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Observations sur la Russie, relatives à la Révolution de France et à la balance politique de l'Europe, par M. de Froment,... 2e édition...

De
137 pages
1817. In-8° , 135 p..
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SUR
RELATIVES
A LA RÉVOLUTION DE FRANCE,
ET
A LA BALANCE POLITIQUE DE L'EUROPE;
PAR M. DE FROMENT,
Secrétaire du Cabinet du Roi.
SECONDE ÉDITION,
Exactement conforme à celle qui a paru en Février 1815,
OCTOBRE 1817.
NOTA. Apres six années de voyages en
Europe, par ordre et pour les intérêts des
BOURBONS, je remis, le 23 Septembre 1795,
à SA MAJESTÉ LOUIS XVIII, alors à Vé~
ronne, le Mémoire dont j'ai cru devoir
publier un extrait, afin que tout vrai
Français puisse juger si j'ai bien vu; et,
dans ce cas, ce que la France et les divers
Etats du midi de l'Europe ont à espérer
ou à craindre des Puissances du nord,
dans les circonstances actuelles.
SUR LA RUSSIE,
RELATIVES
A LA RÉVOLUTION DE FRANCE,
ET A LA BALANCE POLITIQUE DE L'EUROPE.
(EXTRAIT. )
L
A Russie, avant Pierre I.er, jouissait d'une
sorte de constitution. Le trône était héréditaire}
la puissance patriarcliale, celle de la noblesse et
des différens ordres de l'état tempéraient le des-
potisme du souverain. Ce prince, ennemi de toute
contrainte, jaloux d'une autorité sans bornes,
renversa tout ce qui présentait quelque obstacle
à ses projets.
Sans respect pour la religion, plein de mépris
pour ses ministres, il abolit la dignité patriar-
cliale; il s'établit par le fait chef de l'église
grecque.
bans amour pour ses peuples, sans égards pour
les grands, il les fit descendre tous au rang de
simples sujets, ou, pour mieux dire , à celui des
plus vils esclaves.
I
(2)
Il ravit, par une loi expresse, à ses héritiers
légitimes leurs droits à la couronne. Il fit jurer
à tous les ordres de l'état, qu'à l'avenir le sou-
verain régnant pourrait en disposer même en
faveur d'un étranger (1). C'est cette loi funeste
qui a provoqué les scènes sanglantes dont l'Europe
a frémi d'horreur. C'est cette loi qui a placé sur
le trône de Russie, presque sans interruption,
des usurpateurs trop heureux pour qu'il ne s'en
trouve pas à l'avenir qui soient tentés de marcher
sur leurs traces.
Avide de nouveautés , dévoré d'ambition ,
Pierre I.er parvint, à l'aide de quelques aventu-
riers, à discipliner une armée , à créer une flotte,
à fonder Pétersbourg, à fixer sur son empire,
par ses victoires et ses conquêtes, les regards de
l'Europe, à placer la Russie au rang des puis-
sances prépondérantes. Les éloges les plus pom-
peux lui ont été prodigués. Selon ses panégy-
ristes, les Russes plongés dans la barbarie ont
été civilisés par la sagesse de ses lois et l'utilité
de ses réformes ; mais les mêmes écrivains qui
ont chanté ses louanges auraient flétri sa mé-
(I) C'est la première fois peut-être dans les annales du
monde, que l'amour de la tyrannie l'a emporté sur celui
de sa postérité ! On reconnaît dans cette loi le despote qui
préfère de se survivre dans de nouveaux despotes, à se sur-
vivre dans ses enfans ; elle outrage à la fois et la politique
et la nature.
( 3 )
moire, si, entouré des cadavres de ses sujets
égorgés de ses propres mains , et couvert du sang
de son fils , il eût montré quelque respect pour
la religion et les moindres égards pour ses mi-
nistres : avec quelques crimes de plus il s'est fait
absoudre de tous les autres.
Aussi ennemi de toute espèce de culte que de
l'autorité royale, voulant élever leur domination
sur les ruines de l'autel et du trône , les phi-
losophes applaudiront toujours au despote irré-
ligieux et impolitique qui humiliera le sacer-
doce. Ils sont trop clairvoyans pour ne pas sentir
que c'est un ennemi de moins à combattre, et trop
ardens dans leur système pour ne pas voir avec
enthousiasme l'avant-coureur de la chute pro-
chaine de la puissance souveraine.
Mais voyons de quelle utilité ont été jusqu'à
présent à la Russie les plans, les opérations de
Pierre I.er et de ses successeurs.
Voyons, eu égard à sa position actuelle, quel
doit en être le résultat pour cet empire.
Voyons enfin , si les souverains et les peuples
de l'Europe ont intérêt à les seconder ou à s'op-
poser de toutes leurs forces à leur entière exé-
cution.
Il est vrai de dire qu'avant Pierre I.er la Russie,
presque inconnue au reste de l'Europe, ne pos-
sédait aucun des grands avantages qui rendaient
la France , l'Angleterre , l'Autriche les arbitres
de l'univers.
(4)
Ce Prince, fier de la vaste étendue de ses états
et d'un pouvoir sans bornes, moins jaloux du
bonheur de sa nation qu'avide d'une fausse gloire ,
crut qu'il n'avait qu'à vouloir pour civiliser ses
sujets, comme il avait formé une armée. Un gou-
vernement sage et constant dans sa marche pou-
vait seul amener insensiblement les Russes à la ci-
vilisation, comme un instituteur prudent et éclairé
pousse pas à pas son élève dans la carrière des
sciences. Pierre I.er, pressé de jouir comme tous
les despotes, voulut arriver à son but par les
moyens les plus violens ; il rendit son gouver-
nement odieux, il provoqua des séditions qu'il
punit avec une cruauté sans exemple ; il irrita sa
nation, et, quoiqu'en disent ses panégyristes, il
la laissa dans l'état de barbarie où il l'avait
trouvée. (2)
Sur ses fausses promesses, des aventuriers de
toutes les nations, dans l'espérance d'une prompte
et brillante fortune, arrivaient en foule à Péters-
bourg. Ces nouveaux maîtres, instruits dans les
arts et dans les sciences, auraient promptement
(2) Egalement pressé de jouir, Buonaparte a cru pouvoir
exécuter dans quelques mois contre les Russes un plan qui
ne pouvait s'exécuter que dans quelques années. Par ses
mesures violentes, il a rendu son gouvernement odieux , et
il a laissé la France dans un état de détresse et de désor-,
ganisation pire que celui où. elle était quand il est parvenu
au consulat.
( 5 )
formé d'excellens élèves, si Pierre I.er avait eu
ou assez de génie pour comprendre, ou assez
d'humanité pour sentir qu'il fallait accorder avec
la liberté des secours et des terres en toute pro-
priété à cent mille de ses sujets. Une fois perfec-
tionnés dans l'agriculture, les arts et le com-
merce, il aurait pu en former plusieurs colonies
qui auraient servi d'école au reste de la nation.
Peu à peu les arts, l'industrie, les richesses, les
sciences se seraient répandues dans toutes les
parties de l'empire ; peu à peu, et sans exposer
le gouvernement à des commotions violentes, il
aurait brisé les fers de ses esclaves à mesure qu'ils
auraient avancé vers la civilisation.
Cette régénération aurait été réelle et non il-
lusoire, comme celle dont on l'a si gratuitement
loué. Sans user de la terreur des armes, elle
l'aurait élevé au niveau des plus puissans monar-
ques; il aurait eu surtout, par la position topo-
graphique de son empire, le précieux avantage
de pouvoir y perpétuer, malgré l'ambition de
ses voisins, la paix, l'aisance et le bonheur. Mais
Pierre I.er, toujours guidé par un esprit tyran-
nique, bien loin de suivre cette marche natu-
relle , voulut instruire et civiliser ses sujets en
resserrant leurs fers. Assez éclairé pour prévoir
que de nouveaux talens au lieu d'améliorer son
sort ne feraient que l'aggraver, l'esclave préféra
son ignorance et son repos à l'intérêt particulier
de son maître.
(6)
Au préjudice des nationaux les étrangers s'em-
parèrent des arts , de l'industrie, du commerce,
et en jouissent encore. Le Russe est si peu avancé
à Pétersbourg, que tous les genres d'ouvrages
qui sortent de ses mains n'ont que le quart de
valeur de ceux des ouvriers étrangers ; on aura
chez un Russe des bottes pour six livres, qu'un
Allemand vendra vingt-quatre francs; on trou-
vera pour cent écus, chez un Russe, une voiture
qu'un Allemand ne cédera qu'à cinquante louis:
l'une et l'autre auront la même forme, le même
lustre , mais un fini et un usage bien différens.
Si dans la capitale, sous les yeux des meilleurs
maîtres, les ouvriers russes sont si arriérés, on
peut juger de ceux qui habitent l'intérieur des
terres.
Pierre I.er et ses successeurs ont fait par os-
tentation plusieurs établissemens à l'instar des
nôtres; ils ont voulu atteindre à la perfection
avant d'avoir passé par tous les degrés de l'ins-
truction. Qu'en est-il résulté ? leurs étoffes de
luxe, surtout celles de soie, sont, à l'égard des
nôtres, ce que sont les fruits des serres chaudes
à ceux qui croissent en plein vent. On voit à Pé-
tersbourg une manufacture de tapisseries comme
celle des Gobelins; et, dans toute l'étendue de
l'empire, on n'est pas encore parvenu à fabri-
quer, avec une certaine perfection, les instrumens
aratoires, comme les faulx, etc., etc. Ce sont des
taillandiers du duché de Berg et de Julliers, qui
(7 )
vont annuellement acheter à Pétersbourg le fer
brut à très-bon compte, et qui viennent le re-
vendre fabriqué, à un prix d'autant plus haut
que les Russes ne peuvent s'en passer ; on doit
juger par là combien, chez un peuple où le nu-
méraire est presqu'inconnu, l'agriculture et les
arts sont encore dans l'enfance.
Le commerce immense que les Russes faisaient
anciennement à Novogorod, à Archàngel, à
Moscou, à Astracan, etc., etc., prouve que si
Pierre I.er n'avait eu, comme ses panégyristes le
supposent, que l'intention de le faire revivre ,
en civilisant ses états , il jurait, sans pousser
ses conquêtes vers la Baltique, la mer Noire et
la mer Caspienne ; sans exposer le sort de son.
empire , contre Charles XII, aux hasards d'une
bataille; sans faire périr des millions d'eselaves
pour des guerres injustes et dans les marais de la
Newa, pour forcer la nature et fonder Péters-
bourg; il aurait, dis-je, établi toutes sortes de
fabriques dans les contrées les plus favorablement
situées. La Russie, abondamment pourvue de ma-
tières premières, se serait fournie de tous les objets
qu'elle tirait, qu'elle reçoit encore de l'étranger ;
elle aurait fait avec ses voisins un commerce d'au-
tant plus lucratif, qu'elle n'aurait pris que de l'ar-
gent en échange de ses denrées et de ses marchan-
dises superflues. Le numéraire du midi de l'Europe
aurait passé en partie chez les Russes comme chez
les Indiens ; et cette nation la plus pauvre et la
(8)
plus malheureuse du globe aurait, par la sagesse
de son souverain, joui de grandes richesses et de
tous les avantages qu'elles procurent.
Vainement voudrait-on se le dissimuler, jamais
Pierre I.er ni aucun de ses successeurs n'ont eu
dans leurs conquêtes des vues aussi avantageuses
au bonheur des Russes : un système despotique,
contradictoire à un prétendu plan de civilisation,
des projets dévastateurs, incompatibles avec la
prospérité commerciale et la félicité publique (3),
ont caractérisé jusqu'à nos jours la marche du
gouvernement russe.
Par un ukase du mois de 1792, l'Impéra-
trice a proscrit l'entrée des marchandises fran-
çaises; elle a accordé aux négocians étrangers et
nationaux qui en étaient pourvus un délai de
six mois pour les vendre ou les envoyer hors de
l'empire ; ce délai a été suivi d'un second à peu
près semblable. Le terme expiré, ceux qui seraient
nantis de ces marchandises étaient, par L'ukase,
condamnés à la confiscation et à une peine ca-
pitale. Les négocians ont représenté qu'ils avaient
pour environ cinquante millions de roubles de
(3) On voit déjà dans les efforts de Pierre I.er bien plutôt
des coups de force que des coups de maître ; on voit qu'il
n'est résulté de ses lois prématurées, et violentes comme.
son caractère, qu'un plus insupportable esclavage ; et que
s'il a disposé la nation a quelque grand effet , c'est à as-
sassiner un jour l'Europe avec les fers qui l'enchaînent.
(9)
marchandises françaises ; qu'il leur était impos-
sible , vu la stagnation du commerce pendant
la guerre , de s'en défaire dans un aussi court
délai ; et qu'enfin, si on voulait les forcer à les
renvoyer , il était juste de leur rembourser vingt
millions de roubles qu'ils avaient payés pour droit
d'entrée au gouvernement : cette réclamation a
été rejetée pendant mon séjour à Pétersbourg.
L'Impératrice a persisté dans son ukase ; mais ,
le moment venu pour le mettre à exécution, on
a craint une révolte à Moscou , et on a eu l'air
de croire que les marchandises étaient entière-
ment vendues. Voilà un trait caractéristique de
la protection et de la liberté dont jouit le com-
merce en Russie.
Cependant, pour donner un air de justice a
la prohibition des marchandises françaises, on l'a
étendue également sur les marchandises anglaises ;
mais les Anglais ont obtenu deux ans de plus pour
le débit de celles qu'ils ont en magasin, bien
assurés de faire proroger ce délai pour tout le
temps qu'ils désireront, quand ils jugeront con-
venable de le demander. La Cour a donné pour
raison qu'elle voulait par là favoriser l'établis-
sement de fabriques nationales pour toutes les
marchandises de luxe que l'on paye fort cher à
l'étranger; elle a appelé des négocians renommés
pour les diriger, entr'autres M. Imbert Colomés
de Lyon ; elle a promis de fournir à toutes les
dépenses et aux frais de voyage des ouvriers. A
(10)
peine arrivé, M. Imbert a reçu les éloges les plus:
flatteurs de la part des ministres ; Madame de
St.-Pierre, sa fille, a été gracieusement accueillie
et complimentée par l'Impératrice, qui ne daigna
jamais jeter un regard de bonté sur l'ambassadrice
de Venise, qui lui fut présentée en même temps.
Depuis ce moment, on lui a insinué que l'on sou-
haiterait qu'il fît lui-même les premières avances
de l'établissement ; que l'on n'ignorait pas qu'il
avait cinq à six cent mille livres disponibles, et
que dès l'instant où l'Impératrice verrait sa fabri-
que en activité, elle viendrait à son secours de
toutesi les manières. Heureusement pour sa fa-
mille , M. Imbert a voulu avoir le temps d'y ré-
fléchir ; mais, bien instruit du caractère et de la
mauvaise foi russe, j'ai su qu'il a refusé de se
rendre aux instances des ministres, et qu'il n'était
plus vu du même oeil. En attendant qu'il se pré-
sente des dupes pour mettre les fabriques na-
tionales en activité, les Anglais vendent les mar-
chandises françaises , qu'ils font passer comme
les leurs ou comme venant de Suisse; en atten-
dant qu'il plaise au gouvernement de tenir ses
pompeuses promesses pour la civilisation des
Russes et la prospérité de l'Etat, il a fait et con-
tinue à .faire tout ce qui est nécessaire pour les ar-
riérer de plusieurs siècles, pour rendre leur liberté
et leur félicité peut-être à jamais impossible.
N'a-t-on pas gratuitement honoré Pierre I.er du
titre de législateur ? cependant il n'a publié qu'un
( II)
très-petit nombre de lois, ce qui serait un bien si
elles étaient salutaires ; mais elles dévoilent la
dureté de ses principes, la férocité de son ame.
Quelles louanges n'a-t-on pas donné à Catherine
pour son projet du nouveau Code ? Plusieurs
écrivains l'ont mis au-dessus de celui de Frédéric.
Ils l'ont jugé non sur ce qu'il était, puisqu'il
n'existait pas, mais sur ce qu'il devait être,
d'après les instructions publiées en 1767, pour
la commission qui devait s'occuper de ce projet.
Cette commission a été véritablement assemblée
à Moscou ; mais les députés des provinces dé-
voilèrent une multitude d'abus si effroyables, et
proposèrent des remèdes si contraires à l'allure
du gouvernement, que l'Impératrice, craignant
pour son autorité, se hâta de faire l'éloge de leurs
lumières , de leur patriotisme, et de les renvoyer
chacun décoré d'une médaille d'or, avec promesse
de les convoquer dans des temps plus opportuns.
Un député cosaque, en recevant cette médaille,
s'écria avec une noble fierté : ceci ne remédiera pas
aux abus de ma province ! Les lois qui ont paru
depuis cette époque ne sont pas leur ouvrage. Sup-
posons que parmi celles qu'on a publiées depuis
le règne de Pierre I.er jusqu'à nos jours, il s'en
trouve un certain nombre qui soient fondées sur
des principes de justice et d'humanité ; n'est-ii
pas ridicule de s'extasier sur ce prétendu bienfait?
L'expérience ne prouve-t-elle pas qu'à; la voix
du despote les lois sont impuissantes et les ma-
( 12 )
gistrats muets ? Le despote qui publie une loi
juste et humaine, et qui ne relâche rien de son
autorité arbitraire , fournit seulement aux vils
adulateurs le prétexte de chanter ses louanges,
et de couvrir de leurs accens les cris plaintifs de
ses malheureux esclaves. Qu'est-ce en effet qu'une
loi qui ne lie point celui qui l'a promulguée, qu'il
peut violer, anéantir à tout moment, qui n'est
qu'une volonté transitoire, une inspiration éphé-
mère, un songe de la nuit? Tout au plus serait-il
permis de la regarder comme un caprice heu-
reux, si toutefois on peut regarder comme heu-
reuse cette perception fugitive d'un mieux-être
qui n'aboutit qu'à faire ressentir d'une manière
plus cuisante par le contraste le poids trop réel
et trop permanent de sa chaîne; qui ajoute sen-
siblement à l'impatience , et ne donne aucune
prise à l'espoir : autant vaudrait dire que l'on
accorde une grâce éclatante à l'homme dégradé
de sa nature d'homme , en lui faisant épouser la
plus belle des femmes : où il n'y a nulle liberté,
il n'est point de lois, il n'est que des ordres ; et
Voilà la cause, les effets de la législation russe.
Voilà le vrai tableau de la Russie. Où sont dans
ce malheureux empire les magistrats pour faire
exécuter les lois? où sont les corps administratifs
assez puissans pour protéger les magistrats contre
le despotisme? l'ombre de la liberté a disparu à
la formation des gouvernemens. Les provinces
conquises, auxquelles on avait promis de con-
( 13 )
server leurs anciens priviléges, ont été traitées
comme les autres. Tout a été nivelé par la division
de l'empire en gouvernement, et cette division a
eu lieu sous la bienfaisante Catherine!
Sa loi en faveur des enfans trouvés lui a mérité
de justes éloges. Après leur éducation aux dépens
de l'état ou de quelques fondations pieuses, on
leur donne avec un métier une certaine somme
pour l'exercer librement; ils sont exempts de
service militaire ; il leur est permis de s'établir
dans telle ville qu'ils jugent à propos, et de
voyager dans toutes les provinces de l'empire ;
mais ils ne peuvent en sortir qu'avec la permission
du gouvernement et après avoir déposé quatre
cents roubles. Les nobles, les grands de l'état
ne jouissent pas de priviléges plus étendus. S'ils
ne sont pas tenus de déposer une pareille somme
lorsqu'ils vont, avec l'agrément du souverain,
voyager chez l'étranger, ce n'est que parce que
leurs biens-fonds tiennent lieu de cautionnement.
Mais cette loi, vraiment bienfaisante, contraste
d'une manière bien étrange avec les lois barbares
qui pèsent sur la masse du peuple. On comble
de bienfaits, on donne aux bâtards tout le degré
de liberté que le despotisme russe comporte ; on
les met de niveau avec la noblesse, et leur bien-
faitrice Catherine laisse dans le plus dur esclavage
tous les sujets de l'état, même ceux appartenant
a la couronne !
N'est-il pas vrai de dire que, par esprit d'hu-
( 14)
manité, il vaut mieux faire en Russie un bâtard
qu'un enfant légitime ? N'est-il pas évident que
cette loi, la plus humaine de toutes les lois
russes, provoque la corruption des moeurs? Ne
peut-on pas se servir de cette base pour calculer
le degré de lumière et d'humanité du gouver-
nement ?
La justice est administrée sous les yeux de
Catherine par les gens les plus ignares et les plus
corrompus : les tribunaux sont de véritables re-
paires de brigands. Les étrangers domiciliés à
Pétersbourg y sont admis; un Français que j'ai
connu fut nommé juge d'un de ces tribunaux.
Pour éviter ce dangereux emploi, il représenta
que son commerce ne lui permettait pas de sa-
crifier chaque jour, pendant trois années con-
sécutives, depuis huit heures du matin jusqu'à
midi, et depuis deux heures jusqu'à six, pour
remplir des fonctions qui lui étaient absolument
étrangères. Nous n'entrons pas dans ces détails,
lui répondit-on ; vous avez été élu. — Mais
j'ignore vos lois. — C'est égal. — Je ne sais ni
lire ni écrire le russe. — Qu'importe, vous ju-
gerez; et il jugea comme les autres.
Quel mépris des lois et des hommes ! Le sauvage
n'a point de lois; mais n'est-ce pas être bien au-
dessous de lui que de n'en avoir que pour les
outrager ? Ceci permet de juger et le génie légis-
lateur de Pierre I.er, et le génie philantropique
et politique de Catherine II.
(15 )
Un malheureux accusé n'a aucun moyen de
défense ; livré à des bourreaux plutôt qu'à des
juges , il est condamné à l'exil en Sibérie, et
quelquefois au knout pour le moindre délit. Les
Russes voyent ce cruel supplice avec une joie
féroce. Quand le bourreau a lié les bras et les
jambes du patient, il lui passe une corde sur la
tête, et ordonne au premier Russe qu'il voit de
la tenir basse, pour que les coups de knout ne
portent pas dessus; après l'exécution, ce Russe
officieux retourne chez lui aussi tranquille qu'un
garçon boucher qui vient d'aider à égorger un
veau. Cette insensibilité barbare dans le peuple
de la capitale peut donner une idée de l'éducation
nationale et des progrès de la civilisation.
L'infortuné Montaigu ne fut point knouté;
mais, pour donner plus d'appareil à son exé-
cution, on dressa, contre l'usage, un échafaud:
on l'y fit mettre à genoux, on lui lut sa sentence ;
le bourreau lui ôta ses habits, lui cassa son épée
sur la tête , lui remit ses habits, et le jeta dans
un kibika qui prit, à la vue des spectateurs, la
route de la Sibérie. Afin de justifier la sentence,
on disait publiquement qu'on avait trouvé à
Vienne , dans les papiers de l'abbé Sabatier de
Castres, des lettres qui le rendaient suspect;
qu'on n'avait pas de preuves écrites de ses pro-
jets , mais qu'on lui avait fait avouer, en lui
promettant sa grâce, qu'il avait eu l'intention
de brûler la flotte de la Mer Noire. En suppo-
( 16
sant la réalité et la sincérité de cet aveu, ce serait
donc sur une intention, et non sur un délit réel,
qu'on l'a flétri et privé pour jamais de sa liberté.
Les faits à sa décharge sont nombreux et frap-
pans ; personne n'a pris sa défense, personne n'a
eu la permission de lui parler : on ne peut donc
pas savoir si, pour mettre fin à sa captivité qui
durait depuis cinq à six mois, et aux traite-
mens inhumains qu'il devait y essuyer, il a réel-
lement fait cet aveu, ou s'il a toujours protesté
de son innocence.
Si j'avais eu l'honneur, comme M. d'Esterhazi,
d'être le représentant des princes , j'aurais de-
mandé à le défendre; j'aurais voulu, pour l'in-
térêt de tous les émigrés qui dans ce moment
semblent proscrits dans toute l'Europe, me con-
vaincre s'il était innocent ou coupable. Dans le
dernier cas ,j'aurais été le premier à publier
son crime, à applaudir à son supplice; mais,
dans le cas contraire , je l'aurais sauvé malgré
ses ennemis, ou j'aurais dévoilé les circonstances
de cet infame assassinat. Tous les honnêtes gens
à Pétersbourg l'ont regardé comme une malheu-
reuse victime.
Toutes les probabilités s'accumulaient en fa-
veur de son innocence ; elles confinent à la dé-
monstration. Elles n'auraient pas cependant suffi
contre une conviction acquise ; mais elle ne l'a
jamais été cette conviction , elle n'a même pas
été cherchée. Il a été condamné, en dépit de
( 17)
toutes les vraisemblances , sur les soupçons les
plus vagues, les plus hasardés, les plus décousus,
et sur un prétendu aveu qui, s'il a été fait,
devient singulièrement suspect entre la violence
qui le provoquait et l'indulgence que l'on pro-
mettait.
Comment, en effet, se persuader que M. de
Montaigu, qui a fait la campagne sous les princes
pour concourir au rétablissement de la royauté ;
qui était employé au service de Russie dans un
poste honorable, et à la veille d'épouser , avec
4 à 500,000 liv. de revenu, la nièce de M. Dezoriss,
grand'croix de l'ordre de Malthe, ancien favori
de l'Impératrice; comment, dis-je , se persuader
qu'il eût tout à coup renoncé à ses principes
d'honneur et à de si grands avantages pour suivre
un projet à peu près impossible en soi, et d'au-
tant plus impraticable pour lui, qu'il vivait à
plus de deux cents lieues de la Mer Noire, chez
M. Dezorris , où il a été arrêté.
En supposant qu'il eût trouvé des moyens pour
brûler la flotte, les Turcs ou les Français l'au-
raient-ils indemnisé de tous les sacrifices qu'il
aurait faits en Piussie pour les servir ? sans être
fou , pouvait-il se le persuader ? et s'il était tel, ce
n'est point par un supplice infamant, par une éter-
nelle captivité qu'on punit des extravagances qui
passent dans une tête en délire : tout au plus on
aurait dû l'enfermer pour le guérir, et le ren-
voyer hors des frontières.
2
( 18)
Mais les défenseurs de Montaigu vont plus
loin, et ne mettent pas de doute que le parti
qui a culbuté M. Dezoriss, désespéré de voir que
la fortune immense qu'il tient de l'Impératrice
allait passer dans les mains d'un émigré, a ima-
giné un moyen pour humilier l'ancien favori,
en couvrant d'opprobre l'homme qu'il avait choisi
pour son ami et son héritier. L'occasion était fa-
vorable : la Cour ne cherchait qu'un prétexte pour
se refuser aux engagemens qu'elle avait con-
tractés envers tous les émigrés ; ils éprouvaient
de sa part à Riga des difficultés infinies pour
arriver jusqu'à Pétersbourg. Elle faisait écrire par
M. d'Esterhazi lettres sur lettres aux princes pour
les prier de ne plus donner de recommandation
à personne ; elle refusait la colonie offerte par
Mgr. le Prince de Condé; en un mot, elle cher-
chait à éloigner tous les Français de la Russie.
La trahison de l'un d'entr'eux, ses liaisons avec
les ennemis de l'état auraient été des raisons bien
légitimes, dans les circonstances, pour se méfier
de tous, pour leur refuser asile, emplois, pos-
sessions, comme l'Impératrice les leur avait offert
dès l'origine de la révolution; et cette trahison,
ces relations ont été, dit-on, imputées de pré-
férence à l'infortuné Montaigu , parce qu'il était
plus que tous les autres dans le cas d'exciter la
jalousie des grands (4) ; l'empressement qu'on a
(4) M. de Nesselrod, ambassadeur de Russie à Berlin,
( 19 )
eu de faire publier dans la gazette de Francfort
sa condamnation et son exécution, est un avis
donné à tous les émigrés de ne point tourner
leurs pas vers la Russie, ou de s'attendre à y
être mal reçus. Cette affectation, sous les yeux
de M. de Romanzow, ambassadeur de Russie ,
ne donne-t-elle pas un plus grand poids à l'opi-
nion des défenseurs de Montaigu, et laisse-t-elle
encore quelque doute sur son innocence ?
La fin tragique de M. de Montaigu, des mil-
liers d'exemples bien plus frappans, mais qu'il
serait trop long d'énoncer, prouvent si la liberté
et la vie des Russes sont sous l'égide des lois,
ou dépendent uniquement de la fantaisie du
despote. En habile tyran, Pierre I.er sentit que
son titre de souverain ne lui suffisait pas pour
soumettre à son autorité arbitraire la vie et les
biens de tous ses sujets ; il sentit que les an-
ciens corps militaires, révoltés de ses préten-
en me parlant de la fin tragique de M. de Montaigu , pa-
raissait convaincu que ce n'était qu'une malheureuse victime
du parti dominant à la cour.
M. le Chevalier d'Azara , en se plaignant dans une lettre
du 2 Mars 1796, des impostures et des menées sourdes de
d'Antraigues , me disait : il est arrivé a persuader la cour
de Pétersbourg que c'est à lui et à ses découvertes qu'elle
doit d'avoir sauvé son escadre de la Mer Noire, que les
Français voulaient brûler L'infortuné Montaigu aurait-
il été victime d'une imposture imaginée par d'Antraigues,
pour se donner du crédit à Pétersbourg?
( 20 )
tions, de ses cruautés, se tourneraient tôt ou
tard contre lui; aussi s'empressa-t-il de leur cher-
cher des crimes, d'en faire périr un grand nombre
dans les tourmens les plus affreux, et de disperser
tout ce qui avait échappé à la hache des bourreaux.
Il faut convenir que les Strélitz , pareils aux
Janissaires et aux Prétoriens, milice du despo-
tisme et terreur du despote, n'avaient que trop
mérité de disparaître d'un gouvernement où
ils faisaient trembler le peuple et le Souverain.
Mais on ne peut défendre ni la barbarie de Pierre,
ni l'absurde aveuglement avec lequel il leur
donna , sous un autre nom, des successeurs non,
moins redoutables.
Une armée impériale, disciplinée, à l'euro-
péenne, remplaça les troupes nationales. Il as-
signa aux officiers et aux soldats une solde d'au-
tant plus modique, que les revenus de son empire
étaient disproportionnés, par leur modicité, avec
le grand nombre des nouvelles troupes. Cette solde
est encore à peu de chose près sur le même pied ,
quoique les revenus de l'état soient cinq à six fois
plus forts qu'ils ne l'étaient à la mort de Pierre I.er,
et que les denrées aient augmenté de valeur en,
proportion des impôts. L'emploi de colonel est le
seul lucratif. Les régimens sont donnés pour peu
d'années aux officiers en faveur à la cour. Les
colonels sont les fournisseurs de leurs régimens,
et tous les monopoles leur sont permis. L'état
leur donne au complet solde, rations, habille»;
( 21 )
mens, etc.; cependant, en temps de paix, dans
un régiment d'infanterie de deux mille hommes,
à peine y a-t-il trois cents habits d'uniforme.
Les soldats s'en servent mutuellement les jours
d'exercice : ce moment passé, les habits sont mis
au crochet. Le soldat est vêtu comme le paysan :
en été, d'une chemise et d'une culotte de grosse
toile; en hiver, d'une pelisse de peau de mouton.
Le colonel loue ses soldats pour la culture des
terres et retire le salaire de leur travail. A ce
prix, il leur laisse leur solde et la liberté de piller,
de vexer impunément le paysan. Dans un régi-
ment de cavalerie il n'y a jamais que le quart,
souvent même le sixième des chevaux qu'il devrait
y avoir : le colonel loue chevaux et soldats ; il
profite de leur travail et autorise les mêmes bri-
gandages. S'il faut entrer en campagne, il s'em-
pare de tous les chevaux qu'il trouve sous sa
main, et les paye au plus bas prix. L'oppression
de la soldatesque sur le peuple est si atroce, que
les paysans sont frappés de terreur à la vue d'un
uniforme. Les villages les plus pauvres, les plus
malheureux, les plus corrompus de la Russie,
sont ceux qui ont de temps à autre des régimens
de séjour. Le meilleur remède à ces abus révol-
tans serait l'augmentation de la solde des troupes
proportionnément à la valeur des denrées ; mais
cette augmentation diminuerait considérablement
les revenus de la cour, qui ne suffisent point à ses
dépenses. Cette nouvelle solde n'équivaudrait
( 22 )
jamais, pour l'officier, au produit des ressources
qu'il se fait, et que les vices du régime actuel au-
torisent (5). Plus on tiendrait à la réforme, et
moins il serait disposé pour la cour. Le soldat
contenu par l'officier se rapprocherait du paysan
et s'éloignerait du despote. Un moment de crise
suffirait pour détruire son autorité sans bornes,
et replacer la nation dans l'exercice de tous ses
droits. L'intérêt du despote s'opposera donc tou-
jours à la réforme des abus et à la félicité pu-
blique. C'est cependant cette armée et ses con-
quêtes qui ont fait donner le surnom de Grand
à Pierre I.er, et acquis à ses successeurs une in-
fluence prépondérante dans les affaires politiques
de l'Europe (6). Il a déterminé vers le dehors
toute la vigueur de son empire: toute la force
vitale a été portée aux extrémités ; mais la fai-
blesse et le malheur ne font que journellement
s'accroître au centre. Ce sont les vices de son
régime qui ont servi de base à son pouvoir arbi-
traire, et qui sont à présent le plus ferme appui
(5) Lorsqu'un colonel était parvenu au grade de général,
il comptait a l'officier qui le remplaçait une somme à peu
près équivalente à la valeur des effets qui manquaient au
régiment, et un pareil accord avait lieu a chaque mutation.
(6) Buonaparte avait également obtenu, par ses victoires
et ses conquêtes, le surnom de Grand; et si Pierre I.er a con-
servé ce titre glorieux, s'il a été plus heureux que lui, en em-
ployant les mêmes moyens, c'est qu'il avait moins d'ennemis
à combattre, et qu'il commandait a des esclaves abrutis.
( 23 )
du trône (7). Il était donc impossible à Pierre I.ee
de faire un présent plus funeste à la Russie que
la création de cette armée.
Les régirnens des gardes, qui forment environ
dix mille hommes, ne vont jamais à l'armée ; ils
font leur service dans la capitale et ses environs :
les principaux officiers sont toujours du parti
dominant à la cour. On a loué Pierre I.er d'avoir
cassé les Strélitz, et de les avoir remplacés par
de nouveaux corps, parce qu'ils étaient, dit-on,
plus redoutables à leur maître qu'aux ennemis
de l'état. Pendant plus de cent cinquante ans
qu'ils ont existé , on voit que leurs principales
séditions n'ont eu lieu que sous le règne d'Iwan,
et ont été provoquées par les mesures que
Pierre I.er et ses parens prenaient pour déposer
son frère aîné et éloigner Sophie des affaires. Ces
révoltes partaient donc d'un principe d'attache-
ment pour la constitution qui appelait Iwan au
trône avant Pierre I.er, et de reconnaissance en-
vers Sophie qui avait gouverné l'état pendant la
minorité des jeunes Princes avec une sagesse
(7) Si les mêmes causes qui ont consolidé le trône de
Pierre I.er ont renversé celui de Napoléon , c'est parce que
la France , entourée d'ennemis puissans , était accessible
sur tous les points de sa circonférence ; et si la Russie n'a
pas été humiliée dans le temps de Pierre I.er, comme la
France l'a été sous Buonaparte , ce n'est qu'à la faiblesse de
ses ennemis, à sa situation géographique et à son horrible
climat, qu'elle le doit.
( 24)
digne d'éloge et d'un meilleur sort. Mais en les
supposant coupables de tous les crimes qu'on
leur impute, on ne saurait justifier la vengeance
barbare de Pierre, mille fois plus digne du surnom
de cruel que de celui de grand ; on ne saurait
applaudir à la création, à l'organisation des ré-
gimens des gardes. Le principal but de Pierre
était ou devait être de les rendre aussi redou-
tables aux ennemis du dehors, que soumis envers
leurs maîtres; il devait, s'il avait du génie, prendre
des moyens convenables pour arriver à cette fin ;
cependant, qu'a-t-il fait ? des soldats pour dé-
fendre l'empire? Non. Ils ne voient jamais l'en-
nemi (8). Qu'a-t-il fait? des soldats obéissans,
pleins de zèle et d'amour pour leurs maîtres ?
qu'on le juge. Dans moins de quarante années
ils ont déposé et assassiné deux Empereurs, lé-
gitimes possesseurs du trône (9), et disposé suc-
cessivement de la couronne en faveur de trois
Impératrices. Voilà une de ces sublimes réformes
auxquelles Pierre I.er est parvenu à travers des
flots de sang. Il semble que le ciel, indigné de
(8) Ce n'est que dans les dernières guerres que les gardes
russes ont suivi l'Empereur Alexandre et son frère Constantin
à l'armée.
(9) Depuis lors ils ont assassiné Paul I.er , car les sen-
tinelles du palais ne laissèrent pénétrer les conspirateurs
jusqu'à l'appartement de ce Prince, que parce qu'ils avaient
a leur tête plusieurs officiers des gardes.
( 25)
tant d'horreurs, ait voulu que les enfans de ses
sujets, qu'il a massacrés de ses propres mains,
aient acquis , par ses fausses mesures, le pouvoir
de se jouer impunément de la puissance et de la
vie de ses descendans.
Ce Prince a-t-il été plus heureux? a-t-il fait plus
de bien à son pays par la création d'une flotte que
par la formation d'une armée? Si elle avait servi
à procurer à ses productions un débouché plus
avantageux, à son commerce plus d'étendue ou
de sureté , à ses sujets plus de liberté et de res-
sources, sans contredit de tous ses établisseinens
celui de sa flotte serait le plus glorieux de son
règne; mais Pierre I.er, dont les états étaient ab-
solument inattaquables par mer, et dont toutes
les puissances maritimes avaient le plus grand
intérêt à ménager l'alliance, pour tirer de son
empire les bois de construction , le fer, le cuivre,
le goudron et le chanvre qui y abondent, eut
l'ambition de devenir une puissance de rivalité
sur les mers, au lieu de se borner à protéger ses
diverses branches de commerce.... Il est incon-
cevable que les maîtres d'un pays surchargé d'es-
paces vides ne se soient non seulement que mé-
diocrement , et de temps à autre, occupés de les
combler, mais que sur terre et sur mer ils se soient
toujours livrés à la ruineuse ambition de s'étendre,
lorsqu'ils auraient eu besoin de se concentrer.....
Cette flotte, créée par Pierre, manqua son
objet, parce qu'il n'en voulait faire qu'un moyen
( 26)
de conquêtes. Alors il devint nécessaire d'ajouter
à ses possessions vers la Baltique et la Mer Noire ;
il fallut s'y procurer des ports ; il fallut augmenter
les dépenses annuelles du gouvernement, pour
former ces établissemens et veiller à leur conser-
vation ; alors on trouva de nouveaux ennemis
dans de nouveaux voisins ; il était aussi facile au
despote, qui possédait dans son empire tout ce
qui est nécessaire à la construction et à l'équipe-
ment des vaisseaux, qui avait à sa solde d'ha-
biles charpentiers étrangers, de faire paraître su-
bitement une flotte , qu'il lui était aisé de bâtir
des châteaux et des palais : et c'est à quoi se ré-
duit réellement tout le mérite de Pierre Ier. Car
enfin, a-t-il eu pour cela une marine? Sa flotte
voguait au gré des vents , et pas un de ses sujets
n'avait la moindre teinture de la navigation. A-
t-il fait des réglemens sages, des fondations utiles
pour en former le plutôt possible ? Le Russe ,
attaché à la glèbe, fut transporté , chargé de
fers , sur des vaisseaux qui font à peine chaque
année une croisière de quelques jours sur la Bal-
tique. Sans liberté pour naviguer, il est resté sans
instruction et sans expérience. A présent même,
un étranger, qui a besoin d'un certain nombre
de matelots russes pour renforcer son équipage,
ne les obtient qu'avec peine et qu'après avoir
déposé à l'amirauté quatre cents roubles par tête,
pour répondre de leur retour. L'officier russe,
avec plus d'orgueil et de présomption, n'a guère
(27)
plus de connaissances. Aussi voit-on fréquemment
passer des officiers de cavalerie et d'infanterie
sur des vaisseaux, et des marins dans des troupes
de terre, sans qu'ils se doutent avoir changé
d'état. Un capitaine de vaisseau , avant d'être
élevé à un grade supérieur, subit un scrutin de
la part des officiers qu'il a sous ses ordres; si,
dans le scrutin, il se trouve une seule boule
noire , point de brevet d'avancement. Cette loi
de Pierre I.er est encore si rigoureusement ob-
servée , qu'il faut une faveur et un ordre positif
de la Souveraine pour en dispenser un sujet. Il
en résulte que le capitaine, avide d'avancement,
se carderait bien de rien faire ni de rien dire de
désagréable à ses subalternes, et que ceux-ci, au-
dessus de toute crainte, s'indemnisent de la mo-
dicité de leurs appointemens par des monopoles
plus inouis que ceux qui se pratiquent dans les
troupes de terre. Ils vendent jusqu'aux câbles et
aux voiles de leurs vaisseaux. Les officiers distin-
gués sont des Français , des Anglais, des Hollan-
dais et autres étrangers, mais pas un Russe; et,
sans exagération , on peut dire que la Russie a des
vaisseaux sans capitaines et une flotte sans marins.
Le commerce maritime se fait par les nations
étrangères. Les Russes n'y ont presque point de
part. Ils manquent de lumières, de fonds, et sur-
tout, auprès des capitalistes nationaux et des né-
gocians étrangers , de cette confiance qui est la
principale base et la vie du commerce. Leur mau-
( 28 )
vaise foi s est accrue en proportion des progrès
du despotisme et de la cupidité des grands. Sans
marine marchande, la Russie, dans des cas pres-
sans, ne peut remplacer les matelots de ses vais-
seaux de guerre que par des bateliers.
Avec ce régime détestable, avec la faiblesse de
ses moyens,elle continue à augmenter le nombre
de ses vaisseaux de guerre. Elle paraît avoir la
prétention non-seulement d'en imposer aux Sué-
dois et aux Turcs, mais encore de figurer parmi
les principales puissances maritimes.
Quelles sont donc les ressources que les Russes
ont retiré de cette flotte? quels sont les avantages
que les vues ambitieuses de Pierre et de ses suc-
cesseurs ont procurés à leurs sujets ?
Des écrivains mal instruits ou coupables d'adu-
lation ont mis la fondation de Pétersbourg au
premier rang de ses prétendus bienfaits. Il est
vrai qu'elle a été une suite naturelle des con-
quêtes de Pierre sur la Baltique, et du désir de
se montrer parmi les puissances maritimes. Il est
vrai que les obstacles perpétuels qu'il rencontrait
à Moskow, les craintes que lui avaient inspiré
les succès momentanés de Charles XII, ont, sous
certains rapports, justifié cette entreprise. Avec
ce nouveau port, il espérait toujours tenir en
bride la Suède; et, par sa nouvelle ville, il se
flattait d'introduire dans ses états les usages, les
moeurs , les sciences, les arts , le commerce des
contrées les mieux civilisées. Il croyait que ses
( 29)
successeurs, moins contraries par leurs sujets,
seraient mieux en état de suivre ses projets; mais
s'ensuit-il de là qu'il ait bien vu et bien calculé
pour sa gloire et le bonheur de son peuple ? Sans
entrer dans les détails de l'inutilité de cette co-
lonie pour la prospérité de l'empire, il est évi-
dent, par tout ce que nous avons déjà dit, qu'il
lui eût été facile de le rendre, florissant sans
reculer ses frontières, sans bâtir Pétersbourg. Par
la fondation de cette ville, Pierre s'est éloigné de
plus en plus de ses sujets. Entouré d'étrangers
avides, il détruisait la population et les richesses
de ses états. On veut lui faire des observations
judicieuses pour l'engager à renoncer à cette en-
treprise; il s'en irrite, et poursuit son projet. De
là ce mécontentement perpétuel entre le maître
et la nation; de là sa prédilection pour les étran-
gers et pour les Russes de la plus basse extrac-
tion , qu'il eut soin d'élever aux premières di-
gnités ; de là son aversion pour les grands de
l'empire, et leur éloignement constant pour la
nouvelle capitale.
En effet, depuis les innovations de Pierre I.er,
la haute noblesse, toujours attachée aux anciens
usages, n'a cessé d'être en- opposition ouverte
avec la cour. Elle a continué son séjour à Moskow
ou dans ses terres. A peine compte-t-on à présent
à Pétersbourg cinq ou six familles véritablement
nobles. Toutes celles qui entourent le trône, et
qui possèdent les emplois les plus éminens, sont
( 30 )
sorties, dans le courant de ce siècle, de la lie du
peuple. Cette cour d'aventuriers s'est emparée,
par les fausses mesures de Pierre I.er, des attributs
de la royauté, et les place sur la tête de celui qui
lui paraît le plus propre à servir ses desseins.
Moins il a de droits au trône, et plus elle en
acquiert pour le diriger. L'héritier légitime , re-
vêtu de la puissance souveraine,pourrait, révolté
de ces intrigues, de ces brigandages, transférer
son siège à Moskow; alors les descendans des
Boyards se presseraient autour du trône , par-
tageraient les travaux, la gloire de leur maître,
et alors les nouveaux parvenus seraient forcés
de disparaître
Cette crainte , que les courtisans ont toujours
devant les yeux, leur a fait prendre, à chaque
changement de règne, les mesures les plus effi-
caces pour dominer le Souverain. Dans leurs sup-
putations , les femmes ont paru, au détriment
des princes , plus propres à concourir à leurs
vues. Le luxe, les modes européennes, tous les
genres de séduction dont on a soin de les en-
tourer, et l'ascendant qu'on a constamment con-
servé sur elles, ne prouvent que trop la vérité de
ce calcul. Le pouvoir absolu des courtisans dans
le gouvernement le plus despotique du monde ,
la sujétion de la Souveraine , peuvent donner
une idée de tous les genres de maux qui affligent
la nation. Sous le nom de l'Impératrice, la faction
dominante à la cour gouverne despotiquement
( 31 )
l'état; elle décide de la paix et de la guerre ( 10 ) ,
règle les impôts, dirige la banque d'assignation,
place ou dépose à son gré les ministres , les sé-
nateurs , les généraux et les favoris eux-mêmes.
(10) Si les ministres et les agens secrets que Buonaparte
avait a Pétersbourg, avant la guerre , lui avaient donné une
idée exacte du régime russe, il aurait su que les intérêts , le
salut même de la noblesse de cet empire tenaient à l'éloi—
gnement des armées françaises du territoire polonais ; il
aurait su , en entrant en campagne, qu'il aurait à faire non-
seulement à la faction dominante a la cour, mais à la to-
talité des nobles, et non au Souverain ; il aurait su que
des triomphes journaliers pendant quelques mois et une
marche rapide sur Moskow , dans l'arrière-saison, ne pour-
raient le mettre a même de dicter a Alexandre des condi-
tions de paix qu'il n'était pas au pouvoir de ce prince de
signer. Dès-lors il aurait senti la nécessité de s'arrêter à
Smolensko , d'achever la conquête de la Pologne , de ré-
tablir ce royaume dans toute son intégrité, et de s'y pré-
parer , avec toutes les ressources du pays, à rentrer en
campagne au printemps, si ses propositions étaient rejetées,
Mais Buonaparte , persuadé qu'un despote russe pouvait
tout , a pénétré en Russie avant de s'assurer de ses der-
rières ; et toujours' convaincu que la terreur de ses armes
et des intrigues sourdes auprès d'un prince faible lui vau-
draient un traité conforme à ses projets, il a séjourné à
Moskow tout le temps qu'il fallait à ses ennemis pour se
recruter, et plus qu'il n'en avait besoin lui-même pour
revenir en Pologne et sauver son armée. Combien de' mi-
nistres et d'agens en faveur sont tout aussi peu capables,
que ceux de Buonaparte, d'informer leurs maîtres du \é-
rituble esprit d'une cour !
( 32 )
Comme la Convention, qui met des caporaux et
des sergens à la tête des armées, pour qu'ils ne
puissent jamais être redoutables à son autorité,
elle a la politique de donner à Catherine des
favoris de la plus basse extraction , et de les rem-
placer fréquemment, afin qu'un peuple ignorant
et servile ne s'habitue point à confondre, par
une trop longue obéissance, le souverain légitime
avec l'esclave qui en exerce le pouvoir.
D'ailleurs, cette faction se subdivise en plu-
sieurs petits partis qui, réunis, se regardent et
sont en effet les maîtres de l'état. Chacun d'eux a
son chef, ses créatures; chacun d'eux veut s'élever
et s'enrichir, et chacun d'eux présente à son tour
le favori qui doit lui ouvrir, le chemin des hon-
neurs et de la fortune. Ainsi ont figuré les Orlow,
les Potemkin, les Lanskoï, les Zoubow, et un
très-grand nombre d'autres aussi obscurs dans
leur origine, moins connus dans leur élévation,
qui cependant ont porté aux dignités et à la
fortune leurs parens et leurs amis. Aux muta-
tions des favoris , lès menées sont si subtiles,
les intrigues si adroites, que Catherine croit
se choisir l'amant qu'on lui fournit, et rejeter
l'amant qu'on lui enlève, Potemkin , supérieur
à ses prédécesseurs, fut néanmoins forcé de céder
le poste à un autre. La faction qu'il avait su cap-
tiver, et qui voulait balancer par le cabinet la
puissance du boudoir, le met à la tête des af-
faires ; sous son règne les favoris se succèdent
( 33 )
rapidement, et ne sont que des sous-ordres. Fier
de son appui, il brave tout impunément jusqu'à
la Souveraine. Lanskoï, jaloux de son pouvoir,
révolté de la manière outrageante dont il la trai-
tait un jour, court sur lui le sabre à la main ;
Potemkin disparaît pour un moment, et Lanskoï
pour jamais. Catherine , désespérée de la mort
subite de son jeune amant, jette les hauts cris,
mais la faction et Potemkin gouvernent. On flatte
sa vanité , on lui permet de disposer en faveur
des frères Lanskoï d'un superbe hôtel qu'elle avait
fait bâtir pour lui ; on la console par des jouis-
sances chéries; elle oublie sa perte et ses dou-
leurs dans les bras d'un nouvel amant.
Catherine, privée du choix de ses favoris, peut-
elle avoir celui de ses ministres, et surtout le
pouvoir de les diriger ? Il est donc de fait que
l'Impératrice a pour son lot les jouissances, les
honneurs, et les courtisans l'autorité et la for-
tune publique ; en un mot, malgré l'encens qu'on
lui prodigue, la vérité est que son pouvoir et ses
hauts faits se réduisent à quelques traits parti-
culiers de justice et de bienfaisance, qui suffisent
à sa vanité et font l'éloge de son coeur, mais qui
ne peuvent remédier aux maux effroyables que
l'ambition et la cupidité des grands font cons-
tamment à la nation.
Je ne rendrais pas une justice impartiale à cette
Souveraine, si je n'ajoutais qu'enchaînée, en-
travée sur le trône et jusques dans ses boudoirs
3
(34)
par l'activité des factions , sa grande ame trans-
pira souvent au travers de ses propres passions
et de celles d'autrui, et qu'on peut raisonnable-
ment supposer qu'elle a fait tout ce qu'il était
possible pour cacher les maux, dès long-temps
enracinés , qu'elle ne pouvait faire disparaître.
Un des principaux est la fabrication des assignats.
Les guerres perpétuelles, le régime déprédateur
de la cour ont fait disparaître tout le numéraire.
La Russie était plus riche, il y a deux siècles,
qu'elle ne l'est aujourd'hui. La banque d'assi-
gnation est sous la direction du favori et de ses
créatures ; ils font à Pétersbourg ce que Cambon
et compagnie font à Paris. Personne ne connaît
exactement la totalité de la somme qui est en cir-
culation; mais parle manque absolu de numé-
raire et par l'étendue de l'empire , on suppose
qu'elle s'élève au moins à un milliard de livres
tournois. Les billets sont de 100, de 50, de 25,
de 10 et de 5 roubles. Le rouble en argent vaut
environ 5 livres tournois. L'année dernière , à
l'époque même de la conquête de la Pologne,
Tin rouble en argent coûtait un rouble et demi
en papier ; un ducat de Hollande se vendait
quatre roubles et demi, et un louis de France
9 roubles : c'était le taux du change pour les
petites sommes; mais pour les considérables, il
en coûtait dix et quinze pour cent en sus. La
monnaie de cuivre, qui est en circulation, est si
lourde, qu'il faut un domestique exprès pour
( 35 )
porter après soi un sac de 4 à 5 roubles, c'est-à-
dire, 12 à 15 livres tournois, d'après le cours du
change. Dans ce moment, sans parler de l'argent
qui est enfoui , la France est un Pérou, eu égard
à la Russie. Le gouvernement a payé 6o et 65
pour cent le change du papier en ducats, et il
n'a jamais pu se procurer les sommes qui lui
étaient nécessaires. A la fin de Janvier dernier,
l'armée de Pologne n'avait point touché de solde
depuis six mois. Il est impossible de se faire une
juste idée de la manière dont cette armée de
barbares victorieux et sans solde traitait les
malheureux polonais.
Les assignats perdront toujours de plus en plus,
et à la première crise que le gouvernement russe
essuyera, il est probable qu'ils seront totalement
supprimés. Par cette opération de finance, le
despote ne perdrait que la valeur intrinsèque du
papier.
Les nobles chargés de dettes ne sauraient y
perdre beaucoup. Les esclaves et les terres qui
font toute leur fortune (11) leur resteraient. Le
(11) On a faussement attribué au patriotisme des paysans
russes l'incendie de leurs propres maisons. Les paysans n'ont
ni maisons ni propriétés quelconques. Tout, les paysans
eux-mêmes appartiennent a la noblesse ou a la couronne.
Les nobles, en ordonnant l'incendie de la capitale et des
villages a travers lesquels les colonnes françaises devaient
passer, étaient certains d'exalter toute la nation contre les
Français, de les mettre dans l'impuissance de se soutenir
( 36 )
paysan ne perdrait rien; des qu il a cinq roubles
en papier, il les convertit en argent et l'enterre.
Le marchand y gagnerait; il vend tout comp-
tant et achète tout à crédit. Ses marchandises
lui resteraient : il aurait, ainsi que le noble , la
facilité de se libérer au moment où les assignats
seraient presque sans valeur ; les étrangers seuls
supporteraient la principale perte. Ils achètent
tout comptant et vendent tout à crédit.
Le négociant russe a les marchandises de l'étran-
ger , le gouvernement a la valeur de l'assignat ;
la totalité de la fortune des étrangers est donc
entre les mains des particuliers russes ou du gou-
vernement.
Jean et Henri III, Rois d'Angleterre, empri-
sonnèrent et mutilèrent les Juifs pour avoir leurs
biens. Par le régime du commerce russe, un seul
•ukase du despote suffirait pour réduire à la men-
dicité tous les étrangers établis dans ses états.
La perte du papier, la cherté des denrées, le
luxe, la modicité des appointemens tant des of-
ficiers civils que militaires, causent des désordres
inouis. Ces appointemens ont été réglés par
sur leur territoire , et de forcer leurs esclaves à aller chercher
du pain à l'armée. Ils étaient également assurés que, sans
bourse délier, quelques mois suffiraient à leurs paysans
pour reconstruire leurs maisons et réparer tous les dom-
mages. Cette mesure de rigueur a sauvé le trône d'Alexandre,
préparé la chute de celui de Buonaparte, et conservé à la
noblesse russe ses esclaves et ses propriétés,
(37)
Pierre I.er dans un temps où les denrées étaient
à vil prix. Quelques classes favorisées ont, obtenu
de Catherine des augmentations trop faibles pour
l'autoriser à réprimer les abus. Depuis quinze
années seulement les denrées ont quadruplé de
valeur , et les appointemens, trop modiques dans
le principe , sont réduits à près de moitié par
la perte du papier. Avant la révolution, on avait
à Paris pour cent francs ce qu'on a peine à se
procurer maintenant à Pétersbourg pour cent
roubles : ainsi la dépense d'un particulier à Pé-
tersbourg est trois fois plus forte que celle d'un
particulier à Paris. Celle du chauffage et des
fourrures, objets de nécessité aussi absolue que
le pain, lui suffirait pour vivre passablement en
Italie. Quant aux grandes fortunes, un seigneur
jouirait à Paris, avec cent ou deux cent mille
livres de rente, des aisances, des agrémens qu'il
lui serait impossible de se procurer à Pétersbourg
avec des millions de revenus, parce que, quoi-
qu'on en dise, tout est encore à Pétersbourg dans
l'enfance. Tous les emplois civils y sont réglés
sur les rangs militaires. Le chancelier a le rang
de feld-maréchal, ainsi de suite jusqu'au dernier
emploi. Mais le plus jeune militaire a le pas sur
le plus ancien officier civil du même rang. C'est
d'après le grade qu'on doit avoir plus ou moins
de chevaux à sa voiture : un capitaine en a deux;
un major, un lieutenant - colonel, quatre; un
officier-général, six. Les appointemens annuels
( 38 )
d'un major et même d'un lieutenant-colonel suf-
fisent à peine à cette dépense; il faut qu'ils s'in-
dustrient pour tout le reste. Mais s'ils sont mal
payés, ils jouissent du privilége d'emprunter de
toute main, et souvent à l'insu des prêteurs.
L'uniforme les met à l'abri des poursuites de la
justice et de tout genre de violence. Un militaire
devait un compte assez considérable pour nour-
riture et logement; le traiteur réclame souvent
et toujours en vain son payement : il cesse de
donner à manger, il veut avoir son logement, il
offre d'abandonner la dette : cela serait très-
bon pour vous, lui répond le débiteur, mais je
me trouverais à la rue : tenez, arrangeons-nous;
voulez-vous me donner deux mois de loyer pour
l'appartement que je prendrai ? Je consens à
quitter le vôtre. Tout calcul fait, le malheureux
traiteur paye les deux mois de loyer, renonce à
sa créance, se délivre de son hôte, en attendant
qu'il en paraisse un second pour l'escroquer avec
autant d'impudence et plus d'adresse. Un do-
mestique de place vole cinq cents roubles au
marquis du B***, et disparaît. Il ne pouvait aller
bien loin sans passeport; un officier partage le
vol, et lui en fournit un faux; cependant il est
arrêté. Il avoue tout, il reçoit une correction
corporelle; l'officier rejoint son corps, et du ***
reste sans argent. Ainsi vivent en Russie les offi-
ciers subalternes ; mais ceux du haut parage ne
s'occupent pas de pareilles misères.
( 39 )
Tous les vingt ans on fait le tableau de la po-
pulation : les mâles seuls y sont inscrits, depuis
l'enfant qui vient de naître jusqu'au vieillard
moribond. Un seigneur qui a dix mille paysans
paye pendant vingt ans les impositions pour ce
même nombre, soit qu'il augmente, soit qu'il
diminue ; quand le gouvernement veut recruter
l'armée, chaque seigneur est tenu de fournir un
certain nombre de paysans au prorata de sa po-
pulation , jusqu'à ce que le nombre fixé pour le
recrutement soit complet. Un seul ukase suffit
pour voir sortir de dessous terre , sans la moindre
dépense et comme par enchantement, deux ou.
trois cent mille recrues qui dès ce moment ap-
partiennent au despote et restent soldats toute
leur vie (12). Potemkin, lors des dernières guerres ,
fit ordonner une levée considérable : la majeure
partie fut envoyée à l'armée pour reculer les
frontières de l'empire; et trente mille seulement,
pour augmenter la masse de ses revenus par le
nombre de ses esclaves , furent distribués dans
les villages de Potemkin (13). L'histoire ancienne
et moderne des empires civilisés fait-elle mention
d'un vol de cette nature et impuni ? Mais la Russie
est le pays des miracles.
(12) Quel est le gouvernement de l'Europe qui peut re-
cruter ses armées avec la même facilité? La conscription
était-elle plus prompte et moins coûteuse?
(13) Je tiens ce fait du vieux comte de Nesselrod , ambas-
sadeur de Russie , que je voyais fréquemment à Berlin.
( 46)
Le jeu n*est pas une passion, c'est une fureur,
et les joueurs russes commencent par où finissent
( selon Madame Deshoulières ) ceux des autres
nations. Un russe emprunte à son ami son équi-
page pour rendre une visite ; il trouve la com-
pagnie au jeu, il y prend part, il perd argent,
voiture, chevaux et gens. Il retourne tristement
à pied auprès de son ami, lui offre pour la valeur
du tout un billet payable dans six mois. On se
plaint, on menace, mais on est forcé de prendre
le billet, quoiqu'assuré qu'il ne sera jamais payé.
Les malheureux esclaves passent communé-
ment la nuit, par 12 et 15 degrés de froid, au mi-
lieu des rues à attendre leurs maîtres, et ne se
doutent pas que, quelquefois dans une seule
séance, ils sont successivement devenus la pro-
priété de plusieurs joueurs. Le commerce des
hommes se fait de la manière la plus révoltante,
la plus injurieuse à l'humanité. Un chien de
chasse a plus de prix qu'un paysan : j'ai vu un
militaire troquer une fille de seize ans, grande,
bien faite, jolie, pour un cheval anglais de dix-
huit. Une jolie esclave plaît à un Russe, il l'enlève,
la marie pour la forme à un de ses paysans, et
dès l'instant elle devient sa propriété, parce que,
d'après les lois , la femme appartient au maître
du mari. Les femmes n'ont pour leurs dépenses
particulières qu'une pension annuelle, fixée dans
leur contrat de mariage. Les maris ne sont point
tenus de payer leurs dettes. Leur pension est tou-
( 41 )
jours insuffisante, mais les hommes à bonnes for-
tunes ont soin d'y suppléer. Les lois, la police,
l'exemple des grands invitent à l'envi le peuple
à se livrer aux excès les plus honteux. On voit
pêle-mêle, dans les bains de vapeurs dont il fait
un fréquent usage, des centaines d'individus de
tout âge et de tout sexe en état de pure nature. Il
n'est point de ville en Europe où les moeurs soient
plus dépravées , plus impudentes , plus ciniques
dans leur dépravation, qu'à Pétersbourg (14).
On vante beaucoup les manières russes. On dit
que la noblesse a la tournure et le bon ton des
militaires français, et qu'il n'y a point de pays
en Europe où on dépense autant pour former
l'éducation des jeunes gens. Cela est très-vrai
quant à la dépense. Il est assez commun de voir
paraître tous les jours dans une maison dix à
douze maîtres de langue, d'histoire, de géogra-
phie , de mathématiques, de dessin , de peinture,
de musique et de danse. Les maîtres de sciences
ont un rouble et quelquefois moins pour chaque
leçon d'une heure : ceux de dessin et de peinture
en ont 4 et 5; mais les musiciens et les danseurs
en ont dix et quinze.
Le Gouverneur chargé de présider aux leçons,
(14) On voit dans le jardin d'été, à Pétersbourg, une
statue de marbre blanc , qui représente une femme donnant
des leçons d'onanisme ; et pour que les jeunes personnes
connaissent le mot de la chose, on lit sur le piédestal;
Luxuria.
( 42 )
de former le coeur de son eleve, de le surveiller
sans cesse, gagne avec sa nourriture un rouble
par jour. Dans aucun cas il ne peut réprimer ses
caprices , ni corriger ses défauts. Il n'a que le
droit de représentation : tout doit complaire ,
tout doit plier devant le jeune Russe. Dès l'âge
de 7 à 8 ans on lui apprend à donner, d'un air
de protection, sa main à baiser aux esclaves de
tout âge qui l'entourent. Le rapprochement de
ces grandes dépenses et l'avilissement des entours
suffisent pour juger quels sont les fruits d'une
pareille éducation.
Enfin le luxe et le jeu tiennent les maisons
les plus puissantes dans une détresse continuelle.
De là tous les genres d'oppression sur les mal-
heureux esclaves , et de corruption parmi les
Grands. Avant les réformes de Pierre Ler, le
Seigneur vivait dans ses terres sans luxe et pres-
que sans besoins. Ses esclaves ne pouvaient être
qu'infiniment heureux, eu égard à leur position
actuelle. Le marchand moins pressuré par ses
maîtres estimait sa profession et y portait un
esprit de bonne foi, qui lui attirait la confiance
des étrangers et des nationaux. Le noble vivait
paisiblement et dans l'abondance au sein de sa
famille. Il ne prenait les armes que pour repousser
les ennemis de l'état. Le clergé jouissait de ses
biens et d'une grande considération ; il venait
au secours des malheureux et défendait les droits
de l'humanité contre le despotisme.
( 43 )
Enfin, le Souverain lui-même a l' ombre des
lois constitutionnelles était plus sûr de son au-
torité et jouissait d'une puissance fondée sur des
bases plus certaines. Les plans et les innovations
de Pierre et de ses successeurs ont donc été cons-
tamment nuisibles à la Russie. Il est donc vrai
qu'ils ont arriéré la masse de la nation et donné
au Gouvernement et aux Grands tous les vices
et toute la corruption de la décrépitude. Il est
donc vrai qu'ils ont été les oppresseurs et non.
les bienfaiteurs de la nation. Mais si jusqu'à
présent la fureur des réformes et des conquêtes
a été funeste à l'empire, voyons s'il peut espérer
d'être plus heureux par une continuation du
même système.
Le génie politique et ambitieux de Pierre I.er
a été si funeste à ses peuples, que le système
régénérateur qu'il s'était fait, sans avoir pu par-
venir à l'inspirer à sa nation , et qu'il ne put in-
troduire qu'avec violence dans ses états; ce sys-
tème par lequel il voulait des sujets libres avec
des fers aux pieds, et éclairés avec un bandeau
sur les yeux; cette prétention monstrueuse s'op-
pose plus à une régénération effective que l'igno-
rance et la barbarie dans lesquelles ses panégy-
ristes ont prétendu qu'ils étaient plongés avant
son règne. La civilisation, la prospérité de ce
vaste empire ne peuvent être élevées que sur les
ruines de tout ce qui a été fait depuis un siècle.
Le gouvernement assis sur de nouvelles bases
( 44 )
pourrait marcher d un pas ferme et constant à
la régénération de l'état. Il réduirait une armée
beaucoup trop nombreuse pour la défense des
frontières presque inattaquables par leur nature 3
par la rigueur du climat (15), et disproportion-
née aux revenus , et à la population qui se porte
a peine à cinq à six personnes par lieue carrée
de terrain. Il s'attacherait à avoir une marine
marchande, avant de figurer parmi les grandes
puissances maritimes; à former des cultivateurs,
des artisans, des fabricans, des négocians, avant
de se donner des artistes et des académiciens;
il renoncerait à ses dernières conquêtes , non
seulement pour étouffer tout sujet de guerre au
dehors et de dissentions au dedans, mais encore
pour devenir, par la sagesse et par la modération
de son régime, l' appui et non le fléau de ses
voisins (16). Enfin il transférerait le siège im-
périal à Moskow, pour éloigner du Souverain les
aventuriers qui le gouvernent, et se trouver plus
à portée de régir toutes les provinces de l'empire.
Mais la Russie, eût-elle un Solon sur son trône,
un père et non un despote pour Souverain, aurait
encore bien de la peine avec ses lois à arriver au
bonheur.....
(1 5) En 1812 les Français en ont fait la cruelle expérience.
(16) Croirait-on que par l'envahissement de la Pologne le
gouvernement russe doit cesser d'être le fléau de ses voisins
et en devenir l' appui?
(45)
L'intérêt particulier des Grands, les vices du
régime établi doivent faire pressentir de grands
obstacles
La puissance du gouvernement actuel ne re-
pose que sur le système guerrier et destructeur
qu'il suit depuis un siècle. Une armée nombreuse
et victorieuse en impose à la nation et aux peu-
ples voisins. Elle étouffe les mécontentemens in-
térieurs. Elle donne au cabinet de Pétersbourg
une prépondérance marquée dans les autres ca-
binets de l'Europe ; les ministres , les généraux
se rendent nécessaires à leurs maîtres. L'influence
et la considération des ambassadeurs augmentent
en proportion des victoires et des conquêtes ;
l'esclave , séparé de ses parens , de ses amis ,
devenu soldat pour la vie , ne connaît que ses
besoins et le despote. Il rend avec usure au
paysan les mauvais traitemens qu'il reçoit de ses
chefs. La rigueur de son sort le rend insensible
à tous les maux et le détache de la vie. Ce
mépris de sa. propre existence lui fait braver
tous les dangers pour goûter momentanément,
après la victoire , une licence effrénée, des
jouissances féroces (17).
(17) On dira peut-être que ce n est point ainsi qu'ils se
sont conduits a Paris. Mais pense-t-on que les Russes aient
cru pouvoir , en présence des Prussiens et des Autrichiens,
traiter impunément Paris comme Suwarow a traité Var-
sovie? Pense-t-on que même tous les alliés se soient cru
absolument maîtres du sort de Paris? Pense-t-on que cent
(46)
Toutes les provinces de l'empire ruinées par
le brigandage du soldat , les finances épuisées
parles désordres de la cour ne présentent aucune
ressource à la cupidité des Grands. Des victoires
et des conquêtes peuvent seules fournir de nou-
veaux moyens d'avancement et de fortune, ainsi,
la détresse de L'état, l'intérêt du despote, celui
des Grands et du soldat militent constamment
pour une guerre perpétuelle (18) ; et quelque
mille citoyens armés ne leur en imposaient pas, et qu'ils
n'ont pas calculé que le sac de cette grande cité aurait réuni
tous les Fiançais et attiré sur leurs derrières tous les corps
de troupes qui l'entouraient de toutes parts? La crainte de
se voir bientôt entre deux feux et d'être exterminés jusqu'au
dernier a donc seule commandé leur modération apparente.
(18) Si le régime du gouvernement russe le force à mar-
cher de conquête en conquête , comme je le soutiens, l'ac-
quisition de la Pologne, loin d'assouvir son ambition, doit
nécessairement l'augmenter ; et ce serait folie de croire que
le traité qu'on projette a Vienne, quelles qu'en soient les
conditions, puisse l'empêcher de se porter bientôt sur Cons-
tantinople , ou sur Stockholm , Berghen et Gothembourg.
Dans cette hypothèse , est-ce les Turcs ou les Suédois qui
seront les premiers attaqués? Les Russes savent par expé-
rience que les idées libérales qu'on professe en Suède ne
sont pas à beaucoup près une barrière aussi difficile à sur-
monter que le fanatisme religieux des Turcs, Ils sentent
également que si les Norvégiens fraternisaient un jour avee
les Suédois, et qu'ils fussent soutenus par 40 à 50 mille
Hanovriens, ils pourraient, appuyés par la marine anglaise,
arriver aisément à Pétersbourg. La crainte de ce danger,
( 47 )
glorieuse qu'elle soit, la nation en supporte tous
les maux sans en partager les fruits.
La guerre de Pologne a été déterminée par les
Zoubow; Catherine et Besboroko y étaient op-
posans ; le peuple et la vraie noblesse , fatigués
de la guerre contre les Turcs, voyaient celle-ci
de très-mauvais oeil ; le commerce déjà épuisé en
augurait son entière ruine, mais les Zoubow
sont pauvres et nombreux. Il faut les enrichir à
tout prix, et le vaste empiré de toutes les Russies
n'en présente aucun moyen. Les troubles de
France fournissent l'occasion la plus favorable
pour disposer de la Pologne. On s'accorde avec
le Roi de Prusse; on démembre sans obstacle les
deux tiers de cette république. Les malheureux
Polonais se flattent qu'on les laissera tranquilles
dans le petit territoire qu'on a l'air de leur aban-
donner ; mais les Zoubow craignent que d'un
côté cette nation belliqueuse ne cherche tôt ou,
tard à secouer le joug, et de l'autre , que les mé-
contens russes ne favorisent leur projet. Ils mé-
ditent l'envahissement de tout le royaume , ils
ont l'air de craindre pour le Roi, ils envoient des
troupes à Varsovie pour le protéger contre ses
sujets, et le général russe le traite comme les
la facilité de conquérir, dans ce moment, deux royaumes
réunis par la force , divisés d'opinions, et chacun d'eux en
proie a diverses factions, leur assure donc l'honneur d'être
les premiers réunis au vaste empire de toutes les Russies.
( 48)
consuls romains traitaient les petits tyrans qui
régnaient sous le bon plaisir du sénat. Les Russes
intriguent et augmentent leur parti parmi la no-
blesse polonaise. Deux factions sont prêtes à en
venir aux mains : l'une , de Polonais-Russes , et
l'autre de Polonais patriotes. Ceux-ci sont in-
sultés , pillés, outragés de la manière la plus in-
jurieuse. Valérien Zoubow, frère du favori, est
à la tête des oppresseurs, il se distingue par ses
brigandages. Il provoque la révolte ; Iglestron ,
général en chef, est averti de toutes parts qu'il
sera attaqué. Il méprise ces avis; il répond qu'on
ne l'osera pas. Il craint en effet que le Polonais
soit assez lâche pour supporter sans résistance
les outrages les plus sanglans. On redouble de
vexations, on détermine enfin la révolte par les
dehors de la sécurité ; cependant les officiers
russes qui l'attendent avec impatience ont la pré-
caution, peu de jours avant, de faire passer en
Prusse leurs femmes et leurs effets les plus pré-
cieux. Le général Opraxin, commandant en.
second à Varsovie, que j'eus occasion de voir à
Koenisberg le 22 Mai dernier, ainsi que plusieurs
autres officiers, me racontent toute l'affaire. Ils
exagèrent leurs pertes eu hommes et en argent;
ils parlent du Roi avec le dernier mépris ; ils le
jugent digne de mort pour ne s'être pas réuni à
eux, avec tout ce qui lui était dévoué, contre
les patriotes polonais. Iglestron, Opraxin , sont
disgraciés pour avoir exécuté ponctuellement les