu'en l'absence de
rocs plus consideraMes nous trouvions très-pittoresques.
CHAPITRE Y.
Cincinnati. Ferme dans la foret. M. Bunocl!.
Bien que je ne partage pas l'opinion de ceux qui trou-
vent que Cincinnati est une merveille de la terre, je pense
cependant que c'est une ville extraordinaire par son éten-
due et par son importance lorsqu'on se rappelle qu'il y a
trente ans la forêt primitive occupait le sol où elle a été
bâtie. Chaque année étend ses limites et augmente sa ri-
chesse.
Quelques économistes américains assurent que cette ra-
pide prospérité est le résultat d'institutions politiques.
M'ayant aucune profondeur en de semblables matières, une
cause toute simple vint se présenter à mon esprit je vis
qu'il existait dans ce pays une nécessité absolue de tra-
vailler, et qu'il n'y avait absolument aucune ressource pour
les paresseux. Pendant près de deux ans que je demeurai à
Cincinnati ou dans le voisinage je n'ai jamais vu, ni un
mendiant, ni un homme assez fortune pour pouvoir sou-
lager la misère. Ainsi chaque abeille de cette mchc est.
continuellement occupée a la recherche de ce miel d'Hybla,
vulgairement appelé argent. Ni les arts, ni les sciences, ni
MB A!\rÉNCA)'\S. ~3
1 es plaisirs ne peuvent les distraire de cette poursuite. Cette
union de sentiments soutenue par un esprit entreprenant
et jointe à une finesse et à une absence de probité qui pour-
raient défier l'adresse des habitants du Yorkshire, lorsqu'il
s'agit de leurs intérêts, donnent aux Américains de gran-
des facilités pour atteindre le but qu'ils se proposent.
Le peu d'élévation des impôts permet aussi incontesta-
blement d'accumuler plus de richesses individuelles qu'en
Europe. Mais, jusqu'à l'époque de mon voyage en Améri-
que, je n'avais aucune idée de la quantité d'argent réuni
par l'impôt qui retourne parmi le peuple. Si j'étais légis-
lateur en Angleterre, au lieu d'envoyer les séditieux à la
Tour, je les enverrais faire une promenade dans les États-
linis. J'avais un peu de penchant moi-même à la sédition
lorsque je partis; mais, avant que mon voyage fût à moitié
terminé, j'étais tout à fait guérie.
J'ai lu beaucoup de choses sur <' les besoins simples et
peu nombreux de l'homme raisonnable; » et je donnais
sans y réûechir mon approbation à ce raisonnement qui
dit que chaque nouveau besoin est un malheur de plus.
Ceux qui raisonnent dans un commode salon à Londres,
en savent bien peu sur ce sujet. Si les aliments qui sou-
tiennent la vie étaient tout ce dont nous avons besoin, les
facultés d'un porc pourraient nous suffire mais, si nous
analysons une heure de plaisir, nous trouverons qu'elle est
produite par d'agréables sensations, occasionnées à leur
tour par mille impressions agissant avec déticatesse sur
presque autant de nerfs; si ces nerfs sont plus pesants parce
qu'ils n'ontjamais été réveiHés, les objets extérieurs sont
moins importants, puisqu'ils sont moins prisés. Mais lors-
que toute la machine du corps humain est en pleine acti-
vité, lorsque chaque sens apporte sa dose de plaisir ou de
~)OHUM nOMESTfQMS.
44
chagrin alors tous les objets en rapport avec les sens sont
importants comme source de bonheur ou de peine. Mais
qu'aucune des personnes ainsi constituées ne visitent les
États-Unis,ou, si elles y sont obligées, qu'elles n'y restent
que le temps nécessaire pour remplir leur souvenir d'ima-
ges qui, par la force du contraste, adouciront leur avenir.
Guarda e passa e yot ~a~tO~M~t <or.
La simplicité de mœurs dans t'Amérique de l'ouest était
plutôt desagréabte, parce qu'elle ravalait aux manières du
peuple, qu'a cause des privations qu'e!te rendait néces-
saires et cependant ce ne fut que par ces privations que
je devins sensible aux émotions de plaisir produites par l'é-
légance et l'espèce de luxe dont jouissent les classes mi-
toyennes en Europe. H y eut bien des circonstances trop
légères pour être rapportées, même dans ces pages si peu
importantes, qui nous tourmentèrent chaque jour et à cha-
que heure, et qui nous forcèrent à nous rappeler pénible-
ment que nous n'étions pas chez nous. It faudrait une
plume plus habile qjue la mienne pour indiquer les rapports
qui existent, j'en suis persuadée, entre ces privations et
l'esprit et les manières d'un peuple. On satisfait à bon mar-
che tous les besoins physiques à Cincinnati, mais hélas! ils
ne composent qu'une faible partie de l'histoire des jouis-
sances journalières. Le manque total et universel de ma-
nières chez les femmes comme chez les hommes est si rc-
marquable, que je m'en demandais constamment la cause.
Ce n'est pas certainement faute d'esprit. J'ai souvent en-
tendu en Amérique des conversations très-lourdes et fort
ennuyeuses, mais j'ai rarement entendu causer tout à fait
sottement (si j'en excepte une classe qui est partout privi-
légiée, cette des très-jeunes personnes ). Les Américains
me paraissent avoir de bonnes têtes et des esprits actifs
DESAMKRiCAtN~.
~)5
ils sont plus ignorants sur les sujets qui ont seulement une
valeur de convention que sur ceux qui sont d'une impor-
tance intrinsèque, mais il n'y a ni charme ni grâce dans
leur conversation. J'ai bien rarement entendu pendant
mon séjour en Amérique, une phrase élégamment tournée
et correctement prononcée sortir des lèvres d'un Améri-
cain. Il y a toujours quelque chose, soit dans l'expression,
soit dans l'accent, qui fait mal à l'oreille et qui choque le
goût. t.
Je ne prétends pas décider si l'homme est plus ou moins
heureux lorsqu'il exige l'élégance dans les manières et dans
les habitudes de la société qui l'entoure, et qu'il ne trouve
aucune jouissance sans elle; mais il est certain qu'en Amé-
rique le poli qui cache ce que notre nature a de grossier et
de rude est tout à fait inconnu on n'y a jamais songé. On
y trouve les commodités nécessaires et quelque faste dans
les plus grandes villes elles ressemblent à Paris et à Lon-
dres dans leurs traits principaux présentant un immense
assemblage d'êtres intelligents et actifs; cependant elles
différent de la manière la plus surprenante de ces deux der-
nières capitales. Que Dieu me préserve qu'un Américain
sensé (et il y en a des millions ) vienne me demander ce
que je veux dire je trouverais difficile, peut-être impossi-
ble de m'expliquer mais, d'un autre côté, tous les Euro-
péens qui auront visité les États-Unis' me comprendront
facilement. Je ne suis pas un juge compétent sur les ins-
titutions politiques de l'Amérique, et, si je fais de temps
en temps une observation superficielle sur leurs effets,
c'est avec l'esprit et les sentiments d'une femme qui peut
rendre compte de ses premières impressions, mais qui est
incapable de retourner à leur cause pour raisonner sur
leurs effets. Si de telles observations sont indignes d'une
MOEURS DOMËSTtQUM
M
grande attention, elles sont aussi exposées peu de repro-
ches. Mais il y a des particularités nationales que les fem-
mes peuvent juger aussi bien que les hommes. On peut se
fier à nous pour tout ce qui concerne la société.
Lorsqu'on demanda au capitaine Hall ce qui lui parais-
sait former la plus grande différence entre l'Angleterre et
l'Amérique, il répondit, en brave marin « Le manque de
loyauté. » Si la même question m'était adressée, je répon-
drais « Le manque d'élégance. »
Si les Américains étaient disposés à imiter les Suisses
sans prétentions aux jours de leur simplicité pittoresque
(lesquels cependant ne mâchèrent jamais de tabac), ce se-
rait de mauvais goût de les Marner. Ce n'est pas cela Jo-
uathan veut être un élégant gentilhomme, mais il veut
t'être à sa manière, n'est-il pas un libre Américain ? Jona-
than néanmoins doit se rappeler que, s'il veut l'emporter
sur l'ancien monde, l'ancien monde a le droit d'examiner
de temps en temps comment il soutient ses prétentions.
Je n'ai rien à dire sur le temps que les Américains con-
sacrent aux affaires, soit judiciaires, soit commerçantes,
soit civiles, soit militaires, je ne fais aucun doute qu'ils
emploient ce temps fort sagement et d'une manière profi-
table. Mais quelles sont les heures de récréation? ces heu-
res qu'en Europe on passe au milieu de tous les plaisirs
que les arts peuvent procurer. Si les hommes en Angle-
terre s'adonnent aux plaisirs de la table plus que la sagesse
ne peut t'approuver, ils ont au moins leur excuse par la
présence de l'élégance et de la beauté. Opposerais-je à cela
les repas américains? En général ces derniers dînent seuls,
excepté dans les tavernes et les hôtels où il se trouve une
table d'hôte. Là, ils mangent avec la plus grande rapidité
possible, et dans un silence absolu. J'ai entendu dire par