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Moreau et ses victoires... Par G. et P. C.

139 pages
H. Vauquelin (Paris). 1814. Moreau, Jean-Victor. In-18.
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MOREAU
ET
SES VICTOIRES.
MOREAU
ET
SES VICTOIRES.
PRECIS
SUR CE GRAND GÉNÉRAL,
CONTENANT sa vie privée et militaire, son
procès, son exil, les circonstances de sa
mort, et toutes ses belles actions.
Suivi de sa Proclamation aux Français , et d'ane Epître
inédite adressée en sa faveur à Napoléon,
PAR G et P. G.
A PARIS,
Chez H. VAUQUEIIN , Libraire , quai des
Augustine, n° 11, au LYS-D'OR.
MOREAU
ET
SES VICTOIRES.
Si la révolution française fut fertile
en crimes de tous genres , semblable à
ces poisons dont on tire des secours sa-
lutaires, elle fit aussi éclore des génies
dont les talens se déployèrent tant dans
les sciences et les arts, que dans la car-
rière des armes. Le Français, naturel-
lement brave , ne put résister à l'appel
qui lui fut fait pour défendre son
pays, et l'on vit alors des hommes des-
(6)
tinés , par leur naissance et leur édu-
cation , à remplir des emplois pal-
sibles, voler aux armes , se distinguer
par leur courage , leur bravoure , la
sagesse de leurs combinaisons , et pla-
cer leurs noms à côté de ceux de nos
capitaines les plus illustres et les plus
distingués. Tel fut le général Moreau,
dont la gloire retentit dans toutel'Eu-
rope , dont le nom rappelle tant de
victoires, et qui acquit pendant sa vie
le glorieux surnom de grand capitaine.
Ses contemporains, témoins de ses
succès , raconteront à leurs neveux ses
brillantes actions , que le burin de
l'Histoire a déjà consacrées , et la pos
térité le placera sur la ligne des grand,
généraux qui ont illustré le règne d
(7)
Louis XIV, en donnant à la France
cette réputation militaire qui la fit res-
pecter de tous les peuples de l'Europe.
Victor Moreau naquit, en 1765,
à Morlaix, dans le département du Fi-
nistère. Il étudia, et fit son droit à
Rennes , où il fut reçu avocat. Une
âme ardente , un courage au — dessus
de tout éloge , le firent regarder par
ses jeunes camarades comme supérieur
à eux; et lorsque le parlement de Bre-
tagne refusa d'enregistrer les édits dut
timbre et de l'impôt territorial, que
les ministres alors en faveur avaient
proposés , il défendit, avec les jeunes
gens de la ville , les magistrats aux-
quels on faisait éprouver tant de vexa-
tions et d'amertume , et fut désigné
( 8 )
sous le nom de général du parlement. Le
commandant de la ville crut qu'en s'as-
surant de sa personne, il parviendrait
à éteindre le trouble que ces édits
avaient fomenté. Il donna l'ordre de
l'arrêter ; mais notre jeune avocat. ,
travant tout danger , parut tous les
jours sur la place publique , et par sa
fermeté , sa prudence , évita les pièges
qu'on tendait à sa liberté. En 1788 ,
pendant l'élection des députés aux
états-généraux , il servit les nouveaux
ministres contre, ce même parlement ,
et semblait préluder par cette petite
guerre, en attendant' des occasions
plus brillantes pour développer les
talens militaires qui étaient innés, en
lui.
( 9 )
Au commencement de la révolution,
il signala son patriotisme et son cou-
rage dans les troubles suscités à Rennes;
et lorsque l'on créa le bataillon du dé-
partement d'Ille-et-Villaine , il fut,
d'après le zèle qu'il avait montré pour
la chose publique , nommé comman-
dant de ce bataillon. Il passa successi-
vement par tous les grades militaires
jusqu'à celui de général en chef. Adoré
des braves qui servaient sous ses ordres,
chaque bataille était une victoire que
son humanité rendait plus glorieuse et
moins horrible. A la conquête de la
Belgique , il entra en vainqueur dans
les villes de Menin , d'Ypres , d'Os-
tende et de Nieuport. A cette époque,
une loi barbare de la convention or-
(10)
donnait de massacrer tous les sujets du
roi d'Angleterre qui seraient trouvés
dans les villes assiégées. La garnison
de Nieuport était toute composée de
soldats anglais : Moreau leur accor-
da la vie ; c'était exposer la sienne
à la vengeance de l'infâme Robes-
pierre, qui gouvernait alors la France,
En vain les proconsuls qui résidaient à
Bruxelles opinèrent pour le massacre
des prisonniers anglais ; Moreau leur
résista , et cette humanité , j'ose le
dire, épargna aussi le sang de plu-
sieurs milliers de Français ; car il n'y
a aucun doute que le soldat anglais,
poussé au plus affreux désespoir, n'eût,
dans cette circonstance ? vendu chère-
ment sa vie. Pour prix de cette clé-
( II )
mence , première vertu , d'un loyal
guerrier, il fut, ainsi que les autres
généraux de l'armée , dénoncé à la tri-
bune de la convention par Robespierre,
qui s'écria , sur l'observation d'un dé-
puté qui représentait que la conduite
du général Moreau avait aussi conservé
cinq ou six mille soldats à la républi-
que : ■« Eh! que m'importe cinq ou
six mille soldats de la république ? eh !
que m'importe six mille hommes lors-
qu'il s'agit d'un principe ?» Cet homme
affreux, qui se jouait ainsi de la vie
des citoyens , fut le lendemain préci-
pité de la tribune d'où il voulait immo-
ler ces nouvelles victimes , et une mort
trop douce délivra la France d'un pa-
( 12 )
reil scélérat. La chute de Robespierre
n'exitraîna pas avec elle le régime révo-
lutionnaire, et le père de Moreau périt
le jour même où ce général, sansautre
moyens que son courage et la valeur
des guerriers qu'il commandait, triom-
phait dans l'île de Cadsen, et faisait
taire les batteries foudroyantes ' du fort
del'Ecluse. Ainsi ses nouveaux lauriers
furent arrosés du sang de l'auteur de
ses jours. O temps affreux ! Moreau ,
désespéré , voulut fuir sa terre natale :
les conseils de ses amis, l'ascendant du
patriotisme le retinrent ; il essuya ses
larmes ; il rentra dans la carrière des
héros , et servit ce même pays où des
tyrans inhumains avaient assassiné ce
qu'il ayait de plus cher. Citer toutes
les victoires du général Moreau , ce
serait citer sa vie entière : c'est à l'His-
toire qu'appartiennent de tels maté-
riaux; je me contenterai donc seule-
ment de rapporter cette belle retraite
qui suffit seule pour immortaliser un
grand homme.
L'armée du Rhin et Moselle ayant
parcouru, dans sa marche triomphante
des bords du Rhin à ceux du Danube
et. de l'Isère , et dans l'espace de qua-
rante jours , tout l'espace qui s'étend
de Manheim à Munich, après cinq
grandes batailles et une multitude de
combats, dont elle sortit toujours vic-
torieuse , avait étonné l'Europe en-
tière par la tactique et les savantes
combinaisons de son général; mais on
( 14 )
Va la voir avec intérêt fournir une car-
rière plus difficile et plus périlleuse.
Entièrement environnée d'ennemis, lir
vrée aux plus grands dangers, elle va
commencer cette fameuse retraite qui
n'est pas moins admirable par la cir-
constance et le courage tranquille du
soldat, que par le génie du chef qui la
dirigea , et qui sera citée dans tous les
siècles comme un véritable prodige.
Avant d'en faire le récit, il est indis-
pensable d'indiquer quelles étaient les
positions qu'occupaient les deux ar-
mées à l'époque où elle commença à
s'effectuer.
La première division de l'aile droite
était partagée en deux brigades, l'une
en avant, de. Brégenz, et l'autre à Kemp-
( 15 )
ten, et avait en opposition les corps des
généraux Wolff et Saint-Julien. Celui
du général Froelich était au pied des
montagnes du Tyrol, vers les source s
de l'Isère.
L'avant-garde de la seconde division
de l'aile droite était à Munich , op-
posée au corps de Condé, qui élait de
l'autre côté de l'Isère : le reste de l'aile
droite était à Freysengen et à Mos-
bourg.
Le corps de bataille, composé du
centre, de l'aile gauche et de la réserve,
occupait la position de Grisenfeld, et
celle devant la tête du pont d'Ingol-
stadt, avec des avant-gardes à Main-
bourg et à Neusladt.
Le corps de bataille autrichien du
( 16 )
général La Tour était partagé entre
lui, les généraux Mercantin et de W ay,
et campait aux environs de Landshut,
partie derrière l'Isère.
La division de Nauendorf, venue
de devant Sambre et Meuse, couvrait
Ratisbonne; elle était postée à Abens-
berg.
Le 24 fructidor an 4 1 Ie général
Dessaix alla vers Nuremberg pour in-
quiéter les derrières du prince Charles.'
Dans la nuit du 24 au 25, il marcha à
Neubourg , où il passale Danube pour
cette expédition , et se dirigea par la
route d'Aichstett. Dans la même nuit,
l'armée quitta sa position pour revenir
à Neubourgl; le corps de Ferino quitta
en même temps les bords de l'Isère,
( 17 )
et vint prendre position en avant de.
Frielberg , pour couvrir les ponts du
Lech.
Le 26, le corps du général Dessaix
dépassa Aichstett, et envoya des par-
tis fort loin. Cette journée et celle du
27 furent employées à faire prendre k
l'armée une nouvelle position derrière
Untersdadt. On laissa un '. corps en
avant de Neubourg, et des postes avan-
cés à Poettmés. Le 28 , les ennemis ,
qui marchaient à la faveur d'un brouil-
lard très-épais , attaquèrent à l'impro-
viste les troupes qu'on avait laissées
pour couvrir Neubourg, avant qu'elles
eussent eu le temps de rectifier leur
position. Malgré la vive résistance dé
nos troupes, elles se virent à la fin for-
( 18 )
Rees de céder au nombre ; mais à l'ar-
rivée de l'infanterie de la division
Duhesme, elles commencèrent à re-
prendre l'avantage du combat. Après
quelques succès , nous fûmes obligés
de rétrograder. On fit la retraite sans
aucune perte.
La cavalerie autrichienne, en se re-
tirant le long du bois de Weshering,
qui est bordé de marais , fut culbutée
et mise en désordre. Elle y perdit
quatre-vingts chevaux et autant de
prisonniers. Un demi-r-bataillon d'in-
fanterie légère et deux escadrons in-
complets de hussards placés à Poettmés
en avant-garde, furent attaqués parle
corps de Conde. Forcés de céder à ce
«orps nombreux qui avait reçu de HOU-
( 19 )
veaux renforts, ils abandonnèrent Poett-
més, et se retirèrent à Pruck.
Le général Dessaix , dont l'expédi-
tion avait été trop tardive pour inter-
cepter les convois du prince Charles,
et qui d'ailleurs pouvait être coupé,
eut ordre de rétrograder et de se rap-
procher de l'armée. Le 20, le centre et
une partie de l'aile gauche repassèrent
le Danube et prirent position entre
Rornfeld et Neubourg. On attaqua
l'ennemi dans le bois de Zell et de
Pruck , et on le ramena jusqu'à Wei-
hering.
Les partis ennemis pénétrèrent sur
la route de Rain à Neubourg , et nous
enlevèrent un commissaire des guerres
ce quelques charrettes de vivandières.
( 20 )
Le 3o, le corps de Dessaix ayantre-
passé le Danube, la totalité de l'armée
se trouva sur la rive droite de ce fleuve.
Le premier jour complémentaire , on
chassa l'ennemi de Poettmés , et on le
força à se retirer à Porteau, derrière
des marais.
Le deuxième, l'armée continua sa
marche de flanc, et porta sa droite
à la Paar. Nos avant-gardes poussè-
rent celles des ennemis jusque vers
Schrobenhausen , et leurs firent une
centaine de prisonniers. L'aile droite
fit un mouvement en avant sur la
route de Munich, et parvint à rétablir
sa communication avec le gros de l'ar-
mée. Suivons donc cette armée invin-
cible , surmontant tous les obstacles,
( 21 )
et se frayant un passage au milieu des
'plus grands dangers, avec une intrépi-
dité réfléchie. La situation où elle se
trouvait était d'autant plus embarras-
sante, que la première division de droite
était fortement menacée par des corps
formidables d'ennemis, qui, réunis,
formaient une masse de forces très-supé-
rieures à celle des généraux Tarreau et
Paillard. En effet, ce dernier se trou-
vait totalement cerné dans sa position
près de Kempten ; mais il se dégagea
et repoussa l'ennemi, secondé par le
général Tarreau, et lui enleva une pièce
de canon.
Sans aucun appui, toutes nos com-
munications interrompues , le général
Moreau se détermina à continuer sa
(22)
retraite en prenant, une position plus
resserrée et plus rapprochée, d'où il
pût détacher un corps de troupes pour
couvrir ses derrières , et attendre des
circonstances plus heureuses pour mar-
cher en avant. Il se mit en mouve-
ment pour prendre la position de l'Iller,
la droite au lac de Constance, et la
gauche à Ulm. Dans ce dessein, il dé-
tacha quatre bataillons et deux régi-
mens de cavalerie pour aller à Uim
couvrir cette place, ainsi que les ponts
du Danube, et repousser les partis
ennemis venus de Manheim par Stutt.
gard , qui s'avançaient jusqu'à Goep-
pingen.
Ce détachement, malgré sa marche
( 23 )
forcée pour se porter à Ulm , n'y pré-
céda que d'une heure la division enne-
mie de Naucndorff , qui avait marché
par la rive gauche du Danube , et qui
se fût trouvée sur les derrières de l'ar-
mée, si elle eût pu passer le fleuve.
Les dispositions de l'armée se trou-
vant faites pour repasser le Lech ; cette
opération s'effectua le 3 complémen-
taire. Toutes les précautions furent
prises pour qu'aucun corps ne fût ou-
blié , et pour que les avant-gardes ne
pussent être attaquées avec avantage.
Quelques mouvemens feints sur diffé-
rentes positions avaient trompé le gé-
néral Latour , qui, croyant, qu'on vou-
lait l'attaquer, avait rétrogradé, et nous .
fit gagner par-là plusieurs marches sur
( 24 ) ;
lui, ce qui assura alors davantage la
retraite qui s'opérait.
Notre aile droite et le centre re-
passèrent le Lech sur les deux ponts ;
près d'Augsbourg. L'aile gauche passa
le Rhin , et toutes les avant-gardés
restèrent ce jour-là en avant du fleuve.
Le 4 complémentaire , l'armée se re-
tira derrière la Schmutter, et l'aile gau-
che derrière la Zusano, à Wertingen.
Les avant-gardes prirent position en
arrière du Lech. Le corps du général
Nauendorff la suivait par la rive gau-
che du Danube; son avant-garde ar-
riva le même jour à Nordlingin et Do-
nàwert. Le 5 , l'armée prit position
derrière la Mindel, la droite à Kem-
lat, la gauche à Burgau, les avant-
gardes sur la Zusano. Le premier ven-
démiaire en 5 , elle prit position der-
rière la Guntz, la droite à Waten-
weiller , et la gauche à Bubeskein, en
avant de Leipheim, les avant-gardes
sur la Mindel.
Le 3, elle arriva sur sur l'Iller. Le
corps du général Férino resta à Mem-
raingen. Celui de Saint-Gyr passa
l'Iller sur les ponts d'Illerdissen et de
Kerchberg. L'aile gauche, sous les or-
dres de Dessaix , arriva à Ulm , y
passa le Danube , et prit position sur
les hauteurs en arrière de la Blau , la
droite au fleuve, et la gauche à Klin-
gensten.
Le général en chef, qui avait d'a-
bord eu l'intention de s'arrêter quel-
3
( 25 )
que temps dans cette position, né re-
cevant pas de nouvelles de France ni
de. l'armée de Sambre et Meuse , et
sachant que l'archiduc manoeuvrait sur
ses derrières, que la division de Nauen-
dorff s'avançait rapidement pour se
réunir à un corps commandé par le
général Pétrasch, crut n'avoir pas dé
temps à perdre pour regagner le Rhin.
Il résolut de continuer sa retraite.
Le 8, l'armée arriva derrière le Se-
dersée; le général Férino , avec son
corps et deux brigades qu'il avait re-
jointes vers Zeil, se porta sur des hau-
teurs derrière la Schussen. Le centre
fut placé près de Steinhausen.
L'aile gauche se retira sur la rive
gauche du Danube jusqu'à Elingeri,
( 27 )
où elle repassa ce fleuve. Elle aban-
donna Ulm , qui fut canonnée vive-
ment par l'ennemi, et qui fut évacuée
dans la nuit du 5 au 6. Cette aile prit
position entre le lac Sedersée et le
Danube.
L'armée était alors serrée de très-
près. Elle avait en tête le général La-
tour. Un corps ennemi très-considé-
rable, joint à celui de Condé, mena-;
çait notre aile droite ; Nauendorff,
marchant sur la gauche du Danube,
faisait tous ses efforts sur notre flanc
gauche en essayant de le tourner. Le
général Pétrasch, avec dix mille hom-
mes, occupait sur les derrières les dé-
bouchés des montagnes noires, et l'ar-
chiduc s'avançait avec une forte co-
(28)
lonne qu'il ramenait du Ras-Rhin pour
s'emparer de Kel et de la tête du
pont d'Huningue. Il était à cette épo-
que parvenu au-delà du Mein. Une
partie de sa cavalerie avait déjà rejoint
le général Pétrasch.
Le g vendémiaire, le général Latour
poussa son avant-garde par Steinhau-
sen jusqu'à Schussenried, où il s'enga- ,
gea un combat très-vif. Le général
Saint-Cyr soutint son avant-garde
avec son corps de bataille, et cette af-
faire s'étendit sur toute la ligne. Le
général Dessaix fut aussi attaqué à la
gauche, et le général Férino à la droite,
près de Rawensbourg. Partout l'en-
nemi fut repoussé avec perte de trois
cents prisonniers , dont cinq officiers.
( 29)
Au milieu des dangers sans nombre
qui menaçaient l'armée, elle ne pou-
vait continuer sa retraite ni forcer les
passages des montagnes Noires sans
rejeter assez loin le général Latour-,
pour s'en débarrasser au moins quel-
ques jours. L'unique avantage que
nous avions, fut d'avoir toutes nos for-
ces concentrées , de pouvoir porter la
masse réunie contre les différons corps!
qui nous cernaient de toutes parts , et
de pouvoir espérer de les battre suc-
cessivement et en détail. Le général en
chef en sut profiter avec son habileté
ordinaire pour garantir son armée d'une
perte certaine.
Le premier corps de l'ennemi que
Moreau résolut d'attaquer , fut cela
( 3o )
de Nauendoriï, qui marchait pour
nous couper les passages des vallées de
la Kintzig et de la Renchéri, et se trou-
vait déjà trop avancé pour être secouru
parle général Latour. Une bataille était
presque l'unique ressource qui nous
restât. La constance admirable et la
fermeté héroïque de nos troupes , dé-
terminèrent le général Moreau à pren-
dre ce parti audacieux. -Ayant fait ses
dispositions, il fit attaquer les Autrichicns
sur toute la ligne. Le 11 , le centre de
notre armée commença sa principale
attaque vers sept heures et demie du
matin par la route qui conduit de Rei-
chenbach à Biberach. Une colonne
marcha à l'ennemi par la droite de
Schoussenried, et une autre attaque
( 31 )
eut lieu sur Oggcltshausen. On se battit
avec acharnement de part et d'autre ;
mais enfin, après une longue résistance,
les Autrichiens furent culbutés et pour-
suivis vivement. L'aile droite de l'en-
nemi fiit aussi attaquée vivement, et
forcée de plier comme son corps de
bataille.
Enfin , la victoire la plus complète
et la plus brillante fut le fruit de celle
journée. Cinq mille prisonniers , dont
soixante-cinq officiers, dix-huit pièces
de canon et deux drapeaux, tombèrent
en notre pouvoir. Si notre aile droite
eût exécuté le mouvement qui lui avait
été prescrit , l'ennemi aurait éprouvé;
une perle plus considérable , et notre
succès eût été plus important.
( 33 )
La victoire de Biberach ne suffit pas
pour dégager notre armée et assurer sa
retraite. Le général Nauendorff était
arrivé à Rotweil, où. il avait rejoint le
général Pétrasch. Leurs divisions réunies
formaient un total de vingt-cinq mille
liommes qui occupaient B.otweil, Vil-
lingen, Donescliingen , et Neustadt.
Les villes forestières étaient occupées
par des troupes autrichiennes et des
paysans armés.
Malgré la défaite du général La'tour,
comme toute communication de l'ar-
mée avec le PJiinsetrouvait interceptée,
il fallait livrer encore plus d'un com-
bat pour se rouvrir un chemin par les
villes forestières, et pour forcer les
gorges de la Forêt-Noire. Après la ba-
( 33 )
tail'e de Biberach., Moreau, ne laissa
devant le général Latour que ce qui
était indispensable pour le contenir ; il
fit passer le Danube vers Riedlingen à
une partie de ses forces, qu'il destina
à marcher contre la division Nauen-
dorff, vers Botweil et Villingen.
Les 14 et 15 vendémiaire , l'avant-
garde de cette portion de l'armée ren-
contra les postes avancés de l'ennemi,
qu'elle repoussa vivement, et arriva le
18 à Rothenmunster, Il s'y engagea un
combat très-vif, à la suite duquel les
Autrichiens furent repoussés au-delà
de Rotweil avec une perle de cent qua-
rante cuirassiers faits prisonniers avec
leurs chevaux. Pendant cette attaque,
un autre corps de nos troupes remonta
( 34 )
la vallée de la Bregue, tourna le poste
de Villingen, après un second combat,
dans lequel on prit à l'ennemi deux
pièces de canon et cent cinquante che-
vaux.
L'armée ne pouvant plus regagner
Kel par les vallées de la Renchen et de
la Kintzig, trop fortement occupées
par l'ennemi, n'eut plus' d'autre che-
min pour se retirer que celui des vallées
étroites et difficiles qui aboutissent à
Fribourg, et le passage des villes fores-
tières. En conséquence, elle se porta,
après sa victoire, par Moluesch etPul-
lendorff, à la hauteur de Stockach et de
Friedlingen ; elle arriva le 16 dans cette
position. Ce fut de là qu'on détacha une
demi-brigade pour ouvrir le chemin'
(35)
des villes forestières , et ramener à Hu-
ningue le grand convoi des munitions
et des bagages. Elle parvint à remplir
son objet sans éprouver de grands obs-
tacles. Le reste de l'armée continua sa
retraite en se dirigeant par Doneschin-
gen. Alors, le général en chef ayant
destiné le centre de l'armée à forcer le
passage du Val-d'Enfer, le fit sortir de
la ligne, et réunit l'aile droite et l'aile
gauche de l'armée en un seul corps de
bataille qui devait faire tête aux corps de
La tour , Petrasch et Nauendorlf.
Pour traverser les montagnes Noires
de Neustadt à Fribourg, il faut suivre,
pendant deux heures, une vallée extrê-
mement étroite et resserrée entre des
rochers à pic. Cette vallée ou plutôt
( 55 )
cette crevasse, au fond de laquelle
coule un torrent et dont les parois ne
sont éloignées que de quelques mètres,
est ce qu'on nomme le Val-d'Enfer.
C'est par ce défilé effrayant que la plus'
grande partie de l'armée a traversé les
montagnes Noires , ayant l'ennemi en
tête , à dos et sur les flancs. C'est
dans cette gorge que l'audacieux Villars
avait refusé des engageren 1702. Lors-
que l'électeur de Bavière le pressant de
traverser les montagnes Noires pour
venir le joindre, ce général lui écriut:
« Cette vallée de Neustadt que vous
» me proposez , c'est' ce chemin qu'on
» appelle le Val-d'Enfer; hé bien ! que
» voire allesse me pardonne l'exprès-
» sion , je ne suis pas diable pour y
passer. »
( 37 )
Les troupes chargées de forcer ce
passage , surmontèrent avec une bra-
voure incroyable cous les obstacles que
leur présenta la nature du pays.
Le 20 vendémiaire, elles attaquèrent
avec une extrême vigueur tout ce qui
occupait cette vallée si effrayante. L'en-
nemi fut culbuté. Une centaine de pri-
sonniers et une pièce de canon tom-
bèrent en notre pouvoir. L'ennemi se
retira dans le plus grand désordre sur;
Emmindingen.
Le 21, le centre de l'armée prit po-,
sition en avant de Fribourg. Les jour-
nées des 22, 25 et 24 furent em-
ployées à faire défiler, par cette vallée,'
le reste de l'armée, qui se retrouva en-
tière à la vue du Rhin. Le convoi des
( 38 )
munitions et des bagages passa par les
villes forestières, protégé dans sa mar-
che par une partie de l'aile droite , et il
arriva également à Huningue sans au-
cune perte.
Ainsi, cette brave armée, dont la si-
tuation , à la fois périlleuse et intéres-
sante, avait attiré sur son sort l'atten-
lion de toute l'Europe , et que l'ennemi
S'était flatté de prendre tout entière,
parvint à lai échapper par les savantes
combinaisons de son chef, et par l'ha-
bileté avec laquelle il sut mettre à pro-
fit la bonne disposition des troupes , et
leur inébranlable fermeté. Elle se re-
trouva sur ses fontières après une mar-
che de cent lieues faites à travers inill
difficultés et au milieu des plus grand
( 39 )
dangers, apportant avec elle les glorieux
trophées des victoires brillantes qui
placent cette retraite au rang des plus
belles opérations militaires dont l'His-
toire nous ait conservé les détails.
J'ai rapporté entièrement les détails
de cette belle et fameuse retraite; mais
avant de passer aux autres événemens
de la vie du général Moreau , je vais
parcourir succintement les diverses
victoires qu'il remporta, et dont la
France s'honorera toujours. En l'an 2,
ayant vingt mille hommes sous son
commandement, il investit Menin j
Clairfait marche au secours de cette
place; Moreau passe à travers cinq dé-
filés sous le feu de batteries qui tiraient
à mitraille, et le force de se retirer,
( 40 )
Menin , bombardé , se rendit quand
sa garnison eut perdu l'espoir d'être
secourue par l'armée autrichienne bat-
tue dans la plaine.
Les armées du duc d'York, de Co-
bourg et de Clairfait tentent de bloquer
Pichfegru dans Courtray. Leur plan fut
parfaitement bien conduit : le général
anglais força tous nos postes sur la
route de Lille ; il semblait que rien ne
pouvait sauver l'armée française. Mo-
reau , battu , s'arrête sur le champ de
talaille, et résout d'attaquer le lende-
main de sa défaite. Le duc d'York est
mis en déroute. Moreau remporte éga-
lement la victoire sur Clairfait, lui
prend toute son artillerie , investit
Y pres , la force à se rendre, ainsi que
( 40 )
Bruge et Oslende. La situation de Pi-
chegru , maître du pays entre la Meuse
et le Rhin , permet à Moreau de s'em-
parer de Vanloo , qui devait lier les
deux ailes, de la grande armée. Le suc-
cès suivit cette entreprise, et le Comman-
dant capitula.
La conquête de la Hollande en 1794,
au milieu d'un hiver des plus rigou-
reux, est encore due au génie de Mo-
reau , puisqu'il profita habilement ,
ainsi que Pichegru, de la congélation
des canaux et des fleuves pour faire
passer sur la glace deux cent mille Fran-
çais traînant avec eux leur pesante ar-
tillerie , afin d'aller s'emparer de ce
vasle pays. L'armée française n'avait à
craindre qu'un dégel, et il survint mal-;
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heureusement. On éprouvait les plus
vives alarmes. Le lendemain la glace
se raffermit sous le poids de l'armée, au
moment de disparaître dans des abîmes
entr'ouverts.
L'élonnement que donnent ces con-
quêtes est encore augmenté par une
expédition singulière de la cavalerie
commandée parle général Moreau. La
flotte du Stathouder, surprise par les
glaces, fut attaquée à coups de canon
comme des forteresses, et les cavaliers,
courant sur les eaux congelées, prirent
les Vaisseaux à l'assaut. C'est la première
fois qu'on a vu des escadrons s'empa-
rer d'une flotte sur les abîmes de la
mer, qui menacèrent de s'ouvrir sous le
poids des canons, des hommes et des
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chevaux. Le directoire avait rappelé
Pichegru , et Moreau, nommé général
en chef de l'armée, donna dans toutes
les occasions des preuves de ce courage
inébranlable qui le distinguait, de cette
tactique hardie et prévoyante dans les
revers, comme nous l'avons fait remar-
quer plus haut. Ainsi, aurait-on jamais
dû s'attendre, après des campagnes si
glorieuses, que le général Moreau per-
drait le commandement de l'armée
avec laquelle il avait, pour ainsi dire,
opéré des prodiges? Le directoire, qu
gouvernait alors la France, était capa-
ble de tout sacrifier pour conserver le
pouvoir qui tendait sans cesse à s'échap
per de ses mains. La journée du 18 fruc-
tidor fut résolue, et ce même jour Mo-
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reau reçut ordre de venir à Paris, et
obéit sur-le-champ. Ainsi, malgré les
services rendus à son pays, le général
More:.u fut perdu pour l'armée du
Rhin et Moselle, Le directoire, dont
l'ineptie était le moindre vice, le dis-
gracia et remit le commandement de
cette armée à un autre général. Après
le s8 fructidor , ce grand homme s'é-
loigna pour un moment d'un théâtre
où avait joué un si beau rôle, et ren-
tra dans l'obscurité de la vie privée,
Dans sa retraite , ses loisirs ne furent
point perdus; il les employa à l'étude
et à. faire des voeux pour sa patrie,
Nouveau Catinat, il attendit l'instant
où il pourrait encore être utile à son
pays , et lui donner des marques de son
zéle et de son attachement. Quoique le
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gouvernement le payât de la plus noire
ingratitude, il ne crut pas devoir lui
refuser ses services lorsqu'il les lui de-
manda.
Dans l'an 7 , le directoire ayant fait
déclarer la guerre au roi de Bohême et
de Hongrie et au grand duc deToscane,
il envoya Schérer , alors ministre de la
guerre, pour commander les armées.
de Naples et d'Italie, et Moreau fut, sous
ses ordres , chargé du commandement
de trois divisions, et de masquer Vé-
ronne et Legnago. Les divisions qu'il
commandait firent tête à l'ennemi, et
obtinrent des succès marqués ; mais il
n'en était pas de même des autres corps.
Après une suite de combats où nos
armées furent continuellement battues
far les forces réunies des Autrichiens ,
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et plus encore par l'ineptie du général
en chef , le commandement de l'armée
de Naples et d'Italie fut déféré au gé-
néral Moreau, qui prit à coeur de ré-
parer les torts de son prédécesseur.Mais
malgré ses efforts, l'armée fut cons-
tamment battue. Un dénuement affreux
livra le soldat au désespoir. Les places
fortes furent la proie de l'ennemi, et
cette armée triomphante depuis deuï
ans , se retira en désordre sur les fron-
tières de France. Toutes ces calamités
furent justement attribuées à Schérer.
Ce général était en horreur à Milan , à
Turin et à Chambéry, où on l'accusaiti
avec raison, d'avoir vendu et livré l'ar-
mée française à l'ennemi.
Au milieu de ces revers multipliés
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et malgré le délabrement de l'armée ,
Moreau résolut de tenter un nouvel
effort; il rassembla en conséquence un
corps de troupes avec lequel il alla à la
rencontre des Russes , et après un com-
bat terrible où nos troupes firent des
prodiges de valeur et de bravoure , il
défit l'armée russe sur le Pô ; partie de
cette armée fut noyée, partie tuée, le
reste fut fait prisonnier. L'artillerie, les
canons, etc., restèrent au pouvoir des
Français. Malgré ces succès, les diffé--
rentes divisions de nos troupes furent
successivement battues. Moreau avait
toujours été vainqueur aux lieux où il
avait commandé; par ses manoeuvres
savantes il avait fermé nos frontières
aux Russes. Tandis que Souwarow
prend le change sur ses desseins, et
croit deux fois qu'il se retire , des sol-
dats échappés à la déroute de Véronné
et aux combats de la Trébia, il forme
une nouvelle arniée, et la fait reparaître
sur les montagnes de Gènes; mena-
çante et capable de balancer ehcore le
sort de l'Italie, elle aescendait de ses
positions défensives pour attaquer Sou-
warow, quand le directoire mit le com-
ble à son injustice, en donnant le com-
mandement de l'armée à Joubert. Il
remit, sans murmurer, Son armée con-
servée par lui, à ce nouveau général
qui admira le bel ordre qu'il y avait
établi, et plus encore la modestie avec
laquelle il lui résignait sa place. L'im-
pétueux Souwarow ayant attaqué vi-
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vcment. l'armée dans les plaines de!
Kovi, Joubert commapde une charge
à la baïonnette. Une balle le frappe , il
s'écrie : Marchez toujours ! Il tombe dé
clieval, et prononce ces dernières pa-
roles: « Couvrez-moi,que l'ennemi croie
que je combats toujours parmi vous; »
Le champ de bataille resta aux Eusses ,
mais plus couvert de leur sang que du
sang des Français. A cette bataille, la
plus sanglante de la révolution, Moreau
se battit comme un soldat. Il eut trois
clic vaux tués sous lui, et retarda du
moins par sa valeur notre défaite.
Vingt mille Français avaient péri; les
généraux et les soldats lui remirent lé
commandement par acclamation ; il
lendit de nouveau l'armée si respecta-
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ble aux ennemis, qu'ils n'osèrent pas
la poursuivre. Réprendre ses positions
dans l'Etat de Gènes pour tenir les clefs
de l'Italie ; préparer sans envie les suc-
cès du général Championnet, que le
directoire nomma pour le remplacer;
quitter , reprendre , remettre le com-
mandement avec docilité , tel fut Mo-
reau, accusé d'ambition par le direc-
toire. Dans le mois de frimaire an 8,
Moreau fut destiné à passer encore le
Rhin avec cent mille hommes, 11 arriva
dans les premiers jours de nivôse à
Bâle, où il établit son quartier-général.
L'hiver fut employé à l'organisation des
différens corps de Farinée, aux opéra-
lions relatives aux approvisionnemens
de tous genres et aux services ad-
ministratifs. Le départ des Russes avait
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réduit l'armée autrichienne à ses pro-
pres troupes, et ramena à peu près l'é-
quilibre dans la force numérique des
deux partis* Le rappel du prince Char-
les, le seul général qui fût digne d'être
opposé à Morcau, et le commandement
de l'armée autrichienne confié au gé-
néral Rray, tout présagea de nouveaux
succès et de nouveaux triomphes. Le
plan de Moreau, pour prendre l'offen-
sive malgré la position défavorable à
la réunion de ses troupes, fut combiné
\vcc le plus grand art, et par les di-
vers mouvemens qu'il fil faire , et les
fausses attaques qu'il commanda , il
donna le change au général Kray sur
louies ses opérations. Ce fut le 5 flo-
réal an 8 que s'ouvrit fur le Rhin cette
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campagne si sagement préparée et si
habilement conduite, et qui sera aussi
célèbre par l'heureux résultat qui eu
fut le fruit, que par la multitude de vic-
toires qui la couronnèrent.
La bataille d'Fngen justifia bientôt le
succès que l'on devait attendre d'aussi
heureuses dispositions, et fut le prélude
des triomphes de l'armée française dans
cette campagne. Elle fut suivie de la
bataille de Moeskirch et du combat de
Biberach, La prise de la flotille de Vîl-
liams sur le lac de Constance, et l'occu-
pation par nos troupes de Wangen, Lin-
dau et Brcgentz,furent suivis des com-
bats d'Erbach et de Delmesingen, qui
nous préparèrent de nouveaux triom-
phes. La bataille remportée sur la rive