Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 0,99 €

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

OBSERVATIONS
SUR LE RAPPORT
ATTRIBUE
A M. LE DUC D'OTRANTE,
PAR M. A. L. R.
CHEZ
A PARIS,
WARÉE ONCLE , Libraire, au Palais de
Justice ;
DELAUNAY, Libraire, au Palais-Royal,
galerie de Bois.
1815.
OBSERVATIONS
SUR LE RAPPORT
ATTRIBUE
A M. LE DUC D'OTRANTE.
IL vient de circuler (lin d'août 1815) des co-
pies , à la main, d'un Rapport qu'on prétend
avoir été l'ait au Roi par l'un de ses Ministres ,
sur la situation intérieure du royaume.
Ce Rapport, assez volumineux, contient des
données plus ou moins certaines sur l'opinion
publique , et sur les dangers auxquels nous
sommes exposés par le choc des opinions , des
partis et des factions , par la présence des étran-
gers sur notre territoire, par les exactions et
les déprédations qu'ils commettent dans nos
départemens , et par l'inquiétude où ils nous
laissent sur leurs prétentions ; il l'enferme la
censure de presque tout ce qui s'est lait depuis
la restauration, et l'expression du mécontente-
ment à peu près général qu'ont excité, s'il faut
(2)
l'en croire, les actes du Gouvernement. Le
Rapport se termine par un léger aperçu des
moyens qu'il faudroit employer, pour échapper
aux dangers imminens dont nous menace 1 es-
prit d'agitation , qui s'étend sur presque toute
la France. Tout cela est délayé dans une telle
quantité de phrases révolutionnaires, qu'il lau-
droil l'avoir lu plusieurs fois, ou même l'avoir
sous les yeux, pour en faire un résumé exact, et
pouvoir y répondre avec détail. Je me bornerai
donc à quelques observations sur les passages
qui m'ont particulièrement frappé , et que je
crois avoir le mieux retenus : c'est dire que je
m'attacherai plus à l'esprit qu'à la lettre, plus
à l'ensemble qu'aux détails de cet astucieux
Mémoire.
Pour donner à cet écrit le caractère minis-
tériel , on a senti qu'il falloit conserver à un
ministre de Buonaparte les formes et le fond
révolutionnaires , et l'esprit, de charlatanisme
qui ont caractérisé l'usurpateur et ses agens.
Cet esprit se distingue facilement dans ce qu'il
dit de l'opinion publique : on y reconnoît
l'homme habitué à la discerner, à la priser et à
la calculer avec une admirable précision. Après
avoir évalué l'opinion générale des grandes sec-
tions du royaume , il évalue celle de plusieurs
départemens en particulier, la divise par demi,
(3)
par tiers, par quart, cinquième, dixième, etc. ;
il la résume jusque dans ses fluctuations, et
montre , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre,
une immense majorité. Au premier avènement
du Roi, celle immense majorité lui étoit favo-
rable; mais à son retour, soit qu'il se fût en-
touré d'abord de personnes qui n'ont pas su se
concilier, comme lui, l'affection publique, soit
que l'on ait pu craindre le rétablissement d'une
autorité absolue, et de tout ce que la révolu-
tion avoit si heureusement détruit, soit enfin
que le Roi ait été réduit, par la force des choses,
à reparaître au milieu des étrangers, dont les
violences font bien gémir son coeur, mais n'en
pèsent pas moins sur la France de la manière la
plus déplorable ; à son retour enfin, le Ministre
est forcé de l'avouer, avec douleur, l'immense
majorité, la presque totalité des François s'est
montrée contraire au Gouvernement royal. Cet
aveu pénible , le Ministre est entraîné à le faire
à tout propos, et toujours, on le sent bien,
avec une douleur plus vive : c'est la conclusion
de toutes les parties de son discours.
Il y a sans doute de la présomption à vouloir
lutter contre un Ministre habile, sur un pareil
sujet ; mais n'y a-t-il pas aussi un peu d'audace,
après les erreurs si multipliées qu'on a faites
sur l'appréciation de l'opinion publique ; après
le tripot scandaleux que tous les partis en ont
(4)
fait successivement ; après les manoeuvres in-
fâmes à l'aide desquelles on a interverti, si sou-
vent et si impudemment, l'expression de la vo-
lonté générale ; après les intrigues qui nous ont
donné cette multitude de représentans , indi-
gnes artisans de tous nos maux ; lorsque l'on
est parvenu au point de persuader au peuple
que des Barrère, des Merlin, des Regnault,
des Méhée, des Carnot, etc. etc. étoient des
hommes de son choix; lorsque l'on est allé jus-
qu'à tromper ce peuple sur son voeu par des
votes individuels, par des adhésions, des si-
gnatures, des champs de mai, etc. ; n'y a-t-il
pas beaucoup d'audace à ceux même qui se sont
ainsi joués de l'opinion publique, à venir en-
core l'établir d'une manière aussi positive ?
N'est-il pas visible que cette opinion, prétendue
générale, n'est au fond que celle du Ministre
et de ses agens, qui , pris dans son parti, ne
voyent que par ses yeux? Nous aurons occa-
sion de relever quelques-uns de ces aperçus ;
bornons-nous, pour le moment, à faire obser-
ver que, par une finesse qui n'est pas adroite,
mais à laquelle on a été forcé, on a mis la capi-
tale hors de ligne sous le rapport de l'opinion :
cependant c'est à Paris que se trouvoient placés
les principaux ressorts de la grande machine
impériale : là sont fixés tous ces grands person-
nages qui avoient les premières parts à tous les
(5)
genres de déprédation ; là sont réunies leurs
familles ; là se rassemblent, quoiqu'on puisse
faire, celle quantité de généraux , d'officiers
supérieurs en activité, ou de rechange, dont
nos armées étoient si abondamment pourvues ;
là se trouvent les gros faiseurs en fournitures,
en acquisition de domaines nationaux, et en
toute espèce d'entreprises libérales; là pullule
enfin cette multitude de gens qui étoient em-
ployés dans les administrations publiques, dans
les agences subalternes, au service de la cour,
de la nombreuse famille impériale, et des mai-
sons qui participoient à son éclat : certes , il
semble que s'il devoit y avoir une opinion for-
tement prononcée contre la famille des Bour-
bons , c'est là qu'il faudrait s'attendre à la trou-
ver. Mais on ne peut pas nier l'évidence : si ce
Rapport avoit été présenté à Bordeaux ou à
Marseille, on aurait dit de Paris ce qu'on au-
rait voulu. Mais, à Paris même, comment jeter
seulement du doute sur l'opinion qui s'y est
montrée si librement en faveur du Roi , et qui
s'y est manifestée d'une manière à la fois si
éclatante et si soutenue ? Comment affoiblir
l'expression du respect et de l'amour dont on
lui donne de si fréquens témoignages? Il vaut
mieux n'en pas parler. Lorsque le faubourg
Saint-Antoine étoit livré à la rébellion, son
voeu étoit celui de toute la France; aujourd'hui
(6)
qu'il est rendu à la raison , qu'il a ouvert les
yeux sur son véritable intérêt, aujourd'hui
qu'il aime son Roi, ce voeu ne mérite plus qu'on
en fasse mention ; ou si l'on dit un mot sur cet
élan universel, on ajoute, d'un ton fait pour
en imposer même à la majesté des Rois : Que ce
n'est pas avec cela que l'on règne. Il vaudrait
presque autant dire que c'est avec des sbires ,
des bourreaux, et en inspirant la terreur.
Je ne saurais placer au nombre des erreurs
de l'auteur du Rapport, l'assertion aussi fausse
que criminelle qu'il se permet. Il ose dire, au
Roi, qu'à son retour en juin 1815 : Il n'y a
pas eu un Prince étranger auquel le voeu na-
tional n'eut défère la couronne, et que la seule
exclusion eût été pour la famille des Bourbons.
Il osé dire cela à Paris même , où il a vu arriver
le Roi ! Il ose le dire au moment où il vient de
parler du dévouement, trop absolu suivant lui,
que témoignent pour la personne du Roi les
départemens de l'ouest, du midi et du centre
de la France ! Il ose le dire à la face de la nation
que ce Prince avoit déjà sauvée une fois, qu'il
avoit réconciliée avec toute l'Europe , et qu'il
avoit rendue au bonheur ! Il ose outrager à ce
point le Père, le Libérateur de là patrie, et
calomnier indignement, je ne dis pas seulement
les bons François, mais la France entière ! Il
faut bien croire que l'audace, la perfidie et l'im-
(7)
posture aillent jusques-là; il faut bien croire
que, par l'abus le plus coupable de la liberté
des opinions, on est allé jusqu'à prêter de telles
horreurs à un Ministre ; nous faudra-t-il croire
aussi qu'il laisse impunies des manoeuvres aussi
criminelles ?
Ce que l'on dit des partis et des factions pa-
roît être de la même bonne-foi ; mais ici il est
plus aisé de se prévaloir des lumières réelles et
mystérieuses que l'on est à même d'avoir. Un
Ministre, habile en cette partie, vous promène,
sa lanterne sourde à la main., dans les routes
obliques et caverneuses de l'intrigue ; il porte
la lumière sur des monstres affreux, sur des
chimères , sur des fantômes qui frappent d'au-
tant plus l'imagination, qu'ils n'ont point de
réalité ; il la détourne à son gré des objets ,
moins effrayans en apparence , mais plus réels
et plus dangereux : de ces faux-monnoyeurs en
politique, sans cesse occupés à altérer la vérité,
qui mettent en oeuvre le sophisme, dénaturent
les faits, sèment la calomnie et l'imposture,
qui corrompent l'opinion publique par leurs
écrits séditieux, et la déchaînent contre toute
autorité légitime ; il laisse, s'il le juge à propos,
les conspirateurs ourdir à leur aise leurs trames
criminelles dans l'obscurité , et préparer ces
explosions dont l'effet est toujours un nouveau
malheur pour les peuples : en un mot, il vous
( 8 )
fait voir tout ce qu'il veut, et rien que ce qu'il
veut ; et, s'il a des intentions coupables , le
succès lui est d'autant plus facile, qu'il y arrive
également en inspirant une fausse sécurité ou
des terreurs chimériques; tant est grande l'im-
portance d'un tel ministère ! tant il est essentiel
de ne le confier qu'à des hommes dont la vertu
puisse demeurer inébranlable au milieu de tous
les vices, de tous les crimes qui assiègent l'ordre
social ! tant nous sommes heureux de n'avoir à
craindre que l'erreur dans celui qui est investi de
cette autorité si sahitaire, ou si dangereuse, selon
le caractère de celui qui est appelé à l'exercer !
Mais il peut se tromper, et malheureusement
il nous en donne de fréquentes preuves dans cet
audacieux Rapport : c'est au point que cela seul
démontre clairement qu'il n'est pas de lui. Il se
trompe en désignant aujourd'hui comme un parti
la généralité des Français qui sont revenus avec
empressement à l'autorité royale, et qui lui sont
restés fidèles : il y a sans doute beaucoup de
divergence dans leurs opinions , mais ils s'ac-
cordent tous sur ce qui en fait la base : amour,
respect et obéissance au Roi : tel est le point
fondamental auquel ils sont enfin ralliés. Il se-
rait malheureux que ce fut encore là un parti,
et si cela étoit, ce ne seroit pas à un minisire
du Roi à nous l'apprendre. Il s'est trompé ou a
dit ce qu'il ne de voit pas dire, en signalant une
(9)
faction et des conspirateurs jusque dans la fa-
mille royale. Cela fût-il, y en eût-il des preuves,
y eût-il flagrant délit, de pareilles confidences
ne sont dues qu'au Roi, qui décide s'il convient
d'en faire part à son conseil.
Il s'est trompe en faisant le dénombrement des
partis en évaluant leurs forces et leurs moyens,
et en les représentant comme prêts à en venir aux
mains : il doit savoir que le Roi et les Princes
de sa famille seraient là pour les en empêcher,
pour les concilier et leur ouvrir les yeux sur
les manoeuvres des artisans de troubles ; il sait
bien que si l'on n'a pas pu empêcher quelques
effets de leurs machinations, on y a porté re-
mède sur-le-champ; que la guerre civile n'écla-
tera pas lorsque le Roi aura des forces sur les-
quelles il pourra compter, et que jusques-là,
ne voulût-il pas se servir de celles de ses alliés,
elles n'en réprimeraient pas moins toute sédi-
tion qui menacerait de s'étendre, tout mouve-
ment qui donnerait la moindre inquiétude,
et que plus des insurrections seraient alar-
mantes , plus elles seraient punies sévèrement.
Il se trompe également lorsqu'il ressuscite des
partis, ou leur rend une influence qu'ils ont
perdue depuis long-temps.
Les républicains étrangers à la France ont re-
connu par nos excès que ce qui peut convenir
à de petits états, seroit infiniment dangereux
(10)
et tout-à-fait impraticable dans un pays aussi
riche par son sol et son industrie, aussi cor-
rompu , aussi grand et aussi peuplé que la France.
Quant aux républicains François, s'il en a réel-
lement existé quelques-uns, quant à ceux-même
qui se disent ou se croient encore république,,
ils ne font pas plus un parti que les fous renfer-
més à Charenton.
On en peut dire autant du parti royaliste que
le Ministre désigne comme étant aujourd'hui
ce qu'il étoit en 1 789. C'est ce qu'on appelle les
royalistes purs, essentiellement attachés au
Roi, ils font bande à part ; mais dans les mo-
mens de crise, soit par nécessité, soit en haine
de la révolution , ils se rallient aux constitu-
tionnels dont nous allons parler. Observons
auparavant que ces royalistes , tous de même
opinion dans le fond, diffèrent considérable-
ment sur les moyens de réaliser leurs espéran-
ces. Les uns veulent le rétablisement prompt et
spontané de tout ce qui existoit en 1789, sans
modifications, sans en rien rabattre , ni rien
ajouter. Les autres regrettent ce qui existoit
en 1789, en désirent le rétablissement avec de
sages modifications; quelques-uns vont même
jusqu'à espérer qu'on poura y revenir insensi-
blement, sans secousses et par la seule force
de la raison. Les premiers, en excessivement
petit nombre, ne forment pas plus un parti
(11)
que les républicains, et méritent, comme eux,
de n'être pas épargnés par le ridicule. Quant
aux derniers, s'il est quelqu'un qui de l'état
le plus prospère soit tombé dans la dernière ad-
versité, dans l'abjection où nous sommes et
qui ne regrette pas les pertes qu'il a faites,
qui ne désire pas de pouvoir les réparer, que
celui-là les accable de ses plaisanteries, qu'il se
rie des malheurs publics, qu'il désire les voir
s'aggraver, mais qu'il ne dise pas qu'il aime sa
patrie.
Ce n'est donc point dans toutes ces variétés
d'opinions, dont nous avons parlé plus haut,
qu'il faut chercher des partis ; on n'y en trou-
verait que de tout à fait insignifians. Il n'en
existe qu'un qui mérite attention ; un seul qui
serait à craindre, s'il n'étoit pas observé de
près , si l'on ne connoissoit pas ses chefs , si
on les laissoit travailler dans l'ombre et qu'on
lui donnât les moyens et de la consistance,
comme le désireraient quelques mal-inten-
tionnés. Ce parti habitué à dominer sous tous
les gouvernemens, s'est réuni sous la bannière
des constitutionnels représentatifs , et s'efforce
envahi d'y jetter la division : il n'y en produit
pas d'autre que celle qui résulte de sa présence.
Les vrais partisans de la constitution et de la
représentation sont cette multitude de Fran-
çais qui commencent à sentir tout le ridicule de
( 12 )
vouloir être souverain et sujet en même temps.
Ils comprennent qu'entre un souverain et un
esclave , ou un vil bétail, l'espace est assez
grand pour qu'on y trouve des places intermé-
diaires très-sortables ; ils ne se soucient plus
d'une souveraineté imaginaire, qui ne leur a
valu que des maux réels ; ils ne se payent plus (1)
d'abstractions et de mots vides de sens ; ils ont
assez éprouvé que le peuple , livré à lui même,
est une masse inerte, essentiellement passive
qui sert de jouet et de pâture aux prétendus
patriotes qui le flattent, l'agitent et le déchirent
tour à tour; ils sentent que ce peuple ne peut
être quelque chose, ne peut trouver de véri-
table gloire et de bonheur que dans son union ;
qu'il lui faut un chef qui concentre et dirige sa
force ; que ce chef existe heureusement par les
lois aussi anciennes que salutaires de la Monar-
chie; qu'il naît toujours parmi eux; que dès l'en-
fance il les regarde et les aime comme sa famille ;
qu'il ne peut avoir d'autre intérêt que de les
rendre heureux. C'est autour de ce Chef qu'ils
se réunissent de coeur.; ils ont reçu avec recon-
noissance la Charte constitutionnelle qu'il leur
(1) Je sens que je devance un peu l'opinion publique;
mais il est certain qu'un sentiment intérieur agit forte-
ment chez tous ceux qui pensent, qui ont un peu de
bon sens, et commence à leur découvrir la source de tous
nos maux.
(13)
a donnée, et qu'ils ne pou voient se donner
eux-mêmes; ils consentent que ce Prince éclairé
les dirige dans le choix de leurs représentans,
qui, jusqu'à présent, se sont montrés si indi-
gnes de leur confiance; enfin ils reconnoissent
sa souveraineté, sa légitimité et lui promettent
sans retour amour, respect, obéissance et fidé-
lité. — Tels sont les constitutionnels représen-
tatifs, les vrais Français , et c'est là qu'on peut
voir sans prévention , non pas un parti, mais
la très-grande majorité, la presque totalité de la
France.
Ce que je viens de dire paraîtra une asser-
tion bazardée à ceux qui veulent tout toucher
au doigt et à l'oeil, qui ne croient rien sans
preuves et qui pourtant ajoutent peut-être foi
aux calculs du ministre ou à la légalité de la
dernière Chambre, dite des Représentans. Tout
ce que je peux leur répondre , c'est que ce que
j'ai encore à dire viendra fortement à l'appui
de ce que j'ai dit. Pour contredire ces calculs
faits de main de maître, je n'ai ni contre-police,
ni agens qui me fournissent des instructions;
je ne compte pas même sur mes yeux, qui
peuvent me tromper comme ceux de tout ce
monde-là ; je ne me sers que de mon jugement,
et encore avec beaucoup de défiance. Intime-
ment convaincu qu'il y a folie à prétendre con-
noître, discerner et prépiser l'opinion publi-
(14)
que, je ne m'aviserôis pas de vouloir le faire
s'il ne s'agissoit de relever des erreurs dont les
suites peuvent être extrêmement funestes. J'af-
firme bien plus la fausseté des calculs du mi-
nistre , que je ne songe à garantir la certitude
des miens. Je ne réponds de rien, Dieu merci :
je ne dis point que l'opinion publique soit telle
que je la présente, mais j'entends qu'elle doit
être telle, ou qu'il est facile de la rendre telle,
à moins que l'aveuglement et la déraison du
peuple ne passent toutes les bornes ; et il est un
point au-delà duquel il n'est guère possible de
descendre.
J'en viens donc à ce que l'on peut appeler les
faux constitutionnels. Ce parti étant le seul qui
puisse être à craindre, il convient de le bien
connoître, et pour cela de le considérer sous
tous ses points de vue , c'est-à-dire, dans son
ensemble et dans ses élémens. Nous observe-
rons ensuite ces élémens, dont les uns sont
bien moins dangereux que les autres, ce qui
divise ce parti en deux classes, dont l'une qui
s'augmente journellement rentre insensible-
ment dans les voies de l'honneur, de la raison
et du devoir, et dont l'autre diminue et s'affai-
blit par conséquent chaque jour et se neutra-
lise en attendant son entière défection.
Ce parti se compose dans son ensemble de
ceux qui ont été tour à tour anarchistes, jaco-
(15)
bins, conventionnels, républicains , partisans
du directoire, du consulat et de l'empire, qui
ont passé successivement par tous ces partis et
les ont tous soutenus avec un égal degré de cha-
leur ; on les a vus ensuite être les suppôts et
les sicaires de la tyrannie universelle, de la
dictature et de l'indépendance anarchique sous
Buonaparte; ce sont les révolutionnaires éter-
nels , les Buonapartistes enfin. Ils sont en effet
très - vigoureux , très -énergiques , mais leur
nombre, que nous serons mieux à portée d'é-
valuer tout à l'heure, n'est pas à beaucoup près
aussi effrayant que l'on voudrait le persuader;
il n'est rien auprès de celui des constitution-
nels auxquels ils feignent de se réunir, mais
avec lesquels ils n'ont rien de commun.
Ce même parti, considéré dans ses élémens,
s'est formé de tous ceux que Buonaparte, en
réunissant tous les genres de tyrannies, a jugés
propres à être ses agens. C'étoit au civil ses mi-
nistres, ses conseils , ses grands corps politi-
tiques, ses préfets et quelques administrateurs
préposés plus spécialement à son système d'op-
pression et de spoliation. Il faut y ajouter les
spéculateurs en grand sur les domaines natio-
naux , ceux qui en ont acquis de mauvaise foi
et en général tout ce qu'il y a de profondément
immoral. Dans le militaire, c'étoit un assez
grand nombre d'officiers-généraux qui ne de-
(16)
voient qu'à lui leur élévation , presque tous les
officiers-supérieurs, une partie des subalternes
qui espéraient de l'avancement, et toute sa
garde; parmi les soldats, c'étoient ceux qui,
habitués à la victoire et habiles à profiter de ses
droits, s'étoient voués à l'état militaire. De
longs revers, une fatigue excessive sans dé-
dommagement en avoient fait changer beau-
coup de résolution, et le plus grand nombre
n'aspiroit plus qu'à un service moins pénible,
ou à retourner dans leurs foyers. Ajoutons à
tout cela, cette seconde armée de douaniers,
de garde-côtes, de percepteurs, de garnisaires
et de sbires de toute espèce. Une grande partie
de cette nombreuse milice , prise et employée
dans l'étranger , y est restée ; plusieurs ont re-
cruté l'armée et en font partie; enfin, sous
quelque gouvernement que ce soit, bon nombre
de cette espèce de gens sont malheureusement
sûrs de ne pas manquer d'emploi. Voilà, depuis
Buonaparte jusqu'à ses derniers sicaires, tout
ce qui formoit son parti; voilà ce qui forme
maintenant le parti des constitutionnels-repré-
sentatifs-anarchistes , car c'est ainsi qu'il con-
vient de les désigner. Ce sont ces caméléons
politiques, toujours réunis sous la même ban-
nière , qui, en réclamant la souveraineté ,
l'indépendance et les droits du peuple, ne re-
clament en effet que le droit de le dominer,
de l'opprimer, de le fouler aux pieds; si on
leur conteste ce droit imprescriptible ; si seu-
lement on cherche à le restreindre , ils seront
éternellement mécontens; ils s'efforceront de
renverser tout gouvernement qui ne sera pas
essentiellement oppressif et dont ils ne seront
pas les principaux agens. Il faut de nouveau
livrer la France à leur voracité, il faut qu'elle
soit leur propriété, et les quatre-vingt-dix-neuf
centièmes des François leurs esclaves et leurs
vaches à lait. Et il y auroit des hommes d'état
assez aveugles, ou assez entichés de leurs folles
opinions, pour ne pas apercevoir ou pour fa-
voriser les prétentions de cet abominable parti!
N'est-ce pas le servir que de le représenter
comme un torrent dévastateur à qui rien ne
pourrait résister? que de vanter sans cesse son
énergie, comme si les départemens de l'ouest,
du midi et de presque toute la France, n'a—
voient pas aussi leur énergie ; comme si l'on
n'étoit pas obligé de la contenir? comme si
l'on ne savoit pas qu'il y a une énergie qui est
la perfection du crime : celle des comités révo-
lutionnaires , des cinq à six cents Marseillois
qui répandirent la terreur d'une extrémité de
la France à l'autre Cette énergie , de sages
Ministres s'efforce de la exprimer, de la
détruire, et se gardent bien de l'exciter ! N'est-
ce pas servir ce monstetreux parti que de se
2
(18)
joindre à lui pour réclamer d'insidieuses con-
cessions ? que d'appuyer avec délices sur la
désunion des François, qui, après tout, peuvent
s'unir, puisqu'ils ont un chef, et de représen-
ter, d'un autre côté , ce parti comme formidable
par son union, lorsqu'il renferme tous les prin-
cipes de discorde; lorsque, privé de son chef,
il ne peut trouver ni scélérat assez profond , ni
ambitieux assez fou pour oser prétendre à le
remplacer? Enfin, n'est-ce pas le favorise]-,
chercher à lui rendre toute son activité, que
d'exagérer ses moyens et ses forces , comme ou
exagère les divisions , les terreurs et la foi blesse
du parti contraire ? Nous réduirons bientôt,
en les analysant, ces forces à leur juste valeur.
Je ne chercherai pas à me faire illusion ; mais
si, quoique je fasse , il m'échappe quelque er-
reur, au moins ce sera celle d'un bon François.
Répondons d'abord à l'objection qu'on ne
manquera pas de faire sur, l'évaluation de ce
parti, que je fixe au plus à un centième de la
nation. Je conviens qu'il faudrait y ajouter,
non pas les familles de tous ceux qui le com-
posent, mais bien celles de ses personnages les
plus marquans qui éprouvent un changement
total dans leur existence; car on avouera que,
parmi ceux qui ont prospéré sous le Gouver-
nement impérial, il s'en trouve beaucoup qui
conservent d'assez beaux restes de leur fortune
passée, pour désirer d'en jouir paisiblement,
n'importe sous quel Gouvernement. Il con-
viendrait donc d'augmenter un peu la propor-
tion que je viens d'établir en raison du nombre
très-borné de ces familles absolument ruinées.
Mais, d'un autre côté, voyons s'il ne convient
pas plutôt de la réduire de beaucoup. Il est
clair , parce que cela tient à la nécessité, que
depuis l'officier général jusqu'au simple soldat,
depuis le premier administrateur jusqu'au der-
nier employé, grand nombre de ceux qui étoient
placés conserveront leurs places : en dépit de
toutes les prédictions des amateurs de troubles,
il faudra avoir indignement sali sa place pour
la perdre. Beaucoup de ceux qui perdront quel-
que chose d'un côté, le retrouveront de l'autre.
El s'imaginera-t-on qu'une famille puisse être
bien exaspérée, parce qu'un de ses membres
sera officier ou soldat dans la garde et dans
l'armée royale, au lieu de l'être dans la garde
ou dans l'armée impériale qui n'existent plus;
de ce qu'il sera employé dans les nouvelles ad-
ministrations comme il l'était dans les ancien-
nes? Qui peut douter que, bien loin de s'en
plaindre, bon nombre de familles riches, ou
seulement aisées, ne voient rentrer avec joie
sous le toit paternel des enfans qu'ils craignoient
à chaque instant de perdre, soit par les hasards
et les fatigues de la guerre, soit par un séjour
trop prolongé dans les camps, où tant de vices
se contractent avec bien plus de facilité que
l'amour de la véritable gloire. D'un autre côté,
quel que soit l'aveuglement général, croit-on
que la plupart de ceux qui éprouvent des pertes
par la suppression de leurs places, ou par des
réductions devenues indispensables, aient assez
de déraison pour ne pas sentir qu'ils doivent les
attribuer à celui dont ils avoient eu le malheur
de faire leur idole; que, par l'état de dépéris-
sement et sans remède où Buonaparte étoit
arrivé, ils éprouvoient déjà ces perles et ces ré-
ductions, et qu'elles ne pouvoient qu'augmenter
par la continuation d'une guerre désespérée,
qui devenoit de plus en plus désastreuse? Croit-
on que tous aient tellement perdu toute idée
de justice, qu'ils ne sentent pas qu'avant de
devenir absolument générales, nos calamités
actuelles pesoient depuis long-temps sur la pres-
que totalité de la nation; que son épuisement
ne lui permet plus d'en supporter le poids à
elle seule, et que le temps est arrivé où ceux
qui ont contribué au mal, sont forcés par la
loi de la nécessité à ressentir une partie de ses
effets? Ne voient-ils pas enfin que, non-seule-
ment il faut renoncer à aller lever des contri-
butions dans toute l'Europe, mais que nous
sommes réduits à rendre à toute l'Europe ce
que l'usupateur lui avoit extorqué ; que la
(21)
France , dont le sang et les richesses ont été
exprimés si longuement, est clans un tel état
d'épuisement et de délabrement , qu'elle ne
peut tenter de long-temps l'avidité de personne?
Ainsi, beaucoup de ceux qui composoient ce
parti ne perdront rien ; beaucoup de ceux qui
font des pertes, ne pouvant s'en prendre qu'à
la force des circonstances ou à leur mauvaise
étoile , les supporteront avec résignation , et
chercheront à les réparer par le travail et par
l'industrie. Ainsi, à moins de vouloir nier l'évi-
dence , j'ai eu raison de dire que ce parti se
réduit, au plus, à un centième de la nation.
Mais quelque borné que soit ce nombre
d'hommes plus ou moins dangereux, s'il avoit
encore ou pouvoit avoir un chef, toutes les
puissances devraient continuer à lui faire la
guerre; toutes les volontés , tous les moyens de-
vroient se réunir pour achever de le détruire :
au défaut de la justice, comprimée, énervée et
corrompue par cet infime parti, chaque citoyen
seroit appelé à coopérer à sa destruction. Le
despotisme militaire et anarchique est le pire
de tous les despotismes; fondateur du régime
féodal, créateur de la servitude, il ne tarit pas
seulement le sang et les richesses des peuples,
il n'outrage pas seulement la dignité de l'hom-
me , il le déprave, il l'abrutit : tout seroit pré-
férable à cet odieux esclavage, tout seroit per-
(22)
mis pour ne pas se le laisser imposer. Mais ,
grâces à Dieu , nous n'aurons pas de si grands
efforts à faire. Analysons ce parti qu'on nous
fait si terrible; divisons-le, au lieu de l'unir,
comme il est trop visible qu'on veut le faire ;
séparons, en un mot, ses élémens , et distin-
guons ceux qui sont véritablement dangereux;
alors nous reconnoitrons que cet effrayant co-
losse, déjà atteint dans son chef et dans quel-
ques parties sensibles , est aussi foible qu'on
voudroit nous le faire paroître fort.
Un des moyens qu'on emploie pour lui rendre
sa vigueur est de lui persuader que tous ses
membres sont coupables; ainsi, tandis que d'un
côté on lui ménage des ressources, qu'on le
flatte par de fausses espérances, de l'autre on
l'excite, on cherche à le réunir et à l'irriter en
lui inspirant de vaines terreurs. Sans doute ce
parti est coupable, mais est-il beaucoup de
François qui ne le soient pas? En ce sens, nous
sommes tous sous la main d'une justice supé-
rieure dont il ne nous appartient pas de scruter
les décrets; subissons la loi de celte justice éter-
nelle, et faisons des voeux pour qu'elle n'égale
pas à nos fautes le châtiment qu'elle nous inflige.
Mais,selon la justice humaiue, sommes-nous tous
également coupables? le crime n'a-t-il donc pas
ses degrés? celui qui, par ignorance, par défaut
de réflexion, par séduction, par foiblesse ou par