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Népomucène-L. Lemercier, à ses concitoyens, sur la grande semaine. Par N.-L. Lemercier,...

De
52 pages
Librairie des étrangers (Paris). 1830. In-8° , III-48 p..
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NEPOMUCENE L. LEMERCIER,
A SES CONCITOYENS,
SUR
LA GRANDE SEMAINE.
IMPRIME CHEZ PAUL RENOUARD
RUE GARENCIERR N°6
NÉPOMUCÈNE L. LEMERCIER,
A SES CONCITOYENS,
SUR
LA GRANDE SEMAINE,
PAR N. L. LEMERCIER,
MEMBRE DE L'INSTITUT ( ACADEMIE FRANÇAISE.)
PARIS.
A LA LIBRAIRIE DES ETRANGERS,
RUE NEUVE-SAINT-AUGUSTIN , N. 55, ET RUE DE LA PAIX, N. II ;
DELAUNAY; LEVAVASSEUR,
AU PALAIS-ROYAL ;
DENAIN ,
RUE VIVIENNE, EN FACE DU PASSAGE COLBERT.
1830.
TABLE DES MATIERES.
Pages
Révolution de 1789 et années suivantes. 2
Différence du 14 juillet 1789 et des derniers jours de juillet en 1830. 4
Premier effet de la force militaire. 6
Effet de la collision des partis mélangés. 10
Mauvaise politique des Bourbons. 11
De l'armée. 150
De la nécessité de rajeunir les corps politiques et civils, ainsi que
les corps militaires. 23
De la chambre des députés. 24
De la chambre des pairs. 26
Des prêtres admis dans les corps de l'état. 28
Epuration nécessaire parmi les préposés de l'état. 31
Légitimité originelle de la souveraineté du peuple. 32
En quoi le règne impérial n'était pas tont-à-fait impopulaire. 34
Impopularité totale du règne de la restauration. 35
Du prestige illusoire de la république en France. 38
De la royauté légale. 39
Des républiques anciennes. 40
De la foi des sermens. 43
De l'indispensabilité d'ouvrir la lice politique, militaire et civile à la
jeunesse. lb,
NÉPOMUCÈNE L. LEMERCIER,
A SES CONCITOYENS ,
SUR
LA GRANDE SEMAINE.
LA chute de l'ancienne monarchie française,
à la fin du dix-huitième siècle, fut une grande
révolution. Quiconque put en être témoin et sut
juger les causes de cette inévitable catastrophe,
ne considérera pas les importans évènemens de
juillet dernier comme une révolution nouvelle,
mais comme la continuation de celle qui éclata
dans l'année 1789, et dont un concours de cir-
constances fortuites a retardé l'accomplissement.
Parmi les nombreuses variations des choses,
des gouvernemens et des systèmes, le principe
virtuellement révolutionnaire qui meut la popu-
lation en masse n'a pas cessé d'agir progressi-
vement. Traversé par mille obstacles, il a mar-
ché dans le même sens avec constance ; il mar-
che encore. C'est erreur ou folie de présumer
qu'aucune puissance répressive le puisse arrêter
ou détourner de son but à jamais. Ce principe
est le produit d'une cause morale, et sa force,
ainsi que toute force matérielle dans la nature ,
a son impulsion motrice et ses effets universels
que rien ne peut anéantir. Emané de l'expansion
générale des lumières, affermi par la docte phi-
losophie, fondé sur les intérêts publics et pri-
vés, source des justes devoirs, le sentiment de
la liberté, qui nous rend égaux devant la loi,
devient incoercible à tous les efforts iniques, et
brisera de jour en jour les fers de tous les pré-
jugés politiques ou superstitieux. La science de
gouverner désormais consiste donc à le bien
conduire vers le terme de sa tendance irrésisti-
ble , et non à lui opposer de vaines entraves. En
effet, remarquons la persévérance de ce prin-
cipe toujours fidèle à garder ou à reprendre sa
direction primitive, malgré les déviations acci-
dentelles ou apparentes que les chocs violens et
les fatalités imprévues l'ont contraint à subir.
Révolution de
1789 et années
suivantes.
Dès son origine , contrarié par la cour de
Versailles, par les grands et par les prélats, il
renverse le trône, la noblesse et le sacerdoce.
Attaqué par les coalitions armées des souverains,
il en triomphe au prix du sang de millions
d'hommes qu'il fait soldats. Victime de l'aveu-
glement des proscriptions et de l'excès même
d'énergie qu'il a déployée sous un barbare dé-
cemvirat, il le brise et jette à la mort les bour-
reaux abjects qui le tyrannisent. Trahi par les
intrigues versatiles et les bassesses cupides du
Directoire qui leur succède, il se soustrait à de
lâches conspirations, sous l'épée d'un capitaine
qui promet de le défendre; et bientôt trompé,
tolère en murmurant une dictature qui lui offre
un abri contre l'anarchie. Le génie ambitieux
du maître qu'il s'est créé flatte sa puissance,
à l'aide de sa propagande, en punissant les rois
ligués contre elle; et l'usurpation de leurs cou-
ronnes s'accorde avec le penchant populaire et
lui plaît, parce qu'elle semble une dérisoire ven-
geance des. légitimités immémoriales des poten-
tats. Là, le principe dure et se retrouve, quoi-
que atténué par les prérogatives d'une cour mi-
litaire. L'empire nouveau, par la fureur des con-
quêtes , déverse sa force et l'opprime à son tour
sous le joug des privilèges nobiliaires, des hé-
rédités sénatoriales et des concordats de l'église
dont il réinstalle les prêtres : il attend les affreux
revers d'une gloire plus martiale que civique,
— 4 —
pour abandonner le sceptre impérial aux coups
mérités du destin. Enfin la vieille dynastie que
la France avait réprouvée reparaît au milieu
du naufrage de notre indépendance : il en ac-
cepte un pacte incomplet où sont consacrés par
lui nos principaux droits acquis par trente-cinq
années de malheurs et de guerres ; Charles X
ose enfreindre ce contrat, scellé des sermens de
son frère et des siens mêmes ; il croit pouvoir les
parjurer impunément, en faisant mitrailler les
citoyens : tout-à-coup la vigueur du principe se
ranime, elle arme le peuple entier et remporte
la plus mémorable, la plus décisive et la plus
morale des victoires.
Différence du
14 juillet 1789
et des derniers
jours de juillet
en 1830.
. Examinez à présent ce que l'humanité, la
raison publique ont gagné en vertu de ce prin-
cipe, dont l'action plus ou moins forte est per-
pétuelle : il suffit de comparer la manière dont
il a sévi durant les différentes crises. D'abord, il
chemine en mettant les têtes des vaincus sur des
piques et en les traînant en lambeaux dans les
rues : plus tard égaré par les hostilités, il égorge
frénétiquement, il spolie, confisque, nivèle tous
les rangs sur les échafauds. Il venge quelques
heures de péril au seul jour du 10 août par une
suite de décapitations sans nombre, au milieu de
— 5 —
chaque ville consternée. Maintenant, au sortir
d'une sanglante bataille de trois jours et de
deux nuits, il inspire l'ordre, la charité pour les
adversaires défaits, le respect des propriétés, la
tolérance des opinions diverses et l'amour des
lois, dont il invoque l'égale protection pour
tous. Ce grand exemple caractérise éminemment
l'amélioration du principe moral qui soutient et
civilise graduellement l'esprit du peuple fran-
çais. Or, on le voit, cette même révolution,
toujours constituante, s'avance graduellement
vers le bien, vers la paix, vers le perfectionne-
ment de l'intelligence humaine. Empêchons qu'on
ne la vicie en détériorant son ouvrage, en cor-
rompant ses maximes ; empêchons qu'on ne ra-
visse au peuple le fruit de ses efforts non moins
vertueux qu'héroïques. Son courage aura-t-il
reconquis la liberté, pour que l'avide intrigue
l'en dépouille et s'enrichisse encore du produit
de son sang et de ses travaux ?
Il nous importe de rechercher premièrement
les causes et les abus récens qui, en succédant
aux anciens, ont suspendu la marche du prin-
cipe générateur des droits que nous défendons :
il sera facile ensuite d'aviser aux moyens de re-
médier au mal.
— 6 —
Une de ces causes naturelles, c'est la haine
opiniâtre qu'a suscitée dans une part de la so-
ciété froissée la destruction de l'ancien régime.
Ses nobles partisans et les serviteurs à leurs gages
ont crié vengeance contre leur patrie qu'ils re-
niaient, et provoqué dans l'intérieur de la France
la dissension des volontés et des sentimens. Ils
conspiraient, on les immolait. Ils soufflaient la
guerre étrangère autour de nous : on frappait
leurs familles : et bientôt la terreur, qui accrut
leurs propres dangers, ne permit plus aux coeurs
les plus généreux de verser, des larmes sur de
trop cruelles infortunes. La pitié, même inno-
cente , parut complice des manoeuvres coupa-
bles de l'émigration, et la rigueur de la défense
nationale prit un aspect féroce qui démentait sa
philanthropie déclarée. De là, le renversement
de nos premières vues équitables, la confusion
des idées, la fatale irritation du peuple devenant
lui-même le martyr d'une populace qui, plus
ivre de colère, s'arrogea sa propre souveraineté
qu'elle avilissait par le pillage et par le meurtre.
Spectacle horrible qui devint le prétexte des
invasions! Leur menace n'altéra pas la moralité
disciplinée des armées républicaines dont l'état
couvrit à-la-fois ses vastes frontières : mais la né-
cessité de poursuivre nos ennemis sur leur ter-
ritoire, pour qu'ils ne dévastassent pas le nôtre,
nous attira dans un pernicieux système d'agran-
dissement.
Dès-lors, commença l'influence de l'ascendant
militaire, tôt ou tard subversif de la puissance
civile. Les factions intestines osèrent en emprun-
ter le secours funeste dans le sein des cités. Un
jeune chef, impatient d'un titre supérieur, tira
le canon de vendémiaire, et donna le triste
exemple de fusiller les habitans divisés de la ca-
pitale : il les dispersa, parce que la résistance
n'était point unanime : autrement la valeur pa-
risienne l'eût peut-être puni. Le bruit des succès
du vainqueur de l'Autriche et de la Lombardie
fit oublier cet attentat, triste pronostic de celui
qu'allaient commettre ses troupes délibérantes
contre les conseils législatifs. L'armée alors fut
tout, et le peuple rien autre chose que le maté-
riel passif de ses recrues prêtes à conquérir
l'Europe entière. Elle ne tarda pas à s'associer au
clergé dont le suprême pontife sanctifia la ruine
de la liberté à l'avantage de la catholicité. L'u-
nion du sabre et de la mitre enhardit les émi-
grés : il ne leur fallait qu'une cour : ils vouèrent
à celle-ci leur servilité d'habitude, ils caressè-
Premier effet
de la force mili-
taire.
— 8 —
rent le dominateur qui remplaçait leur maître,
ils entrèrent en partage des richesses, des em-
plois et des grades. Un enthousiasme irréfléchi
de la multitude étouffa les protestations de la
fierté du petit nombre ; on réengagea la France
dans les routes gothiques, dans les alliances et
dans les guerres de royales familles : on foula les
nations, on les échangea entre des principautés
militantes, on les vendit en des traités perfides,
et l'on prépara cette véhémente indignation des
peuples et de leurs princes, qui, réagissant con-
tre notre suprématie déréglée, amena deux in-
vasions de l'Europe jusque dans les murs de
Paris. Qu'était devenu le principe dont j'ai prouvé
la stabilité constante? il existait obscurément
dans les âmes de quelques justes, dans le fond
des institutions du code civil, dans l'accessibilité
de tous à tous les emplois, dans les distinctions
même réservées, par un respect forcé de la
raison du siècle, au mérite, aux actions d'éclat,
à la durée des services, dans la limitation des
empiétemens du clergé et de ses cérémonies. Il
existait dans le désir secret, mais général, d'un
affranchissement qu'annonçait l'extravagance de
la tyrannie, conjurant sa propre perte. Il exis-
tait dans le mépris que les deux noblesses rivales
— 9 —
exprimaient l'une pour l'autre; il existait dans
le mécontentement des ambitions déçues et dans
les voeux du républicanisme comprimé. Voilà ce
qu'a prouvé l'époque faussement nommée la
restauration. Une charte est offerte par le sage
Louis XVIII, que contient-elle? les élémens de
ce même principe qui fit la révolution, et le
peuple s'y attache avec l'espoir d'accomplir l'oeu-
vre que ses conditions ont imposée. La liberté
de la pensée, de la publication écrite, celle des
cultes et des opinions, la parole rendue aux
corps de législature, le contrôle des dépenses,
le vote des impôts, la formation quoique par-
tielle des armées, y compensent les articles pré-
judiciables qu'il se promet d'effacer un jour.
Mais des bornes à l'autorité royale et la respon-
sabilité des ministres manquent à ces clauses
fondamentales : or, le principe qui les a dictées
aura des luttes prochaines à soutenir. Les sages
le prévoient, et les évènemens réalisent leurs
présages. L'orgueil, les vanités, l'hypocrisie, la
folle présomption d'une royauté relevant d'un
prétendu droit divin, l'avidité des favoris et des
courtisans, le zèle enrichi d'une garde hautaine
et privilégiée, tout précipite la dernière cata-
strophe ; et de nouveau la révolution triomphe,
10
Effet de la col-
lision des partis
mélangés.
D'où provinrent tant de désordres et tant de
fautes, dirai-je plus, tant de crimes? De l'admis-
sion dans les affaires d'état des créatures de tous
les partis dont les factions se sont succédées et
rattachées ensemble à chaque autorité domi-
nante , du mélange des ennemis de la chose pu-
blique ne s'accordant que pour lui nuire et nous
assiégeant dans tous les postes dont ils s'empa-
rent, du concours de leur hostilité diversement
masquée, et ne s'alliant autour du trône que
pour le partage du butin ; des cabales de vingt
polices civiles, militaires et ecclésiastiques, sans
cesse opposées entre elles et conformes toute-
fois par leur esprit de délation et de recherche
inquisitoriale, ou par leur perfidie provocatrice.
Ces triples instrumens de l'empire furent sextu-
plés par la royauté. Tourmens de la population
tranquille, ont-ils été les préservatifs d'aucun
mal, d'aucun danger pour les cours agitées?
Gouvernement légal, écarte ces lèpres dévo-
rantes : ne confie point de fonctions aux roya-
listes qui feignirent d'être impériaux, aux impé-
riaux qui feignent d'être royalistes, ni à ces
deux mêmes espèces d'intrigans, qui se mêleront
aujourd'hui dans les rangs des libéraux qu'ils
dédaignent : ne prends plus pour les fidèles ser-
11
viteurs de la maison commune ceux qui tant
de fois ont changé de livrées. Prends-y garde, ou
tu seras trompé, trahi, délaissé comme tes pré-
décesseurs. La justice, la simplicité, l'ordre, la
stricte économie que te demande le peuple ad-
ministré par ta prudence, sont antipathiques à
ces gens-là.
Que les erreurs de la dynastie exilée nous
instruisent. Qu'a-t-elle fait qui ne l'ait perdue?
Ne l'imitons pas. Devancée d'une race vagabonde,
famélique et vindicative qu'elle avait habituée à
mendier les faveurs et les grâces, engagée envers
elle à lui payer les démonstrations d'un faux dé-
voûment, sans cesse obsédée de ses soupçonneux
avis, incertaine de ce qu'elle pourrait lui accor-
der, de ce qu'elle oserait lui promettre, jurant
des institutions qu'elle tendait à détruire, sans
cesse effrayée de ses propres paroles en contra-
diction avec ses volontés secrètes et ses ressen-
timens, irrésolue en tout, elle a fait, défait, re-
fait ministères sur ministères pour arriver enfin
à celui dont la démence l'a renversée. C'était
peu de ses prodigalités personnelles, répan-
dues sur des myriades inactives d'affidés inti-
mes et de prosélytes achetés; autant de pro-
motions, autant de retraites coûteuses au tré-
Mauvaise po-
litique des Bour-
bons.
12
sor en faveur de tant de ministres révoqués; et
de plus, l'encombrement de chacune de leurs
onéreuses clientelles, surchargeant en partie les
clientelles agglomérées qu'amènent les autres
ministres bientôt congédiés à leur, suite. Déjà
les administrations embarrassées par l'introduc-
tion des salariés de trois régimes antérieurs
épuisaient les fonds des contribuables; ce sur-
croît d'employés et de profusions achevait d'en
tarir les ressources. Les destitutions et les rempla-
cemens innombrables des chefs de bureaux et
de leurs subalternes suspendaient, gênaient,
troublaient sans cesse le cours des affaires com-
mencées et perpétuaient l'importunité des solli-
citeurs et l'attente des décisions les plus ur-
gentes. Ajoutez à ces préjudices de l'instabilité
un funeste résultat pour les moeurs : car les pla-
ces devenant le point de mire de toutes les pré-
tentions, chacun s'accoutumait à vivre aux dépens
de l'état, se dégoûtait de son indépendance do-
mestique et des profits honnêtes de son indus-
trie privée ; et les disgrâces lucratives des minis-
tres concouraient avec les regrets de leurs cliens
à faire décrier la conduite de leurs successeurs
qu'ils s'efforçaient à l'envi de supplanter encore
par l'effet des bascules de partis contraires. Com-
— 13 —
plication ruineuse, véritable anarchie adminis-
trative, chaos profond où l'ordre ni la paix ne
pouvaient renaître, où tout tendait à la corrup-
tion et à la discorde.
Réduisez donc le nombre des rouages de la
machine à la seule quantité nécessaire : les mou-
vemens en seront plus simples et plus prompts;
et les travaux se feront à moins de frais. Pour-
quoi cette surabondance de comités non gratuits,
de commissions rétribuées sous prétexte de tra-
vaux préparatoires dont on subdivise les détails
à l'infini?Ne leur attribue-t-on des émolumens
que pour se créer des partisans en multipliant
les sinécures? étrange manie de notre temps!
Ceux-là mêmes qui les reçoivent ne restent pas
fidèles aux crédules bienfaiteurs qui lès en gra-
tifient : emportés par le nouveau système qu'ils
servent à contre-coeur, ils se confondent avec
les élémens hétérogènes qui désorganisent les
corps et leur ôtent l'unité d'action.
C'est surtout dans les armées que les effets de
ces mutations rapides sont plus dangereux en-
core. Instrument passif de l'autorité légale qu'as-
sujétit une rigoureuse discipline pour la dé-
fense du pays, leur soumission est pourtant con-
ditionnelle relativement à ce souverain intérêt.
- 14 -
Mais l'esprit de parti, se saisissant de leur obéis-
sance au détriment de tous, leur crée un faux
devoir en leur imposant des chefs arbitraire-
ment choisis. En vain le code militaire a-t-il in-
variablement réglé tous les degrés d'avancement
depuis le soldat jusqu'au général, la durée des
services, les motifs de disponibilité ou de re-
traite , la quotité des soldes; le traitement pro-
portionnel des grades et les droits respectifs des
régimens et des légions, et jusques aux modes des
récompenses. Voici que des ordonnances roya-
les dictées par le soupçon ou le caprice, brisent
à l'improviste les anciens cadres, et disloquant ou
altérant la formation des corps qui les remplis-
sent i dérangent leur organisation éprouvée par
le temps et par la guerre, et remplacent les chefs
expérimentés et chéris des troupes par des chefs
inhabiles et inconnus dans les rangs. Les préro-
gatives de naissance suppléent aux droits du
mérite et aux preuves multipliées du savoir et
du courage ; la cour supporte impatiemment les
barrières que plusieurs sages réglemens oppo-
sent à l'invasion de la faveur; elle voudrait dis-
poser à son gré de toutes les nominations. Et
quels sont les créatures qui composent, sauf quel-
ques exceptions, le nouveau personnel qu'elle
— 15 —
investit des commandemens? Des chevaliers ca-
duques dont elle fait revivre l'ancienneté de dates
sur les registres abolis, des marquis infirmes aux-
quels on tient compte de trente-cinq années
d'inutilité comme d'une longue suite de service ;
des imberbes élevés fanatiquement dans les bou-
doirs de dévotes douairières dont ils sont les fils
qualifiés, et par elles imbus de préjugés con-
traires aux devoirs nationaux ; des émigrés ja-
dis à la solde des coalitions ennemies, émissai-
res secrets du royalisme, et transfuges des ban-
des de la chouannerie incendiaire, enfin, un cer-
tain nombre de bons officiers qui eurent part
aux illustrations de l'empire et qui, rougissant
d'être assimilés ou subordonnés aux adversaires
de la nation, ne prêtent à leur engagement qu'un
zèle indécis et prêt à tourner sous le drapeau
tricolore qui soutint notre gloire. Tels furent
les choix instigués par un faux système sur le-
quel présuma s'affermir la dynastie tombée.
Nous ne voulons ni suivre son exemple, ni
faire courir à la France les mêmes dangers; eh
bien ! échappons à l'ascendant des pernicieuses
influences qui nous entraîneraient dans une
même carrière de calamités par des obstinations
semblables. Le grand coup récemment porté par
De l'armée.
— 16 —
la révolution remet dans les mains du gouverne-
ment national les moyens de reconstituer l'armée
sur son premier pied. Qu'a fait l'esprit royal en
cherchant à l'identifier avec lui? Il y a incorporé
les recrues de toutes les milices surannées de
l'émigration et de la légitimité. Aujourd'hui quel-
que reste d'esprit impérial pèserait-il à son tour
autant que les royalistes, du fardeau de ses dis-
graciés et de ses exilés réactionnaires? Parmi les
vétérans de l'empire ainsi que parmi les vétérans
de la royauté, on distingue deux fractions bien
marquées : dans le royalisme, l'une attachées la
personne du monarque et à son clergé, l'autre
fidèle à la monarchie et à la France; dans l'im-
périalisme , l'une personnellement liée à la fa-
mille de Bonaparte , l'autre à l'éclat qu'elle reçut
de lui sur les champs de bataille où elle combat-
tait pour l'honneur de la patrie. Mais si les Bour-
bons ont eu ce qu'on appelait leurs vieux volti-
geurs, l'ombre de Napoléon compte aussi les
siens. Que réclamaient ceux-là de Charles X et de
ses prêtres ? Le prix de leurs sacrifices passés, de
leur bannissement, des malheurs que leur attira
leur zèle, le dédommagement des proscriptions
et des injustices dont ils se déclaraient les vic-
times : que réclameront ceux-ci désormais? La

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