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Napoléon, sa naissance, son éducation, sa carrière militaire, son gouvernement, sa chute, son exil et sa mort , par M. C****

264 pages
H. Vauquelin (Paris). 1821. France (1804-1814, Empire). In-12.
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NAPOLÉON.
IMPRIMERIE DE POULET ;
QUAI DES AUGUSTINS, N°. 9.
SA NAISSANCE, SON ÉDUCATION, SA CAR-
RIÈRE MILITAIRE, SON GOUVERNEMENT,
SA CHUTE, SON EXIL ET SA MORT
La gloire de la France à sa gloire est unie :
Nous pourrions le blâmer , mais non pas le flétrir.
PAR M. C****;
DEUXIÈME ÉDITION.
A PARIS,
CHEZ H. VAUQUELIN, LIBRAIRE
QUAI DES AUGUSTINS, N°. 11,
1821.
(2)
nent au caractère de tous les hommes.
Ce n'est pas sur le trône où il avait su
s'asseoir, que nous devons envisager
Napoléon pour le juger: c'est comme
homme, c'est comme concitoyen qu'il
nous appartient ; c'est comme Français
que nous devons nous charger de ses
fautes, et revendiquer sa gloire Serons-
nous moins généreux que les ennemis
qu'il a tant de fois vaincus, et dont tous,
les efforts réunis n'auraient pu nous,
subjuguer sans le concours des circons-
tances? Attendons-nous qu'un Anglais,
ou qu'un Russe nous reproche un lâche
oubli, et nous révèle qu'un homme ex-
traordinaire s'est élevé dans le 19e. siècle
au rang des souverains? qu'il a illustré
son pays par une gloire militaire incon-
nue dans l'histoire, et par une adminis-
tration qui n'avait pas eu de modèle?
que sa puissance était née des libertés
mêmes du peuple? que les autres rois
de l'Europe, animés par la jalousie ou la
(3)
crainte de voir le despotisme s'écrouler
avec leurs trônes, se sont armés pour le
renverser.
Pourrions-nous offenser personne en
France, en parlant de celui qui, par son
ardeur guerrière, son ambition et ses
fautes mêmes,s'est montré Français; qui
n'eut rien été pour nous, sison caractère
n'eût pas été celui de la nation? Lui
rendre une justice exempte de passion,
n'est-ce pas en même temps rendre
hommage aux souverains, assez heu-
reux pour éviter l'écueil contre lequel
ce colosse est venu se briser; n'est-ce
pas leur rappeler qu'il existe aussi pour
eux un avenir, et que leurs titres à notre
amour survivront à leurs cendres. Au-
cun regret, nul motif de haine, ne nous
ont fait prendre la plume. Nousrecon-
naissons avec la par lie éclairée de la na-
tion tout ce que les actions de cet homme
extraordinaire ont eu de répréhensible:
l'abus qu'il a fait de la confiance d'un
(4)
grand peuple qui lui avait remis ses des-
tinées , et qui, au sein de la gloire qu'il
recueillait, n'avait pas aperçu la ty-
rannie qu'enfante toujours l'esprit de
conquête.
Napoléon Bonaparte, naquit à Ajac-
cio, île de Corse, le 15 août 1769.Charles
Bonaparte, son père, issu d'une famille
.qui prétend n'être point originaire de
cette île, mais bien de la petite ville de
S. Miniato , en Toscane, où il existait
en effet, depuis plusieurs siècles, des
gentilshommes de ce nom, avait été l'un
des trois députés de la noblesse de
Corse, qui, en 1778, portèrent à Ver-
sailles l'hommage de cette île, soumise
depuis dix ans à la France. Les pre-
mières années de la vie de Napoléon
Bonaparte , semblèrent annoncer ce
qu'il devait être un jour. Toutes ses ha-
bitudes le portaient, dès sa plus tendre
jeunesse, vers l'étude et la méditation.
La préférence qu'il témoignait, dès-lors
en
pour les sciences exactes , les exercices
militaires, détermina madame Bona-
parte sa mère à employer tout le crédit
du comte de Marbeuf, premier gouver-
neur de la Corse, lorsque cette île eut
été cédée à la France par la république
de Gênes, pour faire admettre en 1777
le jeune Napoléon à l'Ecole Militaire
de Brienne en Champagne.Ce fut là que
ses penchans et ses goûts achevèrent
de se déveloper ; et que ses maîtres en-
trevirent tout ce qu'il était possible
d'attendre un jour de lui. Très-assidu à
la lecture de Plutarque, c'était surtout
les grands hommes de Sparte qu'il
semblait vouloir prendre pour mo-
dèles. Etranger aux plaisirs et aux
délassemens de ses jeunes condisciples
on le voyait toujours solitaire, isolé,
rêveur, un livre à la main, s'éloigner de
leurs jeux et se recueillir en lui-même:
il paraissait même s'étudier à imiter
davantage , dans leur manière de
(6)
s'exprimer , les modèles qu'il s'était
choisis. Il affectait alors ces locutions
courtes et sentencieuses, familières
aux anciens, et dont il s'est fait une
habitude qu'il a conservée dans tout
le cours de sa vie. Nous l'avons vu en
1795, à une époque, où, sans fonc-
tions, et presque sans ressources pour
exister, il était accablé de tout le poids'
de l'adversité, et où, certes, il était
loin de songer à représenter un rôle :
c'était le même homme. Tourmenté par
sa destinée, qui l'appelait au plus haut
degré de la puissance humaine, on l'eût
dit livré à l'unique pensée de son ave-
nir. Un tel caractère était peu propre
à lui faire faire des progrès dans Ja lit-
térature, l'étude des langues, et les
arts d'agrément; aussi n'y a-t-il at-
taché depuis que très-peu d'impor-
tance, et n'y a-t-il acquis aucune supé-
riorité. Les traits , les répliques et
les aperçus qui lui échappaient dan»
(7)
les premières époques de sa vie,
étonnnèrent plus d'une fois ses pro-
fesseurs , et déterminèrent l'un d'eux,
dans le compte annuel qu'il rendait de
ses élèves, à ajouter la note suivante au
nom de Bonaparte :« Corsé de nation et
de caractère, ce jeune homme ira loin
s'il est favorisé par les circonstances. »
Compris en 1784 , dans la promotion
des élèves qui passèrent de l'Ecole mi-
litaire de Brienneàcellede Paris, il su-
bit en 1785, des examens sur toutes les
parties de l'art auquel il se destinait. Ces
examens, qui avaient été très-brillans,
furent immédiatement suivis de sa no-
mination à une sous-lieutenance au re-
giment de la Fère, artillerie, alors en
garnison à Grenoble. Ce fut un peu
avant de s'y rendre, qu'une anecdote
singulière avait déjà fixé un moment
l'attention publique sur le jeune Bona-
parte. Blanchard avait annoncé une ex-
périence aérostatique, qui devait avoir
(8)
lieu au Champ-de-Mars , et dans la-
quelle , à l'exemple de MM. Charles et
Robert, et de plusieurs imitateurs de
leur courage, il devait entreprendre un
de ces voyages, devenus depuis si com-
muns , mais auxquels la curiosité pu-
blique attachait alors un si vif intérêt.
Bonaparte avait annoncée ses condis-
ciples, combien il aimerait à partager
les dangers et la gloire de ce voyage.
Comme les élèves de l'Ecole militaire
avaient obtenu la permission d'assister
à l'expériénce, il se trouvait à une très-
petite distance du ballon, auquel était
suspendue la frêle nacelle, à l'instant
où, pour prendre la direction du vent,
un premier ballon d'une très-petite pro-
portion venait d'être lancé. Ace spec-
tacle, tous les désirs de Bonaparte se
réveillent : sa tête s'enflamme, il s'élan-
ce dans l'enceinte réservée à l'appareil
chimique , s'avance vers Blanchard , et
lui déclare qu'il veut partir avec lui. Les
(9)
spectateurs les plus rapprochés du lieu
de l'expérience riaient de l'opiniâtreté
exaltée de ce jeune homme, qu'aucune
considération , aucun refus ne pou-
vaient décider à se retirer, lorsqu'en-
fin les maitres intervinrent, et lui or-
donnèrent positivement de renoncera
son projet. On parla beaucoup alors de
cette aventure; chacun prédisait qu'un
jour ce jeune homme développerait
une grande énergie de caractère ; mais
à quelle imagination pouvait se présen-
ter alors l'étonnante destinée qui l'at-
tendait dix ans plus tard. Bientôt se-
manifestèrent les premiers symptômes
de la révolution.Causant familièrement
vers celte époque avec le capitaine
de sa compagnie , qui exprimait des
craintes sur l'issue que pourraient pren-
dre les événemens qui s'annonçaient
dès lors sous une aspect fort sombre,
Bonaparte lui répondit dans un instant
d'épanchement : « Il faudra voir ; d'ail-
(10)
leurs les révolutions sont un bon temps
pour les militaires qui ont de l'esprit et
du courage.» En effet, il paraît certain
qu'il délibéra pendant quelques jours
sur le parti qu'il prendrait: mais l'es-
poir d'un avenir brillant , enflamant
son imagination , ses hésitations cessè-
rent, et son parti une fois pris, il ne
regarda plus en arrière. « Si j'avais
été maréchal-de-camp, l'a-t-on enten-
du dire plus tard , j'aurais embrassé le
parti de la cour ; mais sous-lieutenant
et sans fortune , j'ai dû me jeter dans la
révolution. » Revenu en Corse avec le
général Paoli, au commencement de
1790 , il passa trois ans dans cette île ,
sous les ordres de ce général, entière-
ment livré à l'étude , s'occupant à fond
de la théorie de l'art militaire , et mani-
festant dans toutes les circonstances les
principes et les opinions d'un ami très-
exalté de la liberté.
Lorsque les partis se formèrent en
( 11 )
Corse, Bonaparte qui avait été long-
temps attaché à Paoli, se prononça avec
force en faveur des intérêts français
contre ce général, alors tout-puissant
dans l'île; mais Poali soutenu de l'in-
fluence et des armées anglaises, ayant
bientôt repris un immense ascendant,
Bonaparte, frappé d'un décret particu-
lier, se vit contraint en 1793 de quitter
l'île de Corse, et de se réfugier en Pro-
vence avec sa nombreuse famille qui,'
ayant tout perdu , fixa sa résidence à
Marseille, où elle recevait les secours
accordés alors parla république fran-
çaise aux insulaires proscrits pour sa
cause. Napoléon suvit le régiment d'ar-
tillerie dans lequel il était alors lieu-
tenant. Cette époque était celle où , à la
suite du noble mouvement qui avait
éclaté, après le 31 mai, dans un grand
nombre de départemens, pour venger
l'attentat commis dans cette journée
contre la représentation nationale, la
( 12 )
Montagne envoyait de toutes parts des
troupes dirigées par des commissaires
pris dans son sein pour combattre et
détruire, sous le nom de fédéralistes, les
vrais amis de la république, armés con-
tre la faction usurpatrice et sanguinaire
qui venait de s'emparer du pouvoir; à
ces généreux citoyens, s'unissait alors
Reparti royaliste, qui, légitime sous la
monarchie, n'était plus qu'une faction
coupable depuis que la république était
proclamée. Ce parti prêtait aux répu-
blicains un appui dont il espérait se for-
tifier bientôt contre eux-mêmes, lors-
qu'il aurait assez étroitement uni ses
intérêts et ses forces à ceux de l'étran-
ger, et préparait dès lors, en paraissant
ne défendre que l'intégrité de la re-
présentation nationale , contre ses
^oppresseurs , la résistance si noble
et si légitime de l'infortunée ville de
Lyon, et la trahison qui, à la même,
époque (août 1793), ouvrit le port de
(13)
Toulon aux escadres espagnoles et
britanniques.
Devenu capitaine en second au 4e.
régiment d'artillerie, Bonaparte fut
employé en cette qualité dans l'armée
qui assiégea Lyon ,sous les ordres du
général Kellermann, et vint rejoindre
ensuite celle qui s'avançait contre Tou-
lon. La tyrannie de la Montagne était
maintenant établie dans tous les dé-
partemens du midi. Salicetti, député
de la Corse , l'un des proconsuls (1)
qui avait le plus contribué à l'affermir,
avait été , dans tous les temps, l'ami
particulier de la Camille de Bonaparte:
il présenta le jeune Napoléon à Barras,
se rendit garant de son dévouement à la
(i) Ces, commissaires, dont le comité de
Salut-Public augmentait ou diminuait le nom-
bre à son gré, formaient alors une commission
de cinq membres : Barras, Fréron , Robes-
pierre jeune, Salicetti et Ricord.
2
(14)
cause républicaine, et lui fit obtenir de
l'avancement dans l'arme de l'artillerie,
tandis que son frère Joseph, recom-
mandé au commissaire-ordonnateur
Essautier, allait obtenir un brevet de
commissaire des guerres, et que Lu-
cien était nommé à un emploi dans les-
administrations des Alpes maritines.
Tels furent les modestes commen-
cemens de cette famille de rois, qui,
dans lé cours de quelques années , allait
étonner le monde par son élévation, le
remplir de sa renommée, et donner
par sa chute un grand exemple à ceux.
des souverains , qui croiraient pouvoir
fonder leurs trônes sur des bases plus
solides et plus durables que la liberté
des peuples et le respect de leurs droits..
Nommé chef de bataillon, et chargé
d'un commandement dans l'artillerie
pendant le siège de Toulon, Bonaparte
y développa des talens, une activité et
un courage qui fixèrent de plus en plus
( 15 )
sur lui les regards des commissaires
de la convention. Un jour, parcourant
les batteries avec Barras, l'un d'entre
eux, celui-ci fit quelques observations
sur la position d'une batterie : «Mêlez-
vous de votre métier de représentant,
lui répondit Bonaparte, et laissez-moi
faire le mien d'artilleur ; cette batterie
restera là , et je réponds du succès sur
ma tête «.Cette confiante audace, loin de
l'irriter plut au commissaire de la Con-
vention, et, après le siège, lui même et
ses collègues se décidèrent à confier à
Bonaparte lamission difficile et périlleu-
se de rendre la Corse à la république.
Après avoir fait d'inutiles tentatives
pour s'emparer d'Ajaccio, il revint en
Provence et débarqua à Marseille. Ré-
publicain passionné, mais n'ayant et ne
pouvant avoir à cette époque d'autre
ambition que de s'élever aux premiers
.emplois-militaires, il écrivit au général
Tilly, à l'instant où la nouvelle des évé-
( 16 )
nemens des 9 et 10 thermidor se répan-
dit dans toute la république: « Tu auras
sûrement appris la mort de Robes-
pierre ; j'en suis fâché : mais eût-il été
mon père, je l'eusse poignardé moi-
même , si j'avais su qu'il aspirât à la ty-
rannie. » Ayant cessé d'être compris
dans l'arme de l'artillerie , lors du tra-
vail fait par Aubry , alors chargé au
comité de salut public de la section de
la guerre, on lui donna des lettres de
service pour l'attacher, avec le même
grade, à l'armée de l'Quest. Cette trans-
lation de l'artillerie dans la ligne le
blessa vivement: il sollicita et obtint
des représentans , alors en mission à
Marseille ( Poultier et Beffroi) , un
congé pour se rendre à Paris, et y pp-
ténir sa réintégration dans son arme.
Malgré le crédit dont jouissaient alors
ses protesteurs Barras et Frèron , et
les démarches multipliées qu'ils firent
en sa faveur, Aubry, fortement préve-
(17)
au contre lui, se refusa constamment
à lui accorder sa demande.
Nous avons cru devoir nous expli-
quer avec quelque étendue sur cette
circonstance de la vie de Bonaparte ,
parce qu'elle a été constamment mé-
connue et défigurée par tous les écri-
vains qui, jusqu'à ce moment, ont écrit
son histoire. Cependant, les ressour-
ces pécuniaires de Bonaparte s'affai-
blissaient de jour en jour ; il dînait
habituellement alors, au Palais-Royal,
chez les frères Provenceaux , dont l'é-
tablissement existe encore , et plus
d'une fois ses amis vinrent à son se-
cours. Il n'était admis alors que dans
un très petit nombre de maisons ; mais
il trouva toujours dans celle de mada-
me Tallien, aujourd'hui princesse de
Chimay, une bienveillance particulière.
Repoussé par le gouvernement, et
n'entrevoyant que dans un avenir éloi-
gné la possibilité de sa reintégration.
( 18 )
il sollicitait la permission de quitter la
France et d'aller prendre du service en
Turquie, lorsque les décrets des 6 et 13
fructidor an 3 (22 août 1795), relatifs
à l'organisation du corps législatif cons-
titutionnel, et surtout, le réarmement
des hommes connus sous le nom de
terroristes, vinrent jeter la division
parmi les citoyens de Paris, et amenè-
rent insensiblement une partie des ha-
bitans de cette capitale à prendre les
armes contre la Convention nationale.
Excités et dirigés par les secrets agens
du parti royal, toujours empressés à
faire naître les divisions parmi les ci-
toyens, et à les faire servir aux intérêts
de sa cause, les Parisiens vaincus, ve-
naient, dans les premiers jours de ven-
démiaire an 4 (septembre et octobre
1796) de se constituer en révolte ouver-
te, et se disposaient à marcher sur plu-
sieurs points contre la Convention,
lorsque cette assemblée, trahie, ou du
(19)
moins servie faiblement par le générai
Menou, chargea Barras qui avait déjà
dirigé la force armée au 9 thermidor,
du commandement général destroupe»
républicaines, réunies en très-petit
nombre aux environs de la capitale.
Barras demanda et obtint à l'instant
l'autorisation de s'adjoindre Bonaparte
qui exerçant les fonctions de général de
brigade , fit les dispositions les mieux
entendues, plaça plusieurs pièces,
d'artillerie sur les points voisins de la,
Convention, que les rebelles manifes-
taient l'intention de forcer, et les dis-
persa avec quelques coups de canons»
Après réminent service qu'il venait
de rendre, il fut nommé général en
chef de l'armée de l'intérieur. Dès-
lors, plus à portée de se faire con-
naître , le général Bonaparte avait reçu,
dans toutes les circonstances, du gou-
vernement directorial que venait de
fonder la constitution de l'an 3, des
(20)
preuves multipliées de confiance et
d'estime, lorsqu'en ventôse, an 4,
(février et mars 1796 , il obtint, avec
la main de madame Joséphine de la
Pagerie ; veuve du vicomte de Beau-
harnais, qu'il avait connue aux cercles,
de Barras, le commandement en chef
de l'armée d'Italie, qui venait d'être
retiré à Schérer, et que demandèrent
pour lui deux directeurs ( Barras et
Carnot), à qui Bonaparte avait eu
également l'art de persuader qu'il était
dans les intérêts de l'un et de l'autre.
Il est certain, du moins , que tous
deux ont réclamé, à l'époque des vic-
toires du jeune général, la gloire de
l'avoir fait nommer. Quoi qu'il en soit,
les espérances de Bonaparte s'élevè-
rent tellement, et en si peu de temps,
au niveau de sa nouvelle positron,
que , félicité par un de ses amis qui lui
faisait ses adieux, et paraissait s'éton-
ner que, si jeune , il eût été choisi
(21)
pour aller commander une armée :
« J'en reviendrai vieux », répondit
Bonaparte.
Il partit de Paris le 1er. germinal an 4
(21 mars 1796), après avoir fait célé-
brer son mariage avec Joséphine, et
rempli du pressentiment de son avenir.
L'entreprise était grande et hasar-
deuse. L'armée qu'il allait commander
avait pour généraux des hommes déjà
célèbres ; mais elle manquait de tout,
et le découragement y était au comble
Arrivé à Marseille, le 8 germinal (28.
mars), il y dit à l'un des membres delà
commission du midi, qui partait le
lendemain pour Paris, ces paroles re-
marquables, et qui l'étaient encore
davantage par le ton d'inspiration qui
les accompagnait : « Avant un mois,
vous apprendrez que je suis mort, ou
que l'armée autrichienne est en dé-
route. Enfin, à peine âgé de 26 ans,
n'ayant jamais commandé en ligné un
3
( 22 )
seul bataillon, et n'ayant assisté à au-
cune bataille rangée, il ne lui fallait
pas moins que des prodiges pour se
faire pardonner, de la part des gêné- -
raux déjà couverts d'exploits et de no-
bles cicatrices, et l'audace qui l'avait
porté à solliciter un commandement
en chef, et la faveur qui le lui avait fait
obtenir ; mais son.génie et la fortune
répondirent à tout.
A peine fut-il arrivé à Nice , que ,
prêt à attaquer avec une armée sans
discipline, sans vivres, sans munitions
et presque sans vêtemens , des enne-
mis nombreux , confians dans leurs
forces, aguerris par les dernières dé-
faites des Français, pourvus de tout,
et faisant la guerre sur leur territoire,
il s'écria dans un mouvement d'élo-
quence militaire , qui ne lui réussit pas
moins qu'à l'illustre général Carthagi-
nois : « Camarades, vous manquez de
tout au milieu de ces rochers; jetez les
( 23 )
yeux sur lès riches contrées qui sont
à vos pieds , elles nous appartiennent,
allons en prendre possession. » L'ar-
mée qu'il avait en tête, composée
d'Autrichiens, de Sardes et de Napo-
litains, était forte de soixante mille hom-
mes, et commandée par le général
baron de Beaulieu. Les débuts de cette
campagne surpassèrent tout ce que l'i-
magination la plus féconde pourrait
rêver de succès et de gloire. L'enivre-
ment de l'armée française n'était com-
parable qu'à la profonde consterna-
tion qui s'était emparée des ennemis.
Les 22, 26, 28 germinal, 2 et 3 flo-
réal an 4 ( 11, 15, 17, 21 et 22 avril
1796 ), l'armée autrichienne fut dé-
faite dans les batailles de Mohténot-
té , Millesimo , Dego, Vico , Mon-
dovi ; et le résultat de ces impor-
tantes affaires, fut pour les Français,
l'occupation des forteresses de Coni,
de Tortonne et de la Cera. Ce fut sur-
(24)
tout à Millesimo qu'il déploya les plus
habiles combinaisons : un corps en-
nemi y fût tourné et entouré par des
manoeuvres rapides. Débouchant en-
suite par la vallée du Tanaro, et pro-
fitant de. la fauté qu'avaient commise
les ennemis en divisant leurs forces ;
il sépara pour toujours l'armée sarde
de l'armée autrichienne, fit prison-
nier de guerre son général en chef,
Provera, et l'envoya à Gênes, auprès
du ministre français Faypoult. Resté
sans appui, après avoir perdu la ba-
taille de Mondovi, le roi de Sardaigne
signa une capitulation dans sa capitale;
et l'armée autrichienne, n'ayant pas
d'autre allié que le roi de Naples, ne
put défendre le passage du Pô , ni ce-
lui de l'Adda. Cette dernière opéra-
tion, exécutée à Lodi, donna lieu à
la bataille de ce nom (21 floréal an
4, 10 mai, 1796 ), et fut plus bril-
lante dans ses effets et plus import
(25)
tante dans ses suites, que toutes les
batailles précédentes, en ce qu'elle
assura à l'armée française la posses-
sion de toute la Lombardie.
Le 17 floréal ( 6 mai ) , Bonaparte
avait écrit au directoire exécutif pour
demander que des artistes chargés de
recueillir les monumens des arts que
la conquête mettait à la disposition
des Français, fussent envoyés à son
quartier-général, et cette grande idée
est une de celles qui recommandent le
plus son nom à la postérité.
Maître de Milan, il entra le 26 flo-
réal (15 mai) dans cette ville, calma
par ;sa présence une insurrection, et
consolida ses conquêtes par la prise
du château, qui capitula le 11 messidor
( 29 juin 1796). Partout il se montrait
le protecteur de l'ordre public, des
personnes , des propiétés, et celui des
sciences, des lettres et des arts. Ce ne
fut pas néanmoins sans de grandes ré-
(26)
sistances qu'il fallait vaincre sans-cesse
que les Français parvinrent à établir,
leur domination en Italie. Des insurrec-
tions avaient éclaté à Binasco, à Pavie,
à Lugo ; elle.s furent réprimées avec
une rigueur extrême, mais nécessaire.;
Instruit,le 11 thermidor(29 juillet ) ,
que de fortes colonnes qui se portaient
sur Solo, Brescia et Cassano , s'avan-
çaient contre lui, il réunit rapidement
ses forces, marcha contre elles, assura
ses positions par de savantes manoeu-
vres, les attaqua et les battit, le 16 ther-
midar (3août), à la bataille de Lonado.
Le même jour, à la tête de douze cents
hommes, il fit mettre bas les armes à
une colonne de quatre mille, comman-
dée par le général Wurmser. Deux
jours après, le 18 thermidor (5 août) ,
il remporta sur le même général à Cas-
tiglione, l'éclatante victoire dont le
général Augereau partagea la gloire
avec lui. Comme cette bataille et les
( 27 )
diverses affaires qui l'avaient précédée;
avaient coûté aux Aulrichiensau moins
vingt mille hommes, tués ou faits pri-
sonniers , l'armée française ne la dési-
gnait plus que sous le nom de cam-
pagne des cinq jours.
Le 20 thermidor (7 août), plusieurs
divisions passèrent une seconde fois le
Mincio. Le 8 fructidor (4 septembre),
ayant sous ses ordres les généraux
Masséna et Augereau, il livra la bataille
de Roveredo, l'une des plus glorieuses
de cette campagne inouïe dans les fastes
de l'histoire. Le 21 fructidor,il com-
battit à Corello, passa les gorges delà
Brenta, conclut, au nom de la France,
un armistice avec la Bavière, et gagna
le 22 (8 septembre) , la bataille de
Bassano ; enfin, à la suite d'un grand
nombre de nouveaux combats où il fut
constamment vainqueur, il fit signer
au duc de Parme, le 15 brumaire an 5
(5 novembre 1796), un traité par lequel
(28)
ce prince s'engageait à donner un libre
passage aux troupes françaises dans
ses Etats. Dix jours après, 25 Brumaire
(15 novembre), il livra, près du village
d'Arcole,la bataille de ce nom,qui dura
trois jours et dans laquelle ses immor-
tels lieutenans, Masséna , Augereau et
Lannes , le secondèrent puissamment
de leur expérience, de leurs talens et
de leur intrépidité. C'est dans cette
bataille qu'Augereau , saisissant un
drapeau , s'élança à la tête des grena-
diers jusqu'à la moitié du pont, les ap-
pelant à lui,et resta plusieurs minutes
exposé au feu le plus terrible; mais ce
feu était si vif et si bien nourri, que les
pelotons qui se succédaient sur le pont
étaient écrasés lorsqu'ils arrivaient à
portée. Bonaparte accourant tout-à-
coup, environné de son Etat-major ,
se mit à la tête delà colonne et s'écria :
« Soldats, n'êtes-vous donc plus les
guerriers de Lodi ? Qu'est devenue
( 29 )
cette intrépidité dont vous avez donné
tant de preuves?» Aussitôt, descen-
dant de cheval, il s'empare d'un nou-
veau drapeau, se met à la tête de ces
braves, et à l'exemple d'Augereau, il
s'élance sur le pont, suivi,pressé par
tous ceux qu'un espace aussi étroit
peut contenir, et parmi lesquels on re-
marquait Lannes blessé, pouvant à pei-
ne se soutenir. Ce fut seulement par
de tels efforts que la victoire se déter-
mina en faveur des Français. Si Bona-
parte ne fut pas tué dans cette journée,
il le dut au dévouement de l'adjudant-
général Belliard, et de quelques offi-
ciers d'état-major, qui se placèrent
constamment devant lui, et dont plu-
sieurs furent étendus à ses pieds en le
couvrant contre les tirailleurs ennemis,
La battaille d'Arcole , qui décida
du sort de l'Italie, ne put néanmoins
déterminer les Autrichiens à cesser
une lutte qui leur était désormais im-
( 30 )
possible de soutenir , et le 25 nivôse
an 5 (15 janvier 1797) , leur armée ,
commandée par le général d'Alvenzi,
qui ne se sauva lui-même qu'avec pei-
ne , fut mise dans une entière déroute
à Rivoli.
Les jours suivans , 26 et 27 nivôse
(15 et 16 janvier) , les débris de cette
armée, s'étant réunis , et ayant tenté
de s'introduire dans Mantoue , livrè-
rent les batailles de St-Georges et de
la Favorite , où ils éprouvèrent une
défaite entière , et où le général Pro-
vera fut fait prisonnier pour la seconde
fois. Dans ces deux affaires, sept mille
hommes mirent bas les armes , et l'ar-
mée française s'empara d'un immense
butin. Le 24 pluviôse (12 février), le
Pape Pie VI fit demander la paix au
général Bonaparte qui venait d'envahir
la Romagne,Bologne, la marche d'An-
cône et les duchés de Ferrare et d'Ur-
bin. Le 1er ventôse an 5 (19 février
(31)
1797), fut conclu à Tolentino, avec le
Saint-Siège, le traité par lequel le Pape
renonçait à ses prétentions sur le
Comtat-Venaissin; cédait à perpétuité
à la République Française, la partie
du territoire de l'Eglise , envahie de-
puis dix jours par ses armées ; rétablis-
sait l'Ecole Française à Rome, et payait
à la France treize millions en argent
ou en effets précieux. Le 8 ventôse (29
février) , Bonaparte envoya au Corpa
législatif les trophées de la place de
Mantoue, évacuée par Wurmser, les
13 et 14 du mois précédent (1er et 2
février). Le 26 ventôse (16 mars), il
passa le Tagliamento, livra bataille à
l'archiduc Charles , et remporta, sur
L'armée de ce Prince , une victoire
complète qui mit le territoire vénitien,
au pouvoir des Français, et leur ouvrit
le passage du Tyrol. Le 30 ventôse an
5(2o mars), les Français furent victo-
rieux aux combats du Layis, de Tra-
(32)
min et de Clauzen. Le 3 germinal (23
mars) , ils entrèrent dans Trieste ; le
5, ils remportèrent de nouveaux avan-
tages à Tarvis et à.la Chiuza. Le 9 ,
Venise , la haute et basse Carynthie ,
et tout le Tyrol, se soumirent à l'armée
Française. Dès lors cette armée avait
cessé, par le fait , d'obéir aux ordres
du Directoire ; Bonaparte, qui ne sui-
vait plus d'autre impulsion politique
que celle qu'il recevait de lui-même ,
ne reconnaissait aussi d'autres plans
de campagne que ceux que lui inspi-
raient les circonstances et son ambi-
tion. Ce n'était plus, en quelque sorte,
que pour la forme, qu'il correspondait
avec le Directoire : mais celui-ci, qui,
tout en jugeant bien sa position à l'é-
gard du jeune général, se voyait me-
nacé, dans l'intérieur, de dangers plus
imminens et plus prochains, par la fac-
tion royaliste qui prenait tous les jours
un ascendant plus formidable dans les
(33 )
conseils , aimait mieux se dissimuler
à lui-même son impuissance et son
humiliation, et faire le sacrifice de
son orgueil à sa sûreté, en conservant
un appui qui,d'un instant à l'autre ,
pouvait lui devenir si nécessaire, que
d'établir entre Bonaparte et lui une
lutte de prérogatives et d'autorité qui
eût infailliblement amené de grands
déchiremens, et probablement changé
la face de l'Etat, en faisant passer Bo-
naparte du côté des ennemis du Direc-
toire. Cette crainte était d'autant
moins dénuée de vraisemblance , que,
déjà même, le gouvernement était in-
formé que ses ennemis avaient envoyé
au général , par l'intermédiaire de
Carnot , des propositions concilia-
trices, auxquelles on était même ins-
truit , comme on le verra plus bas,
qu'il n'avait pas toujours fermé l'oreille.
Telle était la position respective de
Bonaparte et du Directoire , lorsque,
(34)
le 11 germinal an 5 ( 31 mars 1797 ),
te général, après les succès brillans et
décisifs qui, depuis l'ouverture dé la
campagne, avaient couronné toutes
ses entreprises, invita l'archiduc à s'u-
nir à lui pour mettre un terme au fléau
de la guerre. Presqu'en même temps,
16 germinal ( 5 avril) , fut conclu un
traité d'alliance offensive et défensive
entre la République française et le Roi
de Sardaigne. Le 18 du même mois
(7 avril) le général français n'étant plus
qu'à trente lieues de Vienne, proposa
au général autrichien une suspension
d'armes de six jours. Cette proposition
ayant été acceptée et transmise à Vien-
ne, l'Empereur fit la demande d'un ar-
mistice , pendant lequel se négocièrent
les préliminaires de paix entre la
France et l'Autriche.
A cette même époque, des scènes san-
glantes se passaient à Vérone et à Ve-
nise, où plusieurs Français avaient été
( 35 )
poignardés. Le général Bonaparte,
dont l'éloignement avait favorisé cette
double insurrection,annonça au Doge
qu'il ne lui donnait que vingt-quatre
heures pour choisir entre la guerre et
la paix ; le sénat de Venise protesta de
son zèle pour le maintien de la paix:
et de nouveaux assassinats ayant prou-
vé en même temps ce qui fallait pen-
ser de la sincérité de ces protestations,
Bonaparte qui, le 29 germinal (18 avril),
venait au nom de la République fran-
çaise , de signer à Léoben les prélimi-
naires de la paix avec l'Autriche,
revint sur le-champ en Italie, accorda
le 5 floréal (24 avril) , le pardon aux
habitans de Vérone , et, dans un ma-
nifeste du 14 du même mois (3 mai ) ,
publia les perfidies de l'oligarchie
vénitienne , et lui déclara la guerre.
Huit jours après ce manifeste ( 22
floréal ) 11 mai, l'armée française était
sous les murs de Venise. A son appro-
(56)
che, les notables avaient pris la fuite;
le Doge avait abdiqué; et le gouver-
nement démocratique, tel qu'il avait
existé avant la révolution de 1296, ve-
nait d'être rélabli. Cet événement donna
le signal à l'Italie ; et Gênes, appelée
à La liberté par Philippe Doria ,
fut la première à remettre en vigueur
les formes démocratiques , et se cons-
titua en république ligurienne. Le 18
prairial ( 6 juin), une convention fut
signée à Montebello, entre Bonaparte
et les députés de Gênes. Le 2.1 mes-
sidor (9 juillet ), les Etats d'Italie
qui venaient d'être conquis sur l'Au-
triche , furent organisés par le géné-
ral en chef, sous le nom de Répu-
blique cisalpine, à laquelle, quinze
jours après, fut réunie la Romagne.
Le 22 thermidor (9 août), il envoya
au Directoire exécutif un grand nom-
bre de drapeaux, et chargea le géné-
ral Bernadotle, qui s'était déjà acquis
( 37 )
sur les rives du Rhin, une réputation
brillante qu'il soutenait avec un nour
vel éclat à l'armée d'Italie , d'en faire
hommage à la République.
Instruit journellement et avec une
grande exactitude, de ce qui se passait
à Paris, où l'on a vu plus haut que,
depuis les nouvelles élections, la fac-
tion royaliste marchait à grands pas
à la ruine de la République, Bona-,
parte, que cette faction avait secrè-
tement fait sonder; mais qui ne trou-
vait pas dans son triomphe, dont elle
n'avouait pas le but, lors même que
sa marche l'indiquait assez, une ga-
rantie suffisante pour sa gloire et son
ambition, n'hésita pas à se déclarer
en faveur du parti directorial , qui
était vraiment alors celui de la Répu-
blique. Le général en chef publia
donc, à l'armée d'Italie, des procla-
mations d'autant plus énergiques con-
tre la faction royaliste, que les senti-
4
( 38 )
mens qu'il exprimait en faveur de la
cause républicaine, étaient l'expres-
sion sincère de la pensée et du voea
de tous les généraux, compagnons de
sa gloire , et de l'armée tout entière.
Toutefois, comme en offrant son ap-
pui au Directoire, il ne voulait pas
que l'instrument qu'il allait mettre à
sa disposition , tournât contre lui-
même, il choisit dans l'armée celui
de ses lieutenans qui lui parut unir
une grande intrépidité à des combi-
naisons politiques moins étendues
(Augereau), et, sous prétexte d'un
nouvel envoi de drapeaux, il l'adressa
au Directoire, qui n'hésita pas à le
faire servira l'exécution de ses pro-
jets, de préférence à Hoche , dont il
avait d'abord fait choix, mais dont
l'ambition profonde, et les connais-
sances politiques et militaires de pre-
mier ordre, avaient inspiré depuis une
défiance qui faisait regarder ses ser-
( 39)
vices comme plus dangereux, qu'utiles.
Lorsque l'autorité directoriale se
vit affermie parles événemens des 18
et 19 fructidor an 5 (4 et 5 septembre);
elle ne songea plus qu'à presser la con-
clusion de la paix avec l'Autriche ; et
le général Bonaparte qui, par le mou-
vement qu'il avait imprimé à son armée,
venait d'effacer tous les sujets dé mé-
contentement qui s'étaient élevés en-
tre le Directoire et lui , partit pour
Cainpo-Formio , et signa, le 16 ven-
démiaire an 6 (17 octobre 1797), l'im-
portant traité par lequel l'Empereur
d'Allemagne renonçait , en faveur de
la République , à tous ses droits sur
les Pays-Bas autrichiens , et sur les
pays qui faisaient partie de la Répu-
blique cisalpine, dont il reconnaissait
l'indépendance. La République fran-
çaise , de son côté, consentait, parle
même acte , à ce que l'Empereur pos-
sédât l'Istrie, la Dalmatie, Venise; etc.
(40)
Toutes les dispositions de ce traité
n'obtinrent pas à un degré égal l'assen-
timent des amis de la liberté , et l'on
vit, avec une douleur d'autant plus
grande , ceux qui avaient servi cette
cause sacrée, dans Venise, livrés sans
défense au joug autrichien , que la
mémoire était encore effrayée des trai-
temens horribles que la cour de Sar-
daigne, depuis le dernier traité conclu
sept mois auparavant, avait fait éprou-
ver à un grand nombre de sujets pie—
montais, qui s'étaient prononcés pour
la cause française.
Enfin, après une campagne dont les
prodiges suffiraient pour immortaliser
celui qui, ne désespérant pas du salut
de la République, avait osé l'entre-
prendre au milieu des circonstances
malheureuses qui ont été décrites plus
haut, Bonaparte , dont la mission en
Ktali était terminée, et dont le nom ,
qui remplissait la France et l'Europe,
( 41 )
était désormais inconciliable avec le
repos , fut promu , par un arrêté du
Directoire exécutif, du 5 brumaire an
6 (26 octobre), au commandement en
chef de l'armée des côtes de l'Océan ,
destinée à agir contre l'Angleterre.
Après un séjour de quelques se-
maines à Milan, où il s'occupa des in-
térêts delà République cisalpine qu'il
avait fondée , et avant de partir pour
le nouveau poste qui venait de lui être
confié , il reçut l'ordre de se rendre à
l'ouverture du congrès de Rastadt ,
pour y présider la légation française,
et quitta Milan , aussitôt après avoir
reçu du Pape l'acte du 8 novembre
1797 , par lequel le Saint Siége recon-
naissait l'existence indépendante de la
République cisalpine.
Le 11 frimaire (1er décembre) , il si-
gna à Rastadt , avec le comte de Co-
blentz la convention militaire qui
fixait les évacuations respectives que
(42 )
devaient faire les deux armées, et par-
tit pour Paris , immédiatement après
l'avoir signée.
Il arriva le 15 (5 décembre) , dans
la capitale de France, où il était at-
tendu par la reconnaissance de ses
concitoyens , et y jouit de la gloire
immense et jusque là sans exemple ,
qu'il avait attachée à son nom. Reçu
dans cette ville, avec un enthousiasme
impossible à décrire , tous les partis
parurent se réunir à celui qui était de-
venu nécessaire à tous. Cependant le
Directoire, après l'avoir accueilli avec
une pompe inusitée, dans une fête
brillante qu'il lui donna, le 20 frimaire
(10 décembre ) , pendant laquelle le
général lui présenta le traité de Cam-
po-Formio , dissimulait mal les em-
barras et les craintes que lui causait sa
présence.
Après un séjour de deux mois, et à
la suite de quelques explications assez
( 43 )
vives avec le gouvernement, dont un
membre (Rewbell) paraissait sur-
tout s'attacher à contrarier ses pro-
jets , Bonaparte partit le 22 pluviôse
an 6 ( 10 février 1798 ), pour se rendre
à Dunkerque, et faire la visite des
côtes. Revenu à Paris, après une ab-
sence de quelques semaines, la situa-
tion respective du général et du Di-
rectoire n'était ni moins équivoque ni
moins embarrassante. Ils le sentirent
également, et ce fut dans une des
séances où le général était fréquem-
ment appelé , qu'ayant témoigné un
vif mécontentement de la conduite du
gouvernement, « qui, disait-il, ne re-
connaissait ses services que par d'in-
justes défiances », il déclara qu'il était
prêt à donner sa démission. Quatre
directeurs gardèrent le silence ; mais
Rewbell, prenant aussitôt du papier
et une plume, les présenta à Bona-
parte , qui feignit de ne pas prendre
(44)
garde à celte action, et continua ses
plaintes.
Il n'est pas douteux que c'est à la
réunion de ces diverses circonstances
qu'est due la première pensée de l'ex-
pédition d'Egypte. Cette pensée qui
appartient tout entière à Bonaparte ,
lui avait été inspirée par la lecture d'un
ancien projet déposé, sous Louis XV,
au ministère des affaires étrangères ,
et tendant à fonder en Egypte une co-
lonie puissante , destinée à devenir
l'entrepôt du commerce de l'Inde. Il
est probable qu'il était occupé depuis
long-temps de ce projet, que la posi-
tion dans laquelle il prévoyait qu'il
allait se trouver placé par la paix , ra-
menait sans cesse à sa pensée ; car ,
pendant les négociations de Campo-
Formio, il avait fait venir de Milan
tous les livres de la bibliothèque am-
broisienne relatifs à l'Orient ; et l'on
remarqua , lorsqu'il les eut rendus ,
(45 )
qu'il avait surchargé les marges de
marques et de notes aux pages qui
traitent spécialement de l'Egypte. Ar-
rivé à Paris, Bonaparte avait eu, avec*
M. de Talleyrand qui, naguère , avait
lu, au cercle constitutionnel de la rue
de Lille , un discours dans lequel il
proposait l'adoption de l'ancien plan
du duc de Choiseul , qui consistait à
établir des colonies françaises sur les
côtes d'Afrique, des conférences qui
avaient fixé son opinion.
Enfin dans les premiers mois de
l'année 1798, plus affermi que jamais
dans ses idées, et après avoir profond
dément mûri le plan qu'il avait conçu
en Italie, il le soumit au Directoire,
et en fit valoir tons les avantages avec
une précision, un talent et une telle
force de conviction , que le gouverne-
ment l'adopta ; et que les ordres ayant
été aussitôt donnés pour assembler
dans le golfe de Lyon toutes les troupes
5
(46)
nécessaires à l'embarquement, le gé-
néral reçut lui même , le 15 ventôse
an 6 (5 mars 1798), la lettre suivante
du Directoire..
« Vous trouverez ci-jointes, géné-
ral, les expéditions des arrêtés pris
par le Directoire exécutif, pour rem-
plir promptement le grand objet de
l'armement de la Méditerranée ; vous
êtes chargé, en chef, de leur exécu-
tion. Vous voudrez bien prendre les
moyens les plus prompts et les plus
sûrs. Les ministres de la guerre , de la
marine et des finances, sont prévenus
de se conformer aux instructions que
vous leur transmettrez sur ce point
important dont votre patriotisme a le
secret, et,dont le Directoire ne pou-
vait mieux confier l'exécution qu'à
votre génie et à votre amour pour la
vraie gloire.
Signé, REVEILLIÈRE-LÉPAUX,
MERLIN, B. BARRAS. »
(47)
En moins de deux mois , tout fut
disposé pour l'embarquement ; et il
est remarquable que , pendant cet es-
pace de temps , le secret d'une expé-
dition confié à un si grand nombre
d'agens secondaires , fut constam-
ment impénétrable. On ne parlait,en
Franc» , que de descente en Angle-
terre ; en Angleterre , que du projet
des Français de débloquer la flotte
espagnole dans le port de Cadix, pour
se réunir et protéger ensemble le dé-
barquement de l'armée française sur
les côtes de la Grande-Bretagne. Quoi
qu'il en soit, personne ne doutait
qu'on n'apprît au premier instant que
l'expédition était rentrée dans l'O-
céan, quoique le grand nombre de sa-
vans et d'artistes appelés à faire partie
de l'embarquement, annonçât assez
qu'il était question d'un grand éta-
blissement colonial.
Bonaparte devait quitter Paris dans
( 48 )
fa nuit du 5 au 4 floréal an 6 (du 22 au
23 avril 1798 ) ; mais les dépêches que
reçut le Directoire , de ses plénipo-
tentiaires à Rastadt, et de son ambas-
sadeur à Vienne ( Bernadette ) , ayant
fait craindre une rupture avec l'Autri-
che , son départ fut différé jusqu'au' 14
floréal ( 3 mai ). Le 19 (8 mai), il ar-
riva à Toulon, et publia aussitôt la
proclamation suivante :
« Soldats, vous êtes une des ailes de
l'armée d'Angleterre; vous avez fait la
guerre de montagnes, de plaines, de
sièges : il vous reste à faire la guerre
maritime. Les légions romaines que
Vous avez quelquefois imitées , mais
point encore égalées , combattaient'
Cartilage tour à tour sur cette même
mer et aux plaines de Zama ; la vic-
toire ne les abandonna jamais , parce-
que , constamment, elles furent bra-
ves , disciplinées et unies entre elles.
Soldats, l'Europe a les yeux sur vous.

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