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Nouvelles cosmopolites, moeurs, coutumes de divers peuples de l'Europe / par Mme la Ctesse de Bassanville,...

De
378 pages
E. Ducrocq (Paris). 1860. 1 vol. (380 p.) ; gr. in-8.
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COSMOPOLITES
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1
LA MAISONNETTE FLEURIE.
Dans la plus belle ville du monde, à Naples! tout au haut
de la strada di Capo di jlonte, en français, de la rue de
la Tête du Mont, et ce nom est la traduction littérale de la
position de cette rue, située dans la partie la plus élevée de la
superbe montagne sur le versant de laquelle Naples se
déploie en panorama magique, se voyait une humble mai-
sonnette toute couverte de pampres et de fleurs, comme
un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.
Les lauriers-roses, les grenadiers vermeils, les orangers
couverts tout à la fois et de leurs fleurs et de leurs fruits,
entremêlaient à leur aise leurs rameaux et leurs grappes
fleuries, car jamais une main profane n'avait cherché à leur
donner une autre direction que celle vers laquelle les por-
Nouvelle napolitaine.
1
LES PÉCHEURS DE MARGELIOÎÎA.
tait la nature. Comme, dans ce pays béni de Dieu surtout,
la nature fait bien mieux toutes choses que ne les font les
hommes, rien n'était aussi joli, aussi coquet, aussi enchan-
teur que cette petite maisonnette située tout au haut de la
strada di Capo di Monte.
Quand nous disons que rien n'était aussi charmant qu'elle,
nous nous trompons pourtant car les deux jeunes filles qui
babillaient à l'une de ses petites fenêtres encadrées de
feuillage, comme deux bergeronnettes gazouillantes, au-
raient pu soutenir, et même avantageusement, une compa-
raison avec elle.
L'une était blonde, pâle, d'un aspect languissant; son
sourire, son organe, son regard, tout était doux et voilé.
Elle causait et riait pourtant; mais on comprenait que cette
gaieté lui était inspirée par sa compagne, qui formait le plus
frappantcontrasteavec elle; car cette dernière était une grande
et forte fille, aux yeux noirs, aux lèvres aussi rouges que les
grenades qui l'entouraient comme pour orner d'une cou-
ronne ses beaux cheveux plus noirs que le jais. Dans son
sourire joyeux elle montrait des dents blanches et effilées,
et posait affectueusement une main brune et nerveuse sur le
cou souple, comme celui du cygne, de sa faible compagne,
dans une attitude pleine de grâce et d'abandon, qui dénotait
en même temps et la protection et la tendresse.
« En vérité, tu es une méchante moqueuse, Carminella,
dit enfin à travers son joyeux rire la blonde jeune fille aux
doux yeux bleus, et don Chichillo, ton prétendu, n'est pas
aussi ridicule que tu veux bien me le faire croire.
Ridicule non pas, interrompit Carminella d'un
air légèrement mécontent. Vous autres Français, vous
comprenez toujours le contraire de ce que l'on veut vous
dire, » ajouta-elle après avoir repris toute sa gravité.
La blonde enfant cessa de rire à son tour, et, regardant
sa compagne d'un air surpris en secouant sa tête d'une
façon toute boudeuse
«Tu as raison, je ne te comprends pas, fit-elle; car, en
France, nous ne rions jamais de ceux que nous aimons ou
que nous devons respecter. et c'est un bien beau pays que
la France! » ajouta-t-elle dans un triste soupir.
En entendant ces mots, qui contenaient un regret de se
trouver loin de son pays, la brune Napolitaine sentit son
cœur se serrer douloureusement, et, levant son regard voilé
de pleurs vers sa jeune amie, elle lui dit d'une voix triste-
ment émue
« Tu ne m'aimes donc plus, Jemma. que tu as du
chagrin d'être ici?. »
La jeune Française attendrie jeta ses deux bras autour
du cou de sa compagne, autant pour l'embrasser que pour
lui cacher les grosses larmes qui tombaient de ses yeux,
et que provoquait le souvenir de la France. Puis elle lui
répondit affectueusement
« Tu serais une ingrate si tu croyais cela, Carminella, et
ce serait me faire douter de ton coeur. Mais, laissa-t-elle
échapper dans un soupir, tu ne peux pas comprendre com-
bien on tient à son pays.
– Est-il donc plus beau que celui-ci?. interrompit
brusquement la vive et impétueuse Napolitaine.
-Non! au contraire. murmura d'abord son amie.
mais il est plus charmant! reprit-elle avec vivacité;
Puis j'y suis née. c'est ma patrie.
Ma patrie est où je suis bien! a dit un de nos poëtes.
exclama Carminella. Alors tu n'es pas bien à Naples, puisque
tu ne l'adoptes pas pour ton pays. »
Cette conversation, qui avait commencé si gaiement et
qui menaçait de se terminer d'une façon orageuse, fut fort
heureusement interrompue par l'arrivée d'un troisième per-
sonnage, qui n'étaitautre que don Chichillo, riche marchand
de poissons fumés et prétendu de la brune Carminella il
venait offrir son bras aux deux jeunes filles pour les mener
voir une pêche importante qui devait avoir lieu dans quel-
ques heures à Margellona. Depuis longtemps la mer avait
été si mauvaise qu'il était impossible d'y jeter les filets
qui fournissent chaque jour la belle ville de Naples de ces
poissons savoureux qu'on voit grouiller dans ses marchés,
car on ne veut là-bas que des poissons vivants et comme le
jour où commence notre récit les vents étaient calmés, que
la mer avait repris sa surface tranquille et les flots leur non-
chalance trompeuse, les pêcheurs s'étaient donné rendez-
vous à Margellona pour reprendre aussi leurs travaux inter-
rompus.
Nos deux jeunes amies acceptèrent avec empresse-
ment cette proposition qui leur promettait un plaisir,
et, après avoir échangé un affectueux baiser pour éteindre
tout souvenir triste à leur cœur, elles s'empressèrent
d'achever leur toilette pour entreprendre la promenade pro-
jetée.
Pendant ce temps, nous allons faire une plus ample con-
naissance avec les habitants de la maisonnette fleurie.
Carminella, -si vous le voulez bien, nous commencerons
par elle, était la fille unique de Catarina Palluci, appelée
par tous Cata la Calabraise. Et ne croyez pas qu'on la nom-
mât ainsi ni par mépris ni par dédain; car dans ce pays, où
les rangs ne sont pas encore effacés, le nom de madame ou
de signora appartient à la bourgeoisie, le titre de dona à la
petite noblesse, tandis que le la indique une femme du peu-
ple. 11 est vrai que le don est appliqué à tous les hommes
portant habit noir et cravate le pourquoi de la chose, nous
ne le savons pas; mais toujours est-il que tel est l'usage.
De Catarina on avait fait Cala, on change et on abrège
tous les noms à Naples, – et on l'appelait Cata la Calabraise
parce que la bonne femme était née dans ce pays célèbre
par ses contrebandiers et ses brigands. On disait même,
seulement cela se disait tout bas, que son défunt mari avait
exercé l'une de ces deux professions et qu'il y avait trouvé
la mort mais, comme rien n'était positif, et que d'ailleurs
toute faute est personnelle, cela ne déshonorait pas la veuve,
qui vivait modestement, honnêtement et ieligieusement, à
l'aide de petites rentes laissées par le défunt, ainsi qu'une
petite fille que Cata adorait, après Dieu, au-dessus de toutes
choses au monde et Carminella méritait cette tendresse,
car jamais cœur plus droit, âme plus noble et plus pure,
n'avaient été accordés à une créature par le ciel.
Comme, ainsi que nous venons de vous le dire, les reve-
nus de la veuve étaient de peu d'importance, elle cherchait
à les augmenter en prenant un ou plusieurs pensionnaires
dans sa petite maison de Capo di Monte, et, depuis deux ans,
elle y logeait une modeste famille française, composée d'une
dame et de sa fille.
Madame Dornier, veuve d'un officier tué en Crimée, et
possédant, elle aussi, une mince fortune et uhe fille unique,
avait dû se fixer à Naples pendant quelque temps pour ré-
tablir la santé ébranlée de sa chère Germaine, son unique
amour, et fuyant avec soin, par suite de son état de for-
tune, les riches et luxueux hôtels dans lesquels on exploite
les voyageurs, elle fut trop heureuse de trouver, à peu de
frais, un asile dans la maisonnette fleurie de Cata la Cala-
braise, bonheur qui s'augmenta encore et par les soins
qu'elle y reçut et par la liaison qui s'établit bientôt entre les
deux jeunes filles, si dissemblables au physique, mais si
ressemblantes par le cœur.
Toutes deux étaient du même âge, elles allaient atteindre
seize ans; mais la même différence qui se montrait dans
leur constitution se retrouvait dans leur extérieur Carmi-
nella, mûrie par le Vésuve, était d'une santé forte et virile,
tandis que Germaine, étiolée par l'air impur de Paris, où sa
mère avait cru devoir vivre pour soigner son éducation, était
pâle, souffreteuse, et donnait encore, à ce point de vue, de
légères inquiétudes.
Aussi la brune Napolitaine aimait-elle la douce Jemma,
– c'était l'abréviation intime qui avait été faite du nom de
Germaine, – non-seulement avec toute la tendresse d'une
sœur, mais encore avec toute la sollicitude protectrice d'une
mère; elle se sentait la plus forte et se montrait la plus dé-
vouée.
Jemma, de son côté, aimait aussi sincèrement la brune
Carminella, mais elle avait laissé en France de gentilles
amies, une famille au milieu de laquelle ses premières an-
nées s'étaient écoulées; elle regrettait tout bas son doux pays,
si cher au cœur quand on en est loin, et ce regret était une
cause éternelle de nuages sur le ciel limpide de leur douce
amitié.
Quant au prétendu de Carminella, il signor Francesco Pi-
sano, ou don Chichillo, – don par politesse, Chichillo parce
que c'est l'abréviation familière de Francesco à Naples, –
était le plus brave homme du monde. Marchand de poissons
fumés par état, il possédait une fortune assez rondelette
qu'il avait offerte, avec sa main, aux beaux yeux noirs de la
fille de Cata; celle-ci avait accepté les deux sans se faire
prier, et ce mariage devait se célébrer prochainement aussi
la jeune fille, moqueuse comme le sont en général les Napo-
litaines, se croyait-elle permis de s'amuser des petits tra-
vers de son prétendu; seulement, à la vérité, pour en rire
et pour en faire rire Jemma, mais non pour le rendre ridi-
cule aux yeux de son amie, ainsi que nous l'avons vu plus
haut. C'est là une distinction importante et bien établie
dans ce pays d'impressions vives et passagères, distinc-
tion que nous ne savons pas comprendre, nous autres Fran-
çais, avec notre esprit incisif et destructeur.
A Naples, dès qu'une jeune fille est fiancée, elle a toute la
liberté d'une femme mariée chez nous; donc, si, par sa po-
sition modeste, Carminella n'eût pas toujours été libre, elle
le fût devenue par la recherche de don Chichillo, et comme,
de plus, elle pouvait servir de chaperon à sa gentille amie,
madame Dornier ne fit aucune difficulté de lui confier Ger-
mainc, les mettant toutes deux sous la protection directe et
intéressée de l'honnête marchand de poissons.
Don Chichillo, fier et heureux de cette confiance, pre-
nant sous son bras droit celui de Jemma, fraîche et jolie
dans sa modeste toilette, composée d'une simple robe blan-
che et d'un petit chapeau de paille attaché sous le menton
par un ruban moins bleu que ses yeux sous son bras gau-
che celui de Carminella, vêtue d'une robe jaune, d'une cein-
ture rouge, de souliers verts, et portant coquettement une
ombrelle lilas pour garantir du soleil sa tête nue, dont les
beaux cheveux noirs étaient entremêlés de grenades, char-
mante d'ailleurs malgré tout ce bariolage, s'avançait avec
l'immense orgueil d'un triomphateur le long de la strada di
Capo di Monte pour atteindre le palais des Studdi, devant
lequel se trouvent des ânes tout préparés pour les voya-
geurs qui s'aventurent dans les quartiers hauts de la ville.
A Naples, les rues, comme les maisons, ont souvent quatre
et cinq étages; dans l'endroit le plus roide on les gravit par
un escalier, mais dans celui qui l'est un peu moins on se
sert d'ânes et de mulets; car il est impossible aux voitures
d'y passer, malgré la façon incroyable, et tenant du chat
sauvage, dont les chevaux de ce pays grimpent à travers les
rues, qui tantôt montent, tantôt descendent avec une rapi-
dité effrayante. Cette disposition, parfois fort gênante, a ce-
pendant aussi son bon côté; car, comme on ne les balaye ja-
mais, elles seraient d'une saleté intolérable si le ciel, qui
semble avoir adopté ce peuple pour ses enfants chéris, ne
s'était chargé de l'entreprise. Quand il pleut, ce qui arrive
de temps.en temps, la pluie, qui n'a rien de commun avec
le phénomène auquel nous donnons ce nom en France,
tombe en telle abondance que les rues se transforment pour
ainsi dire en torrents, et l'eau entraîne naturellement avec
elle toutes les immondices vers la mer, à laquelle aboutis-
sent d'une façon plus ou moins directe la plupart des rues de
la ville; et quand, après une demi-heure de ce déluge, le
soleil reparaît dans son beau ciel d'azur, Naples, propre,
blanche et coquette, le salue de son plus doux sourire et
recommence sa vie insoucieuse et nonchalante.
Tout en riant, en causant et en trottinant, nos trois amis
arrivèrent enfin devant un troupeau d'aliborons qui atten-
daient pratique. Jemma examina ces animaux et choisit celui
qui lui parut le plus doux, Carminella le plus vif, don Chi-
chillo le plus grand, et, après s'être mis en selle tant bien
que mal, ils grimpèrent le Vomero pour gagner Margellona
en passant par le Pausilippe; c'était le chemin des écoliers,
il est vrai, mais, comme ils avaient deux longues heures de-
vant eux avant le commencement de la pèche, ils voulaient
faire partie complète. Sachant que la vue du Patisilippe
avait toujours le même charme aux yeux de Jemma, dont
l'âme rêveuse se complaisait devant toutes ces merveilles
du Créateur, on avait décidé que l'on monterait d'abord
cette colline embaumée, couverte de fleurs et de fruits au
milieu desquels se cache le tombeau de Virgile, poétique
souvenir du passé, pour redescendre ensuite à Margellona
au moment où commencerait la pêche miraculeuse, cause
de cette partie de plaisir improvisée.
Une fois en plein air et montés par leurs'cavaliers, les
ânes se mirent à faire un temps de galop, allure complètement
inconnue en France aux quadrupèdes de cette espèce. Jem-
ma, émue un peu par la peur, beaucoup par le plaisir, riait du
meilleur deson coeur tout en cherchant à calmer sa monture,
tandis que Carminella, qui apportait en tout son ardeur natu-
relle, accélérait la sienne, qui déjà avait pris les devants d'une
façon qui aurait dû pourtant la satisfaire. Entre elles deux,
le malheureux Chichillo, ne sachant vers laquelle aller ni à
laquelle entendre, poussait des exclamations lamentables.
« Mais n'ayez donc pas peur, dona Jemma Per Dio, lais-
sez marcher votre bête à sa guise. C'est une bonne fille, elle
ne vous veut point de mal. Laissez-lui donc la bride et re-
joignez bien vile Carminella, qui vous attend avec une belle
grappe de figues pour vous rafraîchir, » disait.il à la retar-
dataire.
Et comme Germaine, sans l'écouter, n'en continuait pas
moins son petit manège pour calmer la fougue de sa mon-
ture, il prenaitalors le parti (le s'adresser à celle qui les
fuyait de toute la vitesse de son coursier.
« Per san Gennaro! Nella, rriait-il d'une voix sup-
plante et impérative tout à la fois, arrêtez donc votre mé-
chante bête, moins méchante que vous pourtant; dona
Jemma est fatiguée, elle ne peut pas vous suivre, et, si vous
continuez ainsi, elle va retourner à la maison où je vais aller
avec elle. » ·
A cette menace Carminella s'arrêtait en riant, cueillait
une brassée de fleurs, en accablait les retardataires au mo-
ment où ils croyaient la rejoindre, et reprenait sa course
plus rapidement encore qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
Ce fut à travers toutes ces alternatives de luttes, de rires
et de menaces que nos promeneurs arrivèrent enfin à la
guérite de l'Anglais, placée tout au haut de cette montagne
célèbre que l'on nomme le Pausilippe.
Nous nous permettons d'appeler guérite un tombeau posé
debout, et ayant absolument la forme d'une guérite, que fit
construire pour sa dernière demeure un excentrique enfant
d'Albion. Voici l'origine de ce tombeau et la cause de la po-
sition qu'il occupe.
Cet Anglais, touriste s'il en fut, c'est-à-dire ayant par-
couru toute la surface du globe, après avoir habité Naples
durant quelques mois, y tomba si gravement malade qu'il y
mourut; son testament contenait cette clause singulière,
appuyée d'une forte somme d'argent offerte à la ville dans le
cas où son désir serait mis à exécution
« Je demande à être enterré debout à la cime du Pausi-
« lippe, afin d'avoir toujours sous les yeux le plus beau pa-
« norama qui existe dans l'univers. »
Son vœu fut exaucé sous la forme d'une véritable guérite,
ainsi que nous vous l'avons déjà dit, et depuis vingt ans le
touriste défunt y est enfermé.
Arrivés là nos trois amis mirent pied à terre, et le pauvre
don Chichillo, tout essoufflé, n'ayant plus de voix, ruisselant
comme un fleuve, se jeta à moitié pâmé sur le gazon, tandis
que Carminella cueillait des figues pour les grignotter à son
aise, et que Jemma, le cou tendu, les yeux tout grands ou-
verts, l'âme enivrée, admirait encore une fois le tableau ma-
gique qui se déroulait sous ses regards charmés.
Figurez-vous, sur le versant de cette belle colline, toute
couverte d'orangers, de figuiers, de myrtlies, de lauriers.
roses, degrenadiers, de cactus immenses, de palmiers élancés,
et chargée de fleurs, de fruits, de boutons, de grappes et de
guirlandes, que l'on trouve coquettement cachées dans ce
feuillage embaumé, une foule de jolies habitations, villégia-
ture ordinaire des heureuxhabitants de Naples. C'est d'abord
Pouzzoli, si célèbre par sa grotte et ses ruines romaines, si
bien conservées qu'on les croirait abandonnées d'hier à peine
ainsi les terrasses du jardin de Cicéron descendent encore
en gradins vers la mer. Si la villa qui y tenait est détruite, le
temple de Proserpine, dont les colonnes s'élèvent toujours
fièrement vers le ciel, comme pour défier le temps de les
atteindre, montre encore aux curieux l'anneau de bronze
auquel étaient attachées les victimes humaines que l'on sa-
crifiait, pour lui plaire, à cette douce divinité.
Puis vient rrisio, où l'on va, pendant les nuits où brille
un beau clair de lune, faire des parties de campagne char-
mantes, car c'est au clair de lune que se fontles parties cham-
pêtres à Naples; le soleil est trop chaud pour éclairer le
plaisir! il ne sert qu'à bercer les dormeurs!
A sa gauche on découvre la Parthénope antique dans
toute sa sublime beauté, devant soi on aperçoit le Vésuve;
au pied de ce géant terrible Portici, Castellamare, Sorrento
plus loin l'île d'Ischia, l'île de Capri; à ses pieds Procida et
Nisida, deux petits ports en marbre blanc, ressemblant à
deux cygnes qui se jouent sur le rivage tout cela baigné par
une mer plus bleue que le ciel, couvert par un ciel plus bleu
que l'azur, éclairé par un soleil d'or, embaumé par les exha-
laisons des arbres et des fleurs, rafraîchi par un feuillage
aussi vert que le printemps, feuillage que la brise de mer
agite doucement et dont le charme ne tient pas moins à son
doux murmure qu'au zéphir qu'il envoie autour de lui. Figu-
rez-vous tout cela, si la chose est possible, et vous compren-
drez le ravissement toujours nouveau dans lequel était
plongée Germaine.
Mais au bout de quelque temps, quand don Chichillo eut
repris ses forces et que: la gentille Carminella eut englouti
une trentaine de figues butinées à travers les haies, ils atta-
quèrent tous deux la rêveuse à grand renfort de fleurs et de
fruits; celle-ci riposta, oublia son enthousiasme pour retrou-
ver sa rieuse jeunesse, grignotta des fruits avec Carmi-
nella qui recommença sur nouveaux frais, se laissa couronner
de fleurs par elle, en un mot fut joyeuse et heureuse comme
on l'est à seize ans quand nulle préoccupation fâcheuse ne
vient vous atteindre.
Mais à travers tous ces innocents plaisirs le temps marcha
rapidement et il fallut enfin songer à se remettre en route
pour descendre à Margellona. Chacun reprit alors son cour-
sier et son allure, et l'on arriva promptement sur le bord de
la mer; ce ne fut pas toutefois sans avoir fait encore à mi-
côte une halte joyeuse devant une tarentelle dansée con amore
par une des jeunes filles du Vomero.
A Margellona enfin un grand nombre de pêcheurs tiraient
hors de l'eau un immense filet qui semblait aussi chargé que
ceux dont nous parlent les saints livres en racontant la pêche
miraculeuse faite par les apôtres sous les yeux du Seigneur;
les écailles blanches, les reflets d'argent miroitaient à l'infini
sous les mailles traîtresses qui les renfermaient. A cette vue
la joyeuse Carminella battait des mains avec enthousiasme,
tandis que don Chichillo plus calme donnait des conseils
aux travailleurs, et, mouche du coche naïve, soufflait de
toutes ses forces de la peine qu'il voyait prendre devant
lui.
Quant à Germaine, pour mieux voir cet intéressant spec-
tacle, elle s'était placée sur une planche posée sur le bord
d'un bateau comme pour lui servir de pont et le joindre au
rivage; là, le sourire aux lèvres, elle ne perdait aucun
mouvement, ni du filet, ni des pêcheurs, quand tout à
coup elle poussa un cri terrible et disparut sous les flots.
La planche, mal assujettie, avait tourné sur elle-même,
et la pauvre enfant, perdant pied, était tombée dans la
mer.
A ce cri déchirant répondit aussitôt un autre cri non
moins douloureux c'était la malheureuse Carminella, qui,
retenue parles pêcheurs, voulait seprécipiterdans les vagues
à son tour pour sauver son amie ou périr avec elle mais
bientôt, heureusement, son désespoir fut changé en joie
quand elle vit don Chichillo apportant précieusement dans
ses bras la pauvre Germaine évanouie.
Le brave marchand de poissons fumés avait, lui aussi,
compris l'accident qui venait d'arriver, mais ne voulant pas
faire du dévouement inutile en se jetant à l'eau, attendu
qu'il ne savait pas nager, il avait offert un beau ducat tout
brillant à l'un des pêcheurs qui se trouvaient à côté de lui,
et celui-ci, mû, un peu par bonté d'âme et beaucoup par
intérêt, avait bientôt arraché à l'onde amère la belle prise
qu'elle avait engloutie mais, une fois hors de l'eau, don
Chicbillo, voulant avoir le bénéfice de son argent aux yeux
de sa prétendue, avait pris à son tour entre ses bras le corps
de Germaine, comme pour prouver à tous que lui seul était
son sauveur.
Tous les soins furent prodigués à la pauvre évanouie pour
la rappeler à l'existence; mais durant bien longtemps ils
furent inutiles. Ses yeux fermés, ses lèvres pâles et glacées
restaient immobiles sous l'action des spiritueux dont ils
étaient inondés et sous les pleurs dont ils étaient couverts
car la malheureuse Carminella, qui tenait sur sa poitrine
la tête humide de Germaine, entremêlait ses sanglots et ses
prières avec les transports de douleur inhérents à sa nature
passionnée.
Enfin un léger frémissement se fit sentir, et peu à peu
la malade ouvrit les yeux et revint à la vie mais son regard
était morne elle ne semblait ni voir, ni reconnaître per-
sonne sa figure restait sans la moindre expression c'était
une statue vivante, mais c'était une statue.
« Parle-moi, Jemma dis-moi que tu me vois. que tu
m'aimes 1 » s'écriait Carminella en la couvrant de baisers
et de larmes.
Et la jeune malade restait toujours froide et impassible.
Un médecin qui passait par hasard en cet instant s'appro-
cha de ce groupe douloureux et parut tristement frappé à
son tour en voyant l'état de Germaine. Il s'informa, apprit le
malheureux événement qui venait de se passer, et s'adres-
sant alors à don Chichillo
« Ramenez au plus, vite cette jeune fille à sa mère, lui
dit-il aussitôt; qu'elle appelle sur-le-champ les plus savants
médecins, et que Dieu ait pitié d'elle » »
BEPPO LE LAZZARONE.
Un long mois s'est écoulé depuis le malheureux événe-
ment qui a clos si tristement la partie de plaisir de nos deux
jeunes filles, et, quoique les conseils du docteur étranger
eussent été suivis avec empressement, et qu'aussitôt le
retour à la maisonnette fleurie les meilleurs médecins de
Naples eussent été appelés près de la malade, celle-ci était
restée dans le même état d'impassibilité dans lequel elle
avait été ramenée à sa pauvre mère éplorée elle vivait,
mais c'était tout.
Pas un mot n'était sorti de ses lèvres pâles et glacées, pas
un regard, pas un geste ne faisaient voir qu'elle comprenait
et ce qui se disait et ce qui se passait autour d'elle. Vaine-
ment les remèdes les plus énergiques avaient été employés
pour réveiller cette existence endormie; les médecins, décou-
ragés de leur peu de succès, s'étaient tous retirés en con-
seillant pour dernière consolation d'espérer la guérison de
2
II
l'intéressante malade et du temps et de sa jeunesse, que Dieu
prendrait en pitié sans doute.
Un seul, entre tous les adeptes de la science médicale,
était resté fidèle au malheur c'était celui que le hasard
leur avait fait rencontrer à Margellona et qu'un autre hasard
avait conduit à la maisonnette fleurie. Ce jeune disciple
d'Esculape, qui se trouvait attaché comme élève et comme
adjoint au premier médecin du roi de Naples, était venu à
l'appel fait à son maître, en l'absence de celui-ci, et quand
il eut reconnu dans la malade pour qui on le mandait la
pauvre jeune fille dont il avait le premier deviné le malheur,
il se prit d'une pitié si vive pour elle qu'il se promit de lutter
avec le mal jusqu'à ce qu'il fût parvenu à le vaincre. Ce qui
le rendit plus fidèle encore à cette promesse, ce fut la com-
misération dont il se sentit saisir le cœur devant le désespoir
sans bornes de la pauvre mère de Germaine et des malheu-
reuses amies de celles-ci.
Cata la Calabraise, superstitieusement religieuse comme
le sont les gens de son pays, passait sa vie en prières, en
processions et en offrandes à tous les saints, dont elle
apportait les images bénites pour en couvrir la malade,
espérant la guérir ainsi.
Quant à Carminella, elle ne ressemblait plus à elle-
même plus de rires joyeux, plus de chants perlés, plus de
fleurs, plus d'oiseaux plus rien enfin n'avait de cliarmcs
pour elle; elle était devenue l'ombre de Germaine, qu'elle
aidait madame Dornier à soigner avec le touchant dévoue-
ment maternel que celle-ci apportait auprès de sa pauvre
fille, et, en attendant le miracle que tous les jours elle
demandait au ciel avec une nouvelle ardeur, elle s'était faite
l'esclave de celle à laquelle elle avait donné toute son âme
et tout son cœur.
Préserver sa Jemma d'une souffrance ou même d'une
gêne quelconque devint l'unique occupation de sa vie. Si le
soleil frappait de ses rayons brûlants la fenêtre près de la-
quelle elles étaient toutes deux assises, vite Carminella se
levait et fermait les volets de façon que l'ombre vînt rafraî-
chir le front de sa chère malade. Si, un vent de bise souf-
flant par hasard, elle se sentait atteinte du froid, aussitôt
elle entourait Germaine d'un grand châle ouaté, cachaitses
blonds cheveux sous un petit bonnet, en un mot la garantis
sait contre le froid dont elle-même était seule frappée peut-
être. C'était encore pour sa Jemma qu'elle préparait le lit de
repos quand elle se sentait fatiguée d'une longue promenade
qu'elle venait de faire faire à son amie à travers la campa-
gne embaumée et fleurie qui de la strada de Capo di Monte
au beau palais de villégiature du roi de Naples en ce char-
mant endroit car le jeune docteur recommandait pour Ger-
maine et beaucoup d'exercice et beaucoup de distractions,
distractions devenues, hélas si indifférentes à l'âme endor-
mie de la pauvre entant.
Si Carminella avait faim, aussitôt elle apportait à Ger-
maine les fruits les plus délicieux, les gâteaux les mieux
dorés, et elle ne mangeait elle-même que quand celle-ci les
avait délaissés.
Au reste le malheur de Jemma n'avait rien d'effrayant
ni de pénible à voir; c'était toujours une belle jeune fille
dont le regard doux et limpide n'exprimait rien, il est vrai,
dont la pâleur maladive inspirait la pitié peut-être, mais
dont la régularité des traits, la taille souple et charmante,
les blonds cheveux aux reflets dorés eussent fait l'admira-
tion d'un statuaire ou d'un peintre.
Chaque matin madame Dornier lui faisait sa toilette avec
le soin et la coquetterie charmante qu'une mère apporte
toujours à parer son enfant; puis on l'asseyait dans un grand
fauteuil placé sur une terrasse toute couverte de Heurs, et
là elle attendait passivement que la dévouée Carminella vînt
prendre son poste auprès d'elle pour la faire sortir ou manger.
Il n'était pas jusqu'au désolé don Chichillo qui ne se fùt
fait l'esclave de l'intéressante malade si tendrement aimée,
et dont plus que tout autre peut-être il souhaitait la guéri-
son, car son bonheur était à ce prix, Carminella lui ayant
formellement déclaré qu'elle ne se marierait pas avant le re-
tour de sa Jcmma à la santé, et avoir la brune jeune fille
pour sa ménagère était à ses yeux le comble du bonheur
en ce monde.
Mais, avec sa nature bonne et dévouée, au lieu de montrer
de l'humeur de cette résolution à celle qui en était l'inno-
cente cause, il n'employait son intelligence qu'à deviner ce
qui pouvait ou la charmer ou lui plaire, et tous les jours il
arrivait auprès de la malade avec les fruits les plus nouveaux,
les bouquets de ileurs les plus jolies, et poussait de doulou-
reux soupirs devant sa navrante indifférence, si contraire à
sa gracieuse gentillesse passée.
« On a jeté un sort sur elle, disait-il quelquefois à Car-
minella elle aura vu un jettatore, et tant que le charme du-
rera elle sera ensorcelée vous verrez. »
Et Carminella soupirait, car elle partageait à ce sujet la
superstitieuse inquiétude de son fiancé; aussi redoublait-elle
d'ardeur dans ses prières pour que le mauvais sort fût dé-
truit.
Les choses en étaient là quand un malheur plus grand en-
core vint frapper nos amis de la maisonnette fleurie: un
matin Germaine disparut. Suivant la coutume de chaque
jour, madame Dornier l'avait habillée et conduite sur la ter-
rasse, et Carminella arrivait prendre sa place auprès d'elle
quand la procession de sainte Claire vint à passer devant la
maisonnette. Les processions se font à Naples avec une
grande pompe, quand on transporte les statues des saints de
l'église "dont ils sont les patrons à la cathédrale, qui durant
toute l'année les renferme, à l'exception de la semaine con-
sacrée à leur fête; le clergé, la troupe, le peuple, portant des
cierges, des fleurs et exécutant des morceaux de musique,
accompagnent la pieuse image avec une solennité et un re-
cueillementqui font plaisir à voir, et chacun sur son passage
s'incline pour lui rendre un hommage respectueux.
Carminella, la Cata et madame Dornier descendirent pour
se trouver sur le passage de la pieuse procession, laissant
Germaine, comme chaque jour, étendue nonchalamment
dans son fauteuil, sur la terrasse; mais, quand elles remon-
tèrent près de la malade, elles restèrent glacées de stupeur
le fauteuil était vide et la terrasse abandonnée.
« C'est bon signe ceci! » s'écria Carminella, le coeur
palpitant et les joues brûlantes d'une inquiétude mêlée d'es-
poir.
Madame Dornier secoua tristement la tête le cœur d'une
mère se trompe si rarement quand il pressent une nouvelle
douleur pour son enfant!
Effectivement, on eut beau chercher dans toute la maison,
fouiller le voisinage, interroger les voisins, arrêter les pas-
sants pour les soumettre à une sorte d'inquisition, rien ne
vint mettre sur les traces de la malheureuse fugitive.
Le jeune docteur et don Chichillo allèrent vainement im-
plorer le secours de l'autorité et firent les plus actives re-
cherches Germaine resta perdue sans qu'on pût même
pressentir si elle était morte ou si elle avait été enlevée.
Comment peindre le désespoir de sa mère et de ses amis?
Cata ne quittait plus les églises, madame Dornier, la place
que sa fille occupait chaque jour et où elle croyait toujours
la voir, tandis que Carminella parcourait les rues de Naples
dans une fiévreuse ardeur, espérant à chaque pas y ren-
contrer celle qu'elle pressentait devoir leur être rendue.
Chaque soir elle rentrait brisée et découragée, et chaque
matin elle reprenait sa course avec une vigueur nouvelle et
une nouvelle espérance.
Un matin elle s'arrêta tout à coup sur le quai de Sainte-
Lucie, et, se frappant le front comme si une idée venait de
surgir dans sa tête
« Beppo seul pourra nous retrouver Jemma » ex-
clama-t-elle, et aussitôt elle reprit sa course rapide mais,
retournant sur ses pas, elle se dirigea du côté du Môle,
c'est-à-dire du quartier qui est le vrai royaume des laz-
zaroni.
Nous allons dire, en quelques mots, quel était ce Beppo
en qui la pauvre Carminella mettait sa dernière espérance.
Beppo était un laxxarone, et le lazzaronc est le type le
plus curieux à observer dans toute l'Italie. Toujours il rit,
chante, prie ou dort. Insoucieux comme l'oiseau dans l'es-
pace, la vie lui semble douce et facile; il a si peu de besoins!
Il dort sur les marches du palais dont il n'envie pas les ri-
ches lambris qui lui cacheraient le ciel; il se couvre à peine
le luxe des vêtements lui est donc inconnu il mange peu;
la sobriété est dans son tempérament et partant dans ses
mœurs, et quand il a gagné 5 bayoques, c'est-à-dire à peu
près 20 centimes de notre monnaie, il dort au soleil avec
tout le bonheur d'un lézard ou d'une couleuvre, et alors
ni pour or, ni pour argent, vous ne le teriez travailler,
car la paresse est le premier de tous les défauts du laz-
zarone.
« Tu vas me faire une commission ici près, lui direz-
vous en le réveillant et en cherchant à faire briller, comme
une tentation une petite piécette d'or sous ses yeux
alourdis.
– Oh non, Excellence, murmurera-t-il car tout homme
portant habit est excellence pour lui; o per mangiar (j'ai
pour manger); » et il vous montrera les bayoques qu'il
tient dans sa main, faute de poche et dans la crainte des
amis.
a Tu as pour manger aujourd'hui, répliquez-vous, peu
content de ce refus mais demain?.
E Dio! fait le paresseux en vous montrant le ciel
d'un geste admirable, car, comme l'Arabe dont il descend,
il est fataliste et soumis.
Mais Dieu veut qu'on travaille, reprenez-vous avec
humeur en songeant que votre commission ne sera faite que
si vous vous en chargez vous-même.
Non credo a Dio (vous ne croyez pas à Dieu ) »
s'écrie alors le azzarone avec un regard si terrible que vous
êtes convaincu qu'il y joindrait un coup de couteau s'il ne
fallait pas se déranger puis il referme les yeux, et pour ne
.plus vous voir et pour se rendormir.
Le lazzarone est aussi ignorant que paresseux, mais à
quoi lui serviraient et nos théories et nos progrès?. A per-
dre cette poésie instinctive que Dieu lui a donnée et le sen-
timent naïf du vrai, du beau et des arts, dont il est doué au
suprême degré. Ses chanteurs sont les meilleurs qui se
puissent entendre, ses improvisateurs les plus parfaits que
vous puissiez trouver. Sur chaque place publique des quar-
tiers populeux vous voyez un homme du peuple monté sur
un tréteau. Le peuple se divise en deux classes très-dis-
tinctes, à Naples, le lazzarone et le pêcheur; le pêcheur
quitte peu les bords de la mer; c'est donc un lazzarone qui
va se faire entendre.
Tantôt il chante les vers du Dante et du Tasse, et sa voix
sonore et harmonieuse remue l'âme dans ses replis les plus
cachés car, s'il ignore toute science, il connaît ses poëtes
aussi bien que ses prières. Tantôt il raconte une légende,
une anecdote historique ou un miracle nouveau, et avec ses
gestes, sa véhémence, l'accentuation qu'il donne à ses pa-
roles, il émeut et transporte tout son auditoire, composé de
lazzaroni comme lui, de pêcheurs, de femmes et de
matelots.
Les pleurs coulent de tous les yeux, des cris d'enthou-
siasme ou des transports de rage, suivant le sujet que l'im-
provisateur a traité, se joignent aux bravos qui accompa-
gnent son succès.
Le lazzarone a aussi en lui une certaine élégance innée
qui n'est pas sans charmes ainsi il se drape élégamment
dans ses haillons flétris, il aime à orner son long manteau
de belles fleurs tressées en guirlandes, et, tout en vous de-
mandant l'aumône, il porte un bouquet à la boutonnière de
sa chemise déguenillée.
Les ustensiles de son pauvre ménage affectent aussi une
forme élégante, et, comme dans l'ancienne Rome, la mar-
mite même est presque un objet d'art tant il y a de grâce
dans la courbure de ses anses et dans la rondeur de ses
flancs.
Mais arrivons enfin à Beppo, que notre amie Carminella a
un si grand désir de rencontrer.
Beppo était le fils d'une voisine de Cata la Calabraise, et
la bonne Cata avait bien voulu non-seulement tenir cet
enfant: sur les fonts du baptême, mais encore s'en charger
après la mort de sa pauvre mère, mort arrivée à la suite de
la naissance de ce garçon. Heureusement Beppo ne fut pas
une lourde charge pour sa protectrice dormir au soleil sur
le rivage de la mer, peu manger, moins travailler encore,
voilà quelles étaient les occupations du petit lazzarone, qui,
grandissant dans ces conditions, vivait heureux et content et.
ne rêvait rien au monde que la continuation de son bonheur.
Mais s'il avait peu exigé de sa protectrice, par contre Beppo
portait à celle-ci une reconnaissance sans bornes pour ce
qu'elle avait fait et surtout pour ce qu'elle avait voulu faire.
Sur un mot de Cata ou de sa fille il se fût précipité dans le
cratère du Vésuve, et pour satisfaire un de leurs désirs il
eût fait d'un trait le tour du monde car, lorsque son
dévouement se trouvait en jeu, la paresse était vaincue aus-
sitôt, et personne n'était fin, rusé, intelligent et adroit comme
notre nouvelle connaissance, qui fùt parvenu à escalader la
lune si un beau jour il s'était mis dans l'esprit d'y arriver
pour rendre service à ses amies.
Vous comprenez, maintenant que vous connaissez Beppo,
l'espoir que pouvait fonder sur lui Carminclla.
Elle parcourut vainement le port, la place Mazaniello et
les quartiers les plus populeux sans découvrir l'objet de ses
recherches; car, n'ayant pas de demeure, le lazzarone dort
où il se trouve et habite partout. Elle commençait à se dé-
courager et allait remettre au lendemain sa recherche quand
un cri joyeux s'échappa de sa poitrine; elle venait d'aperce-
voir maître Beppo, qui, perché sur un tonneau vide, dégus-
tait avec un bonheur sans pareil de longs maccaroni fumants
qu'il portait amoureusement à sa bouche.
A ce cri, tonneau, maccaroni, gourmandise furent aban-
donnés par le dévoué lazzarone, qui venait de reconnaître
sa Carminella chérie, et qui, s'élançant vers elle, baisa aussi
respectueusement et aussi tendrement le bas de sa robe
qu'il eût fait d'une relique, en criant Viva viva viva
d'une voix joyeusement émue.
Carminella rendit au bon Beppo ses caresses; puis, lui
ayant fait connaître le malheur qui était venu les frapper,
elle finit par lui dire qu'elle et sa mère n'avaient plus d'es-
poir qu'en lui pour retrouver la fugitive.
L'amour-propre et le cœur du bon lazzarone furent éga-
lement flattés de cette confiance; mais, prévoyant les diffi-
cultés de l'entreprise, il se grattait la tête sans répondre,
d'un air triste et découragé, quand Carminella, mécon-
tente de ce qu'elle regardait comme un refus de la servir,
lui dit brusquement:
« Adieu, maître Beppo qui veux servir les gens quand
ils n'ont pas besoin de toi, et qui fais la sourde oreille quand
ils te demandent un service. Je vais dire à marna Cata
quelle confiance elle doit avoir dans l'enfant de ta mère.
Oh Nella Nella interrompit le lazzarone les
yeux remplis de larmes, donne-moi des coups si tu le veux,
mais ne va pas dire que je suis un ingrat, qui n'aime ni toi
ni Cata la Calabraise. Per san Gennaro, tout autre qui di-
rait cela sentirait si le fer de mon couteau lui semble chaud
ou froid au cœur. » ajouta-t-il; et en parlant ainsi Beppo
montrait une petite lame brillante qu'il faisait jouer entre
ses doigts.
« Alors pourquoi ne me réponds-tu pas? fit la Napolitaine
convaincue.
– Parce que je pensais seulement comment je devais
m'y prendre pour réussir, » répondit naïvement le bon
Beppo.
Carminella l'encouragea, le remercia chaleureusement
pour l'exciter encore, et rentra plus tranquille au logis,
PÈLERINAGE A LA MADONA DELL' AUCO.
Du moment où le pauvre Beppo eut entrepris la tâche que
lui avait imposée son amie Carminella, il n'y eut plus ni re-
pos ni trêve pour lui. Dormir fut oublié, manger passait
inaperçu, en un mot la paresse, qui lui était si chère, s'était
envolée, pour revenir sans doute dans des temps meilleurs.
Il montait derrière toutes les voitures, suivait toutes les
processions, se glissait comme une couleuvre à travers tous
les mariages ou au milieu des assistants conviés à une prise
d'habit, et là, le nez au vent, les yeux grands ouverts, il re-
gardait en flairant comme le chien de chasse en quête du gi-
bier qui le fuit mais ni dans les rues, ni dans les voitures,
ni dans les églises, ni dans les couvents la pâle et douce fi-
gure de la blonde Germaine ne venait se montrer à ses re-
gards inquisiteurs.
Chaque jour, ainsi qu'il avait été convenu, il allait rendre
compte de ses démarches aux hôtes de la maisonnette fleu-
III
rie, et, quand c'était l'heure qui devait le ramener vers elle,
Carminella, toute palpitante et d'impatience et d'espoir, se
précipitait sur le balcon, et de là elle dévorait des yeux la
route qu'il devait parcourir, croyant à chaque instant voir
poindre à l'horizon la silhouette de son ami Beppo. Que lui
importait la vue délicieuse qui formait devant elle un tableau
enchanteur? car du haut de Capo di Monte la mer et le Vé-
suve se déploient dans toute leur splendeur; le lazzarone
seul méritait de captiver son attention ne devait-il pas
lui apporter des nouvelles de sa Jemma tant pleurée et si
chérie?
Mais quand elle le voyait de loin arriver portant la tête
basse, bien fatigué, découragé aussi, elle sentait son cœur
se serrer douloureusement, et elle eût voulu attendre en-
core celui qui s'acheminait vers sa demeure; car dans l'at-
tente il y avait de l'espoir, et sa présence n'apportait que
la déception.
Beppo, qui lui aussi avait a*perçu sur le balcon Carmi-
nella, et qui de son côté redoutait le moment où elle con-
naîtrait la triste nouvelle qu'il devait lui donner, ralentissait
le pas, se faisait petit, glissait humblement le long du mur;
puis, quand^il se trouvait au pied de la terrasse, il se grattait la
tête .d'un air contrit, et, levant vers son amie son regard
chargé d'une profonde tristesse
« Niente encore, Nella, disait-il d'une voix émue; ma, per
san Gerinaro demain je serai plus heureux, » ajoutait-il
comme consolation; puis il se sauvait à toutes jambes, crai-
gnantjes reproches immérités de Carminella, et allait re-
prendre son poste d'observation à l'entrée des théâtres et
sur le quai de Chiaïa, comme il le faisait durant le jour près
des églises et des couvents.
La pauvre Carminella rentrait toute découragée rendre
compte à sa mère et à celle de Germaine du peu de
succès des démarches de son ami Beppo, et, de même que
lui, elle leur répétait, comme consolation « Mais le bon
Dieu et la Madone nous protégeront, et demain nous serons
plus heureuses. »
Hélas! les jours, les semaines, les mois se succédèrent t
sans changer la situation; et malgré les plus actives recher-
ches de ses amis la pauvre Germaine avait complètement
disparu; pourtant ils ne perdaient pas encore tout espoir et
continuaient leurs prières et leurs démarches avec une
nouvelle ardeur. Beppo lui-même semblait stimulé par les
difficultés qu'il rencontrait. En outre, son coeur était satisfait
puisqu'il rendait service à sa chère Carminella puis sa
bourse s'arrondissait, non plus avec des bayoques, mais avec
des piécettes d'or et d'argent, et, comme l'ambition vient
avec la fortune, il rêvait doucement à son temps perdu, à
s'acheter un habit et une culotte qui lui permissent de s'ha-
biller d'une manière convenable et de ressembler à un bon
bourgeois. L'amélioration de sa situation financière prove-
nait de ce qu'il avait eu le bon esprit d'utiliser son travail;
ainsi, comme pour retrouver Germaine, il lui fallait parcourir
Naples dans tous les sens, et qu'il importait peu au succès de
ses démarches qu'il fût seul ou en compagnie, il s'offrait
pour guide à tous les voyageurs curieux qui voulaient visiter
la Parthénope antique, et cumulait ainsi et son profit et son
devoir.
« Le pauvre Beppo a été piqué de la tarentule. di-
saient avec pitié ses amis les lazzaroni, qui ne comprenaient
rien à ce changement et continuaient leur dolce far niente
avec un redoublement d'amour; il faudra qu'il aille baiser
la châsse de San-Antonio, ou il deviendra fou. » Puis ils se
retournaient au soleil et reprenaient leur somme un moment
interrompu par ce pronostic funeste.
Un matin que nos amis de la maisonnette fleurie dor-
maient de ce lourd sommeil qui souvent succède aux pleurs,
des coups violents frappés à la porte les réveillèrent en
sursaut.
« Vite! vite 1 Nella, criait la voix joyeuse de Beppo
qui se joignait à ces coups; viens vite avec moi Je crois
que ta Jcmma est retrouvée. Mais ne te fais pas d'avance
une trop grande joie, cara mia, car je ne fais encore
qu'espérer, puisque je ne l'ai pas vue. Mais on m'a dit que
les dames du couvent de Sainte-Claire ont recueilli une
jeune Française malade qui avait été trouvée par les chemins,
et j'ai pensé que ce pourrait bien être la chère fille que
nous cherchons. »
Carminella, qui partageait l'espoir du lazzarone, fut
bientôt habillée, et, prenant la main du bon Beppo, se mit
à courir avec lui vers le couvent de Sainte-Claire.
Ce couvent est le chapitre des dames' nobles du royaume;
il tient à l'église choisie pour la sépulture des rois de Naples.
église splendide, mais d'un goût plutôt mondain que reli-
gieux, car elle ressemble tout à fait, et par sa forme et par
ses décorations, à la salle de spectacle que Louis XIV fit t
construire dans le palais de Versailles comme pour com-
pléter la ressemblance, les tombes royales sont placées au
premier étage on dirait une galerie de morts regardant
passer les vivants.
Tout essoufflés et ruisselants de sueur, Carminella et
Beppo arrivèrent enfin devant la porte massive qui ferme
l'entrée de ce pieux séjour. La jeune fille alors reprit baleine,
remit de l'ordre dans sa chevelure et dans sa toilette dé-
rangée par la course rapide qu'elle venait de faire, appela
le recueillement sur ses traits, le respect dans ses regards,
souleva et laissa retomber le lourd marteau d'airain dont
le bruit retentit jusqu'au plus profond de son coeur.
La porte s'ouvrit. Carminella entra seule, car le parloir
même est interdit aux hommes.
« Ma sœur, dit-elle à la sœur tourière devant laquelle
elle se présenta, dites-moi, je vous prie, si la jeune Française
que vous avez recueillie dans votre saint asile est la pauvre
Germaine, mon amie. ma sœur, que nous pleurons depuis
si longtemps? » Et en parlant ainsi la brune Napolitaine
joignait les mains comme dans une prière, et de grosses
larmes inondaient ses joues animées par la course et brunies
par le soleil.
« Calmez-vous, mon enfant, fit la religieuse attendrie
en lui prenant affectueusement les mains, et dites-moi où et
comment vous avez perdu l'amie que vous pleurez, pour
que je sache si c'est bien elle que nous avons recueillie hier
sur le rivage au moment où elle allait périr.
Madone de mon âme, c'est Jemma s'écria Carmi-
nellaen interrompant la tourière avec vivacité. Où est-elle?.
dites-le moi vite, où est-elle? que je l'embrasse, que je la
3
ramène à sa pauvre mère qui va mourir de douleur! »
La bonne tourière eut une peine infinie à calmer l'exalta-
tion de la jeune fille et à lui faire comprendre que d'abord
elle ne pouvait pas entrer dans le couvent sans une permis-
sion de la supérieure, puis qu'il était possible que la jeune
fille recueillie par les religieuses ne fùt pas celle qu'elle
cherchait avec tant d'ardeur.
En l'écoutant Carminella reprit peu à peu son sang-froid,
raconta le triste événement qui avait privé Germaine de ses
facultés et la façon presque surnaturelle dont elle avait
disparu. La religieuse l'écouta avec un vif intérêt.
« Et quel âge a votre amie? demanda-t-elle quand Car-
minella eut achevé son récit.
Le mien. dix-huit ans bientôt, répondit la jeune
fille.
– Quelle est sa taille à peu près ?
– La mienne. elle est un peu plus petite que moi, » fit
la Napolitaine en se redressant.
La bonne tourière secoua tristement la tête.
« Et quelle est la couleur de ses cheveux? ajouta-t-elle
comme par acquit de conscience.
Ils sont blonds. blonds comme les épis de blé mûrs,
et doux et souples comme la soie la plus belle, » répondit
en s'exaltant de plus en plus la dévouée jeune fille.
La bonne religieuse lui prit de nouveau les mains, et,
les serrant entre les siennes avec tristesse
« Celle que vous chérissez n'est point ici, mon enfant,
lui dit-elle d'une voix émue la jeune Française que nous
avons recueillie est petite, brune, et peut avoir au plus quinze
ans. Hélas ajouta-t-elle, dans cette vie semée d'épreuves
et de dangersle malheur est si commun, vous le voyez, que
vous n'avez pas été seule frappée dans vos affections; la
mère et la sœur de celle-ci la pleurent aussi sans doute
comme vous pleurez votre amie. Que Dieu vous éclaire et
vous la fasse retrouver »
En entendant ces mots Carminella avait glissé sans mou-
vement sur une chaise placée près d'elle; un moment elle
avait cru ressaisir enfin la fugitive tant aimée, et elle retom-
bait du haut de cet espoir dans la triste réalité. Son cœur
était brisé, son âme avait perdu tout courage, et ce choc
la courbait sous la main implacable de la douleur.
Peu à peu cependant elle revint à elle, et, après avoir re-
mercié la religieuse de ses bontés et de ses soins, elle sortit
seule du couvent d'où elle avait espéré ramener sa Jemma
bien-aimée.
Devant la porte elle retrouva le dévoué Beppo, qui l'atten-
dait. Cette vue lui fit du bien, car elle allait pouvoir raconter
ses peines nouvelles, ses espérances déçues, à un être ami,
à un écho fidèle de ses plaintes et de sa douleur.
Longtemps d'abord ils pleurèrent ensemble; puis, se dé-
cidant à regagner le logis, ils dressèrent de nouveaux projets
en un mot ils reprirent des forces pour calmer la douleur
cruelle des deux mères qui attendaient avec tant d'impatience
leur retour.
Peu de jours après cet incident on célébrait dans les en-
virons de Naples la fête d'une madone miraculeuse en la-
quelle la confiance est sans bornes dans ce pays de poésie,
de fleurs et de soleil c'est la Madona dell' Arco, si vénérée
par tout le royaume que les jeunes filles, quand elles se
marient, stipulant, dans leur contrat, le droit d'y faire un
ou plusieurs pèlerinages à leur gré, et jamais elles ne man-
quent de profiter du pieux privilége qu'elles se sont ré-
servé.
La légende qui se rattache à l'origine de ce lieu béni est
des plus touchantes et mérite d'être racontée.
« Jadis, il y a de cela sept ou huit cents ans, dit-on, une
image de la Mère de Dieu était peinte en plein vent sur une
espèce d'arche sous laquelle des joueurs de boules se réu-
nissaient chaque jour pour faire leur bruyante partie.
« Ces joueurs étaient les serfs et les valets du seigneur de
l'endroit dont le château dominait non-seulement cette
arche, mais encore tout le pays à l'entour.
« Un jour, un joueur malheureux, furieux du sort con.
traire qui s'était attaché à lui durant plusieurs parties suc-
cessives, eut l'affreuse pensée de s'en prendre à la sainte
image de son peu de succès, et, ramassant une grosse pierre,
il la lui jeta brusquement à la face en proférant les paroles
les plus sacrilèges.
« La pierre, lancée d'une main sûre, frappa l'œil de la
madone, et aussitôt cet œil enfla, devint bleu, tout sangui-
nolent, et laissa tomber des larmes. A cette vue les com-
pagnons du criminel restèrent d'abord glacés de terreur;
puis, revenant à eux et comprenant toute l'horreur du crime
qui venait d'être commis et dont ils redoutaient la respon-
sabilité pour eux-mêmes, ils repoussèrent loin d'eux le cou-
pable en l'injuriant et en lui jetant des pierres à son tour.
« A ce moment le maître du château, sortant de sa riche
demeure, monté sur un brillant coursier et suivi d'une es-
corte nombreuse, vint à passer devant la foule de ses servi-
teurs en émoi. Surpris de quelques paroles qui arrivèrent à
ses oreilles, il s'arrêta, en demanda l'explication, et, indigné
du crime odieux dont on lui donna connaissance, il ordonna
que son auteur serait pendu sur-le-champ, jusqu'à ce que
mort s'ensuivît, devant la sainte image qu'il avait sacrilé-
gement profanée.
« Sur cet ordre, les archers qui entouraient le seigneur
s'emparèrent du criminel qu'il venait de condamner, et,
malgré ses cris et ses prières, l'attachèrent à l'arbre le plus
voisin de la madone mutilée; mais, comme s'il se fût indigné
de porter un pareil fardeau, à peine le coupable fut-il sus-
pendu à ses branches que l'arbre courba la tête, se dessécha
et tomba avec fracas, écrasant dans sa chute le misérable
dont l'approche lui avait été si funeste.
« Frappé de stupeur à la vue de cette punition terrible, le
seigneur du lieu fit enlever pieusement la sainte image mu-
tilée, avec le morceau du mur sur lequel elle était peinte,
pour la conserver dans une petite chapelle qu'il ordonna de
bâtir à cette intention sur le lieu même où le crime avait
été commis, et cette humble chapelle devint bientôt célèbre
dans toute l'Italie par l'abondance des grâces qui étaient ac-
cordées à ceux qui allaient y implorer le secours de la ma-
done miraculeuse. »
Aujourd'hui la petite chapelle est remplacée par une ma-
gnifique église; ce changement eut heu à la suite d'un
autre incident dont nous allons aussi rapporter la légende.
« Il y a trois ou quatre cents ans, le pèlerinage de la
Madona dell' Arco était déjà aussi célèbre qu'il l'est aujour-
d'hui on arrivait de tous les coins de l'Italie pour assister
à la fête qu'on y célébrait, les femmes avec des bannières,
les hommes avec des fleurs au chapeau, à la boutonnière et
à la main, et les enfants souriant aux anges dans leur som-
meil, comme disent les bonnes gens de la campagne; tout
cela monté sur le même mulet, orné, lui aussi, de fleurs, de
plumes et de grelots, la femme sur le cou, le mari sur la
croupe, et les enfants dans des paniers.
« Alors comme aujourd'hui encore, les jours de fête, de-
venant des jours de foire et de plaisir, attiraient non-seule-
ment les pèlerins, mais aussi tous les larrons du royaume.
« Or une femme de Portici était venue vers la madone
dans le double but et de prier la Mère de Dieu, et de ven-
dre avantageusement à la. foire un beau porc qu'elle avait
dans cette intention engraissé durant toute l'année; anssi
entra-t-elle dans la plus violente colère quand, revenant à
son commerce, elle s'aperçut que, pendant le temps qu'elle
avait consacré à faire ses dévotions à la chapelle, on lui avait
volé l'animal sur lequel elle avait fondé tant d'espérances.
« D'abord elle le chercha partout, le réclama à ses voi-
sins, frappa durement son enfant qu'elle avait chargé de le
garder et qui l'avait laissé prendre; puis, ne sachant plus
comment exhaler sa fureur, elle s'en prit à la madone et
s'écria que, si jamais il lui prenait envie de revenir en pèle-
rinage auprès d'elle, elle voulait voir ses deux pieds se des-
sécher sur-le-champs.
« Mais toute sa folle rage ne lui fit pas retrouver son
porc, et ce fut toujours en maugréant qu'elle retourna chez
elle et, comme tout finit par s'oublier, la perte d'une bête
comme celle d'un humain, notre commère cessa un beau jour
de songer à l'animal volé, animal qu'elle était parvenue à
remplacer avantageusement; aussi quand, l'année suivante,
arriva l'époque de la fête de la madone, elle se mit joyeu-
sement en route avec sa famille pour accomplir le pèleri-
nage ordinaire, accompagnée du nouveau porc qu'elle avait
engraissé, et sur lequel reposaient ses espérances de lucre.
Mais à peine la malheureuse femme fut-elle arrivée devant
l'autel consacré, où elle comptait faire ses dévotions, que
ses pieds, lui refusant tout service, se glacèrent et furent in-
stantanément frappés de mort. Avec cet affreux malheur la
mémoire lui revint; bourrelée de remords, elle se rappela
son imprécation sacrilége; elle versa d'abondantes larmes de
douleur et de repentir. Mais il était trop tard Alors, pour
racheter sa faute et obtenir de Dieu son pardon, cette femme,
animée d'une foi vive, fit t le voeu d'élever une église à la place
de la modeste chapelle où s'était opéré le miracle dont elle
était la preuve vivante, et cela non avec sa fortune, qui
étaitpeu de chose, mais seulement avec les aumônes qu'elle
recueillerait à cette intention.
« A cet effet elle se fit mettre dans une petite brouette
traînée par un gros chien, et pendant de longues années,
sans prendre un seul jour de repos, elle parcourut toute
l'Italie en tendant ta main, et en implorant la charité de
chacun pour parvenir à réaliser son vœu.
« Elle eut le bonheur de parvenir enfin à réunir la somme
nécessaire à l'édification du temple qu'elle avait promis
d'élever, et, le jour même où l'on posa la première pierre de
la belle église qui existe aujourd'hui, ses pieds retrouvèrent
la vie qui les avait abandonnés. »
Cette église miraculeuse, située à environ huit kilomètres
de Naples, est placée dans une localité pittoresque, au pied
du Vésuve et à côté de Portici et de Résina, toutes deux si
souvent englouties par leur terrible voisin. En effet, s'il faut
en croire les récits des habitants de ces pays, neuf fois déjà
ces résidences ont disparu sous la lave sortie des flancs du
Vésuve, tandis que la Madona dell' Arco n'a jamais même
été menacée par le volcan, ce qu'on attribue à la protection
de sa sainte patronne.
L'église privilégiée de la madone est d'un style gothique
et moderne tout à la fois, et d'une élégance extrême dans la
grande simplicité de son architecture; d'un côté elle abrite
un couvent de dominicains par lesquels elle est desservie,
de l'autre un hôpital de pauvres et de fous, soignés et con-
solés par les mêmes religieux.
L'autel, surmonté de l'image mutilée de la Mère du
Christ, est tout enrichi de pierres précieuses et de diamants;
mais, malgré son éclat, il attire moins les regards que le
tableau auquel il sert de piédestal, car ce tableau, avec son
œil meurtri, cause une impression indéfinissable On est
ému, surpris tout à la fois, et il y a tant de douleur, de
bonté, de pardon et en même temps d'indignation dans
ce regard, qui n'a rien d'humain, que malgré soi on se
sent saisi d'un profond sentiment d'horreur contre celui
qui a osé se rendre coupable d'un si odieux attentat envers
cette sainte image, qur semble toute sanguinolente encore,
oubliant les siècles qui séparent le spectateur du crime,
on envoie mentalement au criminel une malédiction nou-
velle.
Autour de l'église sont accrochés les ex-voto offerts par
ceux que la Vierge miraculeuse a exaucés ou sauvés on y
voit de tout, même de grands et de petits cercueils comman-
dés d'avance, dans une prévision funeste, pour ceux qu'elle
a rappelés à la vie. Malheureusement, ce que l'on voit là
aussi, comme à tous les autels privilégiés de Naples, c'est
une foule d'objets en cire, coloriés d'après nature, et repré-
sentant ainsi d'une manière trop complète, à notre avis, l'i-
mage des parties du corps qui ont été, chez ces fidèles re-
connaissants, guéries par l'intercession de la madone;
objets le plus souvent peu convenables, pour ne pas dire plus,
et qui font quelque peu ressembler cette chapelle bénite à
un cabinet d'histoire naturelle.
Mais, Dieu merci, on fait aussi d'autres offrandes à la ma-
done vénérée, et son trésor renferme des parures en diamants
et en pierreries de tous genres, des couronnes, des dia-
dèmes royaux, ainsi que des manteaux de cour du plus grand
prix. Il est d'usage que chaque reine, en montant sur le
trône de Naples, offre à la Madona dell' Arco le manteau
qu'elle a porté le jour de son couronnement. On distingue
entre tous oelui qui lui fut offert par l'illustre compagne de
Charles III; il pèse 18,000 ducats d'argent (le ducat vaut
4 fr. 80 c.); il est brodé tout en argent massif, entouré de
perles fines.
Carminella, confiante en la protection de la madone mira-
culeuse, comme le sont toutes les jeunes filles de son pays,
sentit son coeur tressaillir d'espérance quand les sons joyeux
LE CORR1COLO.
Malgré la vive chaleur qui frappe toujours ce beau pays,
nos pèlerins, ayant eu soin de partir de bonne heure, n'é-
prouvèrent pas une fatigue trop grande pendant leur voyage
de dévotion; ils suivirent doucement la route boisée d'oran-
gers ,et de myrtes qui unit, comme une longue ceinture de
feuillage, la ville de Naples à la sainte chapelle, se reposant
de temps en temps, et entremêlant de prières l'espérance
qui s'épanchait de leurs cœurs.
« La bonne madona vous accordera de revoir Jemma
disait l'ami Beppo en montrant ses dents blanches dans un
joyeux sourire, car j'ai fait vœu de lui consacrer tout ce que
je porte sur moi quand elle aura accompli ce miracle, » ajou-
tait-il en jetant un regard d'orgueil, et peut-être de regret,
sur les beaux vêtements dont il faisait si généreusement le
sacrifice pour rendre le bonheur à ses amies.
« Caro Beppo! » exclama alors Carminella en baisant
une médaille de la madone qu'elle portait pieusement à son
cou, tandis que la Calabraise passait sa main avec recon-
naissance dans la chevelure inculte du lazzarone, et que don
Chichillo lui tendait affectueusement la main.
La chapelle n'était pas encore trop envahie au moment où
nos amis arrivaient au pied de l'autel miraculeux; aussi pu-
rent-ils en approcher à leur aise. Ils s'y agenouillèrent avec
recueillement, le baisèrent avec ferveur, et, après avoir dé-
posé leurs vœux et leurs prières aux pieds de la Mère des
anges, ils retournèrent chez eux soulagés d'un grand
poids car l'espérance, cette fille du ciel, était descendue
dans leurs âmes et en avait chassé le découragement et le
désespoir. Aussi ce fut presque joyeusement qu'ils retour-
nèrent à la maisonnette.
« Notre Jemma nous sera rendue, je le sens là, disait
la bonne Carminella en portant la main sur son cœur. Notre
Dame delV Arco ne refuse jamais ce qu'on lui demande avec
ferveur, et je n'ai jamais si bien prié. ajouta-t-elle en le-
vant encore vers le ciel ses yeux animés de cette foi vive
qui monte toujours vers le trône de Dieu. Aussi je lui don-
nerai mes colliers, mes coraux et mes belles pompéianes
d'or; je le lui ai promis.
Et moi mes habits et mes souliers. répétait fièrement
Beppo.
Moi la belle croix de perles fines qui me parait le jour
de mon mariage et que je gardais pour celui de Carmi-
nella, » disait à son tour la Calabraise.
A ces mots le pauvre don Chichillo laissa échapper un
profond soupir, non vers la croix de perles, mais vers le
moment, toujours reculé, dont parlait la mère de sa fiancée
soupir qu'il fit suivre aussitôt, comme pour chasser un re-
mords causé par son égo'isme, de ces paroles
« Pour moi je donnerai cent beaux ducats tout neufs pour
l'église et autant pour l'hôpital desservi par elle.
–Merci, mes bons, mes chers amis! répondit la mère
de Germaine en tendant, les yeux remplis de larmes, ses
mains tremblantes vers ceux qui l'entouraient, merci pour
ma fille. merci pour moi. Mais gardez vos dons précieux;
si la sainte madone nous exauce, comme j'en ai la confiance,
offrez-lui, avec moi, un cœur reconnaissant et dévoué, et
cette offrande sera plus agréable à ses yeux que toutes les
richesses de la terre, qui sont si peu de choses pour le
ciel. »
Nos superstitieux Napolitains n'osèrent pas blâmer ces
sages paroles, qui paraissaient presque sacriléges à leurs
yeux; mais, les attribuant à la faiblesse dont la douleur si
profonde de madame Dornier était la cause, ils plaignirent
d'autant plus la pauvre mère et redoublèrent d'ardeur dans
l'expression de leurs vœux extravagants.
Midi allait sonner lorsque nos pèlerins rentrèrent enfin à
la maisonnette fleurie des rafraîchissements avaient été pré-
parés avant le départ dans la prévision du retour; c'étaient
des melons d'eau, des oranges, des grenades, des figues et
des cédrats entremêlés de gâteaux en tous genres ils prirent
donc leur collation, puis chacun se prépara à faire la sieste,
les dames dans leur chambre, don Chichillo sur le divan de
la galerie, c'est ainsi que l'on nomme le salon, et Beppo
sur la natte de paille du vestibule qui sert d'antichambre.
Carminella, agitée et par la longue marche qu'elle venait
de faire et par l'espérance qui était nouveUement descendue
dans son âme, eut beaucoup de peine à s'endormir; à chaque
instant ses yeux s'ouvraient; elle reprenait une prière inter-
rompue, ou elle souriait à ses pensées nouvelles. Mais enfin
ses traits se calmèrent, ses yeux restèrent clos, et ses lèvres
entr'ouvertes laissèrent échapper cette respiration égale qui
caractérise un profond et paisible sommeil.
La jeune fille se vit alors enlevée par la madone, et la di-
vine Mère de Dieu, après avoir traversé les airs avec elle, la
fit descendre dans une belle église toute resplendissante de
lumière et toute parfumée de myrrhe et d'encens, mais qui
lui était complètement inconnue.
Des religieuses en longs voiles blancs entouraient l'autel,
et, accompagnées par une musique délicieuse, chantaient en
choeur des hymnes saintes. Carminella joignit sa voix à ces
voix mélodieuses, et, comme elle cherchait à écarter deux de
ces religieuses pour se placer entre elles, elle vit, à l'endroit
où elle allait s'agenouiller, une jeune fille couchée tout en-
dormie sur les marches de l'autel. Saisie d'un pressentiment
étrange, la Napolitaine écarte vivement les blonds cheveux
qui couvrent la figure de la dormeuse et pousse un cri de sur-
prise et de joie en reconnaissant Germaine, pâle, amaigrie,
mais toujours belle et pure comme le plus beau des anges.
Carminella se baisse vers elle pour la réveiller, mais sa
tentative est vaine; elle l'embrasse, lui parle, la secoue avec
force; toujours ses yeux restent clos, ses lèvres fermées, et
les palpitations de son coeur aussi calmes.
« Sainte madone dell' ~)'co, rendez-moi Jemma, ou faites-
moi mourir avec elle, M s'écria-t-elle avèc ferveur en levant
les yeux vers la Mère des anges, qui toujours planait dans
l'espace.
Dans ce moment retentit un violent coup de tonnerre, et
Carminella, réveillée en sursaut, croit cependant à la conti-
nuation de son rêve; car des éclairs terribles sillonnent en
tous sens son beau ciel d'azur, que lui dérobe pour l'instant
un long crêpe funèbre.
Elle se frotte les yeux, rappelle ses esprits, et, comme l'o-
rale lui cause une terreur sans bornes, elle court se cacher
dans le sein de sa mère, ainsi que l'oiseau craintif s'abrite
sous les ailes protectrices de celle qui le couve et le nour-
rit. L'orage fut terrible, mais de peu de durée. La foudre dé-
chira le ciel a quelques pas du Vésuve; ses grondements se
mêlèrent aux mugissements du volcan et lui donnèrent une
énergie nouvelle; aussi nos tremblantes amies, pieusement
agenouillées, croyaient se voir à leur dernier jour, quand
tout à coup le voile noir tomba du ciel et le soleil y resplen-
dit dans toute sa gloire.
Alors Carminella, sous l'impression de la frayeur qu'elle
venait d'éprouver et de l'émotion étrange que lui avai t causée
le rêve bizarre que l'orage avait interrompu, raconta à ses
amis et l'apparition de la madone durant son sommeil et l'en-
droit où elle l'avait conduite, concluant de là non-seule-
ment que Germaine était vivante, mais encore qu'elle avait
été admise dans le pieux asile d'un couvent. Tous ceux qui
l'écoutèrent pensèrent comme elle, madame Dornier elle-
même ouvrit son cœur à cette douce conviction, et la con-
-solante pensée que son enfant était sous la protection des
saintes filles du Seigneur vint adoucir ses cuisantes dou-
leurs.
Quelques jours après leur pèlerinage à la ~7o~oM~ aM' Ar-
co, Beppo arriva au moment où nos amies allaient se mettre
à table pour la collation du matin il était couvert de pous-
sière et de sueur.
« Sois le bienvenu, caro mio, fit Cata la Calabraise en lui
tendant affectueusement une main qu'il baisa aussitôt avec
respect tu vas te mettre à table avec nous et te rafraîchir
un peu, ce dont tu parais avoir grand besoin, ajouta-t-elle
en caressant maternellement le front ruisselant du laz-
zarone.
Non, Excellence, non, je ne veux pas m'asseoir, et
vous ne mangerez pas non plus, car vous allez me suivre,
puisque je viens vous dire que je sais où est votre Jem-
ma.
–.Tu sais où elle est! exclamèrent en même temps
madame Dornier et Carminella en s'élançant toutes deux
vers leur ami dévoue.
Si, signore, si, h sa. fit Beppo en clignant de i'oeii
d'un air fin ma, ajouta-t-i! en secouant la tête avec un
geste expressif, elle n'est plus à Naples, elle est à Salerne
il faut donc aller la reprendre avant de se réjouir. »
Ces paroles firent en effet envoler la joie qui était descen-
due un moment dans les cœurs.
« Eh bien partons sur-le-champ pour Salerne » reprit
madame Dornier en se dirigeant vers sa chambre pour se
préparer au voyage.
En ce moment don Chichillo et le jeune docteur qui avait
soigné Germaine entraient tous les deux pour saluer les ha-
bitants de la maisonnette car il est d'usage à Naples de
faire les visites !e matin avant la chaleur.
«Vous voulez aller à Salerne aujourd'hui, madame? dit le
jeune docteur en s'adressant à madame Dornier; mais je m'y
oppose de tous mes droits de médecin; le temps est lourd,
et si étrangement chaud pour le mois de décembre que je
crains quelque mauvaise plaisanterie de notre traître voisin,
le Vésuve, d'autant plus qu'il gronde sourdement d'une
façon alarmante depuis plusieurs jours, et que je me méfie
de ce que je ne puis comprendre. Restez donc chez vous,
croyez-moi, et renoncez a une partie de plaisir qui peut se
remettre à des temps meilleurs.
Hélas! cher docteur, puis-je songer au plaisir avec la
douleur qui m'accable? répondit la pauvre mère en laissant
glisser lentement deux larmes sur ses joues flétries. Beppo
vient de nous dire que notre Germaine était à Salerne, et
nous partons pour Salerne afin de la retrouver. »
Le docteur secoua la tête tristement, et appelant du geste
le lazzarone
« Es-tu certain, cette fois, de ce que tu viens nous dire?
lui demanda-t-il brusquement.
Oui, Excellence, car j'arrive de Salerne pour vérifier
le fait avant d'apporter une joie aussi fausse que la dernière,
répondit celui-ci aussitôt.
Et tu as vu la pauvre Germaine ? n interrompit-il vi-
vement.
Le lazzarone, à son tour, secoua tristement la tête.
« Oh non, Excellence, répondit-il en même temps;

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