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Oeuvres mêlées de Madame Sara Goudar,...

De
213 pages
1777. 2 tomes en 1 vol. in-12.
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ŒUVRES MÊLÉES
DE MADAME
SARA GOUDAR.
ŒUVRES MÊLÉES
DE
MADAME
SARA GOWJD^ £ M,
angloise,
DIVISÉES EN DEUX TOMES.
TOME) PREMIER.
LETTRES
Sur les Divertissements du Carnaval do
Naples & de Florence.
A AMSTERDAM,
1 7 7 7-
* "j
P R È F A C E.
L E premier Tome de cet essai contient
des réflexions sur les divertissements dct
pcuplês. d'Italie. On peittle regarder comme
tirl morceau détaché de l'Histoire Univer-
selle. Ce n'est point la politique qui apprend
à connoître le cœur humain. Cette science
profonde n'est propre de nos jours qu'à dé-
chiffrer le caraétere de quelques Ministres
ambitieux qui étant à la tête des premiers
Gouvernements de l'Europe, donnent le
mouvement à notre monde.
- ■ *
Lorsque les Romains jouissoient de leur
gloire, ils s'occupoient d'Héroïsme, de
conquêtes, de Viétoires ; quand ils fu-
rent corrompus ils ne s'entretinrent plus
que de Théâtre, de fêtes & dos combats
de Gladiateurs, &c. &c.
rf P R É F A C Ê.
Il faut toujours remonter aux moeurs
C'est la pierre de touche des annales de
chaque nation.
Un écrivain Breton qui donnerait des
mémoires exacts sur les jardins de Vaux-
Hal, le Panteon, les Bals, les Mascarades,
les Tavernes, les Globes, les maisons à
jeu; qui suivrois les Anglois aux courses
des chevaux été New-market, aux eaux
de Beds, de Tombrige; qui les accom-
pagncroit en Italie, en France, en Alle-
magne, & qui, après avoir galopé l'Eu-
rope avec eux, écriroit l'histoire de leur
luxe & de leur prodigalité dans les pays
étrangers, donneroit un tableau plus exact
de la nation Angloise que celui qu'il pour-
roit faire de la guerre présente de l'Amé-
rique. En effet celle-ci ne contient quo
le Despotisme d'un homme qu'on appelle
George Ifl. qui étant devenu ablolu, veut
encore se rendre indépendant des loix
fondamentales qui défendent à tout Mo-
l> il É F A C E. vij
narque Breton d'égorger ou de îaifler égor-
ger la nation ; crime pour lequel Charles
premier laifla sa tdte sur un échafaud.
Un auteur françois qui publieroit les
Annales de l'Opéra de Paris ; celles du
foyer delà Comédie françoise & italienne,
qui donneroit le journal de la grande allée
du Palais Royal des Jardins du Luxem-
bourg, des Thuilleries, des Boulevards;
avec des notes sur les parties au bois de
Bologne, &c. &c. feroit mieux connoître
les français, que l'histoire ne les dépeindra
à la postérité par la bataille de Fontenoy.
4
L'Héroïsme d'une nation n'est qu'un
point imperceptible de son histoire. 11 n'y
a qu'une claire d'hommes qui foit mili-
taire , & cette classe est la plus petite de
toutes.
Le fecond tome contient des lettres sur
la musique & sur la danse que j'adresse à
Milord PEMBROKE qui a voyagé en Italie,
viij P R É F A CSE.
Je fais voir à ce Seigneur combien ces
deux arts ont dégénéré.
Ou trouve à la fin du premier Volume
une lettre que j'écris à la République de
Lucques qui feroit une enigme pour Iè
Lecteur, li je ne la déchiffrois. Voici le fait
* 'j
J'avois mis dans une lettre sur les di-
vertissements de Toscane qui ne se trouve
pas dans cette compilation : Que la Rb-
publique de Lucques est si petite qu'il faut
un microjcope pour la voir. Le microscope
ne fut pas du goût de ce gouvernement
qui crut voir dans celui-ci une offenle
rétroactive sur la Seigneurie Lucquoile.
Il n'y a rien de si vain qu'une petite Aristo-
cratie. Les Sénateurs furent fort feanda-
lisés qu'une Angloifc voulût faire passer
la Sérénissime au travers d'un verre pour
être vue. 0 bella 1 dit un des plus graves,
questa madame Inglefe crede Jbrje cht
Siamo tante mafehini. ,!' ,
PRÉFACE. jx
Après cette premiere querelle avec la
Sérénissime, j'en eus bientôt une séconde.
Lorsque l'Archiduc vint prendre pof-
fefiion du Gouvernement de Milan, celui
de Lucques lui envoya un Ambassadeur
qui étoit d'une taille gigantesque (*) pour
le complimenter sur Ion arrivée en Italie.
Je dis à ce sujet dans une séconde let-
tre, que la Cour Milanoisè avait reçu le
plus grand Ambassadeur de la plus petite
République du monde.
Oh ! pour le coup, la Sérénissime perdit
patience; on trouva que j'avois cassé les
vitres en politique. Il fut question d'un
châtiment exemplaire.
J'étois alors à Pife où je me trouvois
incommodée. Mon médecin me dit que
(*) Montecatena, noble Lucquois colosse d'hom-
me , qui a ûx pieds & quelques pouces. ,
x PRÉFACE.
j'avois des obftruétions & qu'il falloit aller
prendre les eaux de Lucques. Je montai
en carosse pour aller à ces eaux qui font
à quelques lieues de cette capitale, où il
faut passer pour changer de chevaux.
IIonni foit qui mal y pense. J'ignorois
la conjuration que la République tramoit
contre moi.
J'avois résolu néanmoins de passer in.
cognito pour éviter les éclairciflements
sur le microscope, mais malheureusement
pour moi, Le plus grand Ambassadeur de
la plus petite République du monde se
trouva à la porte de la ville, comme j'y
entrois ; mon visage lui étoit connu. Comme
dans les petites Aristocraties les Nobles
y font le métier de délateurs, & font les
premiers espions de la République, il alla
me dénoncer. ,,<
Mon arrivée à Lucques y causa une
cfpece de révolution; le Sénat s'assembla
PRÉFACE, xj
à la h a te pour y délibérer sur une affaire
d'une si grande importance. Le rapport
du dénonciateur fit ressouvenir le Gou-
vernement du microscope & du plus grand
Ambassadeur de la plus petite République
du monde. Il fut question de prononcer
la Sentence d'exil, de me bannir à jamais
des Etats & domaines de la Sérénissime ,
& de me renvoyer sur le champ à Pife
avec mes obftruttions. No,dit un noble
qui étoit trésorier de l'Espagne, Bessi, dice
la Republica Veneta nostra Sorella, poi
vendeta. Qpefla Signora Inglefa a dellano;
lasciamo la andare ai Bagni spenderei suoi
Sechini quando tornerajaramo, il colpo.
Non, Argent, dit la République de Vc-
nife, notre chere fuctir I& ensuite ven-
geancc, cette dame Angloise a de l'ar-
gent ; laissons-la aller aux bains dépenser
ses requins, quand elle retournera, nous
ferons le coup.
Comme le conseil étoit d'un vrai patrice
xij PRÉFACE.
Lucquois il fut fui vi. Ma lettre à ce Gou-
vernement qui, comme je l'ai annoncé,
le trouve à la fin de ce premier tome, dit
le relie.
i
LETTM
A
LETTRE PREMIERE,
A Monsieur le Général Comte
ALEXIS ORLOW.
Monsieur,
Jl
'Avois résolu , lorfquc J'eus le plailir
de vous voir à Pife , d'entreprendre le
voyage de Russie pour y jouir des agré-
ments de votre Cour, qui, à ce qu'on
dit , est une des plus brillantes de l'Europe
mais, toutes réflexions faites, j'ai cru que ce n'é-
toit pas la peine de parcourir la moitié du Globe
pour aller chercher dans le fond du Nord desdiver-
tissements qu'on trouve au Midi. Votre air est trop
rigide. Il est vrai que vous y avez des fourrures ;
mai. je n'aime pas un pays où il faut écorcher
le* bétes pour donner de la châleur aux hommes.
Je veux devoir mon existence à la douceur du cli-
mat , & nos aux peaux des animaux.
* c o
Au lien de me rendre à Petersbonrg, j'ai passé
ÎI Naples ; On ne peut plus quitter cette ville lors-
'lll'on y a vécu une fois. Je ne m'étonne pas fHœ
Romains en fuifoient le lieu de leurs délices. Ces
Maîtres du Monde abandonnoient le reste de l'U-
nivers pour y jouir en paix des douceurs de la
terre. Pour moi, après avoir parcouru toutes les
autres Capitales d'Italie , j'ai choisi de nouveau
celle-ci. A mon retour j'ai trouvé une Cour très-
brillnntc. Charlotte d'Autriche en a fait le séjour
des fdtes & des plaisirs. Je ne cherche point ici
à diminuer la gloire des Rois : ils font grands ,
magnanimes, & peuvent acquérir l'Empire du
Monde. Mais H n'appartient peut-être qu'aux
Reines d'infpircr ce goût, cette délicatcffe, ces
agréments qui font le charme des Cours où elles
regnent.
Cette lettro cft pour vous entretenir des diver-
ciflements du Carnaval de Naples. Je vous fais
cette relation avec d'autant plus de plaisir que ce
temps de réjouissance s'elt perdu dans nos temps
modernes. On diroit que nos Bisaïeuls qui se mas-
quoient, & alloient su Bal deux mois de l'année,
ont emporté lour joie dans le tombeau. Un air
Jombre s'est emparé de la terre. Il n'y a plus de
Carnaval en Europe. Pendant ce temps de réjouif-
frnee aucune natiou ne se réjouit. On écrit à
.!\mficrJam , on joue à Venise, on baille a P..-
( 3 )
A o
ris ( a ) & on dort à Londres ( b ). Il n'y a qu a
Rome où l'on devient fol, mais le Pape ne per-
met pas qu'on le foit plus de huit jours.
A Naples feulement on se divertit ; vous m."i\
demanderez sans doute la raison; je crois pouvoir
vous la dire. Le Ciel de cette Capitale est un de*
plus beaux de la Terre ; on rerpire un uir iaîu
qui porte h la gaieté : pendant l'hiver on n'y res-
fent point de ces froids cuisants qui glacent l'am"
& l'empêchent de jouir. Lorsque par-tout ailleurs
la nature eil triste & sombre , on la voit ici dans
toute sa fplendcur. Douce , belle, aimable , & char-
mante , elle répand des fleurs è pleines mains.
L'astre du jour qu'on voit si rarement A Paris,
& à Londres , se montre ici tous les jours d: na
tous ses attraits , & vous savez , Monsieur le Gé-
néral , que nous sommes des machines qu'un vent
froid ou chaud monte ou démonte. Je ne fais point
l'influence que le phyfiquc a sur les autres ; mais
pour moi je fuis toujours fumbre lorsque le temps
cft noir. Si je me décidois pour ce qu'on appelle
ici un Cicisbeo ; qui en bon Français n'est rion
moins qu'un amant, je le prierois de n'entrer dans
mon appartement qu'avec le soleil, car s'il y pa-
(a) On n'y remarque plus cette atUgrePe publique.
Ch) Ou ne connoît peint de Carnaval en Jtnglctci-
re , la nature cjl aujji trijh dans ce temps que dans
les autres.
(4)
îoifloît lorsqu'il est caché , je crois qu'il tireroit
fort mauvais parti de moi. De là est venue sans
doute l'astronomie judiciaire, fciencc qui , toute
fausse qu'elle est , enseigne cette vérité , que les
astres influent sur nos corps.
A ces canfes phyfiqucs , il s'en mêle encore de
morales ; car dans les agréments de la vie le Ciel
ne fait pas tout ; il faut encore que la terre y coo-
pere. Le Roi de Naples est bon, il a le cœur
bien placé, l'ame noble & belle : il fait consister
si félicité dans celle de ses peuples ; il uluft jamais
plus content que lorsque ses fujcts le font. Par un
heureux assortiment la Reine est de même carac-
tère ; & vous savez que dans le Gouvernement
Monarchique , le Prince cft le miroir de l'Etat.
On compose son visage sur le fien ; sa gaieté dé-
cide de celle des autres : s'il est sombre , toute
la nation , pour m'exprimer ainsi, est en bonnet
de nuit.
Charles II. Roi d'Angleterre, naturellement porté
aux fêtes & aux plaisirs, donna de l'enjouement à
la nation la plus triste de la terre. (a) Louis
XIV. diflipa les ténèbres que les guerres civiles
avoient répandues sur la France. Il masqua, donna
» des Bals, & dansa lui-même sur le Théatre des
(a) Il fit ouvrir les théâtres qui étoient fermés
depuis 40 ans , &- établit les aJJèlllbUcs publiques
fni jubftjhnt iticote.
( s )
A3
petits appartemen ts ; (a ) ce qui fit sortir h Mo-
narchie de cette léthargie où ses malheurs l'avoient
plongée. En général tout le monde veut imiter le
prince rognant : on le copie jusques dans ses paru.
ICi & ses ajustements Vous savez l'anecdote de ce
même Louis XIV. à qui son valet de chambre ayant
donné un jour par mégarde un habit qui lui étoit
trop long , tous les courtisans parurent le lende-
main à son lever avec des justaucorps femblablcs
à des foutones de prêtres qui leur defeendoient
jusqu'aux talons. Le Roi rit beaucoup de cette
mascarade dont son valet de chambre avoit été
l'inventeur.
L'ouverture du Carnaval s'est faite par nn fu-
perbe Opera qui a pour titre Alessandro ne/le Iri-
die , ancienne tragédie , mais dont on ne s'apper-
çoit pas de l'ancienneté. Les Italiens ont coi
avantage sur les François qu'ils rendent leurs opéra
modernes par une nouvelle musique. On m'a dit
que l'Europe galante , & le Triomphe de l'amour,
deux opera anciens joués à Paris sur le théâtre
du Palais Royal , fc chaînent aujourd'hui dans
le même goût qu'en les chantoit il y a plus de
cent ans. Comment concilier cela avec l'incons-
tance d'une nation qui change d'habit & de meu-
bles chaque lune. Les Italiens prétendent que les
( a ) Voyej l'histoire de Jbn Siécle par i 'Vita. re.
( 6 )
François font au bout de leur composition, &
qu'il ne leur reste pas une feule note pour ajou-
ter à leur ancienne musique.
Le Théâtre de S. Charles elt un des plus grands ,
& des plus magnifiques qu'il y ait en Europe.
Représentez-vous un de ces amphithéâtres des Ro-
mains qui contcnoit une nation entière. Il est com-
post de cent Soixante & douze loges sur six rangS"
de hauteur, sans compter celle du Roi qui for-
me une Sale magnifique : ces loges peuvent con-
tenir environ deux mille spectateurs, & la gran-
deur du parterre est à proportion. Au-dessous de
chaque loge est placée une grande & belle glace ,
& celles-ci font éclairées dans les grands jours
di Galla de fcpt à huit cent flambeaux dont la
réverbération double la clarté ; ce qui forme un'
des plus beaux spcétacles que la magnificence du
Siècle puisse présenter à l'œil de l'étranger.
La musique de cet Opera est du célébré Nicola
Piccini. Les Acteurs font afiez bons pour être
dans un siécle où il n'y en a plus d'excellents ;
car l'cfpéce de ces gens-là commence à manquer.
Mademoiselle de Amicis, y chante avec autant
d'art que d'agréments.
A l'égard du premier Acteur qu'on nomme
Pacchiarotto ; bien des gens disent qu'il chante
bien : je le crois pieusement ; je ne fais si c'est
parce que je fuis femme, raùs je n'aime point
k's rUm!<}lIl.'s.
(7)
Les danses font de la compoGtion de Momicur*
Lepicq , autrefois l'écolier, & aujourd'hui l'é-
mule de Nover. Son premier Ballet est héroïque
& pastoral : je l'aime d'autant plus qu'il n'y à
ni morts, ni blessés ; car je ne puis point souffrir
qu'on tue en dansant, d'autant plus que la danse
théâtrale est très-moderne. (tl) Ce ne fut dans
son origine qu'un agrément qu'on ajouta à la
Scène.
Dans le Ballet du sécond actc , Madame Binetti
y danse un menuet avec toutes les grâces naturel-
les qui font toujours supérieures à celles de l'art.
Mais il y a quelque chose de mieux dans cet
Opéra, que des chants & des danses. On s'y bat
comme à la guerre. Des Corps de troupes y don-
nent des batailles rangées : on y voit un Siège
fait dans le régies ; ce ne font point des malheu-
reux qu'on prend aux coins des rues, ainsi que
cela se pratique à Paris , & à Londres ; mais de
(a) En 1681 les femmes n'avoient pas encore
dansé Jur le théâtre. Le Triomphe de l'amour fut
la premier opera où elles furent admises en France.
(.c spectacle ayant été representé à la Cour de S.
Germain en Laye , le Dauphin , la Dauphine, Ma-
damifclle, le Prince & la Princcffe de Conti, le
Duc de Vermandois , Mademoizelle de Nantes y
dauserent : cet exemple fut suivi à Paris par les
Entrepreneurs de l'opera qui louèrent des danseuses.
Voila l'origine des grands Ballets du Théâtre mo-
derne qu'on a routa faire déf endre des Anciens.
( 8 )
véritables soldats exercés dans l'art Militaire. Tous
les Combattans font Maîtres-en-fait-d'armes. Les
décorations font superbes & répondent à la gran-
deur du reste du spectacle.
Dans tous les Etats de l'Europe, il n'y a guère
que le Premier & le Second rang des citoyens
qui participent aux divertiflements du Carnaval :
à Nnples la dernicre Claire en jouit. Pendant ce
temps d'allégresse le Gouvernement donne quatre
festins publics aux plus indigents de la Répu-
blique fous le nom de Cocngne. Les convives font
ce qu'on appelle ici les Lazaroni. Je ue vous dirai
rien de l'origine de cette invitation publique. Je
n'en trouve aucun vestige dans les faites Napo-
litains. Il n'y a pas long-temps que cette Cocagne
n'étoit qu'un char rempli de vivres qu'ou traînoit
dans la ville , qu'à un certain lieu & à un certain
signal Oil laifloit piller au peuple ; mais comme
les Banquets publics dégénèrent; presque toujours
en profusion, ce char devint insensiblement une
pyramide de munition de bouche, qui s'élevant
jusques aux toits des maisons. écrafoitles rues par
où il passoit. Alors on lui donna un local fixe :
ce pillage se fit devant le Palais du Roi ; mais
comme le nombre des pilleurs augmentoit tous
les jours, on l'a transporté à ce qu'on appelle
ici le Large du Château , emplacement plus grand
que celui de lu Place Royale de Paris.
(9)
La première Cocagne, cette année, effroit à
la vue des Spe&ateurs l'Age d'or, fpeâacle ana-
logue à sa représentation ; car le véritable âge
d'or cft cclui où le peuple jouit de l'abondance :
tous les autres siécles font d'airin , & ne donnent
qu'une fausse image du bonheur de la vie. La
Théâtre de la Cocagne étoit rempli d'un bout 'à
l'autre de toutes fortes de vivres : pain , bœuf,
mouton , chevreuil, valailles mortes & en vie,
cochon , agneau, morue , &c. &c. &c. placés
artistement. Sur la hauteur étoit le Dieu Saturne
qui sembloit prendre plaisir de dominer sur cette
profusion à laquelle il invitoit le peuple. Sa
figure étoit majestueuse , & au-dessus du naturel,
en qualité de Dieu : Elle devoit former elle-mê-
me une partie du pillage, & servir de trophée
aux Lararoni qui s'en faifiroient.
La seconde Cocagne représentoit te Siège de
Troie. Ce fécond spectacle étoit tel qu'on le voit
dans les tableaux qui nous l'ont COUfCIVé. La ville
étoit fortifiée, entourée de murailles, flanquée
de Tours & de Battions : f oli y voyoit un grand
nombre de pavillons & de tentes difpofécs de dis-
tance en distance où étoient des figures qui repré-
sentoient des troupes qui n'attendoient que le signal
pour monter l'assaut, & celui qu'on devoit donner
aux Lazaroni étoit le même où la Cocagne devoit
être pillée.
c io y
Pour moi, Monsieur le Général, je trouve ad-
mirable que dans un diverti ffement public la der-
niere classe de la Société , je veux dire celle qui
pour l'ordinaire n'est instruite de rien, fache qu'il
y a eu une vilie de Troie, que cette ville ait été
assiégée , & qu'elle même foit substituée à cette
milice qui en fit autrefois le làégs. C'est ainsi qrc
lei Romains faisoient entrer dans leurs divertisse-
ments les esclaves mêmes, & que ces efclavcs en
s'instruisant devenaient des affranchis utiles à leurs
Jntllncs.
La troisieme Cocngne représentoit le Temple
d'Astrée, au fommtt duquel étoit élevé un Trône
où la Déesse étoit assise. L'intérieur, & l'extérieur
du Temple étoient remplis de vivres ; les murailles
étoient formées de pain ; & tous les autres em -
placements de différents autres aliments.
La quatrième Cocagne représentoît l'enchante-
ment d'Armida , mais le meilleur enchantement
pout les Lazaroni, c'est qu'ils y trouvent à ral-
sassier leur faim.
La grande place au bout de laquelle est le Théâ-
tre de la Cocagne, est environnée de troupes pour
empêcher que les Convives, pour m'exprimerainfi,
ne se mettent à Table avant le temps. Le signal
qui permet le pillage est donné par un coup de
canon : aussi-tôt qu'il est lâché , c'cft un fpefta-
clc de voir une populace immense s'élancer sur
( YI )
ce Théâtre pour le dépouiller : rien ne rïflfcmble
plus au piHage d'une ville que cette Cocagne ,
le coup de théâtre est unique.
On croiroit sans doute que plusieurs multitudes
qui s'élancent ainsi tout d'un coup devroient cul-
buter, & se renverser les unes sur les autres :
point du tout ; il n'y a jamais ni morts ni blessés ;
il est difficile de voir un désordre où il y ait tant
d'ordre. Chaque Lazaron, qui , en attendant lp
signal, est derriere les troupes , a déjn examiné le
champ de bataille où il doit s'élancer ; il en a par.
couru de l'œil toutes les dimensions , il a tiJé l'en-
droit par où il va grimper, & le morceau de pain
& de viande ou de poisson qu'il doit enlever. Comme
ces Lazarons ont aussi leurs héros, ceux-ci ont
fixé leur imagination sur les figures, qui félon le
dessein d u Tableau,représentent la paix ou la guerre,
pour s'en saisir. Au moment du pillage le plus
ambitieux laisse le pain & les oyes pour courir droit
à la gloire ; il vole vers l'Etendart, & cherche à
s'en emparer ; c'est on trophée qu'il éleve dans sa
maison , à peu près comfne les François placent
fous la voute de Notre-Dame de Paris les Drapeaux
qu'ils ont remportés sur l'ennemi. A l'égard du dé-
pouillement général, c'est l'affaire d'an moment.
La Cocagne qui avant le coup de canon offtoit le
tableau de l'abondance , ne représente plus que
oclui de la misere : tout est enlevé.
( 12 )
Je vous atrure. Monsieur le Général , qne si
dans votre expédition de l'Archipel vous aviez
eu vingt mille Lazarons Napolitains , vous auriez
emporté toutes \er Places du premier assaut ; vous
n'auriez pas eu bcfoi n d'échelles, car ces lazarons
grimpent comme des chats ; & les Turcs auroient
été bien embarrassés de le défendre contre de tels
animaux. 1
Le sexe Lazaron n'a aucune part à ce Banquet
public : il reste tranquillement derricre le champ
de Bataille, tandifque leurs maris s'emparent de
la Place de la Cocagne ; mais s'il n'entre point
dans cette grande affaire générale, il n'y a point
sur la Terre de plut propre à cette petite guerre,
où il ne faut que langue & griffe. Les femmes
Lazarones napolitaines se querellent & se battent
depuis le matin jusqu'au foir ; j'en fais au moment
que je vous écris une triste expérience , moi qui
fuis logée à Sainte Lucie , quartier le plus querellant
& le plus battant de cette Capitale. Il ne manque
à cette Cocagne qu'un champ clôs à l'usage des
amphithéâtres ( a ) des anciens où les fpcâateurs
se
( a ) On pourroit élever un amphithéatre en bois
autour de la Cocagne qui se démonteroit, ainsi que
cela se pratique en Espagne t;. en Portugal pour
le combat des taureaux. auquel on pourroit prati-
quer deux portes pour faire entrer la Cavalerie, o.
les Lierons feroient placés par derrière.
( 13 )
B
(b plaçoient. Ce spectacle vaudroit bien celui des
Romains, du moins seroit-il plus humain : il vaut
mieux faire manger des hommes , que de les faire
manger par des bétes.
Le Baron de Brcteuil, Ambassadeur de France ,
qui au commencement de ces Fêtes a tenu sur les
Fonts de Baptême l'Infante Royale Louise-Marie-
Amelie an nom du Roi son maître, a donné un
repas des plus fplendidcs au Corps Diplomatique ,
où tous les principaux de la Cour ont été invi-
tés. Vous le connoissez ; vous savez qu'il joint
au génie sublime du Ministre la qualité d'homme
aimable , assortiment rare dans ceux qui, ayant
passé leur vie dans le détail des affaires, ont pour
l'ordinaire l'esprit dur & bourru.
La fétc qu'il a donnée auroit été bien plus bril-
lante, si ce Baptême n'avoit été procédé d'un en-
terrement ; car vous savez la malheureuse aventure
de Matignon son beau fils. Je ne le connoissois
pas, je n'en parle que par relation ; on m'a dit
qu'il avoit le cœur bon , l'amc noble & belle ,
& qu'il étoit généralement aimé. La pâleur que
j'ai vu repandue sur le front de ceux qui m'ont
parlt de sa catastrophe , fait mieux son éloge, que
si le célébre Thomas avoit donné son oraison fu-
nébre ; Je plains moins Matignon que Madame :
une mort prématurée n'est autre chose qu'une dette
qu'on paie avant le temps.
( 14 )
Représentez-vous une jeune belle Dame mariée
depuis peu , éperdument amoureuse de son mari,
qui le voit sortir pour quelques heures de son
appartement ; qui l'attend avec impatience ; qui
compte les minutes de son retour pour l'embras-
sèr , & lui témoigner le plaisir qu'elle a de le revoir,
à qui on vient dire qu'il est mort, & qu'elle ne
le reverra plus. Il me semble que je vois couler
ses pleurs, que j'entends ses cris & ses gémifrc-
ments. Je m'arrête ici, car je gémis moi-même
de ce triste événement. 11 y a des malheurs ÙMS
la vie auxquels on ne pent t'empêcher d'être sen-
sible ; il suffit d'avoir une ame.
Passez-moi cette réflexion , je ne ferai que celle-
ci ; car je ne voudrais pas remplir de noir une
Lettre que je vous écris pour vous égayer. Un
jeune homme de grande cfpérance va à la chasse ,
il ne fait qu'appuyer son fusil, & le voilà mort :
Un uutre chasseur vivra jusques à cent ans, celui.
là finit avant d'avoir commencé de vivre ; cciai-ct
ne meurt que long-temps après avoir vécu. On
voit un Individu qui entre à peine dans le cercle
de la vie humaine ; un ] autre qui en parcourt
toutes les lignes ; celui-là ne s'est pas plutôt m on-
tri sur la scene qu'il disparoit avec son RÔle;
celui-ci en remplit tous les actes, & ne meurt
qu'à la fin de la tragédie : Qu'est- ce donc que
cet arrangement de causes secondes ? Vous n'en
( If)
B a
savez tion ? ni moi non plus. Il faut avouer que
nous sommes des êtres bien bornas avec tout notre
esprit, i. cette foule d'ouvrages que nous lifona
continuellement. Pour moi, depuis la mort de Ma-
tignon , j'ai brùlé tous mes livres.
L'Ambassadeur a substitué aux Fêtes galantes
qu'il avoit annoncées, des œuvres pics. Il a retiré
des priions des débiteurs insolvables , & a marié
des filles que la misere retenoit daus le Célibat.
Pour un mort, il a ouvert la porte à une nou-
velle génération de vivants. Il est impossible de
tirer meilleur parti d'un tristé événement.
Pour célébrer ce temps de réjouissance avec
plus d'éclat, le Gouvernement permit au Di-
recteur du Théâtre de S. Charles, de donner au
public six granas Bals masqués ; je viens de vous
parler de la grandeur de ce théâtre comme spec-
tacle d'Opéra, mais qui réuni au parterre devient
une des plus belles sales de bal qu'il y ait en
Europe. Lœil eit frappé en entrant de la magnifi-
cence d'une vaste fale ornée de glaces & de tru-
maux , éclairée par un nombre prrj;t.;:eux de lu-
mières , décorée dans les deux aîles du milieu, de
deux grands Corps de muCque, remplie de quatre
ou cinq mille masques, la plûpart habillés avec
goût.
L'étrancer que le hazard , le commerce, ou la
suriosité a attiré à Nnplcs pour y jouir du Car-
( 16 )
nival est saisi d'étonnement. L'Allemand admire.
L'Anglois t qui, jusques-là, a cm qu'il n'y a rien
en Europe au-dessus de la malcarade de IlayAlar-
het , cède à celle de Naples. Le François convient
que les bals de l'Opera de Paris font inférieurs
à ceux de S. Charles ; & tous conviennent que
es fpcéfcacle cic un des plus superbes que la ma-
gnificence moderne ait encore présenté aux fastes
Üu siecle. Le Roi & la Reine ont paru à tous
ces Buis publics en habit d.) Masque , d'un goût
exquis. Marie Charlotte s'y est beaucoup distin-
gu(*e. Vous connoissez l'éclat & la délkncife dû
sang Autrichien. Fille de la plus belle Impératrice
du Monde, elle elt une des belles Reine de
l'Europe. S'il y a quelque plaifirbien fenfiblefur
la terre pour celles de notre fcxe , c'est celui d'être
Reines, & d'être belle. Le premier donne l'em-
pire du monde , & le fécond cjlui des cœurs. Je
ne fais lequel des deux vaut le mieux ; on croit
qu'Elisabeth d'Angleterre étoit pour ce dernier.
Apparemment que le Comte d'Essex l'avoit per-
suadée qu'il vaut mieux être fcnûbie, que Sou-
veraine. Il y a bien des femmes qui feroient em-
barrassées sur le choix ; car (1 c'est bien joli de
porter une Couronne , c'est aussi bien joli de porter
un beau visage. Pour moi, si la naissance ou la
fortune m'avoient laitré l'alternative. j'aurois pré-
féré le Thrône j c'est qu'à quarante ans on n'vft
( Ji )
e 3
plus belle, & qu'à quatre-vingt on cil encore
Ruine.
Je jouis au premier Bal pcndint quelques mo-
ments du premier Empire ; comme j'avois été uu-
trefois à Nuples, & que la premiere Noblesse m'a-
voit fait l'honneur de venir chez moi , je fus
auflî jt reconnue malgré mon déguisement. J'cn-
tendois dire continuellement derriere moi, c'cft
Madame Goudar, la belle Angloise. En passant
devant la Loge des Ambassadeurs, un quelqu'un
ayant demandé au Ministre du Roi de Sardaigne ,1
qui j'étois ? il répondit c'est Madame Goudar qui
vient dans ce Bal disputer la Pomme de la beauté,
j'aurois peut-être pu la disputer en effet, st dant;
cette même assemblée il n'y a voit pas eu la belle
Marquise de S. Marco , la belle Princesse de Bel-
monte , la belle Duchesse de CntTano, la belle D.
Thercfe Blanch , la belle Duchesse de Popoli, la
belle Princesse de Cnramnnica , la belle D. Magde-
laine Stchoudi, la belle Duchesse de Lufciano ,
la belle Duchesse de Turfi , la belle Duchesse Ria-
rio , la belle Marquise Cavalcanti, la belle Com-
tesse d'Anverza , la belle Duchesse de Noja Ca-
rara , la belle Princesse de Piedemonte , la belle
Marqnife Carignani , la belle Princesse de Supino ,
la belle jeune demoifellc D. Marguerite Branci-
forte , fille du Prince de Butera, la fille du Prince
de Montcrotondo, D. Çhiarina Merino &Uc de
( 18 )
Gensano. D. Beatricc di Sangro (a) & plusieurs
autres Beautés qui effaçoient la mienne, & me
rendoient laide à faire peur.
A ces divertissements publics , on a mêlé plu-
sieurs fêtes Royales. La Cour a donné des ba s
où la premiere Noblesse a étalé des mascarades
superbes. On a ajouté 1 celles-ci l'Opera d'Or-
phée qui a été représenté magnifiquement, & oill
les Acteurs se font distingués chacun dans foil
genre.
Je viens à présent aux Chars. Le sujet de cette
mascarade e.1 un triomphe Ottoman. Lt afin que
le fpeôacle en foit plus brillant, l'Inventeur sup-
pose un Bacha conquérant de quatre nations qu'il
traîne enchaînées à Constantinople : ce font des
Calmuques , des Tartares, des Georgiens , te des
peuples du Grand Mogd.
La marche triomphante s'onvre par vingt-qua-
tre Gardes-Nobles-Turques, accompagnées de tous
les honneurs de la guerre, qui marchent en ordre
de bataille.
A leur fuite vient le Char de Triomphe rempli
de drapeaux , d'étendards, d'armes, & de toutes
les dépouilles d'un ennemi vaincu accompigné des
troupes triomphantes.
( a ) Toutes ces dtmoifelles étoient dans les loges
sans Un ma/quiet.
( 19 )
A quelques pas de là marchent les quatre chars
qui font autant de prisons ambulantes. Chacun
de ceux-ci a douze soldats de sa nation enchaînés,
& entourés de Gardes-Turques.
Les Calmuques font la Princesse de Ferolito,
la Comtesse de Conza , Gio. Carafa, D. Gerardo
Lofredo , le Marquis Petroni , D. Gaetano Pc*
troni , le Marquis Pintti , le Marquis Cippagati
& D. Marco Ottoboni.
Les perfonnnges qui compofcnt le Char des Tar-
tares font le Prince de Caramanica ; & je fuis U-
chée , pour vous le dire en passant, qu'on l'ait fait
Tartare , ne foit-il que pour quelques heures ; car
c'est un seigneur fort aimable, & les Tartares ne
le font guere ; le Prince de Conca , D. Onorato
Gaetani , D. Saverio di Laone, B. Francesco
Mauro ; le Marquis de Genzauo, le Comte Olari,
D. Alfonzo de Silva.
Sur le troifiemechar les Georgiens & Géorgien-
nes font la Baronne de Piccolomini, la Duchesse
de Luciano, le Prince de Lauro , le Prince d'Ot.
tajano, le Duc ddl Passo , D. Joseph Minutola ,
D. Nicolas Ravafchieri, le Comte de Conza, D.
Çarlo Stchoudi.
Les prisonniers & prisonnieres du Mogol font
la Princesse de Cerace, la Dochesse Cofcia , le
Duc Fraggiano , le Duc de Dura , le Prince rit
Cofcia, le Duç 4e Pietralcino, le Colonel Stchoudy,
( 20 )
D. Paolo Rosso , le Duc de Lurciano. D. Otta-
viano di Cesare, D. Franccfco Cordova , D. Au-
nibale Turbo , U. Domenico Caraffa.
Le Cortege de cet Chars de triomphe, font dé-
corés de douze Bâchas, de vingt-quatre Eunuques,
vingt-quatre Janniflaires , vingt-quatre Mores ,
vingt-quatre chevaux de relais , tous masqués ma-
gnifiquement , chacun dans son cara&ere ; accom-
pagnés d'instruments Turcs qui jouent des Marches
Ottomanes
La décoration de la Fête étoit moins dans les
Chars que dans celle des spectateurs. C'étoit en
effet un fpcébcle de voir les balcons & les fenê-
tres de la grande rue de Tolede, remplies de cent
mille Napolitains & étrangers , de tout âge , de
tout fcxe & de toutes conditions qui jouissoient
de ce divertissement.
Je ne vous dirai point pourquoi on a choisi un
guerrier Mufuhnan pour le sujet de cette Mafca-
iade. Il faut espirer qu'au Carnaval prochain , vous
aurez votre revanche , & qu'au lieu d'un Bacha
Turc , on fera triompher un Général Russe.
Mon (leur le Prince de Francavilla est trop gé.
néreux pour avoir laiifé échaper une si belle occa-
sion de contribuer à la joie publique. Vous savez
que c'est un seigneur des plus nobles, & des plus
fplendidcs. Toutes ses Fêtes & ses moindres diver-
tissements ont un air de grandeur & de maguiû-
( ai )
cence qui en relevé le prix ; il a donné au pu-
blic le spectacle de deux chars superbes, faits en
forme de barques trainés par de très-beaux chevaux.
Dans le premier étoit une nombreuse ifmphonie
composée de plusieurs fortes d'infiniments qui fai-
soient retentir l'air d'une mafique agréable.
Le recond étoit décoré de plulieurs masques do
caractere, habillés d'excellent goût.
D'autres Chars de différent cQraétcre ont achevé
d'augmenter le spectacle.
Je ne vous fais point ici le récit de cette foule
de mascarades qui ont embelli les Bals de la Cour
& du Théatre ; il me faudroit pour cela écrire un
gros volume. L'Univers entier y a masqué ; les
quatre parties du Globe de la terre en ont fait
les honneurs ; on y a vu des Turcs, des Afri-
cains , des Sauvages, des Chinois, des Améri-
cains, des Japonois , des Indiens, des Divinités
du Ciel & des Enfers , des Satires , des Ciclopes ,
des monstres marins, des Dieux, des DéeHcs,
des Esclaves, des Maîtres, des Sorciers , des Sor-
cières, des Devins , des Devineresses, &c. &c.
A l'égard des Caracteres Européens , on les a tous
épuisés.
Pour moi, j'ai cherché à mon particulier t. em-
bellir ces feus autant qu'il a dépandu de moi. Au
premier Bal j'étois masquée en Vestale , au fécond
en Bretonne qui voyage ; au troisième à la Grecque
* ( sa )
de l'Isle de Scioj au quatrième à l'Angloise ; au
cinquième en Flure , au sixieme en Magicienne.
Les autres divertissements particuliers ont répondu
aux fêtes publiques ; Chaque Citoyen s'est réjoui
dans sa Camille relativement à la joie qu'il a remar-
quée dans la grande Famille qui les comprend toutes;
car l'alégresse se communique ainsi que la tri fteflr.
Je ne ferois point entrée dans tous ces détails ,
Monsieur le (' al, si je n'avois voulu vous
faire que le On- il. récit des Opéra, des Bals,
des Chars, & Mafcarudes , tableaux inutiles
& l'histoire , c est indifférent pour les Annales
du Monde r je nation dans un certain temps
de Ilatiné rejouisse ; mais il ne l'est pas que
ces réjouissances fervent an soulagement de la So-
ciité indigente. On a calculé que tous les frais
de 13 joie publique pendant le Carnaval ont formé
une circulation d'environ ilx cents mille ducats (a)
qui lbnt fortis de la bourse du riche pour entrer
dans celle du pauvre. Voilà le véritable Carnaval
:" de Naples. La consommation générale a été plus
grande ; l'indoftrie a augmenté ; le marchand a
vendu; l'Artiste a gagné; & le menu peuple, t u
(a) Il s'et f vendu ou loué entre les Bals de la
Cour 6* ceux de S. Charles environ quarante mille
habits de masque. Si on Juit III autres dépeufe
dans la même proportion , ou trouvera que cette somme
&'</! pas txagérii.
( si )
milieu de ces fêtei, a trouvé une ressource à fol
maux. C'cft ainsi que les bons princes ftvent con-
cilier le* divertissements de leurs fujcts avec le biea
de l'Etat.
LETTRE SECONDE.
Au même. *
ltfonjieur le Général,
J
E n'avois d'abord ea dessein que de vous don-
ner la Relation da Carnaval de Naples , ce
qui ne devoit faire qu'une lettre ; mais cette
lettre fit un livre, & ce livre fut imprimé ; mon
imprimeur en tira mille copies, qui ne fufflrent
point pour satisfaire à la curiosité du Public. f".
vois cru qu'il étoit plus difficile d'être auteur,
mais je vois qu'on peut le devenir sans un grand
effort de génie.
Quelques foini que je me fois donnés dans
cette Relation de ne rien dire qui pût être pris
en mauvaise part, on ne lui a pas donné une
interprétation favorable. PluGeurs ont dit qu'elle
contcnoit une critique: on m'a fait bien de l'hon-
neur ; car il faut avoir beaucoup d'esprit pour
( 24 )
critiquer en louant : c'est le dernier raffinement
de la méchanceté humaine , & je fuis encore trop
Jeune pour avoir acquit cette malhcureufc perfec-
tion. Il est vrai que c'cft un vice à la mode ; mais
je ne fuis la mode que dans les habits. Ceux qui me
connoiflcnt, savent que je fuis naturellement bon.
IIC. Je regarde cette satyre ingénieuse qui se cache
derriere la louange comme une bassesse indigne
d'un cœur franc & ouvert. Si dans le récit des
Fêtes publiques je m'étois servie de l'allégorie , on
auroit pu douter de mes intentions ; mais j'ai
employé l'expression directe; je veux dire le style
historique simple qui ne dit que ce qu'il dit. Peut-
être ferai-je un peu plus méchante dans les Mé-
moires que je publierai sur mon voyage d'Italie.
où on trouvera des anecdotes très-interessantes.
On m'a encore critiqué sur un jeu de mots qui
ne signifie rien. Je dis dans la même, en parlant
de l'influence que le physique a sur nos ames , que
nous sommes des machines qu'un vent froid ou
chaud monte ou démonte ; & j'ajoute à ce sujet,
que si je me décidois pour un Cicitbco , je le
prierois de n'entrer dans mon appartement qu'avec
le soleil ; car s'il y paroissoit, lorsqu'il est caché,
il tireroit fort mauvais parti de moi : donc il
en tireroit un bon r Je dis que ce donc
& ce si ne font point conséquents. Dans aucune
langue la négative n'emporte point l'affirmative.
l'ar
( is )
c
Par exemple, en disant que je n'irai point à la
promenade, s'il faisoit mauvais temps, cela ne
veut pas dire que j'y irois , s'il faisoit beau.
Autre critique. On m'a reproché d'avoir dit en
parlant de Pacchiarotto que je n'aimois pas les
Eunuques. Vous aimez donc ceux qui ne le font
pas ? Je n'aime ni les uns ni les autres; mais.
si je devois aimer quelque chose, ce ne feroit
ras un animal qui n'est ni homme ni femme.
Je fuis comme cette jeune demoiselle qui, ayant
entendu chanter Caffarelli » dit à sa mere : cet
homme-là chante bien , mais il me femblc qu'il
lui manque quelque chose. On dit néanmoins que
c'cft ce manque de quelque chose, qui fait qu'ils
font quelque chose auprès de celles de notre fcxe.
Cela vient, je psnfe, de ce que ce foible amour
ne mené point aux peines , & qu'ayant soupirâ
d'abord, on ne soupire pas après.
Cependant j'ai à me reprocher une négligence
dans cette relation, c'est d'avoir omis trois Beau-
tés Napolitaines dans le nombre de celles dont je
publie les noms ; ainsi j'ai fait cette nouvelle édi-
tion pour les mettre dans leur jour, afin que la
postérité les admire avec les autres qui font à ad-
mirer. Vous voyez qu'il faut être bien bonne de
refaire tout exprès un livre, pour y placer trois
beaux visages.
Mais taudis que je me fait mauvais gré dVvoi
C )
passé tous silence le nom de certaines Beautés ;
quelques critiques m'ont reproché d'avoir mis dum
le Catalogue des Belles, quelques Dames qui ne
l'étoicnt pas ; on dit même qu'une ou deux de
celles-ci ont avoué de bonne foi que ce n'étoit
pas là leur place. Le cas eit si nouveau que je
mérite qu'on me pardonne ; car il n'arrive presque
jamais qu'une femme médiocrement belle , ne se
croie pas tout-à-fait belle. Cependant il y a un
remède qui est de faire une troificme édition , dans
laquelle leurs noms feront effacés; mais je ne
saurois hazarder celle-ci ftns une bonne attestation
de leur part, par h quelle elles déclarent qu'elles
lie font point belles, aveu qui, felon les appa-
vences, me sauvera la troiûemc dépense.
J'aurois mi$ dans le tableau des Belles une Beauté
Turinoise qui fait sa résidence à Naples, mais elle
n'y étoit pas lors des Fêtes publiques. D'ailleurs
je ne fuis si elle m'eût su bon gré d'avoir placé son
vifuge dans 1& Galerie des Charmes Napolitains.
11 y a de certaines Beautés étrangères qui ne sous-
frent point la compaiaifon avec celles du Pays,
où elles se trouvent. Lorsqu'on les approche de
celles-ci , ou elles embellissent , ou elles en lui-
dissent : alternative dangereuse que je n'eusse pas
voulu hazarder , car une femme nous fait toujours
mauvais gré d'avoir placé son portrait dans un faux
jour. D'un autre côté, je ne m'entends point eu
(07)
C a
caractere de virage. Peut-être qu'il faut qu'un'!
Beauté du bas des Alpes ait un air fier, dédaigneux.
tirant un peu sur le mépris , & que celle de la
Napolitaine ait quelque chofa de ample & de na-
turel. Eu ce cas, si je prétendois à la beauté , je
roudrois me faire inscrire dans le catalogua des
Belles Napolitaines.
Voilà la critique en détail, mais voici celle qu'on
a fait en gros. On a dit qu2 cette lettre n'étoit
pas à moi, qu'elle étoit de la composition de mon
Mari: en vérité cette gloire est si petite que si on
veut me l'enlever , je ne me donnerai pas la peine
de courir après. Comme Angloise ne connoissant
pas le raffinement de la langue françoise , il a cor-
rigé quelques fautes de construction ; mais s'il y
a placé les mots, j'y ai mis les choses ; & c'est
par les choses qu'on est auteur.
Aux amusements du Carneval, ont succédé aprds
Piques les spectacles en chants & en daufes , qui
n'ont été ni si vifs ni si brillants. Dans l'Opéra de
l'Olympiade , Piccini nous a toujours donné du
piccini, mais nous n'en avons pas pu sentir la
beauté ; car le char de la musique de cet Opcra
étoit mal attelé. Cet habile homme, pour suppléer
aux défauts des voix , a fait jouer beaucoup les
violons, mais les ritournelles dans un Opera chan-
tant ne font que des ritournelles. Le grand Ballet
d'Hipermenestre exécuté par M. le Picq, premier
( a* )
danseur, a été fort meurtrier. Quarante-neuf fem-
mes y tuent en cadence quarante-neuf hommes ;
il cft vrai que ce font des époux , ce qui peut
peut-être un peu excuser le maître du Ballet.
Artaxerfes qu'on représente actuellement, a eu
le même fort, parce qu'il cA: rendu par les m4-
mes aacurs. Il y a une feule ariette chantée pur
Mademoiselle Bernafconi qu'on entend avcc plai-
tir ; mais c'cft bien peu de chose qu'une ariette
pour un théâtre aufli nombreux que celui de S.
Charles. J'ai calculé qu'il ne nous revient pas une
note par tête. Le grand Ballet d'Alceste qu'on donne
dans cet Opera est des plus pacifiques. Il semble
que le Compofitcur ait voulu repeupler le théâtre
des danseurs qu'Hipermeueftre avoit tués. Il n'y
meurt qu'une femme, encore ressuscite-t-elle à
Ja fin de la danse. Je n'aurois pas voulu dans celui-
ci que M. le Picq dansât un Ballet qu*- n'est pas
de fil composition. Un premier danseur ne doit
exécuter que d'après son imagination. On dit qu'il
a voulu montrer par là un cfprit philosophique
qui fait le plier à tout ; mais son talent n'est pas
à lui, il appartient au Public, il n'en peut donc
pas disposer ; c'est à quoi les premiers afteurs ne
font pas toujours assez d'attention.
Ce Ballet cft tombé sur le théâtre de Naples,
pour ainsi dire , du troisieme bond. Il fut d'abord
composé par M. Noverc , retouché ensuite par
( 29 )
,.; 3
I: S. Vigano , & exécuté maintenant par M. lo
Picq. il n'y a point de danseur dans ce grau" pun-
tomime-héroique qui foit où il devroit être. Il
me fcmble que le grand art du Ballet est de placer
les acteurs, afin que le Rôle ne jure pns contre
son caractere. Je ne fais l'effet que cela fait sur
les autres ; mais pour moi, lorfqiie je vois un dnn-
feur qui , quelques jours auparavant, a dansé le
polichinelle, ou le charbonnier, je ne puis m'etn *
pêcher de rire , lorsque Je le vois maintenant la
massue à h main danser gravement le RÔle d'i ler-
cule. Ces transmissions ne font point dans l'ordre
de la danse , ou pour mieux dire, il cil ridicule
qu'un bas pantomime veuille tout d'un coup se don
ner dca bras , & des jambes qu'il n'a pas. Par
la même raison je n'aurois pns voulu que M. lo
Picq , dans le second Ballet du même Opéra, des-
ccndit du Trône pantomime-héroïque pour se faire
Hongrois ou Pandoure. J'ai oui dire qu'il n'y a
rien qui retarde plus les progrès de la belle danse
que ces passages du grand dessein au petit. On m'a
assuré que le grand Dupré , premier Danseur de
l'Opera de Paris , n'auroit pas exécuté un p'jl
d'Efctavon , si on lui avoit donné l'Esclavonie.
Il ne s'tgit pas qu'un premier artista foit propre
à toua les ballets ; mais qu'il excelle dans un grand
ballet. 1
Les deux premieres danseuses ne manquent pas
( 3° )
de talents ; mais elles manquent de jeunesse , cr.r
trente-sept & trente-huit font bien soixante-quinze.
Un pas de deux âgé de soixante-quinze ans , elt
un ballet dunédepane. Pour moi , je crois qu'une
femme de théâtre peut chanter jusques h quarante
ons ; mais elle doit finir de dan fer à trente. Passé
lès six lustres quelques efforts qu'elle fasse pour
soutenir te brillant de sa réputation , tout ce qu'on
peut dire de plus favorable à fou égard , c'cft
qu'elle danse allez bien pour une femme de fun
ago ; ce qui est toujours une satyre.
J'ai loué I%Iadamc Rii
J'ai loué Madame Biçncti dans ma précédente
sur le menuet qu'elle danse très-bien : c'est que
dans celui-ci il ne faut point de force ; mais seu-
lement des grâces , qu'on peut confervcr jusques
dans un âge avancé. Je parle des grâces du corps,
car pour celles du visage , il n'en cft plus question
alors.
Voici d'autres réflexions sur cet art. Il me sem-
ble que c'est en violer les regles, que de mettre
de grandes batailles dans les ballets pantomimes
La guerre & la danse ne font pas faites pour être
ensemble, sur-tout lorsqu'il est question d'un spec-
tacle représenté devant les Dames. Par-tout où
notre fcxc se rassemble , il ne faut point de croHo
artillerie. Nos organes font trop délicates puur
supporter les décharges générales, d'autant plus
qu'on fuit sur le théâtre la maxime du Roi de
C 31 )
Truffe , qui veut que tous les coups ne rv!'m::'flt
qu'un coup , vacarme dangereux pour les jolies
Dames, qui pour être tout-à-fast aimables, doi-
vent être un peu fujcttes aux vapeurs : or les
vapeurs & la poudre à canon font incompatibles.
Le Roi & la Reine ont suppléé * ce qui mun-
quoit à ce divertissement public par des Fêtes très-
brillantes. Leurs Mnje:lés ont acheté ou loué la
beau Palais de Pofilipo que j'occupois dans mon
premier voyage, où elles ont donné des bals à la
Noblesse dans les mêmes appartements où je don-
nois les miens.
Ç'a été un des beaux spectacles que l'œil peut
découvrir de voir deux on trois mille carrosses
remplis de gens de diftinftion border le chemin
depuis Naples jufqucs è cette Maison devenue
Royale ; & gutine de Barques & Battenux bigar-
rés de mille couleurs , garnis de citoyens, qui en
unissant les éléments ne faisoient qu'un théâtre de
i: mer & de la torre. A cette décorntiou le Jou
gnoit une foule de peuple, qui par sa joie fai-
soit retentir les airs de cris d'allegresse. On est
obligé aux Princes , qui par des divertissements
généraux donnent à la Nation qu'ils gouvernent
un caraftere de gaieté. Celui-ci suspend pour
quelques moments le chagrin domestique , c'ctt
autant de gagné pour la Société civile remplie d'ail-
leurs de peines & d'inquiétudes. Je comparerois
C 3* )
volontiers les Rois, qui, pour me servir de cette
expression , passent l'éponge sur les malheurs pu-
Nics, à ces Divinités bienfaifaotes qui font oublier
le triftc fort de la vie humaine.
Je souhaiterois, Monficur le Général , que vous
vous sufliez trouvé à Naples U 8. de Sept. pour
être témoin d'une Fêta qu'on nomma ici II Giorno
di Piedlgrotta. C'est une priere que leurs Majestés
Napolitaines vont faire à la Reine du ciel avec
toute la pompe du trône dj la terre. Le Roi, la
Reine , la Famille koyale, sa Maison , ses Gardes,
la Cour, la Ville, la Justice , les Minières , les
Troupes , la Marine , 1' Artillerie , les Canons,
les Vaisseaux de guerre , les Galères , les Princes,
les Princesses , les Gentilshommes, U Noblesse,
les Grands, les Pet'ts y assistent. La Monarchie
y marche en perfoune.
La Reine étoit habillée d'un goût charmant. Sa
parure , qui rclevoit l'éclat de ses charmes, h ren-
doit la plus belle personne de la fête. Elle clt
naturellement fort Hinche. Son teint de lis, & de
roses lui donnoit à la fois un air de douceur , &
de majesté , qui , en lui gagnant les cœurs , lui
attiroit le rcfpca. J'ai dit dans ma précédente,
que j'aimerois mieux être Reine que belle. Je crois
que ce jour-là, j'aurois préféré sa beauté à sa Cou-
ronne ; car il n'y a rien de plus flateur pour nous
que d'être parées d'un beau visage.
( 33 )
Il faut qu'à certains jours marqués de l'année ,
les monarques se montrent grands: cet éclat donne
un nouveau luftrc à leurs Couronnes. Je dirois
volontiers que ces jours de magnificence remon-
tent la puissance des Rois ; du moins vous ne
duriez croire combien cette pompe extérieure
inspire du respect aux petits sujets. Cette foule
d'hommes, qu'on nomme le peuple , n'a guère
d'autres sens que celui des yeux : il ne fait que
voir. Toutes les images de grandeur , d'autorité ,
de puissance entrent dans l'imagination par ce
canal.
A propos de spéctacle de muGquc : je donnerai
moi-même l'Opera d'Alcidc, de la compofitlon
de M. Hasse, rempli de beaux récitatifs, d'a-
riettes , & de grands chœurs, où je remplirai le
Rôle d'Edonide. La scéne fera chez moi dans la
grande fale du Palais que j'occupe à Pizzofalcone,
où je ferai bâtir on théâtre , louerai des chanteurs
& chanteuses, le tout pour mon divertissement,
& celui des personnes de distinction de cette
ville , de ma connoiflunce , qui feront invitées par
Billets. Je donnerai douze représentations dont
la premiere fera environ à la fin de Novembre
de la prifente année 1774. Je ne fais pas trop
comment je m'en tirerai, mais ce fera toujours
un spectacle nouveau de voir une Angloise repré-
senter & chanter en Italien au milieu de l'Italie,
( 34 )
sur-tout à Naples qui est la ville la plus entité
en musique ; mais ii on me critique, je prendrai
le parti que j'ai pris sur toute autre chose depuis
Six ans que je l'habite : aftoltare, e tacere.
Mais voilà mon Opera fini avant que de l'avoir
commencé. Je quitte demain Naples. Je vous racon-
terai une autre fois la caufc de ce subito. Tout ce
que je puis vous dire en attendant, c'cft qu'appa-
remment il y a quelque Ministre à la tête du Gou-
vernement Napolitain qui n'ai me point la Musique.
De Florence le 27 Septembre 1774.
M
E voilà tout d'un coup transplantée à Flo-
rcncc , où j'ai vu à mon arrivée l'Opéra du
théâtre della Pergola, dont j'ai été plus satisfaite
que de celui de S. Charles. Il Signore Aprile y
chante avec beaucoup d'applaudissement. C'est cer-
tainement un de plus habiles professeurs qu'il y
ait aujourd'hui en Italie. Je viens de vous dire
que je n'aimois pas ces gens là Mais j'excepte ce*
lui-ci de la regle générale ; car, outre qu'il a du
talent, on trouve en lui des qualités qui le ren-
dent aimable dans la Société. C'est un honnête
homme en Musique & hors de la musique ce
qui est très-rare dans cette profefflon qui par un
penchant naturel entraîne au vice. Je ne fais pour-
quoi on dit que ceux qui font fcntiblet à les te-
( 35 )
cents , font prédestinés pour aller au Ciel. Pour
moi je crois que c'cft la premiers porte de l'enfer-
Madame Galliani a une très-belle voix , & la
voix cft le nonante-neuf du chant ; il est vrai ,
que la centieme demande beaucoup de temps &
d'application.
Le Tenor a aussi dans cet Opéra des endroits
agréables , qu'il exécute bien.
Les Ballets m'ont beaucoup plu, aussi ils font
de la composition de Monftcur Pitrot. Mais ce qui
m'a enchanté est Mademoiselle Favier, son Eleve ,
qui joiht ù une jolie figure tous les agréments de
la belle danse. Il feroit à souhaiter que le grand
théâtre de Naples fit cette acquiûtion , on verroit
alors combien on a été éloigné jufqucs ici de la
perfection de cet Art.
Mais des petites choses passons aux grandes. Je
vous félicite , Monfleur le Général , de la paix
avantageuse que votre Cour vient de faire avec
le Turc , paix qai a surpris l'Europe; mais je fuis
étonnée qu'on le foit. Il y a déja soixante-dix
ans que vous autres Russes faites des miracles en
politique. Il n'étoit pas probable que vous eussiez
manqué d'opérer celui-ci, le plus important de
tous ; car, comme on dit, la fin couronne l'œuvre.
Ce que je trouve de prodigieux en vous, c'est
ce voile que vous savez jetter sur les grands coups;
de maniere que les Puissances de l'Europe ne le
( 36 )
voient qu'après qu'elles ui font frappées : cleft.
à-dire, lorsque l'un n'est plus à temps de les préve-
nir. Alors les Ministres des Cours étrangères ou-
vrent de grands yeux , & se disent voilà qui
tA: étonnant. Nous n'aurions pas cru., U
étoit impossible de penser, Cependant vous
avancez toujours, & ne perdez aucune occasion
d'augmenter votre puissance. Il femblc qu'on se
fait donné le mot de vous permettre de devenir
grands, & qu'on foit ensuite fdché de ce que vous
le devenez.
Je n'entends rien à la politique ; je me connois
mieux en rubans qu'en systême ; maison dit que
votre dernier traité avec le Divan contient de gran-
des vues, aiofi que d'intérêt politique , & qu'il
remplit tous les plans de Pierre le Grand. Je
fuis
DÉCLARATION
( 37 )
D
DECLARATION
POUR SERVIR DE PRÉFACE
A LA LETTRE SUIVANTE.
Q
Uelques gens de Théâtre te font plaints , que
dans mes Lettres sur les divertissements du Car-
naval, où il elt toujours question des spec-
tacles, j'exerçois un empire despotique sur les ta-
lents. Ils m'ont reproché de m'être saisi de la partie
législative du Gouvernement de la Scenc.
Ils m'ont demandé mes lettres de créance théa-
trales, & quels font mes titres ? Les voici ; U
raison & le son sens , je n'en ai point d'autres,
parce que dans les Arts, il ne sauroit y en avoir
d'autres. Depuis que les Professeurs ont vendu leurs
talents au Public , ce Public a le droit de les ju-
ger, & je fais corps dans ce grand corps. Si ces
Meilleurs trouvent que j'administre mal la cou-
lisse, ils n'ont qu'à écrire contre mon administra-
tion. S'ils prouvent que j'ai tort, j'aurai allez d'é-
quité pour avouer qu'ils ont raison. En Attendant,
je ne changerai point l'ordre de mes idées.
C'cft un fpeéhcle digne de pitié de voir l'état,
où se trouvent aujourd'hui les deux lut. dont
( 38 )
les hommes pourroient tirer des grande avantages,
parce qu'ils fout continuellement au milieu d'eux.
1) n'y a que fort peu de gens , qui s'adonnent
aux sciences abstraites , au-lieu que tout le monde
assiste régulièrement au Théâtre, & comme l'O-
péra est devenu le plus à la mode , il pourrait
aussi devenir la plus utile.
Platon dit, qu'on ne peut faire aucun change-
ment dans la Musique, sans qu'il s'en fasse un dans
le Gouvernement.
Tous les grands Philosophes de son temps , ont
pensé comme lui. Ce n'est point une idée jettée
au hazard , mais une maxime fondamentale' avec
laquelle il prétendoit gouverner les Empires. Se-
Ion eux , un mode préféré à un autre , peut ré-
tablir , ou eau fer la ruine d'un Etat.
11 est certain, que la Musique passe dans nos
âmes par l'organe des sens, & qu'elle y fait sentir
tour à tour, l'amour, la joie, le doux plaisir,
l'effroi, & l'épouvante. Une certaine modulation
peut donc nous toucher d'une certaine maniere,
& une différente, nous affecter différemment. L'hif-
toirc remarque, que les Peuples qui fermerent
la porte À cet Art, furent les plus cruels de la
terre. Il s'enfuit de là , que la Musique , en entrant
dans le caractère de la Nation, en régie les prin-
cipes; elle influe sur tous les êtres qui respirent
dans la nature.
( 39 )
1)
Les Animaux y font fenûbles, tous les Vola-
tiles fc conduisent par cite , c'est par le chant 1
que se dirige cet Empire, qui regne dans les airs.
Les Chiens dcitinés aux amusemens des Grands,
n'ont pas plutôt entendu les Cors de cham:, qu'ils
font animés d'une ardeur nouvelle.
Les chevaux s'enflamment, & bondiflfent au son
des instruments qui forment le bruit de guerre, &
par cette émotion, en font plus propres pour s'é-
lancer sur l'ennemi. Un Général, qui avoit rem-
porté une grande bataille , disait fort plaisamment
A ce sujet, qu'il deveit sa viftoire aux Tymbales ,
aux Trompettes de sa Cavalerie , qui, ce jour-là,
avoicnt si bien animé l'ardeur des Chevaux , que
l'ennemi n'avoit pu leur resister. Jc ne dis pas qU&
nous soyons des bêtes, mais que dans la partie
sensitive, nous leur ressemblons, & c'eil toujours
dans l'organisation des corps, qu'il faut chercher
la démonstration des causes physiques..
LaMuûque ne fiuroit affecter nos moeurs e finit
influer sur notre manière de penser, & sur-tout
sur celle d'expliquer nos idées , c'est-à-dire , nous
rendre plus ou moins diffus. Ma grand' Mere, qui
voyngeoit en Italie du temps de Vinci & Leonardo
Leo (a), me disoit que les Italiens s'énoncoient
naturellement, avec autant de justesse que de pré-
(<») Proj'cjp.urt • qui écrivaient avec flmrlidld.
C40
<tAon. Maintenant ils parlent beaucoup, leurs jf-
cours font dissus , remplis d'antitheses, & d'une
Alocution factueuse, aussi vainc que frivole. Cela
pourroit bien venir de la Musique moderne, qui
A'ell écnrtée de la Nature , far-tout de cette quan-
tité prodigieuse de crômes & de semi-crômes, dont
on a rempli les Ariettes.
Les Maîtres de cet Art courent sans ceR". après
l'Art ; comme ils n'ont aucun point fixe, ils vont
toujours sans s'arrêter jamais. Ils voltigent conti-
nuellement dans le cercle de la Muiique , où leur
Génie eli enfermé.
Malgré cette cotruption , il ne faut pas croire ,
que la Nature ait perdu ses droits : douce, aima-
Me, charmante, elle tend une main favorable
tuux Artistes qui s'adrcffent à elle.
Eu voici un exemple. Il y a deux ans , que I'0p?tt
Demosonte au Théâtre ici Ctcomtro, étoit totale-
men,t tombé , lorsque Madame BonaJini, par une
Ariette , où il n'y avoit que quelques paroles, & fort
peu de notes, le releva. Le nnturel & l'aisé , font
donc le vrai goût. Le Chant Grégorien, qu'un Au-
teur a cité dans un de ses ouvrages critiques , sur
la danse & la Musique , en eit une autre preuve.
4't affeéld toujours l'ame par un caractère de simpli-
cité , qui est la véritable expression du Chant;
quoiqu'il foit le même depuis pluficurs iiécles, il n'cft
point ancien, parce que la Nature ue vieillit point.

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