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Nouvelles étrennes du Spectateur français , par M. Delacroix,...

De
48 pages
A. Bertrand (Paris). 1830. 47 p. ; in-8.
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NOUVELLES ETRENNES
DU
FRANÇAIS
PAR
M. Delacroix,
JUGE HONORAIRE AU TRIBUNAL DE VERSAILLES, CHEVALIER DE
L'ORDRE ROYAL DE LA LEGION-D'HONNEUR.
PARIS,
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
Editeur du Voyage autour du monde par le capitaine Dupericy,
RUE HAUTEFEUILLE , N° 23.
1830.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
A chaque ouverture de nos assemblées le Spectateur
français a été tiré de son assoupissement, tantôt dans
l'espoir du mieux, plus souvent par la crainte du pire.
Quand viendra-t-il le temps heureux où les hommes
n'auront pas d'autre législateur que celui qui est des-
cendu du ciel pour répandre sur les humains une pure
et saine doctrine, où leur code de lois sera celui que
nous nommons l'Evangile, où la dîme des productions de
toute nature que le travail de l'homme arrache à la terre
sera le seul impôt, où le superflu du riche deviendra
le nécessaire du pauvre, où les hospices seront assez
multipliés pour que les infirmes ne manquent jamais de
secours et d'asile , où nos lévites seront assez versés
dans la science de la médecine pour mériter le titre de
docteurs , assez désintéressés pour n'exiger d'autre salaire
que les bénédictions du peuple, dont ,ils auraient purifié
le corps et l'âme; où le trésor public se grossira d'un
tribut volontaire ? Jusqu'à ce que ces beaux jours encore
trop éloignés de nous pour que nous puissions espérer
d'en jouir, éclairent l'espèce humaine, purifions, autant
qu'il dépendra de nous, notre existence actuelle de ses
vices, et répandons sur elle toutes les lueurs de justice
et d'humanité dont elle est susceptible.
C'est dans l'intention d'inspirer plus d'accord dans les
1
. (2 )
pensées et clans les actions des membres de la prochaine
assemblée , que le Spectateur publie ce supplément à son
réveil, qui fut reçu avec bienveillance par les véritables
amis de l'ordre et de l'équité. On ne trouvera dans celui-
ci rien de neuf, rien d'original, parce que l'auteur n'est
pas plus jaloux d'exciter l'enthousiasme de ses lecteurs ,
que de parvenir à une célébrité stérile et quelquefois
funeste : il a tant vu de réputations briller et s'éteindre
après quelques jours d'éclat, tant de beaux génies ca-
lomniés , persécutés, et n'obtenir qu'après leur mort quel-
ques grains d'encens, qu'il n'est pas de renommée à
laquelle il porte envie. Le plus sage des hommes est
celui qui cache sa vie avec soin et meurt satisfait du
bien qu'il a produit dans le silence; ignoré de tous, il
n'est calomnié par personne, mais il ne doit pas être
compté au nombre des malheureux, si un seul ami verse
quelques larmes sur sa tombe.
NOUVELLES ETRENNES
DU
SPECTATEUR
FRANÇAIS.
1er DISCOURS. — Du sentiment réciproque que se doivent
dans une monarchie le prince et ses sujets.
DE toutes les questions qui se sont élevées dans les
tribunaux et dans les feuilles publiques, celle dont on
devait s'abstenir le plus était celle-ci : Les sujets du prince
sont-ils tenus d'aimer leur roi ? Oui sans doute, ils sont
tenus de l'aimer s'il est juste, s'il contribue de toute sa
puissance à faire le bonheur de son peuple, à le pré-
server de l'arbitraire, s'il ne lui donne pour juges que
des magistrats intègres, si la force militaire n'est requise
que pour faire respecter les propriétés et accélérer l'exé-
cution des lois, enfin si chaque citoyen n'a rien à re-
douter de la soumission du soldat, qu'il doit toujours
considérer comme le protecteur de son industrie et de
ses propriétés.
Dans une monarchie, on ne doit pas confondre le mo-
narque avec la royauté, parce qu'il est possible que l'au-
torité souveraine, toute nécessaire qu'elle soit à l'état,
(4)-
devienne funeste à ses membres : dans ce cas, il serait
tyrannique d'exiger qu'un sentiment qui ne doit émaner
que du coeur, fût contraint dans ses affections', et que
le sujet fût forcé, sous peine de devenir criminel, de
feindre de l'amour pour un chef qui ne lui inspirerait
que de la haine : alors tout ce que la justice peut exi-
ger d'un sujet dont la soumission est un, devoir , est
qu'il renferme au dedans de lui le désir d'être délivré
du tyran qui l'opprime, auquel il attribue ses souffrances
sans être injuste à son égard.
Cette question, qu'on a eu l'imprudence de soulever,
peut donc se réduire à ce dilemme : ou le souverain rend
ses peuples aussi heureux qu'il est en sa puissance de le
faire, ou il est tellement dénué d'affection pour eux, qu'il
sacrifie leurs intérêts les plus chers à ses jouissances per-
sonnelles ou aux voeux de ses courtisans. Si un peuple
est assez heureux pour se trouver dans la première al-
ternative , qu'il seconde de tous ses efforts la volonté de
son souverain; s'il est rejeté dans la seconde et n'est pas
protégé par une sage constitution qui mette un frein
à l'autorité absolue, il faut qu'il se résolve à une soumis-
sion servile, et regarde sa position comme une calamité
passagère. Heureusement la nation française, qui jouit
de cet abri salutaire, peut, par cette raison, s'avancer
dans l'avenir avec sécurité, et écarter loin d'elle les pré-
sages dont on cherche à l'effrayer pour rendre sa mar-
che incertaine et refroidir ses affections légitimes.
Tel est le conseil que doit adresser un véritable mo-
raliste à tous ceux qui marchent avec défiance dans la
route qui leur est assignée par leur fortune ou par le
choix de leur profession.
Hommes de tous les partis, ne vous flattez pas, quelle que
( 5 )
soit votre opinion personnelle, de parvenir à souffler parait
nous le feu de la discorde et de nous conduire à l'insurrec-
tion contre l'autorité légitime : le temps des effervescences
populaires est passé; tous les pères de famille, tous les
propriétaires ne demandent qu'à demeurer paisibles dans
leurs foyers; s'ils ont quelque chose à perdre, leur désir
est de le conserver : ils préfèrent de vivre modestement
de leurs salaires, d'accroître leurs moyens de subsistance,
au danger de lutter avec des armes inégales contre une
force redoutable; le peuple ne sera plus ébloui par les mots
chimériques d'égalité et de liberté, il ne se laissera plus
décevoir par les images d'une fausse indépendance , parce
qu'il sent qu'il faudra toujours dépendre des besoins
d'existence, dont il ne jouirait que peu de jours, s'il
avait eu la témérité de s'enrôler sous les drapeaux de
l'anarchie : les moins éclairés d'entre le peuple n'igno-
rent pas qu'il existe des lois qui protègent leurs pro-
priétés , l'usage de leurs facultés , et jusqu'aux fruits qu'ils
auront recueillis de la libéralité des riches; qu'ils n'ont
à craindre de la sévérité de la justice que les châtimens
qu'ils se seraient attirés par la violence, le larcin, ou
par des attentats à la pudeur; que s'ils n'ont pour ha-
bitation qu'un réduit obscur, pour mobilier que les in-
strumens de leur travail, ils seront respectés par le bri-
gand le plus audacieux. C'est cette conviction commune
à tous les habitans de la France sans distinction, qui
forme l'égalité la plus désirable et le principe de sécu-
rité que nous devons défendre avec un zèle égal, dans
quelque situation que nous soyons placés. Une fois que
ce sentiment sera devenu universel, toute tentative d'in-
surrection , tout conseil qui aurait pour objet de la faire
revivre, serait funeste à ses provocateurs. Écrivains
(6)
séditieux, publicistes turbulens, cessez donc de faire croître
parmi nous des sollicitudes, en feignant de fausses ter-
reurs qui ne sortent, que de votre imagination. Où trou-
verez-vous des auxiliaires dans vos desseins, dans vos
projets? Ce ne sera point parmi des vétérans retirés au
sein de leur famille, où ils consument la modique pension
qui suffit à leurs besoins ; le laborieux cultivateur dé-
laissera-t-il les instrumens de labourage qui alimentent
sa famille, et l'abri de sa chaumière, pour ne trouver
sur un terrain humide et glacé qu'une couche pernicieuse
à ses membres ? Ne soyez pas assez insensés pour espérer
que l'opulent citadin se ranimera par votre enthou-
siasme belliqueux, et sacrifiera à vos vues son repos et
ses espérances d'avancement, pour se parer de l'habit
militaire et affronter la mitraille d'un ennemi stipen-
dié, qui n'a pour objet que de vous soumettre à la loi
de l'étranger. La France n'a plus d'autre ambition que
celle de jouir des fruits de la paix, et de dominer les
autres puissances par la supériorité de ses lumières et
de ses vertus civiques.
IIe DISCOURS. — Suite du précédent.
La question que j'ai tâché d'éclaircir dans le discours
précédent est si essentielle à la stabilité d'un bon gou-
vernement, que je crois devoir y ajouter quelques ré-
flexions.
Le monarque et la monarchie sont, comme nous ve-
nons de le dire, deux êtres distincts qu'il ne faut pas
( 7 )
confondre : l'un est purement idéal, l'autre est palpable
et revêtu des formes humaines; on ne peut offenser l'un
sans que l'autre n'en reçoive quelque dommage, Cepen-
dant l'anéantissement de l'un d'eux ne les fait pas tou-
jours disparaître ensemble. C'est ce que nous avons vu
dans une des catastrophes de l'Angleterre, on il n'exi-
stait plus que l'ombre de son monarque. A cette époque,
qui n'est pas la moins glorieuse pour la nation, son
roi ne vivait plus que dans la constitution de l'état ; sa
figure était toujours honorée, mais ce n'était qu'un fan-
tôme silencieux' dont la bouche n'articulait plus de sons;
mais la constitution parlait pour lui à tous les sujets;
elle seule dirigeait tous les, mouvemens, toutes les vo-
lontés. C'est faute d'avoir eu ce supplément à la royauté
active et vivante que la France éprouva, sous le malheu-
reux règne de Charles VI, toutes les scènes sanglantes qui
la mirent à la veille d'être anéantie ou de devenir la proie
de l'étranger. Que cet exemple ne soit pas perdu pour
nous, et détermine le corps législatif à remplir une la-
cune qui laisse un vide dans notre constitution. Nous
sommes bien loin de vouloir y porter la moindre atteinte;
mais une addition ne doit pas plus être assimilée à une
altération, qu'un nouveau degré de perfectionne l'est à
un changement.
Une monarchie ne peut se soutenir avec éclat sans
l'affection des sujets pour le monarque; mais , pour que
cette affection serve long-temps d'appui au chef de l'é-
tat, il est nécessaire qu'elle soit toujours alimentée avec
la même ardeur par la justice et la prospérité publique.
Du jour où le peuple ne verra plus dans le prince le ré-
gulateur de tous les droits légitimes, l'indifférence et la
langueur remplaceront l'effervescence du zèle et de la
(8)
fidélité : l'obéissance du peuple n'étant plus que servils,,
sa soumission aura besoin du véhicule de la crainte :
mais cette arme deviendra bientôt impuissante dans la
main du prince, elle fera naître l'irritation et la ven-
geance; alors l'idole qu'on aurait adorée si elle n'eût
inspiré que de la reconnaissance sera-renversée. Ce fut
là le sort de tous les tyrans qui voulurent régner par
la terreur, et préférèrent les hommages de quelques
courtisans lâches et trompeurs à ceux d'une multitude
éclairée.
Depuis que les hommes sont gouvernés par des lois,
ils ont dû trouver en elles un abri salutaire contre le
pouvoir arbitraire. Ces lois une fois établies , ce fut
au respect qu'on leur porta qu'il faut attribuer le plus
ou moins de durée de la domination des rois.
Quelque étendus que soient le pouvoir et la richesse du
prince, il est au-dessus de sa puissance de garantir tous
ses sujets du malheur et de la misère, de satisfaire leurs
passions, d'éteindre leurs désirs, de calmer leurs dou-
leurs , puisque les uns proviennent de la nature, de la
vicissitude des saisons, du manque de travail pour l'ar-
tisan laborieux, et les autres de l'inégale répartition des
moyens de subsistance. C'est par cette raison qu'il était
sage à l'homme de ne pas restreindre son espérance
et sa confiance dans la protection des lois, dans la
surveillance des magistrats, dans la haute justice du
souverain, dans la compassion de ses semblables; mais
de reconnaître et d'adorer un protecteur supérieur à
toutes les puissances humaines, d'immoler à son culte
toutes nos haines , toutes nos dissensions, tous nos pro-
jets de vengeance , et de nous frayer une route jusqu'à lui,
par notre soumission aux préceptes qu'il a gravés au
(9)
fond de nos coeurs. Si l'homme parvient à ce degré de
vertu, il pourra se glorifier de dominer toutes les es-
pèces vivantes.
C'est là une vérité qu'il est de l'intérêt de toutes les
créatures humaines de concevoir et de faire propager dans
le sein des familles; elle leur donnera la force de sup-
porter toutes les injustices du sort; elle écartera d'elles
le sentiment de l'envie; elle multipliera les liens de la
charité; elle convaincra la multitude que ce qu'on ap-
pelle trop souvent le malheur n'en a que les apparen-
ces, qu'on trouve des dédommagemens dans toutes les
situations de la vie, si on place sa foi et ses espéran-
ces dans la justice divine. On attribue presque toujours
à des causes étrangères les tourmens qu'on endure, les
souffrances auxquelles on est en proie; sur cent indi-
gens qui nous exposent leurs besoins , quatre-vingts les
éprouvent par leur imprévoyance, par leur aversion pour
le travail, parleur penchant à l'intempérance et leur aban-
don à toutes les passions qui avilissent l'humanité.
Le plus humble sujet ne porterait pas envie au sort
du chef d'un grand empire, à la charge d'éprouver des
sollicitudes comparables à celles dont fut agité Gromwell,
qui changeait toutes les nuits d'appartement pour sou-
straire sa personne au fer d'un assassin. Si on ajoute
une foi entière aux mémoires de Sully, on aura peine
à se défendre d'un touchant intérêt sur le sort de cet
excellent prince, qui confiait à son ministre chéri la
crainte qu'il éprouvait d'être frappé du poignard d'un
fanatique : Les malheureux! s'écriait-il, ils me tueront.
Cet horrible pronostic ne fut que trop réalisé. Pour qu'un
souverain n'éprouvât jamais de semblables craintes, il
faudrait que sa sécurité fût comparable à celle d'un père
( 10 )
de famille environné d'une postérité dont le voeu serait
de jouir encore long-temps de la présence de leur père.
Ce bonheur fut refusé à ce vénérable patriarche, qui
répandit tant de larmes sur l'absence d'un fils bien-aimé
victime de la jalousie de ses frères.
La lecture de l'histoire sacrée et profane nous ap-
prend qu'à mesure que la terre s'est peuplée de l'espèce
humaine, les vices et les crimes s'y sont multipliés
sous toutes les formes, soit par la faute des nations,
soit par celle de leurs chefs. Quel remède apporter a
un mal si ancien, et qui s'est propagé de race en race
depuis celui que nous nommons, le premier homme,
jusqu'à celui duquel est découlée notre existence actuelle.
Tant que la lumière de la raison n'éclairera point tout-à-coup
les humains, il ne faut pas espérer pour eux, plus de calme
dans leurs passions, plus de sagesse dans leurs voeux.
Résignons-nous donc à supporter l'ordre de choses auquel
nous sommes assujettis, puisque l'honneur de le changer
n'est réservé à aucun mortel, quelle.que soit l'étendue, de
ses vues et l'ascendant de son génie. Et en effet, est-ce par
les seuls moyens dont serait doué le législateur le plus
éclairé, ou le potentat le plus imposant, que l'un ou
l'autre parviendrait à faire circuler dans toutes les âmes
le sentiment de l'honneur, et à les embraser également
de l'amour de la vertu?
Cette seule réflexion , tout affligeante qu'elle est, de-
vrait nous conduire à la tolérance pour les travers dont
nous sommes les témoins et même quelquefois les vic-
times.
( 11 )
Examen des titres qui autoriseraient l'espèce humaine à
se croire supérieure à toutes celles qui sont comprises
dans le règne animal.
Un éloquent philosophe de nos jours , plus jaloux d'é-
tonner les esprits que de les éclairer , abandonna son
imagination à des paradoxes qui lui ont valu une sorte
de célébrité : il ne craignit pas de s'exposer à une cen-
sure générale, en essayant de ramener la société hu-
maine à la condition des brutes. La route dans laquelle il
s'égara était bien différente de celle d'Orphée, qui, par
l'harmonie de ses sons et la douceur de son langage , civi-
lisa les premières sociétés ; pouvait-il se flatter de nous
faire rétrograder vers ce qu'il nommait l'état de nature , et
d'obtenir de notre docilité que nous lui ferions le sacrifice
des beaux-arts et que nous nous replongerions , à sa
voix, dans les ténèbres de l'ignorance ? Quelle eût
été alors la grande occupation de l'homme ? Celle de
ruminer comme l'animal qui pâture, ou de saisir à la
course d'autres espèces vivantes qu'il aurait immolées à ses
appétits. Qu'est-il résulté de cet étrange paradoxe ?Il a
excité un soulèvement général parmi les hommes suscep-
tibles de réflexion. Nous avons dédaigné le genre de vie
que l'auteur nous prescrivait, et nous sommes demeurés
dans notre civilisation habituelle; la multitude a conti-
nué de suivre l'exemple de ses semblables, de satisfaire
lès mêmes penchans, de se modeler sur les auteurs de ses
jours, d'en adopter les mêmes systèmes et de les trans-
mettre à sa postérité. Cependant, tout semblables qu'ils
fussent par leur forme extérieure aux êtres de la même
espèce , il existait parmi les hommes quelque diffé-
( 12 ) ■
rence dans leurs facultés physiques et morales : lu force ,
la vigueur, donnaient aux uns la supériorité sur les autres.
De là survinrent l'esprit de domination, les jalousies,
les luttes sanglantes. Les faibles se réunirent, combi-
nèrent leurs attaques , et s'efforcèrent de réparer par
le nombre ce qui manquait aux êtres inférieurs. L'intelli-
gence , l'ardeur de la vengeance doublèrent les forces et
rendirent plus égale l'attaque et la défense. Tel fut
d'abord l'état de civilisation de la race humaine. Les
pères de famille, fortifiés des secours de leurs enfans,
prirent de l'ascendant sur ceux qui n'avaient point
d'auxiliaires ou les mêmes moyens d'agression et de
défense. Ce premier ordre de choses ne nous aurait pas
donné la supériorité sur tous les êtres vivans, puisque
les lions et les tigres auraient immolé une partie d'entre
nous à leur fureur carnassière, et dissipé le reste par
la peur. C'est donc au seul progrès des lumières et des
sciences que l'homme est redevable de sa conservation
et de sa prééminence , c'est par lui qu'il a trouvé le
moyen de s'environner d'édifices qui protègent sa per
sonne et ses propriétés contre la voracité des animaux
carnivores. Tel fut le premier avantage que les hommes
tirèrent de leurs lumières et de leur organisation dans
l'origine de l'homme social. Mais qu'il y avait loin de cet
avancement aux progrès que nous donne la raison, bien
plus noble que l'instinct qui nous guidait. Cependant,
si notre intelligence se fût arrêtée à ce premier pas,
aurions-nous des. droits suffisans à cette prééminence dont
nous nous glorifions? Le castor ne pourrait-il pas dire
à l'homme : nous savons peut-être mieux que toi nous
construire des demeures qui nous mettent a l'abri des
inondations et des attaques de nos ennemis. L'abeille
( 13 )
lui aurait dit : les ruches que nous formons pour y
déposer le suc des fleurs que nous élaborons , nous
garantissent de la disette ; le courage que nous dé-
ployons contre d'oisifs ravisseurs, la fidélité et la sou-
mission au chef de notre république que nous défen-
dons au péril de notre vie , sont des perfections qui
surpassent les tiennes; cette rivalité de prévoyance et
d'industrie commune a tous les êtres de la même es-
pèce, ne constituerait pas en faveur de ceux qui en
sont doués une supériorité sur toutes les créatures
vivantes. Il n'en est pas de même des individus qui
appartiennent à l'espèce humaine : il s'en trouve qui
laissent entre eux et leurs semblables un intervalle
immense, par leur intelligence et leurs qualités morales.
Ce sont ceux-là qui sont fondés à se croire doués d'une
nature plus parfaite. Le premier de leurs titres est
l'adoration d'une puissance créatrice qui assujettit a des
mouvemens réguliers les corps lumineux qui se meu-
vent dans les régions célestes et font descendre leur
clarté sur le globe que nous habitons. Le deuxième
est le sentiment de reconnaissance et d'affection pour
l'auteur des. bienfaits dont nous jouissons par la fécon-
dité du sol dont nous accroissons le produit en raison
de notre travail et de notre industrie. Le troisième titre à
la prééminence serait une législation digne par son
équité de servir de modèle aux peuples de toutes les
contrées. Il serait au-dessus des forces de notre esprit
de tracer les règles de cette législation universelle qui
rencontrerait des obstacles insurmontables dans la variété
des climats et la puissance des habitudes naturelles :
il faudrait , pour élever le genre humain à ce haut
degré de perfection, initier ceux qui le composent dans
( 14 )
le même langage, afin qu'ils pussent se communiquer
leurs affections et leurs pensées , et tomber d'accord sur
ce qui nous est advenu en propriété par la loi natu-
relle , d'avec ce qui nous appartient en propre parce
qu'il provient de notre travail ou est le fruit de nos
découvertes. Loin de nous égarer dans l'étendue de ce
cercle qui embrasse tant d'objets , bornons nos efforts
à réaliser une amélioration qui soit en notre pouvoir
et qui se concilie avec les règles d'une équité sensible
à toutes les intelligences. Ce travail immense sera celui
de tous les siècles qui s'écouleront encore dans un
éternel avenir. Il a été conçu et même entrepris par
quelques législateurs; mais à peine a-t-il été commencé
qu'il fut abandonné par l'indifférence et l'égoïsme des
nations, non-seulement divisées par les mers, mais bien
plus encore par leurs préjugés et leurs opinions poli-
tiques et religieuses, et trop peu éclairées pour en re-
connaître l'utilité générale.
Illusion des premières classes de la société, qui se croient
à l'abri de la sévérité des lois, et dédaignent celle qui
doit autoriser la sécurité de l'innocence.
Parmi les bienfaits que les habitans de la terre re-
çurent de la Providence, nous devons placer au premier
rang la limite que la sagesse divine oppose aux inva-
sions de la mer. N'accuserait-on pas d'exagération celui
qui assimilerait ce bienfait à la constitution qui, dans
l'empire français , met des bornes à l'autorité royale. Ce
rapprochement, tout étrange qu'il paraisse, n'est pas
( 15 ).
indigne d'arrêter la pensée. En effet, combien de têtes
qu'une autorité despotique a précipitées dans le néant,
eussent été préservées de leur fin tragique, si elles avaient
eu pour rempart l'inébranlable appui d'une loi protec-
trice de la vie des hommes ! Comment donc des indi-
vidus qui devraient y attacher leur sécurité s'efforcent-
ils de la miner et de la détruire? Où sera le préservatif
de leur honneur, de leur fortune et même de leurs
jours? sera-ce dans l'attachement du prince dont ils se
croient les favoris ! En sont-ils plus aimés que ne le
fut le grand écuyer Cinq-Mars, dont l'instant de la
mort fut froidement calculé par le monarque dont il se
croyait chéri? Le maréchal Biron obtint-il sa grâce de
la reconnaissance du monarque qu'il avait si puissam-
ment aidé à conquérir sa couronne? Enfin le comte
d'Essex, si glorieux de l'affection que lui avait témoignée
sa souveraine, n'en expira-t-il pas moins sur un écha-
f'aud? Se confieront-ils à leurs titres, a leur fortune?
L'histoire leur apprend qu'un maréchal de Marillac,
qu'un surintendant Fouquet perdirent l'un la vie et
l'autre la dignité de son rang, précisément parce qu'ils
s'étaient montrés trop vains de leur opulence. Le gé-
néral Lally, qui avait pris une part glorieuse à la ba-
taille de Fontenoy, malgré ses services et les récompenses
qu'il en avait reçues, ne fut pas préservé d'un supplice
dont la haine aggrava l'ignominie, qui s'est depuis ef-
facée par le zèle et l'éloquence de son fils. Combien
d'exemples ne pourrais-je pas citer, qui prouveraient
que ni la faveur de l'autorité souveraine ni celle de
la fortune ne mettent pas plus un accusé à l'abri de
la sévérité de la justice que des égaremens du pouvoir.
Il n'est donc pas un Français, quelque illustre que soit
(16) -
son origine, qui n'ait intérêt à consolider cette loi de
l'état dont il sera peut-être contraint d'invoquer le se-
cours contre l'esprit de vengeance et l'abus d'autorité :
mais ce n'est pas encore assez de la maintenir, nous
devons tous concourir par nos efforts à sa perfection.
Ce qui ajouterait un grand prix, à son existence, ce se-
rait une législation civile et criminelle plus d'accord
avec le sentiment de la justice et de l'humanité. Que
de formes onéreuses aux plaideurs ne pourrait-on pas
supprimer dans la première ? Une tâche plus difficile à
remplir, ce serait celle de produire un code pénal
qui ne soumit pas aux mêmes châtimens des délits
d'une nature différente, et dont le préjudice est si dis-
semblable.
Que de choses j'aurais à dire sur ce sujet ! Il semble
qu'on se plaise plus à nous soulever d'horreur par le
récit des crimes, qu'à nous élever à des actes nobles
et généreux, par la peinture de nos rares vertus. Il en est
cependant une que les feuilles publiques viennent d'offrir
à notre admiration, c'est celle d'un enfant parvenu à
peine à l'âge de douze ans, qui s'est élancé avec une
valeur héroïque sur un loup dont la fureur menaçante
avait mis en fuite une petite troupe de villageois. De-
meuré seul contre cet ennemi irrité, il en est d'abord
terrassé, il se relève avec plus de courage : il faut,
s'écrie-t-il, que l'un de nous deux périsse. Armé d'un bâ-
ton , son unique défense, il profite du moment où le terrible
animal ouvre une gueule menaçante, et y enfonce de
tous ses efforts son bâton, qu'il fait mouvoir avec une
telle persévérance, qu'il voit son ennemi s'abattre à ses
pieds et expirer de rage. Ses camarades , rassurés par sa
victoire, reviennent à lui, le félicitent de son triomphe
( 17 ) ,.
et l'aident à transporter sous les regards d'un maire
l'ennemi qu'il a terrassé.
Ce récit a excité une grande estime pour le vainqueur,
mais on nous a jusqu'à présent laissé ignorer la récompense
qui a été attachée à la victoire. Peut-être la peinture
ne dédaignera-t-elle pas de s'emparer de ce sujet si ho-
norable à l'enfant qui s'est exposé à la mort pour en
préserver ses timides compagnons de travaux et de
jeux innocens.
Combien de traits de vertu, dignes d'un éloge public,
mériteraient de sortir de l'ignorance où on les laisse en-
sevelis, tandis qu'on ne veut pas nous faire grâce d'un seul
des crimes qui déshonorent l'humanité et la ravalent au-
dessous des animaux les plus féroces! Malheureusement
nous nous occupons plus de rechercher les auteurs des
crimes que des moyens d'en purifier la société. C'est
à ce mal que j'avais tâché de remédier dans un opu-
scule que j'offris il y a quelques années à l'honorable
association qui avait pour objet d'assainir les prisons et
d'extirper la contagieuse maladie qui fait de jour en
jour les plus effrayans progrès.
La faible production de mon zèle me valut quelques
honorables suffrages, mais elle s'est perdue dans la foule
de ces productions éphémères qui s'enfoncent dans un
éternel oubli, quels qu'en soient le mérite et l'utilité.
Nouvelles réflexions du Spectateur sur la proposition
de supprimer la peine de mort.
J'ignore quelles propositions doivent émaner de la sa-
gesse du trône, quelles seront celles qui seront soumises