//img.uscri.be/pth/0681c622d72e23bc053b985707ddfa1ad87baa72
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Padre Antonio. Mathurine. L'Appel au roi. Un chevalier de Malte. Suzanne de Clairavaux 2e édition

De
312 pages
J. Hetzel et A. Lacroix (Paris). 1864. In-18, III-313 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

OCTAVE LACROIX
PADRE ANTONIO
M A T HUR I N R ~
L'APPEL AU ROI. — UN CHEVALIER DE MALTE
SUZANNE DE E C L. A I R A V A U X
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
13, RUE DE GRAMMONT 13
J. HETZEL ET A. LACROIX, ÉDITEURS
Tous droits de traduction et de reproduction réserves
PADRE ANTONIO
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
DU MEME ACTEUR
LETTRES D'UN SPECTATEUR
(POLITIQUE? LITTERATURE HISTOIRE, ETC.)
Adressées à M. Grégory Ganesco, directeur de l'Europe de Francfort
(2) volumes in-18
2195 — Paris Imp. Poupart-Davyl et Ce. rue du Bac, 30
OCTAVE LACROIX
PADRE ANTONIO
M ATHURINE
APPEL AU ROI. — UN CHEVALIER DE MALTE
SUZANNE DE CLAIRAVAUX
DEUXIEME EDITION
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
13, RUE DE GRAMMONT, 13
J. HETZEL ET A. LACROIX, ÉDITEURS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
lu;1864
A
M. PROSPER MÉRIMÉE
HISTORIEN OU CONTEUR
TOUJOURS UN MAITRE
CE LIVRE EST DÉDIÉ
SOPHOCLE.
INTRODUCTION
Padre Antonio est le travail de deux ou
trois semaines de retraite et de solitude à la
campagne. J'étais préoccupé de la lutte inter-
minable dé ce que les religions et les philoso-
phies appellent les deux principes, et j'ai voulu
mettre en scène, corps à corps ou âme à âme,
Jehovah. et Satan, Oromaze et Arimane, Dieu
et le Diable, la force d'en haut et l'attrait d'en
bas. Toutefois il n'est pas question ici de Milton,
ni d'aucune tentative après lui. Ce serait là
une absurde entreprise.
J'ai pris tout simplement un moine es-
II INTRODUCTION
pagnol, catholique et nourri des plus pures
substances de la doctrine, mais homme aussi et
n'ayant échappé à rien d'humain, pour le
champ de rencontre, en quelque sorte, où la
bataille a été livrée. Un moine espagnol m'a
paru devoir offrir des ressources littéraires
et morales qu'on ne trouverait point ailleurs.
• Autour de cette première nouvelle, j'en ai
groupé d'autres qui. dans leur variété, ne sont
pas exclusivement nées de la fantaisie et du
caprice, à moins que le caprice et la fantaisie
ne reflètent souvent (comme j'ai toujours voulu
le croire) les idées et les tendances de la société
où l'on vit et du pays d'où l'on est.
Un mot encore. Enfant et adolescent, je
lisais Charles Nodier. Trilby, Smarra, la Fée
aux miettes, Thérèse Aubert, ont été mes pre-
mières joies. Nodier a cette bonhomie si lettrée
et si élégante de La Fontaine qui plaît à tous les
âges, mais il n'en a point la vérité naturelle. Lui,
il n'est qu'un délicieux menteur. Plus tard,
en lisant Colomba, Carmen, Clara Gazul, la
INTRODUCTION III
Double Méprise, j'ai connu des enthousiasmes
qui ne m'ont point quitté. M. Prosper Mérimée
est un grand écrivain comme on était autrefois.
un grand architecte. Ce qu'il prise avant tout,
c'est la vérité exacte et précise, la réalité
historique et humaine, fût-elle un peu revêche
ou un peu nue, et nul mieux que lui n'a su la
faire entrer jusque dans le roman. Joignez-y
ce style qui est solide et sobre à la Salluste,
où l'hyperbole ne s'arrondit pas, où la rare
métaphore est sans paillettes, mais qui ,
résistant et serré, carré pour ainsi dire du
sommet à la base , n'en a que plus de
prise et de relief. Et cependant il y a là autant
qu'ailleurs l'ordonnance harmonieuse, la mu-
sique des mots et des pensées, comme s'expri-
maient les anciens. — C'est à M. Mérimée,
dont je sais, pour surcroît, toute l'obligeance
et le bon conseil, que je dédie ces pages.
Paris, 22 juin 1884
PADEE ANTONIO
Mon ami don Mariano Cisneros y Fuentes est
l'arrière-petit-fils d'un officier supérieur des années
de Philippe V et de Ferdinand VI. Un matin, à
Valence, il me fit lire un manuscrit de son aïeul
qui m'impressionna vivement. C'était le récit d'une
aventure fantastique et vraiment impossible ail-
leurs qu'en Espagne, laquelle serait autrefois arri-
vée à un moine du couvent de Saragosse; ou plutôt
c'était, avec tous lés détails que peut fournir une
imagination ardente et méridionale, la véritable
copie de la Tentation de saint Antoine, non
point d'après Callot ou Téniers, mais d'après un
2 PADRE ANTONIO
coeur passionné à l'espagnole, désordonné peut-
être, et toutefois profondément catholique.
En Espagne, ces mariages de la passion déli-
rante et de la religion outrée, ces luttes exaltées
des sens et de la morale, étaient moins rares qu'on
ne pense, même en ces temps où la légèreté fran-
çaise commençait déjà à s'y faire jour. Don Juan,
là-bas, c'était le corps; sainte Thérèse, c'était
l'âme. Il n'y a que des Espagnols pour associer
ainsi, dans une certaine mesure et presque à des
doses calculées, une pareille âme et un pareil corps,
La sainte, heureusement, comme on le verra encore
dans la présente histoire, est toujours victorieuse
à la fin.
En lisant le manuscrit du vieil officier, je pensai
tout d'abord au Moine de Lewis, et je soupçonnai
un pastiche. Mais le roman anglais, qui est posté-
rieur à ce récit, est une oeuvre dépravée en somme
et hostile , une oeuvre du dix-huitième siècle.
Celle-ci, au contraire, malgré les exagérations de
PADRE ANTONIO 3
toute sorte qu'une sévère critique y pourrait re-
lever, est une oeuvre saine, croyante, et d'un bon
enseignement. Puis quel drame surnaturel des
ruses de l'Enfer et, si j'ose dire, des artificieuses
prévenances de la grâce! Un casuiste paraît être,
en effet, l'auteur de cette allégorie.
Tel qu'il est, Padre Antonio m'a semblé cu-
rieux et intéressant, et son air inusité vient peut-
être de la saveur et de la couleur locales, que je
me suis efforcé de conserver à travers mes sou-
venirs frais encore et les notes que j'ai prises sur
ces pages jaunes et fanées, mais vivantes. Je les
ai lues et relues. A quelques différences près, c'est
donc une traduction que je présente ici au lecteur.
Ce luxe d'épithètes surabondantes, ce style imagé
et impétueux où affluent, comme dans un fleuve
qui déborde, mille courants étranges, capricieux
et imprévus, tout cela, autant que la conception
du drame et sa moralité, appartient à l'original
dont je me suis aidé;
En 173., je servais dans les armées du roi
notre seigneur (que Dieu garde !) et je comman-
dais un régiment. Nous étions en garnison à Sa-
ragosse, —une désagréable ville, où l'on ne ren-
contre guère que des moines et des femmes, où
les moines sont sales et ignorants, les femmes
sottes et laides.
J'étais le plus jeune des officiers de ma compa-
gnie, et pourtant je n'en étais pas le moins sé-
rieux. Presque au berceau, en effet, j'avais perdu
mon père, un brave et honnête gentilhomme de la
Vieille-Castille, et j'avais été élevé dans le deuil.
J'avais sucé un lait triste : ma mère ne m'avait
souri pour la première fois qu'avec des yeux en
6 PADRE ANTONIO
larmes. Ces années d'amertume précoce et de
mécompte ont laissé dès lors une marque ineffa-
çable à mon corps et à mon esprit. J'ai toujours eu
le front pâle et pensif, les yeux inquiets, l'humeur
chagrine ou distraite.
Assurément, j'aimais les femmes comme un
autre; mais, par une sorte de scepticisme préma-
turé à l'endroit des sentiments humains, je n'ai-
mais pas les longues amours. Je prenais ma part
d'une fête de camarades et même d'une orgie;
mais je n'aimais ni les fêtes ni les débauches pro-
longées. La franchise et la gaieté s'y altèrent tou-
jours. — Je lisais beaucoup, et je m'appliquais
particulièrement à connaître les anciens, Tacite
et Suétone, Lucain et Juvénal. La vie d'Agricola
me ravissait d'admiration. Je croyais écouter l'his-
toire même de mon père, et arrivé aux dernières
pages, les plus belles peut-être que l'antiquité nous
ait transmises, à la mort d'Agricola et à l'adieu
suprême que l'historien lui adresse, j'éclatais en
sanglots. Je répétais encore, après avoir fermé le
livre : « S'il est un séjour quelque part pour les
âmes des justes, et si, comme il plaît aux sages
de l'augurer, les grandes âmes ne s'éteignent pas
avec le corps, ô toi, repose en paix! »
PADRE ANTONIO 1
J'ai dit que les moines de Saragosse étaient
ignorants et stupides. Il y en avait un cependant,
un Dominicain, le Père Antonio Mellan, qui était
vraiment couronné de science et de vertu, d'expé-
rience et de bonnes actions. Les autres le haïs-
saient, on peut le croire, et le calomniaient à qui
mieux mieux. La jalousie monacale a des raffine-
ments tout féminins, et l'esprit de corps, s'il se
montre vigoureusement à l'extérieur, n'est pas une
des habitudes du cloître.
Padre Antonio Mellan avait soixante-six ans
quand je le rencontrai un matin à la bibliothèque
du monastère. C'était un beau vieillard, voûté lé-
gèrement par les années, avec un front large et
ouvert, des yeux intelligents et sincères, noirs et
profonds, sous d'épais sourcils. Ses cheveux blan-
chissaient à peine; son sourire était clair, comme
sa lèvre était sympathique et cordiale. A notre
seconde entrevue, je l'avais choisi déjà pour mon
ami et pour mon confesseur.
J'allais voir souvent Padre Antonio dans sa cel-
lule de pauvre moine. Nous passions ensemble de
longues heures à causer. Ce vieil ami avait sur
toutes les questions un mot juste, une pensée ju-
dicieuse, quelquefois une explication savante et
3 PADRE ANTONIO
décisive. Il avait laborieusement étudié les poésies
et les sciences ; il avait fouillé aussi dans l'huma-
nité et en avait sondé la plus secrète nature. Il en
savait les instincts compliqués et détournés, les
ressorts déliés et obscurs. Il prisait peu l'homme,
et n'excusait de lui que sa jeunesse. Elle avait,
disait-il, des grâces charmantes et spontanées, et,
jusqu'au fond de ses égarements, il lui trouvait
encore une source de pardons, une raison d'ai-
mable indulgence. Le Père, quoiqu'il fût moine et
vertueux, avait été jeune. A la flamme de son
regard, on voyait bien qu'il avait connu à son tour
la lutte avec la vie et la tourmente des passions.
Sa piété, d'ailleurs, était celle d'un ange, et sa ré-
signation celle d'un martyr.
Un jour, dans cette petite cellule du couvent
des Dominicains à Saragosse, assis tous les deux
devant sa table de bois blanc, en face du grand
crucifix, nous nous entretenions, comme à l'ordi-
naire, de saint Augustin et de Tacite, de Pline le
jeune et de sainte Thérèse, de Dieu et des hommes.
Nous disions la sagesse divine et la folie humaine,
et comment on s'est efforcé depuis des siècles de
les marier et de les accorder, sans qu'on ait pu
encore y réussir. La tentation me vint peu à peu
PADRE ANTONIO . 9
d'interroger le Père sur sa première vie, sur ces
périlleuses saisons qui plus d'une fois avaient
occupé ma curiosité et que je soupçonnais trop
peut-être.
« — Mon père, m'écriai-je résolûment, per-
mettez-moi une question; si je suis indiscret, ne
répondez pas. Vous êtes entré jeune en religion
et au couvent; avez-vous maintenu toujours, sans
déchoir, la pureté austère et inviolable de vos
voeux? »
La demande était certes bien brusque et bien
militaire. Tout autre que cet excellent homme ne
se serait point abaissé à me répondre. Aussi, com-
prenant mon indiscrétion et mon étourderie, je
courbai la tête en rougissant.
Padre Antonio essaya un demi-sourire, et, lui
qui ne mentait jamais, il me tendit la main avec
bonté et me dit :
« — Dieu le sait ! Qui peut se garantir, mon en-
fant, de cette flèche habile et fine qui, suivant la
parole du prophète, vole çà et là, à travers l'heure
ardente de midi, et de ce démon subtil qui rôde
partout dans les ténèbres? Qui donc, si ce n'est le
Pharisien masqué et hypocrite, peut féliciter sa
conscience et lever son front, parce qu'il n'est
1.
PADRE ANTONIO
point un publicain et qu'il n'a point péché? Croyez-
moi, mon fils, l'épreuve est rude, la pente est
douce, la chute est facile. »
Et il soupira douloureusement.
Après une pause, il reprit :
« —Je ne veux pas me faire meilleur que je n'ai
été. Malheur à celui qui scandalise le Seigneur
pour édifier ses frères! Je glorifierai, j'espère, la
clémente Providence en m'humiliant moi-même à
vos yeux. Quand on ne peut point se sacrifier en
hostie sans tache pour les siens, il y a quelque
grandeur sans doute à leur servir d'enseignement
et de leçon. Je m'en vais donc vous dire un épi-
sode de ma jeunesse, une histoire incroyable en
nos temps de philosophie et de recherche, qui est
vraie pourtant et qui manqua d'être terrible.
« J'ai été longtemps enfant, grâce à Dieu. Dans
un siècle où le vice s'est introduit au sein même
des familles et jusque sous l'aile des mères, je fus
sauvegardé de bonne heure et mis à l'abri. J'avais
conservé à dix-huit ans l'innocence de l'esprit et
celle du coeur. Mes parents étaient pauvres, mais
contents, dans leurs montagnes des Asturies. Ils
travaillaient bravement et priaient Dieu.
« A huit ans, j'entrai par faveur au collège des
PADRE ANTONIO II
Jésuites d'Oviedo, et je fis dans leur maison de
solides études. Plus tard, à dix-neuf ans, il fallut
se prononcer et prendre un parti. Mes maîtres, qui
avaient reconnu en moi quelques talents, essayèrent
de me retenir chez eux, et ils employèrent pour
cela les sollicitations et la ruse, la menace et les
caresses. J'ai toujours eu peur ici-bas de l'adresse
et du savoir-faire, fussent-ils employés à l'accom-
plissement d'un bien réel. D'ailleurs ma vocation
et mon goût m'inclinaient du côté des Dominicains.
Je remerciai les Jésuites, et je revêtis l'habit des
Frères Prêcheurs.
« Je ne vous dirai rien de mon noviciat. Cette vie
claustrale, toute simple et naturelle, coulant tou-
jours, comme une onde paisible et réglée, sur les
mêmes sables et ne débordant jamais ; cette mono-
tonie, sous l'oeil de Dieu et sous la garde du devoir
franchement et affectueusement embrassé, est à la
fois douce, saine et calmante, profitable à l'esprit,
au corps, et mieux encore au coeur qui se ploie
ainsi et se réfrène. Ayez l'ordonnance exacte en
vous-même et autour de vous, et vous aurez la
paix.
« A vingt-cinq ans j'étais déjà dans les ordres sa-
crés, et, suivant les institutions de saint Domi-
14 PADRE ANTONIO
nique, j'allais prêchant et évangélisant partout où
j'étais mandé, de province en province et de ville
en ville. Je passais pour éloquent, et la foule se
pressait à mes sermons. J'étais jeune, beau peut-
être, et les femmes, les jeunes femmes, n'y man-
quaient jamais.
« Par une dépravation toute diabolique, la plu-
part des femmes aiment les prêtres.
• « Vous ne sauriez imaginer les occasions de pé-
cher dont est semé le ministère religieux. Les
femmes sont curieuses, éternellement enclines à
la convoitise et à la volupté, et dévorées comme
Eve de la faim du fruit défendu. Ce fruit défendu,
mystérieux, discret, nous le sommes pour elles.
Puis il y a aussi un stimulant de vanité et comme
un ragoût de luxure, qui les pousse à faire tomber
un prêtre et un moine. C'est une victoire dont elles
se flattent tout bas, devant le démon qui applau-
dit.
« Moi, j'étais fervent, innocent, zélé, plein de
piété et de confiance en Dieu; mais, veillant sans
cesse sur moi-même et tenant mon âme dans les
entraves d'une rigueur calculée, si j'avais des
passions, elles étaient du moins tournées vers le
ciel.
PADRE ANTONIO
« Je fus appelé à Salamanque pour prêcher dans
l'église cathédrale pendant tout le carême de 16...
Il y avait là de quoi donner de l'orgueil à un pré-
dicateur de mon âge. J'y pensai à peine, et je vins
en toute humilité.
« Salamanque, alors comme aujourd'hui, était
une ville insoucieuse et folle. Les étudiants y parta-
geaient fort inégalement les heures entre l'Univer-
sité, où l'on s'ennuie à apprendre, et le bal et la
promenade, où l'on s'amuse à oublier. Ces adoles-
cents, qui s'en vont ainsi rêvant et causant à voix
basse sous les ombrages et parmi les fleurs, les
amoureuses sérénades sous les balcons, les baisers
à travers les grilles, je ne les blâmerai pas abso-
lument. Il n'y a pas de printemps sans chansons,
il n'y a pas de jeunesse sans amours, et en ces
choses légères, où la nature même donne l'exemple,
il ne faut condamner jamais que le désordre. Et
puis, à la fin du carnaval, voilà que tout rentre
dans le devoir. Ces belles têtes, hier brûlantes et
enamourées, reçoivent dévotement les cendres, et,
jusqu'au jour d' Alleluia, on n'entend plus à Sala-
manque même, sous les bosquets et le long des
pelouses, que le chant des psaumes de la pénitence,
le bruit des chapelets et le murmure des prières.
PADRE ANTONIO
« Quant à moi, j'avais pris pour la série de mes
sermons les sept Péchés capitaux, les vraies sources
ici-bas de toute dégradation humaine, et enfin de la
damnation éternelle.
« Un jour, le dimanche de la Passion, j'eus à trai-
ter de l'impureté et de la luxure. La foule, venue
dès le matin, était grande autour de moi, plus
compacte et plus pressée que d'habitude. Beaucoup
de gens étaient accourus, moins pour s'accuser et
se convertir que pour se caresser de nouveau dans
leur faiblesse, aimant mieux en quelque sorte qu'on
dise du mal de leur péché que si l'on n'en parlait
point du tout. N'est-ce pas reconnaître que leur maî-
tresse occupe une belle place et tient un haut rang
dans le monde ?
«Le sujet pourtant était périlleux pour moi-même.
Je glissais et fuyais comme sur des charbons ardents.
A tout moment, je sentais la voix me manquer. Mon
coeur me brûlait la poitrine; ma pensée bourdon-
nait entre mes tempes. On aurait dit que de vives
flammes me couraient sur le front. Je ne sais com-
ment cela pouvait se faire, mais il y avait partout,
entre ces jeunes femmes, nombreuses dans l'audi-
toire et parées pour le dimanche, une attention plus
avide et plus palpitante, un silence étrange et ef-
PADRE ANTONIO 15
frayant. Il y avait encore un véritable courant élec-
trique qui remontait jusqu'à moi, me pénétrait et
m'enivrait.
« C'étaient des parfums énervants comme dans
les sérails de l'Asie. C'étaient des rayonnements et
des éclairs, la moiteur des haleines, les effluves des
lèvres et des yeux. Je tremblais, je m'affaissais, je
perdais courage, j'avais chaud, j'avais froid, et,
malgré moi, j'étais invinciblement ramené sur des
images, des allusions, des comparaisons que je blâ-
mais assurément, mais où je me complaisais à mon
insu.
« L'enfer s'était déchaîné, il faut le croire. Toute
résistance de ma part se ployait sensiblement et s'é-
moussait. Le démon de la curiosité et de l'orgueil
s'avançait par degrés dans mon âme en traînant à
sa suite le démon de l'impureté.
« Je baissai les yeux et je fus ébloui. Parmi tant
de regards fixés sur moi, sous toutes ces mantilles
noires et blanches, je ne distinguai pourtant qu'un
visage et qu'un regard; mais je connus, à mon coeur
qui se glaçait et à la sueur qui perla soudain à mon
front, que Dieu s'éloignait cette fois et m'abandon-
nait à mon infirmité même. Je compris que j'étais
vaincu.
16 PADRE ANTONIO
« Une femme me regardait. Je ne saurais vous la
dépeindre, et son image, hélas ! me sera présente
encore dans les affres de mon agonie. Elle ne pa-
raissait pas avoir plus de vingt ans : elle était dans
tout l'épanouissement, dans toute la gloire de sa
beauté. La beauté de certaines femmes est plus
prompte que la foudre, et plus amère que la mort.
Salomon, tout désabusé qu'il était et au coeur même
de sa vieillesse, leur a rendu ce témoignage.
« Il semble vraiment que la femme ait gardé, plus
encore que l'homme, les marques indélébiles de son
origine et de sa chute. Elle est le témoignage vi-
vant de l'authenticité des saintes traditions.
« L'homme, sous le faix de sa misère, flétri, fané,
courbé, amoindri par des nécessités inégales à ses
destins, peut passer pour méconnaissable. On l'a
appelé un animal, le roi des animaux sans doute,
mais c'est là un ignominieux mensonge. Or, mal-
heureux que nous sommes, le mensonge a un faux
air de la vérité. L'empreinte des mains divines s'est
visiblement altérée sur le front et dans le coeur des
fils d'Adam. Elle y détonne presque, comme ferait
une larme sublime dans une grimace ignoble.
« Chez la femme, au contraire, le reflet primitif
demeure avec le prestige de l'élégance et de la
PADRE ANTONIO 17
grâce. On devine pourquoi elle était faite. On sent
que le Créateur eu avait pris la mesure, et qu'il en
avait moulé les formes sur les êtres lumineux dont
il a peuplé les régions du ciel.
« Voyez combien la femme sème d'amour, de pas-
sion effrénée et de faiblesse autour d'elle, serait-
elle la plus tombée et la plus méprisée de toutes.
Elle paraît, et il nous arrive à l'âme comme un
éclair soudain; elle parle, et le son de sa parole
nous ravit, nous agite, nous soumet; d'un signe, elle
s'empare de toutes nos pensées, elle enlace nos vo-
lontés les plus rebelles. Elle les étend sous ses pas
comme un tapis, et les foule d'un pied dédaigneux
ou indifférent; ou bien, coquette orgueilleuse, elle
s'en joue comme d'un hochet ou s'en embellit
comme d'une parure. Tout entière, elle est pour
l'esprit et pour les sens une indicible caresse. Elle
répond à toutes nos envies, à toutes nos aspirations,
à tous nos rêves, non point à la manière d'un écho
vague et fugitif, mais pareille à un doux sorcier qui
connaît notre secrète angoisse et son merveilleux
apaisement. Puissante pour le bien, habile à enfan-
ter et à nourrir dans le coeur de l'homme les hautes
et courageuses ambitions, capable de le pousser
lui-même aux plus héroïques tentatives et de les
18 PADRE ANTONIO
partager, elle est plus puissante encore pour le
mal, et celui que la femme a abaissé peut rouler
facilement ensuite jusqu'à la boue des derniers
gouffres, tant elle sait bien faire la ruine complète
et le ravage !
« Notre déchéance, à nous, et notre perversion
sont, la plupart du temps, à un degré de lâcheté,
de petitesse et de vilenie où les femmes ne descen-
dent que rarement. Notre abjection ressemble à
celle d'esclaves abrutis. Leur honte, à elles (je ré-
serve toutefois l'infortune de ces pauvres déshéritées
qui n'ont marché jamais que dans l'ornière où elles
sont nées), leur honte a des accès d'émotion su-
prême, et même des mouvements de fierté. Leur
corruption est superbe. C'est l'abjection des dénions
qui ont été autrefois des anges.
« Je reprends mon récit. La femme qui était
venue au sermon ce jour-là, avait un teint blanc et
mat. Sa chevelure, épaisse et brune, annelée comme
les chevelures des quarteronnes et des moresques,
encadrait son front proéminent et fier de deux
larges bandeaux sombres. Sous des sourcils pesants
et noirs, ses yeux, bien fendus et inondés d'une
lueur fauve, avaient l'éclat vert et mobile de l'O-
céan. Ses joues étaient voluptueuses et provocantes,
PADRE ANTONIO 19
quoique pâles, et on devinait, à sa bouche vermeille
et humide, fraîche et savoureuse, toute la sensua-
lité de son corps.
« Cette fille était effrontée et charmante, irré-
sistible et fatale. D'un coup d'oeil elle vous attei-
gnait au coeur comme une lame aiguë et certaine.
Moi, je me détournai bien vite et j'appelai à mon
secours les anges et les saints. Mais voilà que des
liens invisibles m'étaient noués autour du cou et
que des réseaux mystérieux m'avaient enveloppé.
Je regardai encore, et je frissonnai dans mes mem-
bres, de la plante des pieds à la racine des cheveux,
comme Job autrefois quand l'Esprit passa près de
lui... La tentation revenait sans relâche et, toujours
plus adroite et plus impitoyable, elle entrait, pour
ainsi dire, par toutes les portes de mon âme. Je
l'entendais chanter dans mes oreilles, je la sentais
frémir et s'agiter au bord de mes paupières, je la
respirais, je la buvais : — si bien, ô mon Dieu !
que moi, qui enseignais les autres et qui m'écriais
avec saint Paul : Nec nominclur invobis!—Que
cet affreux péché ne soit jamais nommé parmi
vous! — je m'y laissais tomber, et ma défaillance
avait sa joie intime et secrète. C'est moi qui le
premier indiquais l'affreuse voie en y mettant le
20 PADRE ANTONIO
pied, et cela dans la chaire même et en face des
sanctuaires.
« Cependant la jeune femme ne me quittait pas
des yeux. Son visage semblait attaché sur le mien.
Elle me fascinait lentement, à loisir. Ainsi devait
être la tête du Serpent des anciens jours au Para-
dis terrestre, quand la mère des hommes s'arrêta
sous l'arbre de science et se plut longtemps à l'é-
couter. Parfois, en retrouvant l'inévitable charme-
resse, je crus la voir sourire à mes paroles et
les railler de son dédain. On eût dit que mon coeur
lui était dévoilé dans ses replis, dans ses profon-
deurs les plus cachées, et que j'étais posé devant
elle comme un livre ouvert. Livre plein de trouble,
d'angoisse et d'orageuse passion ! Je me hâtai
alors, sans ménagement, vers mes dernières con-
clusions, et bientôt, accablé de fatigue et brisé,
descendu de la chaire, ce pilori où j'étais cloué,
cet échafaud où j'étais supplicié, je vins me jeter
sur les marches froides de l'autel. Je les embrassai
avec ardeur :
« —Ayez pitié de moi, m'écriai-je, et traitez-
moi, Seigneur, selon la multitude de vos miséri-
cordes; car je connais mon iniquité, et mon péché
PADRE ANTONIO
se tient debout près de moi, et je l'ai commis
en votre présence.
« Je priai, comme David coupable et repentant.
Puis je rentrai dans ma cellule pleine de silence,
de calme frais et de travail, comme j'étais moi-
même aux meilleurs jours et naguère encore. J'ou-
vris ma vieille Bible. Je collai mes paupières
rouges des pleurs de la pénitence sur ces pages
majestueuses et sereines des patriarches et des
prophètes. La consolation y ruisselle de tous côtés,
si j'ose dire, et du sein même de la sagesse. Je
fermai autant que possible mon esprit aux folles et
vaines pensées, et, comme il arrive après une tem-
pête, une brise légère et tiède, douce et joyeuse,
sembla descendre sur mon front. La grâce de Dieu
se répandait dans ma poitrine, pareille à une eau
vivante et parlante. Le crucifix projetait son ombre
sur ma table et jusque sur le livre saint. Je pris
l'image du Sauveur dans mes bras, je la gardai
longtemps sur mon coeur avec des larmes d'atten-
drissement et des sanglots. Dieu m'avait exaucé,
j'étais guéri.
« Le lendemain, je dus me rendre de bonne heure
à l'église pour y confesser les fidèles qui se prépa-
PADRE ANTONIO
rent, dès cette fin du Carême, à la communion du
jour de Pâques.
« J'étais là depuis le malin quand, vers midi et,
par ce soleil d'avril si dangereux à l'âme douteuse,
une femme voilée se présente à mon confessionnal,
et, suivant l'usage, se met à genoux à côté de moi.
Je n'avais sans doute aucun soupçon à ce moment.
J'écoutais les prières qu'elle récitait à voix basse,
et je demandais au Saint-Esprit assez d'attention
pour comprendre, assez de lumières pour conseil-
ler. Comme elle venait de finir :
« — Ma soeur, lui dis-je, recueillez-vous devant
Dieu, rappelez vos souvenirs et commencez à me
dire vos fautes.
« Mais elle, sans répondre d'abord, elle écarta
son voile ; puis, fixant sur moi ses yeux verts et su-
perbes, elle se prit à rire comme un démon à la
fois et comme un ange. Elle était admirable et ter-
rible. Je cachai mon front dans mes mains et je
restai anéanti.
« —Suis-je donc assez folle, dit-elle alors, pour
venir ainsi, avec de fausses larmes et un faux re-
pentir, le dérouler bêtement une suite de menson-
ges que tu auras l'air de croire? Suis-je donc assez
naïve pour implorer rie toi, avec humilité, une
PADRE ANTONIO
absolution ridicule et qui m'importe peu, ou une
exhortation dévote qui m'ennuierait et dont je ne
veux pas?
« A ces mots, l'indignation gronda en moi, pleine
de paroles sévères : j'allais faire justice de la créa-
ture impie qui se riait de Dieu et le bravait jusqu'à
son tribunal ; mais elle ne me laissa point parler.
Elle reprit :
« — Écoute-moi, jeune homme ! c'est pitié, à
ton âge, et niaiserie, de débiter tous les jours,
comme tu fais, des histoires de nourrice et des
maximes de vieillard ou d'eunuque. N'as-tu pas
honte d'être un moine, un reclus, un lâche, un
imbécile, et de bouder au soleil et aux fleurs, à la
jeunesse et à l'amour, à ta chair même et à ton
sang ? Es-tu refroidi comme un cadavre, pour
n'avoir ni désirs ni rêves? Eh bien! je t'aime,
moi, et je veux te sauver.
« C'était horrible, n'est-ce pas? Je dois l'avouer
pourtant devant vous, ô mon Dieu! la puissance
du regard de cet être abominable, la séduction de
sa voix sifflant à mon oreille la chanson de l'enfer,
son souffle allumant ma joue, que sais-je encore ?
tout conspirait à me perdre. Je demeurai muet, la
colère s'éteignit presque en moi, ma tête roula
24 PADRE ANTONIO
machinalement sur ma poitrine. Mon âme était vide,
mes yeux étaient secs.
« Je passai plusieurs heures dans cet état d'abêtis-
sement, de prostration criminelle et d'oubli. Quand
je me relevai, la diabolique vision avait disparu.
L'église s'était faite sombre et déserte. On n'en-
tendait plus çà et là que les pas lents et uniformes
de quelques fidèles attardés qui faisaient le chemin
de la croix, que le bruit monotone des chapelets et
des rosaires que quelques vieilles femmes égre-
naient en chuchotant, à droite et à gauche, dans
les oratoires et dans les chapelles. Moi, je traversai
le temple et m'enfuis promptement, pâle, effrayé
de moi-même, et voyant partout l'ombre du fan-
tôme s'allonger sur ma route et l'envahir.
« Je dissimulai autant que possible, auprès des
moines mes frères, l'agitation de mon âme et
l'angoisse de mon esprit. On mit tout sur le compte
de la fatigue physique et de l'épuisement qui sui-
vent même nos devoirs, nos vertus et le service de
Dieu. Peu s'en fallut qu'on ne me félicitât de l'ex-
cès de mon zèle. Mais quelle nuit, ô mon fils ! En
vain j'eus recours aux saintes Écritures. Les plus
beaux, les plus émouvants versets des psaumes ne
me disaient plus rien, n'éveillaient plus rien en
PADRE ANTONIO
moi, et je trouvais à tous les textes d'infâmes ou
de moqueuses interprétations. Dieu nous entend.
« C'est en Dieu, dit saint Paul, que nous vivons,
que nous nous remuons et que nous sommes. »
Mais cela ne s'adresse qu'aux coeurs purs, à ceux
qui verront Dieu, comme l'a promis Jésus-Christ
dans l'Évangile. Tout coeur qui n'est pas pur ne
voit Dieu nulle part. Ainsi faisais-je. Par une
mensongère et fanatique application de la loi di-
vine, j'espérai vaincre l'âme en humiliant le corps.
Je pris la haire et le cilice, et je disciplinai ma
chair. Mais elle était forte contre mon intention et
l'énergie de ma volonté ; elle se roidissait sous la
corde, elle protestait et criait. Je me roulai tout nu
sur la dalle froide, je la frappai de mon front et de
mes mains; j'y meurtris, j'y fis saigner ma bouche.
Je croyais être sur des carreaux brûlants. Mon
cerveau bouillait, et les provocations lascives
abondaient dans mes oreilles... Je me jetai à ge-
noux et je commençai une prière. Hélas ! comme
l'a dit un grand poète, les paroles seules s'éle-
vaient et montaient, l'âme était rivée à la terre.
Des mots, des mots, et toujours des mots : pas un
élan, pas un soupir ! Pour bien prier, il faut avoir
l'amour de Dieu; autrement, mon ami, la prière
2
26 PADRE ANTONIO
est un blasphème. Mais voilà que la même image
de femme se dressait, se drapait dans ses parures,
rayonnait devant moi dans sa souveraine attitude,
fière et victorieuse, reine et fée, avec ses yeux
grands et avides, ses lèvres éclatantes, son rire
surnaturel mêlé de philtres et de poisons, qui fai-
sait peur, mais qui charmait, qui désolait, qui ra-
vissait, qui enchaînait. Puis revenaient l'écho de sa
voix et les dernières vibrations métalliques de sa
parole : « N'as-tu pas honte de bouder à ta chair
même et à ton sang?... Je t'aime, moi! » Être
aimé, mon cher fils, c'est la rage, — le désespoir
et l'espérance, — de toute jeunesse insensée et
généreuse. Dieu n'a rien à offrir de plus beau, de
plus enviable, et il est écrit que l'homme doit être
trompé dans son amour pour s'éprendre enfin et à
jamais de Dieu, qui nous aime bien, lui, et ne nous
trompe pas! Ah! c'est pour nous aimer, c'est pour
que nous l'aimions qu'il a fait la créature incons-
tante, fragile, et qu'il a étendu le désert au bout
de tous nos chemins, au terme de toutes nos con-
voitises.
« Je ne comprenais pas à cette heure les merveil-
leux secrets de l'amoureuse Providence, et mon
supplice dura toute la nuit.
PADRE ANTONIO 27
« Il y eut quelque chose d'inexplicable et d'inouï
dans cette nuit fatale à tant d'égards. Un moment,
je ne sais à quelle heure, je défaillis. Mon corps fa-
tigué et rompu céda. Dormais-je alors et rêvais-je?
Ou bien était-ce la continuation de ma veille ardente
et douloureuse? Je ne peux pas le dire. ll me sem-
bla que j'étais transporté loin, bien loin, sur une
plage inconnue et dans des régions idéales. C'était
un paysage vague, agité, mobile, au milieu de la
plus bizarre, mais de la plus riche et de la plus flo-
rissante nature. Le ciel était bleu dans des profon-
deurs sans limites; le soleil était superbe, avec des
reflets et des teintes qu'on n'a pas soupçonnés jus-
qu'ici. Dans les arbres touffus et verts, les fleurs
s'ouvraient toutes blanches; dans les gazons épais
et sombres, elles s'ouvraient rouges et presque en-
flammées. Les fleurs des arbres et les fleurs des
gazons échangeaient des senteurs et des arômes si
puissants qu'elles se pâmaient, en haut et en bas,
et s'extasiaient dans l'échange. C'étaient ensuite
des chants d'oiseaux : une mêlée impossible, où le
rossignol dégoisait ses notes perlées et souples,
vraiment célestes, parmi des criailleries de geais et
des croassements de corbeaux, dans des sifflements
sinistres de hiboux, d'orfraies et de chouettes. Je
38 PADRE ANTONIO
voyais des roses et des lis, mais des limaces traî-
naient pesamment sur les roses leurs traces gluan-
tes, et des scarabées difformes se balançaient igno-
blement dans la coupe des lis. Spectacle splendide
et honteux !
« Or, j'étais couché, comme un mort, sous un
saule aux longues branches penchées et pleurantes,
semblable à ceux des cimetières. Les feuilles ver-
doyantes et jaunes, fraîches et fanées, s'y mariaient
dans les rameaux ; la brise y chantait à la fois un
air de printemps et une complainte d'hiver. J'au-
rais voulu bouger, j'aurais voulu me lever peut-
être. J'étais attaché et collé au sol. Toutefois je
voyais de mes yeux et j'entendais de mes oreilles.
Deux voix chantaient dans le lointain : l'une, douce,
sonore, mielleuse et caressante comme une provo-
cation voluptueuse à travers les secrets de la soli-
tude ; l'autre, lente, austère et grave comme les
psaumes funèbres dans une église voûtée, au milieu
des pompes lugubres d'un enterrement. La pre-
mière disait :
« Rassure ton âme indécise...
Ami, le pavé de l'église
Est froid sous tes lèvres, le soir.
PADRE ANTONIO 29
Pour être moine, il faut avoir
Le front chauve et la barbe grise.
Peux-tu chanter avant le coq?
Oh! les longues nuits embaumées
Qu'on dort aux bras des bien-aimées!
Jette le froc!
« Et l'autre répondait en plaintes et en gémisse-
ments :
« Domine, ne in furore tuo arguas me, neque
in ira tua corripias me !
« Que ce ne soit point, Seigneur, ta fureur qui
m'assigne au tribunal; que ce ne soit point ta co-
lère qui me châtie !
« Quoniam in iniquitatibus conceptus sum, et
inpeccatis concepit me mater mea.
« Car j'ai été conçu dans les iniquités, et c'est
en péchant que ma mère m'a reçu dans son
sein.
« Ces chansons alternées se rapprochaient de
strophe en strophe. Elles continuèrent ainsi :
2.
PADRE ANTONIO
« Dieu fit pour le mieux toutes choses.
Aussi le soleil et les roses
S'épanouissent au printemps,
Et le coeur fleurit à vingt ans.
Se vouer jeune aux portes closes,
C'est outrager la sainte loi !
Laisse la neige à l'hiver, laisse
Le cloître austère a la vieillesse;
Suis-moi! suis-moi!
« Domine, non intres in judicium cum servo
tuo, quia non justificabitur in conspeclu tuo om-
nisvivens.
« Mon Dieu! n'entrez pas en jugement avec votre
serviteur, car aucun homme vivant ne saura se jus-
tifier jamais devant vous.
« Persecutus est inimicus animam meam...
Gollocavit me in obscuris sicut mortuos soecidi,
et anxialus est super me spiritus meus, in me
turbatum est cor meum.
« L'ennemi a poursuivi mon âme... Il m'a con-
finé dans les ténèbres comme les morts d'il y a cent
ans; mou esprit s'est ému sur mon sort, et mon
coeur s'est troublé en moi.
PADRE ANTONIO
« Une terreur indicible, à ces accents formidables,
m'envahit tout entier. Je me vis à l'avance au juge-
ment de Dieu, et je tremblais déjà sous le vent de
sa justice. Mais la chanson de la volupté, la chan-
son aiguillonnante du désir et du rêve, s'animant
en quelque sorte et s'échauffant encore par la riva-
lité et le contraste, reprenait tout à coup :
« Oh! je suis la folle amoureuse!
A ton gré, vive ou langoureuse,
Et mon sein tremblant sous ton coeur,
Je veux t'enivrer, mon vainqueur,
De la volupté savoureuse.
Je t'aime ! brise ton lien !
Et puis, enfant, ton âme avide
Implore peut-être un ciel vide...
Nul n'en sait rien!
« J'étais couvert de sueur. J'étais exténué, mou-
rant, excité dans toutes les moelles païennes !
mes os, épouvanté dans toutes les clartés chrétien-
nes de mon âme. C'était en moi le grand duel de la
chair et de l'esprit, de Satan et de l'Archange,
comme nous l'a révélé l'Apocalypse. Je revins à moi,
mais pas assez vite pour ne pas saisir encore une
exclamation déchirante : elle doit jaillir ainsi, je le
32 PADRE ANTONIO
crois, des entrailles de la miséricorde infinie quand
un pécheur roule et descend de tout le poids de sa
malice dans l'enfer éternel qu'il s'est creusé:
« — Ah ! disait cette dernière voix, la plus ter-
rible de toutes, il a tué les remords, frère Antonio !
« Je bondis sur les dalles de ma cellule, et je me
tins debout comme sur des ressorts. Mes larmes
coulaient abondamment. Elles étaient brûlantes
sur mes yeux, elles étaient aigres sur ma bouche.
« Le lendemain, au point du jour, souillé comme
j'étais de ces imaginations impures, je feignis d'être
malade et je refusai de célébrer les divins mystères.
Cependant, comme je ne gardais point le lit, on
m'envoya visiter quelques pauvres familles que le
couvent avait adoptées. Je saisis avec empresse-
ment cette occasion de me dérober à la vue des
moines, car (tel est le remords et la première pu-
nition de nos fautes) il me semblait que l'état de
mon âme devait se refléter odieusement et se pein-
dre sur mon visage. Il n'y a que la grande habitude
du vice qui nous tienne au-dessus de ces nobles
illusions et nous défende de toute rougeur.
« Je marchais donc à travers la ville, réfléchissant
en moi-même à tout ce qui m'était arrivé dans ces
derniers jours, et me laissant peu à peu aller à dou-
PADRE ANTONIO 33
ter, à m'étonner de mon ingénuité crédule, comme
si tout cela n'était que sottise, scrupule, frayeur
d'enfant.
« Au détour d'une rue, pendant que je me ber-
çais des encouragements de mon ignorance et de
ma vanité, je m'entends appeler par mon nom,
et, me retournant aussitôt, je vois venir à moi,
en longue mante noire, une jeune femme tout
éplorée :
« — Mon père, mon père ! s'écriait-elle avec une
plainte douloureuse, et elle pleurait dans ses mains,
suivez-moi, je vous en conjure. Au nom de Dieu,
de notre seigneur Jésus-Christ et de sa sainte Mère,
venez avec moi !... Mon frère se meurt dans les
convulsions et dans le péché mortel. Il a attenté à
ses jours comme un païen. Apportez-lui la foi, l'es-
poir, les soulagements de la charité. Venez l'enten-
dre, le confesser, l'absoudre, afin que son âme du
moins soit épargnée et vive.
« Inexplicable abîme d'aveuglement où Dieu laisse
tomber l'homme quand il lui plaît ! Le croirez-vous?
malgré la scène de la veille, malgré les cruelles
luttes de la nuit, malgré les pièges de l'enfer si vi-
siblement tendus sous mes pas et les avertissements
de ma propre expérience, je n'hésitai pas plus à
34 PADRE ANTONIO
suivre cette inconnue et cette femme que si je n'a-
vais rencontré jamais autour de moi que les anges
ni écouté que leurs concerts. Le démon me tentait
et s'insinuait en moi par un autre côté, par l'attrait
de la confiance en moi-même et en mes forces. Je
me créais déjà une excuse dans l'apparence du de-
voir et, repoussant toute appréhension fâcheuse ou
contrariante, je ne démêlai qu'un accent de sincé-
rité dans la parole qui sollicitait mon ministère,
qu'un air de simplicité et de droiture dans cette
femme qui tombait si théâtralement à mes pieds et
qui baisait mon vêtement. Je ne pensais plus aux
artifices d'hier. Enfin Dieu continuait à m'abaisser
et à me châtier.
« —Allons, répondis-je ; et nous marchâmes.
« Je remarquai à peine que nous nous engagions
dans les rues les plus sombres et les moins fréquen-
tées, et que nous nous perdions dans les faubourgs,
à travers un labyrinthe et comme un réseau d'im-
passes et de ruelles.
« — 0 mon père ! disait la femme de temps en
temps, vous faites une bonne oeuvre aujourd'hui et
qui réjouira les saints. Puisse Dieu, qui voit tout,
vous en récompenser au centuple!... Marchons
plus vite, mon père. La mort n'attend pas, et la
PADRE ANTONIO 35
miséricorde se lasse. Marchons... Il serait peut-être
trop tard.
« Après un assez long enchaînement de tours et
de détours dans un quartier éloigné, nous arrivons à
une maison modeste, mais propre. L'inconnue
frappe à une petite porte basse, qui cède aussitôt,
et par un escalier étroit et obscur, nous montons
deux étages. Elle me pousse alors violemment
dans une chambre entr'ouverte et venant après
moi :
« — C'est ici, mon père, dit-elle.
« Puis railleuse et triomphante, elle jette tout à
coup sa mante et son voile, délivre sa taille souple
et élancée, ranime et fait briller ses prunelles, re-
lève ses bras nus sur sa tête qui se renverse en ar-
rière dans une pose invitante et abandonnée, fait
ressortir la rondeur de ses genoux comme une sta-
tue grecque à travers les plis d'une robe flottante
et légère; et tout cela avec des mouvements de vi-
père, de biche et de colombe, des roueries de tigre
et des innocences d'agneau, tant elle avait su com-
biner en elle toutes les séductions les plus diverses,
toutes les grâces les plus contraires, tous les venins
les plus excitants et les plus sûrs. C'était elle en-
core! elle toujours!
36 PADRE ANTONIO
« Elle partit d'un éclat de rire :
« — Oh ! le moine naïf qui s'est livré et que je
tiens !... Mais n'ayez pas peur, mon révérend père,
ajouta-t-elle avec une humilité sarcastique, il ne
vous sera fait aucun mal. Seulement vous convien-
drez que le péché mortel a sa douceur et la damna-
tion son ivresse.
« J'étais, hélas ! à la merci des événements. Ma
volonté, mes efforts, mes prières, n'avaient servi de
rien. Je m'étais cramponné dans ma chute à la ro-
che angulaire de ma religion et de mes croyances.
Elle s'était brisée et fondue sous mes doigts. L'édi-
fice moral, où jusque-là je m'abritais, avait croulé
sur moi de toutes parts. Je pouvais désormais, ce
semble, nier Dieu et la liberté, et la sanctification
et la foi. J'étais bien malheureux! De tout moi-
même , je n'avais plus à présent que les dérè-
glements et les faiblesses, que la nature avilie et
mauvaise, et j'étais en face de la plus irrésistible
passion qui prenne l'homme à l'âme et aux entrailles !
C'étaient à la fois, avec les irritations les plus raffi-
nées des sens, les rêves enflammés et inassouvis
et les satisfactions commodes, à la portée de mes
baisers, de mes embrassements, de mes étreintes!
Et je venais de finir mes vingt-cinq ans!
PADRE ANTONIO 37
« Ma pensée se troubla plus que jamais. Je m'a-
genouillai, je me prosternai, je saisis de mes deux
mains les pieds de cette magicienne qui m'avait
terrassé.
« — Qui es-tu? m'écriai-je. Dis-moi ton nom, si
tu as un nom sur la terre !
« — Je suis la femme, répondit-elle; et j'ai mille
fois changé de caprices et de noms. Le premier
homme m'appela Eve. Les premières religions
m'ont tour à tour appelée Astarté, Aphrodite et
Vénus. Que te dirai-je? Les poésies antiques ont
parlé de moi quand elles ont célébré Hélène au corps
d'argent, perfide et enchanteresse, Médée et son
amoureuse fureur, Antigone même et sa piété. Je
vis à travers l'histoire : je suis Aspasie et Léon-
tium, Lucrèce, Cléôpâtre et Julie, Hypathie et
Faustine! J'ai étonné et charmé le monde par mes
vertus et par mes vices. Regarde-moi, je suis belle !
Écoute-moi, je suis éloquente! Adore-moi, je suis
divine !
« Pendant qu'elle disait ces mots avec une sorte de
grandeur mystérieuse, je la regardais en effet, je
l'écoutais, je l'adorais. Je n'étais plus le moine de
Salamanque, le jeune et enthousiaste convertisseur
des âmes; j'étais l'esclave dégradé et résigné, le
3
38 PADRE ANTONIO
jouet et la dérision d'une fille perdue sans doute
et d'une courtisane. Mais quelle courtisane toute-
puissante!
« — Ah! j'ai donc semé le vent, murmurai-je
avec amertume, puisque je recueille la tempête?
« — Oui, reprit l'autre, et tu vois la folie et le
néant, n'est-ce pas, où tu pensais voir la sagesse?
Pauvre marchand de doctrine que tu es, et qui ne
connais pas même ta marchandise !
« Comme elle était méprisante alors, et comme
son mépris, bien qu'il tombât sur moi, semblait
l'embellir et la rehausser de plus en plus !
" J'eus honte pourtant, et je baissai la tête,
Mais je balbutiais dans mon délire :
" — En vain Pythagore accumule ses spécula-
tions et ses nombres ; en vain Platon distille en dia-
logues ses rêveries métaphysiques; en vain Zenon
proclame un courage farouche et désintéressé; Épi-
cure seul a raison!... Qu'aurait-il fallu contre vous
aussi, anachorètes et cénobites, ascètes des villes
et des solitudes, pour vous dompter, pour vous hu-
milier, pour vous damner? Rien qu'une femme,
j'en suis sûr. Négligeant le ciel et l'enfer, vous
vous seriez roulés, ô mes maîtres! dans la pous-
sière de ses sandales !
PADRE ANTONIO 39
« Cependant la courtisane s'était assise et pres-
que couchée non loin de moi, sur la peau luisante et
rayée d'une panthère. Ses cheveux, noirs comme
le crime et tordus vingt fois sur eux-mêmes comme
les détours d'une nature perverse, effleuraient son
épaule charnue. Ses yeux dardaient des éclairs. Sa
bouche s'épanouissait rose sur des dents blanches et
fines. J'entendais le bruit de son haleine, agitée
comme sous l'émotion et le désir. Sa gorge étince-
lante, à demi découverte, avait les reflets de la na-
re, la mobilité de l'aile d'un oiseau, le duvet ve-
louté des pêches. Sa taille, liée à peine, était élé-
gamment déployée avec une véritable nonchalance
créole. Ses pieds, cambrés et mignons, rappelaient
tous les prodiges de la découpure la plus savante,
et, pareille aux parfums qui s'échappent d'un vase
embrasé, la volupté émanait d'elle de partout.
« Je poussai un cri d'admiration :
« — Je t'aime, va! je t'aime ! — et je tendis les
bras en proie à une frénésie aussi impossible à
décrire qu'à imaginer.
« Elle ramena bien vite sur sa poitrine les plis va-
poreux et diaphanes de son vêtement par un geste
de pudeur simulée et selon les ruses d'une incroya-
ble coquetterie. Elle avait cet instinct que le vice
40 PADRE ANTONIO
même, pour agir à coup sûr, doit ressembler à la
vertu et en afficher les dehors. Le vice, lorsqu'il est
ingénieux, est hypocrite. C'est le secret de Satan
de savoir se poser en Dieu.
« — Vous m'aimez, mon révérend père? deman-
da-t-elle d'un air doucereux et câlin. Mais vous vous
vantez! Où auriez-vous appris l'amour? Il n'est pas
dans vos livres, j'imagine? Et n'est-il point un bou-
clier, une cuirasse angélique, un camp inexpugna-
ble, ce froc immaculé où votre conscience s'est re-
tranchée et s'abrite?
«—Hélas! répondis-je, j'ai reçu l'enseignement
des docteurs; j'ai lu les décisions des pontifes et les
révélations des saints. J'ai pratiqué les macérations
et les jeûnes; mais je n'ai pu éteindre le feu inex-
tinguible qui a consumé la moelle de mes os, et je
me suis enveloppé pour l'éternité dans la tunique de
Nessus.
« — Et pourtant, reprit la courtisane, cette tuni-
que a l'éclat des lis. Elle rappelle l'innocence et les
langes des nouveau-nés et des catéchumènes.
« C'était une raillerie opiniâtre, qui me souffletait
et me fouettait le visage. Je m'interrogeai alors, et
dans quelques secondes, avec cette immense et ra-
pide lucidité d'une âme fiévreuse, je démêlai comme
PADRE ANTONIO
à mon lit de mort mille choses qui me semblèrent
être le mobile de la vie de l'homme. Je m'accusai,
jusque dans ma vocation religieuse et dans ma dé-
termination, d'outrecuidance et d'orgueil! J'appli-
quai, sauf de très-rares exceptions, à ce genre hu-
main, qui me parut immonde, les divisions et les
lois de l'histoire naturelle la plus brutale. Dans cette
foule bariolée et discordante, où, sous les façons les
plus dévouées, les plus bénignes, les plus courtoi-
ses, on se tourmente, on se gêne, on se dévore, je
ne distinguais à cette heure que des loups, des
ânes, des chiens, des pourceaux, des singes; et
chacun, selon ses moyens ou selon son ventre, se-
lon son intérêt, son habileté ou sa peur, obéissant
à la vilenie, à la couardise, à la cupidité de l'esprit
ou à celle de la chair, à toutes les présomptions et
à toutes les bassesses. La création n'était plus un
imposant spectacle où Jéhovah se complait et s'ap-
prouve au milieu de l'activité universelle, mais
bien une caricature odieuse et une bouffonnerie
lugubre que se composa, un matin, la divinité
ennuyée.
« Vous voyez la tentation, mon ami. Je devais per-
dre ainsi le sentiment de ma dignité personnelle, et
à la fois l'estime que j'avais pour mes frères en mi-
42 PADRE ANTONIO
sère et en infortune. Je devais, en outre, perdre la
mémoire du libre arbitre et de la rédemption. Ma
ruine était résolue, et tout obstacle s'écartait du che-
min de mon précipice.
« La volupté m'apparut soudain de plus belle,
comme l'unique allégement, comme l'ivresse exclu-
sive et le meilleur oubli. Êtres d'un jour, abré-
geons encore cette heure inexorable. Moissonnons
à plein bras les roses et les femmes qui ne durent
aussi qu'un jour. Courage! nous mourrons de-
main !
« Je me retournai. Voilà qu'une transformation,
semblable à celles qu'opérait la baguette des en-
chanteurs, s'était faite autour de nous. L'apparte-
ment où nous nous trouvions était devenu en un
clin d'oeil un somptueux boudoir à la manière anti-
que. Des courtines, tissées d'or, d'argent et de soie,
pendaient entre les colonnes corinthiennes de mar-
bre rouge. Les murailles, où le jaspe se mariait au
porphyre, et les plafonds sculptés étalaient à l'envi
des peintures séduisantes dont la plupart des su-
jets étaient empruntés aux tendres fictions du paga-
nisme. Persée y délivrait Andromède; Phèdre y
provoquait Hippolyte; Ariane délaissée, mais qu'un
dieu console, s'y rattachait au cou de Bacchus avec
PADRE ANTONIO _ 43
des enlacements de jeune vigne; Apollon y couron-
nait sa chevelure des bras blancs de Daphné, ce
noble et cher laurier des poètes. Çà et là, de riches
draperies orientales ornaient les lits, les fauteuils
et les escabeaux, taillés élégamment dans des bois
précieux, dans le cèdre, le santal et le citronnier,
Sur une table d'argent, incrustée de rubis et d'é-
meraudes, le vin de Chypre rayonnait à travers les
facettes d'un grand vase de cristal aux anses d'or,
et, tout auprès, deux coupes d'onyx du travail le
plus fin et le plus minutieux présageaient l'arrivée
de deux convives.
« Les deux convives étaient venus. —Au sortir
du couvent de Salamanque, il ne m'en fallait pas
tant, certes, pour être ébloui. Eh bien! ce qui me
frappa surtout, ce qui était plus magnifique et plus
royal que cette profusion des miracles de l'art et de
l'industrie, ce qui était plus brillant et plus chaud
queles grappes des lustres et des candélabres suspen-
dus sur nos têtes, plus enivrant et plus dangereux
que ces arômes et ces senteurs, — c'était la cour-
tisane, toujours étendue devant moi sur la même
peau de panthère, avec la même attitude enga-
geante et le même sourire dédaigneux. Elle était
plus rayonnante que tout. La splendeur de ses vingt