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THÉÂTRE
FRANÇMS
AVEC fi
UN NOUVEAU COMMENTAIRE
PAR
ANDRIEUX , ANCELOT, ANNÉE , AUGER , CASIMIR BONJOUR , BOUILLY , CAMPENON ,â
DELRIEU, EMILE DESCHAMPS, ÉVARISTE DUMOULIN, EMMANUEL DUPATY,
ALEX. DUVAL , DUVIQUET , ^TIENNE, ALEX. GUIRAUD , HOFFMANN , JAL , JAY ,
LAYA, LEBRUN, LEMEROER, MERVILLE, MOREAU, OURRY, PICARD, RENÉ
PERIN, SAUVO, SOULIÉ, SOUMET, TASCHEREAU, VALÉRY ,_VIENNET.
^QME PREMIER.
^0y -PARIS.
C.L.E.PANCkOUCKE, ÉDITEUR,
Rue des* Poitevins ,'n°. 14..
\'i MDCCCXXIV.
IMPRIMERIE -DE C L. F. P ANCKOtJCKE,
RUE DES POITEVINS, N°. 14-
OEUVRES
DE
COLLIN-HARLEVILLE
AVEC
UN NOUVEAU COMMENTAIRE
PAR M. ANDRIEUX
MEMBRE DE 1,'ACADEMIE FRANÇAISE.
TOME PREMIER.
PARIS
C. L. F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,
Rue des Poitevins, n". i4-
MDCCCXXIV.
NOTICE
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE
DE COLLIN-HARLEVILLE.
AL est certain que cette pièce (le chef-d'oeuvre de son
auteur) a été composée en douze jours, ou plutôt en
douze nuits, et lorsqu'il était aux prises avec une mala-
die grave. J'ai raconté en détail ce fait très-singulier,
dont j'ai été le premier témoin; je l'ai raconté, dis-je,
dans ma Notice sur la vie et les ouvrages de Collin-
Harleville. Lui-même, dans la préface de ses oeuvres, ne
sachant comment qualifier cette inspiration extraordi-
naire dont il fut atteint, se sert d'expressions poétiques
et vagues : « Une fièvre brûlante, dit-il, accompagnée de
« plus d'un accident, m'avait réduit à l'extrémité. Mon
« médecin ( M. Doublet de Chartres ) et une soeur chérie
« n'avaient presque plus d'espérance. C'est dans une
« telle crise que, plein de... je ne sais quel dieu, malade
« comme la pjthonisse, j'éclatai comme elle en un dé-,
« lire vague, obscur, mais moins extravagant peut-être.
« Enfin, de scène en scène j'avais poussé les choses jus-
« qu'à cinq actes, le tout sans rien jeter sur le papier. La
NOTICE
« joie que j'en ressentis ranima mes esprits » Il dit
ensuite comment il passa douze nuits à écrire ce qu'il
avait conçu dans son espèce de rêve et de transport ex-
tatique.
Voilà une anecdote précieuse pour les partisans du
somnambulisme magnétique, lesquels affirment sérieu-
sement tant de merveilles opérées par les sujets qu'on a
fait tomber dans cet état d'exaltation.
Les anciens croyaient à une sorte de divination par
les songes ; c'est-à-dire, qu'ils regardaient certains songes
comme prophétiques, et annonçant quelquefois d'une
manière allégorique et obscure les événemens futurs. Ils
citaient une foule de faits qui avaient été prédits en songe
à ceux à qui ils devaient arriver. Aristote dit positivement,
dans son Traité de la divination par le sommeil, que c'est
Une chose qu'il n'est facile ni de mépriser ni de croire.
Dans nos temps modernes, Franklin, qu'on ne soup-
çonne pas d'avoir été un esprit faible, disait qu'il croyait
avoir été averti plusieurs fois en songe de certains évé-
nemens qu'il avait vus ensuite se réaliser.
Mais le docteur Cabanis, qui avait été lié avec lui, re-
marque fort bien que Franklin, homme d'état, chargé de
grands intérêts, pouvait et devait avoir présens dans ses
songes les objets ordinaires de ses méditations; et qu'il
était aussi tout naturel que sa rare perspicacité lui fît
pressentir et prévoir quelles seraient la suite et la fin de
telle où telle intrigue, quel résultat amènerait telle situa-
tion des affaires politiques.
. On trouve encore chez les anciens cette opinion assez
accréditée, que dans le sommeil l'esprit est plus clair-
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
Voyant, comme si l'âme veillait et devenait plus active
lorsque le corps repose et est endormi.
Dans les Euménides d'Eschyle, l'ombre de Clytem-
nestre montre ses blessures aux Furies qui,dorment, et
leur dit qu'elles doivent mieux voir des yeux de l'âme ;
« car, ajoute-t-elle, l'esprit de ceux qui dorment a la vue
« pénétrante, et dans la veille les mortels n'ont pas îa
« prévision de l'avenir. »
Toutefois ce n'est pas de somnambulisme qu'il est
ici question ; il n'est pas étonnant que Collin ait rêvé de
comédie, étant malade, puisque c'était l'objet vers lequel
presque toutes ses pensées se tournaient lorsqu'il était
en santé. Mais comment l'affaiblissement de son corps
semble-t-il avoir donné plus de force à son imagination,
à ses facultés intellectuelles? Comment le délire de la
fièvre a-t-il produit un ouvrage bien conçu, bien distri-
bué et très-raisonnablement conduit ? Y a-t-il des états de
maladie qui soient favorables au développement, à l'ac-
tivité de notre esprit, en proportion de ce que le corps
a moins de force et d'énergie ? Ce sont là des questions
qui seraient dignes de l'examen approfondi des méde-
cins, des physiologistes et même des métaphysiciens.
Cet événement presque incroyable se passait dans l'été
de 1789. \
La pièce achevée alors resta plusieurs années dans le
portefeuille de l'auteur; il la retoucha beaucoup, mais la
marche de l'ouvrage resta la même, et il n'y eut rien de
changé à la scène fort plaisante des cousins.
La première représentation eut lieu le.a'4 février 1792;
la pièce obtint un très-grand succès.
NOTICE
Triste rapprochement! ce jour de triomphe était mar-
qué, de toute éternité, pour être, quatorze.années après,
le dernier jour de là vie de l'auteur. Collin-Hàrleville est
mort précisément le i[\ février 1806.
Six semaines environ après qu'on eut donné à la Comé-
die française le Vieux Célibataire, les acteurs qui jouaient
alors sur le théâtre de la rue de Louvois remirent' le
Vieux Garçon de Dubuisson, qui avait été représenté
par les comédiens français dix ans auparavant, en 1782 %
mais qui n'avait pas beaucoup réussi, quoique les rôles
fussent remplis par les meilleurs acteurs, Pré ville, Mole,
Fleuri, mademoiselle Doligny, mademoiselle Contât, ma-
demoiselle Joly, etc.
Ce fut à l'occasion de cette remise qu'il parut, dans le
Journal de Paris du a4 avril 1792, un petit article qui
étonna beaucoup Collin.
On y disait qu'il avait trouvé, dans une comédie en trois
actes de Lavis (on voulait dire Avissè) intitulée la Gou-
vernante, un caractère dont il avait tiré un grand parti.
La vérité était que Collin ne connaissait pas du tout,
même de nom, cette pièce d'Àvisse qui. depuis long-temps
avait disparu de la scène, qui était.oubliée, et dont la lec-
ture de cet article lui apprit l'existence.
Il se la procura; nous la lûmes ensemble; et réellement
le premier acte nous effraya un peu, en nous faisant
penser qu'on pourrait croire qu'en effet l'auteur du Vieux
Célibataire devait beaucoup à l'auteur de la Gouver-
nante. Il n'en était rien cependant.
i.Le 17 avril 1792.
2. Le 16 décembre.
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
Une idée se présente à moi, et je l'adopte parce que
je la crois utile ; c'est de montrer comment, dans l'es-
pace de plus d'un demi-siècle, le même sujet' a été traité
par cinq auteurs différens : cet examen et cette compa-
raison appartiennent à l'histoire de l'art; on verra que
la comédie change comme toutes les choses du monde,
et qu'elle a pris, dans cet intervalle de soixante années
environ, des formes différentes qui n'ont pas tenu seu-
lement à la différence du génie des auteurs, mais au chan-
gement des moeurs et du goût des spectateurs.
Commençons par la Gouvernante, jouée pour la pre-
mière fois en 1737.
Cette pièce est du genre de la comédie ancienne. L'in-
trigue est conduite par un valet, Frontin, qui a, suivant
le vieil usage, beaucoup plus d'esprit que son- maître
Damis, et qui, pour le servir, affronte non-seulement les
coups de bâton, mais quelque chose de pis; car il se rend
coupable d'un vol qu'il ne commet, à la vérité, qu'à bonne
et honnête intention.
Ce Frontin s'est insinué dans les bonnes grâces de la
gouvernante, dame Jacinte; celle-ci veut écarter de la
maison de son maître Orgon, Damis, le neveu du vieil-
lard. Orgon a écrit à Damis de se rendre auprès de lui,
et Jacinte a supprimé la lettre; mais comme, d'un autre
côté, elle a renvoyé un maître-d'hôtel, Frontin lui pro-
pose, pour le remplacer, un jeune homme de sa connais-
sance, et ce jeune homme est Damis lui-même. A cette
première ruse il en ajoute bientôt une seconde; puisque
M. Orgon, dit-il à dame Jacinte, veut voir son neveu
qu'il ne connaît pas, faisons-en paraître un; ce maître-
NOTICE
d'hôtel que je vous ai indiqué jouera, parfaitement bien ce
rôle, et ce ne sera que pour peu de jours ; car M. Orgon
ne peut aller loin. Jacinte approuve cette supercherie, et
voilà le neveu entré dans la maison.
Il y a là quelque ressemblance, avec l'intrigue du Vieux
Célibataire de Collin.
. Le- caractère de la gouvernante est assez bien tracé
dans l'exposition qui se fait à la première scène, entre
Célie, nièce d'Orgon et amante de Damis, et sa suivante
Lisette.
CELLE, en. parlant de Jacinte.
C'est une bonne femme.
IJSETTE, raillant
IL n'est rien de si bon.
La démarche, la voix, l'habillement, le geste,
Tout respire chez elle un air doux et modeste ;
Soins , discours ôbligeans , simplicité de moeurs,
Lui gagnent les esprits, lui soumettent les coeurs ;
Elle sertie -vieillard avec un zèle extrême:
Elle régit ses biens tout comme le sien même ,
Prévient tous les besoins de son infirmité ,
Et n'a pas plus de soin de sa propre santé;
Mais ce qui doit surtout nous la rendre estimable,
D'un avide intérêt son coeur est incapable.
CÉLIE.
La, voilà peinte au mieux. Mais rie railles-tu point ?
LISETTE,
Oh ! c'est la vérité.
CELLE.
. Tout de bon ?.
•LISETTE.
Hors un point
Seulement'.
SUR LE VIEUX CELIBATAIRE.
CÉLIE.
Quel est-il i'
LISETTE.
Que votre bonne dame
Est bien , à mon avis , la plus méchante femme ,
Le coeur le plus mauvais, l'esprit le plus malin
Qui jamais habita dans un corps féminin.
CÉLIE.
Mais de ces deux portraits quel est le véritable ?
LISETTE.
Le dernier.
CÉLIE.
Quoi ! cet air insinuant, affable ?
LISETTE.
N'est qu'un masque qui sert à vous mieux déguiser
Des vices qui devraient la faire mépriser.
Cette gouvernante se tient assez à sa place avec son
maître; elle n'affecte pas trop d'empire sur lui; on ne voit
pas non plus que sa maison soit pillée par ses domes-
tiques ; l'auteur ne paraît pas avoir pour but de montrer
les inconvéniens et les dangers du célibat, mais seulement
de faire une pièce d'intrigue dans laquelle une gouver-
nante vise à frustrer à son profit, autant qu'elle le pourra,
les héritiers de son maître, et peut-être même à se faire
épouser. =
L'entrée du neveu dans la maison ne sert presqu'à
autre chose qu'à le rapprocher de Célie, sa maîtresse;-il
ne gagne point la confiance de son oncle; au contraire, il
lui déplaît par une franchise imprudente. ».
NOTICE
Orgon envoie chercher un notaire pour faire son tes-
tament, et c'est un notaire de la vieille comédie; c'est
un personnage bas et trivial qui fait la cour à Jacinte
pour l'épouser. Orgon le surprend et le chasse comme un
laquais. Assurément le public ne reconnaîtrait pas au-
jourd'hui un notaire sous des traits pareils; on n'y ver-
rait qu'une fausse et mauvaise caricature.
Enfin le vieillard a voulu laisser après sa mort mille
écus à Jacinte, et il trouve encore que c'est beaucoup; il
compte les remettre en dépôt à son ami Géronte, et cela
afin que Jacinte n'ait aucune difficulté à essuyer de la
part de ses héritiers ce qu'il craindrait qui n'arrivât, s'il
la faisait légataire par testament. Il charge donc la gou-
vernante elle-même de renfermer les mille écus en billets
dans une enveloppe sur laquelle il écrit : En ce paquet
sont inclus les billets que je donne a Jacinte. Mais la
friponne, à l'insu de son maître, fourre dans l'enveloppe
pour trente mille écus de bons effets au porteur, qu'elle
se flatte ainsi de s'approprier. •
Cette espèce de vol est reconnue à la fin, et c'est ce
qui forme le dénouement; Orgon ouvre les yeux sur le
caractère faux et intéressé de la gouvernante; il la met
à la porte; il marie ensemble Damis et Célie, qu'il fait
ses héritiers.
On peut assurer que cette comédie., tout-à-fait dans
le genre de la plupart de celles qu'on donnait alors, n'au-
rait à présent aucun succès; ce sont des moeurs de con-
vention, des moeurs de théâtre et qui manquent de vé-
rité; Orgon est ce que sont tous les Orgons; les amoureux
et les valets sont des rôles Remploi; les incidéns sont
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
arrangés pour amener des situations ; il n'y a pas un ins-
tant d'illusion, et le spectateur est continuellement averti
que c'est une comédie qu'il voit représenter. Nous sommes
devenus plus difficiles.
Quarante ans environ plus tard, en 1775, parut le
Célibataire de Dorât. Notre système de comédie avait
éprouvé une altération depuis les pièces de Destouches,
de Marivaux, de Gresset, de Boissy, etc.....; on mettait et
l'on voulait voir sur la scène une peinture qui ressemblât
un peu plus à des moeurs réelles ; on diminuait de la force
comique; les intrigues devenaient moins originales et
moins piquantes; le dialogue moins vif, moins gai, peut-
être plus fin et plus recherché; on commençait à demander
dans les comédies de la sensibilité et un attendrissement
qui allât même jusqu'aux larmes, comme dans le Glorieux
et dans le Dissipateur, et dans les drames larmoyans de
La Chaussée. Mais il s'était introduit dans ce genre de com-
positions une habitude Vaniteuse assez singulière ; il n'était
presque plus permis de faire paraître sur la scène, et
particulièrement dans les grandes pièces, dans les pièces
de caractères, des personnages qui ne fussent des gens
comme il faut, et de la classe qui s'appelait alors exclu-
sivement entre elle la société: à l'exception des valets,
qu'on métamorphosait en valets de chambre petits-maî-
tres , et des soubrettes dont on faisait d'élégantes femmes
de chambre, il fallait dans tous les rôles voir dés comtes,
des marquises et tout au moins des chevaliers; on eût dit
que, pour figurer,dans une comédie, on dût d'abord faire
des preuves de noblesse. Les auteurs, pour la plupart pe-
tits bourgeois, se piquaient de ne peindre que les airs et
NOTICE
le ton du grand monde ; ils s'efforçaient aussi de couvrir
d'un vernis brillant les moeurs assez désordonnées des
personnes de cette classe à la même époque, moeurs dont
on peut prendre une idée en lisant les romans de Mari-
vaux, de Duclos, de Crébillon fils, etc Dorât, qui
avait été mousquetaire dans sa jeunesse, tenait encore
plus que ses confrères à choisir les personnages de ses
comédies dans les gens titrés, opulens; son célibataire,
Ter ville, est donc un jeune seigneur fort riche, une es-
pèce de bel-esprit, un demi-philosophe, qui s'est fait un
système de rester garçon, et qui déclame contre le ma-
riage en vers sententieux, et en tirades brillantes. où le
poëte se montre plus que le personnage! Terville est
.cependant amoureux, malgré lui, d'une jeune personne
charmante ; mais , afin de se mettre dans l'impossi-
bilité de l'épouser lui-même, il veut la marier à son
ami, le comte de Verseuil, lequel a déjà contracté un
mariage secret avec une veuve appelée la marquise de
Rosanne. Comme on ignore qu'elle est devenue la com-
tesse de Verseuil, Terville lui fait la cour, et, sans dé-
roger à ses projets de célibat, lui déclare qu'il veut entrer
avec elle en arrangement. Madame de Rosanne n'est ni
étonnée ni offensée de la proposition; mais elle ne l'ac-
cepte pas, parce qu'elle aime son mari. Enfin Terville,
vaincu par l'amour qu'il a pour Julie, ouvre les yeux,
abjure sa fausse doctrine, et subit avec plaisir le joug de
l'hymen.
Il y a un personnage épisodique; c'est un vieux sei-
gneur, garçon de plus de soixante ans,.goutteux, asth-
matique et libertin, qui s'ennuie de sa position :
SUR LE VIEUX CELIBATAIRE.
On ne me voit plus guère aux soupers de nos princes ;
Mon docteur m'interdit la chasse avec le roi ;
Je n'ai point de crédit, n'ayant aucun emploi.
Il veut enfin se marier, et il hésite entre madame de
Rosanne (qu'il croit veuve) et Julie.
Dorât écrivait correctement, élégamment, mais d'une
manière affectée, qui ne convient pas dû tout à la comé-
die. Tous ses personnages n'ont qu'un langage, celui de
l'auteur; la jeune personne débite des sentences; la
soubrette semble s'être affublée du jargon de ses maî-
tresses comme de leurs vieilles robes; le valet de chambre
persiffle et veut faire de l'esprit : ce dialogue contourné,
quintessencié, est vraiment fatigant; on s'imaginait alors
qu'il ressemblait à la conversation des gens comme il faut;
on trouverait aujourd'hui qu'il ne ressemble à rien.
Le but de la pièce est moral sans doute ; mais il s'en
faut bien qu'il soit atteint; tout ce que cet ouvrage prouve,
c'est que l'auteur était un homme de beaucoup d'esprit,
un écrivain facile, mais que la nature de son talent n'ap-
pelait point à composer, et encore moins à écrire des
comédies.
L'auteur du Vieux Garçon, Dubuisson, considère le
sujet d'une manière plus approfondie, et sait mieux le
développer. Il mit en scène un vieillard qui, étant resté
garçon par libertinage, et faisant semblant de se moquer
du lien conjugal, n'en est pas moins affligé de sa soli-
tude, éprouve au fond de l'âme un vide et un dégoût
affreux, et se repent de ne s'être point préparé, dans sa
jeunesse, des consolations légitimes et de pures jouis-,
sances pour le déclin de ses ans; il veut, mais trop tard,
NOTICE
contracter une alliance qui ne convient plus à son âge;
il se propose pour époux à une jeune fille qui lui répond
sévèrement; voici un morceau de cette scène :
GERCOUR.
J'avais, je le confesse, autrefois regardé
Comme un bien précieux, comme un bonheur suprême,
De ne dépendre en tout jamais que de soi-même.
Mais je le vois ; il faut ( et j'ai dû le sentir
Dans une maladie où j'ai pensé périr ) ,
, Il faut enfin à l'homme, alors que l'âge augmente ,
Une femme.....
SOPHIE, sèchement.
Fort bien ; comme une gouvernante ?
Je vous entends, monsieur.
GERCOUR.
..... Oh ! le mot est trop dur.
SOPHIE.
C'est celui qu'en secret vous pensez , à coup sûr.
GERCOUR.
Croyez, mademoiselle
SOPHIE.
Épargnez-vous la peine.
De vous en excuser; car j'en suis bien certaine. i
Je sais que dans le monde on voit beaucoup de gens
De ces principes-là merveilleux partisans :
L'Hymen doit, disent-ils, n'être qu'une retraite,
Ce n'est point pour ce dieu que la jeunesse est faite;
Il ne faut au printemps , et même dans l'été,
Connaître que deux mots , plaisir et liberté.
Mais quand de ses' chagrins la vieillesse menace ,
Quand le monde, à la fin, nous délaisse et nous chasse,
Crainte d'être forcé de vivre seul chez lui,
Un homme de bon sens, pour éviter l'ennui,
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
Peut alors épouser. N'est-ce pas la morale
Des jeunes gens du jour?
GERCOUR.
C'est la plus générale.
SOPHIE.
Mais ne pourrait-on pas répondre à leurs discours :
Eh quoi ! vous prétendez employer vos beaux jours ,
Faiblement échauffés par des flammes légères,
A former, à briser des chaînes passagères?
Mortels peu précojans ! ne concevez-vous pas
Qu'en ne vous attachant à personne, en ce cas,
Vous ne pouvez aussi vous attacher personne ?
Eh ! que deviendrez—vous, dans votre triste automne,
Quand vous aurez passé vos momens les plus doux,
Quand, amans surannés ,^vous voudrez être époux ?
Si vous comptez alors prendre une jeune femme,
Ou de bas intérêts décideront son âme,
Ou bien, vengeant sur vous tout son sexe outragé ,
Elle vous répondra : Je n'ai point partagé
Tout ce que d'agrémens offrit votre jeunesse ;
Je ne dois point non plus soigner votre vieillesse,
Essuver ses humeurs, supporter ses dégoûts,
En un mot, à vingt ans, m'isoler près de vous,
Et par un triste hymen, joignant mon âge au vôtre,
Mêler bizarrement un siècle avec un autre.
L'auteur a beau dire dans sa préface que sa jeune fille
est d'un caractère ferme, et qu'elle a reçu une éducation
philosophique; elle n'en parle pas moins un langage peu
convenable dans la bouche d'une personne de son sexe
et de son âge, surtout lorsqu'elle s'adresse à un vieillard;
elle le prêche pédantesquement, et ce qu'il y a de pis,
elle le prêche en mauvais vers.
Dans une autre scène, Gercour veut vaincre la résis-
NOTICE
tance d'un jeune homme qui paraît répugner au mariage;
pour le persuader, il lui cite son propre exemple et lui
avoue les chagrins, l'ennui, la honte qu'entraîne le céli-
bat; il lui débite sur cela une longue tirade dans laquelle
se trouve ce vers remarquable :
J'ai cent fois été près d'épouser ma servante.
Collin a déclaré de bonne foi que c'est ce vers qui lui
a fait naître l'idée de composer sa comédie du Vieux
Célibataire.
Gercour, parmi d'autres aveux, s'accuse avec repentir
d?avoir séduit, il y a trente ans, une jeune personne; il
en a, dit-il, des remords qui ne font qu'augmenter avec
l'âge; il se trouve que le jeune homme auquel il parle,
officier au service de Hollande, est précisément le fruit
illégitime des amours du Vieux Garçon. De là recon-
naissance j situation et scène pathétique, tout-à-fait dans
le genre noble et larmoyant : ce n'est plus là du tout l'an-
cienne comédie ; c'est elle que Destouches et Lachaussée
avaient introduite et accréditée.
L'auteur a mis aussi dans sa pièce le tableau sérieux
et un peu fade du bonheur de deux jeunes époux, neveu
et nièce de Gercour; il a voulu le faire contraster avec la
vie affligeante et pénible du Vieux Garçon.
Enfin, il n'a pas oublié le désordre qui règne ordinai-
rement dans une maison où il manque une maîtresse pru-
dente et sagement économe : le vieux garçon est pillé par
des valets; il a une gouvernante qui s'arroge la primauté
entre les domestiques, et qui est impertinente avec le
maître.
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
On voit bien que l'auteur de cette pièce avait réuni
les principales idées propres à atteindre le but moral de
l'ouvrage; qu'il avait trouvé les moyens de faire un ta-
bleau assez complet des malheurs et des vices qui ac-
compagnent et suivent presque toujours le célibat. Mal-
heureusement son tableau manque d'ensemble ; les parties
n'en sont pas liées l'une à l'autre, et l'effet de la compo-
sition est manqué. Au défaut du dessein se joint un plus
grand défaut de coloris; le style monotone, dur, heurté,
manque à tout moment de justesse et de propriétés d'ex-
pressions. L'auteur est un de ceux qui, les premiers, ont
paru croire qu'une pièce de théâtre n'était faite que pour
la représentation seulement; qu'il suffisait qu'elle pro-
duisît de l'effet à la scène, et qu'elle n'avait pas besoin
d'être bien écrite. Avec cette opinion, et en s'y confor-
mant, on peut obtenir des succès; mais ils sont néces-
sairement passagers; comme on l'a dit souvent avec rai-
son, c'est le style seul qui fait vivre les ouvrages de tout
genre, et cela doit être; car au fond, bien écrire n'est
autre chose que bien penser.
Le J/ieux Garçon de Dubuisson a disparu depuis
long-temps de la scène ; et il n'est guère probable qu'on
l'y revoie jamais. .
Ce fut, comme je l'ai dit, en 1792 que le Vieux Céli-
bataire fut donné au public.
La fable en est intéressante et un peu romanesque; un
jeune neveu, repoussé par son oncle, auprès duquel ou
l'a calomnié, trouve moyen d'entrer au service de cet
oncle lui-même; il se fait son domestique pour parvenir
jusqu'à lui et pour gagner son estime et sa bienveillance :
NOTICE
comme ce neveu est marié, il amène aussi sa femme dans
la maison, où elle se place comme servante. On raconte
qu'un M. de La Bedoyère, jeune homme d'une famille
riche et noble, épousa, malgré ses parens, une comé-
dienne italienne, nommée Agathe Sticotti : la famille de
son mari la repoussait et ne voulait pas la voir ; elle y
entra en qualité de femme de chambre, et s'y fit, dit-on,
estimer et chérir par sa douceur et ses bonnes qualités.
— C'est un peu le fond de la pièce du Vieux Céliba-
taire. Mais Collin s'est servi de ce fond pour y placer,
sur le premier plan du tableau, un vieillard isolé, seul
au monde, livré à des mercenaires insolens, et subjugué
par une servante adroite, intéressée, qui ne vise à rien
moins qu'à devenir l'épouse de son maître.
Les journaux du temps dirent que M. Dubriage était
un homme faible, trop faible, destiné à être mené, quelle
que fût sa situation, et qu'il n'aurait pas moins été l'es-
clave de sa femme, s'il eût été marié, qu'il ne l'est de sa
gouvernante.
Il est vrai que Collin a voulu intéresser à son vieux
célibataire, et non pas le rendre ridicule; il en a fait un
homme honnête, bon et doux, mais qui n'est pas pour-
tant un Géronte, ni un Cassandre; il eût été sans doute
complaisant pour une femme qu'il aurait aimée; il lui eût
accordé sa confiance, s'il eût reconnu en elle de la rai-
son et de la justesse d'esprit; il eût écouté ses conseils
et peut-être eût cédé souvent à sa volonté : mais quelle
différence d'être conduit et bien conduit par une épouse
raisonnable, qui aime son mari, qui a les mêmes intérêts
que lui, qui s'occupe sans cesse de ce qui les touche tous
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE,
deux, de leur bien-être commun, et de celui de leurs en-
fans chéris, ou d'être à la discrétion d'une servante men-
teuse qui n'aime point le maître qu'elle caresse, qui n'est
occupée que d'elle-même, et qui n'aspire en secret qu'à
devenir sa légataire ou sa veuve! D'ailleurs, M. Dubriage
n'est ni un sot, ni un homme sans caractère; on voit bien
que sa confiance en madame Evrard n'est pas entière :
comme il n'est pas amoureux, il n'est pas aveugle; et il
prend à la fin le parti vigoureux de mettre cette femme
hors de chez lui, aussitôt qu'il a reconnu ses ruses per-
fides et ses basses intrigues contre de bons parens avec
qui elle l'a brouillé par ses mensonges et ses calomnies.
On objecta aussi que madame Evrard faisait trop tôt
et trop maladroitement sa confidence à Charles, qu'elle
croit un jeune domestique, et qui est nouvellement arrivé
dans la maison ; elle manque en cela, disait-on, de finesse
et d'esprit de conduite : devrait-elle ainsi livrer ses se-
crets à un inconnu?...
La réponse est dans la pièce même; Charles habite la
maison depuis trois mois; il a bien employé ce temps; il
a gagné les bonnes grâces de son oncle, et n'a pas né^
gligé de se mettre bien avec la gouvernante; il est hon-
nête, bien élevé, jeune et joli garçon!... Madame Evrard
a besoin d'un confident; elle se défie d'Ambroise l'inten-
dant , qui lui fait la cour et voudrait contracter avec elle
un mariage de convenance; il est tout naturel qu'elle
s'adresse à Charles, en qui elle ne voit qu'un domestique
qu'elle doit croire intéressé comme elle; elle se flatte de
le mettre de son parti, en lui promettant une bonne ré-
compense.
NOTICE
Nous ne pousserons pas plus loin ici cet examen de
la pièce; les notes dont nous accompagnerons le texte
nous donneront plus d'une fois occasion d'en faire remar-
quer la contexture et la marche ; on verra qu'il n'y a guère
de pièce de théâtre qui soit conduite avec plus de sagesse
et plus d'adresse en même temps, où l'intérêt soit mieux
ménagé, mieux gradué de scène en scène jusqu'au dé-
nouement , qui est heureusement amené.
Le mérite du style répond à celui du fond ; ce style est
pur, clair, plein d'élégance et de charme; il y règne de
la douceur, de l'onction, sans exclure la gaieté; il est
semé de traits spirituels; touchans, délicats : on peut pré-
dire que cette pièce sera toujours lue avec plaisir, et
qu'elle restera long-temps sur notre scène, dont elle est
un des plus beaux ornemens.
: Un autre auteur, d'un grand mérite, a composé aussi
une pièce dont le principal personnage est un célibataire.
M. Pieyre avait donné avec un brillant succès, à notre
théâtre, l'Ecole des Pères, pièce sagement conçue, par-
faitement bien conduite, écrite avec correction et élé-
gance, et qui avait d'autant mieux réussi, qu'elle était
dans ce genre vers lequel penchait depuis un certain
temps notre comédie; je veux dire que les larmes s'y mê-
laient au sourire, et le sentiment à la gaieté, mais à une
gaieté douce et de bonne compagnie.
Ce poète avait eu l'idée, sans connaître la comédie de
Collin, et avant qu'elle fût jouée, de montrer sur la scène
un homme de cinquante-deux ans, garçon, et sur le point
d'épouser sa servante.
Ce personnage, nommé Cléon, habite une ville de
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
province, Poitiers. Il a été}'dans sa jeunesse, un;petit-
maître, un homme à bonnes fortunes; il est dans:l'âge
où il lui faut enfin renoncer aux amours et à la galan-
terie,: cet âge, si difficile à passer pour les femmes co-
quettes , et qui arrive plutôt pour elles que pour les
hommes, afflige beaucoup les galans de profession, lors-
qu'ils commencent à lire, malgré eux, dans les yeux des
femmes que le temps de plaire est fini pour eux, qu'ils
doivent être désormais sans prétentions, et se regarder
comme sans conséquence auprès d'elles. Ils ont beaucoup
de peine à se le persuader ; leur amour-propre souffre et
se refuse aux leçons qu'on lui donne; si une femme adroite
profite de cette époque critique, et peut faire croire à un
homme ainsi disposé ce qu'il ne demande pas mieux que
de s'imaginer, qu'il n'a point perdu ses moyens de plaire,
qu'il est encore aimable, et qu'enfin il a fait sur elle une
impression réelle et profonde, il n'y a rien qu'elle n'en
puisse obtenir; il lui a une trop grande obligation, celle
d'avoir guéri les blessures faites à sa vanité.
Tel est le héros de la pièce de M. Pieyre. Sa servante
n'était qu'une paysanne; mais elle a déjà changé son cos-
tume, son langage, ses moeurs : les femmes ne sont point
embarrassées de ces métamorphoses, et de monter promp-
tement leur esprit au niveau de leur fortune : Jacinte a
su démêler (c'est encore un talent féminin) le faible de
son maître.
Elle a su le saisir au moment dangereux
Où, voulant plaire encore, il cessa d'être-heureux.
Elle le prend, comme on dit vulgairement, par son
NOTICE
faible; elle lui vante à lui-même sa taille,, sa jambe, ses
cheveux et ses dents, lui dit en face qu'il est beaucoup
mieux que la plupart des jeunes gens; elle joue enfin le
sentiment et la tendresse, au point que Cléon en est com-
plètement la dupe, et s'imagine que la pauvre fille, tout
innocemment, et sans le savoir elle-même, l'aime.... d'a-
mour, et qu'elle se sacrifierait, s'il le fallait, pour lui.
Ainsi abusé, il commence par lui faire accepter une do-
nation de trente mille francs, que l'adroite servante pa-
raît ne recevoir que malgré elle et avec beaucoup de
peine; enfin Cléon songe décidément à l'épouser.
Jacinte est nécessairement l'ennemie de la famille de
son 1 maître. Elle a commencé par forcer une de ses soeurs,
vieille fille qui gouvernait la maison, à la quitter et à se
séparer de son frère : deux neveux de Cléon, Damis et
Valère, fils de deux autres soeurs, demeurent encore chez
lui; et l'on voit de plus paraître, dans la pièce, la mère
de Damis et le père de Valère. Tous ces personnages sont
ligués contre Jacinte; mais ils ont aussi entre eux des
intérêts opposés l'un à l'autre : les deux neveux parais-
sent occupés de la succession future de leur oncle ; Damis
est un sournois, qui tâche de mettre Valère en avant,
lorsqu'il y a danger de déplaire à l'oncle en lui parlant
contre Jacinte; Valère est la dupe de son cousin; il est
d'ailleurs maladroit et ne fait qu'irriter son oncle en cher-
chant à le désabuser : la soeur et le beau-frère ne réussis-
sent pas mieux dans leurs efforts pour détruire la préven-
tion de Cléon en faveur de sa gouvernante.
Cléon est le plus riche de la famille; tous ses autres
parens lui font un peu la cour, et sont plus ou moins
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE,
dans sa dépendance; aussi la pièce a-t-elle pour titre :
La maison de l'oncle; ce qui indique des neveux inté-
ressés et rivaux, prétendant sourdement à la préférence
dans la faveur et dans le testament de leur oncle.
Cette concurrence et ces divisions intestines ne don-
nent que plus beau jeu à Jacinte, qui bientôt l'emportera
sur toute la famille.
Il reste à Cléon heureusement un ami sincère, Ariste,
père d'une fille qui n'est plus dans la première jeunesse,
mais qui est aimable, spirituelle et bonne. Ce serait une
épouse qui conviendrait à Cléon; Ariste pense à la lui
donner par amitié plus que par intérêt.
Enfin, après bien des incidens qui mettent en jeu les
diverses passions et les caractères différens des person-
nages, Ariste s'avise d'une ruse qui sent peut-être un peu
trop le dénouement de comédie. Il fait arriver la fausse
nouvelle que Cléon est ruiné par la perte de deux vais-
seaux sur lesquels était toute sa fortune. Jacinte se dé-
couvre alors tout entière ; elle ne veut point renoncer à
la donation que son maître lui a faite; elle ne songe plus
à l'épouser; elle montre sa froideur, son indifférence pour
lui : Cléon ouvre enfin les yeux et la fait mettre à la porte
par Ariste, dont il épouse la fille.
Si nous osions hasarder quelques observations sur un
ouvrage plein de mérite et d'habiles combinaisons, nous
dirions que l'auteur, ayant pour but principal de donner
une leçon aux hommes qui arrivent au déclin de l'âge,
de les mettre en garde contre les séductions de femmes
qui les prennent par leur amour-propre, aurait dû peut-
être ne pas choisir une servante pour en faire l'agente de
NOTICE
son intrigue; une femme coquette, intéressée, mais qui
n'aurait point été dans la dépendance de Cléon, aurait,
à ce .qu'il semble, été un personnage mieux assorti à la
situation. D'un côté, Cléon est avili par sa faiblesse ex-
trême pour Jacinte ; de l'autre, son amour-propre ne doit
pas être flatté de l'amour d'une fille sans éducation, d'une
domestique à ses gages. Le piège serait plus délicat et plus
dangereux s'il était tendu par des mains plus exercées et
moins viles, par une personne dont le petit-maître suranné
aurait moins de motifs de suspecter les intentions.
En second lieu, si Jacinte est une friponne, les parens
de Cléon ne paraissent pas avoir pour lui un attachement
assez pur; ses neveux convoitent déjà sa succession, quoi-
que leur oncle n'ait encore que cinquante-deux ans : il en
résulte qu'ils inspirent peu d'intérêt au spectateur, et que
Jacinte devient moins odieuse ; on prend volontiers parti
contre elle, mais on est peu disposé à pencher pour eux;
on reste dans une incertitude qui répand de la froideur
sur tout l'ensemble de la pièce : et, quant au mariage de
Cléon avec cette fille d'Ariste, laquelle n'a point paru sur
la scène, cette fin tombe un peu des nues, et n'a rien de
très-satisfaisant. On ne sait si Cléon fait bien ou mal de
se marier.
Mais dans toute la pièce il règne un esprit d'observa-
tion qui décèle un poëte comique; les scènes sont bien
filées, pleines d'aperçus fins et justes; c'est toujours la
vérité même, jusque dans les moindres nuances.
Nous.rie pouvons dire si la pièce eût obtenu un succès
aussi éclatant que l'École des Pères; mais, à coup sûr, elle
aurait été appréciée et estimée par les connaisseurs. .
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
L'auteur dit dans la préface que les comédiens fran-
çais ont refusé sa pièce, et qu'ils ont donné pour motif
du refus, la ressemblance de cet ouvrage avec le Vieux
Célibataire de Collin.
Or il est évident que ni le but, ni la fable, ni les per-
sonnages des deux comédies ne sont les mêmes, quoiqu'il
y ait dans toutes deux un célibataire et une gouvernante.
Il semble que les comédiens français devaient bien à
l'auteur de l'Ecole des Pères, ouvrage qui les avait ho-
norés et enrichis, d'essayer sur leur théâtre la Maison
de l'Oncle; quand même cette seconde pièce n'eût pas
été aussi heureuse que la première, il est probable que
l'auteur, animé et éclairépar la représentation, eût trouvé
quelque nouvelle conception qui eût ajouté à sa gloire,
aux jouissances du public, et même aux revenus des co-
médiens; mais on ne gagne rien à décourager et à re-
pousser le talent.
Pour achever notre revue des pièces de théâtre qui. ont
de l'analogie avec le Vieux Célibataire, nous dirons
quelque chose de la comédie anglaise de Congrève, qui
a pour titre : the Old Bachelor, le Vieux Garçon. ■-
Nous ne pouvons pas, en conscience, dans une notice
sur une pièce française où régnent la raison,la décence,
et qui n'en est pas moins amusante et gaie, nous étendre
beaucoup sur une comédie dont le fonds n'est qu'un amas
confus d'actions impudemment licencieuses, et dont le
dialogue, souvent étincelant de vives saillies, abonde en
épigrammes d'un genre fait pour plaire seulement à des
libertins éhontés, lorsqu'ils sont en partie de débauche..
Les critiques anglais eux-mêmes, lord Kaimes, Hugh
NOTICE
Blair, ont blâmé et déploré l'indécence grossière dés pièces
de leurs meilleurs auteurs comiques, des Wycherley, des
Congrève, des Farquhar, etc.
Il suffira de dire ici que le vieux garçon de Congrève
est un assez bon-homme qui tombe dans les pièges non
pas d'une coquette, mais de quelque chose de pis; qu'é-
tant chez cette femme, il lui fait la cour en lui montrant
sa bourse, en faisant sonner ses gùinées, en lui donnant
des baisers, et en tenant des discours tout-à-fait assortis
à cette pantomime; il est vrai que la fille fait la niaise,
qu'elle dit qu'elle ne veut pas être une p , et que, si
M. Heartwell {c'est le vieux garçon) Veut coucher avec
elle, il faut qu'il l'épouse. «Ne sais-je pas bien, ajoute-t-
« elle, que mon père aimait ma mère et qu'il l'a épousée?»
A quoi Heartwell répond : « Cela était bon autrefois; on
« s'épousait quand on s'aimait; mais cette mode-là est
« changée, mon enfant. »
Cependant il se laisse gagner; et la fausse innocente
dit en sortant, à part : « Bon ! bon ! le vieux renard est pris
« dans le piège! »
Effectivement, le pauvre homme s'adresse au premier
prêtre qu'il rencontre, et se fait marier avec la belle; il
ne tarde pas à s'en repentir et à reconnaître la sottise qu'il
a faite; mais il est trop tard. Il est, dit-il, irrémédiable-
ment (jrrecoverablf) marié!
Mais il est plus heureux qu'il ne croit l'être"; il se trouve
que son mariage est nul, parce qu'il s'est adressé à un faux
prêtre, à un libertin déguisé en habit ecclésiastique pour
aller eh bonne fortuné.
C'est ici une autre comédie, une fable à part qui l'em-
SUR LE VIEUX CELIBATAIRE.
porte encore sur celle du vieux garçon pour la grossièreté
et le scandale. C'est un conte du genre de ceux de Boccace
ou de la reine de Navarre, mis tout crûment en action,
sous les yeux des spectateurs. Essayons d'en donner une
idée, en ménageant, autant qu'il nous sera possible, la
pudeur de nos lecteurs. Dans un temps où quelques écri-
vains ont tenté de rabaisser le théâtre français tragique
et comique, il est bon d'apprendre à connaître les théâ-
tres étrangers et d'en faire la comparaison avec le nôtre ;
et qu'on n'oublie pas que Congrève est au premier rang
des auteurs comiques anglais. Je reviens à sa pièce.
Loetitia, femme de l'alderman Fondlewife (ce mot veut
dire {qui est fou de sa femme), a écrit au jeune fat et
libertin Vainlove, que son mari ira à la campagne le soir,
et qu'il voudrait qu'en son absence M. Spintext vînt tenir
compagnie à sa femme : c'est un prêtre fanatique et borgne;
(spintext signifie traîne-texte, allongeur de texte; le nom
fait allusion aux sermons du personnage.) Mais Laetitia
s'arrange de manière que le prêtre ne vienne pas, et
elle engage Vainlove à venir à sa place, déguisé en habit
ecclésiastique. Vainlove donne la lettre, et cède le rendez-
vous à son ami Bellmour. Celui-ci s'affuble du déguise-
ment, se met un emplâtre sur l'oeil, et ne manque pas de
se rendre à l'assignation.
La femme de l'alderman est fort surprise de voir arri-
ver, au lieu de Vainlove, son ami Bellmour qu'elle connaît
seulement de vue. Elle s'étonne et se plaint de ce que sa
lettre est dans les mains d'un autre que celui à qui elle l'a
adressée; Bellmour lui fait un conte pour expliquer com-
ment cette lettre lui est venue. Il était, dit-il, la veille au
NOTICE
soir, chez un ami qu'il attendait; mais la nuit s'avançant
et cet ami n'étant point rentré, il s'est couché dans le lit
de l'absent; leur intimité extrême l'autorisait à en user
aussi librement; le matin, à son réveil, on lui a remis
une très-jolie lettre, qu'il a commencé par lire avant
d'avoir regardé l'adresse; il ne s'est plus occupé que des
moyens de répondre à l'aimable invitation que la lettre
contenait; et c'est fort tard qu'il a reconnu qu'elle était
pour M. Vainlove : il finit par des excuses, des protes-
tations d'amour et des baisers.
La dame le trouve d'une insolence charmante ; ils sont
bientôt d'accord, et passent ensemble dans la chambre à
coucher.
L'entretien dure long-temps; car l'auteur prend soin de
nous conduire ailleurs, de nous montrer d'autres incidens
et d'autres personnages; enfin il nous ramène aux deux
amans qui sont en tête à tête; l'habit et le chapeau du faux
ecclésiastique sont par terre dans la chambre, lorsque le
mari frappe à la porte, appelle sa femme et demande à
grands cris qu'elle lui ouvre. Bellmour ramasse ses vête-
mens, sans oublier son emplâtre, et s'enfuit dans une
chambre voisine. Mais M. Fondlewife veut aller y cher-
cher des papiers dont il a besoin; il s'en fait donner la
clef par sa femme. Laetitia se trouve, ' comme on peut
croire, fort embarrassée; elle lui dit que le pauvre M. Spin-
text, qui est venu lui faire visite, s'est trouvé pris tout
d'un coup d'un violent accès de colique, et qu'il est allé
se jeter sur un lit, où il souffre beaucoup. Fondlewife
ouvre la porte, et sa femme crie à Bellmour: « Ce n'est.
« que mon mari, monsieur Spintext; il.n'entre que pour
SUR LÉ VIEUX CÉLIBATAIRE.
« un moment; couchez-vous sur l'estomac, cela vous fera
« du bien.—. Oui, oui, restez couché, dit le mari : je
« ne veux pas vous déranger. » Bientôt il revient avec
les papiers ; mais par malheur il voit par terre un livre
que Bellmour a oublié. « Oh! c'est sans doute le livre de
prières de M. Spintext, dit madame Fondlewife. » Mais le
mari ouvre le livre, et trouve que ce sont les Nouvelles
de Scarron, dont une est intitulée : L'adultère innocent.
«Peste soit de ma maladresse! dit Bellmour à part; si
«j'étais venu en bonnes fortunes avec un livre de piété
« dans ma poche, je n'aurais pas été découvert. »
M. Fondlewife amène en effet Bellmour sur la scène; il
reconnaît que ce n'est point Spintext : on s'imagine jus-
qu'où va sa colère contre sa femme; elle proteste avec
serment qu'elle est innocente. L'alderman interroge Bell-
mour : « Qui es-tu? —Un chercheur d'aventures galantes.
« — Que venais-tu faire ici ? —-Vous pouvez aisément vous
« le figurer. » Et, avec un sang-froid et une impudence
rares, il lui conte qu'il a été informé de son absence; qu'il
a su que Spintext devait venir chez madame Fondlewife,
qu'il s'est déguisé à dessein ; qu'on l'a pris en effet pour le
prêtre, et qu'il a fait semblant d'être saisi d'un soudain
accès de colique, afin d'avoir un prétexte d'aller sur le lit,
ou il se flattait que. la charitable dame viendrait lui don-
ner des soins. « Et vous savez, ajoute-t-il en s'adressant
« toujours au mari, ce qui aurait pu arriver; mais vous
u. avez eu la. malhonnêteté de venir frapper à la porte
« avant que votre femme eût commencé à m'apporter des
« secours. »
NOTICE
FONDLEWIFE.
« Ceci me paraît bien apocryphe; c'est à moi de choisir
« si je veux le croire ou non.
BELTJttOUR.
« Sans doute, c'est à votre choix; et j'espère bien que
« vous n'en croirez pas un mot ; mais je ne sais pas mentir,
« et je ne peux m'empêcher de dire la vérité, y allât-il de
« ma vie.
FONDLEWIFE.
« Comment? Vous espérez que je ne vous croirai pas,
« dites-vous ?
BELLMOUR.
« Eh! oui; parce que la conséquence de votre incré-
« dulité sera que vous vous séparerez de votre femme; et
,« alors il y aura quelque espérance de l'avoir plus aisé-
« ment avec le public; car il faudra qu'elle en reçoive de
« quoi vivre de son côté.
FONDLEWIFE.
« Non, certainement, il n'en sera pas ainsi; si nous
« nous séparons, elle emportera avec elle de quoi vivre
« de son côté.
LAETITIA, criant et pleurant.
« Ah! cher et cruel époux!... Commentpouvez-vous être
« si barbare?... Parler de vous séparer de moi, c'est briser
« mon coeur!
Fondlewife s'attendrit, et bientôt dit à sa femme-: « Al-
« Ions, allons; je te crois; je n'en crois pas mes propres
« yeux. »
SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
Bellmour réconcilie le mari et la femme d'une manière
gravement bouffonne.
Voltaire est allé jusqu'à dire que.M. Congrève est le
Molière anglais; et le Dictionnaire historique ' l'appelle le
Térence de l'Angleterre : c'est faire un Térence et un Mo-
lière à bon marché !
Congrève a composé quatre comédies; Voltaire, dans
un temps où personne, en France, ne connai ssait le théâtre
anglais, écrivait que ces comédies sont excellentes dans
leur genre. —■ Dans leur genre, soit; pourvu qu'on ajoute
que c'est un très-mauvais genre; —- Et que les règles de
théâtre y sont rigoureusement observées. — Oh ! ceci est
trop fort; la vérité est qu'il n'y a dans les pièces de Con-
grève pas la moindre unité d'action ni d'intérêt; qu'il y
a toujours trois ou quatre intrigues menées séparément
l'une de l'autre; que les incidens se suivent et ne s'en-
chaînent point; que les scènes ne sont point liées; que les
personnages entrent et sortent sans motifs ; que les déco-
rations changent plusieurs fois dans le même acte : si
c'est là observer rigoureusement les règles du théâtre,
Voltaire a raison.
Si l'on voulait, en rapprochant le Vieux Garçon an-
glais du Vieux Célibataire français, comparer la muse
de Congrève à celle de Collin-Harleville, on pourrait dire
i. Ce dictionnaire dit que Congrève a composé une tragédie intitulée : l'Epouse
du Matin : la pièce dont il s'agit est -. the Mourning Bride, l'Epouse en Deuil.
Le dictionnaire a pris mourning pour morning. Il traduit aussi le titre d'une
comédie du même auteur : the Way of the World, par h Chemin du Monde;
c'est le Train du Monde qu'il fallait dire. Congrève a composé seulement
quatre comédies et une tragédie fort romanesque, mais intéressante, pathétique
même, et Irès-poétiquement écrite.
NOTICE SUR LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
avec justice que l'une est une courtisane ivre qui, dans
une orgie, provoque des rires grossiers par ses impures
plaisanteries, et que l'autre est une femme aimable et
pudique dont la conversation décemment piquante et spi-
rituelle fait les délices des honnêtes gens.
MEMORIAL.
Le Vieux Célibataire obtint, dans sa nouveauté, un
succès qui n'éprouva aucune contradiction, et qui se sou-
tient depuis plus de trente ans.
Mole, qui avait joué le Terville de Dorât, et l'amoureux
dans le Vieux Garçon de Dubuisson, avait depuis ce
temps-là commencé à prendre des rôles de personnages
plus âgés; il joua celui deDubriage en acteur consommé;
il lui donna une physionomie de bonté et de raison; mais
en même temps il le montra si malheureux, qu'on ne put
s'empêcher de le plaindre.
Mademoiselle Contât fut parfaite dans le rôle de ma-
dame Evrard; et c'est un.des rôles qu'elle a toujours le
plus affectionné et joué le mieux : elle y mit beaucoup de
décence, un air de réserve et de bonne éducation; elle
joua d'une manière admirable, le zèle, l'empressement,
la sensibilité dans ses scènes avec le vieillard, et surtout
dans la grande scène du troisième acte; si l'on eût pu
trouver une observation critique à lui faire, c'aurait été
qu'elle craignait trop de laisser voir aux spectateurs le
fond du caractère vil et intéressé de madame Evrard. C'est
un tort assez ordinaire aux comédiens de vouloir toujours
jouer des rôles honnêtes, ou de trop adoucir et d'affaiblir
les rôles odieux dont ils sont chargés; il fallait qu'on
MÉMORIAL.
devinât un peu, sous les dehors aimables de mademoiselle
Contât, la gouvernante capable de calomnier des parens
absens, de supprimer et de supposer des lettres; il n'y
avait que quelques endroits du rôle, et dans des mono-
logues, où l'actrice mettait, de la force et trahissait sa se-
crète méchanceté.
Le rôle d'Ambroise fit beaucoup d'honneur à La Ro-
chelle; ce fut un de ceux qui contribuèrent à sa réputa-
tion; il y fut sec et dur, la parole brève et haute, les
sourcils froncés, le regard sombre et impudent; on voyait
que cet intendant pouvait bien avoir commencé par être
laquais.
Fleury jouait Charles avec son talent ordinaire; il mit
surtout de l'énergie et de la chaleur d'âme dans le dénoue-
ment, dont ce personnage est l'agent principal.
Madame Petit-Vanhove fut la décence même dans le
rôle de Laure : un extérieur agréable, un organe tou-
chant, un maintien modeste,.des inflexions de voix tou-
jours justes, toujours attendrissantes, des gestes pleins
de grâce, produisaient, une illusion complète : ce n'était
point une actrice; c'était le personnage même que l'au-
teur avait voulu montrer.
Dazincourt n'avait pas peut-être la naïveté et la bon-
homie qui auraient convenu au rôle de Georges ; mais il
remplaçait ces qualités par de l'esprit et de l'intelligence.
La pièce était supérieurement jouée, et elle l'est en-
core aujourd'hui; les bons rôles font les bons acteurs, ou
du moins les servent très-bien.
LE
VIEUX CÉLIBATAIRE
COMÉDIE
PAR COLLIN-HARLEVILLE
Représentée, pour la première fois, le 24 février 1792.
PERSONNAGES.
M. DUBRIAGE, le vieux célibataire.
MADAME EVRARD , sa gouvernante.
ARMAND, neveu de M. Dubriage, sous le nom de Charle.
LATJRE, femme d'Armand.
AMBROISE, intendant de M. Dubriage.
GEORGE , filleul et portier de M. Dubriage.
JuiiErf et SUSON, enfans de George.
CINQ COUSINS de M. Dubriage.
La scène est à Paris, chez M. Duhriage.
LE
VIEUX CÉLIBATAIRE
COMÉDIE.
La scène représente, pendant la pièce, un salon.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
CHARLE, seul.
JE viens de l'éveiller; il va bientôt paraître.
Allons.... il m'est si doux de servir un tel maître!....
Rangeons tout comme hier; il faut placer ici
Sa table, son fauteuil, son livre favori.
Il aime l'ordre en tout; et, certain de lui plaire,
Je me fais de ces riens une importante affaire.
SCÈNE II.
CHARLE, GEORGE.
GEORGE.
Ah! l'on peut donc enfin vous saisir un moment,
Monsieur Armand.
3.
LE VIEUX CELIBATAIRE.
CHARLE.
Toujours tu me nommes Armand,
Et tu me trahiras.
GEORGE.
Pardon, je vous supplie.
CHARLE.
Charle est mon nom.
GEORGE.
Eh! oui, je le sais, mais j'oublie.
Je m'en ressouviendrai, ne soyez plus fâché.
Pendant que tout le monde est encore couché,
Causons : dites-moi donc bien vite où vous en êtes,
Ce que vous devenez, les progrès que vous faites :
Votre sort en dépend; j'y suis intéressé.
CHARLE.
Eh mais! je ne suis pas encor très-avancé.
Il faut qu'avec prudence ici je me conduise...
Puis, j'attends qu'en ces lieux ma femme s'introduise,
Pour agir de concert.
GEORGE.
Oui, vous avez raison;
Mais vous voilà du moins entré dans la maison.
CHARLE.
Ah! comment! à quel titre, et combien il m'en coûte !
Moi, domestique ici!
GEORGE.
C'est un malheur, sans doute :
Mais, pour servir son oncle, est-on déshonoré?
Je le répète encor, c'est beaucoup d'être entré :
Et j'eus, lorsque j'y songe, une idée excellente;
ACTE I, SCENE II.
Ce fut de vous offrir à notre gouvernante
Comme un parent.
CHARLE.
Jamais pourrai-je,m'acquitter?....
GEORGE.
Allons!... ce que j'en dis n'est pas pour me vanter...
Je ne me prévaux point, mais je me félicite.
C'est moi qui bien plutôt ne serai jamais quitte.
Votre bon père, hélas! dont j'étais serviteur,
A pendant, dix-huit ans été mon bienfaiteur.
Oui, cher Armand... pardon... mais je vous ai vu naître;
J'ai vu mourir aussi ma maîtresse et mon maître :
Jugez si George doit aimer, servir leur fils!
CHARLE.
Pourquoi le ciel sitôt me les a-t-il ravis?
Ah ! pour m'être engagé par pure étourderie... '
GEORGE.
Eh! monsieur, laissez là le passé, je vous prie :
i. Ahï pour m'être engagé par pure étourderie.
Pour m'être engagé signifie ici pour m'être enrôlé. Le recrutement des
troupes régulières se faisait autrefois par des engagemens -volontaires, pour les-
quels chaque nouveau soldat recevait une petite somme. On n'exigeait point
alors le consentement des parens ou des tuteurs. Il y avait des recruteurs qui
employaient, dit-on, des artifices pour surprendre la signature des jeunes
gens, surtout lorsqu'ils étaient d'une belle taille et d'un extérieur avantageux;
les fils de famille s'engageaient quelquefois par suite d'étourderie, lorsqu'ils
avaient joué ou fait des dettes ; et cette action était, en général, regardée dans
la classe des honnêtes bourgeois comme un tour de jeunesse et une preuve de
mauvaise conduite. Il fallait donner au neveu un tort qui pût servir de prétexte
aux calomnies de la gouvernante, et l'auteur a choisi celui-ci; encore a-t-il
soin d'expliquer que Charle manquait du nécessaire, que son oncle, trompé
et prévenu contre lui par madame Evrard, l'avait en quelque sorte abandonné,
et qu'il a été réduit à s'engager pour subsister.
LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
Oui, voyez le présent, et surtout l'avenir.
N'est-il pas fort heureux, il faut en convenir,
Que je sois le filleul de monsieur Dubriage;
Qu'après deux ou trois mois tout au plus de veuvage,
La gouvernante m'ait, j'ignore encor pourquoi,
Fait venir tout exprès pour être portier, moi,
De sorte que je pusse ici vous être utile;
Et que, depuis trois mois, venu dans cette ville,
Vous me l'ayez fait dire, au lieu de vous montrer ;
Que j'aie imaginé, moi, de vous faire entrer,
Et que madame Evrard, si subtile et si fine,
Vous ait reçu d'abord sur votre bonne mine?
CHARLE.
Il est vrai...
GEORGE.
C'est votre air de décence, et surtout
De jeunesse... que sais-je? Oui, la dame a du goût.
CHARLE.
Souvent, et j'apprécie une faveur pareille,
On dirait qu'elle veut me parler à l'oreille.
GEORGE.
Ne voudrait-elle pas vous faire par hasard
Un tendre aveu? Mais non, j'ai tort; madame Evrard!
Elle est d'une sagesse, oh! mais à toute épreuve. \
Cet Ambroise, entre nous, qui, depuis qu'elle est veuve,
x. Elle est d'une sagesse, oh ! mais à toute épreuve.
L'auteur a voulu qu'il n'y eût pas même un soupçon sur les bonnes moeurs de
son Vieux Célibataire; que le spectateur ne pût penser qu'il existât uneintimité
secrète entre M. Dubriage et sa gouvernante. Il a eu l'intention de répandre
ainsi sur toute sa pièce une couleur d'honnêteté et de décence ; il aurait craint d'a-
vilir ses principaux personnages par la seule apparence d'une liaison immorale.
ACTE I, SCENE IL
Remplace le défunt dans l'emploi d'intendant,
L'aime fort, et voudrait l'épouser : cependant
Avec lui, je le vois, elle est d'une réserve!...
CHARLE.
Je l'observe en effet.
GEORGE.
A propos, moi j'observe.
Qu'Ambroise vous hait fort.
CHARLE.
Rien n'est moins surprenant ;
Avec mon oncle même il est impertinent :
Puis il craint, entre nous, que je ne le supplante.
GEORGE.
Écoutez donc, monsieur : sa place est excellente;
Et vraiment mon parrain vous aime tout-à-fait,
Sans vous connaître encor.
CHARLE.
Je le crois en effet,
George, et c'est un grand point : oui, ce seul avantage
Me flatte beaucoup plus que tout son héritage.
Pourvu que je lui plaise, il m'importe fort peu
Que ce soit le valet, que ce soit le neveu;
Si je ne touche un oncle, au moins j'égaie un maître.
GEORGE.
A de tels sentimens j'aime à vous reconnaître.
CHARLE.
Au fait, depuis trois mois que j'habite en ces lieux,
D'abord, sous un faux nom, j'ai trouvé grâce aux yeux
D'un oncle qui me hait sous mon nom véritable.
Ajoute que j'ai su rendre douce et traitable
LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
Madame Evrard, qui, grâce à mon déguisement,
Semble sourire à Charle, en détestant Armand.
Voilà trois mois fort bien, employés.
GEORGE.
. Oui, courage;
Madame votre épouse achèvera l'ouvrage.
SCÈNE III.
CHARLE, GEORGE, LE PETIT JULIEN.
GEORGE.
Eh! que veux-tu, Julien?
JULIEN, regardant autour de lui.
Moi, papa?
GEORGE.
Qu'as-tu là?
JULIEN, lui remettant une lettre.
C'est mon cousin Pascal qui m'a remis cela
Sans me rien dire, et puis d'une vitesse extrême,
Crac, il s'est en allé : moi, je m'en vais de même...
Car si monsieur Ambroise arrivait... ah! bon dieu!..
Au revoir, monsieur Charle.
CHARLE, affectueusement.
Oui, Julien... Sans adieu.
(Julien sort.)
SCÈNE IV.
CHARLE, GEORGE.
CHARLE.
Il est gentil... Eh bien! quelle est donc cette lettre?
ACTE i; SCENE IV.
GEORGE. '.'*■.
(Ouvrant la lettre.)
Je me doute que c'est... Vous voulez bien permettre?..
CHARLE.
Eh! lis.
GEORGE.
C'est le-billet que j'attendais.
CHARLE.
Lequel?
GEORGE.
Oui, le certificat de ce maître d'hôtel,
Du vieux ami d'Ambroise.
CHARLE.
Ah ! de monsieur Lagrange.
Eh bien?
GEORGE.
Eh bien! monsieur, grâce au ciel, tout s'arrange,
Comme vous allez voir.
(Il donne la lettre à Charle.)
CHARLE, lisant.
« Mon cher Ambroise... Eh quoi ?
GEORGE.
La lettre est pour Ambroise, et vous verrez pourquoi.
CHARLE, continuant de lire.
« J'ai su que vous cherchiez une jeune servante,
« Qui tînt lieu de secondl à votre gouvernante.
i. Qui tînt lieu de second, et non pas de seconde. Le mot second, est pris
ici dans un sens indéfini; et, par cette raison,.ne change pas de genre. On
dirait de même : Elle est employée en second. J'ai dans ma femme un bon se-
cond pour nos affaires domestiques."
LE VIEUX CÉLIBATAIRE. -
« J'ai trouvé votre affaire, un excellent sujet;
« C'est celle qui vous doit remettre ce billet :
« Vous en serez content; elle est bien née, et sage,
« Et docile: peut-être à son apprentissage...
« Mais sous madame Evrard elle se formera;
« Je vous la garantis, mon cher...» et caetera.
GEORGE.
Sous l'habit de servante, il fait entrer la nièce. "
CHARLE.
Voilà, mon ami George, une excellente pièce.
GEORGE.
Vous pensez bien qu'avec un. pareil passe-port,
Madame votre épouse est admise d'abord.
. CHARLE.
Oui, j'ose l'espérer. Tu me combles de joie.
Pour l'aimer, il suffit que mon oncle la voie,
Qu'il l'entende un moment. Tu ne la connais pas.
1 GEORGE.
Si fait.
CHARLE.
Eh oui! tu sais qu'elle a quelques appas. '
Mais tu ne connais point cet esprit, cette grâce
Qui m'ont d'abord touché. Je la vis en Alsace,.
A Colmar. J'y servais; car je n'ai jamais pu
Achever un récit souvent interrompu.
t. Tu sais qu'elle a quelques appas; la nécessité de la rime amène ici ces
quelques appas. L'expression n'est niheureuse, ni naturelle. Charle veut dire :■
Tu sais que ma femme est d'une figure agréable, et qui prévient d'abord pour
elle.
ACTE I, SCÈNE IV.
J'avais eu le bonheur d'être utile à soin père :
Cela seul me rendit agréable à la mère.
Sans savoir qui j'étais, on m'estimait déjà;
Je me nommai; le père alors me dégagea, *
Me fit son gendre. Eh bien! j?ai toujours chez ma femme
Trouvé même douceur et même bonté d'âme.
Je regrettais mon oncle; elle me suit d'abord :
Ici, comme à Colmar, elle bénit son sort.
Que lui faut-il de plus? elle travaille et m'aime.
Si mon oncle la voit, il l'aimera lui-même;
J'oserais en répondre. Encor quelques instans,
Et nos maux sont finis : je me tais et j'attends.
GEORGE.
Je fais la même chose aussi, je dissimule.
Dans le commencement je m'en faisais scrupule;
Mais, en fermant les yeux, je vous ai mieux "servi.
J'ai donc feint d'ignorer que chacun à l'envi,
Dans la maison volait, pillait à sa manière :
Sans parler des envois de notre cuisinière,
Qui ne fait que glaner; madame Evrard tout bas
Moissonne, et chaque jour amasse argent, contrats.
Ambroise est possesseur d'une maison fort grande,
Achetée auxrdépens de qui? je le demande :
Chaque jour il y met un nouveau meuble; aussi.
Je vois que chaque jour il en manque un ici;
i. Le père alors me dégagea. Les parens ou les amis des jeunes gens de.fa-
mille qui s'étaient engagés achetaient souvent leurs congés ; on appelait cela
les dégager; on payait à l'administration du régiment où ils avaient pris parti,
une somme plus ou moins considérable.
LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
De façon que bientôt, si cela continue,
L'une sera garnie et l'autre toute nue.
CHARLE.
Je leur pardonnerais tout cela de bon coeur,
S'ils avaient de mon oncle au moins fait le bonheur;
Mais ce qui me désole est de voir que les traîtres
Le volent, et chez lui font encore les maîtres.
Pauvre oncle! il sent son mal; et je vois à regret
Que, s'il n'ose se plaindre, il gémit en secret. '
SCÈNE V.
CHARLE, GEORGE, MADAME EVRARD.
GEORGE, basàCharle.
Voici madame Evrard : oh ! comme, à votre vue,
Elle se radoucit!
CHARLE.
(Bas, à George.) (A madame Evrard.)
Paix donc!... Je vous salue,
Madame. ,
i. Que, s'il n'ose se plaindre, il gémit en secret.
Voilà une exposition claire, attachante et complète ; elle fait déjà connaître
tous les principaux personnages qui prendront part à l'action, le vieux céliba-
taire , sa gouvernante madame Evrard, son intendant Ambroise, Charle son
neveu, la femme de Charle, et George le portier : les différens intérêts sont
établis ; leur opposition est annoncée et montrée ; l'action. peut commencer,
et en effet elle commencera dès la scène suivante ; tout cela est fait avec beau-
coup d'art, et cependant l'art se cache sous la vérité et le naturel du dialogue.
Cette exposition peut être citée comme un modèle, et il faut convenir que '
c'est dans le théâtre français seul qu'on peut en trouver de semblables.
ACTE I, SCENE V.
GEORGE, arec force révérences.
. J'ai l'honneur...
MADAME EVRARD, à Charle.
Ah ! bon jour, mon ami,
(à George.)
Que fais-tu là ?
GEORGE.
Pendant qu'on était endormi,
Nous causions.
MADAME EVRARD.
Va causer en bas.
GEORGE.
C'est moi qu'on blâme,
Et c'est lui qui toujours me parle de madame.
MADAME EVRARD.
De moi ? que disait-il ?
GEORGE.
Que vous embellissiez,
Qu'il semblait chaque jour que vous rajeunissiez.
MADAME EVRARD,
Oui? Charle dit toujours des choses délicates;
Mais il est trop galant, ou c'est toi qui me flattes :
Descends, et garde bien ta porte.
GEORGE.
Oh ! dieu merci,
L'on sait un peu...
MADAME EVRARD.
Ne laisse entrer personne ici
Sans m'avertir. -
LE VIEUX CÉLIBATAIRE.
GEORGE.
Non, non.
MADAME EVRARD.
Surtout pas une lettre,
Qu'à moi seule d'abord tu ne viennes remettre.
GEORGE.
Oh non! je ne crois pas qu'on écrive à présent.
MADAME EVRARD.
Il m'importe. Va donc.
(George sort.)
SCÈNE VI.
MADAME EVRARD, CHARLE.
MADAME EVRARD, à part, pendant que Charle range dans la chambre.
George est un bon enfant :
Mais sur de telles gens quel fonds pourrait-on faire?
Pour Ambroise, sa marche à la mienne est contraire,
Et c'est le dernier homme à qui je me fîrais
Si j'intéressais Charle à mes desseins secrets.
Il me plaît ; monsieur l'aime ; il a de la prudence,
De l'esprit : mettons-le dans notre confidence....
(Haut.)
Comment vous trouvez-vous ici ?
CHARLE.
Fort bien, ma foi,
Et je serais tenté de me croire chez moi.
MADAME EVRARD.
Allez, soyez toujours honnête et raisonnable :
Cette maison pour vous sera très-agréable;
ACTE I, SCÈNE VI.
Monsieur semble déjà vous voir d'assez bon oeil.
CHARLE.
C'est à vous que je dois ce favorable accueil.
MADAME EVRARD.
Je possède, il est vrai, toute sa confiance.
CHARLE.
C'est le fruit du talent et de l'expérience,
Madame.
MADAME EVRARD.
Ce fruit-là, je l'ai bien acheté :
Hélas ! si vous saviez ce qu'il m'en a coûté,
Depuis dix ans entiers que j'habite ici!....
( Se recueillant un moment, et regardant autour d'elle.)
Charle,
Il faut à coeur ouvert enfin que je vous parle ;
Car vous m'intéressez : vous êtes doux, prudent,
Discret; et, comme on a besoin d'un confident
Qui vous ouvre son coeur et lise au fond du vôtre,
Et que vous n'êtes point un laquais comme un autre....* '
CHARLE.
Non : j'espère qu'un jour vous le reconnaîtrez.
MADAME EVRARD.
Ecoutez donc, mon cher; et bientôt vous verrez
Tout ce qu'il m'a fallu de courage et d'adresse
Pour être en ce logis souveraine maîtresse.
t. Et que vous n'êtes point un laquais comme un autre...
L action commence réellement dans cette scène, où madame Evrard s'a-
dresse à Charle pour le faire entrer dans ses complots contre lui-même; la
situation est piquante, l'intérêt naît et l'intrigue se noue. Rien de plus naturel
d'ailleurs que cette confidence de la gouvernante au jeune domestique ; elle
en donne elle-même les motifs, et ils sont très-plausibles et très-vraisemblables.

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