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Mystérieuses, nouvelles. La Chaise-Dieu. Les Pilules du docteur Teufel. Le Coeur en deux volumes. Le Chalet aux mésanges

De
317 pages
Librairie centrale (Paris). 1866. In-18, 317 p..
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AIME GIRON
MYSTERIEUSES
LA CHAISE-DiEU
LES PILULES DU DOCTEUR TEUFEL,
LE COEUR EN DEUX VOLUMES
LE CHATELET AUX MÉSANGES
PARIS,
LIBRAIRIE CENTRALE
21, boulevard des Italiens, 24
MDCCCLXVI
MYSTERIEUSES
— NOUVELLES —
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
TROIS JEUNES FILLES (Études).
LES AMOURS ÉTRANGES (Poëmes).
LE SABOT DE NOE L (Légende).
TRÈS-PROCHAINEMENT
LA VIE D'UN HOMME.
CLICHY.— Impr.Maurice LOIGNON et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12,
AIMÉ GIRON
MYSTERIEUSES
NOUVELLES-
LA CHAISE-DIEU
LES PILULES DU DOCTEUR TEUFEL
LE COEUR EN DEUX VOLUMES
LE CHATELET AUX MÉSANGES
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
24, BOULEVARD DES ITALIENS
1866
1805
A — O
LE CONNU ET L'INCONNU
DIEU ET L'HOMME
LE CIEL ET LA TERRE
L'AME ET LE CORPS
Entre le connu et l'inconnu, pont invisible, mystérieux,
la Poésie,
Petit livre, vole à mon père à qui je te dédie.
Humble plume, reste avec moi.
Que 103 hommes aiment l'un !
Que Dieu bénisse l'autre !
La grotte de Ceyssac. — En Velay. —
I
LA CHAISE-DIEU
SEIZE VERSETS
1510-1804
LA CHAISE-DIEU
1510
VERSET I
— Tourmente dans les airs. — Tourmente dans
les bois. — Les nuages froissent leurs lourds
manteaux noirs et fuient ; les sapins mugissent
en agitant leurs longues chapes sombres.
La nuit descend du ciel, ailes étendues, à tra-
vers les rafales de pluie.
C'est pourquoi la plus grosse cloche de la Chaise-
Dieu au loin vibrante et destinée à guider sous
l'orage, le voyageur égaré ou le moine en route...
sonnait, sonnait, sonnait à intervalles égaux.
4 LA CHAISE-DIEU
La Chaise-Dieu, Casa Dei, était une abbaye
bénédictine, riche comme une couronne, belle
comme une châsse, renommée comme une reli-
que. — Les rois, les papes, les évêques, les puis-
sants seigneurs la choyaient et la dotaient. — Ils
demandaient, à la dernière heure, un chevet de
marbre dans son église autour de la tombe de
saint Robert. — L'abbaye ouvrait alors sa pe-
sante et large porte, chantait une absoute de trois
cents moines et couchait le mort illustre entre
les piliers de ses bas côtés. — Voilà pour la gloire
et la reconnaissance.
L'abbaye s'élevait au sein d'immenses forêts,
vaisseau de pierres grises, avec trois mâts hauts
dans le ciel, ses deux clochers avancés et la tour
Clémentine de son abside. — Quand passait un
ouragan et que jusqu'à l'horizon les sapins on-
dulaient , il semblait que le gigantesque navire,, à
l'ancre sur la terre, se mettait en marche et vo-
guait vers l'éternité avec son équipage de moines
vivants et sa cargaison de grands personnages
morts.
LA CHAISE-DIEU 5
Depuis six siècles la Casa Dei existait. Ce soir,
comme jadis, la tourmente, ange mystérieux de
Dieu, la visite dans sa prière et sa méditation.
Lorsqu'en face de la maîtresse porte, par le
chemin tortueux et profond des sapins, un con-
voi déboucha de l'ombre avec un triste recueille-
ment.
C'était deux cavaliers fièrement montés, vêtus
de mailles, coiffés d'acier ; c'était un épais cha-
riot drapé de noir et traîné par des boeufs.
L'escorte fit halte au seuil du monastère et
l'un des compagnons heurta rudement et orgueil-
leusement de son gantelet sur un des panneaux
de chêne reliés en fer.
En ce temps tout était bardé de fer : châteaux,
abbayes, seigneurs toujours et moines quelque-
fois.
Un judas joua au coeur de la porte. Quelques
mots échangés à voix basse entrèrent d'un monde
dans l'autre; et sur leurs fermoirs historiés les
deux vanteaux s'ouvrirent comme les couvertures
d'un immense missel.
6 LA CHAISE-DIEU
Le convoi disparut avec précaution sous la pre-
mière voûte, et aux lueurs de la torche du frère
hospitalier, l'ombre du char, des chevaux et des
hommes d'armes grandit en masse lugubre contre
les hautes murailles nues. — La cloche n'avait
point interrompu ses lents appels dans la pluie
et la nuit.
VERSET II
— Dieu soit avec vous ! messeigneurs !
— Merci ! frère portier. — L'abbé Jacques de
Saint-Nectaire?
— Au nom de qui ?...
— Au nom de Dieu, ou du diable! Qu'il vienne!
L'hospitalier, homme vieil et de jugement selon
la règle, se signa.
— Abriterai-je vos chevaux en nos écuries?
— Inutile, Ces anneaux dans la muraille suf-
LA CHAISE-DIEU 7
firont à les attacher. Le temps est noir, les che-
mins longs et nous sommes pressés.
Ce disant, les deux hommes d'armes descendi-
rent de leurs montures et en nouèrent silencieu-
sement les rênes aux boucles de fer.
— Que messeigneurs daignent attendre ici, re-
prit l'hospitalier, en désignant une petite porte
entre-baillée.
Les inconnus-, sans répondre, entrèrent pendant
que le moine s'éloignait.
Ils se trouvèrent dans une salle étroite, morne
et humide, aux voûtes surbaissées-. Sa longue fe-
nètre grillée n'avait pas de clair de lune à tra-
vers ses mailles; et aucun flambeau n'éclairait
les murs.
Un Christ en bois de grandeur naturelle gar-
nissait le fond de ce parloir. Il semblait, depuis
des siècles, agoniser là, seul sur sa croix, dans un
sépulcre.
Les cavaliers se promenèrent à contre-sens sur
les dalles retentissantes-. Ils s'arrêtaient parfois
pour échanger un mot à voix sourde ; puis on
8 LA CHAISE-DIEU
entendait leurs éperons sonner de nouveau. L'un
d'eux, un instant, croisa sur sa poitrine ses bras
lamés d'acier et fixa le crucifix.
— Que Dieu nous sauve et le damne !
— Ainsi-soit-il ! répondit l'autre d'un ton fa-
rouche en frappant du pied. La sinistre prome-
nade recommença.
Tout à coup, après un léger bruit à la porte,
l'abbé entra accompagné de l'hospitalier, qui
maintenant tenait une lanterne ouvragée à la
lime.
Les inconnus s'inclinèrent et n'osèrent parler
les premiers.
— L'abbaye est ouverte à tous, messeigneurs ;
mais votre visière ne peut-elle pourtant s'abaisser
devant moi ?
Le plus grand des deux fit lentement de la tête
un signe négatif et se tourna du côté du frère
portier.
L'abbé comprit.
— Sortez, dota Gérunde, murmura-il avec dou-
ceur. ...
LA CHAISE-DIEU 9
Et quand ils ne furent que tous trois au mi-
lieu de cette salie lugubre comme un caveau
mortuaire, les hommes d'armes sans relever le
treillis de leurs casques se penchèrent à l'oreille
de l'abbé.
— Hélas ! exclama ce dernier avec un mouve-
ment de compassion.
— Silence ! mon père.
— Qui êtes-vous ?
— Si l'on se reconnaît dans l'autre monde, vous
attendrez l'éternité pour le savoir.
— Qui vous amène alors à pareille heure à la
Casa Dei?
Il s'établit entre eux, mystérieusement, un col-
loque assez court. Ce qu'ils se dirent, je n'en sais
rien ; mais l'abbé haussant la voix :
— Dieu est miséricordieux ! — Il sera accompli
comme vous le désirez.
— Vous garderez le chariot et son attelage,
mon père, en don au monastère. Nous voulons
retourner au plus vite. Les pieds lents de nos boeufs
ne suivraient pas le sabot rapide de nos chevaux
1.
10 LA CHAISE-DIEU
— Merci pour l'abbaye, messeigneurs.
— Voici une escarcelle remplie d'or : — A no-
tre orgueil il faut sa tombe riche et...
— Quel nom inscrirons-nous en épitaphe ?
— Aucun;.et souvenez-vous que seul
— Dieu seul lira dans mon coeur ce qui doit
rester un secret pour les hommes.
— Priez sur elle, mon. père,... et sur nous, afin
que nous puissions assouvir notre colère. Si le
ciel a déjà puni l'un, l'autre nous appartient.
— La vengeance doit s'agenouiller devant le
pardon. La charité compte au paradis pour le
bien et la haine en enfer pour le mal.
— Dieu nous jugera.
— Qu'il soit avec vous !
— Et vous rende votre souhait, seigneur abbé!
Ce disant, les hommes d'armes inclinant le
front sous leur masque immobile et sinistre,
revinrent aux anneaux de la muraille. Prompte-
ment ils remontèrent à cheval; et sur un. ordre
de l'abbé la porte s'étant rouverte presque d'elle-
même, les deux cavaliers partirent d'un galop
LA CHAISE-DIEU 11
infernal, dans la nuit; sous les bois et à travers
la tourmente.
La voûte retombée dans l'obscurité tressaillit;
puis le silence reprit son grand sommeil inter-
rompu.
VERSET III
L'abbé, mains jointes, considéra quelques mi-
nutes à la réverbération de sa lanterne le cha-
riot vêtu de deuil.— Les boeufs ruminaient pa-
tiemment.
— Dom Gérunde, allez quérir le pitancier, le
sacristain, l'infirmier, et convoquez l'abbaye, pour
un office extraordinaire.
L'hospitalier sortit.
Il revint bientôt suivi des trois frères.
— Dieu frappe la nuit et le jour. Sa justice est
insondable; mais que sa volonté sois faite! Il faut
prier pour les morts quand ils viennent à nous.
nez cette bière et portez-la à l'église,
12 LA CHAISE-DIEU
En effet, sous cette draperie était couché un.
cercueil de chêne que les moines sur leurs hou-
lettes emportèrent en silence et à pas lents, der-
rière l'abbé. La lueur de sa lanterne éclairait con-
fusément les corridors devant eux.
Les murailles se peuplaient de ces ombres en.
march e; et les dalles éveillées un instant se plai-
gnaient sous leurs pas, puis se taisaient derrière.
L'église de l'Abbaye est un ample vaisseau à
trois nefs. Celle du milieu, plus large, nerve ses
voûtes de. réseaux de pierre qui jaillissent des
piliers massifs sans chapiteaux, divergent d'une
clef à l'autre et retombent vis-à-vis sur d'autres
piliers où ils s'appuient.
Les deux nefs latérales, aussi hautes que la
maîtresse nef quoique plus resserrées, ont leurs
cintres ramifiés.
Une fenêtre maigre, géminée d'un meneau de
pierre, s'allonge sur la muraille en face de cha-
que travée. Des verrières peintes, ternies par l'hu-
midité et le temps, la revêtent d'un voile adouci.
Cinq chapelles, un trèfle à cinq feuilles gothi-
LA CHAISE-DIEU 13
ques, forment l'abside. La nef principale est close
au fond par un jubé massif où s'encastrent vis à vis.
l'entrée deux autels. Une porte écrasée la laisse
communiquer avec l'avant-nef pavée de dalles
tumulaires chargées d'inscriptions. Le choeur des
moines, entre ce jubé et l'abside, était revêtu
d'antiques boiseries de chêne sans ornements.
Cette église semblait une grande fleur mys-
tique épanouie entre ce monde et l'autre, n'ayant
rien conservé des. magnificences de la terre et ne
s'ornant point des splendeurs du Paradis.
C'était l'incarnation de la pensée monastique
dans toute sa nudité et sa simplicité, dans toute
son abnégation et sa sévérité, dans toute sa pureté.
Une seule oeuvre d'art, mais de cet art des pre-
mières écoles qui n'est: encore qu'une religion,
tapissait un coin de l'église : une danse macabre
du XIVe siècle, peinte à la détrempe rouge, et qui
déroulait ses anneaux de vivants et de morts dans
la nef latérale gauche, sur le revêtement extérieur
du choeur.
Contre les observances de saint Benoit et la
14 LA CHAISE-DIEU
règle du second concile d'Aix, à cette heure de
nuit où le monastère dort et ne prie plus, dans
les deux clochers aux flèches aiguës les cloches
ont tinté le glas des trépassés.
Qui donc est parti de la vieille abbaye ?
Personne !
Pour qui sonne-t-on si tard et si lugubrement
l'office funèbre ?
On l'ignore. — L'abbé seul a droit de le savoir
et le sait sans doute.
Une bière gît au milieu du choeur. Elle est en-
tourée d'une balustrade de candélabres ponctués
de larmes blanches sur lesquels brûlent des cier-
ges. L'immense église et chaque moine encapu-
chonné de noir, prosterné sous le dais de sa stalle,
ne sont éclairés que par ces lugubres lueurs. Dans
les vitraux aux chassis de pierre la tourmente
s'engouffre et se plaint sans repos.
Soudain, au fond du choeur et de la chaire de
l'abbé Jacques de Saint-Nectaire, une ombre se
dressa et l'on entendit une voix qui disait :
— Mes frères, prions pour ceux qui ne sont plus!
LA CHAISE-DIEU 15
Alors du sein de ces boiseries peuplées d'invi-
sibles spectres, un murmure de prières graves et
lentes s'éleva. — L'abbé entonna le Deprofundis;
les trois cents moines répondaient et se deman-
daient : Quelque part dans le monde un de nos
bien aimés a-t-il quitté la vie? L'abbé était muet.
Sa tête affaissée semblait plier sous la mitre; et
la crosse de bois ornée d'or tremblait dans sa main.
Après le Dies iroe, Jacques de Saint-Nectaire
descendit de son trône abbatial et fit l'absoute. Il
parfuma d'encens, aspergea d'eau bénite le cer-
cueil inconnu. Les cierges vacillaient comme des
feux follets pendant la suprême prière.
— Amen ! répondit lugubrement le choeur.
Gloria Patri et filio et spiritui sancto.
Les moines se levèrent en l'honneur de la
Sainte-Trinité, et ouvrant soudain leurs absconses,
la lumière inonda la nef centrale.
Un instant après, tout rentra dans l'obscurité
avec l'apaisement des pieux murmures; et la
porte de l'église s'abattit lourdement sur le sanc-
tuaire désert.
16 LA CHAISE-DIEU
VERSET IV
Le vent à travers la pluie heurta seul, le lende-
main, aux portes et aux fenêtres de la Casa-Dei.
La bière était toujours exposée dans l'église, veil-
lée par les cierges, et visitée des anges de la der-
nière heure.
Sur la tombée de la nuit, un jeune homme
franchit l'enceinte de l'abbaye. — Ses vêtements
déchirés par les aiguilles des sapins, ruisselaient
d'eau; il était harassé de fatigue et de faim. Les
traits étirés, la bouche triste, les yeux rouges ac-
cusaient chez cet étranger de profondes et lon-
gues souffrances.
L'hospitalier ému se hâta d'aller prévenir mon-
seigneur l'abbé. Pendant ce temps, le voyageur
assis sur le seuil de l'entrée, la tête dans ses
mains, songeait.
— Suivez-moi, mon frère. Vous paraissez cha-
LA CHAISE-DIEU 17
grin et accablé; mais ici s'élève la maison de
Dieu, où sont charitablement accueillis les mal-
heureux.
Les regards du jeune homme exprimèrent un
doux remerciaient.
Ils parcoururent tous deux les plis et les noeuds
de l'abbaye, ces longues galeries vides, ces inter-
minables corridors froids où la moindre parole
et le moindre pas se traduisent en lugubres ré-
ponses; ces larges cloîtres sculptés à jour qui en-
tourent le cimetière ou le préau des moines; ces
hauts escaliers sombres où la lumière descend à
regret de marche en marche, comme si elle des-
cendait vers une tombe.
Le pèlerin, son petit sac à l'épaule, entra timi-
dement dans la cellule de l'abbé. Il ôta sa toque
déchirée, et inclina sa belle tête illuminée d'in-
telligence et de fierté. Malgré l'altération de son
visage, les lignes ayaient une hardiesse pleine de
beauté qui saisissait dès l'abord; et le pauvre
mendiant semblait un ange errant.
Jacques de Saint-Nectaire ne se dérangea point
18 LA CHAISE-DIEU
de sa chaise ouvragée; mais d'un coup d'oeil il
chercha à déchiffrer l'hôte qui avait frappé à
l'huis de l'opulente abbaye.
— Qui vous amène, mon enfant?
— Dieu ! Il conduit toujours.à sa demeure ceux
qui souffrent et prient.
— Qui êtes-vous?
— Un étranger. J'arrive de Flandre où.je suis
né. J'ai appris dans l'atelier de mon père à
peindre, à sculpter; et je viens en votre hospita-
lière terre de France couvrir de fresques les mu-
railles des riches monastères; imager leurs orgues,
leurs boiseries et enluminer leurs manuscrits.
— Vous êtes-vous rendu ici avec intention, ou
Dieu vous a-t-il égaré sur votre chemin ?
— L'un et l'autre, mon père.
— Soyez doublement le bienvenu, alors.
— Vous le voyez ; l'orage m'a surpris au milieu
de vos solitudes : j'ai froid et faim. Je savais, et
mon coeur m'en avait assuré, que vous auriez
compassion de moi.
— Comment n'aurions-nous pas pitié de l'en-
LA CHAISE-DIEU 19
fant de Dieu, nous qui ne sommes que les hum-
bles serviteurs de ce Maître éternel !
— En mes pérégrinations, cette nuit, sire abbé,
j'accostai deux hommes d'armes, et m'enquis des
routes de la Casa-Dei. — Tu n'as qu'à suivre ce
sentier, me répondirent-ils; que fais-tu? — Je
suis imagier. — Eh bien ! va hardiment frapper à
l'abbaye et demander à sculpter un tombeau. Tu
peux le tailler magnifique, car celle à qui il est
destiné...
Et le jeune homme, en prononçant ces paroles,
s'arrêta comme si les dernières ne dussent qu'être
devinées.
— Ils vous ont dit cela? il faut vous croire.
Mais savez-vons manier assez bien le ciseau et le
marteau pour ne point faire une oeuvre indigne
d'elle et de ce beau monastère?
— En mon pays de Flandre nous sommes répu-
tés de grands artistes, sire abbé. Regardez plutôt!
Aussitôt l'étranger jeta son sac sur les dalles, et
en tira deux minces instruments.
Le plafond de cette cellule était formé de pou-
20 LA CHAISE-DIEU
trelles de sapin cintrées, se rejoignant toutes en
faisceaux, aux encoignures des murailles, sur
quatre consoles de bois. L'étranger s'approcha
d'une de ces consoles, et commença à la dépouiller
de ses grossières arètes.
L'abbé suivait, d'un oeil étonné, le mouvement
hardi de l'artiste, admirait la sûreté et la préci-
sion de ses coups de maillet. En un intant, le
sol fut jonché d'éclats ; et du fond de la console
sortit lentement une jolie et délicieuse figure de
jeune fille qui, endormie sous la rude enveloppe,
semblait s'éveiller à la vie.
Le grave bénédictin se sentait cloué sur son
fauteuil devant ce ciseau intelligent qui fouillait
les yeux, glissait dans les cheveux, caressait la
bouche, arrondissait le cou de cette gracieuse
tête.
L'inconnu se retourna.
— Suis-je digne d'ornementer une tombe? de-
manda-t-il d'une voix si douce et si triste que
l'abbé en fut touché.
— Oui! Mais qui vous a inspiré ce visage? Au
LA CHAISE-DIEU 21
nom du Ciel, parlez! interrogea-t-il d'une voix
agitée en se dressant de son siége.
— L'imagination, mon père, repartit l'artiste
après un premier mouvement de trouble et d'hé-
sitation.
— C'est étrange! étrange! Il existe donc dans
mon coeur une image mal effacée ?
Et le regard fixe de Jacques de Saint-Nectaire
scrutait le regard de l'étranger.
— Allons ! recevez l'hospitalité au couvent et
travaillez, travaillez! votre récompense...
— N'en parlons point encore, seigneur abbé.
Quand j'aurai terminé, il sera toujours trop tôt,
hélas!
— Vous occuperez une cellule proche la biblio-
thèque, au-dessus d'une aile du cloître. Sa fe-
nêtre prend lumière sur le cimetière des moines...
— Merci, révérend abbé ; j'aime les trépassés.
Les croix de pierre ne me font point peur. Qui n'a
plus rien à aimer en ce,monde, peut bien aimer
en l'autre.
— Vous recevrez la pitance d'un frère de l'ab-
22 LA CHAISE-DIEU
baye, et aurez ici pleine et entière liberté. D'ail-
leurs, votre cellule s'ouvre sur le corridor inté-
rieur et ce corridor commumique avec l'église par
une porte de service.
— Merci, une seconde fois, mon père.
— Allez! et que Dieu vous aide!
Jacques de Saint-Nectaire sonna l'hospitalier,
qui attendait son hôte à la porte pour le con-
duire à l'oraison, au baiser de paix et au lave-
ment des pieds, selon le chapitre LXIII de la règle
de saint Benoît.
Quand l'abbé se retrouva seul dans sa cellule,
il quitta précipitamment sa chaire et s'approcha
du coin de muraille. Quelque chose d'inconnu, de
terrible comme une tentation ou comme un sou-
venir, était devant lui; car en admirant cette
charmante tête si jolie, si pure, si triste créée par
l'étranger, il joignait les mains vers elle. En effet,
une image mondaine d'autrefois venait de. ressus-
citer.
— Cette femme a souffert, a pleuré, a aimé.
Elle est morte. Ce jeune homme ne l'a jamais vue
LA CHAISE-DIEU 23
assurément. Gomment a-t-il reproduit là ces traits
chéris qui me rappellent les plus douces, mais les
plus coupables heures de ma jeunesse? J'ai peur!
j'ai peur !
L'abbé regagna sa table, et son oeil ne pouvait
se détacher de l'angle magique. S'il lisait ou
priait, invinciblement il relevait le front pour re-
garder encore.
—C'est bien elle ! murmurait-il, elle!... Cet
étranger serait-il Satan, et a-t-il évoqué-, pour ma
perdition, ce visage jadis le plus gracieux des
visages de la terre ?
Jacques de Saint-Nectaire recommençait à prier
fièvreusement, mais se ressouvenait et considé-
rait de nouveau avec ravissement la tête sculptée,
illuminée d'amour et de.mélancolie.
24 LA CHAISE-DIEU
VERSET V
La nuit a voilé l'antique abbaye ; et les bois de
sapins semblent s'être affaissés dans le recueille-
ment. Le monastère, des clochers aux cellules,
s'apaise et s'endort. Sur la terre, sons le ciel, plus
de bruit; et entre Dieu et le moine s'engagent ces
saintes méditations qui montent avec l'aile invi-
sible et infatigable des anges.
Le crépuscule des cierges funéraires remplit le
choeur de l'église. — Les immenses portes ferrées.
sont immobiles sur leurs verroux.—Tout à coup,
une poterne pratiquée dans un des bas côtés
s'ouvre discrètement, cependant avec assurance.
Celui qui, à cette heure, franchit le sanctuaires
n'a point de sacrilége intention, car veille sur
ces grandes châsses de la foi une terreur sacrée
qu'on ne méconnaît pas,
C'est un jeune homme que ne revêt ni le froc
LA CHAISE-DIEU 25
de moine, ni la robe de frère. Son pas hésite
sur le parvis et les dalles. — La lueur des cierges
a soudain éclairé son visage.— Comme il est pâle!
— Je reconnais l'artiste flamand qui a frappé, ce
matin, au guichet du monastère. — Que veut-il?
— Où va-t-il?
Entré dans le choeur par le jubé, il s'avance
lentement et sonde l'ombre du regard. Il s'age-
nouille enfin la face dans les mains, et les mains
sur la bière. Il sanglote longtemps et avec ferveur,
Puis, relevant le front et rejetant en arrière sa
brune chevelure, il a sorti de son aumônière de
cuir un marteau et un ciseau qu'il introduit en
hésitant entre les joints du cercueil. Le premier
coup du marteau, bien que faible, résonne avec
fracas sous les arches du temple. Par instant il
s'arrête, essuie dû bras les gouttes de sueur gla-
cées qui perlent à son visage. Un vol d'angoisses
et d'effrois l'évente de ses ailes sinistres.
— Mon Dieu! ne me punissez pas de l'avoir
tant aimée et désirer la revoir.
Le ciseau avance et soulève à chaque craque-
2
26 LA CHAISE-DIEU
ment cette planche de chène qui semble peser de
toutes les forces de la vie sur un corps mort.
— Dieu ! vous qui n'avez point eu pitié d'elle,
ayez pitié de moi !
Le couvercle descellé a cédé. —Une belle jeune
fille de vingt ans était couchée dans un vêtement
blanc qui, l'enveloppant tout entière, ne laissait
entrevoir que sa pâle figure. — Elle a les bras et
les mains croisés sur son sein. Ses traits sont
fins et un peu maigres. Des bandeaux de cheveux
blonds affaissés sous la tête caressent son front
droit et pur. Sa bouche mignonne est refermée,
pareille à une marguerite qui va s'ouvrir. Son cou
bien détaché a la douce nonchalance du sommeil;
et une blancheur mate, pleine d'expression, cou-
vre cette tête comme un masque de première
neige. — On devinait dans ses mains une prière ;
on lisait sur son front une pensée; et sa bouche
gardait un mot respecté par la mort, mot resté
sur ses lèvres comme une perle au bord d'un
calice de fleur :
le t'aime!
LA CHAISE-DIEU 27
L'inconnu se pencha vers elle. Il pleurait dou-
loureusement.
— M'avez-vous pardonné? Que ces hommes se
sont montrés cruels! Maudit le jour où j'ai heurté
à votre castel ! Margelline? Margelline? serai-je
pardonné ?
L'ombre mobile des cierges flotta sur le corps
charmant de la trépassée; mais rien ne répondit
au fond de cette bière, ni dans la déserte basi-
lique.
— Je n'étais qu'un pauvre artiste ignoré ; et
la fleur des montagnes ne fut point créée pour la
fleur étrangère. Vos frères vous ont murée loin
du jour et de moi. La douleur vous a délivrée.
Il errait sur le visage de la jeune fille comme
une douce réponse. Sa dernière pensée avait été
pour lui.
— Ils ne savaient point que je ne vous quitte-
rais plus ; que morte, à jamais ils vous livraient
à moi. Ce que Dieu m'a donné d'intelligence et
de sentiment, je l'emploierai à vous sculpter un
lourd sépulcre pour vêlement de fiancée, lui que je
28 LA CHAISE-DIEU
vous désirais si léger, si gracieux. — Les hommes
vous admireront ici. Mon amour taillé en mar-
bre vous enveloppera, tant que ces voûtes reste-
ront debout.
L'artiste, fondant en larmes, s'inclina alors dou-
cement sur l'adorée comme une mère sur le som-
meil de sa fille, et pressa ses lèvres de ses lèvres.
Elle était bien morte, puisque ce baiser ne l'éveilla
point.
D'une main, il rangea un peu sa chevelure
dénouée.
—Mes premières amours! mes dernières amours !
Adieu !
Et il referma le cercueil délicatement pour ne
pas troubler le repos de cet enfant.
Agenouillé, le front appuyé contre la bière, il
pleura toute la nuit, pendant que sur elle et sur
lui les cierges agitaient des ombres confuses.
LA CHAISE-DIEU 20
VERSET VI
Dans l'église de l'abbaye on a déplacé une dalle
contre la muraille, entre deux piliers ; et la morte
mystérieuse a été descendue dans les in-pace
éternels.
Une prière, quelques gouttes d'eau bénite; puis
plus rien sur le pavé que l'oubli.
Mais le jeune étranger a sur cette dalle sa-
crée dressé une tente de toile. Il s'y est enfermé,
ainsi que le ver à soie dans son cocon, et, du matin
au soir, les rangées de moines qui longent les
bas côtés ou traversent le sanctuaire, entendent le
bruit de son marteau. Ce bruit monotone, à pal-
pitations égales, s'élève avec le recueillement qui
environne les grandes et invisibles choses. Frères
et abbé ont juré de ne point franchir le seuil du
Saint des Saints de l'artiste ; car les hommes de
génie reçoivent quelquefois la visite des anges
et veulent être seuls. — D'ailleurs, jour et nuit,
2.
30 LA CHAISE-DIEU
le sculpteur est là veillant sur son. oeuvre comme
un amant jaloux.
Jacques de Saint-Nectaire est triste, préoccupé.
Si dans le cloître il lui arrive, par hasard, de ren-
contrer l'hôte de l'abbaye, il fuit; ou le croise
absorbé dans les méditations de la règle. S'il frôle,
en se rendant au choeur, la toile mystérieuse, son
front se contracte; il hâte le pas. — Une pensée
pénible le tourmente.
Pourquoi ? c'est à peine s'il se l'avoue à lui-
même. Oh! Ce visage de femme qui le poursuit
dans ses songes, dans sa prière, dans ses veilles,
et lui ramène son passé non effacé au ciel, quoique
oublié sur la terre!
Le jeune Flamand, lui, n'a qu'un souvenir, et
il pleure; il ne rêve qu'une oeuvre, et il sculpte.
Sur un bloc de marbre carré il a dessiné de la
pointe de son ciseau une suite d'arceaux gothiques.
Leurs arêtes se profilent, leurs ogives s'ou-
vrent, et peu à.peu se détachent de la masse. La
lumière joue autour des nervures; l'ombre glisse
sous les rameaux flexibles, et jamais rien de pa-
LA CHAISE-DIEU 31
reil n'a poussé sous l'oeil de Dieu en libre na-
ture, ou n'est sorti de la main d'un sculpteur au
fond des splendides cathédrales. L'artiste a voulu
ajourer la pierre comme une dentelle, afin qu'elle
pesât moins lourde sur la trépassée et que le so-
leil et l'air pussent arriver jusqu'à elle à travers
le réseau délicat du marbre. Il a employé deux
mois à parachever l'arcature gothique avec ses
mille détails. Pour tirer de ce bloc les personnages
qui lui donneront la vie et le sens, le voilà s'es-
suyant le front, et reprenant son stylet de fer. —
Sous les premiers arceaux, il a taillé deux cheva-
liers armés de pied en cap. Leur regard exprime'
une pensée cruelle ; sur leurs lèvres s'éternise un
sardonique sourire. L'un serre violemment son
gantelet dans ses doigts; l'autre appuie la main
sur la garde de son épée. Leurs brodequins poin-
tus, maillés, ressortent de la frise tumulaire avec
une magique vérité.
A côté, dans son panneau vient une jeune dame,
une enfant, sans doute, à voir la pureté chaste des
lignes, et le charme naïf de la pose. — Elle
32 LA CHAISE-DIEU
ploie la tête sur son sein comme une femme
en pleurs. Les draperies sont pleines d'un oubli
angélique et ramènent insensiblement et toujours
l'oeil à cette belle tête triste que l'artiste semble
avoir polie avec ses lèvres.
A la suite, sous son dais passe un jeune homme
au front mélancolique. Ses vêtements sont étran-
gers. D'une aumônière à sa ceinture sortent la
panne d'un marteau et le manche d'un ciseau.
S'avancent après dans leurs arcades séparées,
l'abbé de la Chaise-Dieu crosse et mitré; les
moines du couvent : les uns en d'extatiques
prières ou abîmés dans la lecture des livres
saints; les autres en examen de conscience sous
des capuchons rabattus au menton, ou psalmo-
diant l'office de laudes ou de matines ; beaucoup
enfin dans diverses postures de douleurs, infinies
comme la douleur.
L'artiste a terminé tous ces personnages silen-
cieux dans la pierre, mais marqués à jamais d'une
pensée ou d'une souffrance.
Si ses joues sont plus blêmes, ses traits plus.
LA CHAISE-DIEU 33
saillants, ses yeux plus fiévreux, son coeur ar-
dent, jeune, bat comme à la première heure et il
ne se reposera point.
Sur le sarcophage est étendu un bloc de marbre
blanc, hier encore clans la carrière. Dieu, en le
tirant du chaos avait caché sous l'épaisseur de sa
masse une céleste créature dont les ailes ployées
devaient s'ouvrir un jour de résurrection. Ce jour-
là, Dieu envoie de par le monde ses magiciens,
les sculpteurs, pour éveiller les anges endormis
dans le marbre, divins berceaux de sa créa-
tion.
On entend, comme au passé, sous les voûtes de
l'église, marteler le marteau de l'étranger. Il bat
plus lentement et semble s'attarder à dessein sur
son oeuvre.
Bientôt du bloc se dégage un corps de femme.
Des talons au col les vêtements commencent à
se draper. Une ceinture virginale les plisse au-
tour de la taille. Les pieds ne sortent que de la
pointe et timidement de dessous la robe immacu-
lée, comme pour indiquer qu'ils avaient à peine
34 LA CHAISE-DIEU
effleuré cette terre de misères. Les bras et les
mains dégagés des liens de pierre se croisent dans
l'attitude de la prière, l'attitude qui convient le
mieux aux jeunes filles mortes. Et enfin, après
une nuit entière consumée sous la lueur d'une
lampe autour du sarcophage, une tête ravissante
mais douloureuse reposait doucement sur un
coussin de marbre à peine infléchi. — Paupières
fermées, bouche close, toute la vie paraît s'être
concentrée au coeur. On eût fait silence et ployé
le genou en voyant dormir si bien, de ce som-
meil de Dieu, la statue dé neige.
Le lendemain, le sculpteur convoqua l'abbé Jac-
ques de Saint-Nectaire, les moines de l'Abbaye, et
dans cette foule pieuse courut un murmure d'ad-
miration.
— Une femme?
— Qu'elle est belle !
— Le sublime tombeau !
— Exalté soit le génie de l'étranger, et loué
Dieu !
Pas un ne. remarqua la pâleur et l'émotion de
LA CHAISE-DIEU 35
l'artiste. — Quand l'abbé eût jeté les yeux sur
cette merveille, il fit un brusque mouvement de
surprise, se rapprocha et soupira avec angoisse.
Il regardait de l'oeuvre à l'ouvrier pris d'une indi-
cible anxiété.
— Impossible, disait-il. Cette tentation sculptée
à l'angle de ma cellule a tellement troublé ma
raison que son image me poursuit partout-! Elle
que je vois encore dans cette statue ! Qui lui a ré-
vélé, à lui?... Il y a vingt ans qu'elle est morte :
il y a vingt ans et demi que j'expie dans ce monas-
tère. C'est une infernale tentation et une fantas-
magorie démoniaque. — Qu'il parte ! qu'il parte !
ou je suis damné pour l'éternité.
Le sculpteur resté seul se prosterna au coin du
Sarcophage; et à l'oreille de la jeune fille une
prière s'éleva de son. coeur comme une fumée
d'encens du sein d'une nef de vermeil.
36 LA CHAISE-DIEU
VERSET VII
Sous une lampe luxueuse de forme et d'orne-
ments, terne de lumière, la cellule de l'abbé de la
Chaise-Dieu s'emplissait d'ombres et de clartés.
Un prie-Dieu ouvragé découpait ses reliefs sous
le dressoir aux manuscrits. La crédence de saint
Robert et saint Robert lui-même s'écrasaient comme
une tache noire sur la muraille. La chaire au haut
dossier s'allongeait démesurément ; et dans un
coin de la voûte écussonnée des armes des béné-
dictins, le bras tenant la croix, la tète sculptée par
l'artiste inconnu prenait une expression de lan-
goureuse tristesse.
L'abbé, le front dans une énorme cartulaire
aux couvertures de parchemin armoriées d'or, re-
levait de temps à autre son regard, que l'étrange
tête de l'encoignure sollicitait ainsi que le diamant
de la guivre.
LA CHAISE-DIEU 37
Jacques de Saint Nectaire avait été un des plus
brillants gentilshommes de la chevalerie Vella-
vienne, — chevalerie qui combattit valeureuse-
ment en terre sainte ou sur ses remparts ; qui
chanta le sirvente et le virelai aux cours d'a-
mour, ou sous le balcon des châtelaines. — Après
le voeu du paon en l'honneur de sa dame, il
fit le voeu monastique en la gloire de Dieu, à
trente-cinq ans, sans qu'on pût deviner le motit
de cette subite vocation.
L'abbé se tournait avec impatience vers la
porte de sa cellule liserée de fer. Elle céda
enfin sous une pression timide et le sculp-
teur flamand entra. Il s'approcha lentement et
laissa retomber avec découragement la main sur
son aumônière.
— Monseigneur, je me rends à vos ordres. Votre
désir m'eût suffi.
— Une susceptibilité d'artiste?
— Après le ton superbe d'un religieux grand
seigneur. Vous êtes dans votre droit, sire abbé :
vous avez la puissance, la fortune et Dieu à votre
3
38 LA CHAISE-DIEU
service ; le pied sur ce monde, et la main dans
l'autre. Moi je ne suis que l'étranger misérable
et inconnu. On me l'a dit une autre fois, mon-
seigneur ; cette fois là, j'en ai pleuré ; aujour-
d'hui j'en souris. Que désirez-vous de moi? et
non : Qu'ordonnez-vous?
—Jeune homme, vous avez souffert ; vous souf-
frez encore; et si votre parole est amère en ce mo-
ment, votre coeur ne parle point sur vos lèvres. Vous
avez magnifiquement terminé une oeuvre difficile.
Ce soir, la récompense, et demain l'adieu.
— La récompense? Je n'ai point assez accompli
pour celle que j'ambitionne. Quant à l'adieu, si
prompt, il serait presque de l'ingratitude des deux
parts.
— Personne ne s'enquiert donc de vous sur la
terre ? pas une porte n'attend donc le bruit chéri
de vos pas pour s'ouvrir toute large et joyeuse?
— Non, sire abbé.
— Vous n'avez plus de famille ?
— Elle est éteinte, monseigneur.
— Vos amis ?
LA CHAISE-DIEU 39
—Ne sauraient se souvenir de moi; et ma fiancée
est morte.
Le jeune homme pencha le front.
— Il vous reste une patrie ?
— Je l'ai oubliée au milieu de votre Velay, ou-
vert comme le coeur, la main et le visage de ses
enfants.
— Mais que sollicitez-vous de nous ?
— De ne point quitter encore cette abbaye où
j'ai été si paternellement recueilli. J'aime les voû-
tes de votre église et le bruit des sapins autour
d'elles.
— Qui êtes-vous alors? murmura désespérément
Jacques de Saint-Nectaire en jetant, à la dérobée
un regard sur le médaillon fatal accroché à
l'angle du mur.
— Un imagier flamand, je vous le répète.
— J'ignore même votre nom.
— Dieu seul le sait. Eh ! que vous importerait de
le connaître? appelez-moi du nom le plus ignoré
pourvu qu'il soit chrétien.
— Écoutez, jeune homme. — J'ai une confidence
40 LA CHAISE-DIEU
à vous faire: mon repos le demande. — Les pa-
roles mondaines vous sembleront étranges dans
ma bouche ; mais j'ai besoin de tout vous dire
afin que me répondiez avec sincérité. — Cette
figure qu'à l'heure de votre arrivée, vous avez
arrachée du bout de votre ciseau au coeur de cette
poutre me harcèle. Celle à qui elle ressemble
jadis aimée de moi, pauvre pécheur, est morte
depuis vingt ans.
Le sculpteur releva brusquement la tête d'un
mouvement de surprise, puis se prit à sourire.
— Vous n'avez pu la connaître, continua l'abbé,
puisque vous vous dites étranger-: Vous êtes si jeune
d'ailleurs ! et cependant ici, là-bas, vous avez
reproduit ses traits ! Expliquez-moi ce mystère,
afin que je ne devienne point insensé.
— En vérité, le pauvre abbé est fou, pensa tout
bas le sculpteur.
— Me répondrez-vous, enfant ? Pourquoi don-
ner pareille ressemblance sur son tombeau à celte
morte inconnue de vous et de moi?
— Je ne sais, balbutia le jeune homme; cette
LA CHAISE-DIEU 41
tête est une fantaisie de mon imagination.
Qu'importe, quand il s'agit d'un cadavre déjà mé-
connaissable sans doute à qui l'a le plus chéri et
caressé?
— Tout ceci n'est pas clair. Vous ou moi sommes
fous.
L'artiste regarda fixement l'abbé et sourit affir-
mativement.
— Peut-être n'ai-je à faire qu'à une halluci-
nation du démon!
— Qu'à cela ne tienne, sire abbé. Ce qu'un
coup de marteau a créé, un coup de marteau
peut le détruire.
Et il s'approcha, le bras levé, pour briser cet
innocent relief.L'abbé se précipita soudain:
— Non! non! jeune homme. Je puis braver les
obsessions à force d'austérités. Elle est trop belle
vraiment ; il me semble qu'elle vit là, comme elle
a vécu longtemps dans mon coeur. Je considérerais
presque à l'égal d'un meurtre son anéantissement.
Et d'un ton plus brusque :
— Enfin, que désirez-vous? voyons?
42 LA CHAISE-DIEU
— Vous possédez au fond de votre église des
orgues lourdement et pauvrement revêtues de
bois brut. Permettez-moi d'en tirer un monde en-
chanté de fleurs, d'anges et de statues.
Les yeux de l'abbé s'écarquillèrent ; un sourire
de satisfaction et de convoitise déplissait ses lèvres.
— Des orgues sculptées par vous? Répétez', jeune
homme, répétez.
— Oui, je voudrais qu'elles fussent dignes de
la maison de Dieu et réputées les plus superbes
de vos quinze mille abbayes.
— Vous le pourriez ?
— Puisque je le veux.
— Vous ne cloutez point des forces de la volonté
qui fait les grands hommes et les. grands saints ?
Et vous avez raison.
— Mais quelle récompense en retour?...
— Je travaille pour Dieu et pour un souvenir.
— Vous n'êtes donc point de la maison de maî-
tre Satanas ? exclama en riant l'abbé dont le
front se déridait.
— Petit-fils de par le péché originel comme
LA CHAISE-DIEU 4^
vous? oui. Autrement? non ! je vous le jure,
— Demeurez alors, jeune homme. Saint Benoit,
dans sa règle, nous prescrit de cultiver en nos
monastères toutes les branches des beaux-arts.
Demeurez ; je donnerai des ordres afin que le
cellerier vous traite confortablement et que vous
soyez obéi des sepmainiers. Maintenant que me
demandez-vous encore ?
— Rien de plus, sire abbé, que votre béné-
diction.
L'artiste fléchit un peu le genou et Jacques de
Saint-Nectaire le bénit.
—Je ne sais pourquoi je vous affectionne presque
comme un. fils. Dieu vous prenne en sa sainte
garde; cher enfant !.. ....
— Mon père, il entendra le meilleur de ses ser-
viteurs.
Et il sortit.
— Cependant, murmurait l'abbé eh tournant
un feuillet de son in-folio, il m'a ramené les
traits de mes amours de la terre à l'angle
de cette cellule, sur le tombeau de cette morte,
44 LA CHAISE-DIEU
dans les bas-reliefs du sarcophage ! et je les
retrouve maintenant, sans repos, au fond de mes
prières et dans tous les recoins de mon coeur.
VERSET VIII
Cette nuit-là, l'étroite fenêtre proche la Biblio-
thèque au-dessus du cloître ne se referma que
tard. La lune miroitait entre ses losanges de verre
sertis de plomb.
Un homme accoudé silencieusement fixait
l'ombre et suivait une pensée dans les replis de
son âme. — Il était pâle ; il était triste ; et cette
tristesse et cette paleur encadraient mal sa jeu-
nesse.
Le cloître aux trèfles épanouis, aux pro-
menoirs déserts, s'estompait vaguement aux
lueurs des étoiles et aux rayons de la lune jouant
dans ses vides et ses nervures. Ses arceaux sem-
blaient une chaîne d'êtres fantastiques attachés
LA CHAISE-DIEU 45
corps à corps et tournant insensiblement, les
pieds dans la terre, une, ronde autour du champ
mortuaire des moines. Leurs découpures gothiques
s'ouvraient noires comme de grands yeux créés
pour regarder dans la nuit.
L'artiste à son ogive songeait toujours avec son
coeur :
— Margelline, murmurait-il tout bas, vous fûtes
belle; mes oeuvres seront belles. Votre souve-
nir enchante mes ciseaux. Si je rêve de votre
amour, je sens s'élever dans ma tête de magnifi-
ques conceptions pleines de grandeur et de poésie.
Si je prononce votre nom, les fleurs et les sta-
tues éclosent divines entre mes doigts. Je sculp-
terai des orgues qui ne chanteront que pour ma
fiancée autour do son sépulcre. Je suis bien
ici : j'ignore pourquoi je me sens pris pour cet
excellent abbé d'une pieuse affection. Si je lui
parlais de Margelline? il me comprendrait, lui
qui sans l'avoir connue, se trouble devant l'image
de ma chère adorée. Hélas! la tète du pauvre reli-
gieux est peu saine. Il me conte des choses et
46 LA CHAISE-DIEU
m'entretient de ressemblances auxquelles je ne
comprends rien.
Un autre personnage errait en ce moment au-
dessous de lui. dans le cimetière de l'abbaye,
Ce cimetière cloué au sol par ses nombreuses
croix de pierre déployait ses tombes comme
les grandes pages obituaires de la Casa-Dei,
Parfois un arbuste poussé entre leurs joints,
un buisson de. ronces engourdi s'agitait sous le
vent nocturne ou sous le frôlement des ailes
d'anges.
L'abbé Jacques de Saint-Nectaire en proie à de
douloureuses souvenances parcourait lentement ce
préau funèbre.
— Douce image de ma vie d'autrefois ! disait-il,
Je croyais vous avoir laissée au seuil de cette maison
de Dieu, sa maison de prières comme il l'appelle
lui-même. Et après vingt ans, vous rentrez dans
ma retraite avec nos souvenirs communs, remords
pour moi en ce monde, punition pour vous peut-
être en l'autre. Les amours sacriléges ne s'expient-
elles donc pas sur la terre ? Et quel lien existe entre