Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Paix et plébiscite / par S. de Heredia

De
32 pages
chez tous les libraires de France. 1871. 32 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

PAIX
ET
PLEBISCITE
PAR
S. DE HEREDIA
Quel est l'écrivain politique qui pourra
appeler vertu un effort, quelque grand qu'il
soit, qui, au lieu de servir au bien public,
doit produire le mal général et la prolon-
gation des malheurs publics?
(ALFIERI, De la Tyrannie, chap. X.
EN VENTE
CHEZ TOUR LES LIBRAIRES DE FRANCE
1871
A M. AD. CREMIEUX
Monsieur,
Vous êtes au poste du combat, et vous défendez
héroïquement le sol envahi de la France.
Quoi qu'il arrive, vous aurez bien mérite de la
patrie.
Mais permettez à un soldat obscur, perdu dans la
mêlée, de redouter, pour la cause républicaine, les
ivresses exagérées, si la fortune nous donne la victoire,
et les désespoirs outrés, si elle nous accable.
J'ai peur des enthousiastes excessifs qui voudront
compromettre la Liberté dans des aventures inutiles,
et des ingrats irrités qui chercheront à l'étrangler.
Aussi le but de cette brochure est-il de conseiller à la
nation une politique de justice, de modération, de rai-
son, et de demander son association solennelle et indis-
soluble à l'honneur comme aux responsabilités de la
lutte.
Je prends la liberté de la soumettre à votre haute
expérience. Vous êtes un des vétérans les plus vénérés
du parti républicain. Je serais heureux et fier si quel-
ques-unes des idées qu'elle contient obtenaient votre
approbation et votre appui.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes senti-
ments sympathiques et respectueux,
S. DE HEREDIA.
PAIX ET PLÉBISCITE
La France tente un suprême effort.
Les nouvelles armées de la République cher-
chent, au milieu de triomphes et de revers suc-
cessifs, à dégager le chemin de Paris. Nous
assistons inquiets, fiévreux, à leurs efforts hé-
roïques : nous comprenons tous qu'elles jouent
une partie décisive, et qu'elles portent nos des-
tinées au bout de leurs baïonnettes.
Du duel gigantesque engagé, que résultera-t-il
fatalement?
De deux choses l'une :
Ou nous parviendrons à réunir nos armées
séparées, nous délivrerons Paris, et l'ennemi
sera refoulé ;
Ou nous serons encore battus, Trochu sera
repoussé, Paris capitulera avec la faim, et toutes
nos provinces seront ouvertes à l'invasion.
Dans ces deux cas, quelle conduite devrons-
nous tenir?
Les deux éventualités valent la peine d'être
examinées dès aujourd'hui.
Il faut que nous ayons assez de virilité pour
_ 4 —
regarder face à face l'avenir, et assez de sens
politique pour nous fixer à l'avance, pour la
bonne comme pour la mauvaise fortune, un pro-
gramme invariable, fondé sur nos vrais intérêts,
sur le bon sens et la justice.
C'est ce programme que je propose ici.
Je le résume en trois mots :
MODÉRATION en cas de victoire ;
RÉSIGNATION en cas de défaite;
PLÉBISCITE immédiat, afin de conférer au Gou-
vernement de la défense nationale les pouvoirs
réguliers qui lui manquent, et ôter tout motif légal
aux récriminations intéressées.
I
VICTOIRE
La victoire sera évidemment laborieuse. Il n'y
a plus à nous en dissimuler les difficultés : assez
de catastrophes sont venues nous abattre aux
heures de joie les plus ardentes.
Mais nous avons un million d'hommes au moins
bien équipés et bien armés, tant à Paris que sur
le reste du territoire. Quand un peuple possède
encore des forces aussi imposantes, il n'a pas le
droit de s'abandonner lui-même; il peut espé-
rer, tenter la fortune et pousser la guerre à ou-
trance.
Le tout est de vaincre à temps. Il faut, à
tout prix, débloquer Paris avant que la famine ou
le bombardement ne livre la place. Si le succès
—5—
couronne nos efforts, tout sera pour le mieux, et
la France pourra être fière d'elle-même.
Mais nous devrons nous garder alors des eni-
vrements excessifs. Il se produira inévitablement
une explosion de joie nationale qui pourra en-
traîner les plus sages. Tous les coeurs tressailli-
ront, toutes les espérances se réveilleront arden-
tes, affolées.
L'esprit français est ainsi fait, qu'il flotte au
moindre vent : les malheurs l'abattent, les succès
l'enivrent. Depuis six mois, notre orgueil a été
mis à de rudes épreuves; il sera certainement
tenté de prendre une revanche éclatante. Nous
inclinerons à pousser nos succès jusqu'au bout,
à réduire l'Allemagne à toute extrémité, à mon-
trer à l'Europe stupéfaite que nous sommes encore
des héros et des dieux.
C'est cet entraînement que je redoute.
Je me rappelle encore trop bien les clameurs
poussées en juillet dernier. On criait : A Berlin!
à Berlin! On chantait la Marseillaise, on prépa-
rait les lampions et les drapeaux pour les Te Deum
futurs.
Au lieu d'aller à Berlin, on est allé à Reischs-
hoffen, à Sedan, à Metz!
Profitons de la leçon; soyons désormais plus
modestes.
Si nous rentrons à Paris, ne nous croyons
pas invincibles, ne demandons pas à franchir le
Rhin.
Offrons immédiatement la paix à l'Allemagne.
—6 —
Et d'abord, — j'ose le dire bien haut, — en
agissant ainsi nous accomplirons un devoir de
conscience nationale. Quoi qu'on ait dit et quoi
qu'on ait écrit, nous avons été les provocateurs
de cette guerre détestable (1 ). C'est nous qui l'avons
déclarée ou laissé déclarer,— ce qui, au point
de vue des responsabilités réelles, revient exac-
tement au même.
Bonaparte, qui cherchait un baptême dynas-
tique pour son fils, est le principal coupable.
(1) Voici la déposition précieuse du témoin principal,
M. Benedetti, ambassadeur de France à Berlin :
« Quand j'ai été envoyé à Ems. que m'ordonnaient mes
instructions ? D'obtenir le désistement du prince de Hohen-
zollern à la couronne d'Espagne, qu'il avait acceptée, et l'ac-
quiescement explicite du roi de Prusse à cette résolution.
Ai-je réussi dans mes démarches qui cette fois cependant
s'adressaient personnellement à un monarque puissant et jus-
tement fier de ses succès? Oui assurément. J'avais, en effet,
en quatre jours de négociations, et en ménageant toutes les
susceptibilités, rempli le mandat dont j'avais été chargé. Le
prince Antoine avait notifié au cabinet de Madrid la renon-
ciation de son fils, et le roi, en me l'annonçant, voulut bien
me faire savoir et m'autoriser à mander à Paris qu'il y avait
donné son consentement comme souverain et chef de fa-
mille Considérant comme insuffisantes les concessions
qui nous étaient accordées, quelques membres du corps légis-
latif prétendirent qu'il fallait exiger de la Prusse l'engage-
ment qu'aucun prince de la maison de Hohenzollern ne
consentirait désormais à monter sur le trône d'Espagne....
Cette garantie était-elle nécessaire?... J'ajouterai qu'il n'y a
eu à Ems ni insulteur ni insulté, et le roi lui-même a été
fort surpris quand il a eu connaissance des fables publiées
par certains journaux, qui croyaient cependant reproduire le
récit de témoins oculaires. » (Lettre de M. Benedetti, no-
vembre 1870.)
—7—
Mais, en justice absolue, les torts du provoca-
teur direct n'atténuent pas ceux du complice qui
laisse faire, et qui met au service de l'agresseur
son argent et ses bras. En supposant que M. Jules
Favre, à Ferrières, eût raison de rejeter toute la
responsabilité de l'attaque sur le gouvernement
impérial, sa démarche même témoignait contre
un pays assez indifférent ou assez servile pour
avoir pu tolérer une entreprise faite contre sa
volonté.
Donc nous sommes responsables devant le
peuple allemand et devant notre conscience. Le
ressentiment des désastres subis ne doit pas nous
faire oublier notre complicité coupable.
Les principes supérieurs de progrès dont nous
nous sommes faits de tout temps les généreux
propagateurs, nous commandent aussi la modé-
ration.
Nous devons affirmer à chaque occasion pro-
pice notre horreur pour la guerre, notre mépris
pour la force. La République doit rester fidèle,
coûte que coûte, aux idées souveraines d'huma-
nité et de fraternité. Il y a eu assez de sang versé,
assez de barbaries commises. Il ne faut pas que
nous nous croyions autorisés par la victoire à des
représailles ; et fussions-nous certains de pouvoir
briser à notre tour la nation allemande et lui
arracher oeil pour oeil, dent pour dent, nous mé-
riterons mieux de l'histoire et du droit en pro-
posant la fin de massacres qui déshonorent notre
civilisation moderne.
— 8 —
La République a deux tâches à remplir :
La première est de rendre à la France la paix
et la liberté ; la seconde est d'inaugurer et de
propager dans le monde des règles nouvelles de
politique et de justice. Elle s'honorera en rejetant
toute idée de vengeance, et elle donnera ainsi un
grand exemple aux peuples et aux ministres du
droit brutal.
A ces raisons d' ordre moral qui doivent lier
les peuples comme les individus, viennent s'en
ajouter d'autres d'ordre tout pratique.
La délivrance de Paris changerait évidemment
la situation militaire. Vainqueurs, nous pour-
rions mettre facilement en ligne, en avant de la
capitale, sept à huit cent mille hommes, disposer
de l'artillerie réunie par le général Trochu, conti-
nuer enfin l'offensive avec des chances très-réelles.
L'armée prussienne, au contraire, serait démo-
ralisée. Refoulée au Nord et à l'Est, à Metz et à
Nancy, elle aurait à défendre, dans les conditions
les plus désavantageuses, des positions difficiles
au milieu de provinces soulevées, frémissantes.
MM. Trochu et Gambetta ont réalisé des pro-
diges depuis quatre mois. Nuit et jour ils ont
travaillé à une réorganisation qui paraissait im-
possible. Tout était à recommencer après Sedan.
Les arsenaux étaient vides, les parcs d'artillerie
à peu près déserts, les cadres bouleversés. Ils ont
acheté des fusils sur tous les marchés du monde,
fondu des canons et des mitrailleuses, formé de
nouveaux soldats, équipé des armées entières.
—9—
La fabrication de nouvelles batteries d'artil-
lerie a été imposée aux départements. On a fait
appel à toutes les industries, à tous les ateliers
privés. Les routines administratives ont été brisées.
M. Freycinet, ancien ingénieur en chef du chemin
de fer du Midi, homme de science et d'initiative,
a jeté par les fenêtres tous les errements inutiles.
M. Dorian, à Paris, en a fait autant. Le service
des subsistances et des transports, si mal entendu
au commencement de la guerre, a été établi sur
des bases nouvelles : il est sous les ordres d'ingé-
nieurs et d'agents de chemins de fer habitués aux
transports rapides. Ce sont encore de jeunes in-
génieurs instruits qui dirigent partout les travaux
de retranchements et de fortifications. On a admis
enfin la télégraphie de campagne, si négligée par
la vieille administration de la guerre, si utile pour-
tant pour la rapidité des mouvements et la sécu-
rité des corps isolés. La tactique prussienne a été
étudiée. Enfin une discipline inexorable est im-
posée aux soldats et aux officiers.
Toutes ces mesures sont excellentes et font le
plus grand Honneur au gouvernement.
Mais il ne faut pas nous dissimuler que cette
nouvelle organisation, hâtive, improvisée, est en-
core incomplète, qu'elle ne peut valoir et ne vau-
dra de longtemps l'organisation allemande, qui
date de loin, dont les moindres détails ont été
longuement étudiés, où les moindres besoins ont
été soigneusement prévus, où de Roon et de Moltke
ont introduit les améliorations scientifiques les
plus minutieuses.
— 10 —
Une défaite à Paris briserait peut-être le moral
de nos ennemis : elle ne les désorganiserait point.
L'Allemagne s'est transformée, depuis 1813, en
un immense camp retranché où se sont succes-
sivement exercées toutes les générations. Tout le
monde y a appris plus ou moins longuement le
métier des armes. La Prusse n'a eu qu'un mérite,
celui de coordonner, de classer, de diriger. Bava-
rois, Saxons, Wurtemburgeois, Hessois, Badois,
Mecklembourgeois, Prussiens, ont tous la même
instruction militaire. Tous les hommes, jusqu'à
l'âge de soixante ans, sont astreints au service, et
peuvent former d'excellents soldats. Or la Confé-
dération compte, comme la France, quarante
millions d'habitants : et jusqu'ici l'armée active
et une partie de la landwehr sont seules parties.
Le landsturm est intact, et on instruit les jeunes
contingents. On est effrayé lorsqu'on songe au
nombre infini d'hommes que peut fournir une
aussi vaste usine de guerre.
Le gouvernement français a décrété la levée en
masse jusqu'à quarante ans. On parviendra peut-
être à réunir ainsi un million de nouveaux soldats.
Mais parmi eux combien ont l'habitude du fusil
et des camps? Quelle organisation à créer! Que
de mesures à compléter ! Quelles difficultés à
vaincre! Quelles dépenses énormes, quel temps
nécessaire ! Ces nouveaux appelés ne sont pas tous
équipés et armés; ils n'ont pas d'officiers encore
éprouvés.
Dans les arsenaux allemands, au contraire, les
fusils abondent. Des canons nouveaux viennent
— 11 —
augmenter chaque jour une artillerie déjà formi-
dable. Les cadres de la landwehr et du lands-
turm existent au grand complet. Les officiers sont
nommés, les régiments formés. Les études sont
faites, les plans de campagne tout prêts. A l'heure
qu'il est, l'Allemagne a sur le territoire français
850,000 soldats environ. Je suppose qu'elle en
perde 100,000 sous les murs de Paris, il lui en
restera encore 750,000, avec une réserve plus
nombreuse que la nôtre, plus aguerrie, et com-
plétement organisée (1).
Il ne faut pas que nous retombions dans les
illusions qui nous ont perdus. Si la France possède
encore des ressources immenses, si jusqu'ici elle
n'a pas donné tout ce qu'elle peut donner, il ne
faut pas croire que l'Allemagne soit épuisée. Elle
est, elle aussi, riche, prospère, populeuse.
Ces vérités ne doivent que stimuler nos courages
pour la défense. Mais ne pas nous arrêter, si nous
le pouvons sans déshonneur, serait une faute im-
pardonnable.
Je crains enfin, et par-dessus tout, les engoue-
ments pour l'épée.
La France a le coeur généreux : elle aime Thé -
(1) L'invasion continue avec une multiplicité effrayante.
C'est le cas de dire : Quand il n'y en a plus, il y en a encore.
On n'a pas même convoqué le 3e ban de la landwehr. En
Allemagne, les garnisons sont pleines. Ne faut-il pas bien
du monde pour garder les 350,000 prisonniers de l'armée
française? « Si nous avons encore besoin d'un million de
soldats pour prendre Paris, me disait un officier, nous le
trouverons. » (Gazette de Lausanne.)
— 12 —
roïsme et la gloire des champs de bataille. Ne la
poussons pas inutilement aux tentations.
A l'heure qu'il est, tous nos généraux rivalisent
de patriotisme et de noble désintéreseement. Nous
sommes au temps des Hoche et des Marceau. Pre-
nons garde d'ouvrir plus tard les voies à un Bona-
parte inattendu. N'oublions pas que Rivoli et
Marengo ont tué la grande République. L'histoire
entière est là pour nous avertir. Le despotisme
militaire a presque toujours suivi les grandes
guerres de salut national. Les peuples aiment à se
jeter dans les bras de leurs sauveurs. Et leurs
sauveurs ne sont pas toujours des Washington.
Méfions-nous, et songeons à nos libertés.
Donc la paix ! la paix ! la paix ! dès notre pre-
mière victoire décisive.
Mais à quelles conditions ?
Aux conditions les plus larges, les plus accep-
tables.
M. Jules Favre mérita bien de la conscience
humaine le jour où il tendit la main à l'Allemagne,
et lui proposa une indemnité pécuniaire. M. de
Bismark trouva bon de rejeter tout compromis.
L'Allemagne devra subir les conséquences de son
refus. Si nous avons eu les torts de la première
provocation, elle a eu le tort tout aussi grand de
ne pas vouloir accepter une réparation loyalement
et noblement offerte.
Mais tel doit être notre désir d'en finir avec les
sauvageries de la guerre, que nous nous honore-
rons en ne montrant pas à notre tour d'exigences

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin