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Napoléon III, sa politique extérieure et intérieure. (Septembre.)

84 pages
Impr. de Dubuisson (Paris). 1867. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °.
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NAPOLÉON III
SA POLITIQUE EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE
NAPOLÉON III
SA POLITIQUE
EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE
PARIS
IMPRIMERIE DUBUISSON ET Cie
5, RUE COQ-HÉRON, 5
1867
NAPOLÉON III
SA POLITIQUE EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE
CHAPITRE PREMIER
La Monarchie de Juillet venait de s'écrouler. Louis-
Philippe avait quitté sans bruit le trône sur lequel il
était venu sournoisement s'asseoir. La France émue,
surprise par un changement aussi brusque, s'était
laissé donner un gouvernement de transition par
ceux qui avaient aidé au mouvement révolutionnaire
et voulaient en profiter.
La République fut proclamée.
Le gouvernement provisoire ne fut qu'une trop
longue suite d'émeutes et de troubles. Cette comédie
— 6 —
d'abord ridicule finit par un drame sanglant et dont
Paris gardera éternellement le cruel souvenir (juin
1848). Cependant un républicain honnête et con-
vaincu, le général Cavaignac, fut nommé chef du
pouvoir exécutif. Mais en lutte continuelle avec le
parti ultra-démocratique, il perdit bientôt toute l'in-
fluence et tout le crédit qu'auraient dû lui donner les
services qu'il avait rendus.
Un homme parut alors — il s'agissait d'élire un
président à la République — exilé à peine rentré dans
sa patrie, sans autre pouvoir que son mandat de dé-
puté, mais fort de tout ce que promettait le nom glo-
rieux et populaire de Bonaparte, il fut élu à une im-
mense majorité le 10 décembre 1848. De ce jour
commença le règne de Louis-Napoléon.
CHAPITRE II
La France, en un demi-siècle à peine, avait changé
sept fois la forme de son gouvernement. Au lende-
main de la révolution de Février, quatre partis se
trouvaient en présence : les légitimistes, qui croyaient
sonnée l'heure du retour du duc de Bordeaux ; les
orléanistes, qui venaient de succomber; le parti ré-
publicain, toujours prêt à renverser un trône, mais
plus lent à édifier un gouvernement stable ; enfin, le
parti bonapartiste, auquel s'était ralliée la plus
grande partie de la France.
7
Quand le prince Louis-Napoléon s'assit au fauteuil
de la présidence, la France commença seulement à
respirer un peu. Effrayés des fautes commises par le
parti démocratique, les Français revenaient indirec-
tement à la forme monarchique, vers laquelle leur
esprit les porte volontiers. Le prince choisit parmi
les hommes qui l'entouraient ceux dont les opinions
semblaient offrir quelque garantie. Le 13 juin 1849
fut en effet le dernier jour où l'ordre eut à lutter
contre l'anarchie.
Le calme était rétabli, le commerce et l'industrie
reprenaient leur essor ; mais si le présent était heu-
reux, l'avenir n'était pas sans menaces.
Le mandat du Président échéait au commence-
ment de l'année 1852, et c'était avec effroi que la
population, déjà dévouée à celui à qui elle devait sa
prospérité, voyait arriver ce terme fatal. De plus,
l'opinion publique n'était pas sans savoir que plu-
sieurs des hommes qui entouraient le prince atten-
daient le moment favorable pour anticiper sur l'élec-
tion nouvelle d'un président, se proposant d'y sub-
stituer telle ou telle personnalité républicaine, ou
même de ramener la famille d'Orléans.
User des moyens violents, déchirer une constitu-
tion acceptée et reconnue a toujours quelque chose
de pénible pour une âme honnête. Mais dans ce
monde où tout est lutte, où ce n'est qu'à force d'a-
dresse et de persévérance qu'il est possible d'impo-
ser aux préjugés ou aux résistances des partis même
— 8 —
les idées les plus saines, il faut savoir prévoir le
danger, et, quand il est pressant, choisir prompte-
ment entre le mal et le remède. En 1851 comme en
1799, au 2 décembre comme au 18 brumaire, nul
ne s'était prononcé ouvertement pour une modifica-
tion du pouvoir; mais dans les deux cas, les yeux de
la France étaient fixés sur celui de qui elle atten-
dait une solution prompte et rassurante. — Cinq
années de gloire militaire chez Bonaparte, trois ans
d'un gouvernement ferme chez le prince Louis-Napo-
léon les désignaient tous deux comme devant opérer
ce changement et prévenir les discordes. La France
de 1800 ratifia le fait accompli, et quatorze ans de
gloire lui donnèrent raison. La France de 1851 y a
trouvé aussi la gloire, moins brillante il est vrai,
mais moins chèrement payée; elle y trouvera de plus
la liberté, non cette liberté qui s'impose brutale-
ment, liberté issue de l'anarchie et qui devient
licence, mais la liberté qui grandit peu à peu et
répand graduellement ses bienfaits.
Cette révolution, partie d'en haut, fut consacrée
par le suffrage universel, qui donna au prince Louis-
Napoléon le pouvoir pour dix ans, réservant à
ses représentants l'honneur et le droit de venir
lui offrir au nom de la France la couronne impé-
riale (1852).
Trois fois l'élu du suffrage universel, sûr de ses
droits qu'il tient du peuple, fort de son désir de
conduire la France à des destinées meilleures, l'Empe-
reur s'efforça d'effacer les traces des dissensions in-
— 9 —
testines. Les décrets d'amnistie vinrent rendre à leur
pays tous ceux que des divergences d'opinion avaient
contraints à s'éloigner.
CHAPITRE III
La dynastie des Bonaparte rétablie était non-seu-
lement un triomphe pour celui qui l'avait relevée,
mais encore pour le pays qui avait déchiré, au nom
de huit millions de ses enfants, les clauses des fu-
nestes traités de 1815, enlevant à la famille de Na-
poléon tout droit à la couronne de France.
Voyons ce qui avait motivé ces fameux traités.
Les succès toujours nouveaux des armes de Napo-
léon Ier avaient créé autour de la France plusieurs
trônes occupés par les princes de la famille Bona-
parte. Mais ces victoires, qui abaissaient les peuples
et renversaient les rois, devaient effrayer l'Europe et
la liguer une fois de plus contre Napoléon, accusé
(non sans raison) d'aspirer à la monarchie univer-
selle. — Marie-Louise, appelée à venir s'asseoir sur
le trône impérial de préférence à la soeur du Czar, la
question du blocus continental, tout devait amener
entre la France et la Russie un conflit. — A la suite
de la grande armée décimée par le froid, l'Europe
entière devait se ruer sur la France, malgré Bautzen,
Lutzen et Dresde.
— 10 —
Après avoir fait à Napoléon le reproche d'une in-
satiable ambition et l'avoir accusé de bouleverser les
Etats sans consulter leurs aspirations, les nouveaux
vainqueurs allaient se montrer plus avides et plus
insoucieux encore des sentiments des populations.
Au traité de Vienne, les représentants des grandes
puissances taillaient, coupaient, rognaient et parta-
geaient les peuples comme des troupeaux au nom de
l'équilibre européen. C'est au nom de ce principe
suranné que la Hollande fut réunie à la Belgique, en
son nom que l'Autriche eut sous son sceptre la Lom-
bardie et la Vénétie. La Prusse avait besoin de plu-
sieurs millions d'âmes; on les lui trouva en Alle-
magne, au détriment de tous les princes qui avaient
embrassé la cause de Napoléon. Le Danemark, notre
sincère allié, dut céder à la Suède le royaume de
Norwége; Gênes fut unie à la Savoie, et l'Allemagne
et l'Italie se couvrirent de nouveau d'une foule de
petits Etats. Tout fut reconstitué, jusqu'à la princi-
pauté de Monaco.
La France perdit une partie de ses colonies, et sa
frontière fut ouverte du côté de la Prusse rhénane.
Une sainte-alliance la menaça sans cesse et paralysa
ses élans. —Voilà ce qu'étaient ces fameux traités
de 1815 que les Français déchiraient en rétablissant
les Bonaparte.
Ce n'était pas la première fois qu'il leur avait été
porté atteinte.
La Grèce avait secoué le joug de la Turquie. En
— 11 —
1830, la Belgique s'était déclarée libre et s'était sépa-
rée de la Hollande.
Tout faisait donc un devoir à Napoléon III d'effa-
cer une à une les clauses de ces traités si humiliants,
et dont le poids patiemment supporté par les règnes
précédents avait tant abaissé le rôle de la France dans
ses relations avec l'Europe. — L'Empereur compre-
nait bien que le peuple français avait, en l'élisant,
puissamment protesté contre cet état de choses.
Mais il était à craindre que le désir de rendre à la
France sa haute position dans le monde n'entraînât
le gouvernement dans des guerres sans fin, dont la
perspective effrayait. L'Empereur, comprenant ces
appréhensions, avait dit : «L'Empire, c'est la paix! »
Non pas la paix quand même, plus fatale que la
guerre, et dont le maintien éteint le sentiment de la
dignité nationale, et sera toujours impopulaire ; mais
cette paix, qui doit naître du respect qu'inspire aux
autres puissances une nation forte et prospère à l'in-
térieur, et ne transigeant jamais dans les questions
où son honneur et sa dignité peuvent être mis
en jeu.
C'est en suivant ce programme que S. M. Napo-
léon III dirigea dès lors la politique du cabinet des
Tuileries.
Seulement les traités de 1815 avaient été faits au
nom du principe de l'équilibre européen; ils devaient
être déchirés au nom du principe des nationalités.
— 12 —
CHAPITRE IV
L'équilibre européen, mot plein d'orages, qui di-
rige exclusivement depuis plus de trois siècles la po-
litique de l'Europe, et au nom duquel se sont ac-
complis tant de bouleversements. Mot inconnu au
monde du moyen âge, et qui a été, jusqu'à ce jour,
le grand pivot autour duquel ont tourné toutes les
combinaisons de la politique internationale.
Aux petits potentats, barons, ducs, comtes, mar-
graves et marquis qui fourmillaient dans l'Europe
féodale s'étaient peu à peu substituées les grandes
souverainetés. Le système qui faisait des peuples
une dot ou un héritage avait, par des alliances sa-
vamment combinées, accumulé sur la tête de quel-
ques princes les titres jadis épars d'une foule de pe-
tits Etats et créé des nations. La patrie, mot presque
inconnu jusque-là, avait dès lors commencé à exis-
ter. Mais de ces unions pouvaient naître des puis-
sances colossales. Charles-Quint, héritier de la mai-
son d'Autriche et de la maison d'Espagne, maître du
Milanais, ayant des droits à la Bourgogne et aux
Flandres du chef de son aïeule Marie de Bourgogne,
fille de Charles le Téméraire, possesseur des im-
menses découvertes espagnoles en Amérique, ne
voyait jamais le soleil se coucher dans ses États. La
France comprit alors le danger de ces puissances for-
midables, et la lutte entre François Ier et Charles-
— 13 —
Quint fut la première manifestation du principe de
l'équilibre européen. — Cette lutte entre la France
et la maison d'Autriche dura jusqu'au traité de West-
phalie(1648). L'Empire et l'Espagne étaient abaissés,
mais Louis XIV, enivré de ses succès, fit retourner
contre nous ce principe par ses prétentions à la suc-
cession d'Espagne en faveur de son petit-fils. L'An-
gleterre, jalouse de notre puissance et l'Autriche dé-
sireuse de venger ses défaites, s'unirent, et, malgré
Denain, Louis XIV fut réduit à signer la paix de Ras-
tadt.
La France de 1780 allait en Amérique arracher
aux Anglais leur plus brillante colonie ; l'Angleterre
nous supplantait dans l'Inde, toujours au nom de
l'équilibre européen, que devait ébranler si forte-
ment la main puissante de Napoléon Ier.
Mais pendant que les gouvernements restaient
fidèles à cette politique, les peuples, par l'effet lent
de la civilisation, par les secousses violentes des ré-
volutions, avaient fortifié leur nationalité. Par une
contradiction singulière, les signataires du traité de
Vienne favorisaient de leurs secours l'émancipation
de la Grèce et celle de la Belgique, fondées toutes
deux sur le principe des nationalités. Ces événements
montraient assez quels changements s'étaient opérés
dans l'esprit des peuples, et quelle devait être désor-
mais la politique à suivre.
— 14 —
CHAPITRE V
Le principe des nationalités a fait de tels progrès,
que toutes les guerres qui ont surgi depuis vingt ans
ont eu pour cause le réveil de l'esprit d'indépendance
chez les peuples opprimés ou désunis. La guerre de
Crimée, c'est le maintien de la nationalité turque
protégée contre les envahissements de la Russie,
c'est la nationalité roumaine dégagée de la pression
de ses puissants voisins.' La guerre d'Italie, c'est
l'émancipation des provinces soumises à l'Autriche
contre le droit des peuples. C'est au nom de ce prin-
cipe que la Pologne s'est révoltée, que les provinces
allemandes ont été réclamées au Danemark, que
l'Allemagne entreprend l'oeuvre de son unité, et que
la Crète secoue aujourd'hui le joug de la Porte.
Les secousses qui ébranlent chaque jour la vieille
Europe résultent donc de l'explosion de ses senti-
ments de nationalité comprimés. Pour qui tient
compte des aspirations des peuples, la nouvelle poli-
tique était donc toute tracée. Quel but doit en effet
chercher à atteindre un souverain placé à la tête de
la nation la plus homogène de l'Europe, la plus inti-
mement unie ? — Laisser chaque nation se consti-
tuer selon ses tendances, devenir assez forte pour
n'avoir plus ces inquiétudes qui obligent à la paix
armée, à cette nécessité ruineuse d'avoir des armées
— 15 —
permanentes. Les nations européennes, en effet, par-
venues à leur unité n'auront plus de motif de guerre
que dans le cas où l'ambition y entraînerait une
puissance que toutes les autres auraient intérêt à
contenir. Et puis quel serait le résultat de sembla-
bles tentatives? Quel profit pourrait en tirer le gou-
vernement qui se laisserait aller à cette politique de
conquête? Une province hostile à la nation à laquelle
elle appartient est une cause de ruine plus encore
que de grandeur. C'est le foyer de toutes les dis-
cordes, c'est le prétexte à tous les mouvements qui
peuvent l'affaiblir en tuant son commerce et en
épuisant ses finances.
Quel est donc l'avenir de l'Europe? N'est-elle pas
appelée à devenir une vaste confédération, où la com-
munauté des intérêts fera disparaître toute hostilité
entre les différents membres de cette grande asso-
ciation? Depuis la chute de l'empire romain par l'in-
vasion des barbares, l'Europe a toujours tendu, len-
tement d'abord, puis plus vite, aujourd'hui enfin,
avec un irrésistible entrain à ce résultat.
Formée d'abord d'un nombre infini de peuplades
nomades errant sur les débris du colosse romain,
l'Europe a vu ses différents membres créer des éta-
blissements d'abord isolés, puis réunis autour de
celui d'entre eux qui, par la vigueur de ses chefs ou
par sa position géographique, semblait appelé à com-
mander.
C'est là le noyau des nations européennes. Le
sentiment religieux a été la cause première de la
— 16 —
réunion de toutes ces nations éparses. C'est par le
besoin de la résistance à l'islamisme dont la puis-
sance envahissante menaçait d'absorber l'Europe
qu'ont eu lieu ces croisades, où tous les chrétiens,
à quelque race qu'ils appartinssent, venaient com-
battre côte à côte pour une cause unique. Les souve-
rains avaient favorisé ce mouvement, qui, en éloi-
gnant leurs grands vassaux devenus trop turbulents,
affermissait leur autorité menacée.
La guerre qui se faisait de château à château eut
lieu désormais sur des champs de bataille plus vastes
et pour des querelles moins mesquines. Les rivali-
tés de l'Empire et du Saint-Siège, la guerre de Cent-
Ans, la lutte suprême des Espagnols contre leurs an-
ciens conquérants, les kalifes de Cordoue, avaient
donné aux peuples le sentiment de la patrie. La dé-
couverte du Nouveau-Monde fut un but vers lequel
se portèrent alors les ambitions nouvelles : l'impri-
merie répandit l'instruction, la lumière se fit, et le
grand commerce des idées créa une politique inter-
nationale — celle de l'équilibre européen, qui de-
vait laisser aux nationalités le temps de se dégager et
de s'affirmer.
Aujourd'hui, les divers peuples de l'Europe sont
en communication continuelle, et le commerce,
l'esprit de découverte, l'amour de la science, les
met en relations incessantes avec les pays les plus
éloignés, les plus en dehors de la civilisation.
Le nombre des souverainetés, qui a diminué sans
cesse depuis huit cents ans, doit donc encore se res-
— 17 —
treindre, et toutes les nations européennes doivent
prendre pour modèle l'unification de la France. Le
premier pas est fait dans cette voie, qui doit conduire
l'Europe à ne faire qu'une grande famille n'ayant
qu'un même intérêt, qu'une même langue.
Déjà la transformation s'opère. La liberté des
mers et l'extension donnée à la navigation à vapeur,
la multiplicité des chemins de fer, le télégraphe
électrique qui rend instantanée la connaissance de
ce qui se passe à l'autre bout du monde, le libre-
échange dont les fertiles idées se répandent chaque
jour, la liberté des cultes dont la Turquie même com-
mence à reconnaître la nécessité, l'union monétaire
qui rendra les transactions plus faciles, une langue
mixte qui tient à naître de relations incessantes, les
expositions universelles qui, en faisant lutter en
champ clos et à armes courtoises les forces intellect
tuelles de chaque peuple, donnent à chacun d'eux
une idée plus saine de ce qu'ils peuvent faire et en-
gendrent une estime réciproque, les moeurs et les cos-
tumes dont les différences disparaissent par le frotte-
ment, par les échanges que favorise le commerce;
tous ces motifs réunis doivent un jour ou l'autre
avoir gain de cause et triompher des anciennes an-
tipathies qui divisaient les peuples. — Le principe
d'équilibre européen était une pomme de discorde
toujours jetée entre les nations; le principe des na-
tionalités est le premier rameau de l'olivier de paix
qui doit voir prospérersous son ombre la grande
famille européenne
POLITIQUE EXTÉRIEURE
CHAPITRE VI
QUESTION ROMAINE
Quand le prince Louis Napoléon fut investi du
pouvoir suprême, la secousse du 24 février s'était
fait sentir dans toute l'Europe. L'Italie s'était réveil-
lée. Le roi de Sardaigne Charles-Albert tentait d'ar-
racher à l'Autriche ses possessions en Italie et les
Romains avaient renversé le trône de saint Pierre.
Rome s'était insurgée et le Pape Pie IX, ce Pape qui
à son avènement avait donné tant d'espoir au parti
libéral, venait d'être contraint de se réfugier dans
Gaëte, ville des Etats du roi de Naples.
Quel rôle devait jouer dans cette question la
France très-chrétienne, fille aînée de l'Eglise?
Plus que dans toute autre circonstance la conduite
à tenir était fort délicate. La question politique ve-
— 20 —
nait en effet se compliquer de la question religieuse,
et bien qu'en France et au dix-neuvième siècle le
libre exercice de tous les cultes ait beaucoup amoin-
dri le fanatisme des sentiments religieux, il était à
craindre cependant de le blesser en abandonnant le
Pape à son infortune. D'un autre côté, intervenir
c'était la France républicaine étouffant la république
romaine à sa naissance.
Si à cette époque le mouvement qui s'est produit
en Italie vers 1860 s'était manifesté énergiquement,
sans doute, le gouvernement français n'aurait pas usé
de la force pour réintégrer Pie IX dans ses Etats.
Mais il s'agissait d'un fait isolé. Ce n'était pas le sen-
timent patriotique mais le sentiment révolutionnaire
qui avait présidé à ces événements. Garibaldi était
dans Rome. Le général Oudinot, puis le général
Vaillant furent chargés de reprendre aux insurgés la
Ville éternelle, et le Pape rentra triomphant dans sa
capitale.
La question du pouvoir temporel a été souvent
agitée depuis quelque temps, et c'est en son nom
qu'a été faite cette expédition de Rome qui, outre
les dépenses du siége, a encore coûté à la France
l'entretien d'une armée d'occupation pendant dix-
huit années. Tandis que nous soutenions l'Italie
dans l'oeuvre de son indépendance, tandis que nous
restions neutres dans le renversement des duchés
italiens et du royaume des Deux-Siciles, renverse-
ments opérés au mépris des traités qui avaient suivi
la paix de Villafranca, la présence d'une armée fran-
— 21 —
çaise imposait aux Romains un gouvernement qui
ne vit depuis notre départ que par les effets problé-
matiques de la convention de septembre.
Cette convention sera-t-elle longtemps observée ?
Il est permis d'en douter. L'esprit d'unité qui tra-
vaille l'Italie et qui se fortifiera chaque jour en effa-
çant peu à peu les résistances isolées, l'impuissance
du gouvernement italien à comprimer un sentiment
dont il est l'oeuvre, la crainte qu'aura la France de
se voir accusée, par une intervention nouvelle, de
ne pas respecter les désirs des peuples dans le libre
choix de leurs destinées , l'esprit antilibéral et
ennemi de tout progrès qui anime le gouvernement
du Saint-Siège, les arguments sérieux et sans par-
tialité qu'on peut fournir contre le pouvoir temporel
des Papes, toutes ces raisons disent assez que cette
convention aura le sort de tant d'autres, et que le
fait accompli aura raison des traités.
Tous ceux qui ont voulu empêcher l'unité de l'Ita-
lie et maintenir la souveraineté pontificale ont fait
entrer à dessein et perfidement la question de dogme
dans une question toute politique, avec l'intention
bien évidente de lier les mains aux ennemis du pou-
voir temporel.
Il faut cependant bien dégager la question ro-
maine de toute idée de controverse religieuse.
Si nous remontons en effet aux origines de la reli-
gion chrétienne, nous en trouvons le divin fondateur
faisant profession d'humilité. — Apôtre de l'égalité,
22 —
champion des peuples contre les grands, le Christ
créa une religion dont le principe était essentielle-
ment démocratique. Voué à la pauvreté et aux priva-
tions, Jésus-Christ disait : « Mon royaume n'est pas
de ce monde. » — Pendant huit cents ans, l'évêque
de Rome successeur de saint Pierre vécut des dons
de l'Europe chrétienne, et c'est pendant cette période
de pauvreté que la belle religion du Christ fit le plus
de progrès et réunit autour d'elle le plus de prosé-
lytes.
Charlemagne, chef d'un puissant empire et plein
des sentiments chrétiens, voulut donner aux papes
un royaume héréditaire. La féodalité s'établissait et
dans le morcellement qui en fut la conséquence, il
fallait constituer au chef de l'Eglise un patrimoine
qui le mît à l'abri des caprices des petits potentats
qui gouvernaient les peuples dont le Pape recevait
les secours.
Malgré ce qu'il y aura toujours de singulier à voir
un prince de l'Eglise s'occuper de politique et com-
mander des armées, les premiers qui furent revêtus
du pouvoir temporel surent en faire un usage utile.
Dans la guerre avec les empereurs d'Allemagne,
les papes, encore élus par un suffrage auquel avaient
droit de prendre part les laïques, représentaient le
principe démocratique en lutte avec le despotisme
ignorant. Mais les succès qu'obtinrent les armes
pontificales firent naître chez les successeurs de
saint Pierre une soif insatiable de pouvoir. La no-
mination des papes fut réservée aux cardinaux en
— 23 —
1179 par un concile de Latran. Le principe du pou-
voir temporel fut étendu du chef de l'Eglise aux évê-
ques de toute la chrétienté. Les ordres religieux ne
furent plus une école de pauvreté mais un centre
d'absorption de toutes les terres environnantes.
Malgré les égards qu'aurait dû avoir le Pape pour
les successeurs de celui auquel il devait ses do-
maines, saint Louis fut obligé de promulguer en
1268 la Pragmatique-Sanction, par laquelle il décla-
rait que : « au-dessus du Roy, le royaume de France
n'avait jamais eu d'autres dominateurs que Dieu et qu'il
ne voulait pas lui en reconnaître d'autres. » Il s'y plai-
gnait des exactions pécuniaires et des charges oné-
reuses imposées par la cour de Rome.
Le Pape était devenu en effet le plus redouté des
souverains de l'Europe, et, mêlant le spirituel au
temporel, voulait voir à ses pieds les plus glorieux
et les plus puissants monarques.
Philippe le Bel secouant le joug, fit brûler la bulle
d'excommunication que Boniface VIII lui avait lan-
cée. La lutte était des plus violentes. Les papes éta-
blis à Avignon devinrent plus audacieux encore.
Charles VI opposa aux excès de Benoît XIII un édit
que le parlement enregistra et qui défendait au Pape
aucune exaction en France sous peine de poursuites.
Dans l'ivresse du pouvoir, ils oublièrent complé-
tement leur véritable mission, et le trône de saint
Pierre fut le théâtre de scandales inouïs. Les Borgia,
les Médicis donnèrent au monde le spectacle des cri-
— 24 —
mes les plus honteux et des prodigalités les plus in-
sensées.— Le Pape disparut derrière le prince.—
On vit Jules II (Julien de la Rovère), le casque en
tête, guerroyer et combattre en personne, frappant
d'estoc et de taille pour le maintien de droits despo-
tiques que refusaient de reconnaître et Charles VIII
et Louis XII.
Que le chef de l'Église chrétienne était loin alors
du glorieux apôtre dont il se disait le succes-
seur !
L'effet des débordements du Saint-Siège fut le
luthérianisme. Le pouvoir temporel tuait le pouvoir
spirituel. — L'Église effrayée fit des réformes. —
Mais il était trop tard. Le premier coup était porté,
et tout prestige avait disparu ; la tiare fut obligée de
s'incliner à son tour devant le sceptre des rois. —
De ce jour, commença l'oeuvre de décadence : ce que
les prêtres gagnèrent en vertu ils le perdirent en
influence dans les affaires de ce monde.
L'Angleterre avait échappé à l'autorité de Rome
sous Henri VIII. L'Allemagne du Nord, la Hollande,
les États Scandinaves étaient luthériens. La France
très-chrétienne était obligée par l'édit de Nantes de
reconnaître les droits du calvinisme. L'autorité spi-
rituelle du Saint-Siége était donc déchue par les
fautes de sa politique, et pour avoir méconnu son
vrai caractère.
La Révolution vint porter le coup fatal en France
à l'antique puissance du clergé. La liberté des cultes
— 25 —
fut proclamée par le Concordat, et l'Église, cessant
d'être propriétaire, devint salariée. Les États du
Pape furent même un instant absorbés dans l'Empire
français.
Loin de profiter des dures leçons de l'adversité,
loin de tenir compte des changements que le temps
avait apportés dans le gouvernement des peuples, le
Saint-Siège une fois rétabli se renferma dans un en-
têtement stérile, et le non possumus fut la réponse
obligée à tous les conseils donnés par la France.
Aussi, quand éclata la guerre d'Italie en 1859, la
présence des armées françaises maintint seule le
mouvement populaire. Mais cette influence ne s'é-
tendit pas plus loin que le territoire de Rome, et une
partie des États de l'Église se déclara réunie au nou-
veau royaume d'Italie.
Aujourd'hui, Garibaldi et ses bandes menacent
sans cesse le trône de saint Pierre, et il est facile de
voir vers quel but fatal au pouvoir temporel tendent
les aspirations italiennes. Quand le clergé a perdu
partout son influence politique, quand de toutes
parts les biens ecclésiastiques sont confisqués, le Pape
doit comprendre, que l'heure d'abdiquer paisiblement
ses droits à la souveraineté de ce monde a sonné.
Faut-il croire avec certains que la religion aura à
souffrir de cette déchéance? Non, mille fois non. —
L'Italie, hostile au prince, sera heureuse de se pros-
terner aux pieds du Pontife. L'Église plus pauvre
redeviendra ce qu'elle aurait toujours dû être, un
— 26 —
modèle d'humilité pour les grands et de résignation
pour les petits.
Et d'ailleurs l'exemple du clergé français n'est-il
pas là pour prouver que, bien que peu rétribués, les
ministres de l'Eglise catholique ne manquent ni des
égards ni du respect qui leur sont dus, et que le
pauvre curé de village est révéré plus encore que ne
le sont les ministres de Sa Sainteté ?
La foi catholique n'est pas éteinte; elle s'est déga-
gée des superstitions dont l'avait obscurcie le moyen
âge, et le denier de saint Pierre qui sert aujourd'hui
à solder les zouaves pontificaux et la légion d'Antibes
est une source féconde dont les produits incessants
pourraient être mieux employés. Que les nations
catholiques se réunissent et trouvent pour le Pape,
choisi indifféremment parmi elles, un séjour où il
puisse dignement représenter la religion chrétienne.
— La papauté, dès lors revenue aux traditions de
l'Eglise catholique, pourra toujours porter la tête
haute, et, là où elle trouvait des ennemis politiques,
elle ne rencontrera plus que des fidèles humble-
ment soumis à ses décisions.
La France avait-elle donc raison d'aider au réta-
blissement du trône pontifical ?
Fille aînée de l'Eglise, elle devait au Pape de ten-
ter un effort contre un fait alors isolé. Mais la France
politique avait tort de rester à Rome, du jour où le
mouvement, devenu général en Italie, n'était plus
oeuvre de révolution mais d'unification.
— 27 —
L'occupation devenait, en effet, une contradiction
continuelle avec les principes professés par l'Empe-
reur, principes de nationalités auxquels a toujours
été fidèle sa politique. On peut dire cependant qu'en
1849 l'Italie ne songeait qu'à l'indépendance et non
à l'unité. Le gouvernement français pouvait espérer
alors que la cour de Rome apporterait par ses con-
cessions aux idées libérales un changement favo-
rable dans l'état des esprits; c'était pour permettre
au Pape d'opérer tranquillement ces réformes que se
prolongeait l'occupation. Mais quand, après dix ans,
la France put voir combien était vain cet espoir,
quand elle put voir l'Italie, libre par son puissant
secours, aspirer à l'unité, il fallait retirer les troupes
qu'elle avait à Rome et avancer de huit ans l'évacua-
tion. Aujourd'hui, nos soldats ont quitté la Ville éter-
nelle, et il est évident que Rome n'est nullement
protégée par la convention de septembre.
L'Italie aspire à y établir sa capitale, et c'est beau-
coup lui demander que d'exiger d'elle la répression
d'un mouvement qui tendrait à la lui donner.
La France ne devant pas s'aliéner l'Italie, n'aura
donc désormais qu'un désir, — protéger le Pape-
Pontife et laisser le Pape-Prince italien subir le sort
de ses anciens voisins. Les relations entre l'Italie et
la France en deviendront plus franches, et la recon-
naissance et les intérêts communs nous en feront une
fidèle alliée.
- 28 —
CHAPITRE VII
QUESTION D'ORIENT
Depuis cinq cents ans, l'Angleterre était l'enne-
mie acharnée de la France. — La lutte commencée
sous Philippe de Valois, pour une question de droit
à la couronne de France, s'était continuée avec des
fortunes diverses jusqu'en 1815. Une haine tradition-
nelle, le droit à la souveraineté de la mer et à la pos-
session de vastes colonies avaient entretenu la ri-
valité sanglante des deux nations. Placées au premier
rang de la civilisation, un même orgueil et un même
courage, des ressources égales les appelaient toutes
deux à de hautes destinées. —Napoléon Ier avait
compris que c'était à l'Angleterre qu'il devait s'atta-
quer ; c'était à elle, en effet, qu'il faisait la guerre
quand il combattait en Egypte, quand il abaissait
l'Autriche, alliée toujours soudoyée de l'Angleterre,
quand il occupait le Portugal.
Le blocus continental était un coup formidable
porté à son commerce. Tout disait à ce grand génie
qu'atteindre l'Angleterre c'était frapper au coeur les
coalitions dirigées contre la France. Toutes les guer-
res de l'Empire et de la République ne furent donc
qu'une longue lutte entre la France et l'Angleterre,
lutte dont le triste dénoûment devait avoir lieu sur
le rocher de Sainte-Hélène,
— 29 —
L'Europe une fois pacifiée par la chute du héros
contre lequel elle s'était unie, les deux nations ri-
vales travaillèrent à panser leurs plaies.
Dans deux pays, comme l'Angleterre et la France,
dont les ressources sont si considérables, où le com-
merce et l'industrie luttent d'activité avec l'agricul-
ture, dont les institutions sont si favorables au déve-
loppement intérieur, quelques années devaient
suffire pour effacer la trace des malheurs passés. Les
passions se calmèrent, les haines s'apaisèrent et les
rapports entre les deux pays furent, sinon affectueux,
du moins plus dégagés de cette aigreur systématique
née du souvenir de leurs querelles.
La reconnaissance qu'éprouvait le gouvernement de
la Restauration pour le pays auquel il croyait devoir
son rétablissement, les concessions auxquelles le dé-
sir du maintien de la paix quand même entraînait le
gouvernement de Juillet, contribuèrent encore à évi-
ter tout choc entre les deux nations.
Mais la République avait renversé la Monarchie,
et le neveu du grand Napoléon était appelé à gou-
verner la France. Quelle allait être l'attitude de
l'Angleterre dans cette occurrence? Allait-elle invo-
quer les traités de 1815 et rallumer des haines à moi-
tié éteintes. Le successeur de Napoléon allait-il, de
son côté, pour servir des rancunes de famille, exci-
ter le sentiment patriotique?
Dieu merci, il n'en.fut rien! L'Angleterre fut la
première à reconnaître le retour de la dynastie des
— 30 —
Bonaparte. Quant à l'Empereur, il avait compris quels
dangers naîtraient de la lutte avec notre ancienne et
puissante rivale, mais aussi quels avantages énormes
découleraient d'une entente cordiale.
Des complications du côté de l'Orient vinrent à
surgir et fournirent aux deux nations l'occasion de
prouver au monde étonné dans quels bons rapports
elles se trouvaient, et combien pouvait être féconde
l'alliance des deux peuples les plus civilisés de l'Eu-
rope.
La Russie, en effet, toujours ambitieuse, voulait
continuer son oeuvre d'absorption. Nicolas, colorant
ses manoeuvres d'un prétexte religieux, s'était dé-
claré protecteur des chrétiens en Orient, et commen-
çait les hostilités avec la Porte par la destruction de
la flotte ottomane à Sinope. Malgré l'énergique résis-
tance des Turcs à Silistrie, le résultat de la lutte n'é-
tait douteux pour personne. La France et l'Angleterre
firent des représentations à la Russie, lui envoyèrent
un ultimatum, et, les voies diplomatiques n'aboutis-
sant à rien, firent entrer dans la Baltique une flotte
qui s'empara de Romarsund, en attendant que des
forces plus considérables pussent aller attaquer la
Russie sur son propre territoire. La France et l'An-
gleterre avaient en effet compris le danger qu'il y
aurait à laisser la Russie agir librement en Orient.
Le grand-duché de Moscovie, à peine compté
comme nation européenne il y a deux cents ans, s'é-
tait rapidement agrandi. — Pierre le Grand lui avait
donné accès dans la Baltique, Catherine lui avait ou-
— 31 -
vert la mer Noire. — La Russie avait absorbé une
partie de la Pologne, et Napoléon 1er avait laissé
Alexandre s'emparer de la Finlande. Mais malgré
leurs conventions secrètes à Erfurth,. la Russie n'a-
vait pu s'emparer des provinces danubiennes. —
C'était de ce côté que se portaient de nouveau les am-
bitions de Nicolas.
Si, au lieu de consulter leurs véritables intérêts,
les deux puissances occidentales avaient sacrifié à
d'anciennes antipathies, peut-être la Russie eût-elle
réussi. Mais l'alliance anglo-française l'arrêta en
aussi beau chemin. Après la victoire de l'Alma, le
siége fut mis devant Sébastopol, qui succomba après
un an de résistance. La Russie vaincue signa la paix.
Un congrès, auquel toutes les grandes puissances
envoyèrent des ministres, se réunit à Paris. La Rus-
sie repoussée, il fallait l'arrêter pour longtemps dans
ses desseins ambitieux et mettre la Moldavie et la
Valachie à l'abri de la pression de leurs puissants
voisins. L'autonomie roumaine fut déclarée et son
indépendance fut mise sous la protection des puis-
sances européennes. La Russie vit limiter le nombre
des vaisseaux de guerre qu'elle pouvait avoir dans la
mer Noire. — Pour la première fois depuis ses dé-
sastres, la France prenait les armes dans une grande
question européenne. Mais combien les choses
étaient changées ! Une nation, jadis la plus acharnée
de nos ennemies combattait à nos côtés. L'Angle-
terre était avec nous contre la Russie. — Une poli-
tique nouvelle venait de naître. La France et l'An-
gleterre se préparaient à faire la police de l'Europe.
32
Sans ambition pour elles-mêmes, elles étaient réso-
lues à protéger le faible contre le fort, non pas au
nom seulement de l'équilibre européen, mais au
nom du respect dû au sentiment national de chaque
peuple. Toute nation fut déclarée apte à conserver
ou à acquérir son autonomie. Le temps était passé
où une puissance pouvait effacer, sans autre droit
que la force, un pays de la carte d'Europe.
CHAPITRE VIII
GUERRE D'ITALIE
Le petit royaume de Sardaigne avait envoyé un
corps d'armée combattre avec nous en Crimée, non-
seulement dans l'intérêt de l'empire turc, mais aussi
pour affirmer ce principe des nationalités auquel il
allait faire appel.
Avant-garde de l'Italie, le royaume de Sardaigne
était naturellement désigné comme devant commen-
cer l'oeuvre de son indépendance. Ce que Charles-
Albert n'avait pu faire à Novare, Victor-Emmanuel
et M. de Cavour voulurent le tenter.
Les hostilités s'ouvrirent entre les Piémontais et
les Autrichiens. Ceux-ci avançaient rapidement et
menaçaient déjà Turin, quand, conduit par sa poli-
tique constante et encouragé par le sentiment popu-
— 33 —
laire, Napoléon III débarqua à Gênes. Il venait ap-
porter à l'Italie l'indépendance : « L'Italie serait libre
jusqu'à l'Adriatique.» Montebello, Turbigo, Magenta,
Solferino, Malegnano nous livrèrent Milan et la Lom-
bardie.
L'Autriche était vaincue sur un champ de bataille
qu'elle étudiait depuis quarante ans. Mais un danger
surgissait d'un autre côté. La Prusse voulait entrer
dans la lice, appuyée de l'Allemagne entière. La
crainte de fournir à sa rivale une occasion d'aug-
menter son influence, décida l'Autriche à signer la
paix de Villafranca. —L'Empereur Napoléon, de son
côté, s'était arrêté dans son triomphe et ne voulait
pas, dans une question où nos intérêts directs n'é-
taient pas engagés, amener un conflit européen dont
les conséquences pouvaient être incalculables. Il se
contenta d'exiger la cession de la Lombardie à la
France, qui la remettrait à Victor-Emmanuel. Le
programme n'était pas entièrement rempli, mais la
maison de Savoie était devenue assez puissante pour
entraîner toute l'Italie à sa suite et parachever elle-
même l'oeuvre commencée. — L'idée d'une confé-
dération, présidée par le Pape, ne réussit pas. Au
mouvement patriotique avait succédé le mouvement
unitaire. — Le temps des confédérations était passé.
— Les ducs de Parme, de Toscane et de Modène fu-
rent dépossédés. Le Pape perdit l'Ombrie Garibaldi
souleva la Sicile, puis Naples et François II, après
une belle résistance dans Gaëte, fut contraint de
céder devant l'apparition de la flotte italienne, et de
venir à Rome demander à son tour une hospitalité
— 34 —
que le roi Ferdinand son père avait, dix ans plus
tôt, offerte au Pape fugitif.
L'Italie se constitua en royaume sous le sceptre de
la maison de Savoie, qui abandonna à la France son
patrimoine héréditaire et le comté de Nice. Les po-
pulations, invitées à opter entre la France et l'Italie,
avaient déclaré vouloir nous être annexées.
L'Italie était donc libre, car, bien que la Vénétie
fût encore à l'Autriche, bien que Rome, protégée
par les baïonnettes françaises, appartînt encore au
Pape, il était évident que l'Italie, une fois organisée
fortement et pacifiée à l'intérieur, ces deux questions
auraient leur dénoûment naturel. — Une convention
venait d'être signée entre le cabinet de Florence et
celui des Tuileries désignant la fin de 1866 comme
terme de l'occupation de Rome. — Quant à la Vé-
nétie, l'Italie devait trouver dans les événements
d'Allemagne une occasion inespérée, non pas de la
conquérir mais d'en obtenir la cession, grâce à l'in-
fluence de la France.
L'année 1867 allait voir, pour la première fois
depuis bien des siècles, le sol italien libre de toute
occupation étrangère.
— 35 —
CHAPITRE IX
POLOGNE
Jetons un regard sur les événements de Pologne.
Ce malheureux peuple s'était une fois de plus
révolté, et avait voulu tenter la fortune des armes.
Un comité national occulte s'était formé et dirigeait
les bandes nombreuses qui s'étaient réunies. La lutte
était acharnée, mais l'issue n'était pas douteuse. La
Russie semblait résolue non plus à soumettre mais
à anéantir la Pologne.
L'Europe devait-elle rester impassible spectatrice
de semblables luttes? — Non. — La France et l'An-
gleterre, fidèles à leur rôle civilisateur, envoyèrent
une note à la Russie, dans laquelle, sans vouloir
s'immiscer dans ses affaires intérieures, cependant
les deux puissances l'invitaient à user d'humanité.
Le prince Gortschakoff fit une réponse hautaine et
ne modifia en rien sa ligne de conduite vis-à-vis de
ce malheureux pays. La diplomatie n'obtenant rien,
la France ne crut pas devoir protester plus vigoureu-
sement. Nous verrons plus tard si les deux puissances
anglaise et française eurent raison d'en agir ainsi.
— 36 —
CHAPITRE X
DANEMARK — EVENEMENTS D'ALLEMAGNE
Le Danemark, notre ancien et fidèle allié, était
attaqué par l'Allemagne. A la mort du roi, les du-
chés de Holstein et le Sleswig furent réclamés par
la Confédération. Le Danemark ne voulut pas céder.
La Prusse entraîna l'Autriche, qui se laissa séduire
par les subtilités de la diplomatie prussienne. La
France demanda qu'on eût recours au vote des po-
pulations, qui se prononceraient pour ou contre leur
annexion à l'Allemagne.
La question des duchés était en effet fort compli-
quée. Le Danemark prétendait les garder, la Confé-
dération voulait les occuper militairement, le duc
d'Augustenbourg soutenu par la Prusse, le duc d'Ol-
denbourg par la Russie, faisaient valoir leur préten-
tions.
Aucune décision ne fut prise. La Prusse, en
effet, ne voulait pas évacuer les duchés. — L'Au-
triche commençait à voir au service de quelle idée
ambitieuse elle avait été entraînée. Elle avait voulu
donner les duchés à la Confédération, non à la
Prusse. Les rapports entre les deux puissances se ten-
dirent.
Au commencement de 1866, le cabinet prussien

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