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Napoléon au golfe Juan, par M. le chevalier Cuneo d'Ornano

De
85 pages
Firmin-Didot frères (Paris). 1830. In-32, 87 p..
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IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, N° 24.
NAPOLÉON
AU
GOLFE JUAN.
PAR M. LE CHEVALIER
CUNEO D'ORNANO.
PARIS,
CHEZ FIRMIN DIDOT FREKES, LIBRAIRES,
RUE JACOB, N° 24.
— DELAUNAY, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL.
1830.
LES circonstances du débarquement de
Napoléon au golfe Jùan sont peu ou
point connues. Les historiens qui ont
écrit la vie du grand homme, ont passé
rapidement sur cette période de son
existence politique, qui cependant n'est
pas sans intérêt pour l'histoire. L'homme
de la France même demande que ce fait
soit consigné dans les archives du temps ,
parce que là un éclair de fidélité l'a sauvé
du blâme général d'avoir peu ou point
sec&ndé son roi.
Témoin oculaire et fils du colonel
commandant de la place , j'ai été à même
de voir ce débarquement et d'en connaî-
tre les suites et le résultat. Les rapports
et correspondances particulières qui eu-
rent lieu dans le court espace de vingt-
quatre heures, sont tous enregistrés dans
les bureaux de la place et de la secrétai-
rerie municipale. Je les rapporte succinc-
tement dans le récit, ou je les mets en
note. Ces pièces officielles feront con-
naître la marche de ces événements qui
ont dérangé les plans de l'Empereur, et
l'auraient arrêté dans sa course triom-
phale jusqu'à la capitale , si la conduite
du commandant, de la garnison , des ha-
bitants d'Antibes, eût été imitée.
AU GOLFE JUAN.
PARLER de Napoléon, c'est réveiller l'atten-
tion publique. Tout ce qui se rattache à un
grand homme a une telle connexion avec la
postérité et la gloire, que l'histoire demande,
chaque jour, compte de ce qui se lie à son
existence.
L'homme du destin a imprimé au siècle le
cachet de sa grandeur et de son nom. Il a dé-
montré, par sa propre expérience, qu'on peut
détruire l'individu, mais non faire oublier
son génie et sa gloire. Dans toutes les cir-
constances d'une vie orageuse, il a lutté avec
l'opinion. Ses hauts faits et ses vertus, comme
ses revers et ses fautes, sont du domaine des
générations futures qui jugeront sans partia-
lité celui qui voulait régner sans partage. Il
8 NAPOLÉON
ne nous appartient aujourd'hui que le soin de
raconter, avec la franchise de l'histoire, ce
dont nous avons été témoins, sans nous rendre
ses commentateurs ou ses apologistes. Napo-
léon est mort. Son nom doit être sacré pour
ceux qui ont pu le connaître , le servir ou le
combattre. On ne pourra jamais le rayer des
annales du monde. Il marchera avec les âges,
tant que les âges se succéderont, et la posté-
rité fera justice de la calomnie et de l'adula-
tion , de l'ironie et du mensonge.
Le héros conquérant échoua à Antibes. Sa
première entrée sur le sol de la patrie dut être
de mauvais augure pour lui. Mais aussi in-
domptable , aussi fier que le roc qui l'a vu
naître, il sut vaincre ses terreurs, et donnant
tout à sa fortune il se jeta, comme César, au
milieu d'un peuple guerrier, ébloui par ses
victoires et familiarisé avec son nom.
Son séjour à l'île d'Elbe où l'Europe l'avait
exilé, n'avait pu faire plier une tête aussi forte
que la sienne. Fixé entré les limites des deux
Empires qu'il avait possédés, il y régnait en-
core par ses souvenirs, et prenait une part
tacite aux événements qui s'y multipliaient.
AU COLFE JUAR. 9
Les journaux, les feuilles périodiques de la
France et de l'Italie l'instruisaient de tous les
changements opérés et de "tous les actes des
gouvernants. Il voyait avec chagrin cette belle
Italie, ce théâtre de ses premiers exploits ,
envahie presque toute par l'Autriche et divi-
sée en souverainetés sous l'influence imposée
de cette puissance. Il frémissait de voir sur la
tête de Marie-Louise une simple couronne du-
cale, remplacer l'auréole de gloire, de gran-
deur et d'indépendance, qui avait ceint son
front orné du bandeau impérial. La France lui
apparaissait dans un océan de vapeurs avec
les attributs d'une ancienne dynastie, et pleu-
rant sur ses trophées foulés aux pieds par une
prépondérance étrangère. Il entendait les cris
et les plaintes de ses vieux et anciens compa-
gnons d'armes, qui, tout étourdis encore de
la gloire qui les avait entourés, ne pouvaient
plus concevoir les charmes de la tranquillité
et de la paix dans leurs foyers, au sein' de
leurs familles. Son ambition déçue, son or-
gueil blessé, son amour-propre offensé, tout
travaillait son esprit étonné de sa chute , et
tourmenté par ce génie, funeste qui lui fit
10 . NAPOLÉON
refuser l'ultimatum de Châtillon. Mais son
plan d'invasion n'était pas encore résolu. Il
s'abandonnait dans les bras d'un avenir qu'il
désirait, et que le temps préparait pour lui
en silence, lorsque des circonstances parties
lières vinrent le tirer de ses irrésolutions.
Un jeune auditeur au conseil d'état arriva
un jour à Porto-Ferrajo, déguisé en matelot.
Il eut un entretien particulier avec le général
Bertrand, qui l'introduisit chez l'Empereur,
auquel il se fit connaître. A la suite d'un conci-
liabule secret qui dura plusieurs heures , et
où, dit-on, le faux matelot peignit à Napo-
léon l'état de la France, les voeux cachés de
l'armée, l'esprit de la population, etc. , le héros
humilié, mais grand dans son malheur, parut
méditer une nouvelle fortune et de nouveaux
hasards. Il devint plus concentré' en lui-même
et plus animé dans ses regards et ses expres-
sions. Aucune étincelle n'échappa cependant
encore de cette ame de feu. Ce ne fut qu'à la
suite d'un message secret expédié de Vienne,
qu'il se décida d'entreprendre de suite la
grande et hasardeuse expédition qu'il avait à
peine commencé à ébaucher dans son esprit.
AU GOLFE JUAN. II
On lui faisait connaître le protocole secret
par lequel les plénipotentiaires au congrès
avaient arrêté de l'enlever de l'île d'Elbe et
de le transporter à Sainte-Hélène. Ces mêmes
avis lui parvinrent par ses partisans de Paris
et de Naples, qui avaient pénétré le secret
des conférences tenues dans la capitale de
l'Autriche. Il n'avait, dès-lors, plus d'autre
parti à prendre que de chercher à éviter le
nouveau sort qu'on lui préparait. Mille sen-
timents réveillèrent en lui le besoin de re-
prendre des droits auxquels il avait solennel-
lement renoncé, et de recommencer la grande
lutte de l'homme avec l'Europe coalisée. Son
caractère n'avait pas encore été dompté par
l'adversité, ni amolli par une oisiveté forcée.
L'homme des champs de bataille ne trouva
pas une Capoue dans l'île d'Elbe. Sa tête
forte et grande comme les pensées qui la
remplissaient, était sans cesse dans un état
de convulsion guerrière et politique qui l'em-
pêchait de s'assoupir dans les bras du repos.
Son existence était compromise, et le traité
de Fontainebleau violé. Il n'y avait d'autre
sûreté pour lui qu'au milieu des camps, en-
12 NAPOLEON
touré de ses légions de braves qui n'avaient
jamais connu le parjure. Il se décida à la
conquête de la France avec le même sang-
froid et la même impulsion qui l'avaient
porté dans les murs de toutes les capitales
de l'Europe continentale. Son plan d'invasion
fut alors arrêté. Il était grandiose comme son
génie. Il comptait plus sur l'enthousiasme de
son nom, enthousiasme que sa seule pré-
sence allait réveiller, que. si* ces faibles et
fidèles débris de sa grandeur qui l'accom-
pagnaient et qui allaient se recruter par tous
les prestiges de la gloire. Il aurait été anéanti,
si, dans son vol audacieux vers la capitale , il
eût trouvé , comme à son débarquement,
l'honneur et la fidélité invincibles à ce senti-
ment si redoutable.
Le 26 février I8I5 est fixé pour le départ
de la petite armée elboise. Le matin, rien ne
transpirait encore : à midi, le tanibour ap-
pelle aux armes. Les vieux grenadiers de la
Garde, accoutumés à ce son guerrier, saisis-
sent ces armes long-temps victorieuses. Un
pressentiment de gloire , une pensée de la
patrie , un besoin des combats , tout remplit
AU GOLFE JUAN. 13
leurs coeurs d'espérance et de joie. Un simple
appel suffit pour les réunir, tant la discipline
est pour eux une continuelle existence. Ils
attendent sans nulle anxiété les ordres qu'on
va leur donner. Ils n'ont jamais douté des
intentions d'un chef familiarisé avec la victoire
et l'honneur. Il était là, et ils étaient tout à
lui. Ces soldats, ces vétérans de la France,
couverts d'honorables et de nombreux che-
vrons , et parés du ruban des braves, se pré-
parent à cueillir de nouveaux lauriers. Napo-
léon assemble les chefs de corps et leur or-
donne d'embarquer immédiatement toutes les
troupes sur les bâtiments qu'il leur désigne.
Ces bâtiments sont au nombre de sept : le
brick l'Inconstant de 20 canons, commandé
par le capitaine de frégate Chautard , la goé-
lette l'Étoile et la Petite - Spronara, toutes
deux armées en guerre, par les capitaines
Bichon et Gualanti, trois pinques de Rio ,
employées au transport du minerai , nolisées
sous ce prétexte par un négociant de Porto-
Ferrajo, sous le commandement des officiers
de marine Pulicani, Basteliga et Bartolani. Le
septième était une bombarde française desti-
2
14 NAPOLÉON
née pour Naples, et que les vents contraires
avaient forcée à relâcher à Porto-Ferrajo.
L'Empereur l'avait fait saisir en lui payant
largement ses nolissements divers. A cette
frêle flottille Napoléon confie sa fortune , et
ose braver une mer qui pouvait être observée,
et assaillir un rivage ennemi qui pouvait être
sur ses gardes. Mais il compte beaucoup en
son étoile d'Egypte et l'amour et le dévoue-
ment de ses soldats. A cinq heures du soir,
tout est embarqué. L'Empereur donne un
dernier adieu à ce palais d'exil que son his-
toire rendra à jamais célèbre. Il laisse aux
Elbois pour gouverneur, avec de pleins pou-
voirs civils et militaires , le général Lapi leur
compatriote, auquel il écrit la lettre suivante :
M. LE GÉNÉRAL DE BRIGADE LAPI ,
« Je pars de l'île d'Elbe. J'ai été extréme-
ment satisfait de la conduite des habitants.
Je leur confie la garde de ce pays, auquel
j'attache une grande importance. Je ne puis
AU GOLFE JUAN. 15
leur donner une plus grande preuve de con-
fiance , que celle de laisser, après le départ
des troupes, ma mère et ma soeur à leur garde.
Les membres de la Junte et tous les habitants
de l'île peuvent compter sur mon affection et
ma spéciale protection. Sur ce, je prie Dieu
qu'il vous ait en sa sainte garde. »
Porto-Ferrajo, le 26 février 1815.
Signé, NAPOLÉON.
Après avoir ainsi pourvu à tout ce qui re-
garde la sûreté et l'administration de l'île
d'Elbe, il embrasse une mère et une soeur
chéries, qu'il a toujours trouvées à ses côtés
dans sa bonne et dans sa mauvaise fortune,
et s'élançant dans la barque qui l'attend au
rivage, à 9 heures et demie il arrive à bord
du brick; à 10 heures on met à la voile.
Quelques pièces de petit calibre forment toute
son artillerie de campagne , et une voiture de
voyage tout son équipage de route. Quatre
16 NAPOLÉON
cents grenadiers montent le brick, cent chas-
seurs et trois cents flanqueurs corses, un
petit détachement de chevau-légers polonais
et de marins, tous de la Garde impériale,
sont répartis sur les autres bâtiments de l'ex-
pédition. La force totale de cette troupe qui
allait conquérir un royaume est d'environ
huit cents hommes, non compris les employés
civils et ordinaires de l'armée et ceux de la
maison de l'Empereur. Mais ils étaient com-
mandés par Napoléon. Toujours secret dans
ses opérations, ce grand homme avait su dé-
jouer toutes les suppositions qu'on aurait pu
faire par quelques préparatifs de départ ou
d'embarquement qu'on avait entrevus. Il avait,
dans la matinée du 26 février, employé ses sol-
dats à divers travaux de jardinage et de cam-
pagne, et examinait lui-même leurs occupations
pour ne point donner l'éveil aux habitants. Une
circonstance singulière aurait pu retarder ou
faire manquer l'expédition : mais la fortune
qui secondait Napoléon, le servit merveilleu-
sement. Une corvette anglaise était dans la
rade le soir du 25. Depuis son arrivée, un
maréchal-des-logis avec quelques gendarmes
AU GOLFE JUAN. 17
avaient été placés à San-Miniato avec ordre
de ne point perdre de vue ce bâtiment, re-
marquer toutes les barques qui iraient à son
bord ou qui lui feraient des signaux , et sur-
veiller les pas des officiers, qui se trouvaient
toujours sur le passage de l'Empereur quand
il se rendait en voiture ou à cheval à sa villa
de San-Martino. Le 26, à la pointe du jour,
cette corvette avait mis à la voile et aban-
donné Porto-Ferrajo. A II heures, le poste
de gendarmes était levé , et les hommes qui
le composaient rappelés dans la ville et em-
barqués aussitôt sur un des transports de la
flottille.
Personne ne sait où l'on se dirige. Le capi-
taine du brick a ordre de gouverner au nord,
et les commandants des transports ont reçu des
instructions cachetées qu'ils ne doivent ouvrir
que le lendemain de leur départ. La Petite-Spro-
nara sert de découverte. Tous les équipages
sont persuadés qu'on va débarquer à Piombino
pour commencer les hostilités en Italie, lors-
qu'on est convaincu qu'on doit aller plus loin
aussitôt qu'on a dépassé le cap della Via qui
fait face à ce port. Mais le lendemain, dans
2.
10 NAPOLEON
la matinée, le voile du mystère est déchiré.
Chaque capitaine de bâtiments ouvre et lit
son ordre cacheté. Il portait que chaque
transport devait naviguer loin des eaux du
brick , sans cependant le perdre de vue, pour
ne point montrer l'apparence d'un convoi, et
que le rendez-vous général était à Fréjus.
Les marins et les soldats du brick l'apprennent
de la bouche de Napoléon lui-même, qui, réu-
nissant ses grenadiers : « Amis, leur dit-il avec
cet accent qui les captivait, nous allons à
Paris, nous allons revoir la patrie. » Il n'en
fallait pas tant pour enflammer de vieux guer-
riers, pour qui le mot de patrie était aussi
électrique que celui de Napoléon. Le pont du
navire se trouve, en un instant, couvert de
militaires qui multiplient les proclamations
préparées par leur chef pour les répandre sur
la route qu'il allait parcourir.
Le vent au sud paraît vouloir protéger et
accélérer la marche de la flottille. Le capitaine
Chautard espère de doubler dans la nuit l'île
de Caprara. Mais le vent faiblit un peu à la
hauteur du cap de St.-Andréde l'île d'Elbe,
et donne quelque inquiétude aux marins, au-
AU GOLFE JUAN. 19
cune à Napoléon. On voit alors une corvette
anglaise sortir du port de Livourne et courir
des bordées vers le sud. On la reconnaît pour
celle montée par le colonel Campbell, com-
missaire de cette puissance à l'île d'Elbe. Elle
tient le cap à cette île, où le colonel se ren-
dait une ou deux fois par mois pour observer
les mouvements du fameux proscrit mis sous
sa surveillance. Le vent contraire pour la
corvette et favorable pour le brick empêche
ces deux bâtiments de s'approcher. Campbell
arrive deux jours après à sa résidence , où il
ne trouve plus que la mère et la soeur de
Napoléon. Il s'emporte violemment ; mais ,
changeant tout à coup de langage, il somme
le gouverneur de rendre la ville et l'île aux
forces de S. M. B. La réponse ferme et posi-
tive du général Lapi, ainsi que les disposi-
tions de défense qui avaient été prises, forcent
le colonel à se rembarquer et à faire voile
vers le Génoviat ou vers Naples, pour explo-
rer la route prise par Napoléon.
Délivré de cet ennemi qui aurait pu «ntra-
ver ou retarder sa marche, le brick gagne du
chemin. La fortune conduit encore et pour la
20 NAPOLEON
dernière fois son ancien favori. Il vente frai»
vers midi, et rien ne paraît plus inquiéter .la
marche du conquérant, lorsque, sur le soir,
on entrevoit un brick manoeuvrer sur l'In-
constant. Le lieutenant de vaisseau Taillade,
commandant les marins delà Garde, le signale
pourrie Zéphir sous les ordres du capitaine
Andrieux, qu'il connaît particulièrement. —
L'Empereur lui ordonne dé parlementer avec
cet officier. Cependant le lieutenant de l'In-
constant, Sari, craignant quelque projet hos-
tile de la part du Zéphir, fait part de ses
craintes à Napoléon, qui lui ordonne de se
prémunir contre tout événement en chargeant
les pièces. Dans cet intervalle , les deux bricks
se croisent. Les grenadiers de la Garde se
retirent sous le pont pour ne pas être aper-
çus. Taillade appelle Andrieux : celui-ci le re-
connaît. « Comment se porte l'Empereur, lui
crie-t-il, et où allez-vous ? Napoléon se porte
bien et je me rends à Gênes, » répond Taillade.
L'Empereur qui dicte les paroles à cet offi-
cier, le charge d'inviter Andrieux à virer de
bord et à faire route ensemble. « Je ne le puis,
répondit ce commandant , j'ai une mission
AU GO LFE J UAN. 21
pour Livourne ; bonsoir : adieu. — Adieu. »
Les deux bricks s'éloignent. Un vaisseau de
haut bord est aperçu dans le lointain entre
la Corse et la France : il ne paraît nullement
occupé de la flottille elboise. Le vent fraîchit
de plus en plus; le 28 à six heures du matin,
on signale Novi, et le Ier mars à trois heures
de l'après-midi, le cap Notre-Dame d'An-
tibes et le golfe Juan. C'est alors que Napo-
léon, qui avait eu des vues de précaution en
ordonnant le rendez-vous à Fréjus, fait met-
tre son brick en panne à la hauteur du lieu
où il se trouve , et donner aux autres navires
le signal d'arriver. Le transport n° 3, monté
par Pulicani, est le premier qui l'aborde.
L'Empereur lui commande de mouiller le plus
près possible de la plage, d'arborer le dra-
peau tricolore , et de faire prendre la même
cocarde à tous les militaires qu'il a à son bord.
Les mêmes ordres sont donnés aux autres bâ-
timents à mesure qu'ils approchent.
Le golfe Juan est défendu par les îles Le-
ring. Ste.-Marguerite a une citadelle, St.-
Honoras quelques batteries fermées ; la plage
est gardée par deux batteries rases, la Gabelle
22 NAPOLEON
et la Fourcade, ainsi que la pointe Notre-
Dame dont le feu se croise avec celui de la
citadelle Ste.-Marguerite. Mais l'état de paix
a fait désarmer ces postes militaires. La forte-
resse seule avait sa garnison» ordinaire de vé-
térans et quelques canonniers pour servir les
pièces. C'est à la portée de ses remparts que
Napoléon doit passer pour effectuer son dé-
barquement. Le chef de. bataillon Maret y
commandait, et le général de la subdivision
d'Antibes, baron Corsin, y était dès le matin
avec une société de dames de cette ville , qui
s'y étaient rendues pour se divertir.
Antibes, frontière de France vers le Pié-
mont, était sous le commandement du colonel
Cuneo d'Ornano, et sa garnison formée par
le 87 e de ligne sous les ordres du lieutenant-
colonel d'Auger. Ce régiment présentait une
masse de quinze cents hommes. Les services
de l'artillerie et du génie étaient dirigés par
le colonel Chantron et le chef de bataillon
Burel. Ces deux officiers supérieurs avaient à
leur disposition une compagnie de canonniers
et une de sapeurs ouvriers, et l'adjudant des
côtes Wuignier tenait près de lui un détache-
AU GOLFE J. II AN. 23
ment de son arme. Six cents hommes de
gardes nationales complétaient la défense de
la ville. Le chevalier de Glanjaud , comman-
dant en retraite, en était chef.
Tel est le point de débarquement de Napo-
léon : tels sont les premiers et seuls obstacles
qu'il va rencontrer dans sa marche auda-
cieuse. Mais l'état de paix avait aussi paralysé
dans Antibes toutes les précautions militaires.
Cette ville n'avait d'autre appareil guerrier que
celui que requiert une place de guerre sur la
frontière d'un état ami. Aucun ordre d'arme-
ment et de garde sévère n'était parvenu au
commandant de la part du maréchal Masséna,
gouverneur de la huitième division. Rien ne
paraissait annoncer un événement aussi ex-
traordinaire. S'il y avait existé quelque cor-
respondance secrète ou quelque connivence
particulière, elles avaient eu «lieu avec un si
grand mystère, que ni le commandant de la
place, ni les habitants, ni la garnison n'eurent
le moindre soupçon : seulement on avait ob-
servé que , depuis sept à huit mois, un offi-
cier général, ancien aide-de-camp de Napo-
léon , était venu se fixer dans Antibes. Il était
24 NAPOLÉON
de la partie avec les dames à l'île Ste.-Mar-
guerite , et il partit peu après pour Paris.
Pendant que tous les bâtiments manoeu-
vraient pour s'embosser près de la plage, Na-
poléon, toujours hors du golfe avec son brick,
appelle près [de lui le capitaine de grenadiers
Lamouret : « Capitaine, lui dit-il, prenez vingt
« hommes, embarquez-vous dans une chaloupe,
« et portez-vous sur la batterie de la Gabelle :
« si elle est armée, emparez-vous-en; si elle
«, est. désarmée, allez en avant, placez-vous
« sur les buttes d'Antibes, et restez-y jusqu'à
» nouvel ordre. » Cela dit, Lamouret s'élance
dans la barque avec ses grenadiers, tout glo-
rieux d'être les premiers à toucher le sol de la
patrie et à faire le premier coup de fusil. Il
part, mais au lieu de se diriger vers le but in-
diqué, il fait ramer vers Antibes. Napoléon
étonné d'une pareille manoeuvre contre sa vo-
lonté et son ordre, fait tirer un coup de canon
pour le rappeler abord: «Où allez-vous, capi-
« taine? — Où votre Majesté m'a commandé,
» réplique cet officier Non, s'écrie l'Empe-
« reur avec un peu d'humeur, c'est à cette bat-
« terie que vous voyez là... là,... en la lui indi-
AU GOLFE JUAN. S 5
quant. — Pardon, Sire. —Allez.» Lamouret re-
part et remplit mieux sa mission sur le point
indiqué. Il trouve la batterie désarmée, fouille
'a plage, n'y rencontre aucun obstacle au dé-
barquement, et continue sa route sur Antibes.
L'Empereur qui n'aperçoit aucune amorce
brûlée, et qui voit, au contraire, que la tran-
quillité règne partout, entre dans le golfe avec
son bâtiment. Déjà tous les transports avaient
jeté l'ancre et arboré le drapeau tricolore;
déjà tous les soldats, parés de leur ancienne
cocarde, attendent avec impatience le moment
d'embrasser le sol de la France. Ils sont tous
sur les ponts, l'arme au bras, les yeux tour-
nés vers les signaux du brick qui renferme
leurs voeux et leurs espérances. L'ordre de
prendre terre est donné; dans un instant, la
mer est remplie de barques, et la batterie et la
côte occupées militairement.
Le général Drouot, qui, le premier, prend
position, envoie des émissaires dans Antibes
pour gagner le commandant et débaucher la
garnison. Un détachement se met à cheval sur
la grande route pour intercepter toute com-
munication et surveiller tous les passages.
3
26 NAPOLÉON
D'autres se détachent pour battre la campagne,
et occupent le village de Valauris. Le capitaine
à la suite, Bertrand, chargé d'une mission
secrète pour Toulon, a ordre de se rendre à
Antibes pour y prendre trois passe-ports en
blanc. Aussitôt que par ces mesures on s'est
prémuni contre tout événement, le capitaine
adjudant-major Laborde retourne à bord du
brick pour en faire part à l'Empereur. Il lui
annonce aussi que le commandant d'Antibes
était un colonel corse nommé Cuneo d'Ornano.
Alors Napoléon appelle à lui le baron Galeaz-
zini, et lui demande s'il connaît Cuneo : « Oui,
« Sire, répond l'ancien préfet de la Corse. —
« Eh bien! ajoute l'Empereur, prenez quelqu'un
« de confiance avec vous; allez à Antibes, et
« dites au colonel Cuneo qu'il me livre sa place
« et sa garnison, et que je lui tiendrai compte
« du service qu'il me rendra dans cette jour-
« née. » Le baron obéit et emmène avec lui le
contrôleur des postes de l'armée, Pulicani.
Pendant que toutes ces opérations avaient
lieu au bivouac des grenadiers et au bord du
brick, le capitaine Bertrand, selon l'ordre qu'il
a reçu, s'introduit furtivement dans Antibes,
AU GOLFE JUAN. 27
sous un habit civil, pour demander les passe-
ports en blanc. Chargé de proclamations ma-
nuscrites de l'Empereur, et que ce prince lui
avait remises de ses propres mains, il veut au-
paravant les faire circuler parmi les troupes
et les habitants. Mais il trouve trop de fidélité
et d'honneur auprès des premières personnes
auxquelles il s'adresse ; c'étaient des sous-offi-
ciers du 87e, qui l'arrêtent et le conduisent de-
vant le chef de leur régiment. On lui enlève les
papiers dont il était nanti, et le colonel d'Auger
ne voulant pas se dessaisir d'un prisonnier qui
portait avec lui un secret si important, fait
prier le commandant de la place de passer chez
lui. Il avait, lui mandait-il, une affaire du
plus haut intérêt à lui communiquer, et qui
ne pouvait souffrir aucun délai. A un appel
si pressant, le colonel Cuneo d'Ornano obéit
sur-le-champ, et le commandant du 87e lui
présente les proclamations de Napoléon con-
çues en ces termes :
28 NAPOLÉON
Au Golfe Juan, le 1er mars 1815.
PROCLAMATIONS.
AU PEUPLE FRANÇAIS.
« Français, la défection du duc de Casti-
glione livra Lyon sans défense à nos ennemis ;
l'armée dont je lui avais confié le commande-
ment était, par le nombre de ses bataillons ,
la bravoure et le patriotisme des troupes qui
la composaient, à même de battre le corps au-
trichien qui lui était opposé, et d'arriver sur
les derrières du flanc gauche de l'armée en-
nemie qui menaçait Paris.
«Les victoires de Champ-Aubert,de Montmi-
rail, de Château-Thierry, de Vauchamp, de
Mormans, de Montereau, de Craone, de
Rheims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier,
l'insurrection des braves paysans de la Lor-
raine, de la Champagne, de l'Alsace, de la
Franche-Comté et de la Bourgogne , et la
AU GOLFE JUAN. 29
position que j'avais prise sur les derrières
de l'armée ennemie, en la séparant de ses
magasins, de ses parcs de réserve, de ses
convois, et de tous ses équipages, l'avaient
placée dans une situation désespérée. Les
Français ne furent jamais sur le point d'être
plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie
était perdue sans ressource; elle eût trouvé
son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle
avait si impitoyablement saccagées, lorsque
la trahison du duc de Raguse livra la capitale
et désorganisa l'armée. La conduite inattendue
de ces deux généraux, qui trahirent à la fois
leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur,
changea le destin de la guerre. La situation
désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin
de l'affaire qui eut lieu devant Paris, il était
sans munitions par la séparation de ses parcs
de réserve.
« Dans ces nouvelles et grandes circonstances,
mon coeur fut déchiré, mais mon aine resta
inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de
la patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu
des mers : ma vie vous était et devait encore
vous être utile. Je ne permis pas que le grand
3.
3o NAPOLÉON
nombre de citoyens qui voulaient m'accornpa-
gner partageassent mon sort; je crus leur pré-
sence utile à la France, et je n'emmenai avec
moi qu'une poignée de braves nécessaires à
ma garde.
« Élevé au trône par votre choix, tout ce qui
a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-
cinq ans la France a de nouveaux intérêts, de
nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui
ne peuvent être garantis que par un gouver-
nement national et par une dynastie née dans
ces nouvelles circonstances. Un prince qui
régnerait sur vous, qui serait assis sur mon
trône par la force des mêmes armes qui ont
ravagé notre territoire, chercherait en vain à
s'étayer des principes du droit féodal; il ne
pourrait assurer l'honneur et les droits que
d'un petit nombre d'individus ennemis du
peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a con-
damnés dans toutes nos assemblées nationales ;
votre tranquillité intérieure et votre considé-
ration extérieure seraient perdues à jamais.
« Français ! dans mon exil j'ai entendu vos
plaintes et vos voeux ; vous réclamez ce gou-
vernement de votre choix qui seul est légitime..
AU GOLFE JUAN. 31
Vous accusiez mon long sommeil ; vous me re-
prochiez de sacrifier à mon repos les grands
intérêts de la patrie.
« J'ai traversé les mers au milieu des périls
de toute espèce ; j'arrive parmi vous reprendre
mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que
des individus ont fait, écrit ou dit depuis la
prise de Paris, je l'ignorerai toujours : cela
n'influera en rien sur le souvenir que je con-
serve des services importants qu'ils ont rendus;
car il est des événements d'une telle nature,
qu'ils sont au-dessus de l'organisation hu-
maine.
« Français! il n'est aucune nation , quelque
petite qu'elle soit, qui n'ait eu le droit, et ne
se soit soustraite au déshonneur d'obéir a un
prince imposé par un ennemi momentanément
victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Pa-
ris et renversa le trône éphémère de Henri V,
il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses
braves, et non du prince régent d'Angleterre.
« C'est aussi à vous seuls et aux braves de
l'armée, que je fais et ferai toujours gloire de
tout devoir. »
NArOLÉON.
5.3 NAPOLÉON
A L'ARMÉE.
SOLDA TS!
«Nous n'avons pas été vaincus : deux hom-
mes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers,
leur pays, leur prince, leur bienfaiteur.
« Ceux que nous avons vus pendant vingt-cinq
ans parcourir toute l'Europe pour nous susci-
ter des ennemis, qui ont passé leur vie à com-
battre contre nous, dans les rangs des armées
étrangères, en maudissant notre belle France,
prétendraient-ils commander et enchaîner nos
aigles, eux qui n'ont pu en soutenir les re-
gards ? Souffrirons-nous qu'ils héritent du
fruit de nos glorieux travaux? qu'ils s'em-
parent de nos honneurs, de nos biens; qu'ils
calomnient notre gloire? Si leur règne durait,
tout serait perdu, même le souvenir de ces
mémorables journées.
«Avec quel acharnement ils les dénaturent!
Ils cherchent à empoisonner ce que le monde
admire ; et s'il reste encore des défenseurs de
AU GOLF E J UAN. 33
notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis
que nous avons combattus sur les champs de
bataille.
« Soldats, dans mon exil j'ai entendu votre
voix : je suis arrivé à travers tous les obstacles
et tous les périls.
« Votre général appelé au trône par le choix
du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est
rendu : venez le joindre.
« Arrachez ces couleurs que la nation a pros-
crites, et qui pendant vingt-cinq ans servirent
de ralliement à tous les ennemis de la France.
Arborez cette cocarde tricolore : vous la por-
tiez dans nos grandes journées. Nous devons
oublier que nous avons été les maîtres des
nations, mais nous ne devons pas souffrir
qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui préten-
drait être maître chez nous ? Qui en aurait le
pouvoir? Reprenez ces aigles que vous aviez
à Ulm, à Austerlitz, à Jena, à Eylau, à Wa-
gram, à Friedland, à Tudela, à Ekmulh, à
Esling, à Smolensko, à la Moskowa, à Lutzen,
à Wùrtchen, à Montmirail. Pensez-vous que
cette poignée de Français, aujourd'hui si ar-
rogants, puissent en soutenir la vue? Ils re-
34 NAPOLÉON
tourneront d'où ils viennent, et là, s'ils le
veulent, ils régneront comme ils prétendent
avoir régné depuis dix-neuf ans.
« Vos biens, vos rangs, votre gloire ; les
biens, les rangs, la gloire de vos enfants n'ont
pas de plus grands ennemis que ces princes
que les étrangers nous ont imposés. Ils sont
les ennemis de notre gloire, puisque le récit
de tant d'actions héroïques qui ont illustré le
peuple français, combattant contre eux pour se
soustraire à leur joug, est leur condamnation.
« Les vétérans des armées de Sambre-et-
Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de
l'Ouest, de la grande armée, sont humiliés;
leurs honorables cicatrices sont flétries ; leurs
succès seraient des crimes, les braves seraient
des rebelles, si, comme le prétendent les en-
nemis du peuple, des souverains légitimes
étaient au milieu des armées étrangères. Les
honneurs, les récompenses, les affections sont
pour ceux qui les ont servis contre la patrie
et nous.
« Soldats ! venez vous ranger sous les dra-
peaux de votre chef: son existence ne se com-
pose que de la vôtre; ses droits ne sont que
AU GOLFE JUAN. 35
ceux du peuple et les vôtres; son intérêt, son
honneur, sa gloire ne sont autres que votre
intérêt, votre honneur, votre gloire. La vic-
toire marchera au pas de charge; l'aigle avec
les couleurs nationales, volera de clocher en
clocher jusqu'aux tours Notre-Dame. Alors
vous pourrez montrer avec honneur vos cica-
trices ; alors vous pourrez vous vanter de ce
que vous aurez fait : vous serez les libérateurs
de la patrie.
« Dans votre vieillesse, entourés et considérés
de vos concitoyens, ils vous entendront avec
respect raconter vos hauts faits; vous pourrez
dire avec orgueil : Et moi aussi je faisais partie
de cette grande armée qui est entrée deux fois
dans les murs de Vienne, dans ceux de Rome,
de Berlin, de Madrid, de Moscou ; qui a déli-
vré Paris de la souillure que la trahison et la
présence de l'ennemi y ont empreinte. Honneur
à ces braves soldats, la gloire de la patrie!..,
et honte éternelle aux Français criminels, dans
quelque rang que la fortune les ait fait naître
qui combattirent vingt-cinq ans avec l'étran-
ger pour déchirer le sein de la patrie ! »
NAPOLÉON,

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