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Notice sur Mme Augustine Sauvage , par l'abbé Chrétien Dehaisnes

De
32 pages
impr. de A. d'Aubers (Douai). 1855. Sauvage. In-18, 33 p..
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SUR MADAME
Par l'abbé CHRÉTIEN DEHAISNES.
Quando orabas cum lacrymis , et
tebeliebas mortaos , et derelinquebas
prandium tuum, ego obluli orationem
tuam Domino.
lorsque tu priais aveo larmes ,
lorsque , quittant la table du repas,
tu allais ensevelir les morts, j'offrais
les prières au Seigneur.
Au livre de Tobie , ch. XII.
DOUAI.
ADAM D'AUBERS , IMPRIMEUR.
1855.
NOTICE
SUR MADAME
Le 1er octobre 1855 , à dix heures du ma-
tin , les rues de la ville d'Eslaires étaient
traversées par le cercueil qui contenait la
dépouille mortelle de Mme Sauvage. Mme Sau-
vage avait été, durant sa vie , une bonne
femme de la campagne, simple, ignorée,
presque sans fortune ; et pourtant les auto-
rités et les personnes les plus notables de la
ville assistaient à ses funérailles ; quatre
dames des principales familles se faisaient
un honneur de tenir les coins du poêle; une
foule immense suivait, triste et recueillie.
Autant Mme Sauvage s'était tenue cachée pen-
dant sa vie, autant elle était glorifiée à sa
mort ; autant elle avait dérobé au monde et
ses vertus et ses bienfaits , autant ses bien-
faits et ses vertus étaient mis au grand jour
4
par le concours de toute la population et par
les regrets et les éloges de toute la ville.
Nous avons cru devoir nous associer aux
sentiments éprouvés par tous les habitants
d'Estaires, en consacrant quelques pages à
une notice sur Mme Sauvage : c'est un hom-
mage que méritaient sa profonde humilité et
sa charité inépuisable; d'un autre côté, les
saints exemples de vertu que nous offre sa
vie pourront peut-être n'être pas inutiles à
quelques âmes. Puisse Dieu permettre, qu'en
trouvant des imitateurs , Mme Sauvage soit
encore, après sa mort, utile à la religion et
à la société !
I.
Non loin du village de Lestrem , au milieu
de pâturages et de champs fertiles, s'élevait;
vers le milieu du siècle dernier, une petite
ferme, construite en terre glaise et couverte
de chaume, dont les murs tombaient à demi
de délabrement et de vétusté. C'est là que
naquit, le 11 novembre 1766, Augusline-
Marie Réant, dont nous écrivons la vie.Elle
était la quatrième des dix enfants que Bleu
accorda à l'union de Nicaise Réant et de
Marie-Michel Duriez. Son père appartenait
à une honorable famille de cultivateurs; mais
des malheurs l'avaient réduite à un état très
précaire, et il lui fallait travailler non seu-
5
lement pour nourrir ses nombreux enfants ,
mais encore pour faire face aux obligations
que ses parents avaient contractées.
La jeune Augustine fut élevée à cette rude
maisïbonne école du travail et de la vie des
champs. Elle n'avait que six ans et demi
quand la mort de son père augmenta encore
l'état de gêne de la famille. Restée seule avec
ses enfants, la veuve de Nicaise Réant ne
perdit pas courage ; elle se chargea elle-
même des travaux les plus pénibles, des va-
lets de ferme; on la voyait brouetter les pro-
duits et les engrais que chargeaient ses jeunes
filles. Et par cette activité, elle parvint à
payer les dettes de ses parents, et même à
se faire une petite fortune; et d'un autre
côté elle rendit sa jeune famille ardente au
travail et dure à la fatigue. L'éducation des
enfants n'était pas négligée. Augustine fut
envoyée chez les religieuses qu'une dame
pieuse venait d'établir à Lestrem : elle ne
tarda pas à s'y faire remarquer et à devenir
recordeuse, c'est-à-dire à être chargée d'ap-
prendre le catéchisme aux enfants les plus
jeunes ou les plus ignorants.
Sa première communion augmenta encore
les saintes dispositions qu'elle montrait pour
la piété et la vertu. Agée seulement de 12
ans, elle observait, dans toute leur rigueur,
les jeûnes, alors si rigoureux, qui étaient
ordonnés par l'Église ; à l'heure du repas,
6
elle se retirait dans une grange , pour prier
avec sa soeur Catherine. Et le soir, après
une longue et pénible journée de travail , les
deux soeurs, afin de ne pas succomber au
sommeil pendant leurs prières , allaient s'a-
genouiller sous les arbres du bois Desçhilder
et imploraient longtemps le Djeu qu'elles
aimaient. Cette piété qui doublait le courage
de la jeune Augustine, n'enlevait rien à son
enjoûment. Elle aimait à courir dans les
vergers avec ses frères et ses soeurs, à rire, à
s'amuser avec eux; le dimanche, après l'office
du soir, autour d'une table en bois blanc ,
d'une propreté exquise, à la lueur du cré-
chet suspendu à la crémaillère enfumée, sous
les yeux de la mère de famille , les dix en-
fants jouaient joyeusement aux cartes, avec
des bagatelles pour enjeu. Plaisirs délicieux
de l'enfance, frais souvenirs du toit natal
qu'Augustine rappelait encore à sa soeur à
l'âge de 89 ans 1 Parfois l'on cherche bien
loin le bonheur : il se trouve près du foyer
paternel, dans les amusements les plus sim-
ples et les plus enfantins !
II.
Bien qu'elle aimât beaucoup ces joyeuses
réunions du dimanche, Augustine, dès l'âge
de 13 ans , les quittait souvent pour recher-
cher des plaisirs qui avaient pour elle plus
7
de charmes et d'attraits. Non loin de la
ferme, se trouvait une chaumière en ruines
où habitait une famille pauvre; les ulcères,
la vermine rongeaient les petits enfants ; le
dimanche , Augustine profitait de ses mo-
ments de loisir pour rendre à ces enfants les
services les plus pénibles pour la nature.
Des fièvres pernicieuses éclatèrent dans la
campagne de Lestrem ; elle se fit la garde
de tous les malades. Vers l'âge de 17 ans ,
elle se décida à ensevelir un mort; mais à la
vue du cadavre, au contact de ce corps froid
et privé de vie , elle tressaillit ; elle se ren-
versa sur sa soeur qui l'accompagnait, ef-
frayée, hors d'elle-même ; et il lui fallut un
effort surnaturel, il lui fallut la pensée de
Dieu, pour se décider à remplir ce pieux de-
voir qu'elle devait remplir des milliers de fois
durant sa vie. Dans la route du Ciel , sou-
vent le premier pas seul est difficile à faire.
Bientôt, Augustine entreprit un acte de cha-
rité plus pénible et plus dangereux. Une ma-
ladie contagieuse attaqua, l'un après l'autre,
les membres de la famille Deschilder ; notre
jeune garde-malade, avec sa soeur Catherine,
passa plusieurs mois autour de leurs lits de
souffrance. Elle fut atteinte à son tour ; long-
temps elle flotta entre la vie et la. mort ; les
derniers sacrements lui furent administrés;
on désespéra de ses jours. Dieu , qui voulait
lui faire gagner sa couronne par une longue
vie de dévoûment, la laissa sur la terre.
8
III.
Tant de dévotion et de charité semblait
annoncer que la jeune Réant n'était point
faite pour le monde : en effet, elle ne tarda
pas à déclarer à sa mère la vocation qu'elle
éprouvait pour la vie religieuse. Loin d'agir
comme ces parents qui né permettent pas à
leurs enfants de choisir la meilleure-part,
d'entrer dans l'asile pieux du couvent, la
famille d'Augustine fit de grands sacrifices
pour lui fournir la somme que nécessitait
son entrée chez les Annonciades de Béthune.
Augustine y était déjà reçue ; la révolution
éclata : les monastères furent fermés au nom
de la liberté; au nom de la liberté, les reli-
gieuses furent forcées de rentrer ,dans le
monde qu'elles avaient fui volontairement ;
elles furent exilées, incarcérées, conduites à
l'échafaud. Dans la ferme retirée qu'elle
habitait, la jeune Réant elle-même ne fut
pas complètement à l'abri de cette persécu-
tion impolitique et injuste que quelques
hommes exerçaient au. nom de tous. Augus-
tine continuait d'exercer ses humbles mais
utiles fonctions de recordeuse ; comme in-
stitutrice, on voulut la forcer de prêter ser-
ment à la constitution civile du clergé. Elle
refusa et ferma son école; si elle n'avait pas
eu d'excellents rapports de voisinage avec
9
les gens qui se faisaient, dans le pays, les
pourvoyeurs du sanguinaire Joseph Lebon,
elle eut été, comme tant d'autres, incarcérée
à Béthune, et, de là, conduite à l'échafaud.
Elle échappa à cette mort dont elle fut plus
d'une fois menacée par les révolutionnaires.
Ces menaces ne purent arrêter son zèle et
son courage. Bien souvent , à la nuit tom-
bante , elle reçut, dans une grange de la
ferme de sa mère , des prêtres dévoués qui
venaient y célébrer le saint sacrifice de la
Messe. Que de fois ne lui arriva-t-il pas de
braver les ténèbres de la nuit, la boue ma-
récageuse des chemins , le vent et la pluie
des nuits d'hiver , pour aller , dans d'autres
fermes, chercher conseil et force au sacrifice,
de l'Agneau qui s'immole pour tous! Elle
osa même conduire dans l'enceinte de Bé-
thune quelques jeunes enfants qu'elle avait
préparés ; et, dans une chambre retirée, ils
reçurent la première communion. Elle s'était
montrée pieuse dans le calme de l'enfance;
au moment des passions de la jeunesse , en
passant par le creuset des tribulations, elle
se montrait ardente et courageuse, elle ex-
posait sa vie pour la gloire de Dieu et le
salut de son prochain.
IV.
Augustine n'espérait pas pouvoir enibras-
10
ser la vie religieuse ; elle se décida à entrer
dans l'état du mariage. Elle épousa Maximi-
lien Sauvage, cultivateur honorable, qui lui
apportait en dot peu d'argent, mais beaucoup
de courage , beaucoup d'amour et beaucoup
de vertu. Ils reprirent une petite ferme à
Richebourg, village natal de Maximilien.
Quand nous avons demandé ce qui faisait
remarquer Mme Sauvage, dans cette nouvelle
phase de sa vie, l'on nous a répondu : Fer-
mière, elle était fermière avant tout. Et nous
nous sommes représenté la femme forte de
l'Écriture qui prend la laine en sa main,
qui partage la tâche entre ceux qui la servent,
et que son époux exalte et admire. Nous avons
vu Mme Sauvage se levant de grand matin ,
allant traire ses vaches , maintenant dans la
ferme une propreté exquise, sarclant les blés
au printemps, glanant après la récolte; nous
l'avons vue filant au rouet pour préparer la
bobine à son mari qui tissait la toile; et
nous nous sommes dit qu'elle était un exem-
ple pour les ménagères courageuses qui ne
connaissent que deux maisons, celle de Dieu
et celle qu'elles habitent avec leur mari.
Fermière, elle était fermière avant tout;
cette parole est un éloge bien grand pour
Mme Sauvage; mais néanmoins elle savait
concilier, avec l'activité que demandait sa
position , le besoin de charité qui dévorait
son coeur.
11
V.
Le Ciel ne lui avait donné en partage que
les douleurs de la mère; l'unique enfant
qu'elle mit au monde mourut après avoir
vécu trois jours : Dieu semblait lui marquer
par là qu'elle devait se considérer comme
mère des pauvres , que pour enfants elle au-
rait ceux qui sont orphelins dans la grande
famille de l'humanité. Elle ne faillit jamais
à cette sublime mission. Sa ferme, nous
a-t-ondit, était le refuge des pauvres. Mme
Sauvage , comme la plupart des fermières
de nos charitables campagnes, recevait avec
joie ceux que l'on appelle les logeurs ; les
mendiants , les colporteurs , les voyageurs
sans argent trouvaient un lit dans la cham-
bre à tisser, où, au moins, du foin dans les
étables. L'on y recevait tous les pauvres
indistinctement; la charité de Mme Sauvage
ne faisait jamais acception des personnes.
Un jeune homme de bonne famille , qui
s'était engagé comme soldat, avait, dans une
querelle , tué l'un de ses compagnons d'ar-
mes. Il se réfugia chez Mme Sauvage ; pen-
dant deux ans il y vécut, inconnu à la justice,
et il parvint à s'évader en pays étranger ,
décidé à réparer son crime par une vie
d'honnête homme et de chrétien fidèle. Pen-
dant l'hiver rigoureux de1812 , un pauvre
12
mendiant de Richebourg se trouvait sans
abri; il se décide à demander l'hospitalité à
la ferme Sauvage. La route était longue;
une neige épaisse couvrait les campagnes ;
l'infortuné dut s'ouvrir une route à travers
cette neige. Il était soutenu par l'espoir du
bon accueil qui l'attendait; il disait: Dès que
j'arrive chez Sauvage, je suis sauvé. Il y
arriva enfin, et fut reçu comme un enfant de
la: maison. Il y était depuis un an , travail-
lant à faire des bobines , afin de payer, par
cette occupation , le logement et la nourri-
ture qu'on lui donnait, quand, un soir, sans
que rien d'extraordinaire fût arrivé, Mme
Sauvage l'engage à se confesser. Il s'étonne
de cette exhortation, puis finit par se déci-
der; un prêtre entend sa confession. Le len-
demain matin , Mme Sauvage était occupée à
traire les vaches, quand elle entend la voix
de son mari qui l'appelle.; elle court ai lui ;
et celui-ci lui montre le mendiant étendu
sur son lit, frappé par une mort subite. Elle
remercia le Ciel de la sainte inspiration qu'il
lui avait donnée, quand, sans nulle nécessité
apparente, elle avait pressé le vieillard de
recevoir le sacrement dé réconciliation.
VI.
La ferme qu'habitait Mme Sauvage était
située à une lieue de l'église; cette sainte
13
femme souffrait de ne pouvoir aller tous les
jours puiser la forée et l'amour au pied du
tabernacle de Jésus ; elle décida son mari à
quitter Richebourg pour aller habiter , sur
la Petite-Place, à Estaires, la maison occu-
pée aujourd'hui par la famille Fruchard. Les
époux Sauvage y ouvrirent un commerce de
grains et de farines. Toute la population du
quartier se souvient des actes de bienfai-
sance qu'exerçait notre sainte héroïne. Les
pauvres venaient lui acheter de la farine à
crédit ; elle ne savait leur refuser leurs de-
mandes ; et bien souvent il lui est arrivé de
ne point recevoir l'argent qui lui était dû.
Les marchands forains, les étrangers en pas-
sage se disaient les uns aux autres que l'on
trouvait gratuitement une bonne hospitalité
chez Mme Sauvage, et ils y venaient en foule.
On assure que plus d'une fois ils abusèrent
de cette charité jusqu'à voler de la farine à
celle qui les accueillait avec tant de géné-
rosité. A cette occasion, on fit des représen-
tations à Mme Sauvage ; on lui reprocha de
favoriser, par sa bonté trop confiante -, les
mauvaises inclinations de ceux qu'elle rece-
vait ; ce fut en vain ; l'on ne put la guérir de
ce que le monde appelait folie, et de ce
qu'elle appelait charité.
Parmi les traits qui sont cités par ses voi-
sins; nous choisirons, pour cette notice, ce-
lui qui met le mieux en évidence le caractère