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Oeuvres poétiques de Boileau Despréaux (Nouvelle édition collationnée sur les meilleurs textes)

De
358 pages
Dezobry et E. Magdeleine (Paris). 1851. 1 vol. (VIII-352 p.) ; in-12.
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OEUVRES POÉTIQUES
DE
BOILEAU DESPRÉAUX
OEUVRES POETIQUES
DE
BOULEAU DESPRÉAUX
' Nouvelle édition, collationnée sur les meilleurs textes,
AVEC
UN CHOIX DE NOTES DE TOUS LES COMMENTATEURS,
DES NOTES NOUVELLES,
DES JUGEMENTS SUR CHAQUE PIÈCE,
SES SOHH1IBKS H1STORIQOES ET 1X1LTIIQUES
El LES.VARIANTES DE L'AUTEUR;
PAE
^ M. JULIEN TRAVERS,
PROFESSEUR DE LITTERATURE A LA FACULTÉ DES LETTRES
'/"'V,\ DE CAEK.
PARIS
DEZOBRY ET E. MÀGDELEINE, LIB.-ÉDITEURS ,
RUE DES MAÇONS-SORBONNÉ, \.
1851
AVERTISSEMENT
SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION.
De tous nos classiques français, Despréaux est celui qui compte
le plus de commentateurs : on le traite depuis longtemps comme
un ancien, et les travaux de Brossette, Du Monteil, Souchay, Saint-
Marc, Le Brun, Daunou, Amar, Saint-Surin, Viollet Le-Duc, etc.,
n'ont pas arrêté le zèle de quelques éditeurs nouveaux, parmi
lesquels il faut mettre au premier rang M. Berriat-Saint-Prix.
Malgré les fautes inséparables d'un long travail, son édition ',
très-remarquable par l'exactitude et la variété des recherches,
nous semblerait préférable à toutes les autres, s'il n'avait pas trop
complètement substitué l'orthographe moderne à celle du dix-sep-
tième siècle. Peut-être aussi pourrait-on lui reprocher d'avoir
exhumé sans motifs une foule de critiques absurdes, fournies par
la haine aux ennemis de Boileau.
. Quand nous nous engageâmes à préparer une édition des OEu-
vres poétiques de Boileau Despréaux, nous crûmes qu'il suffirait
de revoir le texte, et d'ajouter quelques courtes notes au bas
des pages, comme on fait ordinairement dans les éditions clas-
siques. Mais à peine eûmes-nous commencé notre travail, que
nous reconnûmes l'insuffisance d'un pareil plan. Notre Boileau,
ainsi traité, n'aurait pas été digne de figurer dans la collection
de classiques grecs, latins, et français, pour laquelle il était
demandé, et où se décèle le goût éclairé d'un éditeur « qui ho-
nore sa profession par les talents et le savoir de l'homme de
lettres 2 ; » collection qui se distingue par un système d'anno-
tations largement conçu, et réglé, dans ses développements, uni-
quement sur l'intérêt des études.
Cependant nous ne devions pas faire un Boileau pour les littéra-
teurs, mais pour les écoliers, entre les mains desquels on met cet
auteur en troisième. Dès lors nécessité d'expliquer des choses fort
claires pour des jeunes gens qui ont fini leurs études, si claires que
l'on prendra sans doute en pitié nombre de notules qui nous appar-
tiennent. Toute notre expérience de la faiblesse des jeunes esprits
était indispensable pour 1 vaincre nos répugnances à écrire des re-
marques aussi élémentaires. Mais cette expérience a été tant de fois
répétée pendant vingt années de professorat, que, pour être utile,
nous n'avons pas hésité à sacrifier notre amour-propre. Nous ferons
1 Voici le titre de celte édition : OEuvres complètes de Boileau, col-
lationnées sur les anciennes éditions et sur les manuscrits, avec des
notes historiques et littéraires, et des recherches sur sa vie, sa famille
et ses ouvrages; Paris, 1850-1854, 4 vol. in-8°.
2 Expressions que nous empruntons à H. Naudet, membre de l'Insti-
tut. Voy. la préface du premier livre des Annales, de Tacite, édition
classique avec des sommaires et des notes en français.
Vi AVERTISSEMENT.
observer, toutefois, que nous sommes loin de descendre aussi
bas dans nos explications, que le-savant Mongez dans son com-
mentaire sur les fables de La Fontainel.
Voici le but et l'économie de notre édition : nous nous sommes
proposé d'aplanir aux élèves les principales difficultés ; de faire
sur Boileau ce qu'on a fait .sur Horace 2; de ne laisser passer au-
cun nom propre de géographie, d'histoire» de mythologie; au-
cune allusion auxmoeurs, aux-usages, à la littérature, sans don-
ner une explication.- Si l'élève sait, la note le confirme dans ce
qu'il sait ; elle.l'instruit, s'il ne sait pas.-
Nous avons commencé chaque pièce par un sommaire analy-
tique, et nous l'avons terminée par vtnjugement.
Les Épitres et VArl poétique, qui font partie des ouvrages fran-
çais sur lesquels sont interrogés les candidats au baccalauréat ès-
lettres. ont été commentés en vue de l'examen. Pour rendre un
• nouveau service aux rhétoriciens, nous avons recueilli les princi-
pales variantes de notre auteur. Presque toutes sont de premières
leçons attaquées par ses ennemis ; il. leur répondait en corrigeant.
La recherche des motifs qui ont (ait préférer une leçon à une autre,
et substituer parfois un monosyllabe à un monosyllabe presque
inaperçu, est une étude plus utile encore que curieuse, et un
excellent exercice de goût pour les élèves des hautes classes. On
nous saura gré d'avoir laissé au talent des maîtres le soin de
commenter ces variantes, tâche délicate, qui demande plus de dé-
veloppements que n'en- comporte une édition comme la nôtre,
et dont MM. les professeurs sont tous aptes à se bien acquitter.
Nous donnons, des OEuvres poétiques de Boileau, ce qu'en of-
frent les éditions classiques les plus répandues; et ce ne sont pas
seulement les variantes que nous mettons sous les yeux de la jeu-
nesse, mais un choix de notes des littérateurs les plus distingués,
la plupart courtes et substantielles, quelques-unes un peu déve-
loppées et pouvant servir de modèles, soit pour analyser les beau-
tés du poète, soit pour réfuter d'injustes critiques. C'est un essai
de Variorum en petit, dont le but est d'appeler plus fortement
l'attention sur un de nos plus grands écrivains, et d'enseigner
comment il faut étudier un auteur français. Puissions-nous, dans cet
essai, donner aux élèves le goût des études philologiques!
1 Une expérience nouvelle s'est jointe depuis quatre ans à celle du
professorat, et l'a déplorablement confirmée. En interrogeant sur les
auteurs français les candidats au baccalauréat es-lettres, nous avons vu
beaucoup de jeunes gens qui traduisaient passablement le grec et le la-
tin, montrer une grande ignorance de leur langue maternelle, et se mé-
prendre étrangement sur le sens de passages faciles, darls Boil-eau, dans
La Fontaine, dans P. Corneille, dans Bossuet, même dans Racine et
dans Fénelon. — 2 Dans l'édition classique de M. A. de VVailly.
N. B. Les titres et les sommaires renfermés entre crochets [ ] ne sont
point de Boileau, qui s'était commué' de numéroter chaque pièce.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR
BOILEAU DESPRÉAUX.
NICOLAS BOILEAU DESPRÉAUX fut un de'Ces écrivains, un de ces génies, qui
eurent la gloire d'accomplir une mission. Né à Paris, le i*'novembre i636, il
était le quinzième enfant d'un père.foirtpccupé de s.a; place de greffier, le cin-
quième d'une mère qu'il-perdit lorsqu'il n'avait que-dix-liuît mois. Abandonné
aux soins d'une domestiquejrapérieuse, d'ailleurs»d'un tempérament faible, il
eut à subir à onze ans la cruelle opération de la pierre, opération qui fut mal faite
et dont il se ressentit jusqu'à sa mort. La douleur fut donc sa grande école.
Elle le força de réfléchir, mûrit sa pensée avant le temps, et ramena toujours
ses facultés poétiques aux Jtais inflexibles de la raison.
Au sortir du collège, il passa sur les bancs de la Sorhanne; et, dégoûté de la
théologie, il suivit, par obéissance aux Volontés-de ses parents, le cours d'é--
tudes nécessaire pour être avocat. Personne alors ne soupçonnait l'avenir du
jeune Doileau. Accoutumé par une éducation sévère à une excessive soumission
dans sa famille, il donna lieu un jour à son père de tirer cet horoscope: «Pour
Colin (Nicolas), c'est un hon garçon, qui ne dira jamais de mal de personne. »
Ce père mourut, et laissa quelque aisance à chacun de ses. enfants. Libre desefi
actions, Boileau n'écoutant que les conseils de son .génie, renonça au barreau
pour errer, comme il le dit, sur le Parnasse:
Sa famille en pâtît, or vit ett frcmisianr.
Dans la poudre du greffe un poùte naissant.
Ce poète naissant avait lu concurremment, avec uneardeurextraordinaire, les
grands poètes de l'antiquité et les poètes et romanciers ses contemporains; il
avait su discerner dans les uns le type du beau, et le type du mauvais dans les
autres. Admis à lire quelques essais devant l'aréopage de l'hôtel Rambouillet,
il déplut à MU. Chapelain et Colin, les deux principaux arbitres du goût dans
cette société fameuse, et sentit qu'en vain l'on ferait des chefs-d'oeuvre, tant
que l'admiration serait acquise aux productions du jour. Avant d'établir un
culte pur, il fallaitbriser des idoles, etc'est à cette ceuvrede destruction préa-
lable qu'il s'attacha dans ses premiers écrits.
La satire était en France un genre obscène, où les poètes se donnaient toute
licence : Boileau revêtit cotte muse d'habits décenis, la produisit devant.les
hommes les plus graves, devant les femmes les plus réservées, et lui concilia
l'estime à forcé de sens et de finesse, de raison saine et de piquante causticité.
« Cela fera du bruit, « lui avait dit Furetière, en lisant quelques-uns de ses
essais encore manuscrits. En effet, le retentissement fut prodigieux. Il n'y eut
point d'épithètes assez violentes pour flétrir l'audacieux assaillant; tous les
crimes de lèse-majesté divine^ct humaine se résumaient dans ses attaques :
Qui niepriat! Colin u'uslime pus IBD roi,
Et n'a, selon Colin, ut Dieu, ai foi, ni loi.
Le mérite des satires fut effacé par celui des Epîtres, de l'Art poétique, du
Lutrin, chefs-d'oeuvre sur lesquels nous donnons assez de détails dans les notes
de cette édition pour y renvoyer nos lecteurs. Ce que nous devons dire ici,
c'est que l'homme ne valait pas moins que le poêle, c'est que Boileau montr.i
toujours :
L'accord d'un buau-ulent oi d'un l)cau caractère.
Ses moeurs étaient d'une pureté admirable, et son caractère aussi plein de
bonté, de générosité, de sentiments nobles et désintéressés, que ses ennemis
lui reprochaient de méchanceté, de bassesse, d'bypocrisie. On cite de lui une
foule d'actions louables, de traits généreux. Linière venait puiser dans sa
bourse, et rimait au cabaret voisin des couplets contre son bienfaiteur. « Le
célèbre M. Patru se trouvait, dit de Boze, à la honte de son siècle, réduit à ven-
dre ses livres, la plus agréable, etpresque la seule chose qui '','À restait. M. Des
vin,' ' NOTICE.
préaux apprit qu'il était sur le point de les donner pour une somme assez mo-
dique, et il alla aussitôt lui offrir près d'un tiers davantage; mais, l'argent
compté, il mit dans son marché une condition qui étonna M. Patru; ce fut
qu'il garderait ses livres comme auparavant, et que sa bibliothèque ne serait
qu'en survivance à M. Despréaux. » «Après la mort de Colbert, dit d'Alerabert,
la pension qu'il avait fait donner à Corneille fut supprimée, quoique ce grand
homme fût pauvre, âgé, malade et mourant. Despréaux courut chez le roi pour
l'engager à rétablir cette pension. Il offrit le sacrifice de celle dont il jouissait
lui-même, disant qu'il ne pouvait sans honte recevoir une pension de Sa Ma-
jesté, tandis qu'un homme tel que Corneille en était privé. Le roi envoya deux
cents louis à Corneille, et ce fut un parent de Despréaux qui les porta. i>
Présenté à Louis XIV en 1669, Boileau avait bientôt reçu des marques delà
munificence royale. En 1677, il fut nommé historiographe en même tenms que
Racine; Racine, son ami le plus intime, le poète du coeur, que le poète de la
raison avait formé par ses conseils sévères, par ses critiques impitoyables; Ra-
cine dont le style enchanteur doit en partie sa perfection à Despréaux.
Parmi les autres amis de Boileau, il faut compter Molière et La Fontaine,
génies supérieurs a Boileau lui-même, et envers lesquels son admiration pour
les anciens ne lui permit pas d'être entièrement juste. Il est vrai que Louis XIV
lui demandant un jour quel était le plus grand homme de son règne, il ré-
pondit : Molière. Mais il ne lit aucune variante aujugement qu'il avait porté
dans le troisième chant de VArt poétique (vers 3g3-4oo), et persista sans nul
doute à préférer Térence. Quant à La Fontaine, aucun de ses contemporains
ne reconnut toute sa valeur. Le législateur de notre Parnasse fut déconcerté à
la vue de ces apologues, qui n'avaient pas l'élégante concision de Phèdre, et
que pourtant il ne pouvait mettre au-dessous. Les mettre au-dessus était-il
possible? un moderne supérieur à un ancien! les règles d'un genre boulever-
sées par le bonhomme ! quel embarras! Pour s'en tirer, Boileau commit une
faute en passant la fable sous silence.
Un reproche plus grave, parce qu'il attaque le caractère, le reproche d'avoir
été vilflatteur, futplusieurs fois répété contre Despréaux. Il a loué les grands,
il a loué son roi; mais jamais il n'a prostitué l'éloge en vantant des actes cou-
pables.
Les portes de l'Académie française furent longtemps fermées à Despréaux : on
ne doit pas en être surpris; les fauteuils étaient en grande partie occupés par
les victimes du Satirique. Cependant le roi voulut que le poêle fût un des qua-
rante; et tel était le respect pour un ordre de Louis XIV, que Boileau réunit
tous les suffrages-Cétait en 1G84. Le discours de réception fut épigram ma tique,
et le nouvel académicien prit peu de part aux travaux de la compagnie.
Cet homme tant accusé de flatterie ne voulait admettre à l'Académie que
des gens de lettres, à l'exclusion des grands seigneurs. Quand son ami, le pré-
sident de Lamoignon, vint lui recommander le marquis de Saint-Aulaire, Boi-
leau déclara qu'il ne manquerait pas à la séance, et qu'il donnerait uneboule
noire au candidat. ■ Je ne lui conteste pas, disait-il, ses titres de noblesse, mais
ses titres au Parnasse. >
Malgré ,1a faiblesse de sa santé depuis son enfance, Despréaux poussa assez
loin sa carrière pour survivre à ses meilleurs amis. Le 2 mars 1711, sentant
approcher son dernier jour, il fit son testament, légua 87,500 livres à diverses
personnes, et donna le reste aux pauvres. Pendant ses derniers jours, il répé-
tait souvent ce vers de Malherbe :
Je suit Tainca du tempi, je cède a ses outrages.
« C'est, disait-il encore, une grande consolation pour un poète qui va mourir,
que de n'avoir jamais offensé les moeurs. » Le 13 de ce mois de mars 1711, il
mourut d'une hydropisie de poitrine, et fut enterré dans la Sainte-Chapelle*
OEUVRES POÉTIQUES
DE
BOILEAU DESPRÉAUX.
DISCOURS AU ROI.
[Boileau s'excuse sur sa faiblesse, de n'avoir pas encore chanté les louanges
du Roi, tandis qu'une foule de méchants poëtes se sont trop empresses de le
faire. Il s'indigne de leur audace à traiter un si noble sujet. Pour lui, atten-
dant que son talent soit mûr pour l'entreprendre, il s'essaie dans la satire.
D'ailleurs, il ne sait point flatter; etsiles belles actions et la gloiredu monarque
aiguillonnent sa muse, bientôt, averti par la raison, il s'effraie de sa faiblesse,
et finit comme il peut son ouvrage. -^ Louis XIV depuis quatre ans régnait
par lui-même ; il avait vingt-sept ans, et Boileau vingt-neuf, lorsque ce discours
fut composé. Année de la composition, i665.]
Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
Et qui seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,
Soutiens tout par toi-même, et vois tout par les yeux;
Grand Roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence, 5
J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,
Ce n'est pas que mon coeur, vainement suspendu,
Balance pour t'oOfrir un encens qui t'est dû ;
Mais je sais peu louer, et ma muse tremblante
Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante, 10
6-8. VARIANTE : J'ai demeuré pour toi dans un làclio silence.
Ce n'est pas que mon coeur, de ta gloire charmé,
Ne soit à tant d'exploits d'un saint zèle enflammé.
9. Slamuse tremblante. La muse est, dans les poëtes, lanfat la source
de leur inspiration, tantôt la personnification de leur talent. Nos grands
écrivains du 17e siècle, sans cesse en commerce avec les ancions, leur
empruntent leurs pensées, leurs tours, leurs images. Ils sont tellement
empreints de l'esprit de leurs modèles, qu'ils se font païens en vers. Dès
celle première pièce, Boileau parle d'auleurs méprisés sur VHélicon,
dédaignés de Calliope, etc. Apollon, les neuf Soeurs; Pégase, le sacré
vallon, toute la mythologie du Parnasse a de la réalité pour l'écrivain.
C'est à cette croyance imaginaire qu'il emprunte une foule de locutions
heureuses, devenues trop familières pour avoir besoin d'explication, trop
vulgaires pour n'être pas évitées par nos poëtes. Aujourd'hui le goût
exige beaucoup de sobriété dans l'emploi de la fable. ,
10. Le Brun, Daunou, Amar (1828) voient dans ce vers une sorte de
pléonasme blâmable. No serait-ce pas un exemple de la figuro appelée
congeries, que la prose ne se permettrait point, mais qui fait image en
poésie? Cette charge d'autant plus pesante que le fardeau est plus jraitd,
plus considérable, est bien de nature à effrayer une muse ti-emblanla
\
2 DISCOURS AU ROI.
Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir,
Touchant à tes lauriers, c'raindroit de les flétrir.
Ainsi, sans m'aveugler d'une vaine manie,
Je mesure mon vol à mon foible génie :
Plus sage en mon respect que ces hardis mortels 15
Qui d'un indigne encens profanent tes autels;
Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,
Osent chanter ton nom, sans force et sans haleine ;
Et qui vont tous les jours, d'une importune voix,
T'ennuyer du récit de tes propres exploits. 20
L'un eu style pompeux habillant une églogue,
De ses rares vertus te fait un long prologue,
Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
L'autre, en vain se lassant à polir une rime, 25
11, 12. VAA. Et ma plume, mal propre à peindra des guerriers,
Crainjroit en les touchant do flétrir tes lauriers.
11. AUTRE : Et do si hauts exploits mal propre à discourir.
15. Manie, de fwwîa, fureur, folie, délire, et, par dérivation, passion
quelconque portée à l'excès.
14. VAS. Je sais régler ma muse à son humble génie.
17, 18. VAS. Dont la musc marchant d'un pas lent et timide.
No t'offre en ses écrits qu'une louange aride.
21. L'un: Charpentier, de l'Académie française, né à Paris en 1620,
mort en 1702, auteur de deux ouvrages sur la langue française, d'une
traduction de la Cyropédie, etc. C'est à Louis, églogue royale, publiée en
1665 et dans laquelle l'auteur mêlait son élogo à colui du roi, que notre
satirique l'ail allusion. Voir, sur l'Eglogue, le chant n de VArt poétique.
22. Du grec -xpoxôyo; (\6yoç, discours, vfo, en avant), sorte de
préambule dans la poésie dramatique, et, par métaphore, avant-propos
quelconque.
25. La grammaire veut lui au lieu de soi, quand le sujet est déter-
miné ; mais Corneille, Boileau, Racine, et même de grands prosateurs
du 17» siècle, ont préféré, à l'égard des personnes, le pronom' sot.
23. L'autre : Chapelain, l'une des plus célèbres victimes de Boileau.
Né à Paris en 1595, mort en 1694, Chapelain débuta par une ode à
Richelieu, qui lui donna une pension de 5,000 liv. Le duc deLongueville
lui en fit une de pareille somme pendant tout le temps qu'il travailla au
poème de la Pucelle. Ce poëme fut trente ans sur le métier ; le public
l'attendit avec impatience ; il en parut, en 1656, douze chants, six fois
imprimés en dix-huit mois : on sait que la dureté du style fit tomber
l'auteur dans un discrédit égal à la grandeur passagère de sa réputation
usurpée. Méchant poète, mais littérateur estimable, Chapelain fut, sous
Colbert, le dispensateur des pensions aux savants et aux gens de lettres.
Son nom reviendra fréquemment sous la plume de Boileau. —Voici, cpmme
curiosité littéraire, un fragment emprunté au vie chant du fameux
poëme qui a tué la réputation de Chapelain. Ces vers, dans lesquels l'au-
leur a peint le départ de l'armée de Charles VI pour Reims, sont du
petit nombre de ceux qui mériteraient d'être tiré» de l'oubli :
Charles, plein de transport, descend alors, et cri0,
J'en accepte l'ouguro, Allons, chère patriof
DISCOURS AU ROI. 3
Et reprenant vingt fois le rabot et la lime,
( Grand et nouvel effort d'un esprit sans pareil ! )
Dans la fin d'un sonnet te compare au soleil.
Sur le haut Hélicon leur veine méprisée
Fut toujours des neuf Soeurs la fable et la risée. 30
Calliope jamais ne daigna leur parler,
Et Pégase pour eux refuse de voler.
Cependant à les voir, enflés de tant d'audace,
Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse,
On dirait qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon, 35
Qu'ils disposent de tout dans le sacré vallon.
C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ;
Et ton nom, du midi jusqu'à l'Ourse vanlé,
Ne devra qu'à leurs vers son immortalité. M
Mais plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière
Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,
Allons, reprend te Camp, et, du rreux Acs vallon*.
Répondent cent ticlios-, Allons, Allons. Allons.
Le son en rejailli, au sommet des mout.-igniis.
Il se roula, et s'espand, sur les vastes campagnes,
La forest le répète, et le proche torrent,
Plus trouble et plus émeu, fuit en le murmurant.
Tout marcha* et la soldat, en sou uidetir extrême,
Rapidement vers Rbeîms se porte de luy-mcsmc :
On voit, comme a. l'euvî, les drappenux ondoyant
Vers la sainte Cité d'eux-tnesmes se ployuns;
Le cry des bataillons imite le tonnerre -,
Leurs pas, plus sourdement, fout résonner la terre;
La poussière se lève, et compose une nuit.
Qui du Camp disparu ne laisse que le bruit.
Ainsi quand, au signal, l'importune barrière
Ouvra aux barbet ranges le front de In carrière.
Et que les cris du peuple aux trompants incslés
Poussent leurs sons aigus aux lambris cstoillés ;
De la main aussî-tost ils partent tous ensemble ;
Au battement des pieds le champ murmure et tremble;-
On les voitB'osloigncr, et l'oeil, eu les suyvant.
Moins vis te qu'eux, se lusse, et les perd dans la vont.
28. Dans la fin pour à la fin semble une imitation du style pesant
de Chapelain, assez bien caractérisé par les vers 25 et 26.
29. Hélicon, montagne de Béotie, consacrée aux Muses ; elle al,400
mètres de haut. Aujourd'hui Zagara,
34. Parnasse, montagne de la Phocide (Livadie), souvent qualifiée
biceps, au double sommet; consacrée aux Muses, comme l'Hélicon siluê
à près de dix lieues. C'est entre les deux principaux sommets du Parnasse
que devait être le sacré vallon du Y. 56. Aujourd'hui Liacoura.
37. Vjin, C'est à leurs vains écrits, si l'on veut lus eu croire.
58. Phébus, de yoïSoçj lumineux, surnom d'Apollon*
59. Ourse, constellation boréale, pour le nord, par métonymie.
45. Univers, synecdoche emphatique, amenée souvent par le besoin
de la rime, et qu'il faut traduire ici par honte de la poésie, ou tout au
plus, de l'esprit humain.
i DISCOURS AU ROI.
Pourrir dans la poussière à la merci des vers.
A l'ombre de ton nom ils trouvent leur asile, t\§
Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile,
Qui, sans l'heureux appui qui le tient attaché,
Languirait tristement sur la terre couché.
Ce n'est pas que ma plume, injuste et téméraire, •
Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire ; 50
Et parmi tant d'auteurs, je veux bien l'avouer,
Apollon en connoît qui te peuvent louer.
Oui, je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs veilles,
Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles.
Mais je ne puis souffrir qu'un esprit de travers, 55
Qui, pour rimer des mots, pense faire des vers,
Se donne en te louant une gêne inutile ;
Pour chanter un Auguste, il faut être un Virgile :
Et j'approuve les soins du monarque guerrier
Qui ne pouvoit souffrir qu'un artisan grossier GO
Entreprît de tracer, d'une main criminelle,
Un portrait réservé pour le pinceau d'Apelle.
Moi donc, qui connois peu Phébus et ses douceurs,
Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf Soeurs,
45. Le mol nom se trouve ici pour la Iroisième fois en sepl vers. On
peut admettre V ombre d'an nom et la lumière d'un nom ; mais ces mé-
taphores sont trop près l'une de l'autre, v. 41 el 45.
49-52. VAS. Ce u'osi pas qufrina plume, à soi-même infidèle.
Eu blâmant leurs écrit, vcnillc blâmer leuriolc:
Et parmi tant d'esprits, je veux Lieu l'avouer,
11 est des Apollons qui ta savent louer.
54. Pelletier ou Du Pelletier, faiseur de sonnets, mort en 1680. —
P. Corneille, né à Rouen en 1606, mort en 1684, n'était pas seulement
connu par ses immortelles tragédies, mais par quelques poëmes en
l'honneur du roi. C'est à ces poëmes que RoileaU fait allusion.
88. Auguste (Octave), I" empereur romain, né à Rome 63 ans avant
J.-C., mort l'an 14 de notre ère. — Virgile, surnommé le prince des
poêles latins, né près de Mantoue, l'an 70, mort l'an 19 av. J.-Ç.
59. Alexandre le Grand, voy. Horace, ép. i du liv. II, v. 259-241.
60. Aujourd'hui on dirait : qu'un ARTISTE grossier. Artisan, homme
de mélier, ouvrier dans un art mécanique ; artiste, celui qui travaille
dans un art où le génie et la main doivent concourir. Mais, du temps de
Boileau, on n'appelait guère artistes que les gens habiles dans les opé-
rations chimiques. La Fontaine a dit, dans le Lion abattu par l'Homme
lliv. m, fab. 11) :
On exposoit une peinture
Où Vartisan avoit tracé, etc.
62. Àpelle, peintre fameux qui. florissait 525 ans avant J.-C.
59-62, YAR. El j'upprouvû les soins do ce priucc guerrier,
Qui, craignant le pinceau d'uu artisan grossier,
Voulut qu'ApuIIe seul exprimât son visage.
Ou Lysippe en airain fit fondre son image.
DISCOURS AU ROI. 5
Attendant que pour toi l'âge ait mûri ma muse, 65
Sur de moindres sujets je l'exerce et l'amuse ;
Et, tandis que ton bras, des peuples redouté,
Va, la foudre à la main, rétablir l'équité,
Et retient les méchants par la peur des supplices,
Moi, la plume à la main, je gourmande les vices ; 70
Et, gardant pour moi-même une juste rigueur,
Je confie au papier les secrets de mon coeur.
Ainsi, dès qu'une fois ma verve se réveille,
Comme on voit au printemps la diligente abeille
Qui du butin des fleurs va composer son miel, 75
Des sottises du temps je compose mon fiel :
Je vais de toutes parts où me guide ma veine,
Sans tenir en marchant une route certaine ;
Et, sans gêner ma plume, en ce libre métier,
Je la laisse au hasard courir sur le papier. 80
Le mal est qu'en rimant, ma muse un peu légère
Nomme tout par son nom, et ne sauroit rien taire.
C'est là ce qui fait peur aux esprits de ce temps,
Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au dedans.
Us tremblent qu'un censeur, que sa verve encourage, 85
Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage,
Et, fouillant dans leurs moeurs en toute liberté,
N'aille du fond du puits tirer la vérité.
Tous ces gens, éperdus au seul nom de satire,
Font d'abord le procès à quiconque ose rire. 90
Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé,
Publier dans Paris que tout est renversé,
Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace
De jouer des bigots la trompeuse grimace.
Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux ; 95
C'est offenser les lois, c'est s'attaquer aux cieux.
66. Amuser ne va pas avec gourmander du v. 70. LE BRUN.
. j 67. Cette personnification du bras a été attaquée et défendue. Boi-
= leau la regardait comme une beauté poétique, el rien de plus commun
J que cette figure ; mais « l'action d'aller, qui donne l'idée d'un mouve-
ment réfléchi, spontané ( va, la foudre à la main ), présente une
image incohérente avec bras. » RAYNOUARD.
75. VAB. Qui des fleurs qu'elle pille on compose son miel.
88. Démocrite disait que la vérité était dans le fond d'un puils, et
que personne ne l'en avait encore pu tirer. BOILEAU.
91. VAS. Ce août eux que l'on voit, d'un esprit insensé.
6 DISCOURS AU ROI.
Mais, bien que d'un faux zèle ils masquent leur foiblesse,
Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse :
En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu
Se couvre du manteau d'une austère vertu ; 100
Leur coeur qui se connoît, et qui fuit la lumière,
S'il se moque de Dieu, craint Tartufe et Molière.
Mais pourquoi sur ce point sans raison m'écarter?
Grand Roi, c'est mon défaut, je ne saurois flatter.
Je ne sais point au ciel placer un ridicule, 105
D'un nain faire un Atlas, ou d'un lâche un Hercule,
Et, sans cesse en esclave à la suite des grands,
A des dieux sans vertu prodiguer mon encens.
On ne me verra point, d'une veine forcée,
Même pour te louer, déguiser ma pensée ; 110
Et, quelque grand que soit ton pouvoir souverain,
Si mon coeur en ces vers ne parloit par ma main,
11 n'est espoir de biens, ni raison, ni maxime,
Qui pût en ta faveur m'arracher une rime.
Mais lorsque je te vois, d'une si noble ardeur, 115
T'appliquer sans relâche aux soins de ta grandeur,
Faire honte à ces rois que le travail étonne,
Et qui sont accablés du faix de leur couronne;
Quand je vois ta sagesse, en ses justes projets,
D'une heureuse abondance enrichir tes sujets, 120
99. VAS. Eu vain de cent défauts leur esprit revêtu.
102. Tartufe, l'un des chefs-d'oeuvre de Molière, était dirigé contre
ces hypocrites qui réduisaient la religion aux apparences, et aspiraient,
au nom du ciel, à gouverner les choses delà terre. Toute cette tirade est
un acte de courage contre la ligue puissante qui fit suspendre la repré-
sentation de cette comédie jusqu'en 1669.
105. 17m ridicule, pour un homme ridicule, «lln^y a que desridicules
qui m'en puissent soupçonner l'auteur. » BOILEAU. Ainsi Corneille dans
Cinna : Et peu do ginèieux vont jusqu'à dédaigner,
Après un sceptte acquis, la douceur de régner.
Molière offre aussi plusieurs exemples de ces adjectifs pris substanti-
vement ; cet emploi esl lombé en désuétude.
106. Allas, l'un des ïilans, changé en montagne.
109. D'une veine. La préposition de plaît aux poëtes, qui la substi-
tuent à par, avec. Boileau en fournil une foule d'exemples. On en
trouve, dès cette pièce, dans les vers 15, 16, 19, 61, 91, 115.
112. Ce 'vers, composé d'expressions familières, est d'un tour à la
fois simple et hardi. SAINT-SURIN
115. Maxime, axiome d'un plus grand poids qu'une simple raison.
118. VAS. Et qui sont accablés du poids do leur couronne.
120. Au moment d'une disette, le roi avait fail venir des blés; il
avait aussi remis un arriéré d'impôls.
DISCOURS AU ROI. 7
Fouler aux pieds l'orgueil et du Tage et du Tibre,
Nous faire de la mer une campagne libre ;
Et tes braves guerriers, secondant ton grand coeur,
Rendre à l'Aigle éperdu sa première vigueur ; - .
La France sous tes lois maîtriser la fortune ; 4 25
Et nos vaisseaux, domptant l'un et l'autre Neptune,
Nous aller chercher l'or, malgré l'onde et le vent,
Aux lieux où le soleil le forme en se levant:
Alors, sans consulter si Phébus l'en avoue,
Ma muse toute en feu me prévient et te loue. 130
121. Le Tage, par métonymie, pour les Espagnols, le Tibre pour les
Italiens. On ne pouvait rappeler plus poétiquemonl une double répara-
tion obtenue de Philippe IV et du pape Alexandre VII. L'ambassadeur
d'Espagne, à Londres, disputa la préséance à l'ambassadeur de France,
le 10 octobre 1661 ; la réparation eut lieu à Fontainebleau, le 24 mars
1662. A Rome, la garde corse insulla l'ambassadeur français, le 20 août.
1662; Avignon fut saisi, des excuses furent faites en 1664; on bannit
les Corses, et l'on éleva devant leur ancien corps-de-garde, à Rome, une
pyramide, abaltue en 1667. /
122. Victoire navale remportée en 1665 sur les Barbarésques.
124. L'Aigle, métonymie du signe, pour l'Autriche. Le 1" août 1664,
6,000 Français contribuèrent à la victoire remportée sur les Turcs par
Monlécuculli, à St.-Gothard, petite ville de la basse Hongrie. Aigle, an
figuré, est aujourd'hui du féminin.
126. L'un et l'autre Neptune, la Méditerranée et l'Océan atlantique,
par métonymie.
128. Allusion à la Compagnie des Indes-Occidentales et à celle des
Grandes-Indes, établies l'une et l'autre en 1664.
150. Boileau a écril toute, de même que toute inquiète, v. 117 de la
5™= satire, etc. La règle qui fait tout adverbe dans ce cas n'était pas
bien connue. Voici comment l'Académie l'a formulée dans la 6» édi-
tion de son Dictionnaire, publiée en 1855. « Tout, adverbe, étant mis
immédiatement devant un adjectif féminin qui Commence par une con-
sonne ou une h aspirée, reçoit le genre et le nombre du nom ou du
pronom auquel cet adjectif se rapporte. Elle est toute malade. Des fem-
mes toutes pénétrées de douleur. Mais devant les adjectifs féminins qui
commencent par une voyelle ou une h non aspirée, Tout redevient in-
variable. Des femmes tout éplorées. Elle est tout absorbée dans ses ré-
flexions.
« Il y a néanmoins certains cas où Tout, placé devant un adjectif fé-
minin singulier, commençant par une voyelle ou une h non aspirée, re-
çoit également le genre du nom ou du pronom auquel cet adjectif se
rapporte, et redevient lui-même un véritable adjectif : c'est lorsqu'il sert
moins à exprimer une sorte d'excès pu d'inlensité, qu'à désigner l'en-
semble, la totalité des différentes parties d'une chose. La forêt lui pa-
rut toute enflammée. Au langage près, la comédie, chez les Romains,
fut toute athénienne. Souvent l'adjectif féminin est remplacé par une
expression équivalente ; on observe alors la même distinction. Ainsi
dans les phrases qui suivent, on emploie tout adverbe, parce qu'il s'agit
d'exprimer l'excès, l'intensité : Elle était tout en larmes, Elle pleurait
8 DISCOURS AU ROI.
Mais bientôt lajaison, arrivant au secours,
Vient d'un si beau projet interrompre le cours,
Et me fait concevoir, quelque ardeur qui m'emporte,
. Que je n'ai ni le ton ni la voix assez forte.
Aussitôt je m'effraie, et mon esprit troublé 135
Laisse là le fardeau dont il est accablé ;
Et, sans passer plus loin, finissant mon ouvrage,
Comme un pilote en mer qu'épouvante l'orage,
Dès que le bord paroît, sans songer où je suis,
Je me sauve à la nage, et j'aborde où je puis. 140
beaucoup, excessivement ; Elle est tout à son devoir, Elle est entière-
ment occupée de son devoir. Au contraire, dans les deux suivantes, on
emploie l'adjectif toute, parce qu'on veut exprimer la totalité. La mai-
son était toute en feu, Toute la maison brûlait. » — Dans les vers de
Boileau, il s'agit d'exprimer l'excès, l'intensilé : voilà pourquoi il aurait
fallu tout et non toute.
129, 130. VAS. Alors "sans consulter si Phébus m'en avoue,
Ma musc avec chaleur et t'admire et to loue.
137. VAS. Et soudain, sans raison, finissant mon ouvrage.
140. On a rapproché de cette fin la phrase suivante d'une lettre de
Bembo, ignorée peut-être de Boileau : « Equidem. in his concludendis
elegis, feci idem quod nàutoe soient, qui, tempestate coacti, non eum
portum capiunt quem petunt, sed ad eum qui proximus est deferun-
lur. » Bembo (Pierre), né à Venise en 1470, mourut cardinal en 1547.
Ses oeuvres, en 4 vol. in-folio, se composent d'une Histoire de Venise
de 1486 à 1513, de morceaux de littérature, de polémique et de cri-
tique, de dialogues, de poésies et de lettres remplies de détails ourieux
sur les affaires et les moeurs de son temps.,L'un des restaurateurs de la
belle latinité, et chef des Cicéroniens de l'époque, il a écrit en latin et
en italien. Plein de goût et de grâce, il est élégant et pur; mais il
manque d'énergie et d'originalité.—Daunou fait observer qu'on a donné
de justes éloges aux derniers vers, et en général au style de tout le
discours, quoiqu'il fût possible d'y reprendre quelques expressions in-
correctes, ou faibles, ou trop hardies, el que les lours n'y soient peut-
être pas assez variés (par exemple, le mot veine répété v. 29, 42, 77
el 109).
JUGEMENT. Si le poé'te ne déploie pas toutes ses forces dans ce dis-
cours, il lui reste peu de progrès à faire pour arriver aux limites de son
art. SAINT-SURIN,
SATIRE I.
SATIRE I*.
[LE DÉPART DU POETE.]
[Cette pièce n'est pas telle qu'elle fut composée d'abord. Boileau avait mis
dans la bouche d'un poëte,.forcé à la retraite pur sa misère et ses créanciers,
des invectives contre les vices, et une description des embarras de Paris. Sa .
description, fort étendue, lui parut un hors-d'oeuvre ; il la retrancha, et en fi',
la 6e satire.—Rien de plus simple que le plan de la ire satire dans, son état ac
tuel : Peinture du poète au moment de son départ ; ses adieux, dans lesquels il
éuumère ses griefs. — Année de la-eomposition, 1660 ; âge de Boileau, 24 ans.
Imitation de la me sat. de Juvénal. ] .
Damon, ce grand auteur dont la muse fertile
Amusa si longtemps et la cour et la ville ;
Mais qui, n'étant vêtu que de simple bureau,
Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau,
Et de qui le corps sec et la mine affamée 5
N'en sont pas mieux refaits pour tant de renommée ;
Las de perdre en rimant et sa peine et son bien,
D'emprunter en tous lieux, et de ne gagner rien,
Sans habits, sans argent, ne sachant plus que faire,
Vient de s'enfuir chargé de sa seule misère ; 10
Et, bien loin des sergents, des clercs et du palais,
(*) Voir, sur la Satire, genre de littérature, Y-Art poétique, chant il,
v. 146 (note).
1. Damon, pseudonyme, pour Cassandre, écrivain d'humeur misan-
thropique, dont le meilleur ouvrage est une traduclion de la Rhétorique
d'Arislote; il mourut en 1695.
2. La Cour et la Ville se trouvent souvent en opposition dans les au-
teurs du 17? siècle. Celte double métonymie désigne deux classes de
juges. La manière de penser et de sentir, ou les goûts, différaient es-
sentiellement chez les courlisans et chez les bourgeois.
3. Bureau, étoffe plus grosse encore que la buré. Le bureau a
donné son nom aux tables aulour desquelles travaillaient les membres
des cours souveraines, parce qu'elles étaient couvertes d'un tapis de
cette étoffe, et depuis on a appliqué ce nom à presque toutes lestables à
écrire.
10. VAS. Sort do Paris, chargé de sa seule misère.
AUTRE : S'en est enfui, chargé de sa seule misère.
11. Sergents, anciens huissiers du dernier ordre. Racine dit d'un
porteur de contraintes, dans les Plaideurs (Acte II, se. 4) :
Oui, vous.êtes sergent, monsieur, et très sergent.
— Clercs, scribes chez les gens de justice. — Palais vient du palais
même de saintJLouis, où les arrêts ont continué d'être prononcés au nom
du roi. De là ce nom a été donné à toutes les maisons dejuslice royale
?0 SATIRE l.
;Va chercher un repos qu'il ne trouva jamais ;
Sans attendre qu'ici Injustice ennemie
L'enferme en un cachot le reste de sa vie,
Ou que d'un bonnet vert le salutaire affront - 15
Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.
Mais le jour qu'il partit, plus défait et plus blême
Que n'est un pénitent sur la fin d'un carême,
La colère dans l'âme et le feu dans les yeux,
Il distilla sa rage en ces tristes adieux : 20
« Puisqu'en ce lieu, jadis aux muses si commode,
Le mérite et l'esprit ne sont plus à la mode;
Qu'un poëte, dit-il, s'y voit maudit de Dieu,
Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu ;
Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche, 25
D'où jamais ni l'huissier, ni le sergent n'approche ;
Et, sans lasser le ciel par des voeux impuissants,
Mettons-nous à l'abri des injures du temps;
Tandis que, libre encor, malgré les destinées,
Mon corps n'est point courbé sous le faix des années, 30
Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler,
Et qu'il reste à la Parque encor de quoi filer :
C'est là, dans mon malheur, le seul conseil à suivre.
14. VA». Le motte on un cachot le reslo de sa vie.
15. Un débileur insolvable pouvait alors sortir de prison, en faisant.
cession de tous ses biens à ses créanciers ; mais il portait par les rues
un bonnet vert, en signe d'opprobre.
17, 18. VAE. Mais tandis qu'à loisir tout son pauvro ménage
S'assemble en un bateau qui l'attend au rivage.
20. Distilla peint bien le ressentiment d'une âme ulcérée, qui va se
complaire à laisser tomber Une à une ses plaintes contre l'ordre
social.
29-31. VAE. 11 vient trouhlor Paris do ses tristes adieux.
Puisqu'on ces lieux, dit-il, l'innocence importune
Ne peut être d'accord avecque ma fortune ;
Quo d'être fourbe et lèche un ce siècle maudit,
C'est l'unique secret pour s'y mettre on crédit;
Et que la muso onfin, confuse ot nicpriséo,
Meurt de faim et n'est plus qu'uu objet de risée,
Je vais du inoius chercher sous un ciel plus heureux
A mes justes dussoins un sort moins rigoureux,
Tandis que je le puis, qu'au plus fort.de mou âge,
Le ciel m'en laisse encor la force ot le courage,
Que mes jours no sout pas si prêts à s'écoulor, etc.
52. Lachèsis, la seconde des trois Parques, filait nos destinées. Ces
vers, imités de Juvénal, ne valent pas le modèle : trois périphrases
pour dire qu'on n'est pas vieux ! Sous l'dge est une faible répétition de
sous le faix des années. Le Brun trouve aussi que la Parque va mal
avec Dieu du v. 25. Ces vers sont imités de Juvénal S. 3, v. 26-28.
SATIRE I. Il
Que George vive ici, puisque George y sait vivre,
Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis, %
De clerc, jadis laquais, a fait comte et marquis :
Que Jacquin vive ici, dont l'adresse funeste
A plus causé de maux que la guerre ou la peste ;
Qui de ses revenus, écrits par alphabet,
Peut fournir aisément un calepin complet: 40
Qu'il règne dans ces lieux, il a droit de s'y plaire.
Mais moi, vivre à Paris ! Eh ! qu'y voudrois-je faire ?
Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir ;
Et, quand je le pourrais, je n'y puis consentir.
Je ne sais point, en lâche, essuyer les outrages 45
D'un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages ;
De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers,
Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers :
Pour un si bas emploi, ma muse est trop âltière.
Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière: 50
Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom ;
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.
De servir un amant, je n'en ai pas l'adresse;
34- George, et Jacquin ( v. 37 ), noms-imaginaires pour désigner les
partisans en général. Boileau n'a pu désigner Gorge, qui n'avait alors
que dix ans, et il a déclaré n'avoir jamais pensé au financier Jac-
quier.
35, 57, 39. Que, dont, qui, ne sont pas assez près des mots aux-
quels ils se rapportent. On trouve, au 17e siècle, de fréquents exemples
de relatifs trop éloignés de leurs antécédents.
55. «Fourbe, tromperie basse et odieuse. Il se dit plus ordinaire-
ment de l'habitude de tromper, de la disposition à tromper, à fourber. »
DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE.
34-36. VAE. Qu'Oronte vive ici; puisqu'Orentc y sait vivre;
Puisqu'ici sa fortune, égale à ses souhaits,
Serrd'un indigne prix à ses lâches forfaits.
40. Calepin signifie, par métaphore, un recueil volumineux; et c'est
par métonymie que le dictionnaire en plusieurs langues, composé par
Calepin, porte le nom de son auleur, né à Bergame en 1435, mort en
1511. Ce,savant laborieux appartenait à l'ordre des Augustins.
VAE. A, cotumo ou sait partout, un calepin complet.
47. Voir, sur le sonnet, le n° chant de Y Art poétique.
45-49. VAS. JO uo sais point placer au7dcssus de la lune
Celui dout l'impudence a cause' la fortuuo,
I, -uor un mauvais livre avec déguisement,
Le demander h lire avec empressement.
Perdre près d'un faquin une journée entière.
50. Fier, à l'hémistiche, fait consonnance avec altière et grossière.
Du reste, c'est bien le caractère de Cassandre.
52. Vers proverbe. Rolet était procureur ati parlement de Paris.
53. Tour marotique. Voy., sur Marot; l'Art poétique, ch. i, v. 96.
12 SATIRE I.
J'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse;
Et je suis à Paris, triste, pauvre et reclus, 55
Ainsi qu'un corps sans âme, ou devenu perclus.
« Mais pourquoi, dira-t-on, cette vertu sauvage
Qui court à l'hôpital, et n'est plus en usage ?
La richesse permet une juste fierté ;
Mais il faut être souple avec la pauvreté : 60
C'est par là qu'un auteur que presse l'indigence
Peut des astres malins corriger l'influence,
Et que le sort burlesque, en ce siècle de fer,
D'un pédant, quand il veut, sait faire un duc et pair.
Ainsi de la vertu la fortune se joue : 65
Tel aujourd'hui triomphe au plus haut de sa roue,
Qu'on verroit, de couleurs bizarrement orné,
Conduire le carrosse où l'on le voit traîné,
Si dans les droits du roi sa funeste science
Par deux ou trois avis n'eût ravagé la France. 70
Je sais qu'un juste effroi, l'éloignant de ces lieux,
L'a fait pour quelques mois disparaître à nos yeux :
Mais en vain pour un temps une taxe l'exile ;
On le verra bientôt, pompeux en cette ville,
Marcher encor chargé des dépouilles d'autrui, 75
Et jouir du ciel même irrité contre lui ;
60. Avec la pauvreté, quand on est pauvre. -
57-61. VAS. Mais pourquoi, dira-t-on, faire le bon apotro? '
Vous n'avcs, dans ocs lieux, qu'à vivre comme un autre,
Qu'à courtiser quelqu'un dont le coeur généreux
Peut goûter votre esprit, l'aimer, vous rendre heureux;
Car enfin c'est par la qu'un autour d'importance...
62. Figure empruntée à l'astrologie judiciaire. La poésie, ne se propo-
sant point d'éclairer l'esprit, mais de toucher le coeur et de plaire à l'i-
magination, est tout à fait libre dans le choix de ses couleurs ; les su-
perstitions ne meurent jamais pour elle, et c'est dans leur domaine
qu'elle se joue avec le plus d'ardeur el qu'elle fait les plus éclatantes
conquêtes.
64. Louis Barbier, abbé de la Rivière, régent au collège du Plessis,
promu à l'évêché de Langres, qui était duché-pairie ; mort cardinal en
1670.—Si fortuna volet, fies de rhetore consul. Juv. S. 7, v. 197.
69—70. Les droits du roi étaient mal connus, mal définis; les ont*
»ur les moyens d'impôt avaient parfois des suites bien oppressives.
66-76. VAS. Tel aujourd'hui qu'on voit au-dessus do la roue,
Parle do ses aïeux, fuit le noble ot le fier.
Qu'on verroit trop heureux d'être simple drapier,
Si, tandis qu'il le fut, moins lèche et moins parjure,
11 n'eût jamais prêté do drap k grosse usure ;
S'il eût autant aimé son honneur que son bieu,
Si son coeur en secret ne lui reprochoit rien.
Mais que TOUS sert, hclasl qu'un vain remords l'agite,
Si l'on voit ce faquin, sans renom, sans mérita,
Marcher gras et refait des dépouillée d'autrui,
Et se rire du ciel irrité contre lui I
SATIRE I. 13
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échiné,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine,
Savant en ce métier, si cher aux beaux-esprits,
Dont Montmaur autrefois fit leçon dans Paris. 80
« 11 est vrai que du roi la bonté secourable
Jette enfin sur la muse un regard favorable,
Et, réparant du sort l'aveuglement fatal,
Va tirer désormais Phébus de l'hôpital.
On doit tout espérer d'un monarque si juste; 85
Mais, sans un Mécénas, à quoi sert un Auguste ?
Et fait comme je suis, au siècle d'aujourd'hui,
Qui voudra s'abaisser à me servir d'appui ?
Et puis, comment percer celte foule effroyable
De rimeurs affamés dont le nombre l'accable; 90
Qui, dès que sa main s'ouvre, y courent les premiers,
Et ravissent un bien qu'on devoit aux derniers;
Comme on voit les frelons, troupe lâche et stérile,
Aller piller le miel que l'abeille distille ?
Cessons donc d'aspirer à ce prix tant vanté 95
Que donne la faveur à Pimportunité.
77. François Colletet, né en 1628, auteur d'un recueil insipide : La
Muse coquette.—El jouir du ciel mime, etc. {v. 76), est imilé de Juvé-
val (S. 1, v. 50) : et fruitur dis iralis.
80. Pierre de Montmaur, né en 1570, mort en 1648, professeur do
grec au collège de France, célèbre par ses bons mots et par le métier
de parasite, qui suscita contre- lui une espèce de croisade, formée de
tous les hommes d'esprit de son temps. Il dut à sa grande mémoire el à
son peu de jugement cette épitaphe bien connue :
Sous cette casaque noire,
Repose bien doucement,
Montmaur, d'heureuse mémoire.
Attendant le jugement.
81. Le roi, en ce temps-là, donna plusieurs pensions aux gens de
lettres. BOILEAU.
86. Mécène, Moecenas, favori d'Auguste, fut un homme de talent, de
goût et de plaisir. Son nom est donné, par antonomase, à tous ceux
qui, suivant son exemple, protègent les sciences et les lettres.
87. Au siècle d'aujourd'hui, locution ancienne. On dit encore farcir
lièrement, dans quelques provinces, au jour d'aujourd'hui.
89. Et puis est tropprès A'appui.
85-96. VAS. La richesse à la cour est sans peine écoutée.
Mais la vertu peureuse est triste et rebutée;
C'est l'arrêt du destin, rien ne la peut fléchir.
En vain, si l'on n'est riche, on se ponse enrichir.
On a beau se flatter d'iiu mérite inutile, .
Le plus heureux l'emporte et non le plus habile ;
Et, parmi cet amas de tant de grands esprits,
Un Thémiste, un Vulèro auront les premiers prix.
Ou verra préférer, d'une erreur sans pareille,
La plus sot au plus docte, et Boyer a Corneille.
N'allons plus donc chercher un séjour odieux,
Ou perdre encor ce peu que m'ont laissé les cieisx.
U SATIRE I.
Saint-Amant n'eut du ciel que sa veine en partage:
L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage ;
Un lit et deux placets composoient tout son bien,
Ou, pour en mieux parler, Saint-Amant n'avoit rien. 100
Mais quoi ! las de traîner une vie importune,
Il engagea ce rien pour chercher la fortune,
Et, tout chargé de vers qu'il devoit mettre au jour,
Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour.
Qu'arriva-t-il enfin de sa muse abusée? 105
Il en revint couvert de honte et de risée;
Et la fièvre, au retour, terminant son destin,
Fit par avance en lui ce qu'auroit fait la faim.
Un poëte à la cour fut jadis à la mode ;
Mais des fous aujourd'hui c'est le plus incommode : 110
Et l'esprit le plus beau, l'auteur le plus poli,
N'y parviendra jamais au sort de l'Angéli.
Faut-il donc désormais jouer un nouveau rôle ?
Dois-je, las d'Apollon, recourir à Bartlrole?
Et, feuilletant Louet allongé par Brodeau, 115
D'une robe à longs plis balayer le barreau ?
Mais à ce seul penser je sens que je m'égare.
Moi ! que j'aille crier dans ce pays barbare,
Où l'on voit tous les jours l'imiocence aux abois
97. Saint-Amant, né à Rouen en 1593, mort en 1660, fut membre de
l'Académie française. Il a publié des odes, des sonnets, des satires, etc.,
et un grand poc'me intitulé Moysesauvé, idile héroïque en douze parties.
99. Placet, tabouret, petit siège, qui n'a ni bras ni dossier. Ce mot a
vieilli.
104. Conduit de, exemple à l'appui de la note sur le v. 109 du Dis-
cours au Roi. Voy. ci-dessus, p. 6.
112. L'Angéli, bouffon d'abord au service du prince de Condé, de-
vint le fou en titre de Louis XIII, et fit une grande fortune à la cour.
VAR. M'y parviendra jamais au point do l'Angéli.
114. Sarthole, né en Italie vers 1315, mort en 1356, renommé pour
ses Commentaires sur le droit romain.
115. Louet, avocat à Paris, mort en 1608, publia en'1'602 un recueil
d'arrêts avec ses remarques. — Brodeau, également avocat à Paris,
mort en 1655, publia en 1656 des notes-eslimées sur les remarques de
Louet.
116. Vers supérieurement tourné, et où Boileau imprimait déjà le
cachet de son talent. Qu'on mette,
Balayer le barreau d'uno robe a longs plis,
le vers pâlit, la peinture est manquée. Tout le charme est dans l'in-
version qui présente d'abord l'image. LE BRUN.
118. Crier, plaider; ce pays barbare, les tribunaux.
SATIRE I. 15
Errer dans les détours, d'un dédale de lois, 120
Et, dans l'amas confus de chicanes énormes,
Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes;
Où Patru gagne moins qu'Huot et Le Mazier,
Et dont les Cicérons se font chez Pé-Fournier!
Avant qu'un tel dessein m'entre dans la pensée, 125
On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée,
Arnault à Charenlon devenir huguenot,
Saint-Sorlin janséniste, et Saint-Pavin bigot.
120. Dédale s'est dit, par métonymie, du labyrinthe, oeuvre de Dé-
dale; et, par métaphore, des choses compliquées et difficiles à dé-
brouiller.
122. La même antithèse est dans Ovide [Met. xi, v. 515 ) : Candida
de nigris et de candenlibus atra; et dans Juvénal (Sat.. ni, v. 50) :
Ifigra in candida vertunt.
125. Patru, avocat et littérateur, reçu à l'Académie en 1640, vécut
pauvre, et mourut le 16 janvier 1681, laissant, outre la réputation d'un
excellent critique et d'un parfait honnête homme, des plaidoyers, de
bonnes remarques sur noire langue, des lettres, etc. 2 vol. in-4.—
Huot elLe Mazier, avocats bavards, peu délicats sur le choix des causes,
et gagnant, en effet, plus d'argent que le probe et scrupuleux Patru.
124. Cicéron, le prince des orateurs romains, né 106 ans, assassiné
45 ans avant J.-C. — Pé-Fournièr, abréviation pour Pierre Fournier,
procureur, qui signait P. Foûrniér, nom quiluiresla.
113-125. VAE. Mais donc quo faire, hélas ! dans ma triste aventure 1
Dois-je, las des neuf Soeurs et forçant ma nature,
Emprunter uno robe, et, disciple .nouveau,
Plus sage à l'avenir, me remettre au barreau ?
Car c'est dans ce métier, où règno tant d'adresse,
<^uc l'on.m'a vu jadis occuper ma jeunesse,
Avant ce jour fatal que l'amour d'Apollon
M'eutruina, malgré moi, sur le sacré vallon.
Mais à ce seul penser tout mou esprit s'égare :
Moi, retourner encoro eu ce pays barbare
Où l'on voit tous las jours l'innocence aux abois
Réclamer vainement le foiblo appui des lois 1
L'argent faire sans peine, en ce tomps déplorable.
Un coupable, innoccut, un innocent, coupable 1
Lo parti le plus juste au plus riche céder!
La chicana être eu règne et Champion plaider î
Plutôt (avant) qu'un tel dessein, etc.
127. Arnauld, né àParis, en 1612, mort à Bruxelles en 1694, publia
plusieurs ouvrages contre les calvinistes.—Charenlon, village au sud-est
de Paris, et qui possède un établissement très-renommé pour le traite-
ment de l'aliénation moniale. Si l'on entendait par ce vers Arnauld-de-
venu fou et mis à Charenlon, on serait à côté du sens. 11 est vrai qu'un
hospice fui fondé à Charenton dès 1664, pour une douzaine de malades,
mais il n'était point affecté à un genre spécial de maladie. Charenlon
est nommé dans le vers de Boileau, parce que les calvinistes ou hugue-
nols y avaient un temple, qui fut démoli en 1685.
1-7, 128. VAE. Lo pape devenir un zélé huguenot,
Sainte-Beuve jésuite, et Saint-Pavin dévot.
128. Saint-Sorlin (Jean Desmarels de), né à Paris en 1595, mort en
1676, auleur de Clovis, poëme épique, et d'autres ouvrages; ennemi
16 SATIRE I.
« Quittons donc pour jamais une ville importune
Où l'honneur a toujours guerre avec la fortune ; 130
Où le vice orgueilleux s'érige en souverain,
Et va la mitre en tête et la crosse à la main ;
Où la science triste, affreuse, délaissée,
Est partout des bons lieux comme infâme chassée;
Où le seul art en vogue est l'art de bien voler ; 135
Où tout me choque; enfin, où... Je n'ose parler.
Et quel homme si froid ne seroit plein de bile,
A l'aspect odieux des moeurs de cette ville ?
Qui pourroit les souffrir? et qui, pour les blâmer,
Malgré muse et Phébus n'apprendroit à rimer ? 140
Non, non, sur ce sujet pour écrire avec grâce,
11 ne faut point monter au sommet du Parnasse ;
Et, sans aller rêver dans le double vallon,
La colère suffit, et vaut un Apollon.
« Tout beau ! dira quelqu'un, vous entrez en furie ! 145
A quoi bon ces grands mots? doucement, je vous prie :
Ou bien montez en chaire, et là, comme un docteur,
Allez de vos sermons endormir l'auditeur :
C'est là que bien ou mal on a droit de tout-dire.
n Ainsi parle un esprit qu'irrite la satire, 150
Qui contre ses défauts croit être en sûreté,
des Jansénistes, c'est-à-dire des partisans de la doctrine de Jansénius
sur la grâce et la prédestination. — Saint-Pavin, né à Paris en 1592,
mort en 1670, poêle épicurien, connu alors pour faire parade d'irréli-
gion. Voici un placet qu'il présenta un jour à Louis XIV :
Il ne m'appartient pas d'entrer dans vos affaires ;
Ce serait un peu trop do curiosité.
Copendant, l'autre jour, songeant à mes misères,
Je calculois le biou de Votre Majesté.
Tout bien compté (j'en ai la mémoire récente),
Et le calcul en est facile et court.
Il vous doit revenir cent millions do rente.
Ce qui fait à peu près cent mille écus par jour.
Cent mille écus par jour en fout quatre par heure.
Pour réparer lus maux pressants
Que lo tonnerre a faits à ma maison des champs,
Ne pourrois-je obtenir, 5ire, avant que je meure,
Un quart d'heure do votre temps !
130. VAS. OÙ l'honneur est en guerre avecque la fortuno.
152. Ce distique estjustifié par la conduite de quelques prélats do
l'ancien régime.
144. Voilà comme les grands maîtres sont originaux en imitant. Ce
vers semble inspiré, quoiqu'on lise dans Juvénal (Sat. i, v. 79) :
Si natura negat, facit indignatio versum;
et dans Régnier (Sat. n, v. 98) :
Puis souvent la colère engendio do boni Ter*.
SATIRE I. 17
En raillant d'un censeur la triste austérité ;
Qui fait l'homme intrépide, et, tremblant de foiblesse,
Attend pour croire en Dieu que la fièvre le presse ;
Et, toujours dans l'orage au ciel levant les mains, 155
Dès que l'air est calmé, rit des foibles humains.
Car de penser alors qu'un Dieu tourne le monde,
Et règle les ressorts de la machine ronde,
Ou qu'il est une vie au-delà du trépas,
C'est là, tout haut du moins, ce qu'il n'avouera pas. 160
« Pour moi, qu'en santé même un autre monde étonne,
Qui crois l'âme immortelle, et que c'est Dieu qui tonne,
Il vaut mieux pour jamais me bannir de ce lieu.
Je me retire donc. Adieu, Paris, adieu ! »
152. VAE. Mais chacun, en dépit de la divinité,
Croit jouir de son crime avec impunité.
157,158. Ces deux vers ne sont pas des meilleurs, dit Le Brun. Il faut
convenir que machine ronde est une périphrase sans beaulé ; que tourne
n'est pas heureux pour fait tourner ; et que les deux premiers hé-
mistiches riment contre loute règle : alors, ressorts.
VAE. Car Je penser qu'un jour la céleste puissance
Boit punir le coupable aux yeux da l'innocence.
160. VAE. C'est ce qu'à la bavette un olifaut ne croit pas.
AUTBE: C'est là ce qu'il faut croire, ot ce qu'il ne croit pas.
161. Etonne n'était'pas le mot propre, dit Voltaire, c'était alarme. II
aurait dû plutôt remarquer que ce verbe, au temps de Boileau, s'employait
pour les vives émotions de la peur. Voici comment le définit, dans sa
première acception, le Dictionnaire de Furetière, 2° édition, 1701 :
a Surprendre, épouvanter ; causer à l'âme de l'émotion, soit par sur-
prise, soit par admiration, soit par crainte... Un criminel s'étonne à la
vue des juges, des supplices, de la mort. Les tyrans n'ont point étonné
les martyrs. »
VAE. Pour moi qui suis plus simple, et que l'enfer étoune.
JUGEMENT. Ce premier essai de l'auteur dans le genre satirique n'est
pas un chef-d'oeuvre. La fuite honteuse de Damon nuit à l'effet de son
discours; Colletet (v. 77) est mal choisi pour démontrer l'injustice du
siècle ; l'imitateur des anciens n'a pas une marche assurée, il n'est pas
encore leur rival ; mais déjà son style l'emporte sur celui de ses con-
temporains; et, dans sa franchise de jeune homme, il se déchaîne contre
les vices avec une indignation- qui devra souvent se tourner en ironie,
quand il chassera du champ littéraire les méchants écrivains, indignes
usurpateurs des premières places
18 SATIRE II.
SATIRE II.
A M. DE MOLIÈRE
[LA RIME ET LA RAISON.]
[La rime, cette indispensable, niais pénible condition de la versification
française, est le joug le plus lourd qui soit imposé à nos poëtes. Molière l'a
porté avec une aisance que lui envia Despréaux. Dans cette satire-épître, il
lui demande son secret, dit ses propres efforts à la recherche des rimes, fasti-
dieux ornement par son retour parasite dans les pièces, des auteurs médiocres,
et avoue les difficultés que lui présente le travail de la correction. Il maudit
ensuite le premier qui s'avisa de vouloir enchaîner la rime et, la raison dans
des vers. Sans la manie d'en faire, il serait heureux; il envie la fécondité des
sots et leur naïve admiration pour leurs oeuvres, tandis que le génie est mé-
content des siennes; il finit par demander, pour son repos, que Molière lui en-
seigne à ne plus rimer. — Année de la composition, 1664 ; âge de Boileau,
28 ans.]
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine
Ignore en écrivant le travail et la peine ;
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ;
Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime,, S
Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
On diroit, quand tu veux, qu'elle le vient chercher :
Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ;
Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse,
A peine as-tu parlé, qu'elle-même s'y place. 10
Mais moi, qu'un vain caprice, une bizarre humeur,
Pour mes péchés, je crois, fit devenir rimeur,
Dans ce rude métier où mon esprit se tue,
En vain, pour la trouver, je travaille et je sue.
Souvent j'ai beau rêver du matin jusqu'au soir, 15
Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir.
Si je veux d'un galant dépeindre la figure,
Majjlume pour rimer trouve l'abbé de Pure ;
(*) Molière, pseudonyme immortalisé par Jean-Baptiste Poquelin, né
à Paris le 15 janvier 1622, morl le 17 février 1673. C'esl le plus grand
poète comique de toutes les littératures.
5. Tient Apollon : voilà, dit Rosel, une de ces transpositions blâ-
mées par Boileau lui-même, au vers 45.
12. VAEIAMTK : Pour mes péchés sous doute u fait être rimeur.
18. L'abbé de Pure, né à Lyon, mort à Paris en 1680, avait publié le
roman des Précieuses, une vie de Gassion et de mauvaises traductions.
SATIRE 11. 1P
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault ; _ 20
Enfin, quoi que je fasse ou que je veuille faire,
La bizarre toujours vient m'offrir le contraire.
De rage quelquefois, ne pouvant la trouver,
Triste, las et confus, je cesse d'y rêver ;
Et, maudissant vingt fois le démon qui m'inspire, 25
Je fais mille serments de ne jamais écrire.
Mais, quand j'ai bien maudit et Muses et Phébus,
Je la vois qui paroît quand je n'y pense plus.
Aussitôt, malgré moi, tout mon feu se rallume ;
Je reprends sur-le-champ le papier et la plume, 30
Et, de mes vains serments perdant le souvenir,
J'attends de vers en vers qu'elle daigne venir.
Encor si pour rimer, dans sa verve indiscrète,
Ma muse au moins souffroit une froide épithète,
Je ferois comme un autre, et, sans chercher si loin, 35
J'aurois toujours des mots pour les coudre au besoin :
Si je louois Philis, en miracles féconde,
Je trouverais bientôt, à nulle autre seconde;
Si je voulois vanter un objet nompareil,
17, 18. VAE. Si je pense parler d'un galant de notre egc,
Ma plume, pour rimer, rencontrera Méuege.
20. Quinault, né à Paris le 5 juin 1655, mort le 2G novembre 1688,
avait alors (1664) donné au théâtre une douzaine de tragédies, de tragi-
comédies et de comédies, toutes faiblement conçues, écrites avec négli-
gence, et dont le succès dut provoquer la sévérité du goût de Boileau. Ce
n'est qu'en 1665 que parut la charmante comédie de la Mère coquette;
et les opéras qui font la gloire de Quinault sont postérieurs de plusieurs
années. Les deux poëtes se lièrent dans la suite, et Boileau écrivait à
Racine, en 1687 : «Vous pouvez assurer M. Quinault que je le compte
présentement au rang de mes meilleurs amis, et de ceux dont j'estime le
plus le coeur et l'esprit. » Quinault avait cinq filles, et il fait connaître
lui-même, dans les vers suivants, les embarras de la paternité :
C'est avec peu de bien un tcrribio devoir
De se sentir pressé d'être cinq fois beau-père.
Quoi! cinq actes devant notaire.
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir!
0 ciel', peut-on jamais avoir *
Opéra plus fâcheux à faire '.
25. Démon, Sùy-a-j, génie invisible qui présidait aux actions des
hommes, qui les conseillait et les inspirait. Il se dit, au figuré, de la
cause à laquelle on attribue les inspirations de quelqu'un, ses passions,
etc. : le démon du jeu, de la jalousie, des vers, etc.
35. Comme «n autre. G. Ménage, né en, 1613 à Angers, mort en
1692, désigné ici pour ses locutions de remplissage, n'esl pas le seul
qui fit dans ses vers abus de mots parasites. Rien n'était plus fréquent
chez les rlmeurs de l'époque.
20 SATIRE II.
Je mettrois à l'instant, plus beau que le soleil. 40
Enfin, parlant toujours d'astres et de merveilles,
De chefs-d'oeuvre des deux, de beautés sans pareilles,
Avec tous ces beaux mots souvent mis au hasard,
Je pourrois aisément, sans génie et sans art,
Et transposant cent fois et le nom et le verbe, 45
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe.
Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ses. mots,
N'en dira jamais un s'il ne tombe à propos,
Et ne sauroit souffrir qu'une phrase insipide
Vienne à la lin d'un vers remplir la place vide : 50
Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois,
Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée,
Et, donnant à ses mots une étroite prison, 55
Voulut avec la rime enchaîner la raison !
Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,
Mes jours, pleins de loisir, couleroient sans envie ;
Je n'aurois qu'à chanter, rire, boire d'autant,
Et, comme un gras chanoine, à mon aise et content, 60
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
40. VAE. Je mottrois sans tarder, plus beau queyle soleil.
42, VAS. De chefs-d'oeuvre desuioux, et d'astre et de merveilles.
43. VAS. Avccque tous ces mots, souvent mis au hasard.
46. Malherbe, né à Caen en 1555, mort en 1628, poëte laborieux,
qui eut le sentiment du génie de la langue française, el consacra sa vie
à ramener, par son exemple, dans des voies plus saines le goût public
égaré par l'école de Ronsard.
50. VAS. Vionno a la fin du vers remplir la place vide.
51. VAE. Ainsi recommouçant un ouvrage cent fois.
52. Voilà le secret de Boileau : la perfection n'est presque jamais qu'à
ce prix, même en prose.
56. Boileau prêche d'exemple : la raison ne s'était point encore
trouvée aussi bien enchaînée avec la rime. LE BRUN.
57, 58. VAE. Sans co métior, hélas! si contraire à ma joie,
Mes jours auraient été filés d'or et de soie.
59. Boire d'autant, c'est boire autant qu'on veut, c'est boire beau-
coup. Rabelais a consacré celte locution.
62. A rien faire. Entre celte forme et ne rien faire qui est dans l'é-
pitaphe de La Fontaine, l'Académie se décida pour la première, « parce
qu'en ôlant la négalive, rien faire devenait une espèce d'occupation. »
Cette décision n'a été confirmée ni par l'usage ni par les grammairiens.
Si l'on trouve dans Voltaire :
Et, formé pour agir, se plaisait à rien fuiro ;
un poëte plus moderne a dit plus correctement, :
Sous lui bdiilo un commis qui l'aide à ne rien faire.
SATIRE H. 21
Mon coeur, exempt de soins, libre de passion,
Sait donner une borne à son ambition ;
Et, fuyant des grandeurs la présence importune, ' 65
Je ne vais point au Louvre adorer la fortune ;
Et je semis heureux si, pour me consumer,
Un destin envieux ne m'avoit fait rimer.
Mais depuis le moment que cette frénésie
De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie, 70
El qu!un démon jaloux de mon contentement
M'inspira le dessein d'écrire poliment,
Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage,
Retouchant un endroit, effaçant une page,
Enfin passant ma vie en ce triste métier, 75
J'envie, en écrivant, le sort de Pelletier.
Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume !
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens ; 80
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire ;
Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers,
Qu'importe que le reste y soit mis de travers?
Malheureux mille fois celui dont la manie 85
Veut aux règles de l'art asservir son génie !
Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir :
Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir;
66. Le Louvre, magnifique palais dont l'origine remonte au commen-
cemenl du XIII" siècle, et qui fut longtemps la demeure spéciale des
rois de France, à Paris. Les vers 65 et 66 contrastent par leur pompe
avec la simplicité des vers précédents.
70. Fantaisie, de fmraaix, imagination. Ce mot était fort usité dans
la première moitié du XVIIe siècle. Le vers suivant, de Polyeuclc, n'esl
qu'un des exemples qu'en fournit Corneille :
Sévère incessamment brouille ma fantaisie. (Act. 111, se. i.)
76. Le faiseur de sonnels ; v. 54 du Discours au Roi.
1%. Scudéri (George de ), né au Havre en 1601, mort à Paris en 1667,
poêle aussi vaniteux que fécond, auteur i'Alaric, poëme épique en dix
livres, de 16 pièces de théâtre, de romans et d'autres ouvrages tombés
dans un juste oubli.
86. Les règles de l'art : voilà ce que Boileau semble avoir eu mis-
sion d'établir; et l'art, pour lui, n'est pas un code qui doive asservir le
génie. Défenseur éclairé des règles, il en apprécie la légitimité, v. 78-80
du iv« chant de l'Art poétique.
87. Guudout scrihoutos ot se veucrantur; et ultro,
Si taesas, laudunt quidquid scripsoro, boali. Hoa. Ep. II, II, v, 107, to8
22 SATIRE III.
Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,
Ravi d'étonnement, ea soi-même il s'admire. 90
Mais un esprit sublime en vain veut s'élever
A ce degré parfait qu'il tâche de trouver;
Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire,
Il plaît à tout le monde, et ne sauroit se plaire ;
Et tel, dont en tous lieux chacun vante l'esprit, 95
Voudroit pour son repos n'avoir jamais écrit.
Toi donc, qui vois les maux où ma muse s'abîme,
De grâce, enseigne-moi l'art de trouver la rime :
Ou, puisqu'enfin tes soins y seroieht superflus,
Molière, enseigne-moi l'art de ne rimer plus. 100
94. Molière admira la justesse de celte appréciation: «Je n'ai rien
fait en ma vie, disait-il, dont je sois véritablement content. »
97. S'abîmer signifie au figuré, s'abandonner à l'objet dont on s'oc-
cupe, en oubliant tout le reste ; ce mot caractérise donc parfaitement
le travail du poëte.
JUGESIENT. On a reproché à Boileau d'avoir demandé à Molière où il
trouvait la rime, au lieu de l'interroger sur la source de ses chefs-d'oeu-
vre. On oubliait le rôle de réformateur du Parnasse que remplissait notre
satirique : il atteignit le but qu'il se proposait; il fit justice des hémisti-
ches oiseux, des rimes banales qui déshonoraient la poésie ; il enseigna
une sage sévérité dans le choix des ornements, et donna l'exemple, en
même temps que la leçon, dans les vers si bien frappés de cette 2e satire.
SATIRE ÏIl.
[LE REPAS RIDICULE.]
[La IIIe satire est la description d'an repas ridicule, donné par un homme
qui n'a pas moins de mauvais goût que d'ostentation. Celui qui doit en entendre
le récit rencontre le narrateur, dont le visage porte les traces d'une altération cau-
sée sans doute par quelque malheur. Interrogé sur le sujet de cette altération, ce-
lui-ci raconte comment il a imprudemment accepté un invitation devant
laquelle il avait reculé près d'un an. Introduit dans une chambre où l'on
étouffait de chaleur, il a trouvé pour convives des campagnards. La descrip-
tion du festin est un modèle de bonne plaisanterie. Au ridicule.du service se
joint celui des chants bachiques, des conversations sur les affaires du temps,
puis sur les auteurs en vogue. A la fin, un poëte jaloux a laissé percer son
amour-propre, une querelle s'est engagée, des mots on est venu aux coups.
Tandis qu'on rétablissait la paix entre les deux champions, le narrateur s'est
esquivé, jurant bien de ne jamais assister à pareille fête. — Année de la com-
position, i665;âge de Boileau, 29 ans.]
A. Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère ?
D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère,
1 A., et plus bas (v. 14) P. désignent l'auditeur et le poêle. Ces lettres,
omises dans la plupart des éditions modernes, sont dans toutes les édi-
tions originales.
SATIRE III. 2g
Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier .
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier?
Qu'est devenu ce teint, dont la couleur fleurie 5
Sembloit d'ortolans seuls et de bisques nourrie ;
Où la joie en son lustre attirait les regards,
Et le vin en rubis brilloit de toutes parts ?
Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ?
A-t-on, par quelque édit, réformé la cuisine ? 10
Ou quelque longue pluie, inondant vos vallons,
A-t-elle fait couler vos vins et vos melons ?
.Répondez donc enfin, ou bien je me retire.
P. Ah ! de grâce, un moment ! souffrez que je respire.
Je sors de chez un fat, qui, pour m'empoisonner, 15
Je pense, exprès chez lui m'a forcé de dîner.
Je l'avois bien prévu. Depuis près d'une année,
J'éludois tous les jours sa poursuite obstinée.
Mais hier il m'aborde, et, me serrant la main :
Ah ! monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends demain. 20
N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles
D'un vin vieux... Bouçingo n'en a point de pareilles;
Et je gagerois bien que, chez le commandeur,
Villandri priseroit sa,sève et sa verdeur.
4. Un quartier fut effectivement supprimé sur les rentes de l'Hôtel-
de-Ville de Paris, en 1664, ce qui ne fit point pâlir le chevalier de
Cailly. Ce spirituel épigrammatiste ajouta ce sixain à son recueil :
De nos tîntes, pour uos péchés,
Si les quartiers sont retranchés,
Pourquoi s'en émouvoir la bile?
Kous u'aurous qu'a changer do Lieu :
Nous allions a l'Hdlel-de-Villc,
Et nous irons à l'tlotel-Dieu.
6. Ortolan, petit oiseau d'un goût délicat. — Bisque, potage fait avec
un coulis d'écrevisses, etc. — Couleur nourrie d'ortolans... du vin qui
brille en rubis sur un teint, quelles heureuses hardiesses I
8. Il serait bon d'éviter la rencontre de ces demi-voyelles in, en, et
des consonnances semblables à bis, bril.
10. Dans l'ancienne législation, les èdits étaient des lois ou des ordon-
nances rendues par l'autorité souveraine.
13. VAE. Répondes doue du moius, ou bien je me retire.
19. Pradon fait une curieuse remarque sur m'aborde ; il dit qu'on
n'aborde pas ce qui n'a pas de bords !
VAE. Quand hier il m'aborde, et, mo serrant l.v main.
22. S'il y avait de vin vieux, le sens serait trop déterminé, il y aurait
enjambement. — Bouçingo, marchand de vin.
23. Jaeques de Souvré, commandeur de Saint-Jean de Latran, ensuite
grand-prieur de France, renommé pour ses'repas somptueux.
24. Villandri, l'un des commensaux de J. de Souvré. — Le goût de
l'amphitryon s'annonce par cet éloge de la verdeur de son vin.
24 SATIRE III.
Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle, 25
Et Lambert, qui plus.est, m'a donné sa parole.
C'est tout dire en un mot, et vous le connoissez.—
Quoi! Lambert?—Oui, Lambert. A demain.—C'est assez.
Ce matin donc, séduit par sa vaine promesse,
J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe. 30
A peine étois-je entré que, ravi de me voir,
Mon homme, en m'embrassant, m'est venu recevoir;
Et, montrant à mes yeux une allégresse entière:
« Nous n'avons, m'a+il dit, ni Lambert ni Molière,'
Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content; 35'
Vous êtes un brave homme : entrez, on vous attend. »
A ces mots, mais trop tard, reconnoissant ma faute,
Je le suis en tremblant dans une chambre haute,
Où, malgré les volets, le soleil irrité
Formoit un poêle ardent au milieu de l'été. 40
Le couvert étoit mis-dans ce lieu de plaisance,
Où j'ai trouvé d'abord, pour toute connoissance,
Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans,
Qui m'ont dit tout Cyrus dans leurs longs compliments.
J'enrageois. Cependant on apporte un potage. 45
Un coq y paroissoit en pompeux équipage,
Qui, changeant sur ce plat et d'état et de nom,
25. Alors on recherchait beaucoup Molière, pour l'entendre lire son
Tartufe, dont la représentation avait été défendue. Voy. la note sur le
v. 102 du Discours au* Roi.
26. Lambert, né en 1610, mort en ,1696, était un grand musicien qui
fut surpassé par Lulli, son gendre. Invité de toutes parts, il promettait
et ne tenait pas. Sa réputation faite sur ce point donne une grande va-
leur épigrammatique à qui plus est.
50. On dînait à midi, et l'on soupàit à sept heures. ,
57. Ma faute. En effet, il s'était déterminé sur l'annonce qu'il aurait
pour convive Lambert, l'homme le moins fidèle à cette sorte d'engage-
ments.
59. Irrité semble ridicule à Pradon : il ne voit pas que l'excès de la
chaleur et l'impuissance des volets font croire sans peine à la justesse
d'une telle épithète.
45. Campagnards et campagne étaient synonymes de provinciaux el
province.
44 Cyrus, roman en dix tomes,, par Madeleine Scudéri, soeur de
George (v. 77 de la us satire), née au Havre en 1607, morte à Paris en
1701. Les compliments que se font les héros de Cyrus, de Clilie- et des
autres romans du même auteur pu du même genre, étaient étudiés par
les bèaux-esprits dé province, comme des modèles du style et du langage
de la cour.
SATJRE III. 25
Par tous les conviés s'est appelé chapon.
Deux assiettes suivoient, dont l'une étoit ornée
D'une langue en ragoût, de persil couronnée ; 50
L'autre, d'un godiveau tout brûlé par dehors,
Dont un beurre gluant inondoit tous les bords.
On s'assied : mais d'abord notre troupe serrée
Tenoit à peine autour d'une table carrée,
Où chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté, -55
Faisoit un tour à gauche, et mangeoit de côté.
Jugez en cet état si je pouvois me plaire,
Moi qui ne compte rien ni le vin ni la chère,
Si l'on n'est plus au large assis en un festin,
Qu'aux sermons de Cassagne, ou de l'abbé Cotin. 60
Notre hôte cependant, s'adressant à la troupe :
« Que vous semble, a-t-il dit, du goût de cette soupe?
Sentez-vous le citron dont en a mis le jus.
Avec des jaunes d'oeufs mêlés dans du verjus?
Ma foi, vive Mignot et tout ce qu'il apprête ! » 65
Les cheveux cependant me dressoient à la tête :
Car Mignot, c'est tout dire,: el dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
J'approuvois tout pourtant de la mine et du geste,
Pensant qu'au moins le vin dût réparer le reste. 70
Pour m'en éclaircir donc, j'en demande ; et d'abord
Un laquais effronté m'apporte un rouge-bord
D'un Auvernat fumeux, qui, mêlé de Lignage,
51. Godiveau, pâté chaud, composé d'andouillettes, de hachis de veau
et de béalilles.
58. Ne compte rien, ellipse de pour, légitime en vers.
60. Cassagne et Cotin, tous deux membres de l'Académie française,
ont mérité les traits du satirique : Cassagne, né à Nîmes en 1656, mort
en 1679, auteur de sermons, de traductions et de poésies de même force ;
Cotin, né à Paris en 1604, mort en 1682, après avoir abusé de son cré-
dit à la cour pour perdre Molière et Boileau, qui tous deux lui ont inflige
l'immortalité du ridicule.
64. Ces sortes de soupes, récemment inventées par un traiteur, étaient
à la mode.
65. Mignot, pâtissier-traiteur, rué de la Harpe, à Paris.
71. J'en demande; et d'abord, etc. Suspension ménagée avec art.
CLÉMENT.
72. Rouge-bord, verre plein de vin jusqu'au bord.
75. Deux fameux vins du terroir d'Orléans. BOILEAU. VAuvernat tire
son nom d'unplantvenu d'Auvergne. Le Lignage, moins fort en couleur,
était souvent mélangé avec l'Auvernat.
9
26 SATIRE III.
Se vendoit chez Crenetpour vin de l'Hermitage,
Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux, 75
N'avoit rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux.
A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse,
Que de ces vins mêlés j'ai reconnu l'adresse.
Toutefois avec l'eau que j'y mets à foison
J'espérois adoucir la force du poison. 80
Mais, qui l'auroit pensé? Pour comble de disgrâce,
Par le chaud qu'il faisoit, nous n'avions point de glace.
Point de glace, bon dieu ! dans le fort de l'été !
Au mois de juin ! Pour moi, j'étois si transporté,
Que, donnant de fureur tout le festin au diable, S5
Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table;
Et, dût-on m'appeler et fantasque et bourru,
J'allois sortir enfin, quand le rôt a paru.
Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques,
S'élevoient trois lapins, animaux domestiques, 90
Qui, dès leur tendre enfance, élevés dans Paris,
Sentoient encor le chou dont ils furent nourris.
Autour de cet amas de viandes entassées
Régnoit un long cordon d'alouettes pressées ;
Et sur les bords du plat six pigeons étalés 95
Présentoient, pour renfort, leurs squelettes brûlés.
A côté de ce plat paroissoient deux salades,
L'une de pourpier jaune, et l'autre d'herbes fades,
Dont l'huile de fort loin saisissoit l'odorat,
Et nageoit dans des flots de vinaigre rosat. 100
74. Crenet, fameux marchand de vin, qui tenait à Paris, près le port
Notre-Dame, lo cabaret de la Pomme-de-Pin, renommé dès le temps
de Rabelais. — Hermilage, coteau de la Drôme (Dauphiné ), où se re-
cueille d'excellent vin.
75. "VAS. Et qui, rouge eu couleur, mais fudo et doucereux.
Une critique de Pradon provoqua la correction de ce vers. Il deman-
dait en quoi levin peut être rouge, si ce n'est en couleur. Son'obser-
vation sur fade et doucereux, qu'il traite de pléonasme, est moins fondée. -
78. L'adresse de ces vins mêlés, pour le mélange adroit de ces vins :
galimatias, dit Pradon ; figure d'une heureuse hardiesse, disent tous les
gens de goût.
85. Il n'y avait que les fins gourmets qui bussent à la glace.
89. Laharpe cite avec raison ce passage comme un modèle de poé-
sie descriptive.
91. Elevés est un peu trop près de s'élevoient.
95. Les viandes se servaient alors en pyramide dans une espèce de
bassin.
SATIRE III. 27
Tous mes sots, à l'instant changeant de contenance,
Ont loué du festin la superbe ordonnance ;
Tandis que mon faquin, qui se voyoit priser,
Avec un ris moqueur les prioit d'excuser.
Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée, 105
Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
Et qui s'est dit profès dans l'ordre des coteaux,
A fait, en bien mangeant, l'éloge des morceaux.
Je riois de le voir, avec sa mine étique,
Son rabat jadis blanc, et sa perruque antique, 110
En lapins de garenne ériger nos clapiers,
Et nos pigeons cauchois en superbes ramiers ;
Et, pour flatter notre hôte, observant son visage,
Composer sur ses yeux son geste et son langage ;
Quand notre hôte charmé, m'avisant sur ce point : 115
« Qu'avez-vous donc, dît-il, que vous ne mangez point ?
Je vous trouve aujourd'hui l'âme toute inquiète,
Et les morceaux entiers restent sûr votre assiette.
Aimez-vous la muscade ? on en a mis partout.
Ah ! monsieur, ces poulets sont d'un merveilleux goût ! 120
Ces pigeons sont dodus; mangez, sur ma parole.
J'aime à voir aux lapins cette chair blanche et molle.
Ma foi, tout est passable, il le faut confesser,
107. Profès, celui qui s'est engagé dans un ordre religieux. — L'or-
dre des coteaux, nom plaisant donné à quelques seigneurs, gourmets
renommés, qui ne buvaient volontiers des vins que de certains coteaux,
comme Ay, Avenay, Haul-Villiers.
108. Vers devenu proverbe.
111. Clapier, souterrain où les lapins se retirent; machine de bois
où l'on nourrit des lapins, et qui est faite à l'imitation des clapiers de
garenne ; enfin, par métonymie, les lapins domestiques élevés dans ces
machines. Racine a dit, par plaisanterie :
Prends-moi dans mon clapier trois lopins do garenne.
112. Cauchois, du pays de Caux (Seine-Inférieure). — Ramier, pi-
geon sauvage.
114. Tacite avait dit : Resistunt defixi et Neronem intuentes. Racine,
en imitant Boileau, donne à son expression plus d'énergie :
Sur les yeux de César composent leur visage. (Britannicul, act. V, se. 5.)
116. Qu'avez-vous (qui soit cause) que : ellipse bien convenable au
dialogue.
119. Le bon goût de l'hôte se révèle de plus en plus : la muscade,
longtemps recherchée, n'était plus à la mode ; la chair blanche el molle
des lapins empêche souvent d'en manger ; le poivre qui domine est
pour les palais émoussés. La tirade se termine par un trait «-'autant
meilleur qu'il est indirect: toutes les oeuvres dePellelier en cornets l
28 SATIRE III.
Et Mignot aujourd'hui s'est voulu surpasser.
Quand on parle de sauce, il faut qu'on y raffine; 125
Pour moi, j'aime surtout que le poivre y domine ;
J'en suis fourni, Dieu sait! et j'ai tout Pelletier
Roulé dans mon office en cornets de papier. »
A tous ces beaux discours j'étois comme une pierre,
Ou comme la statue est au Festin de Pierre ; 130
Et, sans dire un seul mot, j'avalois au hasard
Quelque aile de poulet dont j'arrachois le lard.
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute,
Porte à mes campagnards la santé de notre hôte, .
Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri, 135
Avec un rouge-bord acceptent son défi.
Un si galant exploit réveillant tout le monde,
On a porté partout des verres à la ronde,
Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés,
Témoignoient par écrit qu'on les avoit rincés ; 140
Quand un des conviés, d'un ton mélancolique,
Lamentant tristement une chanson bachique,
Tous mes sots à la fois ravis de l'écouter,
Détonnant de concert, se mettent à chanter.
La musique sans doute éloit rare et charmante ! 145
L'un traîne en longs fredons une voix glapissante ;
Et l'autre, l'appuyant de son aigre fausset,
Semble un violon faux qui jure sous l'archet.
Sur ce point, un jambon d'assez maigre apparence,
Arrive sous le nom de jambon de Mayence. 150
Un valet le portoit, marchant à pas comptés,
Gomme un recteur suivi des quatre facultés.
Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes,
Lui servoient de massiers, et portoient deux assiettes,
150. Pièce de Molière, représentée le 15 février de l'année, où fut
composée cette satire.
142. Lamentant tristement, uniformité dans le nombre des syllabes
et dans le son final, harmonie imitative. Tristement va bien pour une
chanson à boire !
148. Peut-on déchirer l'oreille plus à propos?
152. Dans les processions de l'Université de Paris, très-fréquentes
alors, le Recteur, précédé de deux massiers (bedeaux portant des
masses ou bâtons à grosse tête garnis d'argent), était suivi des mem-
bres des quatre Facultés : les Arts, la Médecine, le Droit el la Théo-
logie. (Les Arts embrassaient les Facultés actuelles des Sciences et des
Lettres.)
SATIRE III. 29
L'une de champignons avec des ris de veau, 155
Et l'autre de pois verts qui se noyoient dans l'eau.
Un spectacle si beau surprenant l'assemblée,
Chez tous les conviés la joie est redoublée ;
Et la troupe à l'instant, cessant de fredonner,
D'un ton gravement fou s'est mise à raisonner. 160
Le vin au plus muet fournissant des paroles,
Chacun a débité ses maximes frivoles,
Réglé les intérêts de chaque potentat,
Corrigé la police, et réformé l'État ;
Puis, de là s'embarquant dans la nouvelle guerre, 165
A vaincu la Hollande, ou battu l'Angleterre.
Enfin, laissant en paix tous ces peuples divers,
De propos en propos on a parlé de vers.
Là, tous mes sots, enflés d'une nouvelle audace,
Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse, 170
Mais notre hôte surtout, pour la justesse et l'art,
Elevoit jusqu'au ciel Théophile et Ronsard ;
Quand un des campagnards, relevant sa moustache,
Et son feutre à grands poils ombragé d'un panache,
Impose à tous silence, et, d'un ton de docteur : 175
«Morbleu ! dit-il, La Serre est un charmant auteur!
Ses vers sont d'un beau style, et sa prose est coulante.
La Pucelle est encore une oeuvre bien galante,
161. Fecundi calicesquem non fecêre disertum ? HOR., Ep. I, v, v. 19.
164. Ainsi le travers de tout réformer, entre la poire et le fromage,
n'est pas nouveau dans notre France.
166. L'Angleterre et la Hollande étaient alors (1665) en guerre.
171. La justesse et l'art : ce sont précisément les qualités qui man-
quent le plus à ces deux poëtes.
172. Théophile Viaud, né en 1590, mort en 1626, auteur de poésies
où l'imagination n'est point réglée par le goût. — Ronsard, né en 1525,
mort en 1585, auleur d'un grand nombre d'odes, de sonnets, d'élégies,
de poëmes, etc., qui portèrent aux nues sa réputation. C'était un vrai
poëte ; mais l'instrumenl lui manqua : la langue française n'était pas
suffisamment formée, et il en méconnut le génie. De là. cet oubli' pro-
fond dans lequel sont tombés ses ouvrages, que des critiques modernes
ont tenté en vain de réhabiliter.
174. Feutre, tissu grossier de laine et de poil dont on fit les pre-
miers chapeaux; synecdoche de la matière, pour un chapeau de peu de
valeur.
176. La Serre, né vers 1600, mort en 1665, auteur de pièces de
théâtre qui eurent une vogue extraordinaire, et d'un ouvrage sur l'ait
épistolaire dont trente éditions furent épuisées en moins de vingt ans.
Combien le publie avait besoin d'un Boileau !
50 SATIRE III.
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant ; 180
Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture.
Ma foi, le jugement sert bien dans la lecture !
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois.
En vérité, pour moi, j'aime le beau françois.
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre ; 185
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Les héros chez Quinault parlent bien autrement,
Et jusqu'à « Je vous hais, » tout s'y dit tendrement.
On dit qu'on l'a drapé dans certaine satire ;
Qu'un jeune homme...—Ah! je sais ce que vous voulez dire, 190
A répondu notre hôte :« Un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, etla rime Quinault. »
—Justement. A mon gré, la pièce est assez plate ;
Et puis, blâmer Quinault... Avez-vousvu VAstrate?
C'est là ce qu'on appelle un ouvrage achevé. 195
Surtout VAnneau royal me semble bien trouvé.
Son sujet est conduit d'une belle manière,
179. Mm» de Longneville, ne paraissant pas goûter la Pucelle, dont on
venait de lire un morceau devant elle, répondit à une question qu'on
lui fit au sujel de cette lecture : « C'est beau, mais c'est ennuyeux. »
Le satirique a fait son profit de ce mot.
ISO. Le Pays, né en 1656', mort en 1690, est l'auteur d'un recueil
intitulé Amitiés, Amours el Amourettes.
181. Voilure, voy. sat. ix, v. 27.
185. Belles preuves du jugement dans la lecture : le Corneille joli,
le grand Corneille ! C'est, du resté, une imitation de Régnier :
Pline est inégal. Téronee un peu jply.
Mais surtout il estime un langage poly.
184. François dès ce temps-là ne rimait que pour l'oeil avec quel-
quefois, mais on s'en contentait.
185. Alexandre, laseconde tragédie de .1. Racine.
186. Eloge ironique dont Racine sut profiter. Bientôt l'amour fit en-
tendre d'aulres accents dans l'Andromaque du même auteur.
188. On ne peut meure avec plus de justesse le doigt sur les défauts
des nombreuses pièces qu'avait données Quinault. Une s'agit point de
ses opéras, qui n'existaient pas encore.
189. On dit est bien près de s'y dit, v. 168,'dt'f, v. 186, dire, v. 190,
et dit, v. 192.
192. Dans la IIe satire, v. 19 et 20.
194. Astrale, la moins médiocre des tragédies de Quinault, avail eu
le plus grand succès. Boileau blâme avec raison l'incident puéril de
l'anneau royal qu'Agenor, rival d'Aslrate, reçoit d'Elise, reine de Tyr.
Le défaut d'enchaînement entre les actes, dont l'ensemble doit faire un
lout plein d'unité et d'intérêt, esl également signalé avec bien de la
finesse dans le v. 198.
SATIRE III. 51
Et chaque acte, en sa pièce, estime pièce entière.
Je ne puis plus souffrir ce que les autres font. —
Il est vrai que Quinault est un esprit profond, 200
A repris certain fat, qu'à sa mine discrète
Et son maintien jaloux j'ai reconnu poëte ;
Mais il en est pourtant qui le poùrroient valoir.—
Ma foi, ce n'est pas vous qui nous le ferez voir,
A dit mon campagnard avec une voix claire, 205
Et déjà tout bouillant de vin et de colère. —
Peut-être, a dit l'auteur pâlissant de courroux:
Mais vous, pour en parler, vous y connoissez-vous ? —
Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie. —
Vous ? mon Dieu ! mêlez-vous de boire, je vous prie, 210
A l'auteur sur-lë-champ aigrement reparti. —
Je suis donc un sot, moi ? Vous en avez menti, -
Reprend le campagnard ; et, sans plus de langage,
Lui jette pour défi son assieite au visage.
L'autre esquive le coup, et l'assiette volant 215
S'en va frapper le mur et revient en roulant.
A cet affront, l'auteur, se levant de la table,
Lance à mon campagnard un regard effroyable ;
Et, chacun vainement se ruant entre deux,
Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux. 220
Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées
Font voir un long débris de bouleilles cassées :
En vain à lever tout les valeis sont fort prompts,
Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter cette lutte barbare, 225
De nouveau l'on s'efforce, on crie, on les sépare;
201-2. Mine discrète, maintien jaloux : en deux coups de crayon le
porlrait-est fait, et il est ressemblant.
206. Régnier avait dit :
Le pédant tout fumeux de vin et de doctrine.
213. Reprend, et plus haut, a reparti, a repris, a dit : le dialogue
est gêné par ces verbes que Despréaux apprit à supprimer.
215-16. L'assiette volant : pas une syllabe qui ne soit douce, cou-
lante, et qui ne peigne la rapidité imprimée par la force qui lança l'as-
siette; les r la montrent roulant dans le second vers, ilsen peignent le
bruit: il est impossible de pousser plus loin l'accord du sens, de l'image
et de l'harmonie.
224. La querelle et la bataille sont imitées de Régnier ; mais quelle
supériorité dans Boileau! Le modèle est tellement surpassé, que toute
comparaison est inutile.
52 SATIRE IV.
Et, leur première ardeur passant en un moment,
On a parlé de paix et d'accommodement.
Mais, tandis qu'à l'envi tout le monde y conspire,
J'ai gagné doucement la porte sans rien dire, 230
Avec un bon serment que, si pour l'avenir
En pareille cohue on peut me retenir,
Je consens de bon coeur, pour punir ma folie,
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie,
Qu'à Paris le gibier manque tous les hivers, 235
Et qu'à peine au mois d'août l'on mange des pois verts.
254. La mauvaise réputation des vins de Brie est méritée.
256. Cette triple punition que le narrateur consent à subir, termine
convenablement la description et la salire d'un festin.
JUGEMENT. Pour celle pièce, le poêle a eu deux modèles au-dessus
desquels il a su se placer : Horace, salire vme du livre II ; Régnier,
xe salire. Le premier avait fait une description agréable du repas de
Nasidicnus ; le second avait joint à une description semblable une dis-
cussion pédantesque entre les convives, terminée par une querelle et un
combat. Mais Boileau l'emporta sur ses deux rivaux par la poésie du
style, par les agréments du récit, par la perfection du tableau. C'est une
petite comédie, qui a son exposition, ses péripéties et son dénouement;
où chaque personnage a son caractère bien dessiné, bien soutenu, et
où les moindres détails sont relevés par le mérite de l'expression.
SATIRE IV.
A MONSIEUR L'ABBÉ LE VAYER.
[LES FOLIES HUMAINES.]
[Dans une conversation que Boileau eut avec Molière et l'abbé Le Vayer, il
fut prouvé) par mille exemples, que la folie est le partage de tous les hommes,
et que chacun croit à sa propre sagesse. Cette idée, qui avait dicté à Erasme
son ingénieux Eloge de la Folie (Morioe EncomiumJ, est le sujet de la IVe satire.
L'auteur trace les caractères généraux du pédant, du galant, de l'hypocrite et
de l'esprit-fort ou du libertin. Il s'arrête, car il trouverait autant de fous que
d'hommes; il n'y a de différence que du plus au moins. Le seul sage serait ce-
lui qui, ne pensant point à l'être, tendrait sans cesse à se perfectionner; mais,
qui n'est indulgent pour lui-même? Voyez d'un côté l'avare, de l'autre le pro-
digue, tous deux regardés comme fous par le joueur. Et ce poëte ridicule a-
t-il son bon sens,lui qui croit faire des chefs-d'oeuvre? Qu'on se garde toutefois
de détruire son illusion ; car la raison est le pire de tous les maux, et l'homme
le plus fou est le plus heureux. — Année de la composition, 1664,âge de Boi-
leau, 28 ans.]
D'où vient, cher Le Vayer, que Phomme le moins sage
Croit toujours seul avoir la sagesse en partage,
1. Le Vayer, né en 1629, mort en 1664, fils unique de La Molhe
Le Vayer, de l'Académie française, précepteur de Monsieur, frère de
SATIRE IV. 33
Et qu'il n'est point de fou qui, par belles raisons,
Ne loge son voisin aux Petites-Maisons?
Un pédant, enivré de sa vaine science, 5
Tout hérissé de grec, tout bouffi d'arrogance,
Et qui, de mille auteurs retenus mot pour mot,
Dans sa tête entassés, n'a souvent fait qu'un sot,
Croit qu'un livre fait tout, et que, sans Aristote,
La raison ne voit goutte et le bon sens radote. 10
D'autre part un galant, de qui tout le métier
Est de courir le jour de quartier en quartier,
Et d'aller, à l'abri d'une perruque blonde,
De ses froides douceurs fatiguer le beau monde,
Condamne la science, et, blâmant tout écrit, 15
Croit qu'en lui l'ignorance est un titre d'esprit ;
Que c'est des gens de cour le plus beau privilège,
Et renvoie un-savant dans le fond d'un collège.
Louis XIV. Le père composa une foule d'ouvrages sur l'histoire, la litté-
rature, la morale et la politique. Le fils publia, en 1656, sous le nom de
Philippe de France, une traduction de Florus, qu'il accompagna d'un
commentaire.
3. VAS. Et qu'il n'est point de fou, qui, par sottos raisons.
4. Hôpital de Paris, construit en 1557, et qui tirait son nom des pe-
tites chambres où l'on enfermait les fous.
7. VAS. Et qui, do mille auteurs retenus mot k mot.
9. Un pédant, qui n'a souvent fait qu'un sot de mille auteurs entas-
sés dans sa tête, croit qu'un livre fait tout, etc. Ilaunou trouve justement
de l'embarras dans cette phrase. Le Brun et Saint-Surin s'accordent à
regarder cette construction comme destinée à représenter le chaos que
produisent dans la tête d'un pédant des lectures sans choix et mal digé-
rées. Excuse plus ingénieuse que solide. — Aristote, philosophe grec,
né à Slagyre, l'an 584, mort l'an 522 avant J.-C, fondateur de la secte
péripatéticienne, précepteur d'Alexandre le Grand, auteur d'ouvrages qui
ont eu longtemps dans les écoles une autorité superstitieuse contre la-,
quelle protesta Boileau.
14. VAS. Do ses fades discours fatiguer tout lo monde.
Le beau monde, et non tout le monde, qu'avait mis Brossetle, suivi
par beaucoup d'éditeurs, est la seule leçon de Boileau. La seconde, dit
Clément, est une tournure vague, tandis que l'autre convient précisément
à un galant, à un homme de cour.
15. Condillac trouve que tous ces accessoires ne conviennent pas
plus à un galant qu'à un homme désoeuvré, etc. On lui ajustement ré-
pondu que le désoeuvré peut passer le temps sans courir, sans dire de
douceurs, sans condamner la science, parce que l'inaction lui suffit ;
mais que l'homme à prétentions, tel que le galant, mène une vie très-
occupée en son genre ; il a besoin de se produire, de débiter ses fa-
deurs, de tourner en ridicule les avantages qui lui manquent;
Et, lias aucuno affaire, est toujours affairé.
MOMEHE, le Misanthrope, Acte II, se. 5.
54 SATIRE IV. .
Un bigot orgueilleux, qui, dans sa vanité,
Croit duper jusqu'à Dieu par son zèle affecté, 20
Couvrant tous ses défauts d'une sainte apparence,
Damne tous les humains, de sa pleine puissance.
Un libertin d'ailleurs, qui, sans âme et sans foi,
Se fait de son plaisir une suprême loi,
Tient que ces vieux propos de démons et de flammes 25
Sont bons pour étonner des enfants et des femmes ;
Que c'est s'embarrasser de soucis superflus,
Et qu'enfin tout dévot a le cerveau perclus.
N'en déplaise à ces fous nommés sages de Grèce,
En ce monde il n'est point de parfaite sagesse : 30
Tous les hommes sont fous, et, malgré tous leurs soins,
Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Comme on voit qu'en un bois que cent routes séparent,
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,
L'un à droit, l'autre à gauche, et, courant vainement, 35
La même erreur les fait errer diversement:
20. Quelle confiance dans l'hypocrile! — Peut-être la forme croit
est-elle trop uniforme au commencement des vers 2, 9, 16-et 20.
25. Libertin a vieilli dans ce sens où l'employaient tous les écri-
vains du 17» siècle; le sens d'incrédule, i'esprit-fort. — D'ailleurs
ne s'emploierait pas aujourd'hui pour au contraire, d'un autre ci-lé.
S.UNT-SCRIÏi.
25. VAS. Croit que les vieux propos de démons et do flammes.
2.'i. VAS. Sont bons pour Étonner les enfants et les femmes.
29. Ces sages de Grèce, connus sous le nom des sept sages, étaient,
suivant Platon, dans son Protagoras: Thaïes, de Milet; Pittaeus, de My-
liléne; Bias, dePriène; Solon, d'Athènes ; Cléobule, deLindos; Mison,
de Chêne ; Chilon, de Lacédémone. Beaucoup d'auteurs substituent à
Myson, Périandre, de Corinthe. Voy. Le Voyage du jeune Anacharsis,
introd. part. II, ch. xxn.
32. VAS. I*ÏO diffèrent entre eux que du plus et du moins.
55. Hor. liv. II, sat. m, v. 48-51, éd. classique de M. de Wailly :
Vclut sykis, obi passim
I'alantes error corio de^trumitc pollit,
Ulc siuistrorsnin, liic dutrorsiim obit; unus utrique
En-or, sed variis illudit partions.
33-34. VAR. Comme lorsqu'on un bois tout rempli do traverses.
Souvent ebacun.s'égara en ses routes diverses.
55. A droit, locution elliptique qui a vieilli ; on sous-entendait côté,
comme on sous-entend main dans la locution à droite, à gauche. Voici
un des mille exemples d'à droit, au 17e siècle, pris du Festin de
Pierre, de Molière, comédie versifiée en 1677 par Th. Corneille (Acte I,
se. 1) t
No sauroit-ou que dire 1 ou prend la tabatière;
Soudain à (janche, à droit, par devant, par derrière.
Gens de toutes façons, connus of non connus,
Pour y. demander part sont-los très-bienvenus.
56. La césure n'est point marquée à la fin du premier hémistiche.
Voyez cependant comme l'auteur a su imposer la loi de cette suspension,
SATIRE IV. 53
Chacun suit dans le monde une route incertaine,
Selon que son errear~le joue et le promène ;
Et tel y fait l'habile, et nous traite de fous,
Qui, sous le nom de sage, est le plus fou de tous. 60
Mais, quoi que sur ce point la satire publie,
Chacun veut en sagesse ériger sa folie,
Et, se laissant régler à son esprit tortu,
De ses propres défauts se fait une vertu.
Ainsi, cela soit dit pour qui veut se connoîlre, û.5
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être ;
Qui, toujours pour un autre enclin vers la douceur,
Se regarde soi-même en sévère censeur,
Rend à tous ses défauts une exacte justice,
Et fait sans se flatter le procès à son vice. 50
Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.
Un avare, idolâtre et fou de son argent,
Rencontrant la disette au sein de l'abondance,
Appelle sa folie une rare prudence,
Et met toute sa gloire et son souverain bien 55
A grossir un trésor qui ne lui sert de rien.
Plus il le voit accru, moins il en fait usage.
Sans mentir, l'avarice est une étrange rage,
vers 105-6 du I»r chant de l'Art poétique. « Il a donné une règle gé-
nérale et nécessaire ; mais il laisse les poëtes accorder la règle avec le
soin de plaire. Il savait trop bien lui-même la faire oublier au lecteur,
en s'y assujettissant; car, pour ne tirer mes exemples que de lui-même,
avec quelle atlcntion n'interrompl-il pas celte régularité qui devien-
drait fastidieuse, par cela même qu'elle est régularité, et que l'esprit
n'aime point les entraves... Tantôt il coupe le dernier hémistiche en
deux (sat. v, v. 55, 67; vin, v. 210); tantôt il brise son vers en plu-
sieurs membres ( sat. vi, v. 94; vm, v. 201, 254, 286); il a même
osé quelquefois ne point marquer l'hémistiche ( sat. iv, v. 56 )... Avec
du génie et de l'art, on parvient à concilier la règle avec l'agrément de
la variété. » CLÉMENT. Sur la manière de traduire les po'étes en vers.
45. A est moins dur que par, et souvent les poëtes l'emploient
comme la préposition de. Voyez la note sur le vers 109 du Discours
au Roi.
46. VAR. Le plus sage est celui qui ne lo croît pas être.
47. VAS. Qui, toujours pour un autre enclin à la douceur.
52. VAS. Un avare qui u'a pour diou quo sou argent,
56. Hor. liv. II, sat. m, v. 109, 110.
Qui uummos aurumquo recondit, nescius uti
Compositis; metnousque valut contiugere sacrum.
57. Ce vers est bien inférieur à celui d'Hor. liv. I, sat. i, v. 73 :
Nescis quo saloat nummus, quem pncbaat usuinî
56 SATIRE IV.
Dira cet autre fou, non moins privé de sens,
Qui jette, furieux, son bien à tous venants, 60
Et dont l'âme inquiète, à soi-même importune,
Se fait un embarras de sa bonne fortune.
Qui des deux en effet est le plus aveuglé ?
L'un et l'autre, à mon sens, ont le cerveau troublé,
Répondra, chez Frédoc, ce marquis sage et prude, 65
Et qui sans cesse au jeu, dont il fait son étude,
Attendant son destin d'un quatorze ou d'un sept,
Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.
Que si d'un sort fâcheux la maligne inconstance
Vient par un coup fatal faire tourner la chance, 70
Vous le verrez bientôt, les cheveux hérissés,
Et les yeux vers le ciel de fureur élancés,
Ainsi qu'un possédé que le prêtre exorcise,
Fêter dans ses serments tous les saints de l'église.
Qu'on le lie ; ou je crains, à son air furieux, 75
Que ce nouveau Titan n'escalade les cieux.
Mais laissons-le plutôt en proie à son caprice ;
Sa folie, aussi bien, lui tient lieu de supplice.
Il est d'autres erreurs dont l'aimable poison
D'un charme bien plus doux enivre la raison : 80
L'esprit dans ce nectar heureusement s'oublie.
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie.
Mais, bien que ses durs vers, d'épilhèles enflés,
Soient des moindres grimauds chez Ménage siffles,
59-fiO. VAS. Dira cet autre fou, qui, prodigue du sien,
A trois fois en dix ans ^dévoré tout son bien.
Ces deux vers furent changés sur l'avis de Desmarels. Du sien, dit-
il (p. 58), est inutile, car on n'est prodigue que de son bien, et l'on ne
peut le dévorer une seconde, une troisième fois.
65. Frédoc tenait alors une maison de jeu.
68. A certainsjeux, on agite les dés dans un cornet ou petit vase de
corne, d'ivoire, de cuir, etc., avant de les jeter sur le tapis. — Ce vers
admirable joint à la hardiesse de la figure, concision, énergie, rapi-
dité. Le reste du portrait est de main de maître.
76. Titan. Dans la guerre des Titans, fils du Ciel et de la Terre, l'es-
calade de l'Olympe esl le principal épisode.
81. VAR. C'est par elle souvent qu'on se plaît dans la vie.
82. Chapelain: voy. la note sur le v. 25 du Discours au Roi.
85. Durs vers, harmonie imitative qui caractérise la manière de Cha-
pelain.
84. Grimauds, terme de mépris qui désignait des écoliers des basses
classes, et, au figuré, des hommes peu instruits, des juges inhabiles ;
SATIRE IV. 57
Lui-même il s'applaudit, et, d'un esprit tranquille, 85
Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.
Que feroit-il, hélas !• si quelque audacieux
Alloit, pour son malheur, lui dessiller les yeux,
Lui faisant voir ces vers et sans force et sans grâces
Montés sur deux grands mois, comme sur deux, échasses, 90
, Ces termes sans raison l'un de l'autre écartés,
Et ces froids ornements à la ligne plantés ?
Qu'il maudïroit le jour où son âme insensée
Perdit l'heureuse erreur qui charmoit sa pensée !
Jadis certain bigot, d'ailleurs homme sensé, 95
D'un mal assez bizarre eut le cerveau blessé,
S'imaginant sans cesse, en sa douce manie,
Des esprits bienheureux entendre l'harmonie.
Enfin un médecin, fort expert en son art,
Le guérit par adresse, ou plutôt par hasard ; 100
Mais, voulant de ses soins exiger le salaire :
K Moi ! vous payer ! lui dit le bigot en colère,
Vous dont l'art infernal, par des secrets maudits,
En me tirant d'erreur m'ôte du paradis ? »-
J'approuve son courroux ; car, puisqu'il faut le dire, 105
car Boileau dit, dans une note, qu' « on tenoit cher Ménage, toutes les
semaines, une assemblée où alloient beaucoup do petits esprits. »
90. On aurait pu montrer de bons vers dans la Pucelle, mais ils y
sont comme les naufragés de l'Enéide : apparent rari,
etc. Les vers durs et chargés d'épithèles s'y rencon-
trent sans cesse, et Boileau attaque justement ceux
qui se composent de grands mots. Il disposait comme
ci-contre un de ces vers, où le mot Roc semble monté
sur deux échasses, sourcilleux et inébranlable.
91. Les transpositions de mots.
92. Les comparaisons fréquentes que Chapelain renferme en quatre
ou huit vers. — On lit dans la plupart des éditions ses vers, ses termes,
ses froids... M. Berriat-Saint-Prix a justement adopté ces, qu'il a trouvé
dans cinq éditions originales de 1685 à 1701.
95. Sensé est bien prés d'insensée, v. 95 ; ces mots se remarquent
d'autant plus qu'ils sont tous deux à la rime.
104. L'idée de ce morceau est puisée dans Horace, livre II, ép. n,.
v. 128-140 :
Fuit baud ignobilis Argis,
Qui se credebat iniros audire tragoedos, etc.
On trouve de pareils traits de folie dans Arislole, liv. VI, De rébus
mirab. ; dans Élien, Histoires div., liv. IV, ch. 25 ; dans Galien, De symp-
tomatum differentiis, ch. 5.
38 SATIRE IV.
Souvent de tous nos maux la raison est le pire.
C'est elle qui, farouche au milieu des plaisirs,
D'un remords importun vient brider nos désirs.
La fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles ;
C'est un pédant qu'on a sans cesse à ses oreilles, 110
Qui toujours nous gourmande, et, loin de nous toucher,
Souvent, comme Joli, perd son temps à prêcher.
En vain certains rêveurs nous l'habillent en reine,
Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine,
Et, s'en formant en terre une divinité, 115
Pensent aller par elle à la félicité :
C'est elle, disent-ils, qui nous montre à bien vivre.
Ces discours, il est vrai, sont fort beaux dans un livre ;
Je les estime fort; mais je trouve en effet
Que le plus fou souvent est le plus satisfait. 120
106. Dans le discours en vers intitulé La Raison, M.-J. Chénier ex-
prime des pensées toutes différentes :
C'est le bon sens, la raison qui fait tout,
Venu, génie, esprit, talent et goût.
Qu'est-ce vertu 1 raison mise en pratique;
Talent! raison produite avec éclat;
Esprit? raison qui finement s'exprime;
l.c goût n'est rien qu'un bon sens délicat,
Et le génie est la raison sublime.
107. VAS. C'est elle qui sans cesse au milieu des plaisirs.
109. Le poëte affecte d'appliquer à' la raison l'un des vers si connus
de Malherbe sur la-mort. SAINT-SURIN.— Voici ce vers qui se trouve dans
la 19» des stances à Du Perrier:
La cruelle qu'elle est se bouche les-oreilles.
110. Cotin, Desmarets et Pradon .trouvaient mauvaise la césure du
premier hémistiche, et insupportable le sifflement du second. Au lieu de
sans cesse, Boileau avait d'abord mis toujours ; mais il a corrigé préci-
sément pour faire « une image du sifflement de la raison. » C'est la re-
marque de J.-B. Rousseau, qui ajoute : « Nous avons peu de vers dans
noire langue qui expriment, comme celui-ci, la chose par le son. »
VAS. C'est un pédant qu'on a toujours a ses oreilles.
112. Joli, né en 1610, mort en 1678, prédicateur estimé, dont les
prônes en huit volumes ont eu plusieurs éditions.
11G. VAS. Ets'cn forment en terre une divinité,
Pensant aller par elle à la félicité.
119. VAS. II est vrai, ce discours est fort bon pour un livre;
Je le trouve fort beau; mais je trouve on effet.
JUGEMENT. La ive'satire n'est qu'une esquisse assez médiocre des folies
humaines, sujet fécond, que-n'ont pas épuisé les poëtes, les orateurs,
les philosophes qui l'ont traité. Ceux qui n'ont vu dans ce morceau
qu'une invective contre la raisen, ne sont point entrés' dans l'esprit
de Boileau. La plaisanterie est le ton de sa pièce, qu'on peut comparer
à celle d'Horace ( m« satire du livre II ).
SATIRE V. 59
SATIRE Y.
A MONSIEUR LE MARQUIS DE DANGEAU.
■ [LA NOBLESSE.]
[Le but de cette satire était indiqué dans le titre que lui donna l'auteur en
1666 : Discours sur la noblesse dépourvue de vertu. — L'ordre des idées se re-
tient sans peine : La noblesse est quelque chose, quand on rivalise de vertu
avec ses aïeux; mais comment souffrir les:prétentions d'un noble qui n'a aucune
valeur personnelle? Quelle que soit son origine, en voyant qu'il se croit d'un
timon supérieur, le poëte l'interroge sur ce qui détermine les hommes dans leur
préférence. Le caractère de la vraie noblesse, c'est la vertu : s'il en montre des
preuves éclatantes, il est noble, et, n'eût-il point d'aïeux, il en mérite; s'il
montre, au coutraire, de la bassesse, le glorieux passé de sa famille met sa
propre iguominie dans un plus grand jour. — L'innocence primitive fut gâtée
par l'orgueil nobiliaire; l'invention de l'art héraldique inspira une vanité qui
jeta dans un luxe ruineux. De là des mésalliances pour reconquérir un rang
que donne toujours'la fortune. La pièce est terminée par un éloge de Louis XIV.
C'est la première qu'il ait vue de Boileau, dont, selon Brossette, le Discours au
Roi était déjà terminé. — Année de la composition, i665; âge de Boileau,
29 ans.]
La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère,
Quand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère,
Un homme, issu d'un sang fécond en demi-dieux,
Suit, comme toi, la trace où marchoient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu'un fat, dont la mollesse 5
N'a rien pour s'appuyer qu'une vaine noblesse,
Se pare insolemment du mérite d'autrui,
Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui.
Je veux que la valeur de ses aïeux antiques
Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques, 10
1. Dangeau (Philippe de Courcillon, marquis de), né en 1658, mort
en 1720, aide de camp du roi dans les campagnes de 1672 et 1674,
membre de l'Académie française, a laissé des mémoires assez curieux,
mais mal écrits, dont plusieurs volumes ;ont été publiés par divers édi-
teurs.
5. Demi-dieux, êtres fabuleux participant de la nature divine, el,
par métaphore, héros, grands de l'Etat, etc.
10. Il faudrait fourni matière ou de la matière. FÉRAUD. — Chroni-
ques, histoires où les faits sont classés chronologiquement et sans dé-
veloppements ni réflexions. Ce genre d'annales fut à peu près le seul
connu aux époques du moyen âge, dans la nuit desquelles se.cachent
les plus anciennes origines de la noblesse.
!\0 SATIRE V.
Et que l'un des Capets, pour honorer leur nom,
Ait de trois fleurs'de lis doté leur écusson.
Que sert ce vain amas d'une inutile gloire,
Si, de tant de héros célèbres dans l'histoire,
Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers 15
Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers ;
Si, tout sorti qu'il est d'une source divine,
Son coeur dément en lui sa superbe origine,
Et, n'ayant rien de grand qu'une sotte fierté,
S'endort dans une lâche et molle oisiveté ? 20
Cependant, à le voir avec tant d'arrogance
Vanter le faux éclat de sa haute naissance,
On diroit que le ciel est soumis à sa loi,
Et que Dieu l'a pétri d'autre limon que moi.
Enivré de lui-même, il croit, dans sa folie, 2=
Qu'il faut que devant lui d'abord tout s'humilie.
Aujourd'hui toutefois, sans trop le ménager,
Sur ce ton un peu haut je vais l'interroger :
Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime,
Entre tant d'animaux, qui sont ceux qu'on estime ? 30
On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de coeur,
Fait paroître en courant sa bouillante vigueur ;
Qui jamais ne se lasse, et qui dans la carrière
S'est couvert mille fois d'une noble poussière :
Mais la postérité d'Alfane et de Bayard, 35
Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard,
Sans respect des aïeux dont elle est descendue,
Et va porter la malle, ou tirer la charrue.
Pourquoi donc voulez-vous que, par un sot abus,
Chacun respecte en vous un honneur qui n'est plus ? 40
11. Capets ou Capétiens, rois de France de la race de Hugues-Capet,
proclamé roi à Noyon, le 5 juillet 987.
12. Ecusson, figure de l'écu ou bouclier des anciens chevaliers, sur
laquelle se peignent les armoiries.
29. Belle imitation d'un beau passage de Juvénal, sat. vm, v. 56-67 :
Oie milli, Tcucrorum proies, animalia muta, otc,
31. Voltaire a imité ces vers :
Nous faisons cas d'un cheval vigoureux;
Qui, déployant quatre jarrets nerveux,
Frappe la terre, et bondit sous son tnaitro.
35. Alfane, cheval du roi Gradasse, dans l'Arioste. BOILEAU. Afana,
jument,nom commun a élé pris pour un nom propre par Boileau, Tressan,
et par beaucoup d'aulres.—Bayard, cheval de l'aîné des 4 fils Aymon.
SATIRE V. ii
On ne m'éblouit point d'une apparence vaine :
La vertu d'un coeur noble est la inarque certaine.
Si. vous êtes sorti de ces héros fameux,
Montrez-nous cette ardeur qu'on vit briller en eux,
Ce zèle pour l'honneur, cette horreur pour le vice. 45
Respectez-vous les lois ? fuyez-vous l'injustice ?
Savez-vous pour la gloire oublier le repos,
Et dormir en plein champ, le harnois sur le dos ?
Je vous connois-pour noble à ces illustres marques.
Alors soyez issu des plus fameux monarques, 50
Venez de mille aïeux ; et, si ce 'n'est assez,
Feuilletez à loisir tons les siècles passés;
Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre;
Choisissez de César, d'Achille, ou d'Alexandre.
En vain un faux censeur voudrait vous démentir, 55
Et si vous n'en sortez, vous en devez sortir.
Mais, fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne,
Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne,
Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous
Sont autant de témoins qui parlent contre vous ; 60
Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie
Ne sert plus que de jour à voire ignominie.
En vain, tout fier d'un sang que vous déshonorez,
Vous dormez à l'abri de ces noms révérés ;
En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères : 65
Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères ;
42. Juvénal, sat. vin, v. 20 :
Nobilîtas sota est atque unies virtus.
47. VAS. Savez-vous sur un mur repousser des assauts î
50. Juvénal, sat. vin, v. 151-154.
'l'une licet à Pico, numéros genus; attaque si te, etc.
52. Feuilletez les siècles : expression de génie, s'écrie Le Brun. Ho-
race avait dit, liv. I, sat. m, v. 112 :
Tempora si fastosque velîs evoluere inundi.
54. César, né 100 ans, assassiné 44 ans avant J.-C. —Achille, le plus
grand des héros qui se signalèrent au siège de Troie. — Alexandre,
roi de Macédoine, né l'an 555, mort l'an 524 av. J.-C.
55. VAR. En vain un lèche esprit voudroit vous démentir.
AOTBE: Toute l'histoire en vain pourroitvous démentir.
57. Hercule, fils de Jupiter et d'AIcmène, le plus célèbre des héros
de la fable.
61. Eclat, ternie : heureuse antithèse.
65. Vain, vous, vous, vres, ver, vos... Vers bien dur. SAINT-MARC
42 SATIRE V.
Je ne vois rien en vous qu'un lâche, un imposteur,.
Un traître, un scélérat, un perfide, un menteur,
Un fou, dont les accès vont jusqu'à la furie,
Et d'un tronc fort illustre une branche pourrie. 70
Que maudit soit le jour où cette vanité
Vint ici de nos moeurs souiller la pureté !
Dans les temps bienheureux du monde en son enfance,
Chacun metloit sa gloire en sa seule innocence ;
Chacun vivoit content, et, sous d'égales lois, 75
Le mérite y faisoit la noblesse et les rois ;
Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
Un héros de soi-même empruntoit tout son lustre.
Mais enfin par le temps le mérite avili
Vit l'honneur en roture et le vice ennobli ; 80
Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,
Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
De là vinrent en foule et marquis et barons :
Chacun pour ses vertus n'offrit plus que des noms.
Aussitôt maint esprit, fécond en rêveries, 85
Inventa le blason avec les armoiries ;
De ses termes obscurs fit un langage à part;
Composa tous ces mots de Cimier et d'Ecart,
De Pal, de Conlrepal. de Lambel et de Fasce,
Et tout ce que Segoing dans son Mercure entasse. x 90
Une vaine folie enivrant la raison,
69. L'accumulation n'est pas graduée, et l'auteur tombe dans la décla-
mation.
73. VAS. Dans te temps bienheureux du'moude en son enfance.
82. Vsn. Maîtriser les bumaius sous le nom do noblesse.
85. Marquis, marchisus, défenseur des marches ou frontières. —
Baron, baro, homme fort, titre de noblesse au-dessus du simple gentil-
homme.
86. Blason, l'art héraldique, la science des armoiries. — Armoiries,
armes de famille, signes héraldiques peints ou figurés sur l'écu et sur la
cotte d'armes.
88. Cimier, ornement du casque qui estau-dessus de l'écu.—Ecart,
quartier de l'écu.
89. Pal, pieu perpendiculaire qui traverse l'écu. — Contrepal, pal
opposé à un autre pal dans le même écu. — Lambel, sorte de brisure
dans les armes des puînés. — Fasce, pièce honorable de l'écu, qui en
occupe le milieu d'un côté à l'autre; celle pièce, faite comme une es-
pèce de règle, a une largeur égale au tiers dé celle de l'écu.
90. Segoing, avocat au parlement, avait publié le Mercure armoriai.
SATIRE V. àô
L'honneur triste et honteux ne fût plus de saison.
Alors, pour soutenir son rang et sa naissance,
11 fallut étaler le luxe et la dépense ;
U fallut habiter un superbe palais, 95
Faire par les couleurs distinguer ses valets ;
Et, traînant en tous lieux de pompeux équipages,
Le duc et le marquis se reconnut aux pages.
Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien
Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien ; 100
Et, bravant des sergents la timide cohorte,
Laissa le créancier se morfondre à sa porte.
Mais, pour comble, à la fin le marquis en prison
Sous le faix des procès vit tomber sa maison.
Alors le noble altier, pressé de l'indigence, 105
Humblement du faquin rechercha l'alliance ;
Avec lui trafiquant d'un nom si précieux,
Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux;
Et, corrigeant ainsi la fortune ennemie,
Rétablit son honneur à force d'infamie. 110
Car, si l'éclat de l'or ne relève le sang,
En vain l'on fait briller la splendeur de son rang ;
L'amour de vos aïeux passe en vous pour manie,
98. Page, jeune homme servant auprès d'un roi, d'un seigneur, etc.,
dont il porte la livrée. On distinguait les ducs des marquis, par le nom-
bre et l'uniforme des pages qui les accompagnaient. Avoir des pages
était alors la manie des nobles. Boileau l'a remarqué dans une note,
La Fontaine dans un vers ( I, fable 3 ) :
Tout marquis veut avoir dos pages,
— Sur cette forme grammaticale, voici une note de Le Brun : « Après
deux nominatifs, le verbe, comme on voit, se met au singulier. Se
reconnut aux pages est pour on reconnut aux pages : écrivez se re-
connurent, et vous offrirez un sens qui gâtera tout. C'est dans le génie
des langues que ces choses-là s'apprennent. »
105. Le Brun demande : pour comble de quoi ? M. de Saint-Surin
lui répond : « L'esprit supplée aisément ce qui est sous-entendu; mais
celle manière de parler ne se prend guère dans un sens absolu. »
VAH. Mais, pour comble, souvent lo marquis en prison,
105-107. VAS- Alors, pour subvonir à sa triste indigence,
Le noble du faquin rechercha l'alliance ;
Et trafiquant d'uu nom jadis si précieux.
110. Ce vers Couronne admirablement cette tirade, et présente un
des exemples les plus remarquables de la figure appelée paradoxisme.
L'honneur et l'infamie devraient s'exclure ; mais ici l'infamie, qui ré-
sulte d'une mésalliance honteuse par ses causes et par son but, rétablira
l'honneur, c'est-à-dire le crédit et la considération que donne la for-
tune.
113. VAS. En vain on fait briller la splendeur de son rang.
U SATIRE V. .
Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.
Mais quand un homme est riche, il vaut toujours son prix ; 115
Et, l'eût-on vu porter la mandille à Paris,
N'eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire,
D'Hozier lui trouvera cent aïeux dans l'histoire.
Toi donc, qui, de mérite et d'honneur revêtu,
Des écueils de la cour as sauvé ta vertu, 120
Dangeau, qui, dans le rang où notre Roi t'appelle,
Le vois toujours orné d'une gloire nouvelle,
Et plus brillant par soi que par l'éclat des lis,
Dédaigner tous ces rois dans la pourpre amollis ;
Fuir d'un honteux loisir la douceur importuné ; 125
A ses sages conseils asservir la fortune ;
Et, de tout son bonheur ne devant rien qu'à soi,
Montrer à l'univers ce que c'est qu'être roi :
Si tu veux te couvrir d'uni éclat légitime,
Va par mille beaux faits mériter son estime ; 130
Sers un si noble maître ; et fais voir" qu'aujourd'hui
Ton prince a des sujets qui sont dignes de lui.
116. « Petite casaque qu'en ce temps-là portaient les laquais. »
BOILEAU.
118. Pierre d'Hozier, né en 1592, mort en 1660, et son fils Charles-
René d'Hozier, né à Paris en 1640, mort en 1732, auteur d'ouvrages
de généalogie, se sont tous deux beaucoup occupés de recherches sur
les anciennes familles.
VAS. D'Hunier lui peut trouver cent aïeux dans l'histoire.
121. VAS. Dangeau, qui, dans le rang oïl ton prince t'appelle.
132, VAR. La Franco a des sujets qui sont dignes de lui.
Un pays a des habitants et non pas des sujets. DESMARETS. Pradon re-
cueillit cette observation dans ses Nouvelles remarques sur tous les ou-
vrages du sieur I)***; et l'année même de leur publication (1685), la
faute, fut corrigée.
JUGEMENT. Boileau, qui avait à choisir entre deux modèles, Horace
( vi° satire du liv. I«r ) et Juvénal ( sat. vme ), s'est décidé pour le se-
cond. De là cette vigueur contre un préjugé dont se joue l'indulgente
philosophie du premier. Laharpe, qui trouve cette pièce très-belle,
croit qu'elle pourrait être plus approfondie. On doit la regarder comme
un acte de courage à une telle époque, et remarquer l'ascendant du
génie, qui s'introduisit auprès.des grands avec une satire dont la har-
diesse n'était pas de nature à lui concilier leur faveur.

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