Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Napoléon au prince Eugène. [Sainte-Hélène, 20 avril 1821.]

De
67 pages
Domère (Paris). 1821. In-8° , 68 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

NAPOLÉON
AU PRINCE EUGÈNE.
De l'Impr. de Mad. JEUNEHOMME-CRÉMIÈRE,
rue Hautefeuille, n° 20.
NAPOLÉON
AU PRINCE EUGÈNE.
" Nous mourrons , je le sais ; mais tout couverts de gloire,
« Nous laisserons de nous une illustre mémoire. »
( L'ORPHELIN DE LA CHINE, act. IV, sc. 6.)
PARIS,
Chez DOMÈRE, rue du Cimetière-Saint.André-des-
Arcs, n° 4;
1821.
AVIS DE L'EDITEUR.
DIRE comment le duplicata de
cette oeuvre posthume est tombé en-
tre nos mains, avant peut-être que l'o-
riginal ne soit parvenu à son adresse,
ce ne serait que raconter une de ces
catastrophes qui menacent journelle-
ment les correspondances auxquelles
on fait parcourir des distances consi-
dérables, et braver les hasards d'une
longue et périlleuse navigation. Peu
importe au lecteur de connaître ces
détails, si cette Lettre satisfait sa cu-
riosité. Il reconnaîtra qu'une doulou-
reuse agonie n'a rien fait perdre de
(6 )
sa mémoire à un homme dont le nom
ne peut être effacé des pages de
l'histoire, et dont l'influence sur les
destins de l'univers s'exercera long-
temps encore après que ceux qui ont
souillé la victoire et outragé l'hospita-
lité, auront terminé leur existence.
NAPOLEON
AU PRINCE EUGÈNE.
Saint-Hélène, 20 avril, 1821.
MON CHER EUGÈNE,
IL y a sept ans aujourd'hui que, quittant
Fontainebleau, et baisant les aigles impériales,
je faisais mes adieux au peuple français et à
ses vieilles phalanges. Je me dispose aujour-
d'hui à un voyage de plus long cours.
Lorsque Germanicus mourait loin de sa
patrie que ses exploits avaient illustrée ; lors-
qu'il expirait, victime infortunée de la poli-
tique de Tibère, dans cette Syrie où nous
aussi avons fait, ensemble, pénétrer la gloire
des armes françaises, du moins il put serrer
la main de ses nombreux amis, il put voir
couler les larmes des vieux guerriers qui l'a-
vaient suivi en Allemagne et sur le Nil; -il put
presser contre son sein, sa femme et ses en-
fans ; et les dernières palpitations de son coeur
purent être senties par sa famille éplorée. Une
(8)
politique plus barbare encore que celle de
l'héritier d'Auguste et du prédécesseur de
Galigula; me prive de cette consolation. La
mort, à laquelle on vient de donner des ailes
pour m'atteindre plus promptement, la mort
qui m'épargna sur mille champs de bataille,
se saisit d'une victime qu'il lui est enjoint de
ne plus respecter, et je péris loin de tout ce
qui m'est cher; loin de mon fils, de ma femme,
de vous, noble enfant de mon adoption, de
tous nos compagnons d'armes, des trophées
de notre gloire, de cette patrie dont les ac-
clamations furent long-temps ma plus douce
récompense, et vers laquelle, au moment où
je vous écris, au moment où je vais mourir,
je dirige mes derniers voeux, mes dernières
pensées et mes derniers regards.
Mais qu'ai-je dit? Plus cet isolement auquel
je suis condamné serait propre à accabler une
autre ame que la mienne, et plus je dois un
hommage solennel au petit nombre d'amis
dont l'héroïque dévouement s'attache à mes
malheurs, comme tant d'autres s'attachèrent
à ma fortune, et qui, dans l'espoir d'alléger
mes fers, sont venus partager et partagent
encore ma captivité... (amis fidèles, Bertrand
( 9 )
et Montholon, continuez d'écrire ce que je
vous dicte; hâtez-vous, le temps presse; qu'une
vaine modestie ne suspende point le dernier
service que je réclame de vous, et croyez
qu'un mourant tel quemoi à le droit de parler
le langage de la postérité...) (1).
Je suis donc réduit à vous écrire du haut
de ce rocher, mon cher Eugène, au sein des
vastes mers dont le domaine est audacieuse-
ment usurpé par mes géoliers, et sous la voûte
de ce ciel qui juge les rois plus sévèrement
que le reste des mortels.
Certes, je n'ai pas besoin de rappeler à mon
souvenir le concert bruyant de mes anciens
flatteurs, pour savoir que je vaux mieux, et
beaucoup plus qu'aucun de ceux qui me per-
sécutent. Ils ne se traîneront dans les siècles
(1) On voit que dans ce moment fatal Napoléon ne
s'occupe que des amis restés près de lui. Mais il avait
su apprécier le courage et l'affection des autres cour-
tisans de l'infortune, Gourgaud, Piontowski, les deux
Las-Case, qui, s'étant exilés avec lui, ne s'en étaient
éloignés que pour se conformer à ses désirs, et pour
remplir des devoirs commandés par la nature et par la
reconnaissance. ( Note de l'Editeur. )
( 10 )
futurs qu'à la suite de mon nom, et la plupart
ne seront connus que par mes bienfaits et
leur ingratitude. C'est cette honte qui les agite
et qui les tourmente; et moi-même je n'au-
rais pu me venger plus rigoureusement d'eux
tous qu'en les y condamnant. Qu'ils recueil-
lent donc le prix du sacrifice qu'ils ont fait à
la Peur, et que cette divinité, occupant dans
leur coeur le temple qu'ils lui ont ouvert,
préside toujours à leurs conseils, et les ac-
compagne partout aux yeux de leurs con-
temporains.
Mais, lorsqu'au milieu même des vociféra-
tions de la calomnie qu'ils soudoient, le monde
comme malgré lui, fait, chaque jour, des
comparaisons toutes favorables à ma gloire,
lorsque ce monde qu'on s'applique à vous
montrer comme gémissant si douloureuse-
ment sous mon despotisme, voit aujourd'hui
des chaînes de toute espèce s'appesantir sur
lui, et que partout l'arbitraire le plus insoute-
dable est mis à la disposition du plus vil fa-
quin , pourvu qu'il se proclame l'ennemi de
l'indépendance des peuples, et de l'honneur
des citoyens, vous n'aurez pour défendre ma
mémoire, qu'à ouvrir les fastes de la France,
■ (11)
et à déterminer les hommes à ne se point dé-
fendre de leurs propres souvenirs. Ce devoir
que je lègue à votre piété filiale, n'a rien qui
soit contraire au respect que l'on doit aux
gouvernemens établis; dans quelques heures,
ma mort va innocenter toutes les affections,
et la vérité, sans aucun danger pour les puis-
sances, pourra élever son tribunal, et pro-
noncer ses jugemens sur mon tombeau.
Mon tombeau...! où sera-t-il ? où laissera-
t-on reposer ma cendre ? La haine qui ne fut
jamais la justice; la haine qui ne m'a point
laissé vivre, laissera-t-elle mes ossemens dor-
mir en paix ? Pourrez-vous, ainsi que je vous
en charge, réunir ma dépouille mortelle à
celle de ma première épouse, de votre mère
adorée, de la bonne Joséphine ? Ah! si vous
obtenez pour moi cette faveur, si plus heu-
reux que Scipion, mon corps trouve un asile
dans ma patrie, l'ombre de Joséphine, de cette
femme si aimante, si noble, si indulgente, ne
repoussera pas la mienne (A). Vous connûtes
les déchiremens que nous causa une sépara-
tion qu'exigèrent ces prétendus hommes
d'état qui avaient afflué autour de mon trône,
et qui me persuadèrent, eux dont le coeur
(12)■
était de roche, que mes affections devaient
être immolées au repos et au bonheur de la
patrie. Eux seuls ont douté de la grandeur
de mon sacrifice ; mais il fut apprécié par
vous, vous dont la reconnaissance et les bon-
nes qualités avaient resserré les liens de notre
union, et qui saviez qu'adoptant une croyance
attribuée aux plus grands personnages de
l'antiquité, je regardais, à juste titre, l'excel-
lente Joséphine, comme mon étoile et mon
bon génie. Ceux qui ont écrit qu'alors je
cherchais un appui personnel dans la maison
d'Autriche, ont une connaissance inexacte
des hommes et des choses. L'histoire de tou-
tes les Cours, en général, et de celle de France,
en particulier, ne me laissait point ignorer
que les alliances de famille, toujours si utiles
à cette Maison d'Autriche, tant qu'elle exista,
et à la Maison de Lorraine qui a succédé à sa
puissance et à ses prétentions, ont toujours
été funestes aux princes qui les ont contrac-
tées. Quand ceux-ci n'auraient pour perspec-
tive que l'intervention du cabinet de Vienne
dans leurs affaires intérieures, c'en serait déjà
trop, s'ils attachent quelque prix à l'indépen-
dance de leur trône, et à l'amour de leurs
( 13 )
sujets. En effet, les princes lorrains dont la
simplicité de moeurs et les vertus personnelles
ont une si grande influence sur la tranquillité
de leurs peuples, se trouvent à la tête d'un
gouvernement qui ne compte point l'opinion
publique au nombre de ses ressorts, et qui
regarde comme un article de foi, que les
bayonnettes et le bâton sont des auxiliaires
éternellement fidèles et éternellement invin-
cibles. Est-ce là où j'aurais été mendier un
appui, à l'époque la plus brillante de mon
existence, moi qui, alors, servais d'appui à
tous les autres, et qui avais deux fois rétabli
le trône de l'Autriche, ébranlé par nos vic-
toires? Non; je ne fis que céder à des préjugés
que j'aurais dû vaincre, et me conformer à
cette politique routinière dont les vieux di-
plomates révèrent les dogmes erronnés, et
dont les peuples, depuis tant de siècles, payent
si cher les froides et absurdes combinaisons.
Je dus à cette faute le bonheur d'être père ;
et, pendant quatre ans, j'ai pu croire que ce
bonheur garantirait la félicité d'une grande
nation! si je me suis trompé, ce n'est point
par une vaine croyance à des augures tou-
jours favorables aux hommes puissans, mais
(14 )
par un sentiment dont tous les coeurs sensibles
connaissent l'entraînement et les délices, et
par la faculté dont je croyais pouvoir jouir
de donner, peut-être pour la première fois,
au jeune héritier d'un trône, l'éducation qui
me semblait la plus convenable au bonheur
des hommes et à la vraie gloire d'un souve-
rain. Mon espoir et mes rêves se sont évanouis
avec ma grandeur; et l'enfant dont le premier
bandeau fut un diadème, dont le berceau fut
entouré de tant d'hommages, auquel tant
d'oracles prédirent une grande destinée,....
orphelin maintenant, privé de ceux auxquels
il doit le jour, condamné peut-être à oublier,
que dis-je? à maudir le nom de son père (2),
languira comme un ôtage sur un sol étranger,
et périra comme ces belles fleurs auxquelles
leur éclat procure une distinction funeste, et
une mort prématurée (3) !
(2) Napoléon ignorait apparemment que, chaque
soir, on fait prononcer au jeune prince une prière pour
son père, dont il croit la tête affaiblie, et qu'on lui dit
être allé dans les pays chauds pour se guérir. ( Note de
l'Editeur. )
(3) Ici Napoléon suspendant sa dictée, fixant ses
( 15 )
Dès le moment que l'on put croire qu'après
mille ans, je venais de rétablir sur des fonde-
mens solides l'ancien empire de Charlemagne,
vous savez avec quelle ardeur tous les généa-
logistes , ces jongleurs auxquels la vanité
humaine sert de pâture, s'efforcèrent de dé-
couvrir pour moi une royale origine. Jules-
César et Hugues-Capet n'avaient pas été ser-
vis avec plus de zèle par leurs flatteurs et par
leurs historiens. Toute l'Europe apprit que
je m'étais moqué de ces impostures, et que,
rendant hommage au peuple français, j'avais
regards sur le magnifique portrait de son fils, que lui
avoit envoyé Las-Case, et qu'il avoit fait placer au
pied de son lit, se couvrant ensuite les yeux de ses
deux mains, prononça avec émotion ces vers de Mé-
tastase :
« Misero pargoletto
« Il tuo destin non sai !
« Ah ! non gli dite mai
« Qual era il genitor ! »
Un long silence suivit cette exclamation ; et, enfin ,
ayant essuyé quelques larmes échappées de ses yeux ,
il reprit le cours de sa lettre. ( Note de l'un des
copistes.)
(16)
déclaré ne vouloir dater mon illustration
que du 18 brumaire. Je pouvais la faire re-
monter un peu plus haut, et, grâce aux
braves que j'avais commandés en Italie, pren-
dre rang depuis Moutenotte, Millesimo, Dego,
Ceva et Moudovi. Eh bien ! La trahison n'eut
pas plutôt changé les hautes destinées de la
France , que les mêmes adulateurs, rampant
auprès de nouveaux maîtres, me disputè-
rent mon nom, l'époque et jusqu'à la légiti-
mité de ma naissance. L'une et l'autre fortunes
m'ont trop élevé pour que vous ayez jamais
à lutter contre de semblables puérilités ; mais
il me parut étrange que des Français qui se
donnaient pour érudits, ignorassent que le
prénom de Napoléon avait été très-commun
dans les grandes familles de l'Italie, et notam-
ment chez les princes de la maison des Ursins
(Orsini); qu'un Napoléon Frangipani, car-
dinal des Ursins , avait été chanoine de l'é-
glise de Paris, à la fin du XIIIe siècle ; que le
tableau de Saint Napoléon, chevalier romain,
et distribuant ses vivres aux pauvres, peint
par l'Espagnolet, en 1630, est admiré dans
l'église des Dominicains, à Valladolid ; et
qu'enfin, dans les amours dit Grand-Alcandre,
( 17)
fameuse histoire des faiblesses d'Henri IV ,
le nom de Napoléon est donné au plus esti-
mable et au plus brave des seigneurs qui figu-
rent dans cette piquante relation. Une fallait
pas, comme on voit, aller bien loin pour faire
connaissance avec Saint Napoléon, et je ne
crois pas encourir le reproche d'une grande
présomption, si, pour la tranquillité, d'ail-
leurs, de ceux auxquels ce prénom a été
donné, je persiste à voir mon immortel pa-
tron placé dans le ciel, au moins aussi haut
que les légendes ont osé mettre et Saint-Roch
et son chien (4).
Mais une telle discussion n'est pas digne de
nous arrêter plus long-temps. Qu'étais-je, au
moment où la révolution française vint agiter
tous les esprits ? Que suis-je devenu dans la
(4) Pour expliquer cette boutade, les lecteurs
peuvent comparer, au 16 août, le calendrier de cha-
cune des années de l'empire et des années postérieures
à 1814. Ils verront la rivalité que les prêtres ont con-
senti à établir entre deux saints du paradis, et com-
ment ils les ont rendus victimes, l'un après l'autre, des
misérables révolutions d'ici-bas. Cette vérification ne
sera pas dénuée d'intérêt. ( Note de l'éditeur. )
2
( 18 )
suite? Que suis-je aujourd'hui ? Voilà ce que
la postérité déjà commencée pour moi, aura
droit de vous demander; voici ce que vous
pourrez lui répondre: voici, du moins, ce
qu'au moment où toutes les illusions s'éva-
nouissent, où la vérité ressaisit tout son em-
pire , ce que ma conscience m'autorise à
révéler.
J'ai vu le jour dans une île célèbre par son
amour pour l'indépendance, et que l'orgueil
du Continent n'a toujours fait qu'aigrir, lors-
que les bienfaits seuls auraient pu la sou-
mettre. J'ai été bercé avec les chants créés
pour maudire les Génois, ses anciens maîtres,
et pour exalter jusqu'aux nues la gloire de
mes concitoyens morts pour sa liberté. Lors-
que je vins étudier dans les écoles de France,
je ne pouvais encore m'accoutumer à l'idée
qu'un peuple de marchands eût pu vendre à
un roi une nation belliqueuse; et je ne com-
mençai à me familiariser avec mes condisciples
que lorsque j'eus appris, dans la géographie
mise entre nos mains, ces mots : « Une justice
" qu'on ne peut refuser aux Corses, c'est
« que s'ils entrent au service de quelque
« puissance, ils laissent leurs défauts dans
(19)
« leur île, deviennent braves et fidèles, et
« acquièrent de la gloire et de la réputa-
« tion (5). » Je n'avais pas eu besoin de
sortir de mon île pour me reconnaître de la
bravoure, mais je sentais la nécessité de n'y
point résider, pour atteindre à l'illustration
que je désirais vaguement d'acquérir. Les
sciences mathématiques, fort peu cultivées à
cette époque, me semblèrent utiles à mer
dessein ; elles devinrent mon étude favorite,
et ma volonté m'y procura des succès remar-
quables.
On s'est étendu complaisamment sur cette
faculté de vouloir que j'ai reçue de la nature,
et que j'ai fortifiée par la réflexion : on l'a
nommée opiniâtreté, et l'on a trouvé com-
mode de lui attribuer tous nos revers. Expli-
quons-nous. Personne ne révoque en doute
que le premier résultat de l'initiation dans les
sciences exactes, ne soit de procurer a un in-
(5) Cette phrase, demeurée si profondément gravée
dans la mémoire de Napoléon, se trouve dans la géo-
graphie dit de Crozat, l'un des livres élémentaires le
plus en usage à l'époque de son éducation. (Note de
l'editeuri)
2.
(30)
dividu, en proportion toutefois de ses dispo-
sitions intérieures, là plus grande rectitude
possible dans son esprit et dans ses idées. Pour
peu qu'ensuite il soit né avec une certaine
fermeté de caractère, et que cette fermeté ait
eu l'occasion de s'accroître par le contact
avec de grandes réunions d'hommes, et par
l'habitude du danger, accoutumé à voir clair
et à voir juste, à ne tenir aucun compte de
tous les vains accessoires, et surtout de ces
premières oppositions que l'incertitude et la
versatilité des autres mortels rendent si pré-
caires, il s'avance droit vers son but, et il finit
par entraîner dans sa marche ceux-mêmes qui
avaient d'abord résolu de lui résister. Ses pre-
miers essais, en ce genre, ayant été couronnés
de succès, la confiance publique se réunit à
l'étonnement général, la force de cet individu
s'enrichit de toutes les forces particulières,
chacun se fait gloire de concourir à ses tra-
vaux, et tous aident le plus habile, lorsque
la plupart croyent s'attacher seulement aux
pas du plus heureux. Voilà tout le secret des
grandes gloires, des grandes fortunes et des
grandes réputations. Voilà, pour le dire en
passant, comment il serait si facile de pré-
(21)
parer les jeunes princes à occuper dignement
les trônes auxquels ils sont réservés, à se ren-
dre maîtres, autrement que de nom, de l'es-
time et du coeur de leurs peuples, et à ne pas
languir toute leur vie, tristes jouets des pins
minces événemens, de l'ignorance ou de la
trahison de leurs ministres, et des ridicules
agitations de leur cour corrompue.
Il n'est donc pas étonnant que cette cons-
tance dans mes projets et dans mes opinions,
constance qui m'est commune avec tous ceux
qui ont de l'instruction et du courage, ait été
prise par la multitude et par les pamphlé-
taires, pour de l'obstination et de l'entête-
ment. Cette manière d'envisager les choses a
dû naturellement être encouragée par ceux
que j'avais associés à mes travaux militaires
et politiques, et dont l'indolence et l'indé-
cision, pour ne rien dire ici qui touche à
leur conscience, ont altéré mes plus grands
projets, ont retardé l'exécution de mes or-
dres les plus importans , et ont fait avorter
mes plus illustres entreprises. Quand le temps
aura secoué toute cette poussière qui couvre
le tableau, on jugera plus sainement de la
pureté du dessein de la vivacité des couleurs,
et de l'ensemble de l'exécution. On recon-
naîtra que les plus grandes calamités de la
France ont eu lieu précisément, lorsque,
fatigué d'observations, j'ai cédé à des avis con-
traires aux miens, à des insinuations qui, peut-
être, n'étaient pas désintéressées, et, il faut
le dire, à des affections dont mon coeur ne sut
pas assez se défendre. C'est convenir assez ou-
vertement que j'ai commis beaucoup de fautes;
mais aussi c'est en indiquer la véritable source,
et rectifier une grande erreur à cet égard.
Je viens de parler d'affection, et je né serai
point démenti par mes contemporains, quand
je m'honorerai d'un sentiment que l'on con-
sidère comme si étranger ordinairement à
ceux que la naissance ou la fortune placent à
la tête des affaires, et qui boivent à longs traits
dans la coupe dû pouvoir. Sans doute, les
rois nés près dû trône ou sur le trône, et
auxquels on persuade si aisément et si gau-
chement, qu'ils sont d'une autre nature que
le reste des hommes, se tiendraient en garde
contre le sentiment de l'amitié, quand même
ils pourraient en soupçonner la douceur.
Entourés de gens qui ne les regardent que
comme des agens de leur fortune, et qu'ils
(23)
ne regardent eux - mêmes que comme des
meubles de leurs palais, et des instrumens de
leur puissance; comment le coeur leur bat-
trait-il pour ces individus, à regard louche,
qui ont toujours un oeil tourné vers le suc-
cesseur, et qui, dans leurs exclamations les
plus affectueuses, ont soin d'insérer des for-
mulés conditionnelles, et des réticences ou-
trageantes? Ce n'est donc pas sous la pourpre
que l'amitié se contracte; et pour brûler de
ses célestes feux, il faudrait qu'un roi con-
sentît à se faire homme. Je rends grâce à la
Providence de m'avoir fait naître dans une
région assez peu élevée pour y pouvoir goûter
le bonheur d'aimer et d'être aimé, en sorte
que poussé par cette Providence à une for-
tune jusqu'alors inouïe, plus heureux que
Castor et Pollux, je ne suis point monté seul
dans l'olympe, et j'ai su y appeler mes amis
auprès de moi. Le malheur qui met à l'é-
preuve toutes les protestations, ne m'a point
épargné ; mais le nombre des coeurs qui m'é-
taient sincèrement dévoués a paru s'accroître,
et plusieurs Pirithoüs ont ambitionné l'hon-
neur de descendre et de rester avec Thésée
dans les fers.
( 24 )
Les biographes modernes qui jugent les
hommes sans les entendre, qui improvisent
les réputations, et qui font de l'histoire avec
des contes, me reprochent, pour la plupart,
d'avoir négligé la littérature dans mes pre-
mières études. Je ne sais point apprécier la
valeur de cette allégation. Le but des écoles
militaires n'a jamais pu être de former de
grands littérateurs. S'il en est sorti quelques-
uns de leur sein, c'est que la nature a été plus
puissante que ces institutions, auxquelles les
gouvernemens qui en font les frais, deman-
dent des guerriers utiles et non des poètes
sécluisaus. J'avoue que je me suis borné aux
décades de Tite-Live, aux annales de Tacite,
aux commentaires de César, aux vies de Plu-
tarque, et ans discours si vantés de Bossuet.
Tout faible littérateur que je sois, je crois
m'être peu trompé dans les divers degrés
d'estime que m'ont paru mériter les écrivains
modernes de la France, dont un si grand
nombre vivent sur les capitaux accumulés par
leurs prédécesseurs, et dont bien peu au-
raient pu enfanter ces proclamations, qu'il
me fallait créer, au milieu des plus pénibles
travaux, des situations les plus critiques, des
(25)
succès les plus inespérés, et que les vrais lit-
térateurs, dans toutes les langues, me font
l'honneur aujourd'hui de regarder comme
des modèles. Je n'attache pas à ce genre de
gloire plus d'importance que je ne le dois;
mais puisqu'on n'a pas dédaigné de vouloir
me le disputer, et d'en faire hommage à d'au-
tres, je suis bien aise d'inviter les Français à
comparer avec mes allocutions, tout ce que
ces autres ont produit depuis leur séparation
d'avec moi, et de juger ou de leurs préten-
tions avouées ou de leur silence orgueilleux,
dans cette circonstance.
Voilà donc comme la révolution française,
à son aurore, me trouva.; mince littérateur,
bon mathématicien, et officier d'artillerie,
âgé de vingt ans. Quel naturaliste aurait alors
deviné que cette chrysalide renfermait l'em-
pereur tout puissant des Français, de la nation
la plus aimante, la plus spirituelle, la plus
belliqueuse, et que l'acharnement de ses
ennemis allaient forcer de se placer, par ses
triomphes, au premier rang des peuples de
l'univers ? Cette révolution qui, avec des.
vicissitudes différentes , fait et achèvera le
tour du monde entier, et dont moi seul j'au-
(26)
rais pu arrêter le cours, en lui faisant obtenir
partout des concessions raisonnables, cette
révolution nécessitée par les longues dilapi-
dations des courtisans, et par la lassitude des
citoyens avilis et opprimés, apparaissait sur.
l'horizon avec des voeux trop naturels, des
projets trop louables, pour n'être point ac-
cueillie par tous les coeurs généreux. Elle
n'avait pour ennemis que les hommes cor-
rompus, que les agens salariés par le despo-
tisme, que des eunuques de sérail, ou que
ces frélons éternellement fainéans, superfé-
tation honteuse des sociétés modernes, et
qu'elles ont encore la puérilité d'admirer et
d'honorer, en contribuant, à grands frais, à
leur inutile et ruineuse existence.
Je m'enflammai pour la révolution, et si
immédiatement après la proclamation de la
belle constitution de 1791, j'avais pu exercer
quelqu'influence, je l'aurais employée à pré-
munir ma patrie des désordres dans lesquels
se hâtèrent de la précipiter les ennemis de la
liberté. Je lui aurais montré ce qui n'échap-
pait pas à ma clair voyance, les mains féodales
qui, de l'intérieur et du dehors, faisaient mou-
voir les fils nombreux, aboutissant aux dé-
(27)
sordres, aux excès et aux crimes nécessaires,
pour entraîner les peuples hors de la bonne
route, et pour fournir d'aliment à leurs ca-
lomniateurs. Au reste , mes principes sur
l'indépendance vraiment légitime des nations,
n'étaient pas douteux, puisque lié depuis mon
enfance, avec le célèbre Paoli, ami de ma
famille , je n'hésitai point à rompre avec lui,
et à exposer moi et tous les miens à son res-
sentiment, lorsque je reconnus , non pas
comme on l'a dit, qu'il voulait secouer le
joug de là France, mais qu'il projetait de sou-
mettre son pays au joug avilissant et toujours
onéreux de l'Angleterre.
Mon entrée sur la scène du monde date
réellement du siége de Toulon, car je ne
compte point l'expédition insignifiante contre
quelques petites îles de la Sardaigne ; et je
bénis alors mon destin de ce qu'au moment
où la guerre civile déchirait quelques con-
trées de la France, il m'était donné de faire
mes premières armes contre l'ennemi éternel
de mon pays, et contre un gouvernement
dont l'alliance et les hostilités, toujours déter-
minées par le machiavélisme, sont également
redoutables et funestes pour les nations et