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TYPOGRAPHIE
WON NOYER rnÈRES
Au Mans (Sàrthe)
NOUVELLES SCENES
DE LA
VIE HONGROISE
LES TOLNAY)
'/A
PAR
M. M/fcomtc il. 1»E MiA TOUR
PARIS
VICTOR PALMÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RU1C SAlNT-SULriCE, 22
1864
LES
T O L.N A Y
SCÈNES DE LA VIE HONGROISE
■7 ^ '■ ■ l
La terrible réputation de mes aïeux n'est
que trop connue en Hongrie. Pour un Hon-
grois, le nom de Tolnay, synonyme de cou-
rage et de violence, représente a la fois
l'excès de l'orgueil, de la valeur et de la
cruauté. Le voyageur entend souvent racon-
ter autour du poêle de quelque auberge
rustique des prodiges de force et d'audace,
1
2 LES TOLNAY.
des fureurs et des exploits attribués à mes
ancêtres ; les hussards au corps de garde,
les pâtres et les bandits auprès de leurs feux
nocturnes, se complaisent à ces récits ; quand
la vaillance sauvage du héros s'est exercée
contre les Turcs ou les Allemands, le cercle
applaudit; mais il garde le silence si le con-
teur rappelle les sanglantes luttes intestines
de notre famille.
L'imagination populaire a exagéré la réa-
lité; cependant les ïolnay ont été de cruelles
gens et de grands batailleurs. Durant les
luttes contre la Turquie et les guerres de
religion, leur esprit inquiet les faisait passer
d'un camp à l'autre; ils se signalaient par-
tout par une humeur aussi indomptable que
leur valeur. Un comte Pierre Tolnay, mourut
héroïquement à côté de ce Nicolas Zrinyi qui
sauva Vienne en arrêtant, sous les murs de
Sziget, l'immense armée du grand Soliman.
C'était la treizième expédition que le conque-
LES TOLNAY.
rant musulman dirigeait en personne, et il
espérait emporter facilement cette petite for-
teresse ; mais ses défenseurs repoussèrent
tous les assauts durant plusieurs semaines,
et quand la place fut transformée en amas de
décombres, ils cherchèrent parmi les masses
ottomanes un glorieux trépas. Mortellement
blessé, Pierre Tolnay eut la consolation de
voir sauter les débris de Sziget avec trois
mille Turcs qui y étaient entrés. Nos histo-
riens rapportent que Soliman mourut de
colère d'avoir perdu tant de monde devant
cette bicoque.
Un petit-fils de Pierre se rangea cependant
du côté des Turcs ; il avait embrassé le pro-
testantisme: nommé Gabriel comme moi, il
attaquait Vienne avec Toekoeli, et le grand-
visir eût emporté ce boulevard de l'Alle-
magne s'il avait suivi leurs conseils, imité
leur courage ; furieux de son impéritie et de sa
lâcheté, Gabriel Tolnay rejoignit Charles de
LES TOLNAY.
Lorraine et Sobieski durant la bataille qui
délivra la ville impériale, 11 monta ensuite
l'un des premiers à l'assaut qui reconquit
Bude ; après la victoire, imitant une prouesse
barbare de Kinizsi (1), il se mêla aux danses
des soldats, un cadavre turc entre les
dents.
Les descendants de ce fameux capitaine
héritèrent de son esprit inquiet et violent
comme de sa valeur. La famille s'était divi-
sée en deux branches, l'une protestante et
l'autre catholique; celle-ci, après la défaite
de Ragocsi, reçut de l'empereur les biens
patrimoniaux de la première, à laquelle il ne
resta qu'une seigneurie, nommée Sajovar,
provenant d'une alliance avec les Hunyadi ;
encore mon aïeul, chef de la branche catho-
lique, prétendait-il qu'elle était comprise
dans l'arrêt de confiscation et de cession. Ces
(1) Célèbre compagnon d'armes de Mathias Corvin.
LES TOLNAY. 5
faits engendrèrent une haine mortelle entre
les cousins. Les aînés des deux familles, se
livrèrent un duel équestre dans lequel le
protestant eut le crâne fendu d'un coup de
sabre. Mon aïeul, victorieux, survécut à six
blessures reçues dans cet affreux combat;
mais il tomba, cinq ans plus tard, au milieu
d'un tumulte électoral, sous les coups du fils
du mort.
On l'accusait d'avoir frappé mon grand-
père par derrière ; de sorte que mon père,
qui se nommait Michel, soutenu, par l'opi-
nion publique, ayant intenté au meurtrier un
double procès criminel et territorial, résolut
d'occuper sa seigneurie de Sajovar (2). On
sait que les procès territoriaux sont intermi-
nables en Hongrie. Autrefois, pour couper
court, le plus hardi des plaideurs tâchait de
(2) On nommait occupation l'envahissement du
domaine en litige, et réoccupation la reprise à main
armée de ce domaine.
LES TOLNAY.
s'emparer du domaine contesté, et la justice
le laissait, jusqu'à l'issue du conflit, tranquille
possesseur du bien saisi. Ces guerres entre
propriétaires n'étaient pas rares encore à la
fin du dernier siècle. Mon père se mit à la
tête d'une troupe armée, et profita d'une nuit
d'orage pour pénétrer dans le château de son
parent. Celui-ci se défendit en brave, tua un
des assaillants et en blessa deux autres ;
mais, comme il refusait de se rendre, on le
perça de trois balles. Il laissait une jeune
veuve, la belle Ida Szecsi, et un petit garçon
âgé de trois ans, nommé Paul, seul repré-
sentant de sa branche. Mon père devint ainsi
possesseur du vaste patrimoine de toute la
famille Tolnay.
La malheureuse Ida implora en vain la
justice hongroise et le roi lui-même durant
plusieurs années ; le roi ne pouvait rien contre
la législation du pays, et les juges, gagnés
ou effrayés par le comte Michel, laissèrent
LES TOLflAY.
dormir le dossier, tout en écoutant de temps
en temps les avocats des parties adverses.
Le conquérant voulut-il effacer les souvenirs
sanglants qui s'attachaient à la propriété
conquise, ou bien en rendre la restitution
plus difficile, je l'ignore ; mais il fit démolir
le château de son cousin.
Un soir que les ouvriers achevaient d'en
renverser la toiture, une calèche découverte
arriva au galop et s'arrêta un instant à l'en-
trée de la cour seigneuriale. Elle ne contenait
quedeux personnes, une jeune femme en deuil
et un enfant vêtu de noir. La dame se dressa
debout, pâle, les yeux étincelants, et montra
au petit garçon la maison à moitié démolie,
puis elle leva la main vers le ciel comme pour
implorer sa vengeance ou le prendre à témoin
d'un implacable serment. Cette apparition
frappa vivement les travailleurs, et lorsque
la belle dame pâle eut disparu, les plus
vieux d'entre eux secouèrent la tête en disant :
8 . LES TOLNAY.
« Il se passera ici des événements. »
Le comte Michel ne partageait pas cette
superstition, car il employa les matériaux à
édifier, presque à la même place, une des
plus agréables habitations de la Hongrie. Un
habile architecte allemand construisit le châ-
teau, et un paysagiste anglais dessina le
parc. Le site est charmant : on aperçoit, de
la façade, les pittoresques montagnes qui
dominent Fulek ; de l'autre côté, s'étend à
perte de vue, encore un peu mamelonnée, la
grande plaine magyare. Une rivière, affluent
du Sajo, traverse le parc et tombe, par une
cascade naturelle , dans un magnifique
étang.
Je revois sans cesse, dans mes souvenirs,
cette spiendide demeure aux fenêtres cintrées
et sculptées, aux combles surbaissés, toute
blanche de tuf et de marbre, et les bosquets
de l'enclos, qui montent doucement se marier
aux croupes boisées des montagnes, et la
LES TOLNAY.
nappe bleuâtre de l'étang, sur laquelle vol-
tigent les mouettes et les vanneaux. Les
bruits même du paysage se sont gravés dans
ma mémoire. Je crois quelquefois entendre
le chant du rossignol et le cri du loriot, le
sifflement des petites tortues et le murmure
de la cascade, lorsque j'erre par la pensée
sous les allées ombreuses du château paternel.
C'est que des souffrances affreuses et des
moments de bonheur infini rattachent mon
âme à ce paysage, que je n'ai pas revu depuis
bien des années.
Le riche propriétaire de Sajovar et de trois
autres seigneuries ne manquait pas d'avan-
tages personnels. Sa taille, il est vrai, ne dé-
passait pas la moyenne; il avait la tête large,
les cheveux crépus, le teint fort brun ; les
veines étaient trop saillantes sur son front;
à la moindre émotion on les voyait se gon-
fler et bleuir; ses yeux brillaient souvent
d'un feu sauvage; mais il avait tant de dis-
i* ■
10 LES TOLNAY.
linction dans les traits et la tournure, le port
si noble et l'air si résolu, que les femmes le
classaient parmi les jolis garçons. D'une
vigueur peu commune, il excellait d'ailleurs
dans tous les exercices du corps. La mort
prématurée de sa mère fut un grand malheur
pour le jeune comte, dont personne ne corri-
gea les défauts. Il s'accoutuma à considérer
comme un mérite d'imposer à tous sa volonté :
aussi fut-ilbientôtredoutédesjeunesmagnats
du pays. 11 était, comme la plupart d'entre
eux, généreux jusqu'à la prodigalité, élégant
jusqu'au faste.On venait aux brillantes parties
de chasse on de pêche qu'il donnait, mais on
se tenait sur ses gardes, car il n'eût rien
pardonné. La folle manie des duels régnait
alors: Tolnay blessa dangereusement deux
gentilshommes qui l'avaient plaisanté. Avec
ce caractère, il lui était difficile de trouver de
vrais amis.
Ses défauts n'effrayaient pas cependant
LES TOLNAY. 11
toutes les jolies voisines. Nos dames hon-
groises ont toujours prisé le courage comme
la première des qualités viriles, et chaque
jolie femme se flatte d'apprivoiser le plus rude
batailleur qui l'aimerait. Le jeune Michel
était danseur si infatigable et si adroit écuyer,
il avait si bonne grâce dans les solennités
publiques, avec le kalpak k blanche aigrette,
la tunique ornée de fourrures et de pierreries,
et le cimeterre constellé dedïamants ! Le
comte se montrait toutefois peu sensible aux
avances de ses plus charmantes voisines.
Souvent, après le bal, il semblait être en
proie à une préoccupation plus sombre ; il
fatiguait alors plusieurs chevaux et fumait
coup sur coup ses grandes pipes sans desser-
rer les dents. De temps en temps, il dispa-
raissait pendant deux ou trois mois ; à son
retour seulement, on apprenait qu'il était
allé chasser en quelque autre partie de l'Eu-
rope. Mon père avait atteint l'âge de trente-
12 LES TOLNAY.
quatre ans sans qu'on l'eût entendu prononcer
une parole de galanterie.
Les difficultés et les périls de la chasse au
chamois l'attiraient presque tous les ans soit
dans le Tyrol, soit dans la haute Autriche ou
en Styrie ; il avait ainsi parcouru, la cara-
bine à la main , une partie des Alpes autri-
chiennes. Un jour, six jeunes chasseurs de
haut lignage se trouvaient réunis, en Styrie,
dans l'auberge d'une riante bourgade: c'était
une de ces maisons patriarcales qu'on ren-
contre encore dans les Alpes d'Autriche. Le
maître.est respectable, poli, modéré dans
ses prix; lesgens:de service sont avenants et
propres ; un hôte simple et cordial est bientôt
traité en enfant de la famille, et personne ne
le gêne dans ses relations avec les filles du
propriétaire de l'hôtel qui, souvent, leur a
donné une éducation distinguée.
Meyerhofer était un des bourgeois les plus
honorés de son canton, et aucune blonde
LES TOLNAY. 1-3
Styrienne n'avait plus doux ni plus frais
minois que sa fille Marie. Accorte et modeste,
rieuse comme un enfant et pourtant réservée,
Marie inspira bientôt à l'un des chasseurs un
vif intérêt. Le grave et brun visage de celui-
ci, sa parole impérative et brève imposait à
la jeune fille, qui n'osait guère;causer avec
lui: il ne déplaisait-pas cependant à Marie,
et peu à peu elle s'enhardit à le lui témoigner
par de naïves attentions. Après quelques
journées d'excursions sans succès, les gen-
tilshommes rentrèrent, un soir, avec trois
chamois. La brume était froide dans la
montagne, et on était surexcité par les inci-
dents de l'expédition : on but pour se réchauf-
fer et fêter le triomphe. Toujours sobre, le
brun chasseur trempait à peine ses lèvres
dans son verre, et il ne quittait guère des
yeux la charmante blonde qui dirigeait et
activait le service. Un des convives, ennuyé
du silence et des distractions de son voisin
14 LES TOLNAY.
magyar, risqua une plaisanterie plus qu'é-
quivoque, qui força la jeune fille à disparaître.
Aussitôt le Hongrois se leva sans mot dire, fit
allumer des flambeaux, prit deux carabines
et dit au plaisant mal inspiré :
« Un de nous deux, mon cher monsieur,
ne couchera pas ici ce soir.»
On eut beau s'interposer, le magyar fut
inflexible, il fallut sortir. Des domestiques
furent contraints de tenir les flambeaux.
Deux coups de carabines partirent et l'adver-
saire démon père tomba grièvement blessé
à la cuisse ; le vainqueur exigea qu'il fût porté
dans une autre maison.
Dès le lendemain, le riche magnat demanda
la main de Marie, ce qui remplit le coeur du
vieux Meyerhofer de joie et d'orgueil. A sa
grande surprise, sa fille reçut en tremblant
et en pâlissant la nouvelle de cette fortuné
inespérée.
« Donnez-moi le temps de la réflexion, je
LES TOLNAY. 1S
vous demande un mois avant de me décider, »
répondit-elle.
Le motif principal de son trouble prove-
nait de ce que, selon un usage commun en
Allemagne, elle s'était engagée avec un jeune
homme. Quoique les bagues n'eussent pas été
échangées, et que les jeunes gens n'eussent
point encore demandé l'assentiment paternel,
Marie se considérait comme liée de parole
avec son cousin, Jean Meyerhofer, dont elle
avait encouragé les prétentions. Elle le laissa
juge de leur sort, et peut-être, au fond du
coeur, eût-elle été heureuse qu'il lui eût
imposé le sacrifice de la fortune princière
qu'on lui offrait. L'honnête jeune homme en
décida autrement. Il était pauvre et vivait
d'un petit emploi d'intendant chez le comte
Tburn. Marie, de son côté, devait partager
avec deux frères l'héritage paternel. Jean, si
l'on peut s'exprimer ainsi, n'était passionné
que dans la droiture et le bon sens.
16 LES TOLNAY.
« Chère amie, dit-il, j'ai déjà trente ans,
et tout mon avoir se borne à mille florins
d'économies ; je n'aperçois, pour unique
avenir, que quelque chétif emploi de régis-
seur à quatre ou cinq cents florins de traite-
ment. Avec toi pour compagne, cette exis-
tence ne serait pas du malheur, et je m'y
résignerais sans mélancolie, pensant qu'il te
serait difficile de faire un mariage riche.
Maintenant, je ne me pardonnerais plus de
t'avoir immolée à une affection égoïste, Je
t'aime assez pour être capable d'un vrai
dévouement. Accomplis ton devoir en pleine
liberté, fais l'orgueil et le bonheur de ton
père par ce brillant mariage, et ne pense
plus à moi que comme à l'ami le plus
dévoué. »
Marie ne laissa point ignorer au comte
Tolnay que son cousin avait été l'arbitre de
leur destinée. Le noble Hongrois voulut voir
le jeune homme, et lui témoigna énergi-
LES TOLNAY. 17
quement, en peu de mots, sa reconnais-
sance:
« Je ne veux pas, dit-il, que vous vous
sépariez absolument de votre cousine; des
amis comme vous sont rares: nous tâcherons
de mettre à profit votre amitié en vous fixant
dans notre voisinage. »
Bientôt il conduisitla jolie Styrienne à son
château de Sajovar.
Une cavalcade de cinq cents paysans la
reçut à l'entrée de Sajofalva. C'était un grand
village peuplé de cinq mille âmes, qui dépen-
dait de la seigneurie et touchait au parc. Une
foule de jeunes filles agenouillées couvraient
la voiture de fleurs à mesure qu'elle franchis-
sait lentement la principale rue, qui était
pavoisée de banderolles éclatantes. Les régis-
seurs, les avocats, les forestiers, les chefs de
culture, toute cette bande d'employés qui
dévorent les deux tiers du revenu d'un sei-
gneur hongrois/occupaientlacour du château,
18 LES TOLNAY.
à la tête d'une troupe nombreuse de domes-
tiques, de gardes et de bergers. Le feu de
deux pierriers et des salves de mousqueterie
saluèrent la jeune mariée quant elle mit le
pied sur le perron seigneurial. Un soleil res-
plendissant illuminait le parc, l'étang et les
montagnes. C'était vraiment la réalisation
d'un beau rêve pour la villageoise styrienne.
Son bonheur, hélas! ne devait pas rester
longtemps sans nuages.
Le jeune époux était passionnément occupé
de sa femme, plein d'égards et de bonté pour
elle; il n'allait cependant pas jusqu'à lui
soumettre souvent ses desseins ni sa volonté.
Il y avait plus de respect et moins de laisser-
aller chez les employés seigneuriaux que ma
mère ne l'eût désiré. Les dames voisines se
hâtèrent de lui rendre sa visite, mais ne lui
témoignèrent pas ces cordiales prévenances
auxquelles elle eût été heureuse de répondre.
La comtesse se sentit isolée dans sa grandeur,
LES TOLNAY. 19
et quand toute la vérité de la situation se fit
jour, son coeur en fut cruellement navré.
Peu à peu Marie apprit que les Tolnay
supportaient difficilement une rivalité, ne
pardonnaient jamais une injure, et que des
haines terribles divisaient leur famille. Elle
ne pouvait envisager sans effroi l'emplace-
ment du château détruit. La justice divine,
pensait-elle, ne laisserait pas sans expiation
le meurtre accompli, la spoliation réalisée,
quelles qu'eussent été les fautes des malheu-
reux parents, et elle résolut, au fond de son
amende réparer autant que possible le mal
commis en réconciliant les deux familles.
La tâche n'était pas facile, car le comte
ne permettait pas qu'on mît en doute ni la
légalité de son droit ni l'excellence de sa
conduite. Tout noble est soldat en Hongrie,
et de temps immémorial cette aristocratie
s'est fait gloire d'avoir la main prompte à
venger les injures. Dans tout le royaume, au
20 LES TOLNAY.
temps des fils d'Arpad, on punissait plus
sévèrementle vol que le meurtre. Aujourd'hui
encore, aucune réprobation publique ne
s'attache au vigoureux champion qui, dans
une rixe, a fendu d'un coup de hache le crâne
de son antagoniste. Mon père ne comprenait
donc rien aux scrupules de sa femme, qu'il
considérait comme provenant d'une débilité
féminine et germanique. Il ne concevait pas
non plus qu'elle prît sans cesse la défense des
pauvres paysans qu'il condamnait au bâton
ou laissait punir par ses employés; le sei-
gneur magyar était accoutumé à les considé-
rer comme une race vouée tout naturellement
a ces traitements, sans lesquels il s'imagi-
nait qu'on n'eût pu obtenir d'elle un travail
obéissant. Ce même homme toutefois qui,
sans hésiter, laissait mettre aux fers et rouer
de coups un malheureux paysan pour quelques
florins de rédevance, jetait Tor à pleines
mains quand son orgueil patriotique était
LES TOLNAY. 21
intéressé au don ou son coeur ému par un
mouvement généreux. Ces anomalies se ren-
contrent souvent dans notre pays.
Ma mère n'eut pas besoin de faire appel
aux meilleurs sentiments de son mari, pour
qu'il s'occupât de Jean Meyerhofer. Il la con-
duisit, un matin, visiter une de ses proprié-
tés, éloignées de deux lieues : c'était une ferme
de sept cents journaux, la plupart en friche,
quoique d'excellente qualité.
« Ce domaine, dit mon père, ne me rap-
porte que deux mille florins. Un habile agri-
culteur qui l'exploiterait, avec un capital
suffisant, pourrait en tirer trois ou quatre
fois davantage. Faites venir votre cousin, je
lui afféagerai cette terre pour trente ans,
au prix de deux mille florins, et je lui avan-
cerai vingt mille florins, qu'il me rendra
sans intérêts en dix annuités. Quand il sera
établi, vous le marierez, et je ne doute pas
qu'il ne fasse fortune, Les édifices cons-
22 LES TOLNAY.
truits et les améliorations réalisées devront
lui être remboursés, à lui ou aux siens, à
l'expiration du bail, de sorte qu'il aura un
puissant intérêt à transformer complètement
cette terre si négligée. »
Jean possédait les connaissances et les
qualités nécessaires pour tirer parti de cette
position. Il arriva bientôt de Styrie avec
quelques laboureurs allemandsetse miténer-
giquement à l'oeuvre. Au bout d'une année,
assuré déjà du succès, il construisit une
jolie habitation et épousa une Styrienne, la
meilleure amie de ma mère, Catherine
Muhlheim qui devait avoir un peu de fortune.
Ils n'eurent qu'une fille, à laquelle ma mère
donna son nom. Le secours de ces affections
était bien nécessaire à la pauvre comtesse.
Comme un délicat arbuste transplanté dans
un climat trop rude, elle avait dépéri : ses
joues avait pâli, sa santé s'était altérée, et
elle eût peut-être difficilement échappé à une
LES TOLPiAY. 23
maladie de langueur, si deux enfants, un
garçon et une fille, ne fussent pas venus
accroître l'intérêt de son existence.
Aîné des enfants, j'étais de deux ans plus
âgé que ma soeur Thérèse et Marie Meyerho-
fer. Au physique, je rappelais ma mère, non
pas la fraîche et rondelette Styrienne, mais
la pâle dame hongroise, à l'ovale allongé.
Mon père considérait souvent avec humeur
mes membres minces, mes yeux bleus, qu'il
appelait des yeux de fille, et il disait que je
mentirais ànotre nom. Je ne ressemblais en
effet, alors, pouf le caractère, à aucun des
Tolnay, dont les farouches images ornaient
divers appartements du château. J'étais d'hu-
meur bienveillante et facile, porté à l'affec-
tueux dévouement. On obtenait tout de moi
avec une parole amicale, et ma mère me
trouvait toujours obéissant. Mais mon âme
se révoltait quand mon père me donnait un
ordre de sa voix brève et altière ; j'avais
24 > LES TOLNAY.
peine à comprimer en moi l'esprit d'insurrec-
tion.
Je me sentais précisément disposé à résis-
ter au comte, parce que tout le monde le
craignait à la maison ; sa pauvre femme elle-
même tremblait devant lui. Il ne la rudoyait
pas, jamais il ne lui dit une parole brutale;
mais lorsqu'elle avait plaidé la cause d'un
employé expulsé ou d'un paysan maltraité,
son mari gardait longtemps une mine dure
et sombre, lui parlait à peine, et l'accent de
sa voix la faisait frémir. Femme de coeur et
de résolution, la cousine Meyerhofer nous
venait souvent en aide, dans ces douloureux
moments. Elle n'avait aucune frayeur de
notre inflexible maître, et elle dissipait
les nuages, en attaquant franchement sa
mauvaise humeur. Mon père l'aimait beau-
coup et de bonnes journées s'écoulaient
pour les deux familles, soit chez nous, soit
dans la maison de Meyerhofer. Leur petite
LES TOLHAY. * 25
- *
Marie était pour moi comme une seconde
soeur associée à mes plaisirs et a mes
peines.
26 LES T0LNAY.
II
Je croissais rapidement, sans autre instruc-
tion que celle que me donnait une gouver-
nante allemande, qui faisait l'éducation de
ma soeur. J'appris le français et l'allemand,
un peu d'anglais, de géographie et d'histoire.
Le curé du village était censé m'enseigner le
latin. Ce digne homme venait, trois fois par
semaine, fumer sa longue pipe au château, en
me parlant latin : là se bornaient à peu près
ses leçons. Il ne manquait pas, quand il
m'adressait la parole, de m'appeler Domine
perillustris, illustrissime cornes ; cela ne
plaisait guère à la cousine Meyerhofer, qui
assistait fréquemment à nos études. Elle me
témoignait un vif intérêt et observait avec
attention le développement de mon caractère.
LES TOLNAY. 27
Mon affection pour sa fille lui faisait grand
plaisir; elle aimait à m'entendre donner à
la jolie enfant ces noms: « Ma douce âme,
ma petite rose, » que prodigue la langue
hongroise. « Il aura les qualités bienveillantes
du coeur allemand, » disait-elle quelquefois
à ma mère et c'était le compliment que la
comtesse accueillait avec le plus de satisfac-
tion, car elle craignait surtout pour moi le
penchant à la violence et à l'orgueil qui avait
si fatalement pesé sur les destinées de notre
famille.
Un incident, bien imprévu de ces deux
excellentes femmes, accrut les appréhensions
de ma mère et exerça une grande influence
sur mon avenir. Je venais d'entrer dans ma
treizième année. Le comte, qui se préoccupait
surtout de développer mon courage et ma
force, me faisait, depuis un an, monter à
cheval et chasser avec lui. J'étais plus robuste
que je n'en avais l'air, et je réussissais dans
28 LES TOLNAY.
ces exercices. Nous venions, un jour, de
tirer les cailles parmi les chanvres en fleurs
et les blés en herbe; nous faisions quelque
dommage aux récoltes, mais pas un paysan
n'osait ouvrir la bouche. Après avoir tiré bon
nombre de cailles, nous nous rabattîmes vers
l'étang, où nous connaissions plusieurs cou-
vées de hallebrands, qui commençaient à
voler. Ma mère et les Meyerhofer étaient
assis au bord de l'eau, sous les aunes touffus
qui ombrageaient la cascade. J'aperçus deux
canards auprès de là, dans une petite anse :
j'y courus et j'en tuai un. Nos chiens n'étaient
pas dressés à rapporter le gibier aquatique,
et notre bateau se trouvait très éloigné de cet
endroit. Mon père ordonna à un jeune paysan,
qui coupait des roseaux, d'aller chercher
l'oiseau. Le jeune homme se hâta d'entrer
dans l'étang, mais au bout de quinze pas,
il s'arrêta, l'eau lui venant presque aux
épaules.
LES TOLNAY. 29
« Je ne peux aller plus loin, dit-il, je ne
sais pas nager; je me noierais.
— Avance encore, cria le comte, il n'y
a pas grande profondeur en cet endroit. »
Le paysan mit un pied en avant et le
retira.
« Je vous assure que je me noierais,
s'écria-t-il.
« Encore un pas, drôle ! commanda mon
père d'une voix irritée.
— Cela est impossible !
— Misérable poltron ! s'écria le comte
exaspéré, tu m'obéiras !»
Et se tournant vers moi :
« Gabriel, me dit-il, s'il n'avance pas im-
médiatement, flanque-lui un coup de fusil ! »
Avec la passion irréfléchie d'un chasseur
novice qui craint de perdre un beau gibier,
j'abaissai mon fusil ; un cri strident me fit
relever mon arme. La cousine accourait. D'un
tour de main elle me désarma.
2*
30 LES TOLNAY.
« Petit scélérat, dit-elle, lu mériterais
qu'on laissât ton gibier dans l'étang : ne peux-
tu pas attendre que le bateau le rapporte?
Et vous, mon cher Michel, comment se fait-il
que vous De châtiez pas cet enfant ? Vous
n'êtes que colère, et il risque de devenir
méchant. Venez rassurer votre femme qui
craint de vous voir fusiller cet imbécile de
paysan. »
Le comte la suivit avec la mine aimable
d'un ours rétif qu'on traîne au bout de sa
chaîne.
Le lendemain, la cousine et ma mère
eurent une longue conversation à mon
sujet.
« Le caractère de Gabriel est naturelle-
ment bon, dit la sage Meyerhofer, mais
prends garde tau sang des Tolnay. Je l'ai
reconnu dans la promptitude avec laquelle cet
enfant a couché le paysan en joue; à son âge
les germes se développent dans le coeur et
LES TOLNAY. 31
l'âme selon les impressions extérieures. Bien
entouré, ton fils peut devenir excellent : mais
il est nécessaire qu'on le dépayse ; s'il restait
au château, il s'accoutumerait, comme son
père, à traiter les autres hommes en infé-
rieurs, son esprit se rétrécirait, et il cherche-
rait sa gloire dans des prouesses d'équitation,
de chasse, peut-être de jeu et de libertinage.
Envoie-le chez notre oncle Hauser, qui ;
dirige le gymnase d'Inspruck: ce digne
homme prendra soin de lui. Là, il croîtra
parmi les enfants des Alpes, qui sauront
dompter l'orgueil et les caprices du petit
étranger, s'il a besoin de quelques Jèçons.
Tu seras bien dédommagée plus tard du sacri-
fice .que tu auras fait en te séparant de
lui; » •."••.•••■'•••:.
Ma mère donna son consentement en pleu-
rant. On obtint celui du comte par une ruse
deguerre, La cousine le conduisit dans mon
cabinet d'études, où il entrait rarement,
32 LES TOLNAY.
<( Voilà quatre ans, dit-elle, que Gabriel
apprend le latin, j'espère qu'il serait en état
de tenir sa place dans vos assemblées, où la
noblesse discute en cette langue. Parlez-lui
latin, mon cher Michel. »
L'épreuve ne tourna pas à mon avantage.
Mon père, exaspéré de mon ignorance, enve-
loppa tous les maîtres hongrois dans sa malé-
diction : c'était ce qu'on voulait, et il se crut
l'auteur de la décision qui m'expédia dès le
lendemain pour Inspruck.
Le bon chanoine Hauser fut heureux d'être
chargé de son neveu. Grâce à ses soins je
n'éprouvai pas longtemps le mal du pays, et
bientôt je me sentis plus chez moi, plus à
mon aise qu'au château paternel. L'éduca-
tion germanique, dans l'Allemagne méridio-
nale surtout, n'a rien du rigorisme pédan-
tesque qui domine dans la plupart des autres
écoles du continent. Nos maîtres nous trai-
taientcomme leurs enfants et entretenaient
LES TOLNAY. 33
parmi les élèves des relatiôus fraternelles.
Habiles à développer les forces corporelles
commeles qualités de l'âme, ils nous exer^
çaient à la marche dans les montagnes.
On a souvent remarqué que les grands
tableaux de la nature élèvent l'âme prédispo-
sée à la foi. Les montagnards des Alpes
autrichiennes se distinguent par de mâles
vertus; plus âpres au gain que nos magyars,
ils ne sont pas cependant moins hospitaliers.
C'était pour nous, écoliers, un grand plaisir
de parcourir les charmantes villes et les beaux
villages du Tyrol et de la haute Autriche. La
constitution démocratique du Tyrol et la fière
indépendance de ses habitants me donnaient
à réfléchir. J'aimais à voir cette population
fraîche et robuste, ses demeures patriarcales,
les superbes bestiaux paissant l'herbe qui
croît avec tant d'abondance jusqu'aux
régions des neiges. Parmi mes sites de pré-
dilection, je recherchais surtout un petit lac
34 LES TOLNAY.
situé à deux lieues d'Inspruck: une de ses
rives est basse, animée par un village entouré
de vergers, tandis que, de l'autre bord, les
montagnes s'élèvent par assises jusqu'aux
pics lointains étincelants de glaciers. Plus
d'une fois, j'ai rêvé là d'une vie d'amour
intime, cachée dans quelque charmant vallon ;
car je me sentais porté de bonne heure à
dédaigner les biens qui m'attendaient, la
fortune, le luxe etla puissance, et à ne cher-
cher le bonheur que dans l'échange d'un
amour profondément dévoué.
La correspondance de ma mère et de notre
cousine ne fut pas étrangère au développe-
ment de ces sentiments: l'une et l'autre crai-
gnait pour moi cet orgueil égoïste qui avait
fait le malheur des Tolnay. Mon bon oncle,
leur confident, travaillait, en veillant au choix
de mes lectures et de nos causeries intimes,
à m'inspirer cette foi vraiment chrétienne
sans laquelle il est bien difficile àl'homme riche
LES T0LNAY. 35
et puissant d'être toujours simple et bienveil-
lant, .
Ma mère vint me chercher deux fois à Ins-
pruck durant les vacances d'août ; nous
allâmes ensemble en Styrie, chez son père,
qui n'avait pas quitté son auberge. La pauvre
comtesse retrouvait, durant ce séjour, quelque
chose delà sérénité de sa jeunesse; sa taille
se redressait, des couleurs revenaient sur
ses joues ; elle revoyait avec bonheur ses
amies, l'église du village, les montagnes nei-
geuses qui brillaient à l'horizon. Ses manières
n'avaient rien de hautain, aussi lui pardon-
nait-on sa fortune dans la bourgade natale.
Je passai les vacances suivantes en Horn
grie, et, pendant quelques semaines, j'allai
souvent chez les Meyerhofer. Leur gentille
Marie était d'un caractère si vif et si décidé
qu'on ne la contenait pas sans peine. Je
n'étais pas toujours dans les bonnes grâces de
l'enfant; quand elle se croyait négligée ou
36 LES T0LNAY.
moins aimée elle me boudait, quelquefois me
lançait des mots piquants; mais bientôt elle
accourait dans mes bras, les yeux pleins de
larmes. Je regardais alors avec quelque
émotion les pleurs qui coulaient de ses
paupières: pauvres yeux, que je les ai fait
pleurer !
Notre lieu de promenade favorite, le soir,
au Meyerhof, était un vaste vignoble qui ser-
vait à la fois de potager, de verger et de
jardin d'agrément. Un grand nombre d'arbres
fruitiers s'élevaient parmi les ceps ou for-
maient des allées; des acacias entouraient
l'enclos. Dansla majeure partie de la Hongrie,
l'été est aussi brûlant et plus sec qu'en Italie;
aussi prolongions-nous notre promenade
bien avant dans la nuit. Les fraîches senteurs
des feuillages sont alors si délicieuses, il
est si charmant de voir les étoiles briller à
travers les légers rameaux agités par la brise !
Mes causeries avec la petite Marie étaient
LES tOLNAY. 37
interminables ; elle ne se lassait pas de me
questionner sur ma vie d'écolier, sur l'emploi
de mes heures, sur l'aspect du Tyrol et de
la Styrie. Ses yeux se supendaient aux miens
quand je lui rapportais quelque émouvant
récit de chasse ou de guerre. L'enfant pâlit
et rougit tour à tour quand je pris congé
d'elle; elle me serra fortement entre ses
bras, puis s'enfuit pour cacher ses pleurs.
Marie allait elle-même partir bientôt pour
Pesth, où sa mère s'était résolue à passer
les hivers, afin de compléter l'éducation de sa
fille. La terre à laquelle Meyerhofer avait
donné son nom, entièrement défrichée depuis
longtemps, avait pris une grande valeur, et
déjà on considérait la petite comme devant
être uu des partis avantageux du pays, où
les filles ont généralement peu de fortune.
38 LES T0LNAY.
III
Près de deux ans s'écoulèrent sans incidents
remarquables, et j'étais sur le point de ter-
miner mes études au gymnase, lorsque je
fus rappelé en Hongrie par la nouvelle d'un
double malheur. Ma soeur Thérèse avait été
emportée par une fièvre violente, après
quelques jours de maladie, et notre chère
cousine était gravement atteinte du même
mal, qu'elle avait probablement contracté en
soignant la malade.
Je me hâtai de revenir, Ma mère, encore
amaigrie et pâlie, me pressa passionnément
sur son sein, en murmurant d'une voix étouf-
fée par les sanglots :
« Mon fils, mon Gabriel, ne m'abandonne
LES TOLNAY. 39
pas comme ta pauvre soeur, ne meurs pas, ne
me quitte plus !»
Puis, pensant à l'enfant perdue, que son
imagination transformait en créature angé-
lique, elle lui prodigua les noms les plus
tendres. Quelle divine profondeur de senti-
ment, quelle poésie d'amour dans le coeur
d'une mère! Aucun drame n'est touchant
comme le dialogue intime de celle qui cause
avec un enfant défunt. Après la première
explosion de cette indicible douleur, j'appris
qu'un second deuil nous avait frappé :
Mme Meyerhofer était morte depuis trois
jours.
Marie avait été amenée au château le lende-
main de cet affreux malheur. La violence de
sa douleur était d'abord effrayante. Peu à
peu, les cris s'apaisèrent; mais elle parla
difficilement pendant longtemps, et son affais-
sement exprimait un chagrin au-dessus de
son âge. J'appris d'elle, au bout de quelques
40 LES TOLNAY.
jours, qu'une des dernières recommandations
de sa mère me concernait.
« Mon cher Jean, et toi, ma chère enfant,
avait dit la mourante, rappelez-vous que nous
devons tout à nos parents Tolnay, et que le
bonheur de cette famille repose sur la tête
de Gabriel. Vous connaissez la comtesse Ida
et son fils, vous savez quels sentiments vindi-
catifs les animent : veillez sur ma cousine et
sur Gabriel ; tâchez d'écarter les dangers
qui les menacent. Paul Tolnay mérite lui-
même votre intérêt, il a recherché notre ami-
tié; efforcez-vous de réconcilier les deux
cousins, empêchez du moins qu'ils se
battent. »
Meyerhofer et Marie avaient pris cet enga-
gement sacré.
« Je ne sais comment je pourrai accomplir
ma promesse, me dit-elle ; mais je veux
remplacer pour toi, autant que possible,
ma mère et la soeur que tu as perdue. La
LES TOLNAY. 41
comtesse Ida habitait la même maison que
nous à Pesth, nous la voyions souvent; je
tâcherai d'entretenir de bonnes relations
avec elle pour contribuer à la sécurité de ton
avenir. »
Peu touché de cette sorte de protection
que la jeune fille de seize ans prétendait
étendre sur moi, je répondis avec un sot
orgueil : -
« Mille remercîments de ton dévouement,
chère petite, mais je saurai bien me défendre
de mon cousin.
— Peu de jeunes gens lui résisteraient
avec succès, dit-elle. Souviens-toi, mon ami,
que ta mère mourrait de chagrin si tu suc-
combais dans un duel ; n'accrois pas ses
angoisses en épousant l'inflexible rancune de
ton père. Ce serait un triste courage que
celui qui se révélerait par une lutte mortelle
contre un parent. »
Je n'aimais ma cousine que comme une
42 LES TOLNAY.
soeur, et vraiment, en ce moment, je la
trouvais à peine jolie; ses traits étaient peut-
être beaux; mais très élancée et trop maigre,
elle n'avait de remarquable, me-.semblait-il,
qu'une magnifique chevelure brune et de
grandsyeux bleus. Je me sentis, cependant
atteint de quelque jalousie, en pensant
que l'affection de la jeune fille se parta-
geait probablement entre mon cousin et
moi ; et, disposé à me juger avec une humi-
lité un peu exagérée,.je craignis que Paul,
plus âgé de huit ans que le chétif écolier,
ne l'emportât aisément sur lui. Ma curiosité
était vivement excitée ; je désirais le voir,
l'apprécier, et je redoutais en même temps
cette épreuve.
J'allai, le lendemain matin, souhaiter le
bonjour au comte et prendre ses ordres; il
exigeait le strict accomplissement de ce
devoir. Je le trouvai fumant une grosse pipe
d'écume. Il était, de bonne humeur, car il
LES TOLNAY. 43
m'invita à m'asseoir et à fumer avec lui,
ce que je ne pouvais faire sans sa permis-
sion. De temps en temps, il m'adressait en
latin quelque question à laquelle je répon-
dais sans embarras dans la même langue.
On annonça h fiscal Spleny ; c'était l'homme
de loi chargé de notre grand procès. La phy-
sionomie du comte s'assombrit et un fré-
missement secoua ses cheveux crépus.
« Qu'il entre ! » dit-il d'un ton bourru.
Le domestique introduisit un petit bossu
grisonnant, vêtu à la hongroise, qui avait la
mine joviale, l'oeil intelligent et malin.
« A quelle circonstance dois-je le bonheur
de vous voir ? demanda le seigneur du logis
d'une voix qui signifiait : Je voudrais que
vous fussiez à tous les diables.
— Hé, hé! dit le bossu en s'asseyant sans
façon dans un fauteuil, notre vue vous .eût
été peu agréable si nous avions été moins
vigilant; vous venez de l'échapper belle.
44 LES TOLNAY.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau ? la mau-
dite veuve doit être deux fois ruinée ; est-ce
qu'elle peut encore subvenir aux frais du
procès ?
— Elle était ruinée, incapable de payer
un vrai fiscal et de faire des présents au
moindre juge. Mais elle vient d'hériter du
beau village de Nyirhaz, et son fils, qui a
été reçu avocat, a pris en main l'affaire.
Son début indique un maître. Il a failli déci-
der la Table des septemvirs (1) à revendiquer
le procès et à le juger tambour battant.
— Malédiction sur son âme ! Un Tolnay
avocat ! c'est impossible ; ce garçon-là n'est
qu'un bâtard !
— Ah ! c'est bien un vrai Tolnay : en le
Voyant vous n'en douterez pas. Il a au
suprême degré le type de la famille, les che-
veux frisés, le large front bombé partagé par
(1) Cour suprême de Hongrie.
LES TOLNAY. 45
un pli vertical, le nez aquilin de vos ancêtres.
Tenez, il ressemble autant que vous, pour le
moins, à votre grand-père que voilà. Et il
n'est point paresseux à manier le sabre ni
l'épée; on ne trouve pas de plus vigoureux
ni de plus beau garçon dans tout Pesth;
pourtant, il est avocat et fiscal déjà retors,
soyez-en sûr. »
Mon père jeta un coup d'oeil amer sur ma
mine délicate qui lui parut efféminée. Il se
leva, fit quelques pas rapides, et s'arrêtant
devant le bossu qui souriait malignement ;
« Cela veut dire que vous avez besoin d'ar-
gent? dit-il.
— Eh, sans doute, j'ai dû promettre mille
florins à répondit le petit homme, qui,
se levant glissa un nom à l'oreille du comte.
— Mais, si son intervention échoue ?
— Pour cette fois le succès en est assuré.
— Seulement pour cette fois; et combien
de temps aurons-nous gagné ? .
46 LES TOLNAY.
— Au moins un an. Le procès est repris
parla Table districtuelleiïÉjiénes (1) ; nous
lui fournirons une nouvelle pièce, le décret
qui confisquait tous les biens des cousins et
les attribuait à votre aïeul ; nous avions
réservé cette pièce pour les cas majeurs, et
nous plaiderons que Sajovar vous appartient
en entier d'après ce titre. Si pourtant nous
sommes condamnés, nous saisirons nous-
même la Table septemvirale. Mais deux de
ses membres sont protestants, et maître Paul
a su tourner contre nous leur croyance. Je ne
réponds plus du succès devant un tel adver-
saire ; je ne garantis qu'une longue et belle
défense.
— Malheureux ! s'écria mon père, vous
me garantissiez vingt ans de possession,
même en cas de condamnation en première
instance !
(1) Cour d'appel.
LES TOLNAY. 47
— J'en promets encore huit à dix, moyen-
nant des présents distribués à propos.
— Mais si pourtant les septemvirs me
condamnent...
— Avant de livrer le domaine, nous exige-
rons le remboursement des améliorations ;
la partie adverse réclamera des indemnités ;
de là expertise contradictoire et nouveau
débat. Quelle lumineuse idée vous avez eue,
en construisant ce beau château à la place du
vieux qui était fort laid ! Il y a de quoi plai-
der trois ans sur ce seul article. Prenez
cependant bien garde que Paul ne tente une
occupation ; Nyirhaz n'est qu'à trois lieues
d'ici et ce garçon est résolu.
— Dites-lui, Spleny, que je le défie de
venir l'entreprendre, et que le plus beau
moment de ma vie serait celui où je le verrais
armé au bout de mon fusil.
— Je me garderai bien de lui porter un
défi ; que deviendraient les hommes de loi si
LES TOLNAY.
on terminait ainsi les querelles? Vous seriez
d'ailleurs bien fou de le provoquer, puis-
que vous êtes possesseur du domaine con-
testé. »
Là-dessus mon père, qui n'aimait pas les
longs discours, alla prendre quelques billets
qu'il donna au fiscal, et, lui souhaitant le
bonjour, sortit brusquement.
« Hé, hé, jeune homme, dit le verbeux
avocat en comptant ses billets, les Tolnay ne
sont pas toujours patients, mais ils payent
bien : quinze cents florins, mille pour Y ami,
et cinq cents d'honoraires, ce n'est pas mal.
Est-ce que vous ne voudriez pas imiter votre
cousin et entrer dans la confrérie ?
— Je ne m'en sens pas la vocation, répon-
disse dédaigneusement.
— Cela pourrait cependant vous être utile.
Un gros procès mène loin, quand on n'en-
tend rien aux lois et aux coutumes du pays.
Tout profane ne peut pas jeter dans la