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Oeuvres poétiques de Boileau Despréaux / avec une notice biographique et littéraire et des notes par E. Géruzez,...

De
358 pages
Hachette (Paris). 1853. 1 vol. (XXXVI-319 p.) ; in-12.
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NOUVELLES EDITIONS CLASSIQUES
PUBLIÉES AVEC DES NOTES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
OEUVRES POETIQUES
DE
BOILEAU DESPREAUX
AVEC
UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
ET DES NOTES
PAR E. GERUZEZ
PROFESSEUR AGREGÉ A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
MAITRE DE CONFERENCES A L'ECOLE NORMALE SUPERIEURE
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cle
RUE PIERRE-SARRAZIN, N° 14
( Près de L'école de Médecine)
OEUVRES POÉTIQUES
DE
BOILEAU DESPREAUX
AVEC
UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
ET DES NOTES
PAR E. GERUZEZ
Professeur agrégé à la Faculté des lettres de Paris, maître de conférences
à l'ÉcoIo normale superireure
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cle
RUE PIERRE-SARRAZIN, N ° 14
(Quartier de l'Ecole de Médecine)
1853
NOTICE
LITTÉRAIRE SUR BOILEAU DESPRÉAUX.
Voltaire disait en parlant de Boileau à ses jeunes amis trop
prompts à s'émanciper : « Ne dites pas de mal de Nicolas; cela
porte malheur. » En effet, il est arrivé à Marmontel, le plus
opiniâtre de ces détracteurs de Despréaux, de faire de bien
mauvais vers ; et s'ils sont le châtiment de son irrévérence, il
faut avouer, en y ajoutant certaine prose, que la punition
a été terrible, témoin Aristomène et les Hèraclides, les Incas
et Bélisaire, c'est-à-dire de la prose poétique et des vers pro-
saïques 1 ! Voilà une leçon qui donne à réfléchir :
Discite justitiam moniti et non temnere Divos !
Instruit par cet exemple, nous parlerons respectueusement
d'un maître qu'il est si dangereux d'offenser.
Les habitants de Crosne veulent que Boileau soit né dans ce
village voisin de Paris, comme ceux de Châtenay se glorifient
de la naissance de Voltaire; mais M. Berriat Saint-Prix veut
enlever impitoyablement cette double illustration à la ban-
lieue pour la restituer à la capitale. Avouons toutefois qu'il
n'a pleinement réussi que pour Boileau, né réellement à Paris,
rue de Harlay, près du Palais, et, dit-on, dans la chambre
même du chanoine Gillot, premier auteur de la Ménippée. C'est
un berceau digne d'un satirique. Tout ce que Crosne peut
1. Malgré son animosité contre Boileau, Marmontel n'en est pas moins un
écrivain de mérite. Ses Éléments de littérature sont un bon traité de critique
littéraire, et les premiers livres de ses Mémoires, écrits avec un naturel
plein de grâce, une charmante lecture.
a
II NOTICE
réclamer légitimement, c'est le surnom du poëte, Despréaux,
tiré d'un petit pré voisin de la maison de campagne de la
famille de Boileau. C'est encore un assez beau fleuron de
couronne rurale et qui peut consoler les bons campagnards si
jaloux d'être les compatriotes d'un poëte.
Boileau est donc né à Paris le 1 er novembre 1636, fils de
Gilles Boileau, greffier à la grand chambre du parlement de
Paris, et d'Anne de Niélé, qui mourut deux ans après la nais-
sance de son fils Nicolas. L'enfance et l'adolescence du jeune
Despréaux furent assez maussades ; les soins d'une mère, si
propres à développer la sensibilité, manquèrent à ses pre-
mières années; son. père, excellent greffier, méconnut son
esprit et sa destination; des infirmités précoces attristèrent
encore sa jeunesse. Un régent du collége d'Harcourt, M. Sévin,
reconnut seul et encouragea la vocation littéraire de Boileau ;
mais cette vocation n'était point passionnée, et sa docilité de
jeune homme était trop habituée à fléchir pour qu'il essayât
de contredire la volonté de sa famille. Il se laissa donc con-
duire dans différentes carrières, et il se contenta de ne pas
y réussir. Au sortir de la philosophie, qui lui avait paru une
école de subtilités, d'arguties, de disputes, il entra dans le
dédale de la procédure; il y fit peu de progrès : Corneille,
Montesquieu et Rousseau passèrent par la même épreuve et
eurent l'honneur d'être déclarés incapables par des clercs de
procureur. Boileau ne demandait pas mieux; alors il essaya de
la théologie : c'était tomber dans une nouvelle embuscade. La
chicane, qu'il avait rencontrée au collége sous la forme scolas-
tique, qu'il avait retrouvée au palais dans la procédure, lui
revenait encore, comme on l'a dit, sous une troisième figure
qui ne lui parut pas moins déplaisante. Cette dernière épreuve
combla la mesure.
Après ces initiations stériles, Boileau avait le droit d'être de
mauvaise humeur : il avait amassé de la bile, il fallait l'épan-
cher. Contre qui va-t-il se tourner? Commencera-t-il par atta-
quer la chicane dont il a été le martyr? Non; trop heureux
d'être échappé de ses griffes, il se contentera de lui donner
une légère atteinte ; mais celle-ci n'y perdra rien : Boileau la
a
SUR BOILEAU DESPREAUX. III
rattrapera plus tard; dans le Lutrin, par exemple, où il fera
son portrait, et de main de maître. Maintenant il a mieux à
faire; il se tournera d'abord contre les méchants poètes : il
reprendra par la satire l'oeuvre que Malherbe a commencée
par la grammaire.
La campagne que Boileau ouvrit contre les rimeurs de son
temps n'est pas une boutade de mauvaise humeur, un simple
caprice, c'est une entreprise utile et courageuse : elle était né-
cessaire pour arrêter les progrès du mauvais goût. Il faut se
rappeler qu'à cette époque Chapelain était le roi des auteurs ;
que l'invasion espagnole et italienne, contenue quelque temps
par Malherbe, avait rompu ses digues. Le mauvais goût était
partout : dans là chaire chrétienne, où Mascaron, jeune en-
core, lui payait un large tribut; au théâtre, où Scarron ba-
lançait Molière, et Scuderi Corneille ; dans la poésie badine,
où le burlesque introduisait la caricature; dans les romans,
où la passion et l'histoire étaient dénaturées; dans l'épopée
que ridiculisaient les grands avortements des Chapelain, des
Scuderi, des Coras et des Saint-Sorlin. Il fallait déblayer le
terrain pour faire place aux grands génies et aux véritables
beaux esprits qui commençaient à poindre ; il fallait préparer
le siècle à goûter Molière, Racine, Bossuet, Mme de La Fayette.
Ce fut le rôle de Boileau ; au nom du goût, il se fit le justicier
et comme le grand prévôt de la littérature. Ce généreux des-
sein lui gagna tout d'abord l'amitié de Racine, dont il fut le
guide utile et sévère ; de La Fontaine, qu'il défendit contre les
partisans d'un autre imitateur de l'Arioste; de Molière, qui
vit en lui un puissant auxiliaire pour la réforme des moeurs et
le redressement des travers sociaux.
Boileau, dans la satire, n'a pas la véhémente indignation de
Juvénal, il n'a ni tout le sel ni toute la grâce d'Horace, il n'a
pas la vigueur ni l'aimable nonchalance de Régnier; mais en
retour il ne pousse pas l'hyperbole aussi loin que Juvénal, et
en peignant le vice, il ne laisse pas soupçonner qu'il soit at-
teint lui-même et gangrené par la corruption contre laquelle
il s'indigne ; il ne tend pas comme Horace à faire prévaloir les
doctrines d'un épicufisme commode, plus dangereux encore
IV NOTICE
par l'élégance qui le décore ; il n'a pas comme Régnier cette
sorte de cynisme candide qui ne démoralise pas, je l'avoue,
mais qui effarouche la délicatesse de l'âme. En un mot, pour la
pureté morale, il est supérieur à ses devanciers ; comme poëte,
une seule satire exceptée, il doit peut-être leur céder le pas.
Les premiers essais de Boileau dans ce genre sont d'un dis-
ciple des anciens qui peut devenir maître à son tour, mais qui
ne l'est pas encore. Sa première satire, imitée de Juvénal, est
déclamatoire, et elle n'a pas l'énergie qui dans le modèle latin
élève la déclamation jusqu'à l'éloquence. Les plaintes amères
contre la corruption du siècle au temps de Domitien, après
les beaux jours d'Auguste, dont le souvenir récent formait un
contraste propre à justifier l'indignation d'un poëte, étaient
sincères dans la bouche de Juvénal, tandis qu'à l'aurore du
grand règne de Louis XIV elles ne sont pour Boileau qu'une
réminiscence classique et un exercice d'école. C'est ainsi que
pour exhaler sa colère d'emprunt, il charge du rôle de poëte
méconnu le prosateur Cassandre, traducteur de la Rhétorique
d'Aristote, déguisé sous le nom de Damon, et qu'il prend
pour type de misère, de douleur et de mécomptes, le gras et
joyeux Saint-Amant. Cette satire est donc un jeu d'esprit plutôt
qu'une véritable explosion de colère, mais elle révèle l'habile
écrivain dont le vers dira toujours quelque chose, et l'homme de
bien, ennemi déclaré du vice. Déjà les vers heureux abondent,
ces vers qui frappent d'abord, et qu'on n'oublie plus parce
qu'ils expriment nettement une pensée juste. On pouvait bien
augurer du jeune homme sincère et courageux qui disait à son
début :
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon ;
de celui qui refusait, par scrupule de goût et de probité, d'aller
Crier dans ce pays barbare,
Oh l'on voit tous les jours l'innocence aux abois
Errer dans les détours d'un dédale de lois,
Et, dans l'amas confus de chicanes énormes,
Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes.
Dans cette première satire, Boileau avait compliqué la
SUR BOILEAU DESPREAUX. V
longue invective de Damon, déjà bien confuse et surchargée,
par la description des embarras de Paris, qu'il en détacha et
qui forma plus tard la sixième satire, bien supérieure à la pré-
cédente. En effet, la mauvaise humeur du poëte porte sur des
inconvénients qu'il a vus et dont il a souffert. Ces lugubres cris
dont il parle, ce sabbat des chats dans les gouttières avaient
souvent frappé ses oreilles, au haut du grenier, dans l'étroit
galetas où il passa ses nuits jusqu'à la mort de son père et
même au delà; il avait redouté ces voleurs qui infestaient
Paris après la chute du jour, et il faut ajouter qu'il ne les a pas
inutilement signalés à la vigilance de la police; il avait couru,
comme tant d'autres, péril de mort dans ces rues étroites
sillonnées de voitures ou rendues impraticables par un orage.
Il parle de ce qu'il sait, il décrit ce qu'il a vu et il trace un
tableau, vrai au fond, et chargé seulement dans la mesure
qui convient à la satire. Il y a dans cette pièce une foule de
vers excellents.
Boileau n'avait que vingt-quatre ans lorsqu'il composa ces
deux satires. La mort de son père, en le rendant maître d'un
modeste patrimoine qui suffisait à sa sobriété, lui permettait
de se livrer sans partage à sa passion pour la poésie, qui ne
s'était manifestée jusqu'alors que par le dégoût que lui inspi-
rait toute autre étude, et par quelques pièces fugitives, parmi
lesquelles on doit signaler une ode contre les Anglais, qui est
au moins une profession de foi monarchique et patriotique. Il
faut rapporter à la même période quelques chansons de table
et un ou deux sonnets, où le jeune Despréaux s'essaye à la
tendresse, qui ne lui réussit pas. Il avait avoué, de plus, une
tentative prématurée de tragédie ébauchée dès le collége, et
qui aurait eu pour héros de grands personnages, d'après ce
vers qu'il en avait retenu et dont il plaisantait :
Géants, arrêtez-vous ;
Gardez pour l'ennemi la fureur de vos coups !
Son aîné, Gilles Boileau, esprit caustique et jaloux, de la
cabale de Chapelain, qui lui ouvrit les portes de l'Académie,
tenta vainement d'écarter Nicolas de la carrière poétique, et
VI NOTICE
vit avec dépit les succès de son jeune frère dont les premières
satires, popularisées par des copies manuscrites et des lectures
fort enviées, firent beaucoup de bruit dans le monde. En pre-
nant son parti d'être poëte, Boileau s'était fermé tout retour
à une autre carrière ; il avait héroïquement sacrifié le prieuré
de Saint-Paterne, récompense de ses labeurs théologiques, et
qui lui valait huit cents livres de revenu. Il fit mieux encore :
il restitua les fruits déjà perçus, et cette somme servit, dit-on,
de dot à Mlle Marie de Bretonville, qu'il avait aimée et qui
entrait en religion. L'émancipation de Boileau était complète.
Enfin les six premières satires, réunies en un mince volume',
parurent, de l'aveu de l'auteur, avec l'initiale de son surnom,
vers la fin de l'année 1666, accompagnées du discours au roi,
première note, un peu criarde encore, jetée par le poëte dans
ce prodigieux concert de louanges, qui charma si longtemps
les oreilles de Louis XIV. Ce discours, médiocre dans son en-
semble, est une satire et un panégyrique; l'éloge du roi y est
un prétexte pour attaquer de méchants écrivains. Nous y trou-
vons un témoignage en faveur de Molière et un encouragement
au jeune roi, qui n'osait, quelque, désir qu'il en eût, autoriser
la représentation du Tartufe.
On aime à voir les grands poëtes, unis ainsi par l'amitié,
s'entr'aider pour la gloire. Boileau ne manqua pas à Molière
vivant ; il célébra dans des stances ingénieuses le mérite de
l'École des Femmes, il se déclara ouvertement pour le Tartufe
contre les hypocrites, et lorsqu'au souvenir des soucis que lui a
causés la rime, il se plaint de cette esclave indisciplinée, c'est
à Molière qu'il s'adresse pour le féliciter de l'avoir soumise :
Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime,
Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
Cette satire à propos de la rime est un renseignement précieux
sur la manière dont Boileau travaillait ses vers. On y voit
combien de peine lui coûtait l'expression de sa pensée, quels
scrupules de langage et de prosodie ralentissaient et réglaient
son essor, de quel prix enfin il a payé sa renommée, qui, à la
vérité, ne doit point périr. C'est la plus utile des leçons que
SUR BOILEAU DESPRÉAUX. VII
nous donne Boileau, après Horace, qui recommande aussi le
limae labor et mora, et si l'on songe que parmi les écrivains
qu'il a bafoués et que la postérité dédaigne, il y en a plusieurs
que la nature avait doués plus libéralement que lui-même, on
comprendra que pour les dons de l'esprit comme pour ceux de
la fortune, l'ordre est une puissance créatrice, et qu'il n'y a
point de trésor si riche que la négligence et la prodigalité ne
puissent dissiper, comme il n'y a pas de mince patrimoine que
le travail et l'économie ne parviennent à féconder.
La troisième satire, le Repas ridicule, est une scène de co-
médie qui abonde en traits plaisants et en détails descriptifs ha-
bilement rendus. L'art de dire de petites choses sans s'abaisser,
et de les exprimer avec élégance par des images qui les rendent,
poétiques, n'avait jamais été poussé aussi loin, si ce n'est dans
quelques passages de Régnier, moins égal, moins soutenu que
Boileau, mais plus original. Ce vieux poëte a traité le même
sujet, et Boileau, qui l'imita, ne l'a pas fait oublier. Sans doute,
Régnier ne sait pas se borner, il dit tout, et par conséquent
plus qu'il ne faut dire ; sans doute, dans le portrait si vigou-
reusement tracé de son pédant, il abuse de l'hyperbole, mais
aussi quelle verve, quelle chaleur de coloris, quelle hardiesse
de dessin! comme ses convives se querellent, comme ils se
gourment! quel chamaillis et quelle bagarre! Tout compensé,
la palmé demeure encore au poëte du XVe siècle.
Cent vingt-trois vers, qui n'ont pas tous le mérite de l'élé-
gance, sur les folies humaines, composent la quatrième satire.
C'est une faible esquisse dans laquelle la pensée ne sort pas du
lieu commun. Un poëte philosophe aurait trouvé là l'occasion
d'un beau réquisitoire contre l'espèce humaine, mais Boileau
se contente d'effleurer la matière et de décocher quelques épi-
grammes dont la pointe est émoussèe. Il revient à la charge dans
la satire VIII, sur l'Homme, où il se croit plaisant et profond par
une plaidoirie en forme au profit des animaux contre leur roi.
Ce paradoxe sur la raison des animaux, qui n'en ont pas, et la
déraison de l'animal raisonnable, pouvait devenir piquant sous
une forme légère donnée à de forts arguments, mais ici la
forme est parfois pesante et le fond manque de solidité. C'est
VIII NOTICE
qu'en réalité Boileau n'est pas sérieusement misanthrope, et
qu'il ne s'était pas mis en mesure de gagner le procès qu'il fait
au genre humain. Quoi qu'il ait dit et argumenté, la supériorité
de l'âne sur l'homme n'est pas encore démontrée.
Il ne fallait pas autant de courage qu'on l'a dit pour prendre
à partie la noblesse sous Louis XIV. Le roi, qui abandonnait
les marquis à la verve railleuse de Molière, n'était pas fâché
que la satire vînt à son tour rabattre la vanité de ceux qui
n'avaient d'autre titre que la naissance. D'ailleurs Boileau était
couvert par l'exemple de Juvénal, et sa témérité paraissait
surtout un hommage au génie des anciens. Cependant il faut
rendre toute justice à Boileau. Sa satire sur la noblesse n'est
pas un simple exercice d'imitation, c'est encore la protestation
d'un honnête homme qui n'admet l'hérédité du titre qu'à charge
de transmission des vertus qui ont conquis le titre même 1. Or,
celte condition onéreuse ne faisait pas le compte de tant d'hé-
ritiers qui, dans une succession complexe, aimaient à prendre
les bénéfices sans les charges.
Boileau est tout à fait sur son terrain lorsqu'il entreprend,
satire VII, à la suite d'Horace, de justifier la satire. En effet, la
proscription absolue de la satire serait toute au profit du vice
et de la sottise. Il est vrai que la satire ne corrige point, mais
elle punit et elle intimide, elle venge le bon goût et la vertu
outragés : c'est là son rôle et son utilité; mais, il faut le dire
hautement, le satirique qui tirerait sa vocation du seul besoin
de médire, qui n'aurait d'autre intention que l'insulte serait
au-dessous même de ses victimes. Il faut que l'intention soit
droite, le coeur pur, l'esprit éclairé dans une semblable entre-
prise ; c'est la conscience du bien qui doit flétrir le vice, c'est
le sentiment du beau et du vrai qui doit ridiculiser l'erreur et
la sottise. A ce double titre, Boileau, homme de bien et de
goût, était légitimement investi de la magistrature satirique
qu'il exerçait. La satire neuvième, exclusivement littéraire, est
le meilleur modèle et la meilleure apologie du genre. Jamais Boi-
1. «Un chrétien n'estime ni le rang, ni l'origine, à moins qu'il ne s'y ren-
contre une plus grande vertu. » Imitation de J. C, livre III, chapitre LIV,
§ 14.
SUR BOILEAU DESPREAUX. IX
leau n'a été mieux inspiré ; il se justifie admirablement et il at-
tache au front de ses ennemis un ridicule ineffaçable. Dans cette
pièce, qui passe à bon droit pour un des chefs-d'oeuvre de notre
langue, le cadre ingénieusement tracé se remplit naturelle-
ment de traits vifs, d'idées piquantes, de sentiments vrais qui
forment un ensemble achevé contre lequel la critique n'a point
de prise. Ce fut un coup de maître et un véritable triomphe.
Après cette guerre contre les mauvais auteurs, Boileau, qui
avait fait ses preuves, songea à consolider sa victoire en pro-
mulguant les règles qu'il avait suivies pour vaincre. L'Art poé-
tique, tel que Boileau l'a rédigé, comprend tous les préceptes
de composition littéraire consacrés par l'expérience et légi-
timés par la raison. C'est le code du bon goût; mais la pureté
du goût, on ne doit pas l'oublier, est une partie de la morale.
Lorsque Vauvenargues disait : « Il faut avoir de l'âme pour
avoir du goût, » il reconnaissait l'étroite parenté, l'alliance in-
dissoluble du bien et du beau. Les écarts du goût, qui attestent
une dépravation dans le sentiment de la beauté, supposent à
un certain degré l'altération du sens moral. Les esprits et les
coeurs se corrompent en même temps : défendre le goût, c'est
protéger les moeurs, et on peut dire rigoureusement qu'une
poétique orthodoxe est un chapitre de morale. Mais si cette poé-
tique exprime par sa forme la beauté dont elle renferme les
préceptes, elle est doublement utile, doublement morale, comme
règle et comme modèle. C'est le suprême mérite de l'Art poé-
tique de Boileau, qui nous rend plus éclairés et meilleurs. Tou-
tefois Voltaire s'aventure un peu lorsqu'il place l'Art poétique
de Boileau au-dessus de l'épitre d'Horace aux Pisons. Sans
doute Boileau est plus méthodique, plus harmonieux, plus
soutenu, mais il n'a pas la libre allure, la netteté, la profon-
deur de son modèle. Horace mêle et concilie Aristote et Platon
dans ses préceptes, et, dans sa marche familière, il procède
avec tant d'aisance et d'autorité qu'il paraît supérieur à la
matière qu'il traite. Boileau a plus de gravité et moins de force,
plus d'ordre et une moindre portée. Il convient donc de ne
pas trancher ce débat au préjudice d'Horace, qui a toujours
l'incontestable avantage d'avoir précédé et inspiré Boileau.
X NOTICE
Des quatre chants dont se compose le poëme de Boileau, le
plus remarquable est, sans contredit, le troisième consacré à
la tragédie, à l'épopée et à la comédie, où, par la magie du
style et de l'imagination, des genres littéraires deviennent pres-
que des personnages vivants. Le même art avait, dans le chant
précédent, personnifié, non moins heureusement, l'idylle,
l'élégie et l'ode. Mais pourquoi ne s'étail-il pas également
exercé sur l'apologue? L'omission de ce genre, déjà élevé chez
les anciens par Phèdre, au niveau de la poésie, et que La Fon-
taine venait d'illustrer, s'explique peut-être, mais ne se justifie
pas. Si Boileau a craint de déplaire à Colbert et à Louis XIV,
qui n'aimaient pas La Fontaine, c'est une faiblesse; s'il ne
comprenait pas la valeur poétique des six livres de fables déjà
publiés, c'est une défaillance de goût; s'il a désespéré de
parler convenablement de ce genre, c'est manque de courage.
Enfin l'apologue, lors même que La Fontaine n'eût point fait
de fables, avait sa place marquée dans l'Art poétique, et si
c'est La Fontaine qui l'en a fait exclure, nous avons à déplo-
rer non pas seulement une lacune, mais une iniquité. La fable
omise fait remarquer davantage la place trop étendue et l'im-
portance données au sonnet, dont la vogue avait cessé. A
quoi bon ce tour de force si péniblement exécuté et dont on
l'eût tenu quitte si volontiers au prix de quelques vers natu-
rels et poétiques sur l'apologue? C'est un tort de plus qu'il
convient de signaler dans une oeuvre où les taches sont si peu
nombreuses, et puisque nous avons touché ce point délicat,
relevons encore, en passant, le jugement qui semble placer
Molière au-dessous de Térence, et les chicanes faites au génie
du Tasse.
Le premier chant du poëme renferme la formule poétique-
ment exprimée de toutes les règles, de tous les préceptes., de
tous les conseils propres à éclairer et à guider le génie. Le poète
prend soin d'avertir ses lecteurs qu'il ne parle que pour un
petit nombre d'élus consacrés par la muse. Il écarte prudem-
ment les téméraires qui n'ont d'autre passion que l'amour de
rimer, ou comme dit énergiquement. Juvénal, scribendi ca-
coëthes, la démangeaison d'écrire. Boileau est sans pitié pour
SUR BOILEAU DESPRÉAUX. XI
ces pestes de la littérature. Il revient à la charge dans le qua-
trième chant, où il déclare hautement que dans la poésie :
Il n'est point de degré du médiocre au pire.
Il se contente de le déclarer, mais Horace en avait donné la
raison ; c'est qu'on peut se passer de faire des vers, et que dans
les choses de luxe, l'excellent et l'exquis sont seuls de mise.
Comme tous les métiers sont honorables, bien exercés, il ose
renvoyer à la truelle et au mortier les rimeurs ou mauvais ou
médiocres :
Soyez plutôt maçon si c'est votre talent.
Mais la beauté du génie ne suffit pas, il faut la pureté des
moeurs et la noblesse du caractère. Dans cette dernière partie
de son poëme Boileau aborde directement la morale. Il ne veut
pas qu'on diffame le papier ; c'est un crime que de rendre le
vice aimable; c'est un déshonneur que de transformer un
art divin en métier mercenaire; l'Hippocrène n'est point le
Pactole:
Aux plus savants auteurs, comme aux plus grands guerriers,
Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.
Ce désintéressement préservera avec l'indépendance du poëte
la pureté de son' âme et alors il lui sera facile de respecter le
plus important de tous les préceptes, dont Boileau avait donné
l'exemple avant d'en faire une loi :
Que votre âme et vos moeurs peintes dans vos ouvrages,
N'offrent jamais de vous que de nobles Images.
Dans ce poëme si attrayant l'histoire littéraire et la satire
diversifient agréablement et relèvent d'une manière piquante
le fond didactique. Les épigrammes abondent, vives et acé-
rées. C'est de là que nous vient ce vers si souvent cité :
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
Il y a des traits piquants contre ces vains auteurs
Qui, fous de sens rassis,
S'érigent pour rimer en amoureux transis ;
XII NOTICE
contre ces autres, non moins plaisants,
Dont l'esprit phlegmatique
Garde dans ses fureurs un ordre didactique.
Il y en a à propos de ces bergers qu'on a vus
Dans leurs plaintes nouvelles
Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles.
Mais la verve du poëte n'est nulle part plus plaisante que dans
le préambule épisodique qui ouvre le quatrième chant, la mé-
tamorphose du médecin de Florence en architecte. C'est un
modèle de narration satirique.
Nous avons dit que la personnification des genres littéraires
était une des parties les plus brillantes de l'oeuvre de Boileau.
On peut louer encore les passages historiques, dont la marche
est rapide et le tour élégant. Cependant il est permis de hasar-
der quelques remarques sur la courte histoire de la poésie en
France depuis Villon jusqu'à Malherbe. Et d'abord pourquoi
commencer à Villon, au préjudice de Jean de Meung? Est-il
bien vrai que Villon ait débrouillé l'art confus de nos vieux
romanciers ? Si Boileau les eût mieux connus, ces vieux ro-
manciers, il aurait vu que toutes les formes poétiques em-
ployées par Villon étaient déjà consacrées par un long usage.
Ce n'est point la forme, mais le fond qui fait l'originalité de ce
poëte. Dans l'éloge d'ailleurs bien senti de Marot, Boileau a
tort de dire qu'il tourna des triolets et rima des mascarades,
car il n'y a pas une seule pièce de ce genre parmi ses char-
mantes poésies, et d'omettre l'épître badine, l'épigramme, le
madrigal où il a si bien réussi. Mais il n'y a pas à réclamer
contre l'éloge de Malherbe. Enfin, Malherbe vint, et, en effet,
il était temps qu'il arrivât.
Nous n'insisterons pas davantage sur la valeur de ce poëme
où l'enseignement moral et littéraire a tant d'attraits, où la
saine raison se montre parée de tous les ornements de la poé-
sie, code durable dont quelques articles, il est vrai, sont tom-
bés en désuétude, mais qui doit subsister dans ses prescrip-
tions générales solidement établies sur la nature et les besoins
de l'esprit humain. Remarquons cependant que les conseils du
SUR BOILEAU DESPREAUX. XIII
poëte ne portent guère que sur la méthode et l'expression, et
que négligeant l'invention, il a laissé à d'autres le soin d'indi-
quer les sources de l'inspiration et les moyens de féconder le
génie. André Chénier a tenté cette entreprise dans son poëme
de l'Invention, qui peut servir d'appendice et de complément
à l'Art poétique.
Boileau venait à peine d'établir souverainement, par ce
poëme, son autorité en matière de goût, qu'il s'ingéra, fort à
propos, d'intervenir en faveur de la raison menacée par les
prétentions de l'Université. Voici à quelle occasion. Les facul-
tés de médecine et de théologie, qui juraient encore par Aristo-
te, alarmées du succès de la physique de Rohault, de la méthode
et des méditations de Descartes, de la logique de Port-Royal, du
système de la circulation du sang, des oeuvres de Gassendi et
de tant d'autres nouveautés philosophiques et médicales atten-
tatoires à la routine, méditaient en 1674, une requête au par-
lement pour interdire à ces doctrines menaçantes l'accès de
l'école. Pour prévenir cette honteuse et ridicule entreprise,
Boileau aidé de ses spirituels amis Racine et Bernier et de
son neveu Dongois, formula par avance en style de pratique
l'arrêt du parlement, et cette plaisanterie plus puissante qu'une
invective fit reculer l'Université. Descartes triompha, et grâce
à ce triomphe la raison eut la carrière libre, quoiqu'elle eût
entrepris, selon les termes de l'arrêt burlesque, « de diffamer et
bannir des écoles de philosophie les Formalitez, Matérialitez,
Entitez, Identitez, Virtualitez, Ecceïtez, Polycarpeïtez et autres
êtres imaginaires, tous enfans et aïans cause de deffunt
maître Jean Scot leur père : ce qui porterait un préjudice no-
table et causerait la totale subversion de la Philosophie Scho-
lastique dont elles font tout le Mystère et qui tire d'elles toute
sa subsistance. » Tel fut l'effet de cette ironie charmante qui
« bannissait à perpétuité la raison des écoles de ladite Univer-
sité, lui faisait défense d'y entrer, troubler, ni inquiéter ledit
Aristote en la possession et jouissance d'icelles, à peine d'être
déclarée janséniste, et amie des nouveautés. »
Avant d'arriver au Lutrin, qui est l'oeuvre la plus originale
de notre poëte, il est à propos de jeter un coup d'oeil sur la
XIV NOTICE
suite deses épîtres qui passent pour être supérieures aux satires.
Il faut toujours mettre à part la neuvième, et nous avons dit
pourquoi. La première de ces pièces, composée en 1669 , est
séparée par vingt-six années de la dernière, écrite en 1695 au
moment où Boileau comptait onze lustres complets surchargés
de quatre ans. Les neuf premières appartiennent à l'époque de
sa maturité, les trois autres correspondent au commencement
de sa vieillesse et s'en ressentent, la dernière surtout 1.
La première épître adressée au roi, fut composée, d'après les
conseils de Colbert, pour tempérer dans le coeur du jeune roi
l'ardeur guerrière qui le disposait à rompre la paix conclue,
en 1668, à Aix-la-Chapelle. Boileau eut le mérite de donner
en beaux vers un bon conseil qui ne fut pas suivi. Nous re-
trouvons au début de cette pièce le poëte satirique dans les
traits lancés peu charitablement contre les poëtes qui ne se
lassaient pas de comparer Louis à César et au grand Alexandre.
A quoi bon, disait-il,
A quoi bon, d'une muse au carnage animée,
Échauffer sa valeur déjà trop allumée?
Cet excès de chaleur enferme, sous la forme de reproche, une
louange qui devait plaire. Le poëte raconte alors, d'après Plu-
tarque et peut-être un peu d'après Rabelais, la conversation
de Pyrrhus et de Cinéas, d'où il tire la conséquence qu'il faut
se reposer et prendre du bon temps, aussitôt qu'on le peut.
« Le conseil, dit Pascal, qu'on donnait à Pyrrhus de prendre
le repos qu'il cherchait par tant de fatigues recevait bien des
difficultés. »En effet, le repos n'est pas la vocation de l'homme,
et il n'est doux et légitime que s'il est acheté par de longs
travaux. La scène reproduite par Boileau n'en est pas moins
piquante, et c'est le passage le plus saillant de cette épître,
riche d'ailleurs en détails poétiques, tel ce présage sur l'achè-
vement du canal du Languedoc, qui devait unir l'Océan à la
Méditerranée :
1. Les nages qui suivent sur les épîtres sont extraites presque textuelle-
ment d'un travail plus étendu sur le même sujet qui fait partie (p. 135 à 152)
de mon volume d'Études littéraires, troisième édition, publiée en 1852 par
Jules Delalain, libraire.
SUR BOILEAU DESPREAUX. XV
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées;
Vers la fin de cette première épître, après ce vers,
Que de savants plaideurs désormais inutiles !
il avait placé, dans l'intention de consoler les plaideurs réduits
au silence, et pour divertir le roi, la fable de l'Huître et les
Plaideurs. On trouva qu'elle égayait médiocrement un sujet
sérieux, et Boileau se décida à la retrancher. Mais, voulant
sauver ce rogaton du naufrage, il composa sur la Manie des
procès une épître à l'abbé Desroches, où sa fable put reparaître
sans inconvénient. Cette épître, qui est la seconde du recueil,
est de mince valeur et de peu d'étendue. Quant à l'apologue,
occasion de l'épître entière, à l'exception du dernier vers :
Messieurs, l'huître était bonne. Adieu! vivez en paix,
il manque de naturel et de couleur.
Tous deux la contestaient, lorsque sur leur chemin
La Justice passa la balance à la main.
Des voyageurs qui contestent une huître, et la Justice avec sa
balance allégorique, voilà une peinture bien froide. Le bon
La Fontaine eut la malice de reprendre ce sujet et d'enseigner
à Boileau comment il fallait le traiter, et de donner une leçon
au poëte qui dans son Art poétique avait oublié l'apologue et le
fabuliste.
L'Epître sur la fausse honte, est adressée au grand Arnauld.
C'était en 4673, cinquième année de la paix de Clément IX,
qui dura dix ans et fut une trêve aux querelles des jansénistes
et des jésuites, époque mémorable pendant laquelle Tartufe
put être joué (1669) et les Pensées de Pascal publiées (1670).
Au reste, dans la guerre comme dans la paix, Boileau ne cessa
pas un moment de témoigner son amitié et son admiration
pour le grand docteur janséniste. Boileau commence par attri-
buer au respect humain l'opiniâtreté du ministre prolestant
Claude, que les arguments d'Arnauld ont dû éclairer sur ses
erreurs; s'il persiste, c'est par respect humain et par crainte
XVI NOTICE
de l'hérétique douleur de Charenton 1 ; les libertins, c'est-à-
dire, dans la langue du XVIIe siècle, les esprits forts, sont
retenus par le même lien dans l'impiété : ainsi encore un ma-
lade n'avoue pas qu'il a la fièvre, et meurt pour avoir rejeté
les soins qui l'auraient sauvé. C'est cette fausse pudeur qui a
causé la chute du premier homme. Ce souvenir fournit au
poëte l'occasion de peindre en vers harmonieux les délices du
paradis terrestre, auxquelles il oppose le tableau des misères
de l'homme déchu, et ses rudes travaux pour féconder le sein
rebelle de la terre. Du péché originel découlent tous nos maux
et tous nos vices, et le poëte lui-même sent qu'il n'est pas
exempt de la fausse honte qu'il combat, car il redoute le
jugement qu'on portera sur ses vers. Ce jugement a été favo-
rable. Nulle part en effet, le poëte n'a mieux employé les se-
crets de l'art des vers, mais on ne peut pas étendre cet éloge
de la versification jusqu'aux idées, qui ont peu de force et
moins encore d'enchaînement. Le sujet n'est ni bien détermi-
né ni approfondi.
Le Passage du Rhin est, sans contredit un des chefs-d'oeuvre
de la langue. Aucune de nos épopées, s'il est vrai que nous
ayons des épopées, n'offre un épisode qui lui soit comparable
pour l'invention, le coloris et le mouvement. Le début et la
conclusion, qui sont du ton de l'épître familière, se lient habi-
lement au sujet même pour lequel le poëte embouche la trom-
pette héroïque. Cette adresse à changer de ton sans dissonance
est un secret dont les vrais poëtes ont seuls le privilége. Boi-
leau se joue d'abord des noms barbares qui devraient effa-
roucher sa muse, sachant bien qu'il en trouvera d'harmonieux
pour célébrer son héros, et quand il a triomphé assez long-
temps, il revient au badinage par la rencontre d'un nom re-
belle à l'harmonie : ce qui ne l'empêche pas de reprendre et
de terminer noblement le panégyrique du roi, seul but qu'il
se soit proposé. Au reste, cet art de louer délicatement et sans
bassesse n'est plus guère qu'une curiosité historique, dans
1. Charenton représente ici par métonymie le calvinisme. Sa célèbre
maison de santé lui a donné de nos jours une autre acception également
figurée.
SUR BOILEAU DESPREAUX. XVII
ces temps où des deux branches du genre démonstratif on
cultive surtout l'invective; mais au besoin, on en trouverait
le modèle dans cette épître et dans le chant II du Lutrin, à
l'épisode de la Mollesse. Ajoutons que si Boileau, avec tous ses
contemporains et pendant ces belles années où la France s'ad-
mirait et s'aimait elle-même dans son roi, a loué Louis XIV
avec effusion de coeur, il a mêlé assez de courageuses leçons
à des éloges sincères pour qu'on ne lui jette pas la flétrissante
épithète de flatteur, comme l'a fait Voltaire dans un accès de
mauvaise humeur par ce vers doublement inique :
Zoïle de Quinault et flatteur de Louis.
Boileau avait plus que personne le droit de recommander
aux hommes la connaissance de soi-même : nul ne s'est mieux
connu et apprécié qu'il ne fît. Il savait ce que valait son âme,
ce que pouvait son génie; il avait obéi de bonne heure à l'ordre
de l'oracle : nosce teipsum, et suivi le conseil du poëte : quid
ferre récusent, quid valeant humeri. Toutefois, dans l'épître sur
la Connaissance de soi-même, adressée à M. de Guilleragues,
le poëte se contente d'effleurer agréablement le sujet, il ne
l'approfondit pas. On y trouve plutôt des conseils de bon sens
que des principes de haute philosophie. Quoique le poëte n'eût
alors que trente-huit ans il se donne pour un vieux lion de-
venu doux et traitable. C'est pour dire qu'il méprise les coups
de Pinchesne et de ses pareils, et cette allusion au coup de
pied de l'âne annonce par un trait satirique qu'il renonce à la
satire. Il va donc moraliser. Les recherches astronomiques et
les problèmes ontologiques, qui tourmentent tant de cerveaux,
lui paraissent un travail stérile au prix de l'étude de soi-même.
Ceux qui cherchent à tromper leur ennui par les voyages sont
déçus dans leur attente : post equitem sedet atra cura :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Le conquérant lui-même, en ravageant la terre, ne parvient
pas à l'éviter; le trouble le suit au milieu de ses conquêtes.
Le commerçant trouve l'or du Pérou, et non le repos. Un riche
héritage, longtemps convoité, laisse celui qui le reçoit avec
XVIII NOTICE
toutes ses misères, parce qu'il a conservé tous ses vices. Telle
n'est pas l'opinion du vulgaire : pour lui,
La vertu sans argent n'est qu'un meuble inutile ;
L'argent en honnête homme érige un scélérat,
L'argent seul au palais peut faire un magistrat.
Mais l'homme de bon sens suit une autre route. C'est ce qu'a
fait le poëte. Obéissant à la vocation qui le poussait à faire des
vers, malgré l'effroi de sa famille, il apprit à se passer des
richesses qu'il n'avait pas et qu'il ne pouvait pas acquérir dans
son noble métier; heureusement les bienfaits du roi lui ont
donné l'aisance dont il se contente, et rien ne troublerait son
bonheur s'il pouvait payer ces grâces royales en éloges dignes
du monarque.
L'épître à M. de Lamoignon, sur les plaisirs des champs, est
souvent citée comme un modèle: On y a remarqué des détails
descriptifs habilement rendus. Au début, le poëte met sous
nos yeux le petit village d'Hautile, où il s'est retiré loin des
ennuis de la ville : de là une comparaison entre la vie des
champs et celle de Paris, où Boileau jette adroitement quel-
ques louanges en l'honneur de Louis XIV et de Lamoignon.
Quoi qu'il en soit, il ne quittera pas l'asile qui lui donne le
repos, et il attend l'automne pour aller rejoindre, à Bâville,
son ami, pendant le seul loisir que Thémis laisse aux magis-
trats; alors il y aura place pour de doux entretiens philosophi-
ques. La campagne, on le sent, a du charme pour Boileau;
mais elle ne le touche pas aussi profondément qu'Horace, Vir-
gile et Racan, qu'il a imités. Combien ces vers :
O fortuné séjour! ô champs aimés des deux!
Que, pour jamais foulant vos prés délicieux,
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
Et, connu de vous seul, oublier tout le monde !
sont loin de reproduire l'émotion pénétrante de ce passage
d'Horace :
O rus! quando ego te aspiciam! quandoque liccbit
Nunc veterum libris, nunc somno, et inertibus horis
Ducere sollicitae jucunda oblivia vitae !
SUR BOILEAU DESPREAUX. XIX
Combien ils sont moins touchants que cette exclamation de
Virgile :
Flumina amem , silvasque inglorius ! O ubi campi,
Sperchiusque et virginibus bacchata Lacaenis
Taygeta! 0 qui me gelidis in yallibus Haemi
Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra!
Il n'y avait alors que le bon La Fontaine d'assez épris des
champs pour parler de la solitude avec une émotion qui rap-
pelle Horace et Virgile.
L'Hippolyte de Pradon avait obtenu, grâce à la cabale du
duc de Nevers, un succès bruyant et passager qui avait affligé
Racine, dont le chef-d'oeuvre était en butte à de vives atta-
ques. Boileau écrivit alors son épître sur l'utilité des ennemis.
Il commence par l'éloge du talent de Racine ; mais le talent
irrite l'envie, et ce n'est qu'après sa mort que l'homme de
génie peut espérer la justice : Molière en est un exemple.
Racine ne doit donc pas s'étonner d'avoir des envieux, puis-
qu'il a eu des succès; mais ces ennemis ne sont pas inutiles :
ils aiguillonnent le talent, ils le poussent à de nouveaux
efforts; c'est par là que Corneille, Racine lui-même et Boi-
leau se sont surpassés. D'ailleurs, la cabale est impuissante
contre les bons ouvrages ; l'équitable avenir les met à leur
place, et
La douleur vertueuse
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse,
sera l'admiration de la postérité. Qu'importent les suffrages de
la foule? ceux des hommes éclairés sont le seul tribut qu'un
poëte doive envier. Telle est la marche de cette épître, où les
beaux vers abondent et dont le plan est irréprochable. La
cause de Racine devient par l'art du poëte une question géné-
rale dans cet ingénieux plaidoyer en faveur du génie et du
goût contre les succès de la médiocrité et les caprices du vul-
gaire. On sait que malgré ces hommages et ces encourage-
ments, Racine persista dans la résolution qu'il avait prise de
ne plus travailler pour le théâtre. Félicitons Boileau d'avoir
dans cette épître loué sans restriction le génie de Molière et
XX NOTICE
retiré les réserves qu'il avait faites quelques années aupara-
vant dans son Art poétique. La justice est complète et digne de
l'homme qui avait dit à Louis XIV que le plus grand poëte
de son siècle, c'était Molière.
Boileau ne se croyait jamais quitte avec Louis XIV. Sincère-
ment épris de la gloire du jeûne roi et pénétré de reconnais-
sance pour ses bienfaits, il revient dans sa huitième épître à
l'éloge qu'il a déjà présenté sous tant de formes. Il appelait
cette épître son remercîment. « Il y soutient ingénieusement,
dit M. de Saint-Surin, le personnage d'un satirique chagriné
de se voir forcé de louer, et qui, feignant de ne savoir comment
s'y prendre, n'en trouve que mieux le moyen de louer d'une
manière aussi délicate que neuve. » L'artifice est adroit, parce
que des éloges donnés en grondant paraissent avoir plus de
prix. Boileau exprime dans cette pièce un scrupule d'une ex-
quise délicatesse et qu'il éprouvait réellement :
Il me semble, grand roi, dans mes nouveaux écrits,
Que mon encens payé n'est plus de même prix :
J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense,
N'impute mes transports à ma reconnaissance,
Et que par tes présents mon vers décrédité
N'ait moins de poids pour toi dans la postérité.
Malgré l'adresse du tour général de cette épître et la vérité des
sentiments qui y sont exprimés, la faiblesse du coloris, une
certaine négligence de la versification, l'absence de traits pour
relever la pensée, d'images poétiques pour la peindre, ne per-
mettent pas de placer cette pièce au premier rang.
La suivante est supérieure. Le poëte y développe une pensée
qu'il à toujours prise pour règle : Rien n'est beau que le vrai.
Boileau attribue ses succès à la puissance du vrai :
C'est qu'en mes vers le vrai, du mensonge vainqueur,
Partout se montre aux yeux et va saisir le coeur.
Le coeur est un peu hasardé, mais le vrai dans les vers de Boi-
leau satisfait et charme l'esprit: c'est déjà beaucoup. Après
cet éloge de soi-même, tempéré par les restrictions d'une mo-
destie sincère, le poëte craint encore de s'abuser, car tout le
monde se déguise et se montre autre qu'il n'est réellement. Sur
SUR BOILEAU DESPREAUX. XXI
ce thème, le moraliste redevient satirique pour esquisser de
piquants portraits. Le mélancolique affecte la joie; ne pou-
vant plaire dans son naturel, il devient déplaisant sous le
masque ; l'homme de cour, qui se connaît en belles manières,
veut trancher du critique et devient ridicule. C'est que la vé-
rité est bannie de la terre. Heureux le temps où elle y régnait
sans partage ! Elle en a été chassée par la corruption: de là
tant de mensonges et de flatteries. Cependant on peut louer
avec vérité et faire agréer l'éloge. Seignelay, à qui cette épître
est adressée ne refuserait pas de se reconnaître dans le
portrait tracé par Boileau. Telle est la suite des idées de ce
morceau de morale, qui a laissé plusieurs passages dans la
mémoire des gens de goût et mis en circulation quelques vers
devenus proverbes en naissant.
Après Horace, après Martial, Boileau s'adresse à ses vers,
impatients de voir le jour. Il fait du congé et des avertisse-
ments qu'il leur donne le sujet de sa dixième épître, qu'il com-
posa lorsqu'il touchait à la soixantaine et qui porte à peine
quelques traces d'affaiblissement. C'est là que se trouve cette
périphrase dont il était si fier :
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,
Sous mes faux cheveux blancs déjà toute chenue,
A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants
Onze lustres complets surchargés de trois ans....
Ce qui traduit en langage familier, signifie tout simplement :
je porte perruque et j'ai cinquante-huit ans. Il n'y a que les
poëtes pour dire les choses de cette manière. Boileau avertit
ces enfants de sa vieillesse de ne pas compter pour eux sur
l'accueil fait à leurs aînés : on se moquera d'eux ou on les
négligera. Cependant, puisqu'ils veulent quitter leur prison, il
les charge
D'effacer bien les traits
Dont tant de peintres faux ont flétri ses portraits.
Il veut encore qu'on sache par eux qu'il a été l'historiographe
du roi (précaution inutile s'il eût rempli les devoirs de sa
charge), que Colbert aimait à le voir et à l'entendre, et qu'au-
XXII NOTICE
jourd'hui même tout affaibli qu'il soit de deux sens, la vue et
l'ouïe,
Plus d'un héros, charme des fruits de son étude,
Vient quelquefois chez lui goûter la solitude.
En effet, la solitude animée par les entretiens de Boileau de-
vait avoir des charmes dans cette modeste maison d'Auteuil
et sous les arbres de ce jardin gouverné par Antoine,
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil :
voilà le début de la onzième épître, que Boileau adresse à son
jardinier pour lui apprendre qu'il y a d'autres travaux que les
travaux matériels, et que ceux de l'esprit ne sont pas les moins
pénibles, il est fâcheux qu'on n'ait pas tenu plus de compte de
cette démonstration, et qu'en dépit de Boileau et du sens com-
mun, certains publicistes, à la suite du jardinier Antoine,
n'aient vu le travail que dans les efforts du système muscu-
laire. Le poëte, après avoir montré qu'on n'est pas oisif pour
ne pas bêcher, « labourer, couper, tondre, aplanir, palisser, »
ajoute qu'il ne faut pas porter envie à l'oisiveté, mère de
l'ennui et des mauvaises passions, bientôt punies du remords
et de la maladie ; que le travail, soit du corps, soit de l'esprit,
est nécessaire à l'homme, et qu'il n'y a pas de meilleure route
pour arriver au bonheur. Il allait sur ce texte faire un beau
sermon ; mais voyant déjà bâiller son auditeur, il le renvoie
à ses melons et à ses fleurs qui ont besoin d'être désaltérés.
Dans cette pièce, assez piquante d'invention et judicieuse
pour le fond, médiocrement poétique par l'expression, et où
Boileau ne rencontré Horace qu'une seule fois, on sent en
plus d'un passage la faiblesse et l'effort, et on est tenté de rap-
peler les vers de l'épître précédente :
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine,
Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène.
Ce n'est pas tout à fait le spectacle que nous présente le poëte
dans la dernière de ses épîtres adressée à l'abbé Renaudot.
Son Pégase n'est pas précisément efflanqué, mais il a maigri,
et s'il n'est pas hors d'haleine, son souffle est moins puissant.
SUR BOILEAU DESPREAUX. XXIII
Le sujet théologique dé l'Amour de Dieu demandait, pour être
traité poétiquement, de la précision et du feu, et Boileau, qui
n'avait pas pénétré les profondeurs de la science théologique,
déjà refroidi par l'âge, devient prolixe pour rester exact, et
marche paisiblement où il faudrait courir et prendre l'essor.
Cependant, et c'est l'opinion de La Harpe, les soixante pre-
miers vers sont dignes de Boileau ; de plus, la prosopopée qui
termine l'épître, et dont le poëte était charmé, est réellement
d'un tour heureux et d'un mouvement assez vif 1. C'est un
1. Voici cette prosopopée que nous détachons de l'épître XII, qui n'a point
place dans noire recueil :
Je ne m'en puis défendre ; il faut que je t'écrive
La figure bizarre, et pourtant assez vive,
Que je sus l'autre jour employer dans son lieu,
Et qui déconcerta ces ennemis de Dieu.
Au sujet d'un écrit qu'on nous venait de lire,
Un d'entre eux m'insulta sur ce que j'osai dire,
Qu'il faut, pour être absous d'un crime confessé,
Avoir pour Dieu du moins un amour commencé.
Ce dogme, me dit-il, est un pur calvinisme.
O ciel, me voilà donc dans l'erreur, dans le schisme,
Et partant réprouvé. Mais, poursuivis-je alors,
Quand Dieu viendra juger les vivarits et les morts,
Et des humbles agneaux, objet de sa tendresse,
Séparera des boucs la troupe pécheresse,
A tous il nous dira sévère, ou gracieux,
Ce qui nous fit impurs ou justes à ses yeux.
Selon vous donc, à moi réprouvé, bouc infâme :
Va brûler, dira-t-il, en l'éternelle flamme,
Malheureux, qui soutins que l'homme dut m'aimer,
Et qui sur ce sujet, trop prompt à déclamer,
Prétendis qu'il fallait, pour fléchir ma justice,
Que le pécheur, touche de l'horreur de son vice,
De quelque ardeur pour moi sentît les mouvements,
Et gardât le premier de mes commandements !
Dieu, si je vous en crois, nie tiendra ce langage.
Mais à vous, tendre agneau, son plus cher héritage,
Orthodoxe ennemi d'un dogme si blâmé :
Venez, vous dira-t-il, venez mon bien-aimé :
Vous, qui dans les détours de vos raisons subtiles,
Embarrassant les mots d'un des plus saints conciles,
Avez délivré l'homme, ô l'utile docteur!
De l'importun fardeau d'aimer son Créateur. .
Entrez au ciel, venez, comblé de mes louanges,
Du besoin d'aimer Dieu désabuser les anges.
A de tels mots, si Dieu pouvait les prononcer,
Pour moi je répondrais, je crois, sans l'offenser :
O ! que pour vous mon coeur moins dur et moins farouche,
Seigneur, n'a-t-il, hélas ! parlé comme ma bouche !
Ce serait ma réponse à ce Dieu fulminant.
Mais vous, de ses douceurs objet fort surprenant,
Je ne sais pas comment, ferme en votre doctrine,
XXIV NOTICE
double arrêt ironique mis dans la bouche de Dieu, appelant
parmi ses élus celui qui s'est dispensé de l'aimer et envoyant
au supplice éternel l'imprudent qui a pratiqué le premier ar-
ticle de sa loi. Telle serait, en effet, la conséquence extrême
de la doctrine qui retranche des conditions du salut la nécessité
d'aimer Dieu. Pascal avait déjà combattu cette doctrine, qui
comptait quelques partisans parmi des casuistes accrédités.
Boileau se rangea bravement aux principes de la plus saine
théologie, au risque de passer pour janséniste, et il eut l'art
de se faire applaudir par le père La Chaise, jésuite et confes-
fesseur du roi. Il s'en félicite dans une lettre à Racine. Bossuet
voulait « faire le pèlerinage d'Auteuil pour aller entendre de la
bouche inspirée de M. Despréaux l'hymne céleste de l'Amour
de Dieu. » On ne sait pas si, après l'avoir entendue, il en par-
lait encore avec le même enthousiasme.
Cette revue rapide qui nous a conduit jusqu'à la vieillesse
de Boileau, nous force à revenir sur nos pas pour aborder le
poëme qui paraît aux connaisseurs le plus original et le plus
brillant de ses titres poétiques. Le Lutrin est né d'un défi jeté
à la fin d'un repas, par le président Lamoignon, à la verve de
Boileau. Le poëte prétendait que le plus mince sujet pouvait
être fécondé par l'imagination, et comme on lui opposait la
querelle récente qui avait ému le chapitre de la Sainte-Chapelle
partagé entre le trésorier et le chantre à propos d'un lutrin
renversé, rétabli et enfin rejeté dans l'ombre, animé'par la
dispute, il tint la gageure et se mit à l'oeuvre sans désemparer.
Il voulut de ce pupitre faire un second Mon et il y réussit, car
désormais le souvenir de ce plaisant débat, consacré par la
poésie, ne périra point. Boileau prenant le contré-pied du bur-
lesque qui dégrade les héros, ennoblit avec enjouement des
personnages vulgaires et une action commune. Comme Molière
et par d'autres moyens, il réussit à faire rire les honnêtes
Des ironiques mots de sa bouche divine
Vous pourriez, sans rougeur et sans confusion,
Soutenir l'amertume et la dérision.
L'audace du docteur, par ce discours frappée,
Demeura sans réplique à ma prosopopée.
SUR BOILEAU DESPREADX. XXV
gens. Homère et Virgile, dont il emprunte les machines épi-
ques, n'ont pas à se plaindre de lui, car s'il détourne à la
plaisanterie les procédés héroïques de ses modèles, il ne les
avilit point par l'usage nouveau qu'il en fait. Le burlesque lui
semblait un attentat, un sacrilége poétique parce qu'il abaisse,
parce qu'il déforme, parce qu'il fait grimacer les nobles figu-
res créées par la poésie, mais le maintien héroïque et le
langage noble prêtés à des personnages vulgaires, lui paru-
rent une espièglerie décente et comme un hommage de respec-
tueuse malice. L'entreprise était épineuse et délicate; il sut
s'en tirer heureusement, grâce à la finesse de son esprit, à la
sûreté de son goût, à la profonde connaissance et au respect
des modèles antiques.
C'est surtout dans le Lutrin que Despréaux est arrivé à la
perfection de l'art des vers. C'est là qu'il échappe, après
Racine, à l'uniformité de la coupe de nos alexandrins, à la
monotonie du rhythme; qu'il tire de l'analogie entre les sons
et les idées les plus surprenants effets d'harmonie imitative,
qu'enfin il trouve partout des images sensibles pour peindre
sa pensée. Voici la part du versificateur et de l'écrivain. Du
côté de l'invention il n'est pas moins heureux. Je ne parle pas
des machines épiques qui introduisent dans ce badinage un
merveilleux qui s'y adapte sans effort : l'intervention de la
Discorde et de la Renommée; la Mollesse, divinité née du
cerveau du poëte et pourtant si réelle, si concrète, qu'on irait
chercher son dortoir à Cîteaux; la Chicane, autre création
digne de Dante où de Rembrandt; le songe du chantre, vision
plaisante et terrible, confuse et saisissante, égale dans son
genre à celle d'Athalie ; je parle des moeurs observées avec
une fidélité qui ne se dément pas et des caractères tracés et
soutenus à la manière des vrais poëtes. En effet, Boileau né
fait point de ces portraits moraux et antithétiques si familiers
à Voltaire et Si froids, qui sont comme accrochés et immobiles
sur les panneaux d'une galerie; il met les personnages en
scène et en mouvement, il les peint par leurs actes et par
leur langage. Ainsi il ne dit nulle part que son vieux chantre
est un sot gonflé de vanité ; mais au soin qu'il prend, para.
b
XXVI NOTICE
son trouble, de revêtir jusqu'au dernier de ses insignes et
lorsque nous l'entendons s'écrier :
Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !
nous n'avons pas besoin d'autre renseignement; nous savons,
de science certaine, que la vie pour lui c'est d'être vu en grand
costume, à l'église, par la foule. Que dire du chanoine Evrard
qui lit la Bible autant que l'Alcoran, et de Fabri soulevant
avec tant d'aisance le vieil Infortiat dont il terrasse ses adver-
saires, sinon que Rabelais et Homère ont conduit le pinceau
qui les fait vivre sous nos yeux? Disons tout cependant, car il
faut louer avec vérité ce qu'on admire sincèrement : le poëte
annonce avec trop de fracas le principal champion du prélat,
le perruquier l'Amour et Anne sa femme ; ce couple qui oc-
cupe d'abord tant de place disparaît tout à coup, et même
l'Achille du premier chant ne prend aucune part à l'homérique
combat du cinquième. Ajoutons que le dénoûment est annoncé
sous forme de prétention, et que dans le dernier chant sur-
viennent de nouveaux personnages d'une gravité disparate,
la Piété, Thémis, Ariste, de sorte que la comédie se termine
en sermon. Cette faute contre les règles de l'art n'a point
sans doute échappé à la sagacité du poëte, mais chrétien sin-
cère , Boileau aura voulu dans cet épilogue montrer sans voile
ses véritables sentiments, et réprimer le zèle de ses détrac-
teurs trop disposés à transformer en outrage impie l'ingénieux
badinage d'un bel esprit et d'un honnête homme. L'équité
demandé que l'enjouement de Boileau sur un pareil sujet
soit expliqué par la raison qu'il donne lui-même à la décharge
du président Lamoignon, son instigateur et son complice :
« Comme sa piété était sincère, elle était aussi fort gaie et
n'avait rien d'embarrassant. »
Cette appréciation du Lutrin termine la revue des oeuvres
capitales de Despréaux. Il composa sa première satire à vingt-
quatre ans; il en avait trente-trois lorsqu'il composa sa pre-
mière épître. A la même époque, il commença l'Art poétique,
et à trente-huit ans il publiait les quatre premiers chants du
Lutrin. Celte période de quatorze ans enferme la naissance,
SUR BOILEAU BESPREAUX. XXVII
les progrès, et l'apogée de son talent. Son premier chef-
d'oeuvre, là satire IX, correspond à sa trente et unième année.
Ainsi sept ans ont suffi à la composition des ouvrages qui
feront vivre le nom de Boileau aussi longtemps que la langue
française. La garantie de son immortalité n'est pas, je l'avoue,
dans l'éclat du génie, mais dans la lumière d'un bon sens ex-
quis et dans l'agrément d'un esprit juste et solide. On a tort de
lui refuser l'invention, puisqu'il a fait le Lutrin, l'imagination
puisqu'il peint par la parole et qu'il produit ses idées en images,
la sensibilité même, puisqu'il a tout au moins-celle que' blessent
les défauts et que charment les beautés littéraires; en retour
on lui accorde, sans conteste, le discernement du vrai et du
faux, et le don d'exprimer nettement des pensées judicieuses.
Or, cette raison, plus ferme qu'élevée, mais si lumineuse, ce
tact fin et délicat, cette rare élégance d'un langage toujours
naturel, l'ensemble et le bon emploi de tant de précieuses
facultés, n'est-ce pas du génie littéraire? Ne disputons pas
sur les mots : Boileau est un maître dont la parole fait auto-
rité, et, de tous nos écrivains, c'est lui qui fournit aux esprits
bien faits les traits les mieux aiguisés, Jes armes les mieux
trempées pour l'éternel combat du bon sens contre la sottise.
Il faut se garder de prêter à Boileau la rudesse de visage et
l'âpreté de caractère qu'on attribue si volontiers à un satirique
et à un législateur. L'ami de Molière, de La Fontaine et de
Racine n'avait rien de farouche : le sévère Boileau ne fut pas
un pédant, il se déridait dans l'occasion selon la maxime
d'Horace, dulce est desipere in loco, et.nous savons qu'il fut
un convive aimable. Avant d'égayer par ses chansons la table
du président de Lamoignon, à Bâville, il avait été à Auteuil
un de ces intempérants qui voulurent un soir, après souper,
aller se jeter dans la Seine, sous les yeux de Molière, pour en
finir avec les misères de la vie; il céda parfois à la contagion
du voisinage de Chapelle ; volontiers il se laissait conduire par
Racine chez Champmeslé, et avec Racine, par La Fontaine, à
Château-Thierry, d'où nos bons amis poussaient jusqu'à Reims,
où l'on goûtait le vieux vin pétillant du chanoine Maucroix.
Dans ces joyeuses réunions, Boileau, habile à copier les gens,
XXVIII NOTICE
comme on disait alors, ajoutait à la gaieté de ses amis par la
malice et la verve de son talent mimique, qui reproduisait à
s'y méprendre le jeu de Molière, et jusqu'à l'a danse de Jan-
nart. C'est au milieu de ces éclats de rire qu'on parodiait
Corneille aux dépens de Chapelain, qu'on fabriquait l'Arrêt
burlesque, et qu'on donnait à Racine, sans compter, des vers
pour ses Plaideurs. Toutefois, le fond solide et sérieux du
caractère de Despréaux tempérait ces saillies de jeunesse et
venait à propos les réprimer, de sorte que la faveur de la cour
le trouva prêt pour le maintien digne et composé qu'il fal-
lait garder en ce pays nouveau. Lorsqu'il fut appelé devant
Louis XIV, il y parut sans embarras, gardant le respect et sa
franchise.
Quoique Boileau ait fait assez bonne figure à côté du roi,
qu'il y ait maintenu son autorité de critique et sa dignité
d'homme, on imagine quelque chose de plus profitable et
d'aussi digne dans la suite d'une vie qui aurait été exclusive-'
ment littéraire. A quarante ans il avait achevé tous les ou-
vrages qui honorent sa mémoire : comment devait-il employer
les quinze années de force qui lui restaient après l'accomplis-
sement de sa mission? Il avait tiré des anciens par une imi-
tation originale tout ce qui avait pu se fondre dans son génie
propre; il avait mis à contribution, pour l'expression de ses
idées favorites, Horace, Juvénal, Perse, Virgile et Homère ;
enfin il avait produit tous ses fruits naturels, rendus plus sa-
voureux par la greffe antique : n'était-ce pas pour Boileau le
moment de naturaliser en France, par quelques traductions,
ces anciens qu'il aimait tant, qu'il comprenait si bien, aux-
quels il avait fait des emprunts si heureux? Sa mission une fois
remplie et toutes ses preuves personnelles étant faites, Boileau
devait traduire. Il commença : le Traité du Sublime le mettait
sur la voie; il fallait continuer; ni le temps ni la force ne lui
manquaient, et seul il était capable de reproduire Horace dans
ses satires et ses épîtrès, Virgile et peut-être Homère, à son
choix. Cette fin était, à notre avis, le vrai et légitime couron-
nement de sa vie.
Les grâces do la cour, qu'il n'avait pas mendiées et qui
SUR BOILEAU DESPREAUX. XXIX
lui laissèrent toute son indépendance, tant qu'il se contenta
d'être le pensionnaire du roi, engagèrent enfin sa liberté,
lorsqu'en 1677 il se laissa imposer, avec Racine, la charge
d'historiographe. Il fallut au moins faire mine de remplir ces
fonctions délicates, se résigner à quelques voyages, assister à
des siéges, monter à cheval quoiqu'on n'y fût pas bien pré-
paré; écrire quelques bribes de récits qu'on allait lire dans le
cabinet du roi, devant Mme de Maintenon, au risque, si la
conversation se détournait vers la poésie, de lancer quelques
brocards contre ce misérable Scarron. Malgré cette noncha-
lance d'historiographe, cette gaucherie d'apprenti cavalier,
ces distractions de satirique incorrigible, Boileau conserva jus-
qu'à la fin la faveur de Louis XIV et de la veuve de Scarron.
Il sut même faire respecter en lui sa loyale complicité avec les
jansénistes, et le silence, alors si difficile à garder, sur la ré-
vocation de l'édit de Nantes. Mais aussi avec quel empresse-
ment il se dérobait à cette contrainte, avec quel charme il
retrouvait, pour s'y tenir le plus longtemps possible, sa chère
petite maison d'Auteuil qui lui rappelait celle de Molière et les
plus heureux jours de sa jeunesse !
Ces loisirs d'Auteuil ramenaient Boileau à la poésie. On re-
grette qu'il en ait profité pour écrire, sur la foi et à l'exemple
de Juvénal, une longue satire contre les femmes .Ce n'est pas que
son talent de poëte ne se retrouve encore dans cette oeuvre,
quoique gâté par l'hyperbole de son modèle. Je reconnais
volontiers que cette pièce abonde en vers mordants et en por-
traits finement ou vigoureusement tracés ; mais à quoi bon cette
sortie contre les femmes dans un siècle où lés fautes les plus
éclatantes étaient lavées par les larmes du repentir et où les
La Fayette et les Sévigrié unissaient la vertu à la supériorité
de l'esprit? Pourquoi ces lieux communs de dénigrement qui
poussent les esprits frivoles et les coeurs gâtés au mépris des
devoirs les plus sacrés et des plus doux liens? Boileau a une
double excuse, il n'a pas connu sa mère, et il admirait Juvénal 1.
l. Nous n'avons pas dû comprendre cette satire dans notre recueil ; mais
il convient d'en extraire et de placer ici en note l'épisode du lieutenant
XXX NOTICE
Il n'avait pas été mieux inspiré lorsque vers le même temps il
eut l'imprudence de célébrer dans une ode, qu'il crut vraiment
pindarique, le siége de Namur. C'était tenter bien tard le genre
lyrique qui demande un feu que Boileau n'avait pas eu, même
dans sa jeunesse. Son illusion fut de croire, après Ronsard,
que l'imitation extérieure des mouvements de Pindare suffi-
sait, sans enthousiasme réel, à reproduire l'élan et la majesté
du poëte grec. « Quelle docte et sainte ivresse ! » s'écrie-t-il,
criminel Tardieu et de sa femme, destiné à flétrir l'avarice et à montrer les
dangers de ce vice odieux ;
Dans la robe on vantait son illustre maison :
Il était plein d'esprit, de sens et de raison ;
Seulement pour l'argent un peu trop de faiblesse
De ses vertus en lui ravalait la noblesse.
Sa table toutefois, sans superfluité,
N'avait rien que d'honnête en sa frugalité.
Chez lui deux bons chevaux, de pareille encolure,
Trouvaient dans l'écurie une pleine pâture,
Et du foin que leur bouche au râtelier laissait,
De surcroît une mule encor se nourrissait.
Mais cette soif de l'or, qui le brillait dans l'âme,
Le fit enfin songer à choisir une femme,
Et l'honneur dans ce choix ne fut point regardé.
Vers son triste penchant son naturel guidé,
Le fit, dans Une avare et sordide famille,
Chercher un monstre affreux sous l'habit d'une fille ;
Et sans trop s'enquérir d'où la laide venait,
Il sut, ce fut assez, l'argent qu'on lui donnait.
Rien ne le rebuta, ni sa vue éraillée,
Ni sa masse de chair bizarrement taillée;
Et trois cent mille francs, avec elle obtenus,
La firent à ses yeux plus belle que Vénus.
Il l'épouse; et bientôt son hôtesse nouvelle,
Le prêchant, lui fit voir qu'il était, au prix d'elle;
Un vrai dissipateur, un parfait débauché.
Lui-même le sentit, reconnut son péché,
Se confessa prodigue et plein de repentance,
Offrit sur ses avis de régler sa dépense.
Aussitôt de chez eux tout rôti disparut.
Le pain bis, renfermé, d'une moitié décrut;
Les deux chevaux, la mule, au marché s'envolèrent;
Deux grands laquais, à jeun, sur le soir s'en allèrent.
De ces coquins, déjà l'on se trouvait lassé,
Et pour n'en plus revoir le reste fut chassé.
Deux servantes déjà, largement souffletées,
Avaient à coups de pied descendu les montées,
Et se voyant enfin hors de ce triste lieu,
Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu.
Un vieux valet restait, seul chéri de son maître,
Que toujours il servit, et qu'il avait vu naître,
Et qui de quelque somme, amassée au bon temps,
Vivait encor chez eux, partie à ses dépens.
Sa vue embarrassait; il fallut s'en défaire;
SUR BOILEAU DESPREAUX. XXXI
comme s'il suffisait de dire qu'on est ivre pour le paraître.
« J'ai tâché, disait Boileau, de faire une ode à la manière de
Pindare, c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports,
où l'esprit parût plutôt entraîné, par le démon de la poésie
que guidé par la raison. » D'autres, après lui, s'imposèrent la
même tâché et de là nous sont venus en ligne directe et les
pacifiques transports de J. B. Rousseau, et les égarements
symétriques de Houdard de Lamotte. Quoi qu'il en soit, on a
trop médit de ce malencontreux dithyrambe, car s'il était
radicalement mauvais, le latin de Rollin n'en aurait pas fait
Il fut de la maison chassé comme un corsaire.
Voilà nos deux époux sans valets, sans enfants,
Tout seuls dans leur logis libres et triomphants.
Alors on ne mit plus de borne à la lésine.
On condamna la cave, on ferma la cuisine.
Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois,
Dans le fond d'un grenier on séquestra le bois.
L'un et l'autre dès lors vécut à l'aventure
Des présents, qu'à l'abri de la magistrature,
Le mari quelquefois des plaideurs extorquait,
Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.
Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre,
Il faut voir du logis sortir ce couple illustre :
Il faut voir le mari tout poudreux, tout souillé,
Couvert d'un vieux chapeau de cordon dépouillé,
Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie, ,
A pied dans les ruisseaux traînant l'ignominie.
Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,
De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,
De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,
Dont la femme, aux bons jours, composait sa parure?
Décrirai-je ses bas en trente endroits percés,
Ses souliers grimaçants vingt fois rapetassés,
Ses coiffes d'où pendait au bout d'une ficelle
Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu'elle?
Peindrai-je son jupon bigarré de latin,
Qu'ensemble composaient trois thèses de satin,
Présent qu'en un procès sur certain privilége
Firent à son mari les régents d'un collége,
Et qui sur cette jupe à maint rieur encor
Derrière elle faisait lire : Argumentabor?
Mais peut-être j'invente une fable frivole.
Démens donc tout Paris, qui prenant la parole,
Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu,
, Tout prêt à le prouver, te dira : Je l'ai vu;
Vingt ans j'ai vu ce couple uni d'un même vice,
A tous mes habitants montrer que l'avarice
Peut faire dans les biens trouver la pauvreté,
Et nous réduire à pis que la mendicité.
Des voleurs qui chez eux pleins d'espérance entrèrent,
De cette triste vie enfin lés délivrèrent :
Digne et funeste fruit du noeud le plus affreux,
Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux.
XXXII NOTICE
une oeuvre lyrique, et puisque cette métamorphose s'est opé-
rée par le passage d'une langue dans une autre, c'est que
Boileau péchait, par l'expression plus que par le fond. Il y a
d'ailleurs au moins une strophe qui est poétique, même dans
le français; il est bon de la citer pour la rareté :
Mais qui fait enfler la Sambre
Sous les Gémeaux effrayés?
Des froids torrents de décembre
Les champs partout sont noyés.
Cérès s'enfuit éplorée
De voir en proie à Borée
Ses guérets d'épis chargés,
Et sous les urnes fangeuses
Des hyades orageuses
Tous ses trésors submergés.
Cet essai malheureux suivi bientôt du succès équivoque de
la satire sur les femmes, rendit quelque courage aux ennemis
de Boileau depuis longtemps muets, et le malin Fontenelle que
Despréaux et Racine faisaient languir au seuil de l'Académie,
profita de l'occasion pour décocher l'épigramme suivante :
Quand Despréaux fut sifflé sur son ode ,
Ses partisans criaient dans tout Paris :
Pardon, messieurs, le pauvret s'est mépris,
Plus ne louera, ce n'est point sa méthode.
Il va draper le sexe féminin,
A son grand nom vous verrez s'il déroge.
Il a paru, cet ouvrage malin :
Pis ne vaudrait quand ce serait éloge.
Comme c'est là le seul trait piquant que Boileau ait reçu pen-
dant sa longue guerre contre tant d'auteurs, nous avons cru
devoir le recueillir.
Cette malice de Fontenelle nous rappelle que Boileau était
de l'Académie. Il y était entré en 1 683 sur un de ces désirs
de Louis XIV qui étaient des ordres. L'Académie oubliait les
injures du poëte satirique qui eut la malice de les rappeler en
disant dans un froid remerciement qu'il se trouvait heureux
d'être admis dans une compagnie « d'où tant de fortes raisons
semblaient devoir à jamais l'exclure. » Au reste, il fut peu
SUR BOILEAU DESPREAUX. XXXIII
assidu aux séances où il aurait rencontré Charpentier, Boyer,
et l'abbé Tallemant, « le sec traducteur du français d'Amyot. »
Il est vrai que Chapelain, Scuderi et Cotin, ses principales
victimes, avaient disparu ; mais Charles Perrault s'y pavanait
encore et vint un jour lire et faire applaudir un éloge du siècle
de Louis XIV qui parut un outrage à l'antiquité, premier
délit qu'il aggrava bientôt par ses parallèles des anciens et des
modernes. Boileau perdit patience, fit des épigrammes contre
l'Académie, et poursuivit à outrance dans ses réflexions cri-
tiques sur Longin, l'ignorance et la présomption de Charles
■Perrault. Enfin on l'apaisa. Mais s'il finit par se réconcilier
avec Perrault, il garda toujours contre l'Académie un secret
ressentiment, et pour le mieux marquer, il ne manquait pas
une séance de l'Académie des médailles, où se fabriquaient
les inscriptions en l'honneur du roi.
Boileau, qui aimait toujours les vers, avait à peu près cessé
d'en faire, lorsqu'il eut l'imprudence de se remettre à l'oeuvre
à soixante-deux ans. Il y fut poussé par le désir de se venger
des traitants, qui l'avaient inquiété, lui et sa famille, sur leurs
titres de noblesse. La chose était grave non-seulement pour
l'honneur, mais pour l'argent, car les usurpateurs de titres
étaient obligés de payer aux fermiers généraux le montant de
certaines taxes exclusivement roturières dont ils avaient été
dispensés pendant qu'ils passaient pour nobles. Les Boileau
prouvèrent victorieusement qu'ils descendaient d'un secrétaire
du roi, Jean Boileau, dûment anobli en 4374 par Charles V,
et que par conséquent ces avides traitants n'avaient rien à
reprendre sur eux. Mais Despréaux était piqué au vif, et il se
ranima pour écrire de sa plume de satirique une longue dis-
sertation où il distingue le faux honneur du véritable. Il paraît
qu'en composant il oublia ce qui l'avait poussé à écrire, car il
ne dit pas un mot des financiers, qui, du reste, venaient d'en-
tendre La Bruyère, et que dix ans plus tard, du vivant même
de Boileau, Lesage devait prendre à partie. Sept ans après,
Boileau eut une rechute. Sa verve de septuagénaire produisit
la satire de l'Equivoque, qui lui démontra, comme à tout le
monde, que s'il savait encore versifier il avait cessé d'être
XXXIV NOTICE
poète. Ce dernier effort témoignait au moins de sa constante
passion pour le Vrai, dont l'équivoque est la plus cruelle en-
nemie; il s'y montre aussi fidèle à son admiration pour Pascal
lorsqu'il reprend, pour les émousser, il est vrai, les traits si
acérés que le vengeur de Port-Royal avait lancés, cinquante
ans auparavant, contre les sophistes de la morale évangélique.
La décadence du talent poétique n'enleva point à Boileau
son autorité d'arbitre littéraire. On continuait de le consulter,
et ses décisions étaient reçues comme des arrêts. La considé-
ration qui s'attachait à son caractère d'honnête homme main-
tenait l'ascendant de l'homme de goût. Auteuil était devenu
comme un pèlerinage où se rendaient et l'élite des courtisans
et les jeunes écrivains qui aspiraient à l'héritage de la grande
poésie. C'est là que venaient, en disciples dociles, J. B. Rous-
seau et Louis Racine. On y voyait aussi d'anciens adversaires,
sincèrement réconciliés, et notamment Boursault, qui dès 1685
avait gagné l'amitié du satirique, malade à Bourbonne d'une
extinction de voix, et qui vint de Moulins pour lui offrir un
prêt dedeux cents louis. Le bon Rollin quittait, par instants,
le soin de ses chers élèves dans l'espérance de recueillir à
Auteuil des leçons de goût dont ils profiteraient à son retour.
Lamotte y vint aussi pour une réconciliation avec J, B. Rous-
seau, que Boileau avait ménagée, et qu'il crut sincère. Bros-
sette, jeune alors et sans autre titre que sa dévotion pour
nôtre poëte, accourait de Lyon pour obtenir de vive voix, au
profit de son futur commentaire, des éclaircissements que
Boileau négligeait de donner dans sa correspondance.
Parmi tant de visiteurs, le plus cher des amis de Boileau
manquait depuis longtemps. Racine était mort avant la fin du
siècle qu'il avait illustré, mort dans la disgrâce, et Boileau 1,
qui avait porté cette triste nouvelle à la cour, témoin de la
froideur du roi, s'était promis de ne pas mettre à une plus
longue épreuve la faveur qui lui était conservée : « Qu'irais-je
faire là, disait-il, je ne sais plus louer. » La vérité est que la
matière lui faisait défaut plus que l'art. Boileau avait su louer,
mais il n'avait jamais pu flatter. Il s'ensevelit plus profondé-
ment que jamais dans la retraite avec le souvenir de cette
SUR BOILEAU DESPRÉAUX. XXXV
longue amitié, où pour sa part il avait apporté tant de conseils
sévères courageusement suivis; amitié mémorable entre deux
hommes qui suivaient la même carrière; avides de gloire et
non jaloux, et recevant chacun pour soi la part de tous les
deux dans l'acclamation publique. Ils faisaient aussi cause
commune pour l'injure : qui blessait l'un, blessait l'autre.
Disons, pour être vrai, que le principal honneur de cette inal-
térable affection paraît appartenir à Boileau; car Racine, au
moins pendant sa jeunesse, abusait, dans la dispute, de son
esprit railleur jusqu'à la cruauté, et dominant jusqu'à l'or-
gueil. Ne cachons rien cependant, dût ce dernier trait assom-
brir un peu l'image que nous achevons : Boileau devint morose
sur ses vieux jours. Il paya ce tribut à la surdité et à d'autres
infirmités compagnes de sa vieillesse. Sa sévérité avait dégé-
néré en rudesse. Les nouveaux écrivains lui paraissaient des
barbares au prix des Boyer, des Pradon et des Cotin de son
jeune âge. Il est vrai que les vers de Crébillon devaient lui pa-
raître une cruelle musique, et il le disait, non sans colère. Ces
symptômes de décadence l'affligeaient sur le bord de la tombe
où il allait bientôt descendre, et c'est sous le poids de ces
tristes pressentiments qu'il mourut à Paris, le 13 avril 1711.
Il était âgé de soixante-quinze ans. On l'enterra d'abord dans
la Sainte-Chapelle, au-dessous de la place, même autrefois
occupée par le lutrin qu'il a rendu si fameux; depuis, ses
restes mortels ont été transportés dans l'église Saint-Germain
des Prés, où ils reposent encore.
Tel fut Boileau. Homme de bien, caractère digne et noble,
avec lequel il fallait compter ; poëte incomparable dans le
genre tempéré ; sans ailes pour s'élever aux régions supérieu-
res, mais qui ne tombe jamais, d'une marche sûre et pourtant
élégante, d'un maintien grave, d'une physionomie qui sait se
dérider dans l'occasion et froncer à propos le sourcil. A tout
prendre, homme supérieur par l'ensemble et l'harmonie de
facultés moyennes. Ami fidèle, ennemi facile à désarmer, il
n'eut qu'une passion vive née avec lui et qu'il conserva jusqu'à
la tombe, la haine d'un sot livre et l'admiration des bons ou-
vrages. Il est complet dans sa sphère, poursuivant le mal,
XXXVI NOTICE SUR BOILEAU DESPREAUX.
traçant la route qui conduit vers le bien, marchant lui-même
au but et le touchant. Ses services sont incontestables; il a mis
en déroute les mauvais auteurs et déconcerté leurs partisans;
il a dépossédé Chapelain de sa ridicule et tyrannique royauté;
il a soutenu et vengé Racine ; il a-fait respecter en sa personne
là dignité de l'homme de lettres; par sa requête aristotélique,
il a plaidé et gagné la cause du progrès des sciences et de la
philosophie; par sa description des embarras de Paris, non
moins funeste aux voleurs de nuit qu'aux méchants écrivains,
il a éveillé la sollicitude de la police; quatre vers de sa plume
ont fait bannir de la procédure une épreuve immorale ; jamais
dans le périlleux métier de satirique, il n'a fait rougir la pu-
deur. Ses bonnes actions ne se comptent pas : il restitue les
fruits d'un bénéfice ecclésiastique, il vient' noblement en aide
à l'honorable pauvreté de Patru ; à Bourbonne, il fait soigner
à ses frais un pauvre paralytique; il s'indigne de l'abandon où
on laisse le vieux Corneille, et il obtient qu'on écarte au moins
la misère du chevet d'un grand homme mourant; enfin il mé-
rite que Racine, à son dernier soupir, lui dise ces mémorables
paroles qui louent également les deux amis : « Je regarde
comme un bonheur de mourir ayant vous. »
GERUZEZ.
PRÉFACE 1.
Comme c'est ici vraisemblablement la dernière édition de
mes ouvrages que je reverrai, et qu'il n'y a pas d'apparence
qu'âgé, comme je suis, de plus de soixante-trois ans 2, et ac-
cablé de beaucoup d'infirmités, ma course puisse être encore
fort longue, le public trouvera bon que je prenne congé de lui
dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu'il a eue
d'acheter tant de fois des ouvrages si peu dignes de son admi-
ration. Je ne saurais attribuer un si heureux succès qu'au soin
que j'ai pris de' me conformer toujours à ses sentiments, et
d'attraper, autant qu'il m'a été possible, son goût en toutes
choses 5. C'est effectivement à quoi il me semble que les écri-
vains ne sauraient trop s'étudier. Un ouvrage a beau être ap-
prouvé d'un petit nombre de connaisseurs, s'il n'est plein d'un
certain agrément et d'un certain sel, propre à piquer le goût
général des hommes, il ne passera jamais pour un bon ou-
vrage; et il faudra à la fin que les connaisseurs eux-mêmes
avouent qu'ils se sont trompés en lui donnant leur approba-
tion. Que si on me demande ce que c'est que cet agrément e
ce sel, je répondrai que c'est un je ne sais quoi qu'on peut
beaucoup mieux sentir que dire. A mon avis néanmoins, il
consiste principalement à ne jamais présenter au lecteur que
des pensées vraies et des expressions justes. L'esprit de l'homme
1 Cette préface, écrite par Boileau en 1701, doit être conservée pour
servir de préambule à ses oeuvres poétiques. Elle contient d'ailleurs d'ex-
cellents préceptes de goût.
2 Boileau, né en 1636 , avait alors plus de soixante-quatre ans. On a dit
qu'il se croyait obligé de se rajeunir d'un an depuis qu'il avait répondu à
Louis XIV, né en 1638, qui l'interrogeait sur son âge : « Sire, je suis venu
au monde un an avant Votre Majesté, pour annoncer les merveilles de son
règne. » Ce serait là un singulier scrupule de conscience.
3 Boileau faisait mieux : il éclairait le goût du public et il le dirigeait en
le satisfaisant.
1
2 PREFACE.
est naturellement plein d'un nombre infini d'idées confuses du
vrai, que souvent il n'entrevoit qu'à demi ; et rien ne lui est
plus agréable que lorsqu'on lui offre quelqu'une de ces idées
bien éclaircie, et mise dans un beau jour. Qu'est-ce qu'une
pensée neuve, extraordinaire? Ce n'est point, comme se le
persuadent les ignorants, une pensée que personne n'a jamais
eue, ni dû avoir. C'est, au contraire, une pensée qui a dû
venir à tout le monde, et que quelqu'un s'avise le premier
d'exprimer. Un bon mot n'est bon mot qu'en ce qu'il dit une
chose que chacun pensait, et qu'il la dit d'une manière vive,
fine et nouvelle. Considérons, par exemple, cette réplique si
fameuse de Louis XII a ceux de ses ministres qui lui conseillè-
rent de faire punir plusieurs personnes qui, sous le règne pré-
cédent, et lorsqu'il n'était encore que duc d'Orléans, avaient
pris à tâche de le desservir : « Un roi de France, leur répon-
dit-il, ne venge point les injures d'un duc d'Orléans. » D'où
vient que ce mot frappe d'abord? N'est-il pas aisé de voir que
c'est parce qu'il présente aux yeux une vérité que tout le
monde sent, et qu'il dit mieux que tous les plus beaux dis-
cours de morale, « qu'un grand prince, lorsqu'il est une fois
sur le trône, ne doit plus agir par des mouvements particu-
liers , ni avoir d'autre vue que la gloire et le bien général de
son État? » Veut-on voir, au contraire, combien une pensée
fausse est froide et puérile? Je ne saurais rapporter un exemple
qui le fasse mieux sentir que deux vers du poëte Théophile,
dans sa tragédie intitulée Pyrame et Thisbé; lorsque cette
malheureuse amante, ayant ramassé le poignard encore tout
sanglant dont Pyrame s'était tué, elle querelle ainsi ce
poignard :
Ah ! voici le poignard, qui du sang de son maître
S'est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!
Toutes les glaces du nord ensemble ne sont pas, à mon sens,
plus froides que cette pensée 1. Quelle extravagance, bon Dieu !
1 Cyrano, qui aimait les pointes et qui en faisait à outrance, a dit dans
une lettre badine en parlant d'un méchant homme : «Son âme toute noire
ports le deuil de sa conscience. » S'il eût rapproché sérieusement la noir-
PRÉFACE. 3
de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard
d'un homme qui vient de s'en tuer lui-même soit un effet de la
honte qu'a ce poignard de l'avoir tué ? Voici encore une pensée
qui n'est pas moins fausse, ni par conséquent moins froide.
Elle est de Benserade, dans ses Métamorphoses en rondeaux,
où, parlant du déluge envoyé par les dieux pour châtier l'inso-
lence de l'homme, il s'exprime ainsi :
Dieu lava bien la tête à son image.
Peut-on, à propos d'une aussi grande chose que le déluge,
dire rien de plus petit, ni de plus ridicule que ce quolibet,
dont la pensée est d'autant plus fausse en toutes manières,
que le Dieu dont il s'agit en cet endroit, c'est Jupiter, qui n'a
jamais passé chez les païens pour avoir fait l'homme à son
image 1 : l'homme dans la fable étant, comme tout le monde
sait, l'ouvrage de Prométhée.
Puisqu'une pensée n'est belle qu'en ce qu'elle est vraie, et
que l'effet infaillible du vrai, quand il est bien énoncé, c'est
de frapper les hommes, il s'ensuit que ce qui ne frappe point
les hommes n'est ni beau ni vrai, ou qu'il est mal énoncé, et
que par conséquent un ouvrage qui n'est point goûté du pu-
blic est un très-méchant ouvrage. Le gros des hommes peut
bien, durant quelque temps, prendre le faux pour le vrai et
admirer de méchantes choses ; mais il n'est pas possible qu'à la
longue une bonne chose ne lui plaise; et je défie tous les au-
teurs les plus mécontents du public de me citer un bon livre
que le public ait jamais rebuté, à moins qu'ils ne mettent en
ce rang leurs écrits, de là bonté desquels eux seuls sont per-
suadés. J'avoue néanmoins, et on ne saurait le nier, que quel-
quefois, lorsque d'excellents ouvrages viennent à paraître,
la cabale et l'envie trouvent moyen de les rabaisser, et d'en
ceur métaphorique d'une âme perverse du no réel des habits de deuil, la
sentence que va porter Boileau (quelle extravagance, etc.) l'atteindrait aussi
justement que Théophile : elle tombe donc d'aplomb sur le poëte dramatique
qui de nos jours s'est avisé de dire que les nègres portent le deuil d'eux-
mêmes sur leur peau.
1 C'était tout le contraire. L'homme a fait à sou image les dieux du paga-
nisme, et c'est pour cela qu'ils sont, en général, de murions.
4 PREFACE.
rendre en apparence le succès douteux1 ; mais cela ne dure
guère, et il en arrive de ces ouvrages comme d'un morceau de
bois qu'on enfonce dans l'eau avec la main : il demeure au
fond tant qu'on l'y retient, mais bientôt la main venant à se
lasser, il se relève et gagne le dessus. Je pourrais dire un nombre,
infini de pareilles choses sur ce sujet, et ce serait la matière
d'un gros livre; mais en voilà assez, ce me semble, pour mar-
quer au public ma reconnaissance et la bonne idée que j'ai de
son goût et de ses jugements.
Parlons maintenant de mon édition nouvelle. C'est la plus
correcte qui ait encore paru; et non-seulement je l'ai revue
avec beaucoup de soin, mais j'y ai retouché de nouveau plu-
sieurs endroits de mes ouvrages. Car je ne suis point de ces
auteurs fuyant la peine, qui ne se croient plus obligés de rien
raccommoder à leurs écrits dès qu'ils les ont une fois donnés
au public. Ils allèguent, pour excuser leur paresse, qu'ils au-
raient peur, en les trop remaniant, de leur ôter cet air libre et
facile, qui fait, disent-ils, un des plus grands charmes du
discours : mais leur excuse, à mon avis, est très-mauvaise.
Ce sont les ouvrages faits à la hâte, et, comme on dit,
au courant de la plume, qui sont ordinairement secs, durs
et forcés. Un ouvrage ne doit point paraître trop travaillé;
mais il ne saurait être trop travaillé, et c'est souvent le
travail même qui, en le polissant, lui donne cette facilité
tant vantée qui charme le lecteur. Il y a bien de la différence
entre des vers faciles et des vers facilement faits 2. Les écrits de
Virgile, quoique extraordinairement travaillés, sont bien plus
naturels que ceux de Lucain, qui écrivait, dit-on, avec une
rapidité prodigieuse. C'est ordinairement la peine que s'est
donnée un auteur à limer et à perfectionner ses écrits qui fait
que le lecteur n'a point de peine en les lisant. Voiture, qui
parait si aisé, travaillait extrêmement ses ouvrages. On ne voit
que des gens qui font aisément des choses médiocres; mais des
1 C'est ce qui était arrivé pour la Phèdre de Racine, grâce à la cabale du
duc de Nevers en faveur de l'Hippolyte de Pradon.
2 Nous retrouvons ici, sous une autre forme, le mot si connu do Boileau
sur Racine : « Je lui ai appris à faire difficilement des vers faciles. «
PREFACE. 5
gens qui en fassent, même difficilement, de fort bonnes, on
en trouve très-peu.
Je n'ai donc point de regret d'avoir encore employé quelques-
unes de mes veilles à rectifier mes écrits dans cette nouvelle
édition, qui est, pour ainsi dire, mon édition favorite. Aussi y
ai-je mis mon nom, que je m'étais abstenu de mettre à toutes
les autres. J'en avais ainsi usé par pure modestie : mais au-
jourd'hui que mes ouvrages sont entre les mains de tout le
monde, il m'a paru que cette modestie pourrait avoir quelque
chose d'affecté. D'ailleurs, j'ai été bien aise, en le mettant en
tête de mon livre, de faire voir par là quels sont précisément
les ouvrages que j'avoue; et d'arrêter, s'il est possible, le
cours d'un nombre infini de méchantes pièces qu'on répand
partout sous mon nom, et principalement dans les provinces
et dans les pays étrangers. J'ai même, pour mieux prévenir
cet inconvénient, fait mettre au commencement de ce volume,
une liste exacte et détaillée de tous mes écrits ; et on la trou-
vera immédiatement après cette préface 1. Voilà de quoi il est
bon que le lecteur soit instruit.
Il ne reste plus présentement qu'à lui dire quels sont les ou-
vrages dont j'ai augmenté ce volume. Le plus considérable est
une onzième satire, que j'ai tout récemment composée, et
qu'on trouvera à la suite des dix précédentes. Elle est adressée
à M. de Valincour, mon illustre associé à l'histoire 2. J'y traite
du vrai et du faux honneur, et je l'ai composée avec le même
soin que tous mes autres écrits. Je ne saurais pourtant dire si
elle est bonne ou mauvaise : car je ne l'ai encore communi-
quée qu'à deux ou trois de mes intimes amis, à qui même je
n'ai fait que la réciter fort vite, dans la peur qu'il ne lui arrivât
1 Nous avons supprimé cette liste, qui a dû elle-même être rectifiée, et
nous Pavons remplacée par l'indication de l'âge du poëte et de la date de
composition en tète de chacune des pièces qui composent ce volume.
2 Valincour (du Trousset de) avait succédé à Racine comme associé de
Boileau, en qualité d'historiographe : il le remplaça aussi à l'Académie. Les
manuscrits historiques de ses deux collaborateurs, dont il était dépositaire,
furent ainsi que les siens consumés par le feu dans l'appartement qu'il oc-
cupait à Saint-Cloud. La part de Boileau dans cet incendie fut peu considé-
rable. «Il se trouva à sa mort, dit Saint-Simon, qu'il n'avait presque pas
travaillé à l'histoire du roi qu'il était chargé d'écrire. »
6 PREFACE.
ce qui est arrivé à quelques autres de mes pièces, que j'ai vues
devenir publiques avant même que je les eusse mises sur le
papier : plusieurs personnes, à qui je les avais dites plus d'une
fois, les ayant retenues par coeur, et en ayant donné des
copies. C'est donc au public à m'apprendre ce que je dois penser
de cet ouvrage, ainsi que de plusieurs autres petites pièces de
poésie qu'on trouvera dans cette nouvelle édition, et qu'on y
a mêlées parmi les épigrammes qui y étaient déjà. Ce sont
toutes bagatelles, que j'ai la plupart composées dans ma plus
tendre jeunesse, mais que j'ai un peu rajustées, pour les
rendre plus supportables au lecteur. J'y ai fait aussi ajouter
deux nouvelles lettres, l'une que j'écris à M. Perrault, et
où je badine avec lui sur notre démêlé poétique, presque aus-
sitôt éteint qu'allumé. L'autre est un remerciement à M. le
comte d'Ériceyra 1, au sujet de la, traduction de mon Art poé-
tique faite par lui en vers portugais, qu'il a eu la bonté de
m'envoyer de Lisbonne, avec une lettre et des vers français
de sa composition, où il me donne des louanges très-délicates,
et auxquelles il ne manque que d'être appliquées à un meilleur
sujet. J'aurais bien voulu pouvoir m'acquitter de la parole que
je lui donne à la fin de ce remerciement, de faire imprimer
cette excellente traduction à la suite de mes poésies ; mais
malheureusement un de mes amis, à qui je l'avais prêtée,
m'en a égaré le premier chant; et j'ai eu la mauvaise honte
de n'oser récrire à Lisbonne pour en avoir une autre copie.
Ce sont là à peu près tous les ouvrages de ma façon, bons ou
méchants, dont on trouvera ici mon livre augmenté. Mais
une chose qui sera sûrement agréable au public, c'est le pré-
sent que je lui fais dans ce même livre de la lettre que le
1 Ces lettres se trouvent dans les éditions complètes. La lettre au comte
d'Ericeyra est de l'année 1697. Boileau y loue sans mesure ce seigneur por-
tugais. «Vous enrichissez, dit-il, toutes mes pensées en les exprimant. Tout
ce que vous maniez se change en or, et les cailloux mêmes, s'il faut ainsi
parler, deviennent des pierres précieuses entre vos mains.» La lettre à
Charles Perrault est de 1700. Le démêle poétique avait duré fort longtemps,
quoi qu'en dise Boileau, et non sans aigreur. Dans cette lettre Boileau
prend à son compte la thèse de Perrault touchant la supériorité du siècle de
Louis XIV sur celui d'Auguste, et la soutient par d'excellents arguments,
que Perrault avait négligés dans ses Parallèles, où il emploie hors de propos
et à contre-sens la raillerie contre les anciens.
PRÉFACE. 7
célèbre M. Arnauld a écrite à M. Perrault à propos de ma
dixième satire, et cù, comme je l'ai dit dans l'épître A mes
Vers, il fait en quelque sorte mon apologie 1. Je ne douté point
que beaucoup de gens ne m'accusent de témérité, d'avoir osé
associer à mes écrits lés ouvrages d'un si excellent homme ; et
j'avoue que leuraccusation est bien fondée. Mais le moyen de
résister à la tentation de montrer à toute la terre, comme je le
montre en effet par l'impression de cette lettre, que ce grand
personnage me faisait l'honneur de m'estimer, et avait la
bonté meas esse aliquid putare nugas 2 ?
Au reste, comme malgré une apologie si authentique, et
malgré les bonnes raisons que j'ai vingt fois alléguées en vers
et en prose, il y a encore des gens qui traitent de médisances
les railleries que j'ai faites de quantité d'auteurs modernes, et
qui publient qu'en attaquant les défauts de ces auteurs, je n'ai
pas rendu justice à leurs bonnes qualités; je veux bien, pour
les convaincre du contraire, répéter encore ici les mêmes
paroles que j'ai dites sur cela dans la préface de mes deux
éditions précédentes. Les voici : « Il est bon que le lecteur
soit averti d'une chose, c'est qu'en attaquant dans mes ou-
vrages les défauts de plusieurs écrivains de notre siècle, je
n'ai pas prétendu pour cela ôter à ces écrivains le mérite et
les bonnes qualités qu'ils peuvent avoir d'ailleurs. Je n'ai pas
prétendu, dis-je, nier que Chapelain, par exemple, quoique
poëte fort dur, n'ait fait autrefois, je ne sais comment, une
assez belle ode 3, et qu'il n'y ait beaucoup d'esprit dans les ou-
vrages de M. Quinault, quoique si éloigné de la perfection, de
Virgile. J'ajouterai même sur ce dernier, que dans le temps où
1 Boileau n'était pas médiocrement fier de cet honneur, qu'il rappelle dans
les vers suivants :
Arnauld. le grand Arnauld, fit mon apologie.
Sur mou tombeau futur, mes vers, pour l'énoncer,
Courez on lettres d'or de ce pas vous placer. ( Epître x, vers 122-5.)
2 Catulle, épître I, ad Cornelium Nepotem.
5. Au cardinal de Richelieu. La marche de cette ode est compassée; mais
on y trouve quelques images vraiment poétiques, celle-ci entre autres :
Dans ton paisible mouvement
Tu t'élèves au firmament
Et laisses contre toi murmurer sur la terre
Ainsi le haut Olympe à son pied sablonneux
Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre,
Et sarde son sommet tranquille et lumineux.
8 PREFACE.
j'écrivis contre lui, nous étions tous deux fort jeunes, et qu'il
n'avait pas fait alors beaucoup d'ouvrages qui lui ont dans la
suite acquis une juste réputation 1. Je veux bien aussi avouer
qu'il y a du génie dans les écrits de Saint-Amand, de Brébeuf,
de Scuderi 2, de Cotin même et de plusieurs autres que j'ai cri-
tiqués. En un mot, avec la même sincérité que j'ai raillé de ce
qu'ils ont de blâmable, je suis prêt à convenir de ce qu'ils
peuvent avoir d'excellent. Voilà, ce me semble, leur rendre
justice, et faire bien voir que ce n'est point un esprit d'envie
et de médisance qui m'a fait écrire contre eux. »
Après cela, si on m'accuse encore de médisance, je ne sais
point de lecteur qui n'en doive aussi être accusé, puisqu'il n'y
en a point qui ne dise librement son avis des écrits qu'on fait
imprimer, et qui ne se croie en plein droit de le faire, et du
consentement même de ceux qui les mettent au jour. En effet,
qu'est-ce que mettre un ouvrage au jour? N'est-ce pas en
quelque sorte dire au public : Jugez-moi ? Pourquoi donc trou-
ver mauvais qu'on nous juge. Mais j'ai mis tout ce raisonne-
ment en rimes dans ma neuvième satire, et il suffit d'y
renvoyer mes censeurs.
1 Avant 1672, Quinault n'était connu que par des tragédies et des comé-
dies. Les opéras, qui sont ses meilleurs titres littéraires, sont postérieurs.
Toutefois, Boileau, qui en reconnaît ici le mérite poétique, en a blàmé la
morale dans ces vers de la satire x :
Et tous ces lieux communs de morale lubrique
Que Lulli réchauffa dos sons de sa musique.
2 J'ai cité ailleurs (Essais d'histoire littéraire), quelques beaux vers
épars dans le fatras de Scudéri. J'y ajouterai ceux-ci, qui touchent au
sublime ; il dit dans Alarie (chant X), en parlant de Christine :
Elle saura, cotte illustre princesse,
Que la crainte de Dieu commence la sagesse,
Et comme la sagesse est le souverain bien,
Elle craindra lu ciel et ne craindra plus rien.
On n'est pas médiocrement surpris de voir le chantre d'Alaric devancer
l'auteur d'Athalie :
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
N. B. Les dates inscrites en tête des satires et des épîtres indiquent: la
première, l'année on chacune de ces pièces fut composée ; la seconde, l'âge
de l'auteur.
OEUVRES POÉTIQUES
DE
BOILEAU DESPRÉAUX.
DISCOURS AU ROI 1.
(1665.—29.)
Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse 2,
Et qui seul, sans ministre 3, à l'exemple des dieux 4,
Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux 5,
1 Le Discours au Roi; placé en tête des poésies de Boileau, n'est pas son
premier ouvrage. Lorsqu'il le fit (1665), il etait âgé de vingt-neuf ans, et il
avait déjà composé cinq de ses satires.
2 II est impossible de ne pas débuter par une critique. La forme de ces
premiers vers est vulgaire; Boileau la reproduit au commencement des
satires I et II (voyez plus loin). C'est ainsi que Voltaire dit avec le même
abandon négligé : « Jeune et belle Zaïre. » Ce redoublement de vagues épi-
thètes ne vaut rien. Le second vers n'ajoute rien au premier; car puisque
le roi est jeune, il est trop clair que sa sagesse
N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse.
3 A la mort de Mazarin, Louis XIV prit la direction des affaires. Heureu-
sement il eut pendant vingt ans auprès de lui Colbert, qui avait l'art de lui
suggérer ses propres idées. Le roi les adoptait pensant les avoir trouvées,
et le royaume prospérait.
4 Tel était le diapason de l'éloge, qui dès lors touchait à l'apothéose.
Madame de Sévigné raconte, avec son enjouement habituel (lettre du 13 juin
1685), un trait de flatterie qui dépassait le but, et qu'on dut réprimer : « Ou
nous mande que les minimes de Provence ont dédié une thèse au roi ou ils
le comparent à Dieu, mais d'une manière qu'on voit clairement que Dieu
n'est que la copie. On l'a montrée à M. de Meaux (Bossuet), qui l'a portée
au roi, disant que Sa Majesté ne la doit pas souffrir. Le roi a été du cet
avis : on a renvoyé la thèse en Sorbonne pour juger ; la Sorbonne a décidé
qu'il la fallait supprimer. Trop est trop : je n'eusse jamais soupçonné des
minimes d'en venir à cette extrémité. » Ainsi il fut convenu, du consente-
ment de la partie intéressée, qu'il n'y avait pas lieu de mettre le roi au-
dessus de Dieu. Boileau n'allait pas jusque-là; et d'ailleurs alléguant
l'exemple des dieux, il échappe à l'hérésie par le paganisme.
5 Imité d'Horace:
« Cum tot snstineas et tanta negotia soins, » (Livre II, épître , vers 1.)
10 BOILBAU.
Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence, 5
J'ai demeuré pour toi dans un humble silence 1,
Ce n'est pas que mon coeur, vainement suspendu 5,
Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû ;
Mais je sais peu louer; et ma muse tremblante
Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante 3, 10
Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir,
Touchant à tes lauriers, craindrait de les flétrir 4.
Ainsi, sans m'aveugler d'une vaine manie,
Je mesure mon vol à mon faible génie ;
Plus sage en mon respect, que ces hardis mortels 15
Qui d'un indigne encens profanent les autels ;
Qui, dans ce champ d'honneur, où le gain les amène,
Osent chanter ton nom, sans force et sans haleine;
Et qui vont tous les jours, d'une importune voix,
T'ennuyer du récit de tes propres exploits. 20
L'un, en style pompeux habillant une églogue 5,
De ses rares vertus te fait un long prologue,
Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
Les louanges d'un fat à celles d'un héros 6.
L'autre, en vain se lassant à polir une rime 7, 25
Et reprenant vingt fois le rabot et la lime,
Grand et nouvel effort d'un esprit sans pareil !
Dans la fin d'un sonnet te compare au soleil.
1 Boileau avait mis d'abord lâche silence.
2 En suspens. Coeur suspendu est une expression hasardée.
S On a critiqué à tort la charge d'un fardeau. Il n'y a point de pléo-
nasme, puisqu'un fardeau n'est une charge que lorsqu'on le porte. .
4 Dans la période que termine ce vers la conjonction et, répétée deux
fois, est d'un effet disgracieux; en outre, lé poëte passe brusquement d'une
métaphore à une autre, qui n'a pas assez d'analogie avec la première. Faible-
ment imité d'Horace ( livre I, ode VI ) :
« Dum pudor
Imbellisque Ivrae musa potens vetat
Laudes egregii Coesaris, et tuas
Culpn deterere ingeni. »
5 Charpentier de l'académie française, dans un dialogue en vers, inti-
tulé: Louis, églogue royale.
6 Le poëte n'échappe pas complétement à l'application de ces vers satiri-
ques, puisque s'il ne se vante pas, il profite au moins de l'éloge du roi
pour parler de lui-même à tout propos. Les ennemis de Boileau n'ont pas
manqué de faire cette remarque.
7 Chapelain.
DISCOURS AU ROI. 11
Sur le haut Hélicon leur veine méprisée
Fut toujours des neuf soeurs la fable et la risée V 30
Calliope jamais ne daigna leur parler,
Et Pégase pour eux refuse de voler.
Cependant à les voir, enflés de tant d'audace,
Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse,
On dirait qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon, 35
Qu'ils disposent de tout dans le sacré vallon 2 :
C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ;
Et ton nom, du midi jusqu'à l'ourse vanté,
Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. 10
Mais plutôt, sans ce nom dont la vive lumière
Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,
Pourrir dans la poussière à la merci des vers.
A l'ombre de ton nom ils trouvent leur asile, «
Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile,
Qui, sans l'heureux appui qui le tient attaché,
Languirait tristement sur la terre couché 3.
1 Régnier (satire III ), emploie ces deux mots de manière à marquer le sens
orécis de chacun d'eux : 1
... la science affreuse et méprisée
Sept au peuple de fable, aux plus grands de risée.
2 Avant Boileau, Mathurin Régnier avait exprimé la même idée dans
ces vers de sa satire IX :
Il semble en leurs discours hautains et généreux,
Que Phébus à leur son accorde sa vielle ;
Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle ;
Qu'ils ont seuls icy-bas trouvé la pie au nid,
Et que des hauts esprits le leur est le zénit....
Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la méthode,
Et que rien n'est parfait s'il n'est fait à leur mode..
3 II y a beaucoup d'incohérence dans toutes ces figures, dont le nom
du roi est l'occasion. En effet, c'est d'abord une vive lumière qui donne
du lustre, et puis une ombre qui sert d'asile; enfin, cet asile métaphorique
engendre une comparaison d'arbrisseau qui languirait couché, s'il était
privé d'appui, tandis que la seule comparaison naturelle après la méta-
phore qui précède était celle qu'indique poétiquement ce vers de Virgile :
a Parva sub ingenti matris se subjicit umbra. »
Le dernier vers de cette période :
Languirait tristement sur la terre couché,
est imité de Juvénal, satire VIII, vers 77 :
« Stratus humi palmes viduas desidernt ulmos. »
12 BOILEAU.
Ce n'est pas que ma plume, injuste et téméraire,
Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire; 50
Et, parmi tant d'auteurs, je veux bien l'avouer,
Apollon en connaît qui te peuvent louer :
Oui, je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs veilles 1,
Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles 2.
Mais je ne puis souffrir qu'un esprit de travers 55
Qui, pour rimer des mots, pense faire des vers 3,
Se donné en te louant une gêne inutile ;
Pour chanter un Auguste, il faut être un Virgile :
Et j'approuve les soins du monarque guerrier
Qui ne pouvait souffrir qu'un artisan grossier 60
Entreprît de tracer, d'une main criminelle,
Un portrait réservé pour le pinceau d'Apelle 4 .
Moi donc, qui connais peu Phébus et ses douceurs,
Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf soeurs,
Attendant que pour toi l'âge ait mûri ma muse, 65
Sur de moindres sujets je l'exerce et l'amuse 5 :
Et, tandis que ton bras, des peuples redouté,
Va, la foudre à la main, rétablir l'équité,
Et retient les méchants par la peur des supplices,
Moi, la plume à la main, je gourmande les vices 6 ; 70
1 Métonymie très-hardie de la cause pour l'effet.
2 Pierre du Pelletier était un misérable rimeur, composant en toute
occasion des sonnets, qu'il allait offrir lui-même pour en recevoir le salaire.
— Le grand Corneille a composé sur les victoires du roi plusieurs discours
dignes de lui et du prince qu'il délébrait.
3 Pour rimer (parce qu'il rime). Excellent gallicisme.
4 Horace, livre II, épître I :
« Edicto vetuit, ne quis se, proeter Apellem,
Pingèrs; aut alius Lysippo duceret aera
Fortis Alexandri vultum simuluntia. »
5 Ces deux rimes muse et amuse, trop faciles et presque inévitables, ont
inspiré à un ennemi de Boileau ce vers grotesque :
Il s'amuse a se muse et la muse l'amuse.
Regnier avait déjà dit (satire VI ) :
Béthuno, si la charge où ta vertu s'amuso
Te permet d'écouter les chansons de la muso.
6 Ces quatre vers ne sont pas irréprochables. Un bras la foudre à la
main, présente une image presque comique. L'opposition de foudre à
plume n'est pas heureuse, et la symétrie de ces deux hémistiches: va, la
foudre à la main, et mot, la plume à la main, n'a ni grâce ni vivacité.
M. Daunonou, sans justifier dans Boileau ce bras qui va la foudre à la main,