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Nouveaux mémoires politiques , par M. le général Bon de Richemont

De
123 pages
Levavasseur (Paris). 1830. III-122 p. ; in-8.
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NOUVEAUX
MEMOIRES POLITIQUES,
PAR M. LE GERERAL
BARON DE RICHEMONT,
EX-DEPUTE DE L'ALLIER.
A PARIS,
CHEZ LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL ;
ET CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
1830.
NOUVEAUX
MÉMOIRES POLITIQUES.
ON est frappé d'un étonnement mêlé de
terreur, lorsqu'en repassant dans son es-
prit les événemens extraordinaires des
trente premières années de ce siècle, déjà
si fécond en prodiges , on est forcé de re-
connaître que la destinée des empires et
des maîtres du monde est tout aussi fragile
que celle des plus humbles mortels. On la
voit dépendre des accidens les plus simples,
des causes les plus frivoles,
1
(2)
C'est ainsi qu'après les victoires de Lut-
zen et Bautzen, Napoléon, qui pouvait par
l'abandon de l'Italie et de la Pologne rendre
la paix à l'Empire, garder la limite du Rhin,
maintenir la confédération germanique, et
conserver son influence en Allemagne jus-
que sur les bords de l'Elbe, se décide à
livrer encore une fois aux hasards des
combats le sort de la France et le sien, par
la seule impression qn'il reçoit de quelques
paroles sorties de la bouche d'un courti-
san. .. « Hé ! votre gloire, Sire ! »... Il jette la
plume, et l'armistice de Dresde est rompu.
Dans une autre circonstance non moins
solennelle, c'est le choix d'un seul homme
qui décide de sa fortune.
Qu'un autre général commande l'ailé
droite de l'armée, et les Anglais sont bat-
tus à Mont-Saint-Jean comme les Prussiens
l'avaient été à Ligny ; l'Autriche s'arrête
(3)
incertaine, et les Russes n'osent avancer
en la laissant sur leur flanc.
Quelles graves réflexions ne suscitent pas
le rapprochement et le contraste de ces
deux misérables circonstances avec les con-
séquences qu'elles ont eues !
Les grands événemens qui ont concouru
à changer la face de l'Europe , en provo-
quant une nouvelle division politique , en
relevant des trônes écroulés, en brisant la
puissance et les anciennes relations de cer-
tains états , en créant des rapports et des
intérêts nouveaux, viennent tous se ratta-
cher à ces causes presque inaperçues, et se
grouper autour d'elles pour l'instruction
des princes et des peuples.
Si tel a pu être l'effet produit par un
mouvement d'orgueil ou l'erreur d'un mo-
ment, combien les fautes , mêmes les plus
légères, ne doivent-elles pas être évitées
( 4 )
avec une prévoyante attention par ceux
qui tiennent dans leurs mains puissantes
les destinées des nations, et qui peuvent les
compromettre, tout aussi bien que les leurs,
par une inflexibilité imprudente ou par des
choix funestes !
Ces leçons , présentées par l'histoire de
tous les temps et reproduites d'une ma-
nière si frappante par celle de notre époque,
ramènent naturellement nos pensées sur
cette France, qui pendant un quart de
siècle a épouvanté l'Europe de ses triom-
phes, et qui, du faîte de la gloire et de la
puissance, est descendue à l'humble con-
dition d'un état secondaire dont la fortune
semble dépendre de la bienveillance ou du
caprice de ses voisins.
Heureuse encore, si la liberté qu'elle a
obtenue en échange de tant de splendeur,
et qu'elle a reçue de la munificence et de
(5)
l'affection de ses rois, comme le gage d'une
union désormais indissoluble, comme con-
solation et réparation du passé, comme
germe de prospérité et de grandeur pour
l'avenir, est assez solidement fondée pour
résister aux attaques étrangères et à nos
propres imprudences !
On conçoit les inquiétudes anticipées que
peuvent donner à nos voisins les avantages
qui doivent inévitablement résulter un jour
d'un gouvernement en harmonie parfaite
avec l'état de la civilisation, et dont les for-
mes heureuses ont su concilier à la fois tous
les droits et tous les intérêts les plus chers
aux citoyens, sans compromettre ni la tran-
quillité intérieure et l'ordre public, ni la
dignité de la couronne et la sûreté du
pays.
Quelle prospérité , en effet, ne devrait
pas développer , sous l'influence féconde
(6)
d'un pareil système politique, un ministère
qui en comprendrait la puissance et qui
saurait en diriger l'action ! Trente-trois mil-
lions d'hommes actifs, intelligens et braves,
rassemblés sur un sol fertile, et fournis-
sant du produit de leur travail et de leur
industrie un tribut annuel d'un milliard ,
voilà les élémens de force sur lesquels peu-
vent s'exercer les hautes combinaisons de
son intelligence et de son patriotisme. Est-
il en Europe une autre nation qui réu-
nisse autant de moyens de puissance exté-
rieure et de bonheur domestique !
Quelle est donc l'influence fatale qui,
contrariant sa destination naturelle, la
pousse dans les voies les plus opposées à
ses intérêts; en même temps qu'elle porte
le trouble dans la société, par les inquié-
tudes que suscitent les actes contradic-
toires d'un gouvernement toujours incer-
tain , et par les espérances coupables que
(7)
pourrait réveiller et entretenir la possibi-
lité d'un retour à un ordre de choses lé-
galement aboli et remplacé par une cons-
titution émanée de la toute-puissance royale,
garantie par ses sermens, et placée par son
auguste auteur sous la protection des deux
grands pouvoirs de l'état, de toutes les au-
torités instituées, de la force nationale ar-
mée , et de chaque citoyen ?
Cette influence, on la devine : c'est celle
d'une nation rivale que nous avons com-
battue pendant huit cents ans, et qui, de-
venue tout à coup notre meilleure amie,
veut bien se charger de diriger notre inex-
périence dans le choix de nos alliances
politiques, et de seconder nos efforts pour
nous conduire plus sûrement à ce haut
degré de prospérité que sa bienveillance
nous destine. Le premier bienfait que nous
en avons reçu , c'est le changement de sys-
tème politique qui s'est opéré à la fin de la
(8)
session dernière, et qui s'est manifesté par
l'apparition soudaine du. ministère du 8
août.
Les deux chambres, appréciant toute la
gravité des circonstances dans lesquelles
l'Europe se trouvait placée, par suite de
l'insurrection de la Grèce et de la guerre
d'Orient, avaient senti la convenance de
mettre l'ancien ministère en position de
profiter des occasions favorables que les
événemens pourraient développer, pour
rendre à la France le rang qu'elle s'indi-
gnait d'avoir perdu, et pour ouvrir à son
avenir des chances de puissance d'autant
mieux assurées qu'elles se liaient aux hautes
destinées d'un empire dont les intérêts se
confondaient avec les siens, et qu'elle pou-
vait favoriser par l'efficacité d'un concours
décisif. C'est dans ces vues patriotiques
qu'elles avaient ouvert à ce ministère un
premier emprunt de quatre-vingts millions,
( 9 )
et, postérieurement, un crédit éventuel
de quarante-cinq autres millions.
Fidèle à son mandat comme à ses de-
voirs, il avait adopté franchement la poli-
tique nationale ; et voilà qu'il est brusque-
ment remplacé, au moment même où l'on
semblait affranchi des craintes qu'avaient
inspirées les voyages répétés de notre am-
bassadeur en Angleterre.
Quelle a pu être la cause d'une mutation
si subite ?
Avait-il donc compromis les intérêts du
prince et du pays? Non: il avait au contraire
servi le monarque et la monarchie, en dé-
fendant de tout son pouvoir et avec succès,
les prérogatives du trône, et en s'efforçant,
peut-être avec trop de timidité, d'intro-
duire enfin ces institutions complémen-
taires de la Charte constitutive de l'état,
que les promesses royales avaient solen-
nellement garanties.
( 10 )
N'écoutant que la modération que lui
imposait la position délicate dans laquelle
le plaçaient des prétentions opposées , il
avait su triompher des incertitudes de la
cour et résister à l'impatience de la cham-
bre. Ce n'est point sans habileté qu'il a pu
garder un équilibre si difficile à maintenir.
Sa modération ne pouvait donc lui être
imputée ni à crime ni à tort; cherchons
ailleurs les. motifs de son remplacement
Avait-il excité, par ses actes ou ses choix,
l'animosité des partis qui nous divisent en-
core ? Non. Evitant avec sagesse les réac-
tions violentes qui avaient signalé les ad-
ministrations précédentes , la sienne avait
commencé une ère nouvelle en respectant
toutes les existences acquises. Sa sévérité
ne s'était exercée qu'envers un très-petit
nombres de fonctionnaires compromis,
qu'elle s'était bornée à transporter d'un dé-
(11)
partement dans un autre ? moins comme
défaveur que comme un moyen d'épreuve
et de réparation , si leur zèle imprudent
n'avait cédé qu'à des ordres absolus.
Une conduite aussi mesurée , et dans la-
quelle ce ministère a persisté avec courage,
malgré les plaintes de la chambre et les re-
proches de l'opinion publique, ne saurait
justifier cet étrange renvoi. Ce ne sont pas
de ces torts que les cours soient disposées
à blâmer, encore moins à punir.
Où donc irons-nous chercher la vraie
cause de sa disgrâce ?
Sans doute il avait soufflé dans nos pro-
vinces l'esprit de révolte et de résistance à
l'autorité royale ? Au contraire, sa sagesse
avait su comprimer, sans violences fâ-
cheuses , quelques désordres partiels que
l'inquiétude des subsistances avait provo-
quées sur plusieurs points du royaume.
( 12)
La libre circulation des grains avait été
maintenue en dépit des résistances impru-
dentes, et quelques ouvriers, égarés un
instant, s'étaient hâtés de rentrer sous la
puissance des lois et sous l'autorité de l'ad-
ministration. La France était calme partout;
partout les impôts étaient payés avec exac-
titude ; partout le prince était respecté et
chéri. L'espérance d'un avenir meilleur
consolait des embarras du présent. La ses-
sion prochaine devait réparer les fautes in-
volontaires et du ministère et de la chambre.
Plus de franchise et de décision, moins de
méfiance et de susceptibilité devaient en-
fin nous donner ces lois communales et dé-
partementales qui ont échappé à l'impa-
tience du pays, et qui nous manquent en-
core dans les intérêts du gouvernement,
comme dans ceux de la famille.
Sans pousser plus loin l'examen de la
conduite d'un ministère qui a été jugé avec
(13)
trop de sévérité, parce qu'on ne lui a point
tenu compte des difficultés qu'il a rencon-
trées dans les organes puissans d'un intérêt
opposé, on peut, avec une probabilité fon-
dée, présenter comme les deux causes qui
ont concourru à le renverser, les deux asser-
tions suivantes : savoir : la crainte, de la part
des gens de cour et de leur parti, de voir le
gouvernement constitutionnel tellement af-
fermi par les institutions complémentaires
de la charte qu'il ne présentât plus aucune
chance de subversion ; la crainte plus
grande, de la part de l'Angleterre, de voir
la France échapper à sa domination et de-
venir le juge de ses propres intérêts.
Ce dernier motif paraît être celui qui
aurait agi le plus puissamment, et qui au-
rait déterminé le cabinet de Londres à favo-
riser les prétentions du prince de Polignac.
En le poussant à la présidence du conseil,
lord Wellington s'assurait un coopérateur
(14)
d'autant mieux dispose qu'un long séjour
en Angleterre, pendant la révolution, lui
avait inoculé les principes de la politique
britannique qu'il ne pouvait envisager
comme hostile à la France , puisqu'elle
avait servi les intérêts de l'émigration.
Cette première garantie se trouvait fortifiée
par les influences de son alliance avec une
famille anglaise, et plus particulièrement
par les opinions politiques qu'on lui con-
naissait, qu'il avait manifestées avec éclat
dans plusieurs occasions , et qui devaient
naturellement rallier autour de lui tous les
ennemis de nos institutions.
L'événement a pleinement justifié les
prévisions et les espérances de milord-duc.
Il peut jouir, avec orgueil, des embarras
que le ministère Polignac a su créer à la
France, en ravivant nos divisions intesti-
nes; en nous rendant toutes les incertitudes
de notre avenir civil et politique ; en nous
( 15 )
détournant des voies d'alliances qui conve-
naient à nos véritables intérêts.
L'Angleterre , effrayée du mouvement
imprimé à l'opinion publique , par certains
mémoires qui avaient porté l'évidence et
la conviction dans tous les esprits , a pensé
que cette France si mobile, si active ; pou-
vait encore revenir à ses projets chéris de
la limite du Rhin, et réfléchir sur l'impru-
dence de confier à ses ennemis le soin de
sa destinée. Elle a voulu éloigner jusqu'au
danger du repentir , en présentant à son
ardeur impatiente un aliment qui fût au
inoins sans péril pour elle. C'est dans
ce dessein qu'elle a favorisé l'expédition
d'Alger. Guerre injuste , dangereuse , im-
politique, qui va consumer ses trésors et
ses hommes, sans aucun résultat utile ,
quelle qu'en puisse être l'issue.
Si l'entreprise échoue , elle se réjouira
d'un revers qui peut être désastreux, et
(16 )
porter un coup terrible à notre puissance
maritime et à notre armée. A celte chance
effroyable se rattachent les suites funestes
qu'elle pourrait avoir sur notre tranquillité
intérieure et nos affaires domestiques. Son
but n'en sera pas moins rempli. Nous se-
rons, pour long-temps, hors d'état de noué
occuper de nos affaires extérieures, et de
rien entreprendre de dangereux contre elle.
Si l'expédition réussit, elle saura borner
ses succès et son triomphe à la puérile sa-
tisfaction d'encombrer le port d'Alger de
quelques débris de ses fortifications, et à
la conquête de quelques centaines de mé-
chans canons de fonte, que plus tard elle
se chargera de remplacer à beaux deniers
comptant.
Je veux supposer qu'elle nous permette
de tenter la soumission entière du pays,
dans desvues de colonisation. Elle nous aurai
(17)
peut-être légué dix années de guerres con-
tinues ; et, si la France parvenait à réaliser
ce projet irréfléchi, elle trouverait, alors ,
les moyens de nous tourmenter, de nous
inquiéter, et, plus tard , l'occasion de nous
dépouiller et d'utiliser pour elle nos con-
quêtes et nos établissemens. Car, ce qui
n'est douteux pour personne, c'est que
l'union de la France avec l'Angleterre ne
peut être que temporaire, qu'elle est mon-
strueuse , et qu'elle doit toujours finir par
une déclaration de guerre, au jour même
où notre prospérité l'inquiétera et dépas-
sera la borne qu'elle lui aura posée. —
Que nous soyons en paix, cela se conçoit,
et peut convenir à tous deux pour la pour-
suite et l'exécution des desseins que chacun
peut former dans ses intérêts particuliers;
mais que nous soyons alliés, que nous con-
courions à un même but avec des intérêts
égaux; il y a contradiction, folie, absur-
dité.
a
( 18 )
J'ai dû parler de l'expédition d'Alger
d'une manière générale et brève, pour
éviter de rentrer dans les discussions de
détails dont elle a fourni l'occasion et la
matière. L'ouvrage de M. le comte de
Laborde offre tous les documens qui peu-
vent intéresser la curiosité publique et as-
seoir les bases d'une opinion positive. Ses
assertions subsistent encore avec la même
force, malgré les allégations présentées dans
le Moniteur, en forme de manifeste. — Cer-
tes, je suis loin de désapprouver un gouver-
nement qui sait faire respecter son pavillon
et sa puissance ; car l'impunité appelle le mé-
pris, et toute nation qui le supporte le mé-
rite et le justifie ; mais fallait-il donc , pour
châtier l'insolence d'un barbare, l'appareil
d'un armement aussi formidable ?
J'avais proposé à l'un des membres de
l'ancien ministère un moyen qui ne pa-
raissait point dépourvu d'efficacité, et qui
(19)
eût été moins dispendieux que la croisière
impuissante que nous avons entretenue,
pendant trois ans, sur ces côtes dange-
reuses. C'était de choisir trois ou quatre
frégates d'un fort échantillon parmi nos
meilleures voilières , de les armer d'une
puissante artillerie et de bonnes caronades
sur le pont, d'ajouter au complet de leurs
équipages une garnison supplémentaire de
soixante à cent soldats vigoureux et braves
gens, et puis tenir cette petite division à
une assez grande distance de terre, pour
qu'elle ne courût jamais les risques de se
laisser affaler par le mauvais temps, et que
cependant elle fût à portée de distinguer, de
nuit comme de jour, les signaux qui pour-
raient lui être faits par quelques bâtimens
légers qui serreraient la rade d'assez près
pour qu'aucun navire ne pût en sortir sans
être aperçu. Au signal donné, qui ferait
connaître la force du navire et sa direction,
une ou deux des frégates lui donneraient
(20)
chasse jusqu'à ce qu'il fût atteint ; et là ,
sans miséricorde, sans merci, il fallait qu'il
fût coulé impitoyablement, sans permettre
à un canot de sauver un seul turban. —
Croit-on qu'une douzaine de grosses ga-
bares ainsi traitées n'eût point amené à
soumission ces corsaires opiniâtres ?
Si ce genre de guerre avait jeté la terreur
parmi eux, au point de les retenir dans le
port sans oser se commettre, elle au-
rait eu l'avantage et les résultats d'un blo-
cus effectif, sans en exiger les frais énor-
mes ; tandis que la France reste livrée aux
inquiétudes affreuses qui s'attachent au
sort d'une expédition qui peut être dis-
persée par la tempête, et même courir de
très-graves dangers à terre, malgré le luxe
d'armement et de puissance dont elle s'en-
toure pour en assurer le succès.
Qu'une communauté d'intérêts rallie au
dey d'Alger les royaumes de Fez et de
( 21 )
Maroc, les régences de Tunis et de Tripoli,
et l'armée peut avoir trente mille hommes
à attaquer dans la place, et cent cinquante
mille cavaliers autour d'elle. Quelle entre-
prise ! quelle responsabilité ! On en est
effrayé.
Puissent les projets attribués au pacha
d'Egypte, contre les côtes de Tripoli, se
réaliser en effet, et seconder nos armes
par une puissante diversion !
Nous avions à prétendre de notre adhé-
sion au système de l'Autriche et de l'Angle-
terre d'autres avantages plus certains qui
pouvaient en être le prix. Le sacrifice de
nos intérêts, en renonçant à l'alliance de
la Prusse et de la Russie , nous mettait en
position de les exiger impérieusement ; mais
il fallait pour cela imposer la loi et non pas
la recevoir.
Au reste, si le ministère d'aujourd'hui
( 22 )
a cru mieux servir les intérêts de la France
en courant chercher fortune en Afrique,
plutôt que d'obtenir par des moyens
moins bruyans certaines concessions qui
pouvaient lui concilier la bienveillance et
la gratitude du pays, c'est au moins avec une
parfaite connaissance de cause; car j'ai moi-
même appelé son attention sur quelques
avantages qui me paraissaient d'une assez
haute importance pour mériter ses soins.
Il y a déjà huit mois que mon mémoire lui
a été remis; c'est plus de temps qu'il n'en
fallait pour conduire à bien la négociation.
Je puis donc aujourd'hui rompre le secret
que je m'étais imposé dans l'intérêt du
succès.
Les essais que j'ai tentés m'ont prouvé
que la publicité était, en définitive, le
meilleur moyen de servir utilement son
pays. Les idées justes sont saisies par toutes
es intelligences ; elles finissent par se ré-
( 23 )
pandre dans la société et par devenir popu-
laires. C'est alors que se forme cette opinion
puissante qui réagit sur les gouvernemens,
et les dirige à leur insu.
C'est elle que j'invoque pour apprécier
si les projets qu'en désespoir d'une cause
meilleure j'avais proposés comme une com-
pensation des sacrifices exigés et comme
une épreuve de la bienveillance de nos nou-
veaux alliés, ne méritaient pas de balancer
cette expédition aventureuse qui semble
rappeler celle des Argonautes (1), et dont
la chevaleresque entreprise contraste d'une
manière si frappante avec le caractère positif
de notre siècle.
(1) Les Argonautes couraient à la conquête de la
toison d'or ; le trésor du dey d'Alger n'est pas étran-
ger aux espérances de l'expédition.
( 24
MEMOIRE
ADRESSÉ AU MINISTÈRE
Dans les premiers jours de septembre 1823;
J'AI cru trouver dans les inspirations
d'un patriotisme sincère un motif suffisant,
ou du moins une excuse honorable, pour
essayer d'appeler l'attention du gouverne-
ment sur les avantages que la France pou-
vait retirer de la situation politique de
l'Europe.
Les considérations présentées pour justi-
fier le système que j'ai proposé me parais-
saient irrécusables, parce qu'elles étaient
déduites des rapports forcés qu'établissent
(25)
entre les différens peuples d'un même con-
tinent leur position géographique et l'en-
semble de leurs intérêts respectifs envisagés
sous le point de vue le plus général, celui
de la nécessité des choses, qui, subsistant
par elles-mêmes, se trouvent hors de la
puissance et du caprice des hommes.
L'histoire des temps passés, source fé-
conde d'expérience pour l'avenir, et les
leçons récentes des événemens contempo-
rains, me semblaient réunir leur autorité
pour donner à mes opinions la sanction
d'une doctrine positive. Je les ai donc ex-
posées avec l'assurance que donnent la
conscience de la vérité et la conviction la
plus absolue. Je voyais dans leur appli-
cation la réunion d'intérêts également pré-
cieux , ceux du pays et ceux de nos princes.
Si je m'étais trompé, j'invoquerais mon
erreur même comme la meilleure preuve
de mon dévouement.
(26)
Un autre système paraît aujourd'hui
prévaloir auprès du nouveau ministère.
Quels que soient les motifs de sa détermi-
mination, je dois admettre qu'il n'est pas
moins ami de la France que moi; et, sans
chercher à redresser, par une nouvelle dis-
cussion, des opinions que je puis croire
erronnées, je demande la permission de
lui soumettre quelques vues nouvelles que
j'ose recommander à sa sollicitude.
Dans l'état présent des choses, deux asso-
ciations politiques , évidemment divisées
d'intérêts, se disputent l'avantage de notre
alliance.
D'un côté se trouvent la Prusse et la
Russie déjà réunies par des liens de famille,
enchaînées l'une à l'autre par une dépen-
dance forcée qui résulte de la contiguité
de leurs territoires et plus particulièrement
de la configuration de leurs limites géogra-
(27)
phiques ; toutes deux solidairement inté-
ressées au succès définitif de la guerre d'O-
rient, comme un moyen d'accroissement
de puissance, soit relative, soit absolue.
D'un autre côté se montrent l'Angleterre
et l'Autriche, non moins intéressées à faire
avorter des projets qui doivent affecter
profondément la puissance intrinsèque de
chacune d'elles, et même changer, avec le
temps, les rapports de convenance et d'u-
tilité communes sur lesquels sont fondées
leurs anciennes relations.
Si la France se déclare pour les deux
premières, le succès de leurs projets de-
vient assuré. Il entraîne irrésistiblement
toutes les conséquences qu'il doit produire.
Si elle se prononce pour les deux autres,
le résultat peut être douteux, au moins
quant à la plénitude de ses effets secon-
daires.
(28)
Ainsi quel que soit le choix du minis-
tère, dans cette alternative délicate, il est
en position d'exiger d'importantes conces-
sions. Sa neutralité même serait pour l'An-
gleterre et l'Autriche un bienfait qui mé-
riterait d'être reconnu.
Ce serait donc manquer d'habileté et
d'énergie que de négliger les avantages que
la France peut retirer de sa position à l'é-
gard des deux coalitions opposées.
Une pareille supposition ne pouvant être
admise, cherchons à établir les conditions
qui s'accorderaient le mieux avec nos in-
térêts, et qui blesseraient le moins ceux
de nos voisins.
Relativement à l'Autriche, c'est évidem-
ment la rectification de notre frontière
d'Italie, qui semble avoir été tracée, moins
dans l'intention équitable d'assurer réci-
proquement les deux états qu'elle sépare,
que dans le dessein perfide de favoriser
( 29 )
les invasions qui pourraient entrer dans
les projets futurs d'un voisin malveillant,
ou plutôt d'un ennemi qui le pousse devant
lui comme un mantelet de sape, derrière
lequel il cherche à se dérober.
On ne saurait alléguer l'inexpérience
des plénipotentiaires comme la cause ac-
cidentelle d'une délimitation si mal appro-
priée au terrain ; car dans ce conseil où la
France n'avait pas une voix pour défendre
ses intérêts, un général (M. le général
Haxo ), que l'on peut à bon droit signaler
comme le premier ingénieur militaire de
l'Europe, essaya généreusement, mais en
vain , de faire entendre les justes réclama-
tions de l'homme d'état et du bon citoyen.
D'ailleurs, de deux hypothèses l'une : ou
il y a eu erreur, et dans ce cas elle doit
être rectifiée; ou il y a eu mauvaise foi, et
c'est une raison décisive pour insister sur
la réparation.
(30)
D'autres considérations doivent être
ajoutées à ces motifs impérieux. Le Piémont
a reçu un accroissement notable par la
ville, le port et les états de Gênes, qui lui
ont été attribués. Quelle perte a donc ré-
paré cette augmentation de territoire? Ne
paraîtrait-il pas juste qu'elle fût admise
en compensation de la portion de la Savoie
et du comté de Nice que réclame notre
propre défense ?
Quels sacrifices n'a pas exigés l'occupa-
tion temporaire de cette partie de l'Italie? Les
fortifications de la seule place d'Alexandrie
ont coûté à la France plus de dix-huit
millions. La Savoie est le pays le plus
mauvais et le plus pauvre de l'Europe. Sa
population, assujétie aux difformités qui
affectent les malheureux habitans des
vallées des Alpes, n'a pas même le mérite
d'être Italienne. Elle est Française d'origine
et de langage. Non seulement cette pro-
(31)
vince n'ajoute rien à la puissance de là
France, mais encore elle deviendra pour
elle, comme par le passé, un objet de dé-
pense qui ne peut être racheté que par l'a-
vantage de retrouver, dans les cols et les
défilés de ses montagnes, les positions dé-
fensives qui nous manquent aujourd'hui;
Si l'Autriche n'a point de mauvais des-
seins contre nous, quel intérêt aurait-elle
à nous priver d'une frontière indispensable
à notre sûreté? — Ce que nous pourrions
réclamer comme une justice, dans les re-
lations ordinaires de bon voisinage, ne
pouvons-nous pas l'exiger comme condition
d'une neutralité qui sert ses intérêts, et à
plus forte raison d'une alliance qui nous
expose à compromettre les nôtres?
L'Angleterre devrait être encore mieux
disposée que l'Autriche à satisfaire nos ré-
clamations , parce qu'elle a un plus grand
(31 )
intérêt à obtenir notre neutralité ou notre
coopération. Mais la générosité n'est pas le
défaut qu'on puisse lui reprocher, surtout
à l'égard de ses rivaux. Toutefois, si sa dis-
position naturelle et les maximes politiques
qui président à ses transactions la rendent
difficile et souvent opiniâtre, nous sommes
aujourd'hui en position de lui imposer des
concessions importantes, si nous les exi-
geons comme la condition sine quâ non.
Le choix du système que nous voudrons
adopter dans les circonstances solennelles
où se trouve l'Europe sera décisif pour
son avenir. Déjà sa puissance donne des
signes de vétusté et de faiblesse. Ce n'est
plus l'Angleterre de lord Chatham, et mi-
lord-duc n'est plus en mesure de dire aux
Russes , « Vous retournerez sur le Pruth, »
comme Pitt leur disait, il y a moins de
quarante ans , « Vous resterez derrière le
Niester. » Malgré l'émancipation des catho-
( 33 )
liques, l'Angleterre a encore des embarras
domestiques ; car l'Irlande n'est point com-
plètement rentrée dans l'ordre. Sa dette
publique, grossie des dépenses d'une guerre
de trente années, pèse sur elle d'un poids
énorme. L'engouement excité par la re-
connaissance des nouveaux états de l'Amé-
rique du sud a jeté le pays dans une fré-
nésie de vaines et étranges spéculations
commerciales dont les funestes résultais
affectent encore l'industrie manufacturière
et les capitalistes. L'issue douteuse de la
guerre d'Orient lui donne des inquiétudes
sur ses possessions de l'Inde. Son influence
en Europe a visiblement baissé, depuis que
son intervention dans les affaires d'Espagne
et de Portugal et sa conduite envers les
deux peuples ont prouvé qu'elle agissait
non pour eux, mais pour elle. La confiance
s'est perdue, et l'on commence à juger
plus sainement de sa politique, en lui attri-
buant pour mobile et pour but le soin
3
( 34 )
exclusif de ses intérêts personnels. Mais
rien ne prouve plus évidemment la déca-
dence de cette haute puissance à laquelle
elle a su s'élever que l'irrésolution et la
timidité qu'elle a montrées à l'égard de la
Russie. Dans d'autres temps, une flotte
russe n'aurait jamais pénétré dans la Médi-
terranée sans être détruite. Dans d'autres
temps, ses vaisseaux auraient franchi de
bonne heure les Dardanelles et le Bos-
phore, parce qu'elle n'aurait pas craint de
donner au sultan la garantie d'une coopé-
ration sincère, par une franche déclaration
de guerre à la Russie. Et alors la prise de
Warna n'aurait point eu lieu, ni Sizepoli
ni Bourgas ne seraient tombés au pouvoir
des Russes. Leur armée n'aurait pu être
approvisionnée des magasins d'Odessa, et
le Balkan ne serait point franchi, parce
qu'ils n'auraient jamais essayé de pénétrer
par une continuité de défilés, sur une lon-
gueur de trente lieues,avec une armée im-
(35)
pesante et de fortes garnisons mobiles sur
leurs deux flancs.
Elle a mieux aimé négocier, ruser comme
les faibles, et voilà que l'aigle moscovite est
en vue de Constantinople.
J'ai voulu, par ce tableau vrai de la si-
tuation de l'Angleterre, prouver qu'elle
aurait aujourd'hui plus d'égards aux de-
mandes de la France que lorsqu'elle lui
arrachait la Belgique pour en faire, contre
nous, un champ de bataille à sa disposition.
Si le rétablissement de notre frontiere
d'Italie est ce qu'il nous importe le plus
d'obtenir de l'Autriche, la restitution de
l'Ile de France est certainement ce qu'il
est du plus grand intérêt pour nous d'ob-
tenir aussi de l'Angleterre.La perte de cette
colonie a anéanti jusqu'à l'espoir de re-
couvrer jamais dans l'Inde ni puissance
positive ni influence utile. Sa possession
( 36 )
donnait une certaine consistance aux éta-
blissemens que nous avions conservés sur.
le continent, et maintenait, tout à la fois,
les inquiétudes des Anglais et les espérances
des Indiens. Aujourd'hui, que ces misé-
rables débris de notre ancienne puissance
sont privés de cet appui, ils ne subsistent
plus que pour attester notre décadence et
signaler notre faiblesse.
L'île de France avait été envisagée par
M. de Choiseul comme destinée à seconder
les plus vastes projets, si jamais la France
se trouvait en position de faire valoir ses
prétentions sur les riches provinces que le
génie de Dupleix avait su lui procurer dans
l'Inde, et que l'incurie du cabinet de Ver-
sailles avait laissé tomber entre les mains
des Anglais. Appréciant toute l'importance
de cette île comme position militaire et ma-
ritime, il avait, avec pudence et discrétion,
préparé d'immenses ressources pour l'a-
( 37 )
venir, en remplissant les magasins et les
arsenaux d'objets d'armement et de muni-
tions de guerre qui, depuis lui, ont satisfait
à tous les besoins, et dont l'approvisionne-
ment était loin de se trouver épuisé, au
moment où la colonie a succombé.
Le rôle politique de l'île de France était,
en effet, de servir de point d'appui au levier
de notre puissance européenne pour me-
nacer et inquiéter les Anglais jusque dans
le fond du Gange; mais elle avait à remplir
une autre destination. Métropole de nos
possessions insulaires dans les mers de
l'Inde, c'est elle qui veillait à leur sûreté et
à leur protection ; en même temps qu'elle
était le centre de toutes les relations com-
merciales et de tous les intérêts. Pourvue
de deux bons ports, d'un excellent abri
pour les radoubs, de calles et de chantiers
de construction, elle offrait dans ces para-
ges lointains toutes les ressources des
(38)
grands établissemens maritimes. Elle pré-
sentait aux vaisseaux arrivans d'Europe ou
revenans de l'Inde, des détroits et de la
Chine, une relâche d'autant plus commode
qu'ils pouvaient y réparer leurs avaries, re-
nouveler leurs provisions, et parfaire leurs
chargemens, s'ils étaient incomplets. Elle
servait d'entrepôt à Bourbon, qui , n'ayant
ni ports ni rades sûres, y transportait,
au moyens d'alléges et d'embarcations lé-
gères, les différens produits de son sol,
que reprenaient ensuite les bâtimens d'Eu-
rope ou d'Amérique, en tout temps et avec
sécurité, sans courir les risques d'être
jetés à la côte, ou dispersés par la tem-
pête ; ce qui arrivera toujours à Bourbon,
à chaque coup de vent, comme ne le
prouve que trop l'expérience de chaque
année.
En temps de guerre, sa position lui donnait
un avantage inappréciable pour la course.
(39)
Un grand nombre de corsaires lui arri-
vaient d'Europe ; elle en armait aussi de
son côté; et la colonie devenait réellement
un dépôt général des marchandises de
l'Inde, que les neutres venaient chercher,
et qu'ils obtenaient à meilleur marché que
sur les lieux mêmes.
L'importance de l'île de France pourrait
encore se motiver par d'autres considéra-
tions. A portée de Madagascar et de trois
immenses continens, il n'est aucune spé-
culation commerciale qu'elle ne puisse en-
treprendre ou favoriser, soit avec les côtes
orientales de l'Afrique et de l'Amérique du
sud, soit avec les deux côtes de l'Asie et les
Archipels qui en dépendent, depuis l'Ara-
bie jusqu'à la Chine. Je signalerai particu-
lièrement la mer Rouge et le golfe Persique,
en raison des relations nouvelles que déve-
lopperaient les évenemens d'Egypte et de
l'Orient, et qui pourraient, plus tard, pré-
(40)
senter quelque intérêt sous le double point
de vue du commerce et de la politique.
Je terminerai par cette dernière obser-
vation, que sans la restitution de l'île de
France, nous ne sommes plus les proprié-
taires , mais seulement les gardiens des éta-
blissemens qui nous ont été restitués dans
l'Inde. En effet, au premier signal de guerre,
Pondicheri, Chandernagor, Carical et Mahé
rentrent sous la puissance britannique, et
tout ce qui s'y trouve de Français, depuis
le gouverneur jusqu'au dernier soldat, sont
immédiatement prisonniers. Nos comptoirs
à Yanaon, Masulipatan et Patna subissent
le même sort. Et l'île de Bourbon, seule
possession qui ait une importance réelle,
mais qui n'a ni forteresses ni ports, sera
forcée de se rendre à la sommation d'un
canot. Ainsi les Anglais profiteront de
toutes les améliorations qui auront été in-
troduites ; c'est pour eux que le gouver-
( 41 )
nement aura travaillé et prodigué ses tré-
sors ; ce sont eux qui recueilleront les fruits
de nos peines, les produits de nos travaux,
comme prix d'une ferme dont le bail est
expiré.
Nous devons convenir que tout ce qui
vient d'être dit pour faire ressortir l'im-
portance de l'île de France pourrait nous
être opposé comme une présomption
fondée que les Anglais ne consentiront
jamais à sa restitution. Cependant nous
croyons que cette négociation offrirait
moins de difficultés qu'elle ne semble en
présenter au premier abord.
Il y a au moins apparence de justice à
réclamer les moyens d'exploitation pour
un fond dont on a certainement pré-
tendu nous abandonner la jouissance en-
tière, puisqu'on a consenti à nous en re-
mettre en possession. Or les moyens d'ex-
(42)
ploitation des colonies sont des ports, et
l'île de Bourbon en est si complètement
dépourvue que, chaque année, les bâti-
mens qui vont chercher ses produits sont
exposés à périr , corps et biens, dans les
coups de vents violens qui règnent dans
ces parages.
Cet argument nous paraît assez fort de
raison pour faire une première impression.
Il peut être corroboré par l'observation
vraie, que tout est changé pour nous dans
l'Inde ; que nous n'y possédons aucun ter-
ritoire qui puisse donner de l'inquiétude ;
que nous n'avons plus aucun ami, aucun
allié clans l'intérieur qui puisse nous offrir
un appui; qu'Yder-Ali et Tipoo-Saïb ne
sont plus, et que le Maïsour est aujourd'hui
une province anglaise; que les établisse-
mens que nous possédons sur la côte ne
présentent à nos vaisseaux que de mauvai-
ses rades foraines qu'ils ne peuvent tenir
(43)
sans danger, et que Ceylan ne nous offre
plus le beau port de Trinquemalaïe pour
abri ou pour refuge; que nous ne pouvons
remonter le Gange jusqu'à Chandernagor,
sans passer sous les batteries du fort Willam;
qu'enfin, si la France a pu dans d'autres
temps nourrir quelque espérance et former
des projets, l'état actuel des choses, en les
rendant impossibles, avait forcé de les
abandonner : qu'ainsi la restitution de l'île
de France devenait sans danger pour la do-
mination anglaise, et n'était réclamée que
comme une nécessité pour l'île de Bourbon.
Dans la position où se trouvé la France,
nous pensons qu'elle petit ajouter à la force
de ces raisons celle du sine quâ non déjà
conseillé. Mais s'il fallait , à la rigueur , le
sacrifice de nos misérables possessions con-
tinentales , il n'y aurait pas à balancer ; elles
sont aujourd'hui sans aucune influence ,
sans aucune utilité pour notre commerce,
( 44 )
et beaucoup trop éloignées des princes ou
des peuples avec lesquels nous pourrions
avoir des intérêts et des projets, pour con-
server la moindre importance politique.
C'est par le golfe Persique, le golfe de Gam-
baie, les bouches du Sind, que nous de-
vrons alors renouer nos liaisons et con-
certer nos entreprises.
Nous n'avons exagéré ni l'importance
de l'île de France, ni la nullité de nos
possessions continentales de l'Inde. Le
gouvernement en trouvera la preuve dans
les, archives du ministère de la marine.
Quoiqu'il n'y ait réellement aucune parité
entre leur valeur respective, il y a cepen-
dant probabilité d'amener les Anglais à un
échange. Il paraît même qu'il fut un temps
où ils ont été les premiers à l'offrir, et l'on
conçoit qu'ils ont pu mettre un très-grand
prix à purger le sol de l'Inde de tous éta-
blissemens et de tous souvenirs français. Si
( 45 )
la proposition n'a pas été acceptée à cette
époque, il ne faut pas en chercher la cause
dans les vrais intérêts du pays ; on la trou-
verait plus facilement dans les misérables
intérêts personnels. Il aurait fallu suppri-
mer un gouvernement au détriment de
quelque protégé.
Par la restitution de l'île de France ,
nous comprenons en même temps ses dé-
pendances naturelles, c'est-à-dire, Roderi-
gues, le groupe des Seichelles et les points
occupés à Magadascar. Alors la France
aura dans ces mers un établissement im-
portant' et solide; car Bourbon et le reste
de l'archipel dépendent nécessairement de
l'occupation de cette île précieuse. Tant
qu'elle restera en notre pouvoir, les con-
quêtes pratielles ne seront jamais assu-
rées, parce que l'ennemi peut être atta-
qué à l'improviste par des expéditions par-
ties de ses ports, et qu'en définitive, les
(46)
accessoires doivent suivre le principal.
Malgré l'exemple du passé, on peut assu-
rer que l'île de France peut être mise en
état de résister à une expédition dirigée
contre elle par le gouvernement de l'Inde,
si aux moyens de défense que présentent
les fortifications de la ville et du port, on
veut joindre les ressources que peut fournir
la population. — Je n'en connais point de
plus française et de plus dévouée.
Les noirs, soit ceux du gouvernement,
soit ceux des habitans, peuvent être organi-
sés militairement en bataillons commandés
par des officiers blancs, sans aucun danger
pour la tranquillité intérieure de la colonie.
Les tués ou blessés sont payés aux proprié-
taires, les braves qui se sont distingués
sont achetés et récompensés par la liberté.
Qu'un projet de ce genre n'épouvante
personne; celui qui le propose connaît
(47)
très-bien la colonie. Il apprécie toute l'im-
portanqe, toute la gravité de la mesure,
et il reste convaincu qu'elle ne saurait être
aujourd'hui l'objet de la plus légère inquié-
tude. Ce ne serait pas, d'ailleurs, le pre-
mier exemple donné. M. de Suffren avait
aussi dans l'Inde de ces bataillons de noirs
esclaves qui lui ont rendu les plus grands
services et qui sont rentrés à l'île de France,
sans avoir jamais excité la moindre alarme ;
parce qu'une sage prévoyance avait présidé
à leur organisation, et placé les braves qui
avaient mérité leur liberté sous la surveil-
lance et la dépendance de l'administration
du gouvernement. — Ce qui a été essayé
avec succès peut être renouvelé avec con-
fiance.
Les hommes de couleur, aussi bons
Français et aussi dévoués que les blancs,
offriront encore des secours puissans à qui
saura les employer convenablement. Je per-

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