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Normandie (Nouvelle édition) / par Émile Coquatrix

De
337 pages
A. Le Brument (Rouen). 1865. 1 vol. (335 p.) ; in-12.
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TIRE A EXEMPLAIRES NUMEROTES.
N° 26.
NORMANDIE
OEUVRES DE M. EMILE COQUATRIX.
André Chénier, Étude littéraire et politique.
Rome ancienne, Étude dramatique en cinq actes, en vers,
publiée par la REVUE DE ROUEN en 1850.
Il ne faut pas jouer avec le feu, Comédie en un acte,
en vers.
Un Hidalgo du temps de Don Quichotte, Comédie
en un acte , en vers.
La Jeunesse de Corneille, Comédie en trois actes,
en vers.
AU LECTEUR.
L'habitude voudrait, lecteur, que je te fisse
Une préface ; — ma foi, non :
Ce travail, trop souvent, n'est qu'un feu d'artifice
Qu'on tire en l'honneur de son nom.
Ces vers, vieille moisson de mes jeunes années,
Qui, pour moi, sont encor des fleurs,
Ne sont, peut-être, hélas I que des roses fanées
Sans parfums pour toi, ni couleurs.
S'ils te plaisent encor, ô ma ville chérie,
Sans orgueil, j'en serai joyeux.
Faiblement, je le sais, j'ai chanté ma patrie,
Qu'à leur tour d'autres fassent mieux.
E. C.
Rouen , 11 Décembre 1865.
LE DIAMANT DE DRURY-LANE.
COMÉDIE EN DEUX ACTES, EN VERS,
Représentée pour la première fois sur le Théâtre des
Arts de Rouen, le 15 septembre 1842.
PERSONNAGES.
Lord OSWALD, premier Ministre.
tord AGTON, son fils.
Sir RICHARD, poète.
TOM.
Miss FANNY, premier sujet de Drury-Lane.
BETSI.
La Scène se passe à Londres.
PREMIER ACTE.
Chez sir Richard, un cabinet de travail... Une porte d'enlrée au fond,
deux'portes latérales à gauche. Le portrait de Shakspeare. Biblio-
thèque.
SCÈNE I.
Miss FANNY, TOM, RICHARD. Au lever de la toile, Richard
dort étendu sur un canapé, un papier sur ses genoux et
une plume à la main. Tom entr'ouvre la porte.
TOM, à miss Fanny qui entre.
Entrez bien doucement, ne faites pas de bruit.
Mon maître a travaillé presque toute la nuit,
Et, vous le voyez, miss, maintenant il sommeille.
* On a observé, dans l'impression , l'ordre des places des personnages
en commençant par la gauche des spectateurs ; les changements de place
qui ont lieu dans le cours des scènes, sont indiqués par des renvois au
bas des pages.
1
FANNY.
Ne crains rien : j'attendrai que Richard se réveille.
TOM.
Dites-lui donc, — de grâce ayez cette bonté ! —
Qu'il devrait ménager un peu plus sa santé.
Je le lui dis sans cesse, il ne veut pas m'entendre.
Parlez à votre tour, votre voix douce et tendre
Sait bien mieux que la mienne arriver à son coeur.
Pour sir Richard, hélas! Tom n'est qu'un serviteur.
Mais vous, vous êtes bonne, il vous aime, et peut-être !...
FANNY.
Tom, tu l'aimes donc bien?
TOM.
Si je l'aime, mon maître !
Peut-on, dites-le moi, peut-on, lorsqu'on eut faim,
Ne pas aimer celui qui vous donna du pain ?
FANNY.
De son coeur, comme toi, je connais la noblesse,
La bonté... Laisse-nous, mon bon Tom.
TOM.
Je vous laisse.
(Il sort.)
SCÈNE II.
Miss FANNY, sir RICHARD. Miss Fanny va doucement s'ap-
puyer sur le dos du canapé.
Miss FANNY, contemplant Richard.
Que son visage est calme et plein de majesté !
Sans doute, un ange est là qui veille à son côté,
Et, dans un rêve d'or qu'il porta sur ses ailes,
Vient, par l'ordre de Dieu, des sphères éternelles,
- 3 —
Inspirer à son coeur tous ces nobles élans
Qu'au réveil il traduit en vers étincelants.
— Tom a raison... il faut que Richard se ménage.
Le sommeil vient encor de le prendre à l'ouvrage.
Qu'écrivait-il donc là?... Si... Non, c'est mal... Ma foi,
Je veux savoir.
(Elle dérobe doucement le papier.)
Des vers : — « A FANNY. » C'est pour moi !
(Lisant.)
« Si j'étais Dieu, seigneur et roi de toutes choses,
« Je voudrais qu'ici-bas,
« Les plus charmantes fleurs, les jasmins et les roses,
i S'ouvrissent sur tes pas;
(Sir Richard se réveille et écoute.)
« Je voudrais que, la nuit, descendant sur ta couche,
« L'archange Gabriel
« Te parfumât les pieds, les cheveux et la bouche
« De l'arôme du ciel.
« Si j'étais Dieu, Fanny, je voudrais sur tes voiles
« Voir les rubis briller.
« Et je détacherais de mon ciel les étoiles
« Pour t'en faire un collier.
« Mais je n'ai qu'un trésor, ma jeune poésie,
« Et cependant, crois-moi,
<c Avec bien du bonheur, je donnerais ma vie
« Pour un baiser de toi. »
Bon Richard!... que je l'aime.
RICHARD.
Ah! Miss, soyez bénie !
FANNY,
Quoi! vous ne dormiez pas?
_ 4 -
RICHARD.
Répétez, je vous prie,
Ces deux mots : vous m'aimez. — Si vous saviez combien...
FANNY.
Merci pour ces beaux vers.
RICHARD.
Vous les trouvez donc bien !
FANNY.
Je suis fière des vers, sir Richard, que vous faites.
Tenez...
(Elle lui remet ses tablettes.)
Vous m'écrirez ceux-ci sur mes tablettes.
Bien doux est le plaisir qu'ils m'ont fait éprouver!
Et c'est un souvenir que je veux conserver.
RICHARD.
Miss, vous êtes toujours aussi bonne que belle.
FANNY.
Richard, je vous apporte une heureuse nouvelle.
On a lu votre pièce, et notre comité
Vient de la recevoir à l'unanimité.
Vous aurez un succès.
RICHARD.
Miss, à qui le devrais-je ?
FANNY.
A qui vous le devrez ! A Dieu qui vous protège,
Et qui, dans le combat, aux poètes de coeur,
Jette du haut du ciel les palmes du vainqueur.
A Dieu d'abord, ensuite...
RICHARD, l'interrompant.
A vous, dont la belle âme
Sait au public ému communiquer sa flamme,
-.5 —
Et qui, vous inspirant d'un langage immortel,
Venez de replacer Shakspeare sur l'autel;
A vous ma Juliette, à vous ma Desdémone,
Que de fleurs, chaque soir, l'Angleterre couronne,
Et qui, sur Drury-Lane, à mon oeuvre aujourd'hui,
De votre beau talent daignez prêter l'appui.
Miss, que vous êtes bonne ! oh ! vous êtes un ange :
Dès que je pense à vous, c'est une chose étrange,
L'avenir n'a plus rien pour moi de menaçant;
Avec ses rêves d'or, l'espérance descend.
Oui, si de mon pays ma plume est estimée,
Si j'ai su, sans courir après la renommée,
A mes faibles essais attacher quelques voix,
Oui, Fanny, c'est à vous, à vous que je le dois.
Est-il un seul objet dont vous ayez envie,
Que l'on puisse acheter de son sang, de sa vie?
Mourant pour vous, la mort me serait douce. — Un mot,
Dites un mot, un seul... Que faut-il faire?
FANNY.
Il faut
Ne pas passer les nuits à travailler sans cesse,
Modérer un peu plus cette ardeur qui vous presse.
Vos forces finiront par s'épuiser, Richard.
BICHARD.
Eh ! qu'importe, il est beau de mourir pour son art.
Notre âme, ainsi que l'onde, obéit à sa pente,
Je suis las d'une vie inconnue et rampante...
L'obscurité me pèse, oui, me pèse... Si Dieu,
En mon coeur, en mon front, mit deux rayons de feu,
Ce n'est pas pour qu'un jour je les laisse s'éteindre.
Dois-je quitter le but sans chercher à l'atteindre ?
_ 6 -
SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENTS, TOM. *
TOM.
Lord Acton, maître.
RICHARD.
Bien.
FANNY, à Tom.
Tom, puisque vous voici,
Ecoutez : L'autre jour, j'ai vu pleurer Betsi.
J'ai désiré savoir le motif de ses larmes :
«. C'est Tom, m'a-t-elle dit, qui cause mes alarmes. »
RICHARD.
Ne l'aimes-tu donc plus ?
TOM.
Hélas!
RICHARD.
Explique-toi.
TOM.
Si vous saviez...
RICHARD.
Mon Dieu, parle vite et dis-moi.
TOM.
Eh bien! maître, sachez... pardon si je balance.
RICHARD.
Parle donc.
TOM.
Apprenez...
(Entre lord Acton.)
' Fanny, Tom , Richard.
RICHARD.
Voici George, silence.
(Tomsort.)
SCÈNE IV.
Miss FANNY, GEORGE, RICHARD.
GEORGE , à Fanny.
C'est un bonheur pour moi de vous trouver ici.
FANNY.
Bonjour, Mylord.
GEORGE, à Richard.
Bonjour, toi.
RICHARD.
Puisque te voici-,
A miss je te prierai de tenir compagnie.
Je reviens à l'instant.
GEORGE.
Mais c'est moi qui te prie
De ne te point gêner... Je ne m'ennuierai pas,
Au contraire; ainsi donc, reviens quand tu voudras.
(Richard sort par la porte de gauche.)
SCÈNE V.
Miss FANNY, GEORGE, puis RICHARD.
GEORGE.
Que Richard est heureux ! Vous l'aimez...
FANNY.
Je l'avoue-
Il est si bon.
- 8 -
GEORGE.
Et puis on l'admire, on le loue.
FANNY.
Depuis quatre ans, hélas ! comme un pâle nocher
Qui du rivage, en vain, cherchant à s'approcher,
Lutte contre les flots soulevés par l'orage,
Contre sa destinée il lutte avec courage.
Mais bientôt, si le ciel seconde son effort,
Son vaisseau pavoisé saura gagner le port.
GEOKGE.
Richard, je le vois bien, vous a tourné la tête...
Plût au ciel, miss Fanny, que je fusse poète !
FANNY.
Vous, poète, Mylord 1
GEORGE.
Certainement.
FANNY.
Pourquoi !
GEORGE.
Vous m'aimeriez peut-être aussi.
FANNY.
Mais dites-moi,
N'ai-je donc pas pour vous l'amitié la plus tendre ?
GEORGE.
De l'amitié ! C'est tout ce que je puis attendre...
FANNY.
N'est-ce rien, répondez, qu'une amitié de soeur,
Et n'y trouvez-vous pas, George, quelque douceur ?
GEORGE.
Vous ne pouvez savoir ce que mon coeur éprouve
Lorsqu'avec vous, Fanny, seul ainsi je me trouve,
Que vous laissez, sur moi, tomber de vos yeux noirs,
Ce regard que la foule admire tous les soirs.
Que vous m'abandonnez cette main que je presse.
Oh! Miss, je suis heureux, mais ce bonheur m'oppresse.
On souffre, on souffre bien d'un amour sans espoir.
FANNY, avec tendresse.
George, — voici Richard...
(Entre Richard.*)
GEORGE , détournant la conversation.
Savez-vous qu'hier soir,
Vous étiez magnifique, inspirée et sublime ?
Le foyer, là-dessus, Miss, était unanime,
Et tous disaient, émus par un talent si beau,
Que jamais Juliette, au balcon, au tombeau,
En sa joie amoureuse, ainsi qu'en son délire,
N'avait si bien rendu les scènes de Shakspeare.
Miss, daignez agréer mes compliments.
FANNY.
Plus tard.
Adressez-les d'abord à notre ami Richard...
Sa belle tragédie au théâtre est reçue,
Et nous pouvons compter sur une heureuse issue.
GEORGE.
Quoi ! tu fais un chef-d'oeuvre et tu ne m'en dis rien !
Sais-tu, vilain sournois, que cela n'est pas bien ?
— C'est beau, Miss, n'est-ce pas?
FANNY.
Admirable! admirable!
* Fanny, George, Richard.
- 10 —
GEORGE.
Je sais depuis longtemps ce dont il est eapable...
S'il n'est pas plus connu, la faute en est à lui...
Mais monsieur ne croit pas avoir besoin d'appui...
RICHARD.
Je te l'ai dit cent fois, et je te le répète,
Je ne puis concevoir qu'un artiste, un poète,
Prostituant sa muse, aille tendre la main
Ainsi qu'un vagabond qui mendie en chemin.
Par un homme de coeur quand la gloire est rêvée,
Il doit, fier, à son but marcher tête levée.
FANNY.
Très-bien, Richard, gardez cette noble fierté.
Travaillez pour la gloire et l'immortalité,
Et le succès, bientôt, couronnant votre audace,
Parmi les plus beaux noms marquera votre place.
— Il faut que je me rende au théâtre, au revoir.
RICHARD.
Quoi, déjà !
GEORGE.
Miss, salut.
FANNY.
Lord Acton doit savoir
Qu'avec plaisir toujours on reçoit sa visite.
GEORGE.
Je ne l'oublierai pas.
FANNY.
J'y compte.
(Elle sort.)
- Il -
SCÈNE VI.
GEORGE, RICHARD.
GEORGE.
Elle nous quitte ;
Sais-tu qu'elle est charmante ? Un sourire, et des yeux !
RICHARD.
Est-ce que, par hasard, tu serais amoureux?...
GEORGE.
De miss Fanny? Ma foi, mon ami, je confesse
Que je voudrais pouvoir t'enlever ta maîtresse.
RICHARD.
Ce langage léger, George, me déplait fort.
GEORGE.
Comment!
RICHARD.
Fanny n'est pas ma maîtresse, d'abord.
GEORGE.
Soit, mais la poésie a fasciné son âme,
Et bientôt, si tu veux...
RICHARD.
Elle sera ma femme.
GEORGE.
Plaît-il?Ah ça! voyons, Richard, plaisantes-tu?
— Ta femme.
RICHARD.
Pourquoi pas ! je crois à sa vertu.
GEORGE.
Tu crois à sa vertu ? —Noble et sainte victime! —
.le saurai l'arrêter sur le bord de l'abime.
- 12 -
RICHARD.
Fanny me trompe-t-elle ? — Oh ! ce serait affreux !
Je ne puis pas le croire.
GEORGE.
Est-il donc amoureux ?
RICHARD.
Fanny me trompe-t-elle ? — Oh ! parle vite, George :
Le doute est un couteau qu'on vous tient sous la gorge.
Fanny me trompte-t-elle?
GEORGE.
Eh ! mais, je n'en sais rien.
RICHARD.
Pourquoi donc t'en viens-tu ?
GEORGE.
Richard, écoute bien :
Tu n'es presque jamais sorti de ta retraite :
Jeune d'illusions, tu vois tout en poète,
Et, comme moi, déjà, tu ne t'es pas heurté,
Avec tes rêves d'or, à la réalité.
Les femmes sont pour toi de saintes créatures,
Des êtres parfumés dont les âmes sont pures;
Tu n'en es, aujourd'hui, qu'à ton premier amour,
Rien de bien étonnant, mais tu verras un jour.
Ce n'est pas sans raison, sois-en sûr, que je doute.
Actrice ou bien duchesse, à Londres, sur ma route,
J'ai rencontré, vois-tu, des femmes dont les yeux
M'enivrèrent, le soir, de regards amoureux.
A leurs ruses, vingt fois, je me suis laissé prendre;
Vingt fois désabusé, j'ai fini par comprendre
Que je n'étais qu'un sot, que chacune, à son tour,
Ainsi que d'un jouet, usant de mon amour,
- 13 -
Et sous de chauds baisers couvrant sa perfidie,
Avec plus ou moins d'art jouait la comédie.
— Hélas ! Bichard.
RICHABD.
Pourquoi ce tableau rembruni !
Ce n'est pas, je suppose, à propos de Fanny;
Car tu ne peux la mettre au nombre de ces femmes
Dont les coeurs corrompus sont devenus infâmes.
C'est un ange, Fanny.
GEORGE.
Je veux bien ; mais, crois-moi,
De tous les grands amours, désormais, garde-toi !
Tu ne te doutes pas où cela vous entraine.
Fils du premier ministre, et reçu chez la reine,
Grâce à mon élégance, à quelques mots heureux,
Avec chaque lady, tu sais, je suis au mieux.
Il me serait aisé de tourner bien des têtes;
Eh bien ! je laisse là ces brillantes conquêtes...
Loin des boudoirs dorés, pour égayer mes jours,
Je cherche, sans regret, de moins tristes amours.
Et maintenant, mon cher, de mes soins, en cachette,
Je poursuis, — tu vas rire, — une simple grisette.
RICHARD.
Une grisette, George !
GEORGE.
Oui, mais, en vérité,
Plus d'une grande dame envierait sa beauté.
L'amour vrai, sans calcul, des petites grisettes,
Vaut bien le faux amour de ces grandes coquettes
Couvertes de bijoux, qui ne l'ont, la plupart,
Que rire à nos dépens... Ainsi, crois-moi, Richard,
— 14 —
Renonce à miss Fanny pour ton repos.
RICHARD.
Je l'aime.
GEORGE.
Renonce à miss Fanny.
RICHARD.
Mais c'est la vertu même.
GEORGE.
Tu le crois.
RICHARD.
J'en suis sûr.
GEORGE.
Je n'avais pas voulu
Te dire tout d'abord : — m'y voilà résolu.
Tu crois être aimé seul; mais si tu l'avais vue,
Seule avec moi, chez elle, en plus d'une entrevue,
Poser sa blanche main tendrement sur mon coeur,
Que dirais-tu?
RICHARD.
Cela n'est pas !
GEORGE.
Sur mon honneur.
RICHARD.
Elle qui tout à l'heure... oh! George, cela passe
Toute croyance; une âme aussi fausse, aussi basse,
Non, ce n'est pas possible, et tu t'es trompé !
GEORGE.
Moi!
— Si je ne savais pas autre chose encor.
RICHARD,
Quoi I
— 15 —
GEORGE.
A deux heures de nuit, dimanche, je l'ai vue
Dans Lombard street, sortir d'une petite rue;
Je me mis à la suivre... Un carosse était là
Tout près qui l'attendait... ; légère, elle y monta
Et disparut bientôt.
RICHARD.
Mon Dieu, d'où sortait-elle ?
GEORGE.
Parbleu ! d'un rendez-vous.
RICHARD.
L'infâme ! la cruelle !
GEORGE.
Ne vas-tu pas pleurer ? Ne t'affliges donc pas ?
RICHARD.
George, je l'aimais tant.
GEORGE.
Tiens, je donne un repas,
Ce soir, à mes amis; avec eux je t'invite.
Le verre en main, Richard, on se console vile.
Oublie une coquette, et, convive joyeux,
Viens noyer tes regrets dans des flots de vin vieux.
RICHARD.
Je ne puis.
SCÈNE VU.
LES PRÉCÉDENTS, TOM.
TOM, des journaux à la main.
Vos journaux.
- 16 —
RICHARD.
Pose-les sur la table.
(Tompose les journaux sur la table.)
GEORGE.
Pourquoi?
RICHARD.
J'attends quelqu'un dans une heure... ici.
GEORGE.
Diable !
Qui donc ?
RICHARD.
Un inconnu.
GEORGE.
Qui veut?...
RICHARD.
Un entretien.
GEORGE.
Il te l'a demandé...
RICHARD.
Par une lettre.
GEORGE.
Bien !
C'est quelque aventurier bien râpé, sans ressource.
Qui te veut soutirer les schillings de la bourse.
RICHARD.
N'importe! J'ai promis, je dois le recevoir.
GEORGE.
Parbleu, nous ne dinons qu'à sept heures du soir,
Je n'y pensais pas ; viens lorsque tu seras libre.
— 17 -
RICHARD.
Où dînez-vous ?
GEORGE.
Chez John-Bell, taverne du Tibre.
Tôt ou tard, cher ami, tu seras bienvenu.
RICHARD.
J'accepte.
GEORGE.
Allons, Richard, à tantôt...
RICHARD.
Convenu.
(George sort.)
SCÈNE VIII.
TOM, RICHARD, puis GEORGE.
RICHARD, à Tom.
Laisse-moi, j'ai besoin d'être seul.
TOM.
Pardon, maître.
J'avais à vous parler.
RICHARD.
Toi ? — Sur Betsi, peut-être !
TOM.
RICHARD.
TOM.
Maître, je vous dirai
i[ue j'avais désiré,
- 18 -
Ne peut plus avoir lieu... pour toujours j'y renonce.
RICHARD.
Pourquoi?
TOM.
Pourquoi ! Doit-on, — j'attends votre réponse —
Conduire comme épouse, à l'autel du Seigneur,
Celle qui vous apporte en dot le déshonneur ?
RICHARD.
Que me dis-tu?Betsi...
TOM.
Betsi n'est qu'une infâme
Que vous ne voudrez pas me voir prendre pour femme.
{George rentre.)
RICHARD.
Le coeur si promptement ne change pas ainsi,
Et Betsi ne peut pas...
GEORGE , à part.
On parle de Betsi.
Serait-il question de ma jeune ouvrière ?
RICHARD.
Elle est douce et candide.
TOM.
Elle est fausse, au contraire.
RICHARD , apercevant George.
George !
GEORGE.
J'avais laissé ma canne... Mais pardon,
(A Tom.)
La Betsi dont tu viens de prononcer le nom
- 19 —
Ne loge-t-elle pas auprès de la chapelle,
Dans Bishogate street?
TOM.
Oui, Mylord.
GEORGE, à part.
C'est bien elle :
{Haut.)
Qu'a-t-elle l'ait ?
TOM.
Ce qu'elle a fait, Mylord ? Tenez,
Vous saurez tout aussi.
GEORGE.
Voyons, parle.
TOM.
Apprenez
Que seul, le mois dernier, — il était plus d'une heure
Du matin, — je passais auprès de sa demeure,
Lorsqu'un monsieur, couvert d'un large manteau noir,
Sortit de la maison.
GEORGE.
Tu cherchas à le voir ?
C'était..?
TOM.
Je ne sais pas, mais, grâce à la lumière
Que dans l'obscurité jetait le réverbère,
De cet homme, Mylord, j'ai si bien vu les Iraits,
Qu'entre mille, aujourd'hui, je le reconnaîtrais.
GEORGE.
Jeune?
— 20 -
TOM.
Non, cinquante ans au moins.
GEORGE.
Un homme d'âge !
C'est affreux.
TOM.
N'est-ce pas ?
GEonGE, à part.
Moi qui la croyais sage !
Voyez-vous? —Par saint George, à présent, nous verrons,
Petit démon rusé, si nous résisterons.
(.4 Tom.)
Tom, du courage.
(A Richard.)
Adieu, toi, tu sais, à sept heures.
RICHARD.
A sept heures.
GEORGE.
Bien.
( George sort. )
RICHARD.
Tom!
TOM
Ah ! mon maître !
RICHARD.
Tu pleures...
Tu souffres, Tom.
TOM.
Hélas ! oui... Me tromper ainsi !
RICHARD.
Écoute-moi bien, Tom: tu soupçonnes Betsi...
- 21 —
TOM.
L'apparence...
RICHARD.
Est contre elle, oui, c'est vrai... Mais peut-être
N'est-elle pas coupable.
TOM.
Oh ! merci, mon bon maître,
Vous le croyez,.?
RICHARD.
Oui, Tom; voyons, console-toi,
J'irai lavoir demain.
TOM.
Merci.
RICHARD.
Va, laisse-moi.
( Tom sort. )
SCÈNE IX.
RICHARD, seul.
RICHARD.
Pauvre garçon ! je cherche à calmer sa souffrance,
A l'aire, dans son coeur, renaître l'espérance,
Et moi-même... 0 mon Dieu ! me m'abandonnez pas !
Le spectre du malheur se dresse sur mes pas,
C'en est fait... mon ciel sombre a perdu son étoile,
Et, comme un temple en deuil, mon avenir se voile !
Dans vos bontés, Seigneur, vous êtes infini,
Daignez, ainsi que moi, pardonner à Fanny !
( Il paraît absorbé dans sa douleur. )
Lisons.
(Il déploie un journal.)
— Un feuilleton de Godwin. — « Drury-Lane. —
Othello. — Miss Fanny. —
(Il parcourt quelques lignes. )
— C'est trop fort... Le profane !
(Lisant.)
« Son étoile commence à pâlir, le public
« N'est plus dupe, et bientôt... »
(Se levant et jetant le journal.)
Loin de moi cet aspic !
Chercher à rabaisser cette enfant de génie
Que Shakspeare rêva, que Garrick eût bénie !
Ne t'inquiète pas, Fanny, de ces clameurs,
Le reptile toujours siffle au milieu des fleurs.
Va, foule aux pieds Godwin, et, malgré sa cabale,
Poursuis avec fierté ta marche triomphale,
Et, fidèle toujours, Londres levant la main,
De fleurs, à chaque pas, couvrira ton chemin.
( Une pause. )
Fanny ! pourquoi faut-il que ton coeur insensible
N'ait pas compris le mien, et que... — C'est impossible...
Je connais très bien George, — il se vante aujourd'hui
D'être aimé. — C'est un fat. — Fanny peut avec lui
Avoir été coquette, un peu légère même,
Mais cela ne dit pas... C'est moi, moi seul qu'elle aime.
Lorsqu'elle me parlait tantôt encore, ici,
Sa voix était trop douce... On n'est pas fausse ainsi,
Oh non !
(Il s'assied.)
Pendant la nuit, cependant, s'il l'a vue
Dans Lombard street sortir d'une petite rue...
- 23 -
Elail-ce elle, bien elle ? Après tout, il peut bien
S'être trompé lui-même, et cela ne dit rien.
Fanny n'est pas coupable; oh ! c'est te faire injure
Que de te soupçonner, toi si noble et si pure.
Allons, ne pensons plus à ce qui s'est passé ;
J'avais perdu l'esprit, j'étais un insensé.
( Sa main tombe par hasard sur les tablettes de Fanny. )
J'oubliais... Copions nos vers sur ces tablettes.
{Parait lord Osioald.)
SCÈNE X.
Lord OSWALD, sir RICHARD.
L. OSWALD, sur le seuil de la porte.
Sir Richard Davindson.
RICHARD, se levant.
Entrez, Monsieur.
L. OSWALD.
Vous êtes
Sir Richard Davindson.
RICHARD.
Je suis sir Richard.
L. OSWALD.
Bien.
Je vous ai demandé par lettre...
RICHARD,
Un entretien.
Je suis à vous, Monsieur. — Mais avant.,.
L. OSWALD.
Je devine,
Qui je suis?... un ancien officier de marine,
- 24 -
Ami de lord Oswald.
RICHARD.
Le ministre!
L. OSWALD.
C'est lui,
Près de vous, sir Richard, qui m'envoie aujourd'hui.
RICHARD.
Je n'ai rien demandé, que je sache, à Sa Grâce.
Parlez, je vous écoute.
( Lui montrant un fauteuil. )
Asseyez-vous.
( Lord Ostcald fait des cérémonies pour s'asseoir le premier.)
De grâce !
L. OSWALD, assis.
Lord Oswald, sir Richard, est votre admirateur.
Vos derniers vers, surtout, ont fait battre son coeur.
Chaque jour, quand sur vous le sarcasme et l'injure
Pleuvent de toutes parts, il est doux, je vous jure,
De trouver un artiste, un poète inspiré,
Qui plaide votre cause : Oswald vous en sait gré.
Soyez bien convaincu de sa reconnaissance.
RICHARD.
Mylord ne me doit rien; si j'ai pris sa défense,
C'est que je ne puis voir, sans dégoût, qu'aujourd'hui,
Un ramas d'insulteurs s'acharne contre lui.
.Te crois à ses vertus autant qu'à son génie.
L. OSWALD, lui serrant la main.
Merci.
RICHARD.
Ne laissons pas grandir la calomnie,
— 2S -
Il faut en plein soleil, au carcan l'exposer,
Ou plutôt dans son antre il la faut écraser.
Que dans sa dignité lord Oswald se renferme,
Qu'il tienne le pouvoir d'une main toujours ferme,
Et qu'enfin nous puissions, grâce à sa fermeté,
Goûter en paix les fruits de notre liberté.
Il a su des brouillons museler la colère :
On dira, je le sais, qu'il n'est pas populaire ;
Eh ! mon Dieu I Pitt fut grand, et ne l'eût pas été
S'il n'avait su braver la popularité.
h. OSWALD.
Ce discours, sir Richard, prouve un beau caractère.
Votre famille, un jour, aura droit d'être fiera.
RICHARD.
Ma famille, Monsieur I je n'ai plus de parents.
L. OSWALD.
Pardon.
RICHARD.
Mon pauvre père est mort, voilà quatre ans.
L. OSWALD.
Votre mère...
RICHARD.
Mourut en me mettant au monde ;
Je ne la connus pas. — Ma douleur fut profonde
Quand je perdis mon père... Il m'avait entouré
De tant de soins ! Jamais je ne les oublierai.
Riche et fier d'un honneur que son pays renomme,
Il vécut soixante ans, et mourut honnête homme.
Maître de ma fortune et de mon avenir,
Je quittai Manchester à vingt ans, pour venir
2
A Londres. Je partis le coeur plein d'espérance,
Je me sentais poète; en ma plus tendre enfance,
Je pleurais en lisant Shakspeare et lord Byron,
Et je rêvais qu'un jour, comme eux, j'aurais un nom.
Que nerêve-t-on pas? Après trois ans d'étude,
Passés dans le silence et dans la solitude,
Je lançai mon volume... A peine s'il fut lu !
On garda dans la presse un silence absolu.
Je n'avais pas été, poète domestique,
Des journaux influents implorer la critique...
De mes illusions voyant tomber les fleurs,
Triste, découragé, je versai bien des pleurs.
Ce fut alors que Dieu, pour me sauver sans doute,
Plaça, dans ses bontés, un ange sur ma route...
Comme dans un ciel noir, l'aurore d'un beau jour,
Dans mon coeur triste et sombre il fit naître l'amour.
Je me sentis revivre... On eût dit qu'une fée
Venait de me donner la puissance d'Orphée.
Car tout me réussit depuis ce moment-là.
La presse, avec honneur, de mes livres parla ,
Cela tint du prodige... Aujourd'hui l'on s'empresse
De publier mes vers; je finis une pièce,
Et, sans s'inquiéter de mon obscurité,
Drury-Lane l'accepte à l'unanimité.
L. OSWALD.
Lord Oswald y verrait vos succès avec joie.
Mais vous suivez, je crois, une funeste voie.
Le théâtre est un roc d'obstacles hérissé,
Sur lequel, bien souvent, le tonnerre a passé.
Que de sueurs, hélas ! pour y cueillir la gloire !
— 27 -
RICHARD.
Plus dur est le combat, plus belle est la victoire.
C'est un champ de bataille, et tout homme de coeur,
Comme le grand Shakspeare, en doit sortir vainqueur.
Oui, le théâtre m'offre une tribune sainte.
J'ai foi dans mon étoile, et j'y monte sans crainte.
— Mais quel motif, Monsieur, vous amène chez moi?
L. OSWALD.
Lord Oswald, sir Richard, vous destine un emploi
Qui rendrait orgueilleux plus d'un lord d'Angleterre,
Car il veut vous nommer...
RICHARD.
Quoi?
L. OSWALD,
Premier secrétaire
D'ambassade à Paris; c'est un poste d'honneur,
Et vous en êtes digne.
RICHARD.
Une telle faveur...
L. OSWALD.
Vous prouve son estime et sa reconnaissance.
Vous avez du talent, de la persévérance ;
Lord Oswald a voulu vous frayer le chemin,
Acceptez, sir Richard, et vous partez demain.
RICHARD.
Je suis heureux et fier de cette récompense,
Mais daignez m'excuser...
L. OSWALD.
Vous refusez...
- 28 -
RICHARD.
Je pense
Que ma vocation ne m'appelle pas là.
Et puis, d'ailleurs, s'il faut vous apprendre cela,
— A Sa Grâce, pour moi, Monsieur, daignez répondre,—
Des intérêts trop chers me retiennent à Londre.
L. OSWALD.
Lesquels ?
RICHARD.
Mon mariage.
L, oswALD, à pari. .
Enfin, nous y voici.
(Haut.)
Ah ! vous vous mariez.
RICHARD.
Oui.
L. OSWALD.
S'il en est ainsi...
. — Peut-on savoir le nom ?
RICHARD.
Miss Fanny.
L. OSWALD.
Notre actrice
Célèbre; permettez que je vous applaudisse,
Vous devez être fier.
RICHARD.
Heureux; puissé-je, un jour,
M'acquitter envers elle et payer son amour !
L. OSWALD.
Vous avez sa parole ?
RICHARD.
Elle me l'a donnée...
Dans un mois...
L. OSWALD.
Puisse Dieu bénir cet hyménée !
(Se levant.)
Je vais à lord Oswald conter notre entretien.
RICHARD , se levant.
Remerciez Mylord pour moi, dites-lui bien
Que mon refus...
L. OSWALD.
Sa Grâce en comprendra la cause.
Si jamais vous avez besoin de quelque chose :
— Lord Oswald, par ma voix, vous en prie aujourd'hui,
Sans crainte, sir Richard, adressez-vous à lui.
— Votre main...
RICHARD.
De grand coeur.
L. OSWALD.
Au revoir.
RICHARD.
Je l'espère.
(L. Osivald sort.)
SCÈNE XI.
RICHARD, seul.
En serrant cette main, je songeais à mon père...
Ce monsieur lui ressemble. '
{Il se rassied et prend une plume.)
Allons...
- 30 -
(Il ouvre les tablettes de miss Fanny.)
Tiens... un billet!
— Je ne sais si je dois... Au fait, pas de cachet.
(Il le lit.)
Oh ! j'ai mal lu sans doute.
« Ma chère et bonne Fanny, les affaires me retiennent au-
« jourd'hui; je ne pourrai sortir. — Ainsi, ne vas pas à
« notre rendez-vous. Je t'attends vendredi, à minuit, dans
« cette chambre isolée où j'ai déjà passé de si douces
« heures avec toi... A vendredi donc, ma bonne petite ;
« je t'embrasse. »
Et pas de signature !
— Me trompé-je ? Il me semble.
(Il confronte la lettre de lord Oswald avec le billet. )
Oui, la même écriture.
Je n'en puis plus douter... Cet homme est son amant,
Et je serrais sa main affectueusement I
Et je lui découvrais les secrets de mon âme !
Vengeance ! Oh ! je saurai me venger de l'infâme.
L'heure du rendez-vous, je la sais, grâce à Dieu,
Et je vais... Insensé ! Mais j'ignore le lieu.
Aucun indice, aucun !... Mon Dieu ! comment connaître !
(Une pause.)
George peut seul... Courons à la taverne.
(Tom entre précipitamment.)
SCÈNE XII.
RICHARD , TOM.
TOM.
Maître,
Ce monsieur...
— 3i —
RICHARD.
Ce monsieur, eh bien !
TOM.
Qui sort d'ici.
RICHARD.
Quoi !
TOM.
C'est lui que j'ai vu sortir de chez Betsi.
Oh ! j'ai parfaitement reconnu sa figure.
RICHARD, à part.
Chez Betsi... C'est donc là.
TOM.
C'est bien lui, je vous jure.
RICHARD.
Donne-moi mon manteau.
TOM.
Je vais vous le chercher.
(Tom sort.)
RICHARD.
Vous avez cru pouvoir tous les deux vous cacher,
Et me faire tomber dans vos pièges infâmes.
Le voile tombe enfin... J'ai découvert vos trames.
TOM , rentrant, le manteau de Richard à la main.
Voilà.
RICHARD , mettant son manteau.
Bien.
TOM.
Vous sortez?
RICHARD.
Tom, je vais chez Betsi.
- 32 -
TOM.
Pour moi!... Tant de bonté.
RICHARD.
Mon chapeau.
TOM , lui donnant son chapeau.
Le voici.
RICHARD , il va pour sortir et s'arrête.
Donne donc.
(Il aperçoit sur sa tableses vers à Fanny.)
Oh ! ces vers.
(Il les déchire.)
TOM.
Nous nous trompons, peut-être !
RICHARD.
Comme un spectre vengeur, je lui veux apparaître.
Oui, je veux... Qui m'eût dit ce matin ! — Oh I mon Dieu !
TOM.
Faut-il vous suivre ?
RICHARD.
Non, ne me suis pas... Adieu
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.
33
DEUXIEME ACTE.
Un appartement assez élégamment meublé... au fond, la porte d'entrée...
Dans l'angle, à gauche de l'acteur, la chambre de miss Fanny; dans
l'angle, à droite, une fenêtre donnant sur un balcon Entre la porte et
la fenêtre une psyché. Au premier plan, à gauche, une fenêtre donnant
su le jardin ; au deuxième, une porte Titrée donnant sur un corridor ;
au premier plan, à droite, une cheminée ornée d'une pendule, d'un vase
et de deux candélabres.... Au second plan, la chambre de Betsi... Chaises,
fauteuil, canapé.... un guéridon, un thé : une petite table sur laquelle
est posé un panier à ouvrage.... sur le panier, un grand voile blanc
brodé. — Au lever de la toile, le théâtre n'est éclairé que par la lueur
du feu qui brûle dans la cheminée.
.SCÈNE I.
BETSI, seule.
BETSI, sortant de la chambre de miss Fanny, un flambeau
à la main.
Miss Fanny peut venir.
(Elle allume les candélabres, après quoi elle va ouvrir la
fenêtre.)
Quel temps ! pas une étoile !
L'épais brouillard ! Allons ! mettons-nous à mon voile
(Elle s'assied, son voile sur ses genoux, et se met à broder.)
Mon voile ! est-il gentil I j'en ai, sans contredit,
Vu de plus laids au front de plus d'une lady.
On n'est qu'une ouvrière, une simple grisette,
Mais ça n'empêche pas qu'on soit un peu coquette;
Et, si je m'en rapporte à mon miroir, je crois...
— Aïe ! aïe ! En babillant, je me pique les doigts.
2.
- 34 -
— On ne peut m'en vouloir de ma coquetterie,
N'est-ce pas naturel?— Dame, on ne se marie
Qu'une fois... Quel beau jour!.. Oh ! que je voudrais voir
Arriver ce jour-là !.. J'y pense chaque soir.
Deux semaines encor... c'est bien long tout de même.
Quel bon petit mari j'aurai !.. Tom... comme il m'aime !
Comme il m'aimait plutôt! Car maintenant, j'ai peur;
J'ai, depuis quelque temps, remarqué sa froideur.
On dirait qu'il me boude. Il a donc quelque chose
Contre moi... Mais pourquoi ! — J'en ignore la cause.
Il m'avait bien promis de venir aujourd'hui...
Ne m'aimerait-il plus?.. Lui ne plus m'aimer, lui
Que j'aime tant ! Oh ! non, j'ai tort, prenons courage,
Le temps aura bientôt dissipé ce nuage.
N'y pensons plus ! — D'ailleurs, miss Fanny....
(Entre miss Fanny par le corridor.)
La voici.
SCÈNE II.
BETSI, Miss FANNY.
BETSI.
Soyez la bienvenue...
FANNY.
Eh! mais, qù'as-tu, Betsi?
Tu viens de pleurer...
BETSI, se détournant pour essuyer ses larmes.
Moi!
FANNY.
Tu détournes la vue.
BETSI.
Ahl Miss...
- 35 -
FANNY.
Mon Dieu, Betsi, te voilà tout émue.
BBTSI.
C'est...
FANNY.
C'est...
BETSI.
Que je pensais à Tom, mon fiancé,
A Tom qui ne vient plus, comme par le passé,
Causer de nos projets, de notre mariage.
Veut-il m'abandonner ?
FANNY.
Betsi, tu n'es pas sage.
Tu te fais à plaisir de la peine pour rien.
BETSI.
C'est que, voyez-vous, Miss, c'est que je l'aime bien.
FANNY.
Tom t'aime bien aussi.
BETSI
Mais pourquoi donc, s'il m'aime,
Ne vient-il plus me voir? Miss, il n'est plus le même,
Je m'en aperçois bien. Il est, depuis un mois,
Tout rêveur, lui si gai, si joyeux autrefois !
Et pourtant, Miss, le jour de notre hymen approche.
FANNY.
Ne t'alarmes donc pas... Tu n'as pas de reproche
A te faire ?
BETSI.
Aucun, Miss.
FANNY.
Tom, est un bon garçon
- 36 —
Peut-être, sans motif, a-t-il a quelque soupçon;
Mais près de toi, vois-tu, ma charmante petite,
Plus aimant que jamais il reviendra bien vite.
BETSI.
J'espère alors.
FANNY.
Je vais dans ma chambre, Betsi.
BETSI.
Miss !
FANNY.
Je vais déposer mon chapeau, reste ici.
Je reviens à l'instant.
(Fanny sort.)
SCÈNE III.
BETSI, puis GEORGE.
BETSI, seule.
Bonne miss! sa parole,
Comme celle d'un ange, est douce et me console.
Que n'a-t-elle pas fait déjà pour moi ? Jamais,
Je le jure, Betsi n'oubliera ses bienfaits.
C'est elle qui, prenant pitié de ma misère,
Paya, d'abord, la tombe où repose ma mère,
Et vint, ensuite, en aide à l'orpheline... Aussi,
Mon coeur reconnaissant!..
GEORGE , entr'ouvrant la porte.
Je crois que c'est ici.
— Je ne me trompais pas.
(Il entre.)
Grâce au ciel, le concierge
Ne m'a pas dit un mot. Avançons I
- 37 —
BETSI, effrayée.
Sainte Vierge l
Qui va là ?.. Lord Acton !...
GEORGE.
Oui, petite, c'est moi.
• BETSI.
Que voulez-vous, Mylord?
GEORGE.
Tu trembles, remets-toi ;
Lord Acton n'est pas fait pour effrayer les belles.
(Il veut lui prendre la taille.)
BETSI.
Finissez.
GEORGE.
Allons donc ! je sais de tes nouvelles.
Ne fais pas la farouche, et je ne dirai rien.
BETSI.
Je ne vous comprends pas.
GEORGE.
Tu me comprends très bien.
Si j'en doutais encor, cette émotion même...
BETSI.
Que voulez-vous, enfin ?
GEORGE.
Te dire que je t'aime,
Que je me suis laissé séduire pas tes yeux,
Et que si tu voulais je serais bien heureux...
Je suis riche, tu sais, et...
BETSI.
Moi, votre maîtresse !
Gardez votre or, Mylord, vous vous trompez d'adresse.
- 38 -
GEORGE
Crois-tu donc qu'à présent je ne sois pas au fait?
Vrai Dieu ! je sais à quoi m'en tenir.
BETSI.
Qu'ai-je fait?
GEORGE.
Il parait, dis-moi donc, qu'on n'a pas l'habitude
D'être, avec tout le monde, aussi fière, aussi prude;
Qu'il existe quelqu'un qui, la nuit, en manteau,
Sans bruit, auprès de toi, se glisse incognito,
Sans qu'on lui dise, à lui, d'une voix de tigresse,
Ainsi qu'à moi : « Mylord, vous vous trompez d'adresse. »
BETSI.
Je vous jure, Mylord...
GEORGE.
Que tu n'as pas d'amant?
Mais qui donc a payé ce riche ameublement ?
BETSI, à part.
Mon Dieu, si miss Fanny... Je tremble.
GEORGE.
Allons.
BETSI.
J'espère
Que vous allez sortir.
GEORGE.
Non pas encor, ma chère.
Un tout petit baiser, et ce sera fini...
Je sors.
BETSI.
Jamais.
GEORGE.
Eh bien I malgré toi...
(Betsi se sauve, George la poursuit, l'arrête auprès de la
- 39 -
chambre de miss Fanny, et va l'embrasser de force, quand
la porte s'ouvre et miss Fanny paraît. )
Miss Fanny !
SCÈNE IV.
GEORGE, FANNY, BETSI.
FANNY.
Lord Acton !
BETSI , se jetant dans les bras de miss Fanny.
Miss !
GEORGE , à part.
Voilà qui change un peu la thèse :
Est-ce que par hasard ? Je puis, j'en suis fort aise,
Savoir si mes soupçons étaient fondés ou non.
FANNY.
Savez-vous bien, Mylord, que vous portez un nom
Noble, célèbre et pur, et qu'on doit prendre garde,
Lorsqu'on porte un tel nom...
GEORGE.
Miss, cela me regarde;
Mais.
FANNY.
Comment se fait-il que je vous trouve ici ?
GEORGE, balbutiant.
CommentI.. Ah! mon Dieu, Miss... je...
{A part.)
Voyons donc !
{Avec aplomb.)
Et si
Je vous demandais, moi, pourquoi je vous y trouve !
— 40 -
FANNY.
Vous ne répondez pas. — Mylord, je vous approuve.
Lord Actonne peut pas avouer que, la nuit,
Chez une pauvre enfant il s'était introduit,
Pour lui voler l'honneur, lui qu'à Londre on renomme
Pour un loyal Anglais et pour un galant homme ;
Lui qui peut à la cour, déployant son blason,
Marcher de pair avec la plus noble maison,
Et qui doit, héritant des vertus de sa race,
Dans la chambre des lords tenir un jour sa place.
GEORGE.
Croyez...
(A part.)
Je ne sais plus que dire maintenant.
FANNY.
Votre embarras n'a rien qui soit bien surprenant,
Car vous m'avez comprise, et votre Seigneurie
Se repent, n'est-ce pas, de son étourderie ?
GEORGE.
Mais croyez-le bien, Miss, je ne venais ici
Que dans le seul espoir d'être utile à Betsi.
FANNY.
Comment cela ?
GEORGE , à part.
Tâchons de nous tirer d'affaire,
Et de sortir avec les honneurs de la guerre.
(Haut.)
Vous savez, miss Fanny, que, pour le carnaval,
Notre reine, à Windsor, doit donner un grand bal.
FANNY.
Un bal paré, je sais.
- 41 -
GEORGE.
Cette brillante fête
D'avance à nos ladys tourne déjà la tête,
Et l'on ne rêve plus que costume à la cour.
La duchesse d'York me contait, l'autre jour,
Que, venant de choisir celui de Desdémone,
Elle désirait fort connaître la personne
Qui vous a fait le vôtre... Et je venais ici,
Mon Dieu, tout simplement, pour avertir Betsi
De vouloir bien passer demain chez la duchesse...
FANNY.
Est-ce la vérité ?
GEORGE.
Sans doute. — Je vous laisse.
( A Betsi.)
Milady peut compter?...
BETSI.
Certainement. — J'irai.
GEORGE.
Bien.
FANNY.
Bonne nuit, Mylord.
GEORGE.
Merci.
(A part, en sortant.'
Je reviendrai.
SCÈNE V.
Miss FANNY, BETSI.
FANNY.
Ferme vite la porte.
- m —
BETSl.
Oui, Miss.
FANNY, à part.
Je suis fâchée
Qu'il m'ait vue; à quoi bon m'être si bien cachée
Jusqu'ici ! — Lord Acton est léger, indiscret ;
Il ne pourra se taire, et ce fatal secret
Courra bientôt, hélas I les salons et la rue...
Je donnerais beaucoup pour qu'il ne m'eût pas vue.
— Pourvu qu'il n'en résulte aucun malheur, mon Dieu !
BETSI , rentrant.
Oh ! qu'il fait froid dehors.
FANNY.
Je rentre.
BETSI, se réchauffant les mains.
Le bon feu !
Mylord ne peut tarder... Minuit...
FANNY.
Je vais l'attendre.
BETSI.
Le thé ?
FANNY.
Tous d'eux, ici, nous reviendrons le prendre.
(Fanny entre dans sa chambre.)
SCÈNE VI.
BETSI, seule.
Allons, dépêchons-nous; mettons ce guéridon
Devant la cheminée... Ainsi... mais voyez donc
- 43 —
Ces jeunes lords! sont-ils sans gêne? quelle audace !
Venir ainsi chez moi... la nuit... !.. — Tout est en place. —
J'entends marcher, je crois. — Non, je me trompe... Rien.
Mais si...
(Laporte vitrée s'ouvre, entre lord Osivald enveloppé dans un
grand manteau.)
Mylord.
L. OSWALD.
Fanny ?
BETSI.
Dans sa chambre.
L. OSWALD.
C'est bien.
(Il ôte son manteau, qu'il jette sur un fauteuil, et entre dans
la chambre de miss Fanny.)
BETSI , seule.
Quel est donc ce mylord, et pourquoi ma maîtresse
Le reçoit-elle ainsi? Quel intérêt la presse?
C'est étrange, personne, ici, dans la maison,
Excepté miss, ne sait ni son rang ni son nom...
Voilà bientôt cinq mois... Oui, c'était en septembre,
Pour plaire à miss, je sors de ma petite chambre
Pour venir habiter ce bel appartement,
Et depuis, ce monsieur... C'est étrange, vraiment!
On pourrait soupçonner des choses... Que pensé-je !
Moi, Betsi, soupçonner celle qui me protège I
Oh! c'est mal... je suis folle... elle aime sir Richard.
Elle doit l'épouser... Rentrons.
(Elle sort; un instant après, on voit une ombre se dessiner
sur la fenêtre du fond. Le théâtre est dans une demi
obscurité.)
— 44 -
SCÈNE VII.
GEORGE.
GEORGE , en dehors.
A tout hasard !
(Il ouvre la fenêtre et franchit le balcon. Une fois entré dans
l'appartement, il regarde s'il n'y a personne, revient sur
ses pas, et, penché sur la balustrade.)
Adieu, brave homme, adieu! grand merci de la peine !
Enfin... Ouf!
{Il ferme la fenêtre.)
J'ai besoin d'un peu reprendre haleine.
(Il aperçoit le manteau de lord Oswald.)
Qu'est-ce que j'aperçois? Un manteau! — C'est parfait.
On est venu pendant mon absence.,. Il paraît
Que je ne suis pas seul ici... La chose est claire...
Par saint George, j'aurai le noeud de cette affaire.
Vous jouez la vertu, Miss, admirablement.
C'est gentil... Ainsi donc, vous aviez un amant,
Et mon meilleur ami, dans un mois, allait être...
Oh! que non pas...
(On cherche, en dehors, à ouvrir la fenêtre qui donne sur le
jardin.)
Qui diable ébranle la fenêtre ?
Je donnerais de l'or pour que Richard fût là.
(On remue violemment la fenêtre.)
Attendez un moment... on vous ouvre.
(Il ouvre la fenêtre.)
Voilà.
— Richard ! !
— 43 —
SCÈNE VIII.
GEORGE, RICHARD.
RICHARD , en dehors de la fenêtre.
George !
GEORGE.
Parbleu, c'est une chose unique.
Descends donc !
(Richard descend.)
L'aventure est vraiment fort comique I
RICHARD.
Je ne suis pas en train de rire.
GEORGE.
Je le croi.
Que viens-tu l'aire ici ?
RICHARD.
Mais toi-même ?
GEORGE.
Qui, moi ?
J'y viens pour toi.
RICHARD.
Je ne te comprends pas.
GEORGE.
L'histoire
De monsieur Tom m'était restée en la mémoire,
Et tu n'en seras pas surpris, quand tu sauras
Que le petit lutin dont les gentils appas
M'ont fait battre le coeur et tourner la cervelle,
Loge en ces lieux.
— 46 —
RICHARD.
Betsi?
GEORGE.
C'est ainsi qu'on l'appelle.
Après notre diner... — Mais pourquoi n'es-tu pas
Venu, mon cher ami, partager le repas ?
RICHARD.
Achève.
GEORGE.
Achève... Il faut d'abord que je commence...
Après notre dîner... Quel dîner 1 quand j'y pense !
On ne dîne pas mieux là haut, en paradis.
Un diner Talleyrand... Ah! d'honneur, tu perdis.
RICHARD.
Viens au t'ait.
GEORGE.
Eh bien, donc, quand je sortis de table,
J'étais...
RICHARD.
Ivre...
GEORGE.
Non pas, mais j'étais... fort aimable.
RICHARD.
C'est ce que je voulais dire.
GEORGE.
Je vins ici,
Espérant triompher des rigueurs de Betsi ;
Bah ! qui ne risque rien n'a rien, dit le proverbe ;
Croyant que sous le pied quelqu'un me coupait l'herbe,
— 47 —
Je pensai que, facile à la tentation...
Mais ne voilà-t-il pas... — fais bien attention ! —
Que, par un incident tout à fait dramatique,
Un tiers vient m'interrompre au moment pathétique.
Et ce tiers, c'était... Tiens, devine...
RICHARD.
As-tu fini ?
Voyons, c'était...
GEORGE.
C'était miss Fanny.
RICHARD.
Miss Fanny !
GEORGE.
Je fus déconcerté, mon cher, de telle sorte
Que je me vis forcé de regagner la porte.
Je sortis en jurant de rentrer en secret.
La présence en ces lieux de Fanny m'intriguait,
Et j'en voulais, pour toi, découvrir le mystère,
Pour toi, mon cher ami, que j'aime comme un frère.
J'étais donc dans la rue, immobile, rêveur...
Le hasard, près de moi, fait passer un couvreur.
Un demi-souverain m'assure de son zèle...
Au pied de ce balcon il pose son échelle;
Je monte, et, triomphant, j'arrive tout exprès
Pour t'ouvrir la fenêtre, une minute après.
RICHARD.
Ainsi donc, miss Fanny, tu l'as vue?
GEORGE.
Oh ! bien vue.
RICHARD.
Où donc est-elle?