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Oeuvres mêlées de Madame Sara Goudar,.... Tome 2

De
201 pages
1777. 2 tomes en 1 vol. in-12.
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ŒUVRES MÊLÉES
DE
MADAME
8AXÁ govjd^L:a,
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- 1 1 ,
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\f 'è Jid SECOND.
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RÉ MARQUES
Sur la Musique Italienne & sur la Danse,
A
.A 1
MILORD PEMBROKE,
A AMSTERDAM.
1 7 7 7.
y
AVERTISSEMENT
DE
MADAME SARA GOUDAR.
J
E ne cherche point ici à reformer la sce-
ne. U y a long-temps qu'elle n'est plus
une école des Mœurs. On ne va guere au-
jourd'hui au théâtre, que pour s'y donner
en fpeétacle. Mes réflexions portent limple-
ment sur quelques endroits de la Musique,
& de la danse moderne. Lorsqu'on réfléchit
en philosophe, sur la. révolution qui s'est
faite de nos jours sur celles-ci, on ne peut
s'empêcher de plaindre deux Arts qui ont
dégénéré dans la proportion que les autres
se font perfectionnés. C'est en s'éloignant
de la nature qu'on a franchi toutes les regles
du chant & de la Danse.
Il est humiliant pour le siecle le plus
éclairé qui fut jamais, de voir l'état déplora-
ble où font réduits les Opéra, sur-tout les
Italiens. où le moindre inconvénient est
peut-être celui d'y voir des Alexandres, des
Ctfars, ou des Pompées, y régler le destin
de l'Univers avec des voix de filles, Sc des
Hercules être tués en pantomimes par de
celébres Maîtres de Ballets ; où, dis-je, le
plus petit défaut cfl de couper la nature
pour la faire à chanter & réduire un grand
nombre d'hommes en béquilles pour les
faire danser. Mais il y a d'autres vices,
dont je fais voir le ridicule dans les lettres
que je public ici.
Au relie, en donnant le nom de ceux qui
se font distingués sur le théâtre moderne,
je ne parle que d'un petit nombre ; car si
j'eusse entrepris de les exposer tous aux yeux
du public, il m'eût fallu faire un Diction-
naire Encyclopédique de Musique da
Danse. *
Je ne parle pas non plus des mœurs de
ceux qui ont occupé, ou qui occupent en-
core la feene ; car mon dessein n'est pas de
donner à la postérité le tableau des ordures
du siecle. Ceux qui ont le malheur de fré-
quenter la coulisse savent que c'est le pays
le plus corrompu de la terre. Je ne parle que
des talents de ceux qui l'occupent, & non
de leurs vices, &c. &c. ,'!y;' -
Tome g. A
LETTRE PREMIERE,
SUR LA MUSIQUE ITALIENNE.
DE VENISE.
Milord,
e
'Opsra qu'on donne ici, s'appelle
Antigono. LaMufiqueeft delacompo-
tition d'un Maître Napolitain , ce qui
suppose qu'elle est fort bruyante. J'y
turois souhaité moins de notes & plus d'expiression.
Je ne vous dirai rien des Acteurs : ils font uti
si petit nombre sur les théâtres d'Italie que cela
,ne vaut pas la peine d'en parler. En France,
l'Opéra est une grande République, qu'un Prince
postiche conduit le bâton à la main Ca). En Ita-
He, c'est un petit Etat monarchique dirigé par un
Souverain du théâtre, qu'on appelle il primo uomo,
(a) Le bâton pour marquer la mesure.
co
& qui n'est que la moitié d'un homme. A l'égard
de l'exécution du Drame , j'aurai d'abord fait.
La Maccarini dit les Airs; Venanzio les chante.
Les autres AdeuTS font à peu près neutres : on
peut les considérer comme des ftntues mouvantes,
qui ouvrent la bouche au son du violon, & dont
on pourroirfe passer, s'il ne falloit pas représenter
h piece. Sur les théatres en musique tout roule
sur deux premiers personnages, éc lorsque ceux-ci
font mauvais , on exécute l'Opera sans Aacurs. Jc
vous parlerai dans ma seconde des Ballets.
Je n'aflifte jamais à un Opera Italien pour la
premiere fois, que je ne me ressouvienne de la
fumeuse dispute qui s'est élevée dans notre Siécle
sur la Musique , & qui a fait autant de bruit,
que la Musique est bruyante par elle-même. On
, bleft beaucoup tourmenté l'esprit pour favoi si
la Françoise vaut mieux que l'Italienne; c'est à-
dire , si on doit préférer un mode à un autre. J'au-
rois mieux aimé qu'on eût agité une question plus
générale, & de toute autre importance : c'cft-à-
dire, si la musique par son influence peut contri-
buer à l'ordre public ; car si elle n'est bonne à
rien, il faudroit l'abandonner; mais si au con-
traire elle peut être utile à quelque chose , il feroit
temps de la perfectionner;
Les Prôneurs de la musique prétendent qu'en
fc glissant dans notre cœur par les organes de
(3)
A i
corps, elle nous fait fcntir le doux plaisir ; que
son harmonie qui enchante l'âme, a la faculté de
la porter au bien ; que les peuples qui aiment
la musique , font plus doux & plus foicables que
ceux qui ne la oonnoiflent pas , & tânt d'autres
belles choses, qui portent à faire croire que les
Haudel, les Cluch, les Sachini peuvent être aufiî
utiles au genre humain, que les Socrates , les
Sénéques , & les Erafmcs.
Le parti opposé soutient au contraire , que la
musique par sa nature énerve l'ame ; que c'cft un
art corrupteur qui ne donne que des vices ; que
les nations les plus chantantes font les plus mé-
chantes ; que moins on connoit des ariettes , &
plus on a de vertus. En attendant qu'on décide
cette question , les Opera vont toujours leur train.
La musique même est descendue du théâtre,
d'où elle a gagné toutes les classes.
Il n'y a point de jolie Dame eq Italie, qui en
recevant la visite d'un jeune Cavalier , après avoir
étalé ses grâces, ne passe à ion clavessin , où elle
thante un petit air pour achever de se rendre
aimable. Je connois ici deux ou trois visages, qui
oat fait fortune par cette ariette.
Se tutti i mali miei
IQ ti potessi dire
Divider ti lard
Per e,nercHa il cor.
(4)
A l'égard de l'autre sexe, un gentilhomme qui
n'est pas chantant est un animal dissonant, Il faut
connoître il Burancillo & Godclupi, pour être
admis chez les élégantes. Une belle Dame, à qui
on présentoit dernièrement un jeune gentilhomme
pour être son Cavalier Serpente , en l'iutcrro-
geant sur les qualités qui font mériter cette place,
le questionna ainit : Signore , sapete la musica ?
No Signera, lui répondit le postulant ; e bene,
reprit - elle, andate ad impararla , e pei venite 4
ritrovarmi. C'est , en bon François , envoyer un
homme à l'école. Cet ert, dans le monde galant,
entre dans l'assortiment des choses qu'il faut
avoir pour plaire. Sans lui un amant cft souvent
en danger de tomber dans le désespoir, faute
d'être en état d'exécuter une ariette pour toucher
le cœur de sa belle. Je pourrois vous citer un
petit-maître , qui feroit mort depuis long-temps
sans cette ariette , qui lui sauva la vie par ces
paroles :
1
Jlh che nel dirttaddio ,
Cara , morir mi sento ec.
1 La mnfique ne s'est pas fixée au monde galant,
elle a percé jusques dans la République des men-
diants. Les pauvres demandent l'aumône en chan-
tant. Ils choisissent les airs tendres , qui ont tou-
ché les cœurs des amants, pour exciter les fideles
C 5 )
A 3
à la charité chrétienne. Le Comte de Il.
Russe, & par conséquent grand amateur de la
musique Italienne , pendant son séjour i\ Venise,
avoit à ses gages six de ces musiciens en hommes,
& autant en femmes, qui chatoient & jouoicnt
tous les jours du viulon dans son antichambre,
pour l'aider à faire la digestion de son dîner,
dont les honoraires étoient réglés à un dimi-
rouble chacun par femeine.
je fuis fâchée que vous ne soyez pas ici, Mi-
lord, car je vous donnerois un grand concert au
milieu de la place Saint-Marc , éxécuté par cin-
quante Musiciens , gueux de profession , qui tous
ensemble feroient autant de bruit que l'Opera de
Paris. Il ne faut pas vous imaginer que ces fir-
tuosi lisent la musique à livre ouvert, car la plû-
port font aveugles.
Il me semble , Milord , qu'en agitant la que-
stion sur la musique , on n'est pu remonté aux
vrais principes. Notre siecle s'en est rapporté là-
deflus aux Grecs & eux Romains, au-lieu qu'il
falloit ne nous en rapporter qu'à nous-mêmes. 11
tft chir que l'antiquité s'est trompée à l'égard de
la musique , & que son systéme sur cet art est
plus moral que physique. Comment auroit-elle
connu la marche des esprits animaux , ces mcffa- -
gers du goût , ces sentinelles de l'âme , elle qui
igioioit ii le fang circuloit ? L?s anciens étoiet
( 6 )
de bonnes gens qui croyoient sentir ce qu'ils ne
sentoient pas. Ils marchoient à tâtons dans la
nature : aufli s'égaroicnt-ils souvent. Platon, qui
établit comme un des principes de sa philofophic
qu'on ne peut préférer un mode à un autre, sans
causer une révolution dans le gouvernement po-
litique , seroit bien étonné, s'il revenoit sur sa
terre, en voyant les changements qu'on a faits
dans le chant , sans que cela ait influé sur les
systêmes modernes. Tous ces Philofophcs établif-
foient leurs loix sur la vibration de l'air , 2. l'im-
pulsion que les fons extérieurs o»t sur les sans,
qui les agitent davantage à mefurc qu'ils font plus
grands ou plus modelés; ce qui est une fausse con-
fcquence tirée d'un faux principe. Sous les Pyré-
nées , où les orages font fréquents, les habitants dl)
pays font si accoutumés au bruit du tonnerre , qu'on
peut regarder comme la plus forte note de là mu-
sique instrumentale , qu'il ne fait plus d'imperf-
fion sur eux. Dans une certaine ville de Flandre,
assiégée du temps de Louis XIV, les Citoyens
s'etoient si bien faits au bruit de l'artillerie,
qu'on assista à tous les divertiflements publics, &
qu'une bombe qui tomba sur le théâtre n'interrom-
pit pas. le spectacle.
Le grand Condé avoit l'imagination si indépen-
dante de la vibration de l'air, & des fons ex-
teneurs, qu'on auroit pu choisi le moment le
( 7 )
plus tumultueux d'une action , pour lui parler d'une
affaire très-compliquée.
Charles XII. s'étoit si bien accoutumé à l'har-
monie des balles , qu'il pouvoit lire une lettre ,
& y répondre dans le fort d'une mêlée. Voilà
pourquoi la musique guerriere de Frédéric , com-
posée de deux cents pieces de gros Cnnons Plr-
tuofi, qu'il tient à ses gages pour chatouiller le»
oreilles à ceux qui veulent s'opposer à sa gloire ,
& de deux cent mille fusils , pour remplir les grands
chœurs de la musique de ses batailles ; voilà pour-
quoi , dis-je, ce Prince pouvoit donner un grand
concert militaire dans les dernieres campagnes,
sans que ses ennemi. en fulient déconcertés. Toutes
cet différentes sensations dans les tons les plus
aigns ne pourroient se faire , Milord , si les vi-
brations étoient Ls mêmes dans tous les individus.
& si les fons extérieurs avoient sur nous cet em-
pire, que les anciens vouloient leur donner. Depuis
dix lustres il s'est fait tout plein de révolutions
dans k1 musique , sans que celles-ci en aient causé
aucune dans les Etats.
Le mode n'a pas plus d'influence. S'il açiflbit
également, il causeroit la même sensation dans
toutes les ames ; mais il s'en faut bien encoie
que cela foit ainsi.
Monterquieu dit, qu'il faut écorcher un Mos-
cOvite pour lui donner do sentiment. Je crois ,
( 8 )
Milord , qu'il faudra bientôt nous écorchcr nouv
mêmes pour nous rendre fenûbles à un Art nu-
quel on a voulu donner un grand Empire. Cet.,
cil: venu de ce qu'on a trop musiqué. Les sens
fc font usés. Il en est des organes du goût, comme
de toutes les autres portes de l'ame, qui se fer-
ment d'elles-mêmes , lorsqu'on les a ouvertes trop
souvent. On a tâté notre imagination par tant
d'idées harmonieuses, on l'a essayée par tant de
modes, qu'on l'a énervée, à force de vouloir la
rendre fenfiblc.
Presque toutes les nations bâillent aujourd'hui
au son des violons. Plusieurs dorment profondé-
ment au théâtre. Il n'y a guere que les Italiens,
qui battent des mains à l'Opéra. La plûpart même
le font per impegno.
L'impression , que le cerveau reçoit des fons,
tient à une infinité de choses d'accident, comme
le climat, l'éducation, le génie, la forme du
Gouvernement. 11 faudroit décomposer la nature
d'un Turc, d'un Tartare, ou d'un homme du
Jappon pour lui faire sentir l'harmonie de certains
fous. Je dirois volontiers , qu'il y a' des nations
lourdes par physique , & qu'avant de leur npprcn-
dre à sentir, ilf&udroit commencer par leur appren-
dre à entendre. Parmi nous un homme bien ué
reçoit les impressions de la musique d'une manière
différente ds celui qui a vécu dans l'obscurité.
(9)
On avoit chanté pendant trois mille ans * pfn
près comme on parloit, ce qui approchoit de la*
bonne musique , lorsque des nouveaux Légiflatcurs
voolurent changer cette ancienne constitution mu-*
ficale. J2 ne vous parlerai que des réformateurs
du Siècle & des révolutions qu'ils ont caufécs
dans l'harmonie de notre Monde.
Handd , que nops avons placé après sa mort à
côté des plus grands Monarques Bretons , & que
nous aurions dû ensevelir dans l'antichambre des
tombeaux des Rois, si les tombeaux avoient des
antichambres , gâta le fonds de notre musique , qui
s'accordoit avec nos moeurs. Il chercha à nous faire
devenir Italiens &u lieu de nous conserver Anglois,
c'est-à-dire, indépendants ; caractere de qui nous
tenons tout ce que nous valons.
Ce Compositeur mêla à notre premiere musique
celle du midi de l'Europe , oubliant que nous étions
une nation du Nord. Le mélange étoit bon ; mais
la dose fut trop forte. Elle précipita la ba-
lance muilcale , qui entraîna notre goût au-delà
du physique Anglois. Les Volades Italiennes ren-
dirent la nation plus légere.
Tant de Bifcromes couperent , pour ainsi dire,
notre humeur , & la rendirent aufii variée que les
Ariettes. Cette révolution , qui passa dans notre
ministere , gâta l'harmonie des négociations. Depuis
ce temps-là nous n'avons plus été d'accord avtc
( 10 )
le clavessin politique de l'Europe. De-là est venu
que notre Gouvernement a été rempli de dissonan-
ces, & que dans la paix comme dans la guerre,
il a chanté tantôt trop haut & tantôt trop bas,
ce quij est pire qu'un dcfaccord continuel ; car
en matiere de rnufiquc politique il vaut mieux ne
pas chanter du tout que de chanter hots de temps.
Hameau causa dans la musique françoise la même
révolution que Handel avoit causée dans l'Angloise.
Il y mêla trop de notes ; ce qui lui fit perdre cet
air grave & soutenu , que les françois disent être
le bon ; mais qui, poui parler dans toutes les regles,
est celui qui convient mieux à une langue qui a
moins de voyelles que l'Italienne. Les contenues font
trop dures pour les roulades. Il faut toujours que
l'expression musicale foit analogue à l'idiome.
Jean-Jacques Rousseau , encouragé par Rameau,
laissa de copier la musique pour faire des notes.
Il fit le devin du village : quoiqu'il ne fallut pas
être forcier pour composer cet Opéra, il plut
beaucoup.
Les partifaus de Lulli se récrièrent contre un
goût, qui tendoit à dépouiller la nation du sien,
& qui alloit faire chanter la nation à l'unisson avec
Naples, Rome & Florence. On prétendit que ceitc
nouvelle musique feroit naître beaucoup de vice* ;
que les François feroient aussi fourbes , & aussi
tjluti que les Ariettes ; qu'il n'y avoit déjà que
( 11 )
trop de gaieté dans 1a nation ; que quelques notes
enjouées de plus la rendroient folle; qu'il faudroit
la lier avec la musique Italienne. On appelloit
Rameau le pere aux rigaudont. En effet il ne man-
quoit jamais un air gai du premier coup. On eût
dit qu'il avoit un moule, où il les jettoit. C'est
qu'il avoit sa tâte remplie d'ariettes.
Ckajfé avoit fredonné pendant trente ans fut
le théatre du palais Royal avec un applaudissement
général. Dans l'Europe galante il avoit fait chanter
le Grand Turc aussi bon françois , qu'un Musul-
man puisse chanter. Le Maur, avec la plus belle
voix qui se foit jamais fait entendre sur la feene,
avoit touché tout Paris par de grands sirs graves
& soutenus. On l'oublia aufli-tôt que le parti de
Lulli fut affoibli. La Pei prit sa place , & brilla
beaucoup par ce gazouillement devenu à la mode.
la Numierc suivit fort exemple, & réussit comme
elle.
(idiot parut, & les Lulliftes furent écrasés, Il
chanta des ariettes italiennes avec des paroles
Françoises. Jamais on n'a mis tant d'art & tuit
d'expression pour toucher uue nation par des ac-
cents qui lui étoient étrangers. On s'étonna que
cette mutique ne fût pas celle de la France, &
on alla jusqu'à croire qu'elle devoit l'être. Las
Rameaux ne firent pas attention , qn'il y a des
modes qui trompent la nature, & que l'art de
( I2 )
la modulation est. nux sens ce que l'éloquence
est à l'esprit.
Non feulement le goût des Ariettes prévalut
en France ; mais ;1 s'étendit chez toutes les Da.
tions. Les RuiTes, les Polonois, les Suédois, les
Danois , les Allemands , les Cosaques , les Hon-
grois , les Autrichiens, les Espagnols , les Pona-
gais l'adopterent. Dès lors toute l'Europe fut à
l'unisson avec les Italiens; & Dieu fait si elle
en valut mieux. Il n'y eut que le Hollaodois qui
ne chanta pas comme les autres peuples. 11 s'en
tint à ses modes, & à ses premiers soupirs pour
l'argent. Des fons Oniples dénués d'cfpcces ne le
toucheront point. Il crut que cent mille florins va-
loient mieux que tous les Opcra d'Italie : c'est qu'il
n'avoit pas dans ses sens la valeur d'un feule note.
Cependant cette même munque , qu'on croyoit
fc perfe&ionner en Italie, se gâtoit. Hasse, qu'on
nomme il SaJJbtic > parce qu'il étoit Saxon , mit
trop de musique dans les airs. Il perdit de vue
cette simplicité , avec laquelle la pâture s'expli-
que , & qui ne peut jamais être indemnisée par
tous les agréments de la modulation. Il fit servi",
foi talents fupéricurs à plaire & à charmcr l'oreille,
au lieu de les employer à toucher & émouvoir
le cœur : imagination vaite & féconde , & à qui
il ne manqua, pour être un, grand maître de cc:
fL1't , que d'en avoir connu les priuoipcs.
Lconara,
( 13 )
Tome II, B
Leonardo Let fut plus simple : aussi approcha-t-il
mieux de la nature : mais le goût étoit déja trop
lité pour être ramené au vrai.
David Perez suivit les maximes de Lco : il s'at-
tacha au vrai , & eut le même fort.
Baltazar Oalupl composa avec beaucoup d'art.
Il chercha l'expression & la trouva. Sa musique
est l'école des professeurs ; mai; elle en gfltera
beaucoup. C'est qu'elle a des endroits hazardés ,
& qu'il faut exceller dans cette profession pour
les placer comme lui à propos.
Jomelli avec un génie fait exprès pour la musique ,
la perfectionna ; mais les fcmicromcs l'entraîne-
rent. Il fut forcé de suivre le torrent des notes.
Ou pourrait le mettre au rang des Législateurs de
la musique , si de son temps elle eût été susce-
ptible de législation. Il fit chanter dans tous les
principes ; mais les principes avoient besoin eux-
mêmes de réforme.
Cluch Allemand, comme Hasse, l'imita ; quelque-
fois m!me le surpassa : mais souvent il fit mieux
danser (b) que chanter.
Mijlcvifck a pour lui des morceaux. La postérité
chantante regrettera qu'ils ne soient pas tous égaux.
On peut comparer Traita à un torrent , qui
(b) Dans le ballet de Dont Juan. ou le fcJliiL
1e Pierre, il composa une musique admirable.
CM)
entraîne tout. Né avec Paudace de la compoUtioa ,
il l'clamee sur les morceaux les plus difficiles. du
chant , déploie dans ceux-ci un génie surérieur.
S'il n'y avoit point eu de musique sur la terre,
Traita auroit pu en faire une.
Piccini excelle dans cette musique comique,
qui cherche plus à exciter à rire qu'à faire pleurer
Sachini est doux , tendre , harmonieux , & il
arriveroit au vrai, si tous les chemins pour y par-
venir n'étoient fermés aujourd'hui à la bonne
musique. C'est un malheur pour un grand Profes-
seur de vivre dans un siecle, où il faut s'accom.
moder à la corruption pour se distinguer dans foi
art.
PtZifillD copie beaucoup. Il regarde la musique
comme un pays abandonné au pillnge. Tout ce
qui tombe fous sa main est de bonne prise. Lors-
que pour écrire on attend après l'imagination des
autres , on n'imagine jamais.
Voilà à peu près le char de la musique Italienne.
Voici ceux qui le traînèrent. Senesino fut le pre-
mier qui chanta dans le nouveau goût. Notre
théâtre de Hai-Market reçut les prémices de ces
ariettes, où le Compositeur donna tout au l'ril.
tant. Farinelli le suivit de près & le surpassa. Il
sortoit de ces fameux Confervatori Napolitains,
qui étoient déja les premiers Séminaires de* Fir-
rutYl du théâtre. Il surprit par l'étendue âç l'bar-
( '5 )
B a
ifionic de son chant. Mais étant devenu chevalier
en Espagne , on le vit quitter la se~rne pour fo
livrer à la politique. Il no chanta plus que dans
les petits appartements de la Reine.
Carestini se distingua des autres Musiciens. On
entendit sortir de? tons très-profonds ( c ) d'une
poitrine faite pour rendre les plus aigus ; ce qui
fit dire à un Tenore de ce temps-là , qu'il vouluit
se faire Eunuque pour chanter ta basse.
Cafaricllo récita dans un goût brillant. Secondé
par une belle voix & une agréable figure, il eu
imposa à la scene. Jamais mortel ne portu plus
loin l'audace du chant. Il récita en Roi, & repré-
senta en Monarque. S'il n'eut pas toujours le bon-
heur d'être aimé , il ne manqua jamais di plaire.
C'est le fcul Eunuque, qui ait chanté jusques à
l'ige de soixante dix ans sans détonner. On l'en-
tend encore à Naples avec plaisir.
Bernacchi se fit un pathétique qui commença
& finit avec lui. On peut dire qu'il emporta toute
sa musique dans le tombeau ; mauvais ma^afin chez
les morts. C'est de son école que sortirènt ces
chanteurs , qui firent pleurer pendant quelque
temps , par une expression qu'on croyoit tondre ,
Biais qui ne Pétoit pas, parce que cc même pathé-
tique chanté aujourd'hui ne touche plus : or l'ac-
( c ) il avoit ics tons d'une taille buflc.
< Itf )
rent qui est fondé sur les loix de la nature, M
change point, parce que la nature est toujours 11
màme.
£ gillcflo effaça tous les Muficlens de son temps,
tant par l'harmonie de la voix que par la douccut
du chant. L'art. de l'expression fut son premier talent.
11 récita au cœur, & chanta à l'amc. C'est lui
«lui dans l'Opéra d'Artaserse fit pleurer.toute Reine
rar ce fcul accent.
E pur fora innocente,
Guadagni avec moins de voix & beaucoup de
coût se distingua sur la scene. On versa quelque-
fois des larmes à ses rcpréfcntations. Les hommes
l'admirèrent, & les femmes l'aimereut. Il eût peut-
être donné des Grands à la France, & des Princes
à l'Allemagne , si le fatal couteau qui l'empêche
d'être homme, n'eût étouffé en lui le germe de
la génération. Mais peut-être, s'il eût été homme,
on l'eût moins aimé ; car il y a des mortels, qui
doivent tout à ce qui fait qu'on ne leur doit rien.
Salimbeni , Monticelli. & plusieurs autres du
même ordre, moururent trop tôt pour savoir B'lls
* eussent été de grands Musiciens.
Reginelli déploya beaucoup de douceur ; mais
il falloit l'entendre an ~clavessin , & non pas fut
la feene. Il y a des figures si malheureuses qu'elles
- font capables de faire oublier le plus grand talcot.
( 17 )
B 3
Garducci chanta qaelquefois au cœur , & arriva
souvent à toucher l'âme.
Philippe Elifi aima les Ariettes qui rendent
de guinées. Il fut deux fois en Angleterre pour
chanter cette expression sur le théâtre de Hai-Mar-
ket, & c'est en quoi il réussit. 1
Luchlno Fabrit Imita Egizicllo, mais il ne fut
pas Egif iello.
Manzoli chanta beaucoup , mais ce ne furent
que des Notes. Après trente ans de théatre , il n'a
laissé que des fons sur la fcenc.
Voilà assez d'Eunuques : parlons maintenant des
hommes.
Amoreroli fit sentir tonte la douceur d'nne voix
naturelle. Ses fons harmonieux flaterent les sens.
Il fit soupçonner au théatre Italien , qu'il pourroit
se passer de Soprani.
Babbi chanta avec plus de force que de goût.
Quelquefois il violenta la scene. Il falloit qu'il
chantât bien pour faire oublier qu'il étoit mal au
théâtre (d).
Annibale Ballini chanta peut-être mieux que
tous ; mais il ne fut pas assez connu en Italie ( e ).
(d) C'étoit un petit homme , qui paroissoit jur
la fccnc comme un Charlatan.
( e ) Ni à Beulogne. Il passa presque toute sa
fie dans les Cours étranger:* , e mourut en Por-
latai au feriv e,- de la Cou sa
( 18 )
Rtt.f,r', qui vit aujourd'hui, & qui continue à
remplir la scene , quoiqu'il ait plus de soixante
ans, est admirable dans l'exécution. Les violons
ont peine à le suivre. Il possede parfaitement son
.Art ; mais s'il est bon musicien , il est encore meil-
leur chrétien. Il dit le Rosaire derriere les cou-
lisses, & distribue aux pauvres l'argent qu'il gagne
au théâtre. On dit que dans sa jeunesse il avoit
été Capucin quelque part, & que n'ayant pas assez
d'occasions de résister à la tentation du sexe, il
étoit monté sur le théatre pour acquérir cette
vertu. Il ne pouvoit pas choisir un plus beau
* champ. Lorsqu'un Asseur chrétien fait les épreuves
de chasteté au milieu de tant de corruption, il
peut demander hardiment ses lettres de Béatifi-
cation.
Les femmes contribuèrent beaucoup nufit de leur
côté à la révolution qui se fit dans le chant Ita-
4 lien. La Faustina fut la premicre qui passa seize
cromes dans une mesure. Cette agilité fut le final
du mauvais goût qui alloit s'introduire dans ia
musique. Dès lors cet Art changea sa simplicité
naturelle en une gaieté artificielle. Il ne fut plus
question de chanter bien , mais de chanter vftc.
En précipitant les modes, on les corrompit. On
ne songea plus à toucher l'ame , mais à l'agiter.
Les volades défigurèrent le pathétique , & lui firent
perdre cette gravité , qui soutient fou caïa&w?
(19)
Au-licu de rendre une expression tendre, on ron-
rut après elle.
La Cozzoni surprit & étonna; mais elle ne toucha
point.
La Tesi rendit la scene intéressante, en subs-
tituant l'art à la nature. Elle donna de l'expression
à la musique , & émut les passions en faisant paf-
fer dans l'ame du spcéctateur ce qu'elle sentoit elle-
même. Avec une voix ingrate , elle fit souvent ver-
fer des larmes. C'est peut-être la premiere Aarice »
qui ait récité bien en chantant mal. Quoique la
nature l'eût privée de la beauté, elle intéressa beau-
coup. Ceux qui s'attacherent à elle , le furent in-
violablement. Lorsqu'une femme laide se fait ai-
mer , on l'aime long-temps.
La Turcotti charma par la plus belle voix qui
se foit jamais fait entendre sur le théâtre.
La J'cllicr; montra un talent supérieur. Elle chcnta
avec grâce , & donna de l'expression aux Ariettes Q4).
La Peruui. la Gcrminati » la Gafparini, la
(f) Il Y a un trait d'elle qui prouve de l'ingra-
titude pour [on talent. Née de parents pauvres <S'
sans bien , elle monta sur le théatre par néccfftté.
Apres qu'elle y eut fait une espece de fortune 6»
qu'elle put se raffer du la scene, elle brûla toute
sa musique pour ne pas se ressouvenir qu'elle avoi,
M Actrice. A Rome dans le temps que le théâtre
itoit en réputation , on l'caC JtràU elle -même
four oublier qu'UU l'eiti été*
( 20 )
Fumagoldi, & cent autres do même ordre rcprî-
fcntcrent sans éclat, & moururent sans réputation
Après elles il y eut une efpcce de pause dans le
monde chantant à l'égard des femmes, jusques
à ce qu'il parut quatre Actrices , qui se distin-
guerent par leur talent.
La Gabriclli, qui remplit maintenant la Sccnc
nuITe, a une belle voix. Elle chante avec art.
Ses accents enchantent & ravinent. C'est qu'elle
joint au talent de l'expression celui de l'harmonie.
Elle a fait une cfpece de révolution sur la scene ;
on l'accuse d'en avoir cause une plus grande dans
le monde politique, en brouillant deux Miniftrcs,
qui se difputcrent l'honneur de la préférence. Elle
a porté là-dessus le brillant de sa réputation jus-
ques à avoir acquis la gloire d'être insultée per-
sonnellement par l'Ambassadeur du plus grand Roi
du Monde (g).
La Diamici, avec une voix ordinaire, s'est élevée
au rang de premiere chanteuse. Elle a un art ad-
mirable , & chante avec autant de goût que de
savoir.
La Tilihu cft grande Musicienne, chante avec
, force, a des fons brillants, se présente bien fut
la scene, où elle répare par l'art ce que la na-
(g) On fait sou aventure de Naples, où ellc reçut
des coups d'un Ministre.
( II )
ture lui resure : mais elle fait soupçonner aux
oreilles dé!icates qu'elle cft Allemande, ce qui
oft une dissonance dans la musique Italienne.
r,'.A8uari est le Rossignol de la Scene ; mais
elle n'cft que Rossignol. Son chant qui exécuta
beaucoup, exprime peu. Elle frappe d'abord par
des accens étrangers à la nature , qui ne laiflent
que des fons aigus. On l'appelle la Bastardina ;
nom qui lui convient, car il n'y a rien de légi-
time dans sa musique. Tous ses airs font bâtards.
Cependant on ne sauroit lui disputer la gloire
d'avoir ouvert une carriere nouvelle. C'cft un
Raphaël en harmonie, qui a le grand coloris de
li musique , mais a qui manque le dessein do
chant.
Ce font, Milord, ces différentes révolutions
survenues dans la musique moderne , qui en chan-
geant & irritant continuellement ses modes, en'
ont fait un art arbitraire, que chaque Musicien
conduit à sa guise, & fait valoir felon ses ca-
prices.
Mais, dira-t-on , est-rc qu'il n'y a point d'ex-
pression dans la musique pour rendre nos senti-
ments? Oui, Milord il y en a. Et quelle est-
elle ? Je vais vous le dire ; la plus simple , la plus
aisée, la plus naturelle ; celle qui emploie moins
de notes; qui parle plus à l'âme, qu'elle ne lui
chante; qui ae cherche point à furprcndre, CMit
( 22 )
à toucher; qui n'emprunte de l'art que ce qu'il
lui faut pour donner un peu plus d'harmonie aux
paroles. Voilà ce que c'est que la musique , & non
pas ce travail du gosier , ces sonates vocales , ces
vibrations forcées, ces tons aigus hors de la
nature ; ces flageolets modernes , qui sifflent les airs
au-lieu de les chanter; & non pas ccs roulades
perpétuelles, qui agitent sans émouvoir ; ces mo-
dulations artificielles, où la voix court après la
musique.
En quelque accent qu'on parle à la nature,
l'expression dircae se fait toujours mieux sentir
que la réfléchie. Le nombre des figures, qu'on
présente à l'imagination , l'embarrasse, & lui fait
perdre de vue l'objet principal. Un chant qui con-
tient beaucoup des notes, renferme pour l'ordi-
naire peu de sens.
La vraie musique chante moins qu'elle ne dé-
clame. Plus elle s'approche de l'accent naturel,
& plus elle cft sensible. Une preuve que l'ex-
pression naïve est la plus vraie, c'est que dcpuis
qu'on fait de la musique comrofée, on a changé
continuellement de mndc ; au-lieu que la fimrle
n'a jamais varié. Le plein chant , ou chant Gré-
gorien (fcul monument qui nous reste de cette
mélodie qui atTcac l'ame sans la rendre malade)
cft un modelé de perfection. Je suis toujours fâchée,
Milord, contre notre Henri VIII, lorsque je
( il )
fcis réflexion qu'en se separant de ITgHfe Ro-
maine ,il nous a privés de cette mélodie.
Les plus excellents maîtres de musique de nos
temps modernes , n'ont rien composé qui appro-
che de la beauté de ce pseaume , qui commence
par ce mots : In exita Jfra'tl de Algypto. Il n'y a
point d'ame , qui ne foit attendrie par cette mé-
lodie , qui répond si bien au fujct. Un Salve
Regina , un Pange lingua duns le mime mode font
aussi touchants, pourvu qu'ils no soient pas gâtés
par ces accompagnements bruyants de violons, de
basses, de flûtes, de hautbois, qui ne manquent
jamais de défigurer cette simplicité, qui en fait
le plus bel ornement ; car c'est encore ici une fé-
conde révolution de cet Art, qui a fait descendre
la musique théatrale pour venir offenser la divinité
jusques aux pieds des Autels , & qui dispose à
toute autre chose qu'à la dévotion. Pour moi, lorf-
qaej'a!nn:caux Oratoriide ces Hôpitaux de Venise,
établis autrefois pour la subsistance des pauvres, ac
devenus aujourd'hui le Magazin des grandes chan-
teuses à tambours , à timbales & trompettes ,
musique tirée du bruit de la guerre, qui ne con-
vient point au sexe en général, & encore moins
au sexe cloîtré, comdamné par état au silence ,
au-lieu d'être touchée parce mode qui inspire de
la vénération pout les Hymnes destinées à hono-
rer la Religion : quand j'assiste, dis-je, à cette
( 24 )
musique, je me sens si gaie , qu'il me prend tou-
jours envie, au milieu d'an Salve Resina. de dan-
ser le rigaudon , ou couler un menuet.
Les Pseaumes de Marcello, noble Venitien, font
aussi un modele de perfc&ion. C'est ainsi qu'il
faut chanter les louanges du Seigneur, & non
pas le deshonorer par cette musique profane, qui
fait de sa maison une feene enjouée. Le Stabat
Mater de Pergolesi feroit aussi un autre modèle,
s'il y avoit un peu moins de mnfique.
Il est vrai, Milord , qu'une troisieme révolution
doit faire reprendre ses anciens droits à la inofi-
que ; car lorsqu'on aura violé toutes les loix de
la nature chantante ; qu'on aura rassasié toutes les
sensations; qu'on aura forcé tous les modes ; qu'on
lura épuisé tous les goûts , il faudra bien qu'un
revienne à cette premiere modulation fnnptc &
unie, que la nature a établi elle-même chez les
hommes.
Je fuis &c.
LETTRE
C *5 )
Tomt II. C
LETTRE SECONDE.
- DE VENISE , 1773.
lîilord,
L
Es Ballets Italiens ne font pas mieux que les
Opcra : peut-être mdmc font-ils plus mal. Je
voudrois vous donner l'histoire de la danse nou-
velle, comme je vous ai tracé de loin quelques
endroits de la muûque moderne ; mais la panto-
mime à proprement parler, n'a point d'biftoirc :
c'est dans la révolution qui s'est faite dans le
chant, qu'il faut chercher son origine (a). Elle
suivit le plan des ariettes. Lorfquon roula avec
la voix , on voltigea avec les pieds. Des que les
violons curent un mode précipité, les danseurs
eurent un mouvement irregulier. C'est le fort des
Ans de se gâter les uns par les autres , & de dégé-
nérer ensuite tous à te fois.
*" ■ 1 ■ 1 ———
(a) On fent qu'il st'cft pas question ici de le
ianje des anciens, dont tant d'Ecrivains ont parlé ,
fi* fM si peu d'Auteurs ont connue ; mais de cette
danse,qui s'exécute aujourd'hui dans plusieurs théa-
trCl d'Allemagne Ce d'Italie.
( M )
Les François, qui ne se défirent pas de leurs
airs tbotenut, continuèrent à danser gravement.
Ils s'attachèrent à ce qu'on appelle la belle danse.
La Camargo avoit essayé de la gâter par det ca-
brioles & des tambourins ; mais comme dans la
musique ils ne voulurent point se défaire de cet
air sérieux, la danse conserva son premier ca.
ractere.
La Stitli s'exprima avec beaucoup de dignité
sur notre théâtre (A). Elle déploya des graces,
dont l'Angleterre se souvient toujours avec ad-
miration. Duprè se distingua sur celui de Paris,
& Fcfirit , qui le suivit de prè., soutint l'honneur
de la France dansante.
Pendant ce temps-la, les Italiens en danfaut
couroient après les notes qui s'étoient échappât
de la musîque , & se dônnoient de grands mou-
vements pour les suivre. La plûpart s'estropierent
è force d'agitation. Ils gambadèrent comme leur
chant, & amortirent leur aélivité aux Ariettes, qui
alloieut par [auel & par bonds.
Cependant quelques-uns voulurent se former à
cette belle danse, qui caraétérife la françoise. Iii
se rendirent au Magasin de l'Opera de Paris; car
c'est-là le grand reservoir des grâces dans cet
( b ) Elle dansa pendant près de vingt uni W
sbiglJtcrrc,
( 27 )
C a
An. L'Anny (c) devint le chirurgien de tous
tes pantomimes, qui avoient les bras estropiés ;
mais après les leur avoir raccommodés, la cicatrice
relia toujours ; car il étois décidé que les Italiens
n'auroient jamais ce port & cet air aisé , qui dis-
tingue un François sur le théâtre. Peut-être qu'on-
tre la musique , il y avoit une raison de plus ; jo
veux dire que pour danser 1; vrai , il faut avoir
un caractere franc, ce qui me fait ressouvenir
d'un maître de danse Allemand établi en Italie ,
qui disoit à ses Elèves : siete troppo Jurbl per
ballarc U veto.
Novert fut le premier qui chercha à mettre
du nouveau dans l'art de cabrioler (d). Jusqu'à
lui on avoit dansé avec les pieds : celui-ci vou!ut
faire danser avec la tête. Pour préparer son siécle
à la révolution qu'il préméditoit , il publia un
livre (e) contenant les Principes de rendre les
sentiments au son des violons.
(c) L'. premier ee le plus ancien Maître de Bal-
tell de l'Ope: a de Paris.
(<0 Avant lui on avoit fait de grands Balhts ;
rn.¡,. ,c,ux-ci n'étoient pas si compliqués ni si jùiVis.
Il empoft des piieu entier es en danse, 'l"'il di-
vtfa en jienes G' en Aâes, & chercha de faire du
pantomine un art fulvi & méthodique subordonné
tu* régles du théâtre à l'imitation des Anciens.
(c) Les Lettres de Novere sur la Danse.
( ftl )
Ce livre est rempli d'esprit. Il n'y' manque fMc
du bon sens. En le lisant on ne peut s'empfchtr
de regarder l'Auteur comme un homme endormi
su milieu de la Scene, qui fait un beau songe
sur la danse , mais qui , en s'éveillant , ne
trouve que de mauvais figurants pour remplir ses
plus dangereux plans. 11 est impossible de rêver
plus profondément sur la légèreté de la cabriole.
Depuis les Romains cet art n'avoit pas été ho.
noté de tant de savantes réflexions. Il y a une
thétorique qui , en faisant la partie la plus
haute de l'imagination , va finir dans les pieds.
Son génie voltige continuellement autour dt
l'entrechat : c'est un phantôme dansant revenu
d'un autre monde. Cet ouvrage est un faut pé-
rilleux fait dans le grand pantomime moderne, U
ne vite pas à moins qu'à changer la nature. Il
veut que l'Acteur pantomime faire fciuir aux au-
tres ce qu'il ne fent pas lui-même; qu'une émo-
tion feinte produise l'effet de la véritable ; que
ion visage représente tout à tour ka différent
mouvements du cœur. On diroit qu'il écrit pour
dès hommes sensibles. Pour représenter au dehors
ce qu'il fent au dedans ; pour donner aux traits
la teinture des passions , il faut avoir une ame,
& les daufeurs n'ont que des pieds.
Pitrot profita de l'enthousiasme qui s'etoit dé].
ç'ilŒ dans les t Irrita, pour donner de l'lu:HI\¡.
<ûO
C 2
nu à la Secnl, pantomime. Il mit Le Télemaque
en Ballet. Ce maître fit servir au divertissement
du parterre de Paris (f) un ouvrage fait pouç
l'instruction d'un Roi. Toute la Cour de Culypfo
y danse en perfunne. Elle-même le trémousse au
milieu de Tes Nymphes. On la voit descendre de
son rang de Décilfe , pour se mettre à celui de
Danfcufe. Un faux pas peut lui faire perdre l'im-
mortalité. Minerve y cabriole terre à terre pour
ménager sa sagesse, Comme il faut sauver le fils
d'Ulysse dans ce Ballet des amours d'Eucharis,
k que l'Archevêque de Cambray ne trouva d'au-
tre parti que celui de le précipiter dans la mer;
le maître du Ballet fait élever un rocher dans le
fond du théâtre , d'où Télémaque, en se lançant
dans les ondes, manque de se casser le cou pour
ne pas les trouver fluides. 4
Dès lors la métamorphose pantomime resta tou-
jours sur la scene. - el 1 1 ■*
On donna ici, le Carnaval passé , sur le théatre
de Saint Benetto, Didou abandonnée,où cette mémo
Didon, furieuse d'être délaissé, après s'être démenéo
comme une furie sur le théâtre, va se jetter en
Pas de rigaudons dans un bûcher argent. Paire pour
celui-là. Il est permis à un grand génie en dtnfe,
qui veut peindre le dcfefpoir d'une amants aban-
(f) Kcfréjintt à la Comédie Italienne.
( 30 )
donnée, de construire une ville de carton fut l'
scene , & d'y faire mettre le feu par un torr:,
d i.- figurants , & dry faire brûler son héroïne, pourvu
qu'il ne brûle pas le théâtre, & les fpeâ-etcum.
Mais je vous avoue , Milord , que je fus fcau.
datifée de vofr, dans le fécond ballet, paroître Henri
IV. au milieu d'une troupe de figurants , sauter &
cabrioler comme un baladin. Je fus surprise ,dis-je,
de voir ce grand Roi, fait pour honorer le gou-
vernement d'une nation célébré pendant st vie,
divertir par des grimaces & des contorsions le par-
terre de Venise apré* sa mort. Je m'attendois e.1
voir paroître aussi le Duc de Sully, qui seul pou-
voit fuire un pas de dzum avec Henri ; cet homme
grave , ce Minière iutegre , qui ne fit jamais an
faux pas dans le gouvernement : mais il y a appa-
rence que le maître de ballet ne le connoissoit pas,
& qu'il échappa par-là à cette pantomime roynle.
Au milieu des applaudissements de cette danse ,
j'entendis un Italien faire ainsi l'éloge de ce Mo-
narque : Per Vio Bacco , Arrigo cra un gra*
Principe. Quanto filieT esser dovevano i Francesi,
ftando avevano per loro Re un coil bravo ballerine t
Il est vn. î que Henri IV , dans dette chaflb,
cabriule avec beaucoup de furce. Après une enfi-
lade d'entrechats , il fait un à plomb, qui lui attire
beaucoup de bravo.
Lorsqu'on tire un (uJet de l'histoire pour te
( 31 )
mettre en ballet, il faut que les qualités du pcr.
tonnage qu'on y représente , fuient analogues »
celles qu'on lui connoifloit lorsqu'il cuisit;
sans quoi ou le d6figure. Or nous n'avons aucut
trait dans lce annales de ces temps-là , qui carac-
terise ce Prince p:\r la danse. l'histoire nous le
dépeint comme un brave soldat. un grand Capi-
taine. un bon Roi, & non point comme un dan-
senr. J'aurois mieux aimé que l'Auteur eût choisi
Louis XIV pouf te sujet de son ballet : car ce
prince dan sa quelquefois lui-même sur le théâtre
des pctits appartements au son des violons , & fit
Couvent danser ses ennemis au bruit du canon.
Le maître du Ballet répondia que la chasse de
UImTi IV a été représentée sur le théatre , d'od
il l'a tirée ; mais je lui répondrai à mon tour ,
qu'un sujet mis en prose n'est pas toujours propre
à être mis en danse ; que la langue a des droits
sur tous les sujets , & que les pieds n'en ont que
for quelques-uns. L'expression vocale forme un
sentiment ; la danse (quoi qu'on en dise) ne pré-
terne qu'une image : or toutes les images ne font
pas propres i être mif s en tableau. C'est dans le
choix des sujets, que consiste l'art du ballet.
Raphaël, qu'on peut regarder, si l'on me per-
met de m'exprimer ainsi , comme le premier maître
de Ballets de l'expression pitoresque, n'eût pas été
le premier peintre de son siecle, s'il n'avoit sa
(3~
choisir ses sujets. C'est par-là qu'il excella , qu'il
fut Raphaël.
Voici d'autres réflexions à ce sujet. Le dessein
original d'une picce en prose peut être mauvais,
& l'ensemble être bon ; parce que l'Auteur en le
remplissant d'épisodes, & des sentiments accoifoircs,
corrige te premier vice. Deux ou trois fccnci in*
tércilantcs ajoutées , & prdqu'étrangercs au plan
de la piecc, peuvent h sauver. Le inaitre de Bal.
lets qui la rend , n'a point cet avantage. Comme
il cit coriste, il faut qu'il se renferme dans le
ccrcle de la premiere intrigue. Si la picce repré-
sente une fête , il faut que son ballet danse une
fète. Si elle donne une chasse , il faut qu'il repré-
sente une chasse Au lieu d'ajouter aux épisodes,
il doit en retrancher ; sans quoi ion ballet devient
languissant. Ainsi on peut dire qu'il échoue par
l'endroit même où l'Auteur en prose a rtblfi. Et
je fuis bien aise , Milord , de vous avoir fait faiM
en passant cette remarque, qui échappe à prefquc
tous les maures de Ballets. C'est su contraire leur
grand cheval de bataille , lorsqu'ils ont dit que le
sujet de leurs ballets elt tiré du théâtre ; que la
piece appartient à M. de Voltaire , ou à quel-
qu'autre grand Auteur, ils croient par-là échapper
la critique, que mérite leur mauvais choix.
Taut de sujets mis en pantomime sans en être,
fulcepi.ibles, aunguccnt une plus grande révolution
( 33 )
dans la pantomime. Les professeurs, qui ne se pref-
trivent point de bornes, vont toujours au-delà
de leur Art. C'est alors que l'imagination , en s'é-
lançant au-delà de la nature, franchit toutes les
loix de la raison & du bon sens. J'ai entendu parler
d'un grand projet pantomime , qu'on nous annonce
pour le Carnaval prochain. Un cèlebre maître doit
donner les Annales de Tacite en Ballet héroïque ,
où tout l'Empire Romain dansera. On y verra la
fondation de Rome , la conquête de l'Afrique,
l'affaire de Cannes, & la destruction de Carthage
exécutées en cabrioles. Hannibal & Scip;on y dan-
feront un pas de deux. Ce spectacle fera terminé
pu la mort de Jules Cesar, qui fera tué par Brutus
en cadence , qui expirera sur le théâtre au fun
des violons où Ciceron, par des entrechats redou-
blés parlera au Sénat ayec beaucoup d'éloquence.
Si cette idée lui réussit, il se propose de donner ;
la faison d'après, le Triumvirat dans un pas de troit;
spectacle pantomime furprennnt, qui décidera en
gambades du destin de l'Univers. Un grand dan-
seur, qui y jouera le reb de Marc-Antoine, y
fera à la fin un menuet avec la célèbre Maduire
Biacti, qui y représentera celui de Cleopatre , &c.
Si ces deux Ballets lui réuffiflent t & qu'ils ne
soient pas fiflés pir les historiens du siecle , il sa
propose de donner sur le même théâtre six bataHIft
rangées, où il introduira d; l'Infanterie & de lé
( 34 )
Cavalerie , commandées pat un Polichinelle Nnl'd-
lituin , qui fera les fondions de Général, &c. E,
vérité, Milord, il est ridicule, dans un siecle rempli
de goût, comme le nôtre ,de voir de pareilles
tuités sur la feene. Je dis qu'on ne doit pas faire
danser les Dieux , les Rois & les Hétos. Ces ob-
jets de la vénération publique ne nous doivent ja-
mais être présentes fous des figures avilissantes.
Mais toutes ces pantomimes font renouvellées
des Grecs. Un maître de Ballets modernes se pro-
pose de mettre en grand Ballet héroïque la der-
niere guerre de Flandre ; où il donnera une ré-
présentation magnifique du Bataillon quaré de
Fontenoy , qui a manqué de changer le fort de
l'Europe : danse la plus glorieuse ainii que la plus
hasadée de notre ficcle ; où l'Auteur du Ballet
cherche à recueillir les lauriers, qui échapperent
dans cette occasion aux'Anglois & aux Ilollan-
dois.
Pour rendre sa pantomime plus intéressante, H
ménagera sur le théâtre le Mausolée du Maréchal
de Saxe copié d'après celui de Strasbourg (g),
d'où il fera sortir le fantôme de ce grand Capi-
taine pour commander l'armée françoise patita-
mime : apparition instructive & nécessaire pour
former d'habiles généraux ; race qui commcnc; à
manquer entieremint à l'Europe 11 cft vrai que
(c) j'ou MaujliU cft ùant cette Viiif.
( 35 )
depuis que les invasions se font sans coup sérir,
le qu'on voit de grandes conquêtes sans armée ,
on peut se passer deax. ri: ■
Ce Ballet d'ailleurs fera rempli d'inventions &
d'épisodes. Trois grandes nations y feront repté-
fentées dans la crainte & la frayeur, attendant leur
destinée du fort de cette journée. On y verra dans
le Ciel du théâtre une victoire, qui n'a point d'abord
de couronne à la main ; mais qui après la rupture
du Bataillon quarré, la tire de sa poche , & la
présente à la France. Ici commence une pantomime
farieufe, remplie de trouble & d'épouvante. Lei
Hollandois frémissent en dansant d'avoir payé tous
les frais de lu guerre. Et on juge par leurs grimaces
& leurs contorsions, qu'ils ont résolu à l'avenir
d'être toujours marchands, jamais militaires. Un
fécond Ballet pantomime composé de Bretons sans
trop se trémousser, annonce an parterre que c'est
une refait, & que bientôt l'Angleterre prendra sa
revanche. :
On y verra dans l'éloignement une maison de
campagne, où un grand Monarque attendra la fia
de l'affaire pour fuir précipitamment, ou s'en re-
tourner à sa Cour glorieufemcnt.
Et pour'que ce Ballet foit exécuté naturellement,
on dit qne les Anglois, qui mettent du tragiqus
par-tout, feront tirar leur canon à balle. 11 y a
apparence que le maître du Ballet aura foin d'a-
( 36 )
venir le public de la première représentation de
cette pantomime, afin que personne ne se remit
au théâtre ; car de toutes les catastrophes pour
un spectateur la plus funeste est celle d'être tué
par un coup de Ballet.
Ce qui a gâté l'imagination de ces maîtres de
Ballets , c'est qu'ils ont ouvert Lucien & Horace.
Ils se font cru de grands hommes , parce qu'ils
ont lu de grands Ouvrngea. Ils citent éternelle-
ment les Grecs & les Romains , qui ont mis let
premiers sujets tragiques sur la scene pantomime.
Les anciens avoient des avantages sur nous;
nous en avons sur eux. S'ils nous surpassoient par
quelques endroits, nous leur sommes supérieurs
en. d'autres. Il est certain que la faine philosophie
nous a fait laisser toute l'antiquité bien loin dep-
ziere nous.
Pour juger si un art, qu'on veut rétablir dans
le Monde , peut être utile au genre humain, il
faut remonter à son origine. Les Grecs & les
Romains étoient déja perdus par un Inxe prodi-
gieux , lorsqu'ils dt)nncrent au théâtre pantomime
cet air de grandeur & de magnificence, dont on
parle tant : or une dépravation dans la cause d'un
Art ne peut produire qu'une autre dépravation
dans les effets. Le goût des anciens pour le théâ-
tre naifloit des vices mêmes , qui en raffinant
l'esprit ,ne manquent jamais de currompre le caur.
1 Ou
( 37 )
Ton, Il; D
On nous dit qu'ils pleuroient à leur pantomime.
j'en fais bien la rai fou : c'est qu'ils étoient deja
corrompus. Ils n'y eussent point pleuri au com-
mencement de la République, lorlquc l'imag,
feule de la vertu les touchoit, & qu'ils n'avoient
d'autre passion que celle de la guerre. Lorsqu'on
v-ant:e que les pantomimes plaifoient aux Ro-
mains , on ne veut pas dire par-là que les pieces
fussent plus intéressantes ; mais feulement que ceux
qui y assistoient s'y intérefloient davantage La
sensibilité d'un ûecle ne ressemble pas à celle d'un
autre siecle. Elle tient aux mœurs, aux usages
à notre maniere de penser, à la religion , & à
la politique de l'âge dans lequel on vit. Or nous
ne refiemblous point aux Romaius par aucun de
ces endroits. Il falloit que ce peuple fùt agité par
quelque spectacle Lorsqu'il n'eut plus de part ait
gouvernement, on le vit fc déclarer pour le théâ-
tre. Alors il se décida pour un Acteur comme il
s'était décidé autrefois pour les affaires d'Etat. On
peut juger de la passion des Romains pour les specta-
des par les deux factions , qui fc formèrent des
bleux & des verds qui mirent souvent eu danger la
Répuplique, ce qui prouve plutôt une démence pont
le théâtre, que l'état lissement d'une école pour s'in-
struire L'hiltoire nous a laisse un monument de cette
corruption. Les Athéniens depenserent plus pour la
representation de trois tragédies de Sophocle , qu'il
C 3* )
ne leur en avoit coûté pour la guerre du PclopPf-
Iicfe. Je dis , Milord , qu'un gouvernement réglé
ne prodigue pas dans un spcétacle une Comme plu
grande, que celle qu'il faut pour sauver la Ré.
publique. C'est chercher à rétablir les régles des
vices, & vouloir devenir grands par l'endroit
où les Romains étoient petits. Pôurquoi prendre
les siccles corrompus pour nous servir de guide
dans un Art qui a été défiguré prefqu'en nais-
sant; & qui fcrt lui-même d'époque à la décadence
de ce peuple ? Avons-nous bcfoin des ancicm
pour suivre les loix de la nature ? Faut-il con-
sulter les Romains pour savoir qu'elle nom
donna la langue pour exprimer nos passions, &
1er pieds pour nous transporter d'un lieu à un
autre ; que l'une est: le miroir de nôtre ame, &
l'autre feulement une faculté agisssante; que tous
les mouvements irréguliers , que la danse lui don-
ne , lui son étrangers ? Croyons-nous nous rendre
excufabics de changer cette même nature , parce
que les anciens l'ont méconnue ? A quoi non:
fervent les connoissances que nous avons acqui-
ts , si nous conservons toujours les préjugés lies
ancicus ?
Si nous voulions faire renaître tous leurs éta.
blissements , nous remplirions le monde d'obscé-
nités. Je ne parle point de leur politique, qui
remplit la terre de crimes, mais des leurs diver-
( 39 )
D a
tiflements, qui donnèrent à l'Univers le spectacle
de leur crnauté. Il n'y avoit rien de si frappan:
alors que leurs Amphithéâtres. Voir manger des
hommes par des bêtes étoit un grand divertisse-
ment. Le combat des Gladiateurs formoit chez
eux un spectacle superbe. Les Dames y assistoient,
comme elles assistent aujourd'hui à l'Opcra. Cette
inhumanité étoit dans ces temps si autorisée , que
Trajan, le plus fage des Empereurs, y sacrifia un
grand nombre de mortels. Si nous voulions, dis-
je, suivre les Romains dans leurs divertissements,
le dans leurs usages, nous ferions des choses
horriblcs, qui deshonoreroient notre génération.
On fait qu'ils prétoient leurs femmes à d'autres
pour avoir des enfants. Cela même étoit parmi
eux très-honorable ; chez nous c'est toujours une
prostitution qui fait horreur.
Je n'entrerai point ici, Milord , dans la fameuse
dispute, si les anciens pantomimes s'exprimoienc
feulement par les gestes ou simplement par la
danse. On a prétendu prouver que c'est par
cette derniere , & moi je prétends prouver
que c'est par la premiere, crit dans une ques-
tion, où il n'y a point de preuves de part 6e
d'autre , l'assertion qui nie est égale 4 celle qui
prouve. J'ai même une raison de plas pour la
croire ; c'est que nous avons un monument de
Celle-là, au lieu qu'il ne nous en reste point do
( 40 )
celle-ci. Les Anglois donnent des pieces suivre
& développent des intrigues tics-compliquées sur
leur théâtre , sans former aucun pns de danfc : or
cette pantomime Bretonne m'a bien l'air d'être
en grande partie celle des anciens ; car d'où l'au-
Toient-ils prise ? qui est-ce qui leur auroit enseigné
de parler sans h langue ? On ne devient pas ninli
muet sur la feene , sans avoir appris à le devenir.
il est bien plus aisé à un homme ou à une femme
de dire je vous aime, que d'aller chercher cette
expreffinn dans les tours des jambes , qui D'étant
pas faites pour exprimer l'amour, ne doivent pas
le rendre.
J'ai encore une feconde raison à alléguer en
faveur de la pantomime simple ; c'est que l'entre-
chat , qui eit aujourd'hui la plus haute expression
de h daufe, n'étoit pas encore inventé , ou du
moins perfectionné. Il est à présumer que les pre-
miers pantomimes des anciens ne dansoient pas
mieux que nos figurants d'aujourd'hui, qui avi-
liflT-nt plus la danse qu'ils ne l'honorent ; ce qui
suppose que cet nrt dans sa plus haute persection
de leur temps n'étoit guere qu'une articulation
gesticulée , où le visage & les bras avoient plus
de part que les jambes.
On a prétendu sans de meilleurs sondements
que tout ce qu'on fait en mouvant le corps en
MdcnM est une danse. En cg cas-là les Suida»
(' 41 ,
Da
du Roi de Prusse font de célébrés danffcufir ; etr*
qui marchent en mefurc au bruit des timbules Se
tfa trompettes , qui tournent à droite & à gauche,
& font l'exercice au son du tambour. Lt)rfilu'ol\
ae dittingue pas le mouvement Ample du composé ,
on confond l'ordre des choses & celui des idées
Alors on ne met aucone différence entre une marche 1
& la danse. Le jugement de Paris cité par Apulée ,
dont nos maîtres de Ballets s'autorisent tant , ne
forme qu'un préjugé. Venus, qui, en se préfemant
sur h feene , marche en cadence, fait des gestes ,
& m eut la tête au son de la flûte, n'est pas plug
pantomime que nos pieces en prose, où nos ac-
trices entrent & sortent de la feene dans un mou-
vement réglé. Si Madsmoifelle Clairon étoit née
du temps des Romains , on n'eût pas manqué de
k mettra au rang des premières pantomimes, elle
qui exprime tnnt avec les yeux , les gestes , le
les attitudes : cependant Je doute qu'elle ait jamais
fait un coupé ou un chaisé battu.
On trouvera peut-être que je dis ici des choses
nouvelles ; mais si elles font vraies , elles font
très-ancicnnes (A).
Si on veut rendre la danse moderne utile à ros
mœurs, il faut la rapprocher de nos manicres,
(A) Ceci et? contraire à presque tous ICI sfutcua
f si m écrit judsqu'ici sur la danse pantomime.
C 40
sur-tout perdre de vue Roscius, Pylades, Batyide
& tous les autres grands grimaciers dss premier
siécles , qui, rvcc tout leur talent, feroient trét-
déplacés sur nos théâtres modernes ; parce qu'en
voulant nous jouer, ils reprefenteroient des gens
d'un autre Monde ; car des anciens à nous il y
a la même différence t qui se trouve entre nous
& les morts. Il ne faut qu'un peu de bon relU
pour juger que ce qui convenoit aux spéctateurs
de ces temps-là, ne convient point à ceux d'au-
jourd'hui. On regrette les ouvrages pantomimes de
Pylades dévorés par le temps : j'ose dire que ce
n'est pas une perte pour le genre humain. Il efit
peut-être été à souhaiter que ceux des autres Au-
teurs, qui ont parlé de la danse ancienne,
en le même fort. Peut-être que sans eux tant d'hom-
mes à talents, qui se fout afibrvis à leurs loix,
été plus utiles au théâtre. Nous aarions
eu dans nos Ballets moins de spectacle , mais plus
d'unité. Au lieu de danser à l'imagination, on
eût dansé à la nature. On a cru que la poétique
d'Horace pouvoit suppléer à ce qui nous manque
ftir la danse des anciens. Peut-être que du temps
jte cet Auteur, fun ouvrage auroit pu s'accorder
avec le génie pantomima de son siécle ; mais il
'eA: certain qu'il ne convient point au nôtre. Une
danse faite sur le plan de la poétique de cet Au*
t:m côlebre feront xjdi^uLe» Il *
»
(43)
Ou ne sauroit établir tics regles immuables ftif
l'expression pantomime. Cela dépend trop d'ua
certain arrangement des causes accidentelles, ou,
pour mieux dire, de ce cercle dans lequel l'hu-
manité tourne sans cesse. La véritable danse pan-
tomime est celle qui fuit l'ordre progressif de ilos
passions, & qui saisit l'état actuel de notre rIme.
D'ailleurs , quand nos moeurs s'accordcroient
avec celles des Romains, ce feroit une grande
queftlon de savoir si nous pourrions remettre la
tMatre pantomime au niveau des anciens. Lucieu
( puifqu'il faut citer cet Auteur ) en nous mar-
quant la réunion des talents qui doivent entrer
duo la pantomime , nous dépeint plutôt des la-
vants que des danseurs. Il dit en termes exprés ,
que le pantomime doit avoir de grandes connois-
sances : Selon lui il faut qu'il foit peintre, philo-
sophe , historien , musicien , géométre ; ce qui
pourroit faire croire que cette prosession tenoit
alors à plusieurs autres, & qu'elle étoit quelque
chose de plus qu'une simple représentation. Il
D'est pas naturel de penser qu'on joiguit tant de
qualités & de talents à un Art, qui n'avoit d'~-
tre objet que celui de divertir pendant quelques
heures des fpe&atcurs.
Il pouvoit se trouver alors (i) des Acteurs pnf-
(i) Lon,-tcmp' aprts fliC la Re ,teli» gut Kmaiat
(44)
faits dans tous ces genres : en voici la raison ,
c'cft que l'éducation des anciens étant commune,
1rs derniers de la République étoient en état de
fc distinguer comme les premier. Au lieu que
nous avons trois fortes d'éducation, celle des
grands, celle des Citoyens, & celle du peuple.
Cette derniere est si negligée , qu'il cft rare d'en
voir sortir de grands hommes. Et tous nos dan-
seurs fout tirés de celle-ci.
Nos Maîtres de Ballets font forcés de convenir
de tout cela. Cependant ils vondroient que la
pantomime intéressât notre siecle, comme celle
des Romains intéressoit le leur. Ils savent qu'ils
marchent sur un terrcin sec, inégal, peu fertile ,
& qui ne produit que de mauvaises plantes pan-
tonimes, & ils s'opini~trent à le cultiver. Ils
voudroient défricher un pays qui ne porte point
la gerbe rle la bonne danse ancienne, dont ils f9
disent les modèles.
Depuis deux mille ans cette maniere de s'expn-
mer par la danse s'étoit perdue, ainsi que la nature
de la chose le demandoit ; car les Romains n'étant
plus, leurs pantomimes ne dévoient plus être. Cet
le fort de tous les Arts analogues au x siecles
qui les ont vu naître, & qui finissent avec eux.
w
fut commpuc, plufitun auciennes muximtt C, da-
tlillf""N,lf JuèJiiUrtnt,
( 45 )
il ne faut pas croire que ce fut faute de lumieres,
que la pantomime des anciens fc perdit. Le fic"
cle des Medicis , qui produisit de grands hom-
mes dans tous les genres , & celui de Louis XIV,
qui donna des Philosophes à l'Europe & des Ar-
tistes aux différentes Nations , n'auroit pas man-
qué de porter l'émulation dans cette partie de
l'cxprcffion, si elle en eût été susceptible : mais
n'étant pas rélative à nos mœurs, on la laissa pé-
rir , ainsi que tant d'autres qui ont eu le même
fort. 11 est étonnant que quelques hommes obscurs,
sans autre génie que celui de leur profession , aient
pu imaginer que l'U nivers attendoit après eux ,
pour éclairer le monde pantomime , & qu'eux
feull aient vu ce que les fieeles les plus éclairés
ce virent point.
Les grands changements qui se font faits dans
la (laDre, ont porté prcfqu'en entier sur le
genre héroïque. Les sauts & les gambades ont
formé la révolution. Il est surprenant que les mon-
vements de la nature aient été employés l'O\.I
représenter sur notre théâtre les personnages III
plus graves de la terre. Ou a donné en pantomime
Hypermenestre , Agamemnon, Medée, 1 afin,
Mmet, (} al athée, Orphée , Euridicc. sit niante ,
Hipomenée, Renaud, Armide; la mort d'Hercule. P
le Jugement dt PAris, & cent autres que je pour
rois vous uosuncr.
( 46 )
Le Parnasse & les Muses ( k ) ont cabriolé ;
leur tour. Les vertus & les Arts ont patte J'rn.
trechat. On a fait danser toutes les Divinités du
Ciel, & tous les Iléros de la terre. Rien n'a
échappé au délire pan tomime. Froserpine elle même
n'a pas été fûre dans les Enfers (1). Les matucs
des Ballets l'ont arrachée de ces lieux sombres pont
la faire gambader sur le théâtre.
Puifquc la fureur pantomime les agitoit, ils
n'avoient qu'à saisir les endroits foibles de la vie
humaine ; ces tableaux qui en mettant en ridicule
les défauts des mortels font toujours des instinc.
tions pour les hommes dans quelques miroirs qu'on
les leur présente.
Pourquoi ne pas mettre en danfo le bas comique
au lieu du grand tragique ? Ne feroit-il pas plot
glorieux pour ces Maîtres d'être de bons Molictes
que de mauvais Corneilles t Les précieuses riJi.
CUICI, h Screnade, l'Ecole des femmes, mises
en pantomimes, feroient des sujets admirables
il s'agiroit de les bien remplir. Les picces de Re.
gnard sur-tout fourniroient de bons modeles. Le
Joueur, les Mencchmes , le Légataire unjverfcl,
le Philosophe amoureux , feroient pour eux dei
champs In\'puir¡¡ùle» d'une école morala en danfc.
(k) Le Ballet des Mufes.
(0 Vcnicvcmcilt de Proserpinc mis cm danft-
( 47 )
Puifqae ces maîtres copient les pieces qu'on
met tous les jours sur nos théâtres , pourquoi ne
pu choisir celles qui y ont réussi, & dont l'ap-
probation est gésérale ? Il est certain que ces mo-
deles là-dessus valent mieux que ceux d'aujourd'hui.
D'ailleurs ils feroient nouveaux, lorsqu'on les feroit
paroitre dans un nouveau goût. Le préjugé à la
fIlNe mis en danfc par un Maître intelligent, feroit
plus intéressant que le Ballet de l'amant déguijé
(m). Les fourberies de Scapin exécutées en pan-
tomime vaudroient mieux que les BlanchiMCuû?$
de Cytere (n).
Le théâtre comique Anglois, François, & Italien
foorniroient d'autres bons modeles. Arlequin pan-
tomime dans l'Empire de la Lune feroit plus inf-
truéur pour le public , qu'Arlequin qu'on fait
voyager en dansant dans le Royaume d'Angleterre.
Un Ballet de Maltôtiers vaudraient mieux que celui
qu'on a donné des matelots (o).
Pourquoi ne pas mettre sur la scene le célébra
Chevalier Espagnol (p) défenseur du beau sexe,
qui en courant le monde pour chercher des aven*
tures galantes , faute d'hommes se bat contre des
(m) Ii y a un Ballet de ce nom.
(n) Ballet du même nom.
M Il y a un grand Ballet - Vf Mtlle(otl.-
(p) Ce sujet a iti, déjà mit en danjt ; mais il
a M mai mis.