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Oraison funèbre de Louis XVI, par Alexandre Soumet

De
67 pages
les libraires du Palais-royal (Paris). 1817. In-8° , 66 p..
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ORAISON FUNÈBRE
DE
LOUIS xvi;
PAR ALEXANDRE SOUMET.
Se trouve y
A PARIS,
CHEZ LES LIBRAIRES DU PALAIS Roy AL.
181 7.
A
ORAISON FUNÈBRE
DE
LOUIS XVI.
La Providence corrigera les hommes parla révolution
même qui doit naître de leurs nouvelles opinions.
LEIBMXTZ.
J<A réalité des choses d'ici - bas nous
échappe, dit Tertullien) et nous ne compre-
nons, "des évènemens même dont nous som-
mes les témoins.1 que ce qu'il plaît à Dieu de
nous en laisser comprendre. Pendant que
de saintes et terribles prophéties menaçaient la
France, il s'est rencontré un Prince de la maison
la plus chrétienne et la plus illustre de l'univers ;
né dans la pourpre, son père a voulu que son nom
fût inscrit et confondu avec celui des enfans du
peuple sur le livre où la religion devait consacrer
son baptême. On ne lui a parlé de la grandeur de
ies destinées que pour lui en inspirer une frayeur
( » )
salutaire ; il a visité dans son enfance les toits de
chaume , il a touché le pain du pauvre et la paille
qui lui sert de lit ; on a voulu lui apprendre à
verser des pleurs comme si l'adversité n'avait ja-
mais dû se charger de ce soin ; ses mœurs n'ont
rien eu de semblable aux mœurs de son siècle ,
et lors de son avènement au trône il s'est écrié,
comme Marc-Aurele , aidez mon insuffisance ,
o mon Dieu, je vais regner ! Louis xvJ se mon-
tre à nous pur et sans tache au milieu de toutes
ces grandes corruptions qui semblent annoncer le
renversement des affaires humaines ; il cherche
dans sa sagesse tous les moyens possibles d'ajouter
à la liberté de son peuple, de ce peuple dont on
lui disait qu'il était aimé lorsqu'on voulait le con-
soler de ses peines. Ses actions tiennent de la
bonté plus que de la puissance. Quoique sorti
d'une race belliqueuse ses mains n'ont jamais fait
la guerre , il n'a point marché dans de vastes
pensées quoique héritier de Louis-le-Grand. C'est
un prince modeste qui désarme lui-même de tout
côté sa propre puissance. Les simples vertus du
chrétien lui sont familières 7 et les durs travaux de
l'artisan ne lui sont pas restés étrangers ; il est le
plus honnête homme de son royaume ; son eœur
se remplit de bonnes œuvres, il fait plus que
donner il donne lui-même , il donne en secret
malgré qu'il soit Roi 7 et il veut que le trône ait
( 3 )
A 2
fcussi son obsdurité pour faire le bien ; mais voilà
que du sein même de tant de vertus s'élèvent tout
à coup d'inconcevables infortunes ; l'épreuve des
grandeurs était terminée ; Lourc ivi en était sorti
te cœur chaste , l'esprit humble et les mains pures
de toute vengeance. Je ne veux pas qu'une seule
goutte de sang soit répandue pour ma cause t.
avait-il répondu à ceux qui l'excitaient à punir ;
France ! France ! s'éiait-il écrie , j'avais es-
péré faire Ion bonheur f pourquoi ne Vas-tu pas
voulu? Que t'avads-jefait pour me traiter ainsi?
sa piété n'était point de la superstition, ni son
indulgence de la faiblesse ; la tempête peut briset
te vaisseau, écrivait-il à son auguste Frère,
mais elle ne peut rien sur la courageuse rési-
gnation des passagers. L'inaltérable sérénité de
son ame ne l'abandonna dans aucune des situations
de sa vie ; les hommes qui vinrent lui annoncer sa
Sentence lui trouvèrent un visage gracieux, et
t'en retournèrent eu se disant à eux-mêmes, la
nature seule ne sdurait donner tant de force j
il Y a ici quelque chose de plus qu'humain. Ce
fi'est pas que Louis xvi n'éprouvât aucun regret
de quitter la terre ; il y avait aimé de toutes les
puissances de son ame , et il pleurait amérement
toutes les fois qu'il s'agissait de sa famille ; mais il
savait d'où il venait et où il allait, et il cherchait
à faire un noble usage de tous ces trésors de péni-
(4)
tfence et d'humilité chrétienne qu'il avait amassés
dans-son cœur. Pendant le cours de ses longues
tribulations il ne donna qu'une seule marque d'im-
paiience, et ayant rencontré, en allant à la mort,
le geôlier qui en avait été l'objet, j'ai eu un peu
de vivacité avant-hier envers vous, lui dit-il,
ne m'en veuillez pas. Ce furent les dernières
paroles qu'il prononça dans sa prison ; et lors-
qu'arrivé au lieu du supplice les bourreaux s'ap-
prochèrent pour lui lier les mains, il les laissa
faire tout ce qu'ils voulurent en priant Dieu de
leur pardonner.
Ici , Messieurs , je m'arrête , et vous compren-
drez assez, sans que je vous en avertisse, dans
quelles intentions je viens prononcer ce discours.
Qu'il sorte de l'encelote sacrée celui d'entre vous
qui n'aurait pas cru entendre e en m'écoutant t un
de ces passages de l'évangile ou l'apparition du
Fils de l'Homme nous est racontée ; qu'il sorte de
l'enceinte sacrée celui qui ne s'apercevrait pas
combien la main de Dieu se trouve mêlée à toutes
ces choses, et qui viendrait puiser de nouveaux
motifs de haine et de vengeance dans les larmes
que nous allons verser ; les larmes sont un témoi-
gnage de pardon presque autant que de repentir,
et aucun français ne peut vouloir se venger au
nom du Sang de Louis xvi, parce qu'aucun chré-
tien ne peut le vouloir au nom du Sang de J ésus-
( 5 )
A 3
Christ. L'humanité souffrante et la religion,
l'homme et Dieu , nous ont donné l'exemple de
l'indulgence ; rendons-nous maîtres de l'avenir,
mais qu'un généreux ôubli. soit accordé au passé,
à ce passé déjà suivi de tant d'expiation , à ce 1
passé qui n'est plus en la puissance des hommes
et qui par son irrévocabilité même semble être
rentré dans le domaine de la divinité. « Ne nous
« y trompons pas, dit le plus éloquent de nos
e orateurs , en parlant des causes qui font et dé-
et font les empires ; ne nous y trompons pas 7
« Dieu redresse quand il lui plaît les cœurs égarés;
« et celui qui insultait à l'aveuglement des autres,
« tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses,
« sans qu'il faille souvent autre chose pour lui
« renverser le sens que quelques jours de prospé-
1 ri tés, »
Simple narrateur des infortunes de Louis , je
ne retracerai dans mon récit ni les causes loin-
taines qui les préparèrent, ni le vertige européea
dont elles furent accompagnées , ni les cliâtimens
si voisins de nous , qui devaient les suivre. Nos
saturnales politiques se rallient à l'histoire d'un
siècle entier ; les nations trop remuées par les
conquêtes de Louis-le-Grand , et ne pouvant re-
prendre leur équilibre ; la triple majesté du dia-
dème , de la gloire et de la religion , insultée pour
(«)
la première fois aux funérailles de ce Monarque ;
des profanations jusqu'alors ignorées , les mœurs
de la régence, les scandales du sauctuaire, uig-
esprit d'inquiétude , de d 'rision et de nouveauté ;
les rois eux-mêmes prêtant l'oreille à des doctrines
funestes, et se faisant expliquer, comme Œdipe ,
l'oracle qui devait les précipiter dans un abymf
de malheurs ; les hommes se lassant de n'être
égaux que devant Dieu ; l'Europe contemplant
avec une- sorte de curiosité fatale , cette natioa
tumultueuse qui se dévouait la première à la
grande expérience de la liberté ; une révolution
sans exemple ; les empires renouvelés ; le fana-
tisme philosophique surpassant toutes les fnreuca
du fanatisme religieux; la France déchirée par les
factions, et défendue par l'enthousiasme ; d'ins-
croyables systèmes, les tombeaux rouverts, l'Éttp
Suprême décrété, le sort d'une génération toute
entière se confiant aux énigmes de la folie , et les
.demi-dieux du siècle dévorés- eux-mêmes par la
chimère qu'ils avaient enfantée , et mèlant leurs
-propres cendres aux ruines des trônes et des éuis j
voilà de quelles images je dois écarter ma pensée,
afin de n'avoir à gémir que sur un seul de nos
crimes, et tous ces souvenirs, tous ces événe-
mens , sujets d'une éternelle méditation, ne ser-
ront que trop rappelés par les royales douleurs
que je raconte*
( 7)
A 4
Prédestiné, pour ainsi dire , à la justice et a la
Vertu , LQUI6 XVI reçut le jour du plus juste et du
plus vertueux des Princes ; de ce Dauphin désiré,
placé près de la royauté comme pour lui servir
d'exemple, et qui ne connût du rang suprême-
que l'obligation de s'en rendre digne. La naissance
de l'auguste Enfant n'avait pas été accompagnée de
ces grandes cérémonies dont on a coutume d'en-
vironner le berceau de ses pareils , car sa mère r
Marie-Josephe de Saxe, restée presque seule à
Versailles pendant l'absence de la cour, avait été
surprise tout à coup des douleurs de l'enfantement,
si le courrier qui devait porter aux Princes cette
nouvelle , fit une chùte dont il mourut en chemin ;
Louis xvi reçut en venant au monde le titre de
Duc de Berry, et sur les fonds de baptême les
noms de Louis-Auguste. Élevé par le Prince son
père et par la plus pieuse des mères , les premiè-
res vertus de l'enfant furent faciles , il n'eut be-
soin que d'aimer. La France le contemplait avec
joie entre trois générations de monarques , et son
père , menacé en secret d'une fin prochaine, hâ-
tait ses leçons , afin de n'être pas surpris par la
mort, avant qu'un fils semblable à lui pût nous
consoler de sa perte. Le jeune Prince s'aperçut
de bonne heure qu'il était l'enfant de la patrie ; le
temps qtlil donnait à l'étude lui semblait, disait-il,
le plus court ; sa naïve ambition était de savoir quel-
( 8 )
que chose que Monsieur le Dauphin n'eût point
appris , pour avoir le plaisir de le lui apprendre ;
et lorsque l'abbaye royale de St. Denis vint à
s'ouvrir pour recevoir la dépouille mortelle de sou
père , lorsqu'il vit se renouveler parmi nous les
larmes qu'avait fait répandre dans Rome la mort
de Germanicus ; lorsque son front fut menacé de
plus près par la couronne , il ne déroba point son
jeune âge à l'austérité de ses nouveaux devoirs ;
il promit d'ajouter à ses vertus les vertus du Prince
qui n'était plus ; il sembla nous dire que le cer-
cueil ne renfermait pas tout entier celui dont nous
déplorions la perte; il jura de nous rendre les
beaux jours que nous nous étions promis, et il
espéra que les français se rassembleraient un jour
pour le bénir autour de la statue de Henri IV,
comme ils s'y étaient rassemblés pour pleurer la
tnort de son père.
Une piété profonde se faisait remarquer entre.
les précieuses qualités du petit fils de Louis xv.
Hélas ! c'était la seule qu'il devait lui être permis
d'exercer toute entière. Malheur aux nations qui
n'accueillent qu'avec indifférence les sentimens
îeligieux de leurs souverains ! S'il est un spectacle
digne des regards du ciel , c'est celui d'un jeune
grince se préparant à la puissance par l'humilité,
et consacrant à de saintes méditations quelques-
une» de ces heures que le bonheur du peuple n'a
( 9 )
point encore réclamées. Ce ne sont ni des larmes,
ni des repentirs que Louis xvi vient répandre dans
le sein de la religion ; ce ne sont pas des consola-
tions qu'il lui demande ; jeune, vertueux , paré
de la gloire de sa race , futur possesseur de toutes
les pompes de la Monarchie, les jours de la mau-
vaise fortune ne sont jamais entrés dans les calculs
de sa prévoyance , et l'héritage d'une couronne
est tout ce qu'il aperçoit dans l'avenir. Que vient-!
il donc chercher au pied des autels ? Il vient y
dérober son ame aux pièges d'une cour volup-
tueuse , et aux enivremens de la prospérité ;
destiné à gouverner les hommes , il veut qu'ils se
réjouissent d'avance en voyant que c'est à Dieu
même qu'il cherche à conBer ses premiers des-
seins; sa propre élévation l'épouvante ; il se pros-
terne avec joie devant le seul tribunal qui domine
les trônes ; il donne un juge à celui qui lie peut
avoir des accusateurs, il sait que l'agrandissement
des nations attire la foudre- quand l'injustice de
leurs souverains en a été l'instrument, et il s'en-
vironne des secours du ciel, pour sortir vainqueur
des épreuves de la royauté, comme ces guerriers
de la fable qu'on voyait se revêtir d'une armure
divine avant de s'engager dans leur plus redouta-
ble combat.
La politique européenne réclamait alors une
bâlaac& nouvelle, et tandis que la Maison de
(10 )
Brandebourg s'agrandissait jusqu'à la Vistule f
tandis que l'Angleterre s'apprêtait à recueillir
dans l'Indostan l'héritage de TIpoo-Saëb tandis
que la Sémiramis du nord , d'une main jetait des
fers à la Pologne , et menaçait de l'autre cette
Constantinople où la grandeur romaine avait ren-
contre son tombeau , Louis xv forma le dessein
d'opposer l'union de deux fortes puissances aux
progrès de toutes ces nouvelles grandeurs ; la
Maison de France et la Maison d'Autriche pou-
vaient trouver dans le mariage du Dauphin avec
la fille de Marie-Thérèse , le terme de trois siè-
cles de di visions , et l'on devait voir se prêter un
mutuel appui deux grands peuples d'origine com- -
mune , dont les aïeux combattirent ensemble sous
les yeux d'Alexandre, et furent trouvés dignes
d'être loués par César.
Le Dauphin et Marie-Antoinette touchaient à
peine à leur quinzième année ; déjà penché vert
le cercueil , le vieux Monarque se croyait quitte
envers la France en contemplant l'union qu'il allait
former , et se confiait à tant de jeunesse-, d'inno-
cence et de beauté , pour appeler sur ses derniers
jours les faveurs de la protection divine. Des fêtes
inconnues , des somptuosités dont les palais même
de Versailles s' étonnèrent, furent consacrées à
signaler ce grand événement , et les jeunes époux
dont le bonheur n'était surpassé que par l'enthonn
( »)
tïaame-de: peuples , marchèrent au temple entrç
la joie ei l'espérance , entre les prospérités de la
terre et les bénédictions du Ciel.
Jour solennel ! qui comptais la paix du monde.
au rang de tes promesses ! union si touchante et
-si belle , où venait se cpnfondre le sang des Rois,
d'une Héroïne , et des Empereurs , et que Dieu
lui-même semblait avoir chargée des projets de sa
miséricorde ! allégresse nuptiale , encens des peu-
ples , solennités trompeuses ! pompes qu'un si
■grand deuil devait bientôt remplacer ! n'étiez-vous
qu'un dernier effort de la destinée en faveur de la
famille de nos Rois? La chûte du trône devait-elle
êtrerendae plus éclatante par ces magnifiques déri-
vions de la fortune? Et le diadème de Charlemagne
et -de Louis-le-Grand ne suffisait il pas pour pareç
le front de la victime ?
1
Les présages funestes ne se firent pas attendre ;
et ce grand jour en s'enfuyant, fut témoin. d'un.
horrible désastre. L'époux d'Antoinette redoubla
de bienfaisance, et il ne confiait qu'à sa céleste sœur
le secret de ses mystérieuses largesses, et des larmes
qu'il avait essuyées : on ne saurait trop se cacher,
disait-il en souriant , lorsqu'on sort de chez soi
pour aller en bonne fortune.' Henri iv ne fut
plus le seuLprince dont l'habitant des chaumières
Voulut garder le souvenir. Les mains robustes de
Louis XVI t'appuyèrent plus d'une fois sur la
C ™ )
charrue du laboureur ; et plus d'une fois dans les
ateliers de l'industrie , il se montra le digne émule
du Czar Pierre ; les vieux courtisans s'effrayaient de
ne rien comprendre au langage de leur futur sou-
verain : ne traversons pas ce champ il n'est pas
à nous, disait-il un jour à ses frères qui suivaient
avec lui la chasse du Monarque ; si on lui deman-
dait quel était le surnom qu'il desirait obtenir de
la postérité, le surnom de Sévère, répondait
le plus indulgent des hommes, et la flatterie dé-
concertée se vengeait de lui en disant , c'est un
bon prince. Ses mœurs étaient une satyre san-
glante des dépravations de la Cour, si scandaleu-
ses entre les dépravations. La voix de la religion
se joignait à la sienne pour condamner cet oubli
de la pu d eur , ce luxe d'incrédulité , et celte in-
différence pour la vEfrtu, qui prépare la chûte des
états : Encore quarante jours , et Ninive sera
détruite , disait un orateur chrétien du haut de.
sa chaipe prophétique : ces paroles troublèrent
le jeune Prince , et à peine fut-il salué Roi de
France et de Navarre 7 qu'il se demanda en trem-
blant si elles ne signifiaient que la mort de son
aïeul,
Louis XVI. n'était âgé que de vingt ans lorsqu'il
ceignit le diadème , et loin qu'une si grande jeu-
nesse alarmât la nation qu'il allait gouverner, on
ne se la rappelait que pour s'abandonner à de plus
( 13 )
longues espérances ; son premier soin fut d'envi-
ronner son trône de ces hommes recommandés
par leur philahtropie à la vénération des peuples;
les uns sont rappelés d'un glorieux exil , les autres
retrouvent en lui. cette amitié généreuse dont son
illustre père les avait honorés ; la première, fois
qu'il parle à son peuple , c'est pour annoncer na
bienfait, pour le soulager d'un fardeau ; il déclare
solennellement qu'il accepte tout entier l'hérilage
de cette dètte immense que ses aïeux avaient
contractée) et qui devait lui être si funeste. Des
lôis barbares sont abolies, d'utiles monumeats
s'élèvent, l'union de la tolérance et de la piété
s'accomplit ; les restes de la féodalité disparais-
sent; l'àgriculteur n'accuse plus d'ingratitude les
sillons que sa charrue a tracés ; la charité multi-
plie au loin ses retraités et ses aumônes ; nos
colonies refleurissent à l'ombre d'une flotte nou-
velle ; la Russie et la Porte , la Hollande et la
Germanie acceptent la France pour médiatrice ;
on applaudit de toutes @ parts à la sagessese du Mo-
narque ; la reconnaissance lui consacre un obé-
lisque , modeste comme lui , et de même que le
nom d'Alexandre se trouve mêlé au récit de toutes
les gloires , celui de Louis xvi vient s'allier de
lui-même au souvenir de toutes les vertus.
Les travaux du génie ne restèrent point étran-
gers à la protection du jeune Roi ; les beaux-arts,
( i4 )
long-temps énervés par un vc^upteux esclavage 1
se ressouvinrent enfin de leur origine ; l'astrono-
mie découvrit des cieux nouveaux; les airs devIll-
rent navigables ; éclairés par les sages conseils de
Louis , de hardis physiciens traversèrent les mers
pour aller ravir d'autres secrets à la nature ; ce
fut lui qui traça la route que devait suivre l'infor-
tuné La Pérouse ; il voulut que l'héroïque navi-
gateur emportât sur les flots le souvenir de se
adieux , et il daigna l'entretenir avec les plus ten-
dres émotions des dangers de l'illustre voyage ; il
ne prévoyait pas qu'il devait bientôt se briser lui*
même sur de plus terribles écueils ; le peuple et
l'océan se sont montrés inexorables ; le voyageur
a péri loin de sa simple demeure ; le Monarque
devant le seuil de ses palais ; tous les deux ont été
punis de s'être occupés du bonheur des hommes
et c'est dans un orage qu'ils ont disparu tous les
deux.
Pourquoi tant de vertu a-t-elle été suivie de
tant d'infortune ? Par quelle surprenante fatalité
chacune des résolutions que son amour pour son
peuple et pour son Dieu, inspirait à Louis rVl,
s'est-elle tournée contre lui ? Pourquoi la justice
du Monarque ; pourquoi son inaltérable indulgence
sont-elles retombées sur nous comme des fléaux
Tenus du Ciel ? Pourquoi nous sembla-t-il facile
d'aclimater sans délai 7 SUt la terre vieillie et dé-
( 15 )
pravée de la France, cette liberté dont les peu-
ples nouveaux des Etats-unis venaient de conquérir
le bienfait ? Qu'avions-nous fait à l'Espagne et à
la Pologne , à Catherine et au grand Frédéric pour
qne la guerre d'Amérique nous fut conseillée par
eux? Pourquoi cette Amérique nous envoya-t-elle
ses opinions en échange de nos triomphes ? Etait-
ce en invoquant les noms libérateurs des Washing-
ton et des Francklin , que nous devions nous sou-
mettre à l'esclavage de notre hideuse révolution ?
Qu'espéraient-ils de leur démence , ces grands
coupables, qui dans l'intérieur de la France pro-
mettaient à nos ennemis l'appui de leur or et de
leurs complots ? Pourquoi la caste privilégiée',
pourquoi les chefs de l'Eglise refusaient-ils im-
prudemment de se courber à leur tour sous le
fardeau des subsides ? Demandons à cette foule de
séditieux le secret de leur famine mensongère ;
demandons à ces nombreux ministres , dont l'ef-
frayante instabilité ressemble aux yeux du peuple
à des signaux de détresse , qu'on voit se multiplier
sur un vaisseau menacé du naufrage, demandons-
leur s'il n'est aucun moyen de résoudre le pro-
blème dont ils sont occupés : demandons aux
Parlemens , cette antique magistrature , tantôt dans
l'exil tantôt sur les marches du trône , pourquoi ils
entravent de toutes parts les desseins du Monarque ,
et demandons-leur surtout s'ils ne se montrent
( 16 )
ennemis de la royauté que pour en devenir plus
facilement les rivaux. Interrogeons sur les prémi-
mices de notre révolution , ces principaux citoyens
qui momentanément convoqués de toutes les par-
ties du royaume , y rapportent avec le regret d'une
eperance deçue cette vague défiance qu'un minis-
tre déprédateur leur a inspirée ; interrogeons-nous
nous-méme ou plutôt convenons que la jus-
tice violée , contient le secret de toutes les révo-
lutions; convenons que la providence, ce mer-
veilleux contrepoids de la liberté humaine, pousse
les peuples pervertis sous les punitions méritées
lorsqu'elle veut régénérer les mortels ; il existe des
rapports cachés mais certains entre la destinée de
l'homme et la destinée des empires , et les convul-
sions politiques ressemblent plus qu'on ne pense
aux orages de notre' propre cœur. Les nations
comme les individus prennent une ame tantôt in-
nocente tantôt criminelle ; mais n'étant pas sou-
mises comme eux, aux peines et aux récompen-
ses d'une vie future j il faut que pour elles, l'équi-
libre entre l'expiation et le crime se rétablisse ici-
bas tout entier ; peuples de la terre , rois de la
terre n'en doutez pas , chacune de vos pensées,
chacune de vos actions, chacun de vos projets qu'il
s'accomplisse ou ne s'accomplisse pas, retentira
dans l'avenir, soit pour vous , soit pour vos enfans,
soit pour vos arrières-petits-enfans j elles arrivent
cet
( 17 )
ces époques où l'on voit le présent s'ériger tout à
coup en vengeur des fautes du passé ; le peuple
se révolte parce qu'autrefois il fut esclave ; la haine
pour la Religion s'exalte au souvenir des intolé-
rances religieuses , l'athéisme se lève sur les dé-
bris de la superstition , la pensée de l'homme
long-temps asservie , se hâte par le scandale et la
licence de prendre possession de sa nouvelle li-
berté , le juste et l'injuste se confondent , les
maximes deviennent des asssassinats, les méchants
triomphent, les innocents périssent, la masse des
iniquités se grossit. Quelquefois Dieu lui-même
livre la nation criminelle à une décevante prospé-
rité ; soulevée entre ses mains puissantes il la
montre victorieuse et superbe à toutes les autres
nations de l'univers ; et quand l'heure du châti-
ment est sonnée, il la laisse tomber au milieu
d'elles , comme une pâture que chacune s'empresse
de dévorer.
« Ne consultez que les droits de l'absolu pou-
« voir, disaient cependant à Louis xvi les hauts
« partisans de la monarchie ; osez être vainqueur
« avant que la lutte soit engagée ; fermez de vos
« propres mains les blessures du corps politique ;
* débiteur et créancier de lui-même, 1 Etat,
« quand vous l'aurez résolu , saura promptement
* suffire à tous les engagemens contractés par
« l'ÉtaU,^^prç^le de vous environner des repré-
B
( 18 )
cc sentans de la Nation , gardez-vous d'élever le
« peuple à une hauteur d'où il pourra plus facile-
« ment vous combattre ; les prérogatives du trône
« ressemblent aux feux sacrés de Vesta, elles
* conduisent à la mort le Prince qui n'a pas su
* veiller sur elles.
« Il n'est plus temps d'arrêter le cours des
« choses, » répondaient à ce discours , les défen-
« seurs des institutions nouvelles ; « Prince , élan-
« cez-vous à la téte des événemens afin de les
a diriger , et faites-vous le Roi de cette inévitable
« révolution qui s'avance pour anéantir les rois.
« Jetez loin de vous tous ces leviers brises du
« pouvoir absolu dont on veut essayer de vous
* armer encore; si vous voulez disposer de votre
« peuple, devenez le représentant de ses lumières.
* Ne souffrez autour du trône ni contradictions ni
« murmures , car la puissance d'un monarque
« s'affaiblit, par les victoires même qu'il est obligé
« de remporter, sur ceux qui s'opposent à ses des-
« seins. Ne laissez pas la monarchie se partager
« en deux opinions ; ne la laissez pas se diviser
« en deux espérances , de peur qu'une république
« ne vienne elle-même décider de la lutte ; la
« révolution n'est encore qu'une des forces aveu-
li gles de votre siècle et de votre empire, ne
« laissez pas d'autres mains que les vôtres s'ell
« emparer : malheur au souverain qui, n'osaut,
( 19 )
B a
c ni suivre ses propres idées, ni s'abandonner
« entièrement aux idées d'un autre , permet aux
« événemens d'égarer sa marche , et dans les
* grandes crises politiques , n'arrive point du
* premier pas, au terme invariable qu'il a lui-
« même fixé. »
C'est ainsi que des cônseils opposés se détrui-
saient l'un l'autre dans l'esprit du Monarque et ne
pouvaient triompher de ses pacifiques résolutions;
un Roi du nord avait reconquis son sceptre par les
seuls efforts de sa maison militaire, Louis xvi
achève de se séparer de la sienne comme d'un luxe
indifférent; s'abandonnant à de graves méditations,
il cherche dans les manuscrits de son père et dans
l'étude des siècles écoulés, par quels moyens il
peut se rendre utile à son peuple ; il ignorait en-
core ce que le ciel exigeait de lui : il permet que
chaque opinion particulière soit appelée à discuter
les grandes questions du bonheur public. Ils s'as-
semblent enfin, ces redoutables Etats-généraux
que le parlement avait osé réclamer, et que le
ministère avait osé promettre , ils s'assemblent
Les partis se heurtent, les amours propres s'en-
flamment, de vastes conj urations se dévoilent,
Mirabeau s'élance à la tribune, la révolution y
monte avec luu Dieu avait juré de châtier les
nations , et le nom de la France était sorti le pre-
mier de l'urne de sa colère.
( 20 )
Les germes de la révolution française étaient
trop corrompus d'avance , pour ne pas produire
des fruits empoisonnés : ce n'était pas une consti-
tution durable que les novateurs voulaient fonder ;
c'était la monarchie qu'ils voulaient détruire. Les
premières atteintes portées à l'autorité royale fu-
rent des vengeances, les premiers murmures de
la Nation des complots ; la liberté elle-même se
prit au piège, et vint s'enrôler imprudemment
sous les bannières des conspirateurs qui devaient
flétrir et ensanglanter sa cause. Des levains de
folie et de destruction furent déposés dans son
sein ; elle osa déchaîner les passions du' peuple,
elle osa dédaigner le plus étonnant des phéno-
mènes , l'union civile et politique de vingt-cinq
millions d'hommes , si différens entr'eux d'opi-
nions et d'intérêts. Tous les équilibres furent dé-
truits , toutes les bornes de l'imagination reculées ,
toutes les prétentions mises en mouvement ; cha-
cun fut se placer au hasard, sur les nouvelles
routes de la célébrité et de la puissance ; et l'on
Be vit plus, depuis les bords du Rhin jusqu'aux
Pyrénées qu'une vaste arène politique , où l'on se
disputait avec fureur sur les diverses manières de
commander, sans songer qu'il ne restait plus
personne pour obéir : car les faiseurs de révolu-
tions n'oublient rien , excepté de changer le cœur
de l'homme qui demeure tel qu'il est, et rend
leur ouvrage impossible.
( « )
B 3
Ce fut alors que les ennemis de la royauté s'en-
vironnèrent de sanglants satellites , et que la
France, comme une autre Egypte, se couvrit
d'une affreuse plaie. D'effrayants nomades , pâles
d'indigence et de crimes, et cherchant à cacher
sous des lambeaux, l'empreinte des fers, et les
flétrissures de leurs épaules demi-nues , se pres-
sèrent en foule vers la Capitale du monde civilisé ;
les grands coupables qui les y ont appelés s'en
épouvantent. Les murs de Paris se noircissent de
menaces; une populace hideuse prélude parles
chansons de la débauche , au triomphe de la féro-
cité ; bientôt nous la verrons emprunter son nom
des nudités de la misère. Nous la verrons montrer
des haillons pour preuve de sa souveraineté , et
passant de ses vils travaux à une insolente magis-
trature, croire renouveler ces beaux jours de la
liberté antique , où les laboureurs de Rome quit-
taient la charrue pour les faisceaux, et ressaisis-
saient aux murs du Capitole , le glaive qui devait
sauver la patrie.
Déjà les hordes conspiratrices se disputent les -
prémices des massacres, et le sang dont s'étaient
rougis les créneaux de la Bastille , trace la route
qui devait les conduire jusqu'à l'asyle de nos Rois.
Nuit désastreuse ! s'écrierait Bossuet ; nuit effroya-
ble ! où les châteaux de Versailles retentirent de
ces tinistres paroles : Français, sauvez la Reine)
( 22 )
sauvez les Enfans de vos Bois ! C'en est fait!
le Trône est ébranlé; le glaive s'est approché du
sang des Monarques, poursuivies par des cris de
mort, les Reines se sont enfuies de leur couche ,
et six mille soldats endormis autour de la royale
demeure ne se sont pas levés pour les défendre ;
la clarté du jour a révélé le forfait ; personne ne
parle de vengeance. Du haut de son palais, la
fille des Césars vient elle-même saluer ce peuple
dont elle a miraculeusement trompé la fureur. Le
Monarque donne des larmes à ceux qui ont péri,
et se croit encore protégé par le ciel qui lui a
conservé son épouse et ses deux enfans. Ses. en-
nemis l'assurent que les agitations du peuple
aeront facilement calmées par la présence de ses
Souverains ; on l'appelle dans les murs de Paris
pour qu'il y soit plus voisin du coup qu'on lui
prépare , et il ne s'abaisse point à soupçonner de
perfidie, ces démonstrations d'un faux amour.
Louis XVI ne pouvait consentir à se défier des
Français, parce qu'ils étaient son peuple ; les
forfaits qu'il a vu commettre; cette Reine pres-
qu'égorgée ; le fer plongé dans la couche royale
où elle n'était plus; ces cris, ce sang, ces têtes
suspendues aux murs même de son palais ; et ce
Sénat, enfin , ce Sénat si paisible au milieu de
tant de fureurs , rien ne peut arracher le Monar-
que à son aveuglement sublime ; rien ne peut
( 23 )
B 4
persuader ce héros de la vertu , qu'il existe poue
un Roi d'autre malheur que celui de ses sujets ;
il marche entouré de sa famille vers ces portes
fatales qui vont se refermer sur lui ; il salue,
presqu'avec un mouvement de joie, la Cité où il
ne sait pas qu'il doit mourir ; une foule immense
se précipite au devant de son Roi ; des acclama-
tions , les dernières qu'il doit entendre , reten-
tissent sur son passage, et des armes toutes fu-
mantes du sang de ses défenseurs se sont abaissées
devant lui. Ce n'est pas d'un captif, c'est d'ua
Monarque que le peuple veut triompher ; ces
restes d'une grandeur expirante sont un trophée
de plus, et s'il environne de quelques hommages
les Princes qu'il vient de conquérir , ce n'est que
pour ajouter à l'insolence de sa victoire.
Il serait bien injuste envers la mémoire du Roi
de France, de n'apercevoir qu'une condescen-
dance pusillanime dans son admirable dévoue-
ment ; doit-il être accusé de faiblesse celui qui
mourut comme Socrate , et qui vécut comme St.
Louis ; doit-il être accusé de faiblesse celui qui ?
poussé vers l'abyme par une épouvantable révolu-
tion , ne recula jamais devant les suites d'une ac-
tion généreuse ; ses vertus lui ont été fatales,
mais les diadèmes s'en sont enorgueillis , et tandis
que nos repentirs sont devenus la leçon des peu-
ples, le nom de Louis xvi plane sur tous les
( "4 )
trônes comme pour nous avertir de leur sainteté.
Quelques-uns de ses plus fidèles sujets osent s'éle-
ver contre sa magnanime imprévoyance. Ah ! si
ce pieux Monarque reparaissait sur la terre pour y
recommencer ses infortunes , s'il était replacé par
la Providence à l'entrée de sa déplorable carrière ;
s'il avait encore à choisir entre les humiliations et
la vengeance , entré son sang , et celui d'un seul
de ses sujets , nous le verrions marcher avec une
égale gloire vers tous les écueils que son amour
pour son peuple lui défendit d'éviter ; nous le
verrions avec la même constance, la même
résignation, le même oubli de ses grandeurs,
soutenir la lutte d'un Roi paternel contre la per-
versité de son siècle , et l'aveuglement des nations;
il n'essayerait pas de renvoyer à ses ennemis cette
coupe dont il aurait cependant connu l'amertume,
et il ne triompherait une seconde fois qu'en pré-
sence de l'adversité et de la mort, parce que ce
triomphe ne coûterait rien à sa clémence.
C'est à de pareils signes n'en doutons point qu'on
doit reconnaître la victime sans tache, choisie
d'avance dans les profondeurs de la volonté divine;
Henri iv avait reconquis son royaume à force de
pardonner , c'est ainsi que Louis xvi devait per-
dre le sien ; quelques vertus de moins lui auraient
suffi pour éviter son sort, et son règne n'a été,
pour ainsi dire, qu'un long apprentissage de sa
( 25 )
mystérieuse mission. Chose étrange, aucune dé-
marche ne lui fut conseillée, sans qu'il n'en si-
gnalât d'avance les funestes résultats ; la démarche
s'accomplissait cependant, non que le caractère
du Monarque fût dépourvu d'énergie ; mais parce
qu'il avait apporté dans l'exercice de la grandeur
ces incertitudes, ce maltaise d'une ame qui n'est
pas dans le secret de ses propres destinées , et qui
a besoin de comprendre la fin des chosés pour
respirer librement et se montrer ce que, le ciel la
faite. Tant de facilité sur le Trône ! tant d'héroïs-
me dans les fers ! une harmonie attendrissante ,
une harmonie toute divine, semble résulter de
ces contrastes apparents, et le règue de Louis xvt
n'est plus une œuvre inexplicable aux yeux des
hommes , depuis que l'éclatante auréole du mar-
tyre en a dissipé l'obscurité. Les discours de ce
Monarque, comme on l'a déjà remarqué, por-
tent une. empreinte qui leur est particulière, et
rappellent quelquefois nos saintes écritures par
leur admirable simplicité. Nous nous souve-
nons , oui, nous nous souviendrons toujours , des
paroles mémorables qu'il adressait à sa fille, lors-
que prête à s'unir pour la première fois à son
créateur, par les liens de notre communion sacrée,
cette fille bien-aimée venait demander à genoux
la bénédiction de son père ; « Ma fille , lui disait-
« il, c'est du fond de mon cœur que je vous

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