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Où se trouve le bonheur / par Mme la Ctesse Drohojowska

De
167 pages
J. Lefort (Lille). 1870. 1 vol. (168 p.) ; in-8.
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OÙ SU TROUVE
LE BONHEUR
PAR M" LA COMTESSE DROHOJOWSKA
LIBRAIRIE DE L LE FOUT
lMt'RIMKUR, BDIIEl'U
LILLE
r«« Charles do Muyssart, i4
PARIS
vue des Saints-Pères, 30
OÙ SE TROUVE
LE BONHEUR
ln-88. 3* série.
OU SE TROUVE
LE BONHEUR
PAR M»' LA COMTESSE DROHOJOSWKA
ri.NQl'IKMK KPITION
• Le touheur c'est le parfum des conscience*
sereines, l'inefliMe i>rii du devoir ?.ccoinj>li. •
LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart, 21
PARIS
rue des Saints-Pères, 30
Propriété et droit de traduction réservés.
OU SE TROUVE
LE BONHEUR
INTRODUCTION
Ce que nous demandons à la vie.
« Une irrésistible tendance nous entraîne
ver» le bonheur, et cette tendance déme de
Dieu même qui l'a créée en nous. •
i. Ainsi donc, aspirer au bonheur, y aspirer de toutes
ses forces, et le demander à chaque heure qui s'écoule,
est en quelque sorte une des conditions essentielles de
l'existence humaine; la vie ne nous a point été donnée
dans un autre but.
Or, dit une vieille et poétique légende, trois voies
s'offrent à chacun de nous pour arriver à ce terme dési-
rable, c'est-à-diro au bonheur.
6 OU SE TROUVE LE BONHEUR
Ces trois voies sont le chemin de l'agréable, celui de
l'utile et celui du devoir.
Le premier est celui que choisissent les hommes qui ne
rêvent que plaisir, qui n'ambitionncut que les folles joies
de la vie.
Le second est suivi par les sages de la terre, par ceux
qui cherchent avant tout le solide dans les affaires de ce
monde.
Le troisième est celui où s'engagent les âmes d'élite,
les âmes dévouées, les véritables disciples du Dieu de mi-
séricorde et d'amour. Souvent, au début, il se confond avec
celui de l'utile. Les mômes obstacles en obstruent les
abords, les mêmes difficultés en rendent l'accès pénible et
laborieux, et réclament un égal courage, une égale persé-
vérance. Quelquefois encore tout le parcours reste le môme :
l'intention seule en fait en apparence toute la différence.
Et cependant un àbime les sépare! Ici tout a Dieu pour-
objet, cl le succès est assuré. Là, au contraire, des biens,
des triomphes périssables constituent le but à atteindre, et
lors môme que ce but n'échappe pas, lors môme que l'on
parvienne à le saisir, la mort survient, la mort qui détruit,
qui emporte tout.
Mais parcourons ensemble ces voies si opposées et qu'on
peut appeler, pour chaque individu, les trois escales du
temps.
ii. Le chemin du plaisir. — Du plus ravissant aspect,
il est bordé des deux côtés do fleurs et de fruits d'une raro
beauté; mais les veut-on cueillir, on s'aperçoit que, de
môme que pour les pommes do Sodome, leur enveloppe
brillante est pleine de cendre! •
Dès les premiers pas, les enchantements se succèdent :
des fontaines jaillissantes donnent à profusion les liqueurs
' : ' 1/ ■
INTRODUCTION 7
les plus délicieuses, les parfums les plus exquis; adroite,
à gauche, se développent, à perte de vue, de splendides
prairies couvertes de mille fleurs aux riches nuances, aux
séduisants arômes. Ça et là se montrent d'élégants palais
entourés de féeriques ombrages.
Et de ces demeures enchantées s'échappent constamment,
avec les sons d'une musique enivrante, les échos de la joie
et dû plaisir. Ici, de grandes tables couvertes de mets
recherchés étalent leur gracieuse abondance; là, seformeitt
des concerts harmonieux, des danses légères; plus loin;
l'or du jeu coule à flots sur des tables sans cesse entourées;
plus loin encore, voici de somptueux équipages, de frin«
gants chevaux qui se disputent le prix de la course; à
côté, se déploient les mille boutiques d'une foire animée
et permanente où se trouvent une foule de babioles aussi
inutiles que précieuses par le métal et le travail.
Le voyageur, ébloui, a peine à dominer le vertige qui
l'entraîne vers cette cohue brillante; il résiste cependant;
il se demande : « Parmi toutes ces merveilles, trouverai-jo
le bonheur?
— Le bonheur! est-ce là vraiment le but que tu to
proposes? Sois prudent alors, ne t'abandonne pas au
premier mouvement de l'imagination. Pèlerin de la vie,
marche, marche encore, et vois avant de prendre une
décision irrévocable. »
Mais, à mesure qu'il avance, le voyageur laisse son esprit
s'absorber de plus en plus dans la contemplation de ces
bagatelles, le bruit l'étourdit, les parfums l'enivrent; il ne
s'aperçoit plus que le temps marche et emporto un à un les
beaux jours de sa jeunesse.... Le temps a fui, l'âge mûr
est arrivé, la vieillesse approche, l'enthousiasme se calme,
«et une certaine lassitude so môle à l'enivrement du plaisir.
8 OU SE TROUVE LE BONHEUR
Et comme-si cette disposition de son esprit était un
signal magique, voici que soudain la voie se transforme
devant les yeux effrayés du voyageur.
La route large et facile devient un rude sentier, où il
s'engage, à travers un horrible désert, vers une pauvre
cabano, devant laquelle un vieillard maigre, décharné,
semble l'attendre.
Malgré l'effroi que nous cause cette sombre apparition,
drmandons-lui son nom et celui de la solitude qu'il habite.
« Je m'appelle Misère, et cette lando aride est le pays
des larmes et des regrets. Le ciel m'a établi ici pour y
.recevoir les voyageurs qui ont suivi la route du plaisir.
— Mais n'ost-il pas possible de passer outre?
— Passez... à quelques pas vous trouverez mon voisin
le Désespoir; seulement je dois vous avertir que depuis
des siècles, parmi les imprudents que j'ai vus pousser
jusque chez lui, pas un n'est revenu sur ses pas.
. — Du moins puis-je retourner en arrière?
— Impossible : l'homme ne repasse point par les
sentiers qu'il a parcourus. Ne désespérez pas cependant;
bénissez la bonté divine, elle vous a ménagé une issue :
le repentir et la prière! »
Ah! chère jeunesse, méditez profondément cctlo naïve
légende. Gardez-vous des écucils d'une vie trop facile, ne*
gaspillez pas le temps 1
m. « Soit, disent les esprits sérieux et positifs, soit,
engageons-nous dans une voie meilleure. » Et ils choi-
sissent le chemin de l'utile. — L'entréo de cette voie est
rudo et difficile; on y débute par l'ascension de montagnes
très escarpées ; toute la jeunesse s'écoule et s'use sou-
vent dans ce pénible travail.
Avant do parvenir au sommet, on fait plus d'une chute,
INTRODUCTION 9
on couri maintes fois le risque de périr, et dans ces labo-
rieux efforts, on no peut compter sur d'autres compagnons
de route que la peine et le travail. Il est vrai qu'ils sou-
tiennent le courage du voyageur en l'entretenant des
charmes et des avantages de l'utile, et en faisant passer
devant ses yeux le séduisant mirage de la fortune et de la
gloire.
Ces promesses sont confirmées au pèlerin par ses propres
désirs, ses ardentes espérances; et, malgré les obstacles,
il avance, il avance toujours.
Le voici au sommet de la dernière des cimes qu'il avait
à gravir. Autour de lui et sous ses pieds se déroule une
immense plaine, et un palais magnifique lui ouvre ses
poitcs de bronze.
Il s'informe avidement du nom des maîtres de co
merveilleux édifice.
f C'est, lui dit-on, le palais do l'Opulence; son maître
s'appelle le Repos. »
Et il se hâte d'entrer. Le Repos lui souhaite la bien-
venue, le prend par la main, et l'introduit dans un
somptueux et commode appartement. L'Opulence le
félicite :
« Te voilà, lui dit-elle, établi pour le reste do tes
jours.... Réjouis-toi, tu possèdes enfin la fortune, le
repos, le bonheur!... »
Hélas! le premier de ces biens lui appartient, mais les
autres?...
Voyez plutôt : — Installé d'hier, aujourd'hui déjà il est
préoccupé, inquiet; il forme de nouveaux projets, il rêve
plus et mieux. Il s'agite, il est mécontent.... Mais voici
venir la mort, et do ces travaux, de ces commodités, do
ces richesses, il ne lui reste qu'une plaque de marbre où
i
10 OU SE TROUVE LE BONHEUR
quelques traits de burin constatent qu'il a été un homme
sage selon le monde.
Et encore cette inscription scra-t-elle durable ? Non,
bientôt le temps l'aura emportée dans sa marche implacable,
et ses vestiges à demi effacés n'auront plus qu'une signifi-
cation, toujours la môme depuis le commencement des
siècles : Vanité des vanités, tout n'est que vanité!
iv. Faut-il donc renoncer au bonheur ici-bas? faut-il
se laisser emporter à travers la vie, sans cueillir une de
ses fleurs embaumées, sans tremper ses lèvres avides au
fleuve de ses joies?
Patience; à côté de ces deux chemins aux illusions
décevantes, il en est un troisième plus aride, plus labo-
rieux encore que le second, et comme le premier,
cependant, tout fleuri et parfumé : c'est
Le chemin du devoir, qui n'est autre que le chemin du
combat, le chemin du salut!
Le temps_y fuit non moins rapide; mais il y laisse des
traces durables, et ces traces sont des oeuvres de vie.
C'est une voie royale et bénie, bien qu'hérissée d'épines
et d'obstacles; c'est une voie glorieuse et triomphale, bien
que les voyageurs des deux autres voies l'appellent dé-
daigneusement la folie de la croix.
C'est la voie que Jésus a suivie pour nous et où il nous
. a commandé de nous engager après lui.
A droite et à gauche, l'humilité, l'obéissance, l'oubli de
soi-même, l'abnégation, le dévouement au prochain, le
mépris des plaisirs, le dédain des richesses accompagnent
le voyageur. Les railleries des impics, les persécutions des
méchants lui forment son cortège d'honneur. La révolte de
ses passions, les suggestions de l'esprit du mal'plancnt au-
dessus de sa tête elle travaillent sans relâche. Il se heurte
INTRODUCTION ii
aux obstacles, il chancelle, et parfois les ronces et les
épines lui déchirent les pieds; il est accablé, la sueur
découle de son front, et cependant son regard est radieux,
et sa marche devient de plus en plus rapide et ferme.
C'est qu'à mesure qu'il avance, le but lui apparaît plus
brillant, plus glorieux.
Il sait que»le divin Maître a promis de faire monter avec
lui au Thabor ceux qui auraient avec lui gravi le .Calvaire,
et, plein de confiance en la parole divine, il se repose sur
la promesse de son Dieu !
C'est qu'il y a dans le devoir accompli une puissance de
contentement de soi-même, de pure félicité, que le Ciel'n'a
mise ici-bas nulle part ailleurs!
Là enfin se réalise pour l'âme courageuse et dévouée
cette autre parole du doux Sauveur : Cherchez avant tout
le règne de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera
donné par surcroit.
Tout le reste ! C'est-à-dire cette bénédiction divine qui
fait prospérer ce que nous entreprenons avec un coeur de
bonne volonié ; cette paix inaltérable qu'établit et consolide
en nous l'entière soumission aux Volontés de la Provi-
dence ; cette satisfaction, cette joie pure que fait nattre et
entretient la conscience intime du devoir bion rempli, et'
par-dessus tout, les ardeurs de celte charité et les saintes
délices de cette persévérance qui font violence à.Dieu.et
enlèvent d'assaut les portes des cioux!
I
Le bonheur n'est pas ce que nous croyons.
< Jeunes gens, cherche» dt bonne heure
à connaître le mi bonheur; TOUS TOUS épar-
' gnerei de funestes égarements, de cruelles
déceptions, et peut-être d'amen et tardif*
regrets. •
I
Double areu.
« Non, le bonheur n'est pas ce que l'on croit; ce n'est
pas cette violente aspiration vers la créature : c'est l'aspi-
ration sainte de la partie la plus éthéréc de notre âme vers
l'inconnu. Etres bornés, nous cherchons un but autour de
nous, et, pauvres prodigues quo nous sommes, nous
parons nos périssables idoles de toutes les beautés imma-
térielles aperçues dans nos rêves. Les émotions des sens
ne nous suffisent pas. La nature n'a rien d'assez recherché
dans le trésor de ses joies naïves'pour élancher la soif
de bonheur qui est en nous; il nous faqt le ciel, et
nous ne l'avons pas.
» C'est pourquoi nous cherchons le ciel dans une créa-
CHAPITRE I 13
ture se'mbîable à nous, et nous dépensons pour elle cetto
haute énergie qui nous avait été donnée pour un plus
noble usage.
» Nous refusons à Dieu le sentiment de l'adoration,
sentiment qui fut mis en nous pour retourner à Dieu seul ;
nous le reportons sur un être incomplet et faible qui
devient l'objet de notro culte idolâtre. Etrango erreur
d'une génération avide et impuissante! Aussi, quand tombe
le voile, et que la créature s'est montrée chétive et impar-
faite, derrière ces nuages d'encens, derrière cotte auréole,
nous sommes effrayés de notre illusion, nous en rougissons,
nous renversons l'idole et nous la foulons aux pieds.
» Et puis nous en cherchons une autre; car il nous faut
aimer, et nous nous trompons encore souvent, jusqu'au
jour où, désabusés, purifiés, éclairés, nous abandonnons
l'espoir d'une affection durable sur la terre, et nous
élevons vers Diou l'hommage enthousiaste et pur que
nous n'aurions jamais dû adresser qu'à lui seul....
» Hélas! pourquoi Dieu s'ost-il plu à mettre une telle
disproportion entre les illusions de l'hommo et la réalité?
Pourquoi faut-il souffrir toujours d'un désir de bien-ôtro
qui so révèle sous les formes du beau, et qui plane dans
tous nos. rêves sans se jamais poser à terre? Ce n'est pas
notre âme seulement qui souffre do l'absence de Dieu,
c'est notre être tout entier....
» L'ennui désolo ma vie, l'ennui me tue. Tout s'épuise
pour moi, tout s'en va. J'ai vu à peu près la vie sous
toutes ses faces, la nature dans toutes ses splendeurs. Que
verrai-je maintenant? Quand j'ai réussi à combler l'abîme
d'uno journée, je me demande avec effroi avec quoi je
comblerai celui du lendemain. Il me semble parfois qu'il
existo encore des êtres dignes d'estime et des choses
'l'-l OU - SE TROUVE LE BONHEUR
'capables d'intéresser ; mais, avant de les avoir examinés,
j'y.renonce par découragement et par .fatigue. Je sens
qu'il ne me reste pas assez de sensibilité pour apprécier
les hommes, pas assez d'intelligence pour comprendre les
choses. Je me replie sur moi-même avec un calme et
sombre désespoir, et nul ne sait ce que je souffre. Les
hommes qui me connaissent se demandent ce qui me
manque, à moi dont la richesse a pu atteindre à toutes les
jouissances, dont la beauté et le luxe ont pu réaliser
toutes les ambitions. Parmi tous ces hommes, il n'en est
pas un dont l'intelligence soit assez étendue pour com-
prendre que c'est un grand malheur de n'avoir pu s'attacher
à rien et de ne pouvoir plus rien désirer sur la terre.
» Il est des heures dans la nuit où je me sens accablée
d'une épouvantable douleur. D'abord c'est une tristesse
inexprimable : la nature tout entière pèse sur moi, et je
mo traîne brisée, fléchissant sous le fardeau de la vie,
comme un nain qui serait forcé de porter un géant.... Alors
l'élan poétique et tendre tourne en moi à l'effroi et au re-
proche. Je hais l'admirable beauté des étoiles, et la splen-
deur des choses qui nourrissent mes contemplations ordi-
naires ne mo paraît plus que l'implacable indifférence de la
puissance pour la faiblesse. Je suis en désaccord avec tout,
et mon âme cric au sein de la création, comme une corde
qui se brise au milieu des mélodies triomphantes d'un ins-
trument sacré. Si le ciel est calme, il me semble revêtir un
Dieu inflexible, étranger à mes désirs et à mes besoins; si
l'orage bouleverse les éléments, je vois en eux, comme
en moi, la souffrance inutile, les cris inexaucés.... »
I' y eut un moment dans la vie de cette'femme, dont
nous avons vu les cruels remords, où elle fut pieuse, où
elle aima Dieu, où elle s'enivra à longs traits des chastes
CHAPITRE I 15
délices*qu'on goûte à son service; elle a consigné elle-
même ces souvenirs dans l'histoire de sa vie. Nous rap-
portons fidèlement ses paroles : on pourra comparer les
deux états.
« .... Je sentis que la foi s'emparait de moi, comme je
l'avais souhaité, par le coeur. J'en fus si reconnaissante, si
ravie, qu'un torrent de larmes inonda mon visage. Je sentis
encore que j'aimais Dieu, que mu pensée embrassait et
acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et
de sainteté, que je n'avais jamais révoqué en doute, mais
avec lequel je no m'étais jamais trouvée en communication
directe; je sentis enfin cette communication s'établir sou-
dainement, comme si un obstacle invincible se fût abîmé
entre le foyer d'ardeur infinie et le feu assouvi do mon,
coeur. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes
s'ouvrir devant moi; je brûlais do m'y élancer.
>» Je n'étais plus retenue par aucun doute, par aucune
froideur. La crainte d'avoir à me reprendre, à railler en
moi-môme au lendemain la fougue de cet entraînement, no
me vint pas seulement à la pensée.
» Oui, oui, le voile est déchiré, me disais-je, je vois
rayonner le ciel; j'irai, mais avant tout rendons grâces.
» Ce jour de véritable première communion me parut
le plus beau de ma vie, tant je me sentais pleine d'effu-
sion et en môme temps de puissance dans ma certitude.
Je ne sais pas comment je m'y prenais pour prier. Les
formules consacrées ne me suffisaient pas, je les lisais
pour obéir, à la règle; mais j'avais ensuite des heures
entières où, seule dans l'église, je priais d'abondance,
répandant mon âmo au pied do l'Eternel, et, avec mon
âme, mes pleurs, mes souvenirs du passé, mes élans
vers l'avenir, mes affections, mes dévouements, tous les
16 OU SE TROUVE LE BONHEUR
trésors d'une jeunesse embrasée qui se consacrait et se
donnait sans réserve à une idée, à un bien insaisissable,
à un rêve d'amour éternel.
» Quelle flamme ce sentiment n'allume-t-il pas dans un
coeur vierge? Quiconque a passé par là sait bien que nulle
affection terrestre ne peut donner de pareilles satisfactions
intellectuelles.
» L'été se passa pour moi dans la plus complète béati-
tude. Je communiais tous les dimanches et quelquefois
deux jours de suite. On me disait : « Dieu est en vous, il
» palpite dans votre coeur, il remplit tout votre être de sa
» divinité ; la grâce circule en vous avec le sang de vos
» veines. » Celte identification complète avec la Divinité
se faisait sentir à moi comme un miracle. Je brûlais litté-
ralement comme sainte Thérèse ; je ne dormais plus, je
ne mangeais plus, je marchais sans m'apercevoir du mou-
vement de mon corps. Je ne sentais plus la longueur du
jeûne; je portais au cou un chapelet de filigrane qui
m'écorchait en guise de cilicc. Je sentais la fratcheur des
gouttes de mon sang, et, au lieu d'une douleur, c'était
une sensation agréable. Enfin, je vivais dans l'extase;
mon corps était insensible, il n'existait plus.
» J'étais devenue sage, obéissante et laborieuse. Il ne
me fallait aucun effort pour cela : du moment que le coeur
était pris, rien ne me coûtait pour mettre mes actions
d'accord avec ma croyance.
» Il se passa alors six mois qui sont restés dans ma
mémoire comme un'rêve, et quo je ne demande qu'à re-
trouver dans l'éternité pour ma part dans le paradis. Mon
esprit était tranquille; toutes mes idées étaient riantes. Jo
voyais ù toute heure le ciel ouvert devant moi ; la Vierge
et les anges me souriaient en m'appclant. Vivre ou mourir
CHAPITRE I 17
m'était indifférent. L'empyrée m'attendait avec toutes ses
splendeurs, et je ne sentais plus en moi un grain de
poussière qui pût ralentir le vol de mes ailes. La terre
était un lieu d'attente où tout m'aidait et m'invitait à faire
mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme
le prophète, pour empêcher que, dans la nuit, mon pied
ne heurtât la pierre du chemin. Je ne priais plus autant
que par le passé, cela m'était défendu ; mais chaque fois
quo je priais, je trouvais mes élans d'amour, moins
impétueux peut-être, mais mille fois plus doux.
» Je communiais tous les dimanches et à toutes les fêtes
avec une incroyable sérénité de coeur et d'esprit. J'étais
libre comme l'air dans cette douce et vaste prison du cou-
vent. Je traînais tous les coeurs après moi, tant il est
facile d'être parfaitement'aimable quand on se sent parfai-
tement heureuse.... »
Il faut être persuadé que la perfection et le bonheur se
tiennent; que vous ne serez heureux que par la vertu, et
presque jamais malheureux que par le dérèglement. Que
chacun s'examine à la rigueur ; il trouvera qu'il n'a jamais
en de douleur vive qu'il n'y ait donné lieu par quelque
défaut ou parle manque de quelque vertu. Le chagrin suit
toujours la perte de l'innocence; mais il est à la suite de
la vertu un sentiment de douceur qui paie comptant ceux
qui lui sont fidèles.
II
Souffrir c'est mériter 1
Mme Emile de Girardin (Delphine Gay), après avoir
fait, elle aussi, la triste expérience des choses et des
18 OU SE TROUVE LE BONHEUR
amitiés de ce monde, élevant vers Dieu son esprit et son
coeur, s'écrie :
« Oh! qu'elle est généreuse cette religion qui d'un
sacrifice nous fait une espérance ; qui nous montre tou-
jours, après la nuit et même à cause de la nuit, un beau
jour; qui nous promet le bonheur comme une consé-
quence des larmes ; qui nous fait d'un revers un gage de
triomphe, et nous dit : « Souffrir c'est mériter! »
III
Témoignage de Mm« de KrUdoer.
Encore un témoignage emprunté à une femme célèbre :
« Oui, mon cher Norvins, vous avez beau dire, l'homme
est sorti de sa sphère, il est déchu; et si nous rctrouvoris
dans ses grandes inquiétudes mômes que rien ne satisfait
ici-bas', dans ses nobles élans, dans la magnificence de sa
pensée qui calcule la marche de ces soleils allumés par
l'Eternel; si nous retrouvons, dis-je, les traces de la
Divinité, ce n'est qu'au milieu des ruines. L'homme est un
roi détrôné qui languit; c'est un captif qui se débat dans
ses chaînes. L'erreur consume sa vie, et la vérité, qu'il
cherche en vain au milieu des passions et des ténèbres,
lui reste étrangère. La vérité seule cependant repose,
parce qu'elle est en Dieu, et que lui seul ne passe pas.
Vous en viendrez, je l'espère bien, à me dire un jour,
si nous vivons tous les deux : « Ah ! comme nous avions
raison ! » Yous ne vous étonnerez plus de me voir no plus
rien chercher, no plus rien désirer que lo bonheur des
autres. Quel autro que Dieu peut tendre la main au milieu
des naufrages de la vie ? Quel autre peut remplir un coeur
CHAPITRE I 19
qui sô trouverait vide, quand on lui donnerait tous les
trônes? L'homme est originairement trop grand pour pou-
voir ôtre heureux tant que quelque chose règne sur lui.
» Tant que l'homme dépend d'une passion, il est en-
chaîné nécessairement à des erreurs, il est esclave,
fût-il assis sur le plus élevé des trônes. Tant qu'il a
besoin de s'agiter, il n'est pas heureux, puisqu'il se fuit
lui-même; il n'est point en harmonre avec celui qui dispense
le repos. Et pourquoi ne voulons-nous donc que la vie
des songes? Qu'y a-t-il donc de si heureux dans ces
illusions toujours détruites, dans ces réveils douloureux,
dans ces perpétuelles expériences des méfaitsdes hommes,
dans cette fatigue dos mômes calculs pour échapper à telle
combinaison, à telle intrigue ou à telle bassesse? Qu'est-ce
qui nous tente? Un peu l'oubli de nous-mômes? Nous
sommes donc bien misérables, puisque tout consiste à
nous éviter. Nous voulonsôire plus estimés et plus riches!
Plus estimés, et de qui?... De ceux que nous n'estimons
point. Plus riches, et pourquoi?... Pour acheter des
ennuis, des dégoûts, des repentirs.
» Que poursuivent donc tous les hommes? quel est le
but auquel secrètement ils aspirent tous? Le repos, la
paix. Ce mot d'Àlfieri dans la tragédie de Néron est
sublime do vérité. Quelqu'un demande à Néron : « Que
te manque-t-il, maître du monde ? » Kt il répond : « La
paix. »
» Que chantait Virgile ? que voulait Horace? que cher-
chait Cicéron, fatigué des hommes et de la gloire do l'élo-
quence, quand il se rendait dans la grotte de Tusculanum?
Les images du calme et de la grandeur réunis, le repos,
la paix, fille du ciel, étrangère au milieu des fils
déshérités de la terre*
20 OU SE TROUVE LE BONHEUR
» Oui, cos images nous consolent en attondant la réalité.
Et celui qui cherchait les bois de Tibur, comme celui
qui, assis sur les marches que baignaiont les mers do la
Grèce, rêvait un pur amour, comme celui auquel j'écris,
qui aimo l'immensité des cieux et l'armée innombrable do
ces étoiles où est tracé en caractères de feu lo nom de
l'Eternel, tous no voulaient-ils pas quelque chose de co
calme, do cette vérité, de cette félicité enfin dont ils ont
besoin, dont le pressentiment les agite ou les agitait? Où
prendraient-ils ces grandes conceptions, ces inquiétudes
plus grandes, plus nobles que toutes les grandeurs do leur
misérable gloire, si l'amour, si la bonté, si la beauté idéale
et puro existaient dans nos rêves? Si quelquefois déjà nous
sommes abreuvés par moments de leurs secrètes délices,
c'est parce que l'océan de l'amour, do la vérité, de la
félicité existe.
«Oui, mon cher Norvins, tôt ou lard vous viendrez
à être persuadé que Dieu est meilleur, plus tendre, plus
sublime, plus grand, plus conséquent que toutes les con-
ceptions do la philosophie ; vous concevrez co mol si
simple et si touchant proféré par l'amour et par la vérité :
Devenez enfant.
» Vous oublierez le mensonge des hommes qui s'agitent,
meurent et passent sans avoir connu lo bonheur....
» Ah ! si nous n'étions pas si aveugles, si misérables,
si nous ne poursuivions pas des ombres, nous aurions
l'audaco de demander beaucoup. Rien no pourrait nous
contenter quo celui-là même qui a tout en lui. Nous croi-
rions à sa parole; nous irions à lui-même, et la soif obtien-
drait lo breuvage, et la félicité serait dès jci-bas notre
partage.
» Si, blasée sur tout, délaissée.par le monde, flétrie
CHAPITRE I 21
par des souvenirs accablants, je vous parlais du néant do
tout, vous pourriez me croire réduito à tout abandonner ;
mais mon âme est bien jeune cncoro. J'ai une imagination
heureuse que les arts, que la nature inspirent si .facile-
ment! Je suis née au milieu du monde, de ses illusions,
des ses prestiges ; jo suis gâtéo par tout. On mo suppose
un talent qui me fait accueillir dans la société. Je n'avais
qu'à dire oui, et j'épousais, il y a quelque temps, un
honme immensément riche; il était titré, il était prince,
il me donnait une grande existence. Je pourrais avoir une
maison brillante à Paris, ou mo promener au milieu de
cetto Italie merveilleuse que j'aime. J'ai toujours été
vivement aimée, je le suis encore. Tout co que la vie a
donc de séduisant et la vanité de dangereux est toujours à
ma portée. J'étais née avec cette vanité de la naissance et
des succès. Croyez-vous qu'une simple exaltation, uno
maladie de l'imagination pût me rendre si raisonnable
môme aux yeux des philosophes? Croyez-vous qu'on
s'inspiro la paix, la simplesse des moeurs, la haute
innocence d'une vie que rien ne soulève, que rien ne colore
aux yeux du monde, que rien n'agite? Quand on'a passé sa
vie dans le monde, croyez-vous qu'on puisse être par-
faitement heureuse dans une profonde solitude, au milieu
des montagnes, et respirer le calme comme on respire un
air pur, et ne demander à l'Eternel que le bonheur des
autres, puisque le nôtre est assuré? Sans contredit, ce
serait là un art bien profond dont nous aurions complète-
ment perdu la science, et il vaudrait la peine de l'ap-
prendre.
» Mais, mon cher Norvins, rien ne m'appartient dans
tout ceci. Je n'étais pas meilleure que le reste des hommes,
j'étais et je suis par moi-même tout aussi fragile. J'étais
22 OU SE TROUVE LE BONHEUR
un misérable instrument, Dieu a daigné l'accorder; et si
quelques sons harmonieux s'en échappent et font ponser à
l'harmonie, c'est à l'Auteur do l'harmonie quo jo voudrais
conduire tous les hommes. Jo suis redevenue enfant. J'ai
cru, et la vérité, et la simplicité, et le calme, et toutes
les espérances d'une félicité inconnue, comme l'immense
bonté de Celui qui mo créa, sont venus s'emparer de ma
vie. J'ai visité le ciel, et la terre s'est enfuie sous mes pas.
» Cher Norvins, voilà tout le secret de cette vie que
bien d'autres peuvent trouver folle, ridicule et absurde,
et dont chaque jour s'envole dans la plus douce paix.... »
IV
Témoignage de MB' de Maintenon.
Nous ne pouvions, ce nous semble, mieux compléter
ces aveux que par lo témoignage d'une femme qui, par-
venue à la plus haute fortune que puissent rêver lo coeur
et l'imagination, eût dû, ce semble, s'estimer heureuse
entre toutes.
Ainsi, du reste, en fut-il tout d'abord : cette ivresse, selon
qu'elle le marquait elle-même, «0 dura que trois semaines.
Bientôt elle sentit le vide de l'appareil imposant qui
l'environnait. Ecrivant un jour à son frère, elle lui disait :
Je ne puis plus y tenir, je voudrais être morte. Ce ne
fut qu'en s'élevant à une haute piété qu'elle parvint au
bonheur que toutes les grandeurs do la terre n'avaient pu
lui donner ; et c'est le témoignage qu'elle rendait elle-;
même en développant ses sentiments à une jeune personne
qu'elle exhortait à se donner entièrement à Dieu. -
« J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté les plaisirs, j'ai été .
CHAPITRE I 23
aimée partout. Dans un âge plus avancé, j'ai passé des
années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la
faveur, et jo vous proteste, ma chère fille, que tous les
états laissent un vido affreux, une inquiétude, une lassi-
tude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en
tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos
que lorsqu'on s'est donné à Dieu. Alors on sont qu'il n'y
a plus rien à chercher et qu'on est' arrivé à ce qui seul
est bon sur la terre. On a des chagrins, mais on a aussi
une solido consolation et la paix au fond du coeur au milieu
des plus grandes peines. »
Dans uno autre circonstance," écrivant à Mm 8 de Vcn-
tadour, elle lui disait : « Comptez, ma chère duchesse,
qu'il n'y aura jamais de paix pour ceux qui résistent à
Dieu. S'il y a quelque joie au monde,elle est réservée à la
concience pure ; la mauvaise conscience trouve un enfer
dans le lieu des plaisirs. Que la paix qui vient de Dieu
est différente de la fausse joie du siècle ! Elle calme les
passions, elle nourrit la pureté des moeurs, elle est
inséparable de la justice, elle unit au plus grand et au
plus aimable des êtres.
» Vous ne serez jamais contento , ma chère fille, que
lorsque vous aimerez Dieu de tout votre coeur. Salomon
vous a dit, il y a longtemps, qu'après avoir cherché,
trouvé et goûté tous les plaisirs, il confessait que tout
n'est que vanité et affliction d'esprit, hors d'aimer Dieu
et de lo servir. Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui
dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs
journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tiistessc
dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et
qu'il n'y a que le secours do Dieu qui m'empêche d'y
succomber? »
24 OU SE TROUVE LE BONHEUR
Dans un entretien avec les damosdo Saint-Louis, elle
leur disait : « .... Et moi dont lo monde envie la faveur,
et qui passe uno partie do mes journées avec le roi, on
me croirait la personne du monde la plus heureuse, et
on a raison, pour les bontés dont Sa Majesté m'honore;
cependant il n'y a personno de plus contraire.... Avant
d'être à la cour, où je fus venue à trente-deux ans, je
me pouvais rendre témoignage que je n'avais jamais connu
l'ennui; mais j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je
n'y pourrais résister, si je no pensais que c'est là que
Dieu me veut. Il n'y a do vrai bonheur qu'en servant
Dieu ; et la piété sculo peut soutenir d'une bonne manière,
et donner toujours une conduite égale au milieu des pros-
pérités , qui n'est pas un état moins dangereux pour le
salut. »
Tout lo temps de son règne, Mme de Maintenon eut
beaucoup à sacrifier et à souffrir dans les plus nobles
instincts de son âme. On l'entendait dire souvent, avec une
sorte d'envie, aux amis pieux qui la visitaient : « Que
vous êtes heureux de remplir vos jours de bonnes oeuvres!
— Il est dimancho, et nous allons jouer et nous prome-
ner.— Je suis peu maltresse démon temps, disait-elle
encore, parce qu'il est toujours pris par des gens
d'au-dessus avec qui je le passe en intimités. C'est un si
véritable martyre pour moi-, qu'il n'y a que Dieu qui pût
m'y exposer, car il fallait pour cela connaître le' fond do
mon coeur. »
Après de pareils aveux, on demeure convaincu que le
monde ne saurait donner le bonheur, et on comprend
mieux ces paroles éloquentes d'un écrivajn célèbre :
« Qu'on rassemble toutes les jouissances, qu'on les
diversifie, qu'on les multiplie sans fin, on ne tardera pas
CHAPITRE I 25
d'en ressentir l'insuffisance et le vide. Incapables d'apai-
ser la faim du coeur, ces fruits de la terre, séduisants
au dehors, cachent tous une secrète amertume. > Les
plaisirs, los affections même s'usent douloureusement
et bien vite; et l'on sait quelles plaintes lamentables
arrachait au grand Bossuet l'inconstance de nos amitiés
fugitives, qui s'en vont avec les années et les intérêts.
Nous avons vu ce que c'est, au fond, que ce prétendu
bonheur des grands, des riches, des heureux du siècle.
Il ressemble de loin à ces palais magnifiques que l'on
croit découvrir à l'horizon des mers qui baignent le rivage
do Naples; approchez, quo trouvez-vous? des vapeurs
stagnantes et des nuages chargés do tempêtes.
V
Master Howard.
Mais, puisqu'il est vrai quo le bonheur n'est pas ce que
l'on croit, combien devons-nous nous garder de désirer
et surtout d'envier les apparentes prospérités du pro-
chain! Avec quel soin jaloux ne devons-nous pas, au
contraire, chercher le bonheur dans le bon usage des
dons que Dieu nous a accordés dans le milieu où il nous
a placés et non ailleurs !
Voici un charmant récit à l'appui de cette vérité :
Master Howard était certainement le premier forgeron
de l'île de Wight : il employait cinq ou six ouvriers. Sa
femme était une.bonne et charitable créature; son fils
et sa fille s'élevaient bien ; Howard lui-même ne manquait
jamais d'ouvrage. Pourtant il ne se montrait pas satisfait
de son sort ; il était même assez porté à jalouser le pro-
3
26 OU SE TROUVE LE BONHEUR
chain... un vilain défaut, n'est-ce pas, mais, hélas! très
commun.
Un jour que la chaleur était accablante, Howard s'en
revenait, Ycrs les deux heures, d'une corvéo qu'il était
allô faire dans une fermo assez éloignée. Il s'était lové
longtemps avant le soleil. Il avait travaillé dur depuis trois
heures du matin jusqu'à uno heure de l'après-midi. Fa-
tigué, affamé, couvert de sueur, il passait près do co joli
bouquet d'aulnes où vous allez souvent vous ébattre le
dimanche. L'ombre des arbres se projetait sur la prairie,
une brise légère secouait le feuillage et en tirait mille
bruits harmonieux ; l'horbe était épaisso et du plus beau
vert, et l'on entendait un petit ruisseau courir en babil-
lant sur les cailloux.
Howard était trop harassé pour résister à l'invitation
que lui adressait ce gentil endroit. Il s'étendit tout de
son long sur le gazon ; il alla chercher au fond de sa
poche une croûte do pain et un peu do viande, et il
mangea de grand appétit. L'eau d'un ruisseau, qu'il puisa
dans le creux de sa main, était excellente. Plus délicieux
encore était le repos après la marche et l'ombre après
le s'tieil.
Au lieu de remercier Dieu de cette charmante rencontre,
Howard se mit à réfléchir sur la vie dure qu'il menait
depuis son enfance.
Voici à peu près quelles étaient ses pensées :
« On dit d'ordinaire que nul n'est content de son
sort. Lo fait est qu'il y a des gens bien difficiles. J'ai
rencontré, l'autre soir,.notre squire, il. Turnbull, dans
son bel équipage... un richard, s'il en fut, et qui a un si
beau château, un si beau parc et de si belles moules, sans
compter son palais de Londres et des villas en France et
CHAPITRE I 27
«
en Italie. Eh bien, le squire avait l'air soucieux commo
un homme préoccupé do savoir s'il aurait, oui ou non, de
quoi dîner co soir-là. Et notro docteur Gordon, le méde-
cin le plus couru de tout le pays, et mistress Digby, la
plus cossue de nos fermières, et lo capitaine Firebrand,
malgré son bel uniforme et son bel avenir, et tant d'autres
pour lesquels la vie est couleur de.rose, qui n'ont qu'à
désirer une chose pour la voir apparaître aussitôt, no les
ai-je pas surpris cent fois, les uns et les autres, le visage
triste, mécontent, ennuyé.... Quelle injustice envers la
divine Providence ! Ne devraient-ils pas tous avoir sur les
lèvres un sourire perpétuel?... A la bonne heure un pauvre
diable commo moi, qui travaille tant que dure le jour, qui
ne sait comment il fera pour élever sa famille pour peu
qu'elle augmente encore, qui, après avoir sué sang et eau
pendant un demi-siècle, n'aura d'autre ressource pour ses
vieux jours que le work-house! Vraiment, je suis bien mal-
heureux et j'ai bien droit de me plaindre I Que diraient-ils
donc, s'ils étaient à ma place, tous ces gens que rien ne
peut contenter? Pour moi, si j'étais seulement comme le
moins riche d'entre eux, je jure bien que je no cesserais
de remercier Dieu qui me traiterait si favorablement. »
Pendant qu'il réfléchissait de la sorte, maître Howard
s'endormit. Il eut un rêve.
Je suis loin de dire quo tous les rêves soient un ensei-
gnement ou un présage. La plupart du temps, pendant
quo le corps est endormi, l'âme bat la campagne, et ce
serait une superstition ou une dérision quo do se creuser
la cervelle pour chercher un sens à ce qui le plus sou-
vent ne signifie rien du tout. Mais très souvent aussi —
l'Ecriture nous on fournit de nombreux exemples — Dieu
se sert des songes pour nous donner de précieux aver-
28 OU SI TROUVE LE BONHEUR
tissements. Alors il y aurait à la fois ingratitude et folie à
négliger la leçon de sagesse et de résignation qu'ils con-
tiennent.
Le rêve qu'eut Howard était incontestablement du
nombre des rêves utiles, et je ne doute pas que Dieu ne
l'ait envoyé au pauvre forgeron en réponse directe à ses
injustes murmures.
Il s'accomplissait quelque chose de très bizarre dans la
personne de maître Howard, lequel avait passé, presque
subitement et sans en avoir connaissance, de l'état do
veille à l'état de sommeil.
Tout en conservant le souvenir des méditations aux-
quelles il venait de se livrer, Howard n'était plus Howard,
il était lo squire Turnbull, et une calèche des plus élé-
gantes, traînée par quatre chevaux gris pommelé, lo pro-
menait à travers les allées sablées d'un parc magnifique.
Le premier sentiment d'Howard fut do so féliciter de
cette métamorphose et de contempler en esprit les grandes
richesses qu'il possédait, et ses nombreux châteaux, nt
les beaux messieurs et les belles dames qui encombraient
ses salons, surtout le beau dîner à trois services qu'il
allait faire en rentrant de sa promenade. L'eau lui venait à
la bouche, rien qu'en pensant à ce plat de venaison, à ces
perdreaux truffés, surtout à ces bons vins de France qu'il
boirait à discrétion.... Car à quoi bon se refuser quelque
chose quand on a tant d'argent qu'on ne sait comment
l'employer?
Cette agréable réflexion ne fit que traverser l'imagina-
tion du ci-devant Howard ; car à mesure que l'esprit du
squire entrait dans lo sion, et qu'il se faisait un étrange
mélange de la mémoire de l'un avec la mémoire de l'autre,
Howard porta les mains à son estomac, où il sentit une
CHAPITRE I 29
douleur violente : il se souvint qu'il était affligé d'uno
gastrite, quo cette gastrite l'astreignait à un régime des
plus sévères, à boire do l'eau panéo, à manger très peu...
et encore ce peu avait-il toutes les peines du monde à
passer.
Adieu donc les trois services, le pâté de venaison, les
perdreaux au truffes! adieu les vins do France I Ce bril-
lant équipago lui-môme, Howard n'en jouissait pas I Howard
était tout entier à son mal d'estomac. Il avait peine à
supporter le petit trot de ses chovaux ; il fut donc obligé
de dire à son cocher de prendre un pas très lent, et de
s'en retourner au château, où le docteur Gordon devait
l'attendre pour sa visite journalière.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'Howard était devenu
le squire, et il se disait qu'il comprenait bien pourquoi
l'autre jour il avait trouvé au pauvre squire l'air si piteux.
« Qu'est-ce que la richesse sans la santé? murmurait-il.
Et que j'aimerais mieux retourner à mes marteaux, à
ma vie dure, à ma nourriture grossière! Au moins je la
prenais avec plaisir, celte nourriture ; tandis quo main-
tenant... aïe! aïe! aïe I »
Il venait de rentrer au château : on le déposa sur son
lit. Il eut une crise si forte qu'il se trouva mal.
Quand il revint à lui, Howard avait devant lui le squire
qui n'était plus lui : lui était devenu le docteur Gordon.
« Un médecin! ça ne doit jamais être malade, se dit-il;
et si je suis moins riche quo tout à l'heure, j'aurai du
moins la santé, la science, la considération. Je serai encore
un des premiers du pays.
Cette consolation ne dura pas longtemps. L'homme est
ainsi fait, qu'il jouit à peine des biens qu'il possède et
souffre beaucoup de ceux dont il est privé. Il y avait peut-
30 OU SE TROUVE LE BONHEUR
être cinquante secondes quo l'âmo du forgeron était passée
de la peau du squire dans celle du docteur, et le départ
de sa gastrite ne causait déjà plus à Howard la moindre
joie. Co départ no pouvait pourtant pas l'attrister. D'où
venait donc cette angoisse qui se peignait sur ses traits
contractés ?
Ah! c'est que voici l'heure du dîner, l'heure par con-
séquent do retourner à la maison, l'heure do revoir mis-
tress Gordon ; — co ne serait rien do la revoir seulement,
mais de l'entendre. Or mistress Gordon a le plus détes-
table caractère qui se puisse imaginer. C'est une honnête
femmo, oui; mais c'est bien là sa seule qualité. Elle est
égoïste, elle est acariâlro, elle est grondeuse, elle est sus-
ceptible, elle est boudeuse, elle est colère. La paix, la
douce paix, n'a jamais pu habiter, une heure seulement,
sous le môme toit que mistress Gordon. La maison du
pauvro Esculape est un enfer, avec cette diablesse pour
ménagère.
Aussi, avçc la belle santé du docteur, malgré une
journée fatigante, et qui a dû lui aiguiser singulièrement
l'appétit, Gordon se sent tout à coup comme pris de nau-
sées, en songeant qu'il va, encore uno fois, se retrouver
vis-à-vis de sa tendre épouse.
« Ah ! disait, en se frappant la poitrino, l'ancien Howard,
qu'est-ce que la considération, l'aisance, la santé, les
honneurs même, sans le bonheur intérieur? >
Et il s'attendrissait intérieurement ; car il revoyait par
la pensée, sa douce Sarah, sa femme bien-aimée, qui l'ac-
cueillait si tendrement quand il rentrait chaque soir, qui
le débarrassait de ses outils, essuyait avec son mouchoir le
front de l'ouvrier tout trempé de sueur, l'appelait son cher
Georgo avec une voix où l'on sent son âme tout entière,
CHAPITRE 1 31
lui faisant trouver tant do charme à son modeste logis.
« Moi, pauvro ouvrier, j'étais heureux, disait le doc-
teur; car j'avais une femme douce et la paix du ménage.
Moi, illustre médecin, jo suis malheureux, car ma femme
est égoïste et violente. J'ai en permanence la guerre chez
moi. »
Cependant le docteur entra dans le joli jardin au milieu
duquel s'élève une belle maison en briques, avec perron et
terrasse. C'est Gordon-IIouse. Le voyant paraître, mistress
Gordon so préparait à lui faire sa scène accoutumée.
Howard était probablement assez convaincu qu'avec les
éléments apparents du bonheur le docteur était aussi mal-
heureux quo lo squire, et surtout bien moins heureux quo
lo forgeron.
Tout à coup, et par une métamorphose plus extraordi-
naire encore que les précédentes, Howard no fut plus un
homme, mais une femme, la fermière Helon Digby, dont
l'expression navrée l'avait tant scandaliséle jour précédent.
Holen Digby est riche, honorée; elle habite une char-
mante ferme dans un charmant pays. Tout le monde l'aime,
car elle no fait que du bien. Elle qui rend la vie si douce
et si facile à coux qui l'entourent, comment ne serait-elle
pas heureuse elle-même?
Hélas! ni les souffrances physiques endurées avec la
gastrite du squire, ni l'effroi éprouvé par le docteur à la
pensée d'affronter de nouveau son ennemie intime, mistross
Gordon, n'étaient rien, comparés à cette lame de fin acier
qui traversa l'âme d'Howard dès qu'il fut Helen Digby.
Son mari était un assez brave homme, mais qui ne l'aimait
pas; il n'avait jamais aimé que lui-même. Toutes les affec-
tions d'Helen étaient concentrées sur ses deux fils, deux
enfants selon le coeur de Dieu et de leur mère, deux anges...
32 OU SE TROUVE LE BONHEUR
Ces deux anges aspiraient au ciel.... Déjà la phtisie les
avaitmarqués pour une mort prochaine. Chaque jour Helcn
voyait leurs forces déclinor; chaque jour lo docteur, en
venant, lui laissait moins d'espoir, ou du moins devenait
de plus en plus incapable de donner à ses paroles ce ton
do conviction bien plus tranquillisant que les paroles
elles-mêmos.... Ce soir-là, les enfants s'apercevaient eux-
mêmes qu'ils allaient mourir ; ils faisaient à leur mère des
adieux déehirants.
« Quel malheur de voir souffrir ceux qu'on aime! disait-
elle. Et pourtant, qu'est-co que ce malheur à côté du
malheur qui me menace? Quand ces lumières de ma vie
auront disparu, que doviendrai-je? »
11 semblait à Howard que cette pensée allait le faire
mourir, et qu'il jetait un regard d'envie sur cet Howard
qu'il avait été jadis, pauvre, mais riche de travail, riche
de l'amour de sa femme et do ses enfants, riche aussi de
leur luxuriante santé.
Au lieu do le faire mourir, cette pensée le poussa vers
un dernier tableau.
Il était lo capitaine Fircbrand.
Lccapilainoagngné sa double épaulette dans la récente
guerre sur le continent : il est jeune, il est brave, il est
beau ; il ne passe nulle part sans exciter autour de lui un
murmure d'admiration et d'envie ; lo plus bel avenir s'ouvre
devant ses regards. Il peut prétondre à tous les partis.
Et pourtant, dès qu'il voulut faire l'inventaire de sa nou-
velle âme, Howard-Fircbrand poussa un cri qui faillit
l'éveiller. Il ressemblait à un. homme qui, croyant se mirer
dans la cristal d'une onde pure, aperçoit au fond de cette
claire fontaine tout un amas d'odieux reptiles, couleuvres,
crapauds, salamandres, vers immondes.
CHAPITRE I 33
Firebrand était brave, mais il était avare ; il aimait l'ar-
gent; il l'aimait avec une passion qui l'avait poussé au
crime lo plus odieux; il n'avait pas craint do profiter do la
confusion d'une bataille — où il s'était d'ailleurs couvert do
gloire — pour assassiner son propre frère, afin d'augmen-
ter d'autant ses chances d'héritage.... Depuis, il avait beau
faire, il avait beau cacher ce signe de Caïn qui eût dû éclater
à tous les yeux, son coeur était dévoré par le remords.
Il faut croire que l'ancien moi d'Howard n'était pas
habitué à cet effroyable tourment. Rien des précédentes
angoisses n'avait interrompu le sommeil du forgeron;
celle-ci l'éveilla presque aussitôt.
« Seigneur, mon Dieu, dit-il en se jetant à genoux sur
le gazon, j'étais un ingrat. Vous m'avez donné la santé, la
paix do ménage, vous mo conservez ceux que j'aime : vous
permettez quo je ne connaisse pas le remords, du moins
co remords affreux d'un grand criino. Combien, parmi ceux
dont le sort me semble enviable, manquent de l'un ou
l'autre de ces biens que YOUS m'avez tous accordés! »
Depuis lors, Howard est devenu plus reconnaissant des
bienfaits de la Providence, plus compatissant à l'égard du
prochain; non seulement compatissant pour les douleurs
que toutlo monde connaît, mais surtout pour ces douleurs
cachées, qui sont d'autant plus poignantes qu'elles dévorent
en silence les existences réputées les plus heureuses.
« Gardez-vous, disait-il souvent à ses enfants, de com-
parer votre sort à celui des autres. Souvent l'homme quo
vous enviez est beaucoup plus malheureux que vous. Nous
avons tous un fardeau à porter on cette vie; mais.
a Nul ne connaît le poids du fardeau d'autrui. >
34 OU SE TROUVE LE BONHEUR
VI
Un villageois chrétien. !
Pour clore ce chapitre, répétons : Non, le bonheur n'est
pas où le monde a coutume de le chercher; et, à co sujet,
maint grand esprit peut recevoir les plus sages leçons de
l'homme lo plus ignorant et le plus humble, témoin le
récit qu'on va lire.
Fatigué du monde (1), de l'étudo et do moi-même, j'allai,
pour refaire ma santé délabrée, m'établir à deux lieues de
Versailles, à l'extrémité d'une plaine immense dont les
maisons dorées étincellent sans interruption et sans ombre.
Là le plateau se creuse et so bifurque; là s'ouvre comme
par enchantement une suite de vallées riantes dont les
vertes prairies se prolongent à l'infini entre deux coteaux
couverts do riches cultures et couronnés de bois de châ-
taigniers. C'est sur la lisière de ces bois quo s'élève le joli
village de Châteaufort, avec son clocher champêtre, ses
deux tumulus ou tombeaux gaulois, placés entre deux
bastions sous les ruines pittoresques du château de Hugues
le Cadavre, et au milieu de tout cela uno simple maison-
nette, bien ombragée, bien rustique, habitée par uno
famille du bon vieux temps, et où l'amitié m'offrait un asile.
Au fond de la vallée, sur la gauche, on voit encore une
maison élégante, si heureusement située, que les bois,
les collines, les pâturages et les hameaux qui l'environnent
(t) Nous empruntons ce charmant récit à un écrivain, dont les ouvrages rem-
plis d'erreurs ont quelques pages que l'on dirait écrites a l'insu de lui-même
el qui sont évidemment inspirées par cette force de la vérité qui personne
pas même l'incrédule et le philosophe, ne saurait toujours repousser.
CHAPITRE I 35
semblent les fabriques naturelles do son parc et de ses
jardins. A côté de cetto maison, un peu au-dessus du
ruisseau, est une école de village bien ombragée ; en face,
un pont, dominé par un moulin, créé pour le plaisir des
yeux et l'amusement du peintre ; enfin une petite chapelle,
où repose, sous un arbre modeste, la dame du lieu,
morte à la fleur de l'âge, mais dont la piété et la beauté
ont laissé de longs souvenirs. Ce groupe d'arbres, de mai-
sons et de pavillons, et de tourelles gothiques qui appa-
raissent dans lo bois, forment un point do vue ravissant
au milieu de la plus profonde solitude, car le chemin
n'est sillonné que par de lourdes voitures de bûcherons
et les pieds des troupeaux qui, vers la fin de l'automne,
animent la vallée.
Tous les dimanches, averti par la cloche de la chapelle,
j'allais y entendre la messe; c'était un charmant spectacle
que de voir les villageois, dans leur simple parure, s'ache-
miner à la môme heure, et de tous les points du vallon,
à travers les prairies. Il arrivait quelquefois que j'avais
un compagnon ; c'était un hoinmo vénérable dont je no
pouvais me lasser d'admirer la piété ardente et ingénue.
Malgré sos vêtements grossiers et quelque apparence de
misère, tout, dans sa personne, exprimait le calme, et,
par un charmo inexprimable, ce calme arrivait de son
âme à la mienne à mesure quo je le contemplais. La ren-
contre de cet homme excita ma curiosité; je pris des
informations, et je sus bientôt qu'il vivait de la charité
publique. C'est, mo dit-on, que, dans un âge avancé, il
a perdu deux braves garçons qui auraient été ses sou-
tiens : l'un est mort à la Bérésina, l'autre à Waterloo.
Lo voilà vieux et seul, il ne peut plus travailler; mais
lo propriétaire du château aide un peu le vieillard, et la
36 OU SE TROUVE LE BONHEUR
commune fait le reste. Encouragé par ces récits, je
l'abordai, en lui offrant un léger secours.
« Vous avez besoin d'un habit plus chaud, lui dis-je;
l'hiver sera rude, et il faut y songer un peu à l'avance. »
11 leva les yeux sur moi; son regard était serein.
« Eh ! qu'ai-je besoin d'y songer, dit-il d'une voix
émuo, puisque Dieu en met le souci dans le coeur des
braves gens? »
Voilà un homme, bien résigné, dis-je à moi-même;
il faut que jo m'enquiôrc des occupations de sa vie
et du nombre de ses pensées.
« SaYez-vous lire? lui dis-je.
— Oui, Monsieur ; dans ma jeunesse j'ai reçu les
leçons du curé, un bien brave homme qui se plaisait
à instruire les enfants.
— Et vous avez des livres?
— Oh! à mon âge on ne lit plus, on prie!
— .Vous priez donc souvent?
— C'est- un si grand bonheur de priori Le soir, assis
à la porte de ma pauvre cabane que vous voyez là-bas,
sous les châtaigniers, je regarde coucher le soleil, et je
dis : Notre Pèro !
— Et c'est là toute votre prière?
— Y en a-t-il qui remplissent mieux le coeurl Notro
Pôrel Souvent, après avoir prononcé ces mots, jo m'ar-
rête, et en voyant les troupeaux qui reviennent des
champs pour nous donner du lait, en voyant le soleil
qui so lève et qui se couche sur la vallée, je bénis sa
chaleur qui fait croître l'herbe de nos prairies, les fruits
de nos arbres, et le blé de nos champs. Ohl alors je sens
bien que ma prière est vraie, et j'en ai pour toute la
soirée à songer à ces mots : Notro Père I
CHAPITRE I 37
— Et'dans la mauvaise saison, que faites-vous?
— Je regarde le ciel. Jo vois ces grands nuages qui le
traversent, et qui viennent je ne sais d'où, poussés par le
vent, cheminant sans bruit, et versant, comme des arro-
soirs, la pluie çà et là dans les plaines qui reverdissent
et nous donnent du pain, du beurre, du miel, ni plus ni
moins que si Dieu les mettait dans nos mains. Ahl notre
Père qui êtes aux cieux, vous vivrez'toujours!Les hommes
ne peuvent pas vous faire mourir, commo ils ont fait
mourir mes pauvres enfants! »
En parlant ainsi, les yeux du vieillard se remplirent de
larmes, sa tôle se pencha; je l'entendais qui murmurait
tout bas quelques mots comme s'il eût continué sa prière.
« Mon pauvre Bertrand, reprit-il après un moment do
silence, c'était le plus jeune, et il est mort à Waterloo en
criant : Vive l'empereur! Ahl s'il avait crié : Vive notre
Père qui êtes aux cieux! il vivrait peut-être encore, et ma
pauvre femme qui est allée le rejoindre, je ne l'aurais pas
perdue. Mais c'est la volonté de notre Père, et je le bénis,
ajoula-t-il en essuyant ses yeux, car il a remplacé mes
enfants par les gens do bien.
— Vous êtes solitaire au fond de la vallée, vous
devriez vous rapprocher un peu du village.
— Hélas! reprit-il, jo ne puis quitter ma maison; j'y
ai vu naître mes enfants, et leur mère y est morte; d'ail-
leurs, comme dit notre curé, celui qui peut parler à Dieu
n'est jamais seul.
—- Et vous êtes content do votre sort?
— Comment ne lo serais-jo pas? Dieu ne m'a jamais
abandonné.
— Oh! vous méritez do l'être encore davantage, m'é-
criai-je, brave homme! Tenez, prenez cet argent et prioz
38 OU SE TROUVE LE BONHEUR
pour moi, pour moi soumis à moins d'épreuves, et qui
n'oserais me dire aussi heureux que vous.
— Est-ce donc qu'on prie pour de l'argent? » dit-il
avec émotion. Et d'une main tremblante il éloignait le don
que je voulais lui faire.
Je sentis que je l'avais blessé.
« Pardonnez-moi, lui dis-je; j'ai voulu faire, comme
tous les gens du monde, un don intéressé ; mais je
reconnais ma faute, et je saurai la réparer. »
En parlant ainsi, je saisis ses mains pieuses, que je baisai
avec respect ; puis je m'éloignai le coeur plein de tout ce
que je venais d'entendre.
J'avais fait à peine quelques pas qu'il me cria : « Je
prierai Dieu pour vous, et aussi pour vos petits enfants,
si vous en avez qui ne sachent pas encore prier! »
On raconte du célèbre astronome Tycho-Brahé, qu'une
nuit, en sortant de son observatoire, il se trouva tout .à
coup environné d'une foule en tumulte qui remplissait
la place publique. S'étant enquis des causes d'une aussi
grande affluence , on lui montra dans la constellation du
Cygne une étoile brillante quo lui, aidé des meilleurs
télescopes, n'avait jamais aperçue. Voilà un de ces hasards
qui humilient les savants et qui servent la science. Ma
situation était assez semblable à celle du grand astro-
nome. Un pauvre villageois venait de me montrer l'étoile
qu'inutilement je cherchais depuis tant d'années.
Oui, je m'étais trompé : ce n'est ni l'industrie, ni la
science, ni les machines, ni les livres qui peuvent faire
le bonheur d'une nation. Certes, toutes ces choses sont
utiles à leur rang, et le soin du législateur doit ôtro de les
propager et de les multiplier ; mais si, content d'avoir
développé la partie terrestre de l'homme, il néglige de
CHAPITRE I 39
développ'er l'âme créée à l'image de Dieu, au lieu d'un
peuple heureux, il ne verra autour de lui qu'une multitude
inquiète dans ses passions sans frein, une multitude tra-
vaillée du double besoin de s'élever et de connaître, et
dont cet instinct sublime fait le supplice. Vous l'avez dirigée
vers la terre : elle y reste, elle s'y attache, au milieu des
richesses et des voluptés qui s'épuisent. Que n'ouvriez-
vous les routes du ciel? l'âme se fût reconnue, surprise
d'entrevoir enfin le but de ses désirs qu'on trompe et de
ses ambitions qu'on égare. Tout ce qui repose le coeur,
tout ce qui agrandit l'humanité nous vient d'en haut.
Vous voulez le bonheur, vous voulez le pouvoir, c'est
encore là que Dieu l'a placé. Le peuple le plus instruit,
s'il n'est aussi le plus religieux, ne sera jamais le peuple-
roi.
Ainsi l'exemple du vieillard heureux dans sa misère,
calme dans ses afflictions, m'avait conduit à la source du
bien et du mal.
Nos passions terrestres, c'est l'arbre de la science qui
nous matérialise si l'âme ne la divinise.
Je sentis alors pourquoi les développements isolés de
l'intelligence avaient accru le mal au lieu de le détruire.
Quel spectacle plus effrayant que celui d'un peuple actif
et vigoureux, se débattant sans espérance dans les murs
d'airain de la fausse gloire, de la personnalité et de
l'égoïsme ! Ce spectacle, nous lo donnons au monde lorsque
la pensée religieuse nous manque, lorsque les mères ont
oublié de la déposer sur lo berceau de leurs enfants.
TI
Où se trouve donc le bonheur?
• Le bonheur te trouve dans le deroir accom-
pli i c'est-a-dire dans l'amour — amour de Dieu,
amour de la famille, amour du prochain, — dans
le travail et dans la modération. •
1° Le bonheur te trouve en Dieu et en son amour.
I
Le bonheur.
Quand un père de famille a un trésor, il se donne bien
garde de le mettre en évidence dans des coffres tra-
vaillés avec art, dans des armoires ou des buffets couverts
de tapisseries de soie, dans des comptoirs polis et bril-
lants : les voleurs venant à la maison vont droit à ces
coffres, à ces buffets, à ces comptoirs dont l'éclat frappe les
yeux ; mais ils sont vides, ils n'étaient quo pour la parade.
Il n'y a que l'enfant bien-aimô, le fils unique, qui sache
le secret du père; il trouvo le trésor dan* quelque réduit
obscur,dans quelque recoin de la maison. L'explication est
CHAPITRE II 41
facile à faire : le bonheur est lo trésor de Dieu; tous le
veulent ravir. On se figure qu'il doit être dans les
dignités, dans les richesses que l'on voit briller avec tant
d'éclat; on se persuade que la vraie félicité habite les
palais des grands; qu'il nous faut, pour être heureux,
de superbes équipages, des habits magnifiques; on court
après ces biens apparents comme le voleur à ces coffres
précieux, et, comme lui, on est trompé. Dieu découvre
son secret à ses enfants adoptifs, aux âmes choisies, et il
leur dit : Le repos d'esprit, le calme, la paix du coeur, le
vrai bonheur ne sont pas aux festins, aux danses, aux
jeux, aux pompes du monde, mais dans les larmes de la
pénitence, plus douces que les joies des théâtres; sous
les haillons de la pauvreté, qui couvre plus d'heureux que
la pourpre; dans la retraite, dans un petit recoin du
monde, où l'on vit inconnu, oublié des hommes. Heureux
ceux qui cherchent ces trésors de joie et do contentement
par les moyens que Jésus-Christ lui-même nous a
indiqués :
Voici sous quels traits le bonheur apparaissait à un
jeune poèto chrétien do seize ans, Jean-Paul Granger :
C'est un génie aux blanches ailes,
Un bel ange toujours joyeux ;
Mais pour ces demeures mortelles
Il craint d'abandonner les cieux 1
Tous le volent au loin dans l'espace,
Prêt à descendre sur chacun;
Ils l'appellent, mais l'ange passe,
Il ne s'arrête sur aucun.
Le bruit des villes l'importune ;
Un trône, un palais lui font peur;
Il laisse l'or a la fortune,
Et les soucis a la grandeur.
42 OU SE TROUVE LE BONHEUR
Ce qu'il aime, c'est le silence,
C'est le chaume des villageois,
C'est le calme, c'est l'innocence,
Les hameaux, les champs et les bois.
C'est d'un berceau les frêles langes,
El l€3 enfants purs et joyeux ;
Car avec tous ces petits anges,
Il se croit encor dans les cieux.
* ' Dans la coupe de la souffrance
Il aime à jeter quelques (leurs,
C'est sous les traits de l'espérance
Qu'il vient soulager nos douleurs.
Toujours il défend de ses ailes
La vertu sa timide soeur,
Et dans ses épreuves cruelles
Il la soutient avec douceur.
II
Le juste seul est heureux.
En effet, la justice de Dieu lo récompense et le consolo
par la voix de la conscience. Quand lo tyran Fabien menaça
saint Tiburce de le faire mourir, celui-ci lui dit : « Fais ce
que tu veux, mais sache bien que les tourments sont
légers quand la conscience est pure. » Lorsque saint
Hilaiion fut sur lo point de mourir, voici les dernières
paroles qu'il prononça et qui frappèrent tous les assis-
tants : « Allons, mon âme! pourquoi trembles-tu? Voilà
près de soixante-dix arts que tu sers lo Seigneur, et tu
tremblerais encore? » Thomas Morus, chancelier d'Angle-
terre, condamné injustement à mort, quand il se trouva
sur l'échafaud, demanda au bourreau qui allait lo décapi-
CHAPITRE II 43
ter : « Examinez mon pouls pour voir s'il bat plus vite. »
On raconte la même chose de Louis XVI. Un jour qu'un
brigand de la révolution dirigea la pointe de sa lance
vers la poitrine du bon roi, un garde national s'élança et
détourna l'arme du sans-culotto en disant au prince :
« Ne craignez rien! » Louis XVI, lui saisissant aussitôt la
main et l'appliquant sur sa poitrine : « La conscience
d'un honnête homme est tranquille, dit-il; sentez si le
coeur me bat plus vite que de coutume. »
III
Vous n'êtes pas heureux parce que vous ne cherchez pas Dieu.
M. de Saint-Beaussant, riche et artiste, avait mené
longtemps une vie livrée à toutes les frivolités mon-
daines. \]\\ jour, à Marseille, il entra dans une église et
entendit un fragment de sermon. Le prédicateur était
médiocre, racontait le P. Lacordaire à ses religieux, pour
leur rappeler que c'est la grâce de Dieu et non le talent
de l'orateur qui opôro les conversions. Dans le cours du
sermon, cette phrase revint souvent : « Vous n'êtes pas
heureux parce quo vous no cherchez pas Dieu. »
M. de Saint-Beaussant s'appliqua ces paroles : « Oui, dit-
il, j'ai cherché partout le repos de l'âme et je ne l'ai pas
trouvé, mais je demeurerai dans l'héritage du Seigneur :
In hoereditate Domini morabor. » Sa maison fut le pre-
mier couvent dos Dominicains en France. C'estlà que
le P. Hernscheim vint mourir. M. de Saint-Beaussant entra
lui-même dans l'ordre, qu'il embauma de la bonne odeur
de ses vortus. Qnand il mourut à Oullins, le P. Lacor-
daire parla do lui devant son cercueil à ses frères.
44 OU SE TROUVE LE BONHEUR
IV
Retour au bien.
. 11 y a quelques années, en me rendant à Paris, je me
détournai de la route directe pour aller prier sur la tombe
d'un de mes je mes compatriotes et amis, Alexis***.
Descendu de voiture, j'étais bientôt sur le chemin, qui
conduit au cimetière. Y étant arrivé, je me mis à le par-
courir dans toutes les directions, m'arrôtant devant chaque
tombe, lisant toutes les inscriptions sans pouvoir décou-
vrir le nom que je cherchais. Je commençais à désespérer
d'y parvenir, quand j'aperçus un officier qui était à
l'extrémité opposée. J'allai droit à lui : nous nous ren-
contrâmes près d'une place où la terre avait été fraîche-
ment remuée; au milieu, une petite croix de bois appa-
raissait à peino entre quelques rares gazons. Nous
échangeâmes un salut; je prononçai le nom d'Alexis.
«C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
donc? — Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour
y prier. — Et voici précisément le lieu où il repose. »
Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières
s'élancèrent à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel.
Quand nous fumes relevés, « J'avais encore un autre
désir, lui dis-je, et il est en votre pouvoir de l'accom-
plir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami intimo d'Alexis;
vous avez sans doute assisté à ses derniers moments; ce
serait une consolation pour moi que d'en entendre le
récit de votre bouche. — Vous no pouviez vous adresser
mieux qu'à moi, Monsieur. Mais, pour apprécier combien
sa mort a été belle, il est nécessaire do remonter plus
haut. Je vous raconterai l'histoire do quelques années do
sa vie; ce sera la mienne aussi.
CHAPITRE II 45
« ftous sommes entrés le même jour, Alexis et moi,
à l'Ecole militaire ; dès notre première entrevue, une
secrète sympathie nous attira l'un vers l'autre. Nous
eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il eût
été difficile de se figurer deux caractères mieux en
harmonie que les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous
prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous ne
trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants.
Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous
des matières que. nous venions d'apprendre, et, chose
déplorable! nous n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et,
toutefois, sur co point-là même, il y avait entre nous une
grande différence. Alexis était incrédule, moi j'étais
impie. S'il m'arrivait de tourner en dérision des choses
saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il m'adressait
des reproches sévères, bien que toujours affectueux.
L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en
semestre. A notre rentrée au régiment, après quelques
paroles d'amitié échangées entre nous, « Eh bien,
Alexis, lui dis-jo en souriant, as-tu fait tes pâquef avant
de partir? — Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait
assez que la question lui avait déplu. — Je veux parier
avec toi, repris-je, que ta mère t'aura bien persécuté pour
cela. —Elle m'y a exhorté tendrement; mais je lui ai dit
que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que,
grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas
communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
attendant qu'il mo soit possible de vous satisfaire : co
jour no tardera pas à venir, jo l'espôrc. Oui je l'espère ! »
répéta-t-il en se tournant vers moi et en appuyant forte-
ment sur ce dernier mot.
» En ce moment, jo no sais quel génie infernal s'em-
46 OU SE TROUVE LE BONHEUR
para de moi : sans respect pour l'amitié, sans égard pour
les lois de la politesse, j'éclatai grossièrement de rire.
Mais je ne tardai pas à m'en repentir, quand je vis quelle
blessure mon indigne conduite avait faite à son coeur.
« Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas bien...
je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais
un si bon coeur.... » Tels furent ses reproches; il y avait
à la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du
regard qui l'accompagnait quelque chose do si profondément
triste et douloureux, que je fus saisi de confusion. « J'ai eu
tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivcra plus*... »
Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt — l'excellent
homme! — de m'ouyrir ses bras, dans lesquels je me pré-
cipitai : notre amitié était devenue plus étroite que jamais.
» Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter
quelques-uns de nos soldats. Un de ces malheureux venait
de rendre le dernier soupir. « C'est triste, dis-je à Alexis,
de voir un militaire mourir dans son lit comme une vieille
femme. Je ne connais qu'une belle mort pour nous
autres... le boulet de canon! — Si on est préparé,
reprit-il; car pour moi, je ne connais pas de mort plus
triste que celle qui vous frappe en traître.... — Je
t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession....
— Pauvro ami!... Ainsi donc', incorrigible! Tu m'avais
cependant promis.... » Et après un court intervalle do
silence : « Tu l'as dit, jo désire et je désire vivement ne
pas mourir sans confession.... J'ai même... il faut que tu
l'entendes do ma bouche : j'ai pensé que si jo venais
quelque jour à tomber malade, jo m'adresserais à toi pour
aller chercher un prêtre; et jo puis compter que tu me
rendras ce service, n'est-il pas vrai? » Il remarqua la
surprise que mo causait une telle domande; il insista :
CHAPITRE II 47
« Tu «me le promets, mon ami?... » Et il me tendit la
main.... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus
affligerait ce bon ami, l'emporta en ce moment sur toute
autre considération : je pris sa main, je la serrai dans les
miennes; je lui promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce
qu'il me demandait, mais il n'eut pas l'air de s'en aper-
cevoir, et il me remercia affectueusement.
» Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie
dont il mourut, je ne le quittai plus. Jo m'étais établi dans
sa chambre; le jour, j'étais constamment à le garder; je
le veillai toutes les nuits. Un matin, le médecin venait de
faire sa visito accoutumée. Il avait remarqué un grand
changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient
manifestés ; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis
se tourna vers moi, souleva péniblement sa tête appe-
santie et s'cftbrça vainement do parler; ses regards
inquiets m'interrogèrent; il me sembla qu'il me disait :
« Tu as oublié ta promesse.... Et moi qui avais compté
sur ton amitié!... — J'y vais, j'y vais! » Je ne dis que
ce mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez
le curé de la paroisse, je me sentais combattu entro lo
sentiment de la piété fraternelle et jo no sais quello
mauvaise honte. « Monsieur, lui dis-je, j'ai un ami dange-
reusement malade; il m'a demandé de vous aller
chercher : je n'ai pu qu'obéir; car lo voeu d'un ami, et
surtout d'un ami mourant, est uno chose sacrée. » Nous
nous dirigeâmes vers la maison du pauvro malade; j'in-
troduisis le prêtre dans la chambre, et je les laissai seuls.
» Après une demi-heure d'attente, jo fus rappelé; une
cérémonie religieuse se préparait. J'étais debout au pied
du lit. Au moment où elle commença, je délibérais en
moi-même si jo garderais la mémo attitude. Mais si jo mo
48 OU SE TROUVE LE BONHEUR
comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le coeur de mon
ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilloux fléchit,
et il resta ployé pendant tout lo temps que lo prôtro fit
los onctions sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans
un tel moment?... A prier?... Hélas! jo n'en avais plus le
souci, j'étais à me demander comment un esprit aussi dis-
tingué que l'était Alexis^pût êlro dupo de semblables mo-
meries. Telles étaient les détestables pensées qui m'obsé-
daient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...
» Il ne restait plus qu'à accomplir uno dernière céré-
monie, la plus importante de toutes. Le prêtre ouvrit uno
boîte d'argent; il en tira avec respect une hostie consacrée,
et la présenta au malade, qui recueillit un reste de forces
et se souleva pour recevoir son Dieu. Jo lo regardai.
Oh I comment rendro l'impression dont je fus saisi à son
aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent
au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils
réfléchissaient les plus belles vertus, la foi, l'espérance et
l'amour.... Je baissai la tête : un sentiment inconnu, nou
veau, avait traversé mon esprit ; pénétré d'admiration
pour mon ami, j'en étais venu à rougir do moi-même.
» Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la
main ; je l'arrosai de mes larmes. « Mon ami, dit-il, je te
remercie; je n'avais pas attendu moins de toi!... » Et,
après une courto pause, il ajouta: « Je suis heureux
maintenant! M Qui pourrait reproduire l'accent avec lequel
il prononça ces paroles?... Ce n'était pas l'accent
d'un homme, non : si les anges ont une langue pour
exprimer leurs pensées, c'est ainsi qu'ils parlent. « Je
suis heureux ! » Pauvre jeune homme 1 Et il se voyait
mourir à la fleur des ans, lui,' doté des dons les plus
précieux de l'esprit ot du coeur, lui, chéri de ses amis,
CHAPITRE 11 49
adoré 'do sa famillo ! et il mourait loin de celle-ci, il
mourait lentement, dans des souffrances aiguës ! Qui donc
pouvait lui inspirer des sentiments semblables?... Qui?../
A la foi seule il appartient do répondre à cette question.
» Et la religion qui opèro un tel prodige serait-elle donc
un jeu d'enfant?... Quoi!., si elle était réellement di-
vine?... Il pressentait co qui so passait au dedans do moi,
et il m'interrogea d'un regard; jo lui avouai tout en fon-
dant en larmes, t Mon Dieu, s'écria-t-il, jo vous bénis I
C'est maintenant quo jo puis le dire en toute vérité et
dans l'effusion de mon coeur : Je suis heureux ! D
» Pendant la première période de sa maladie, la douleur
arrachait à Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience ;
maintenant, pas un murmure, pas une seule plainte. Il
semblait que le Dieu qui venait do descendre dans son
sein y eût déposé un trésor de douceur, de résignation
et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours. Vous
n'exigerez pas, Monsieur, quo je m'étende davantage sur
cette douloureuse catastrophe Hélas ! quand je m'y porte
par la pensée, les paroles mo manquent pour rendre co
quo jo sens ; jo ne sais plus m'exprimor que par mes
larmes. »
L'officier se tût, sa tète s'était inclinée sur sa poi-
trine. Je respectai son silence. Il reprit la parole et
continua :
« Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs,
au retour de la cérémonie funèbre, jo m'enfermai dans
ma chambre et j'y restai jusqu'au soir. A l'entrée de la
nuit, j'allai chez le curé. « Monsieur, lui dis-je en entrant,
je viens vous remercier.... — Et de quoi donc? intorrompit-
il avec un accent gracieux; jç n'ai fait quo mon devoir;
c'est là une des fonctions les plus essentielles do notro
50* OU SE TROUVE LE BONHEUR
ministère, et une des plus douces aussi quand nous trou-
vons des âmos disposées à l'accueillir comme l'était votre
ami. Oui, j'en ai la ferme conviction, nous pouvons
compter en lui un protecteur dans le ciel.... — Monsieur,
c'est à moi plutôt à vous remorcier.... Je vois que vous ne
soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici.... Pen-
dant quo vous administriez les derniers sacrements à mon
ami, j'étais là (vous vous le rappelez peut-être) à genoux
au pied de son lit. J'étais tombé à terre incrédule; je l'ai
vu communier et je mo suis relevé chrétien. Chrétien I
qu'ai-je dit? Ah! jo no losens quo trop, je suis indigne de
porter un si beau nom. — Jo puis dès ce moment vous
le donner j co nom, » dit le prôtro; et me serrant tendre-
ment entre ses bras: a Oui, mon frère! mon cher frère!
quiconque veut sincèrement revenir à Dieu, celui-là est
réellement et dans toute la force du terme un chrétien.
— Maintenant, mon Père, j'avais un second but en venant
vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je
vous prie de m'écouter.... Et; sans attendre de réponse,
j'étais tombé à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, Mon-
sieur? De ce jour date ma conversion.... »
V
Nous avom été crées pour le bonheur.
Un religieux cistercion, ayant été arraché à son état par
la révolution de 93, eut le malheur de se laisser entraîner
par le torrent dos passions et des mauvais exemples. Il
s'abandonna à tous les désordres, entra dans l'état militaire
et parvint au grade de général.
Revenu dans sa patrie, il éprouva: certaines déceptions
CHAPITRE II 51
donl Dieu se servit pour lo forcer à rontrer eh lui-raêmo
et à se rendre aux pressantes sollicitations de la grâce.
Ce fut sous ces salutaires impressions qu'à l'âge do
quatre-vingts ans il se présenta au P. Zozime, gardien des
capucins do Chambôry, et lui demanda en tremblant d'être
admis une seconde fois dans l'état religieux, faveur dont
il se reconnaissait indigne. Il fut reçu cependant avec
l'empressement qu'inspire au bon pasteur lo retour do la
brebis égarée.
Sa vie édifiante, sa pénitence exemplaire et sa sainte
mort à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans ont prouvé quo
sa seconde vocation venait d'en haut, et qu'en la secondant
on avait fait une oeuvre agréable à Dieu.
Il a exprimé ses sentiments de pénitence dans les vers
suivants :
Religion, prête * ma voix
Les tendres accents de ta lyre;
Gémissante aux pieds de la croix,
Que ta douceur ici m'inspire.
Je ne veux point de l'Apollon
Invoquer la muse rebelle;
J'implore, aux rives de Cédron ,
La miséricorde éternelle.
Ainsi chantait un pèlerin
Portant l'image de Marie;
Il venait d'un pays lointain
Chercher la paix dans aa patrie.
Vain espoir pour ce malheureux',
Il n'est plus de paix'sur la terré;
Heureux malheur,' bienfait des'cieux,
Qui le ramène aux pieds d'un Père.
Oh! que je fus infortuné
Daus les jours de ma folle ivresse
Dieu par moi fut "abandonné,
Il abandonna ma faiblesse.