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ARTICLE N°2
Parallèle entre
Rabelais et Montaigne
Au XVIème siècle, la vie était très simple et la culture de l'esprit se situait dans des
limites fort strictes...
A part une élite qui s'adonnait bien volontiers à des études et des travaux intellectuels de valeur,
puisant pour cela à pleines mains dans les oeuvres géniales de l'antiquité gréco-romaine, la masse
du peuple ne s'intéressait guère, ou plutôt ne possèdait absolument pas la moindre inclination vers
ce qu'on appelle de nos jours les humanités
1
...
Or, lorsqu'un Rabelais ou un Montaigne font leur apparition au milieu de ce terrible
obscurantisme pour y jeter des éclats de lumière même fugaces et y apporter une parcelle
d'espoir, pour ranimer la vie et réveiller les consciences endormies, c'était en vérité un événement
spectaculaire...
Ainsi deux figures d'importance notable dans l'univers de la pensée humaine, émergent de la nuit
des temps et occupent une place insigne dans la lignée des écrivains classiques
2
...
Deux hommes cependant qui, ayant vécu chacun sa propre vie, à des époques presque différentes
et ayant vécu des événement aussi à peu près différents, se rejoignent par dessus les barrières du
temps et s'unissent l'un à l'autre dans une communion de pensées similaires et affectives...
Pourtant y a t-il une certaine affinité intellectuelle entre deux hommes qui ont suivi des voies
différentes ? Pensent-ils de la même manière et peuvent-ils avoir les mêmes opinions sur les
problèmes de leur temps ? Comment, dans de telles conditions, peuvent-ils se rejoindre et établir
entre eux un pont de communication constante ?
Rabelais et Montaigne, deux pôles de l'intellect au XVIème siècle, sont aussi deux hommes qui
portent en eux les qualités et les tares de l'humaine condition; deux hommes qui sont nés pour
vivre presque le même destin et mourir dans presque les mêmes circonstances...
Or si le parallèle entre les deux hommes, comme on le voit, est aisé à établir du moins au niveau
des contingences de leur existence, il n'en demeure cependant pas de même pour les rapprocher
l'un de l'autre sur le plan intellectuel...
Comment alors concilier deux pôles en apparence éloignés l'un de l'autre ?
L'un est romancier, ayant narré sous forme d'allégorie les aventures fictives de deux personnages
grotesques dans une oeuvre purement romanesque et biscornue
3
...
Alors que l'autre est philosophe, ou si l'on peut dire avec plus de précision, moraliste, ayant
récolté et fondu des idées et des concepts moraux dans une oeuvre que l'on considère de nos jours
comme un monument universel, par ce qu'elle réunit dans son sein toute une somme
d'expériences vécues, utiles pour les générations de tous les temps
4
...
1
-
la scolastique qui tire ses fondements dans les oeuvres antiques,est le seul type d’enseignement en vogue à
l’époque
.
2
De nos jours,ces deux figures ont donné et donnent encore du fil à retordre à tous les exégètes modernes
.
3
-
Pantagruel et Gargantua sont,à mon sens, deux prototypes de la condition humaine,deux archétypes représentatifs
de l’humanité de tous les temps:Pantagruel et Gargantua supposent les vices comme les qualités attachés
perpétuellement à la condition humaine et c’est ce qui a fait la valeur de l’oeuvre rabelaisienne
.
4
-
Les Essais comme le Livre de Rabelais ,demeurent de nos jours autant de sources de méditations et de réflexions
tous azimuths
.
L'un est un romancier, son oeuvre, très proche cependant de la farce et de la bouffonnerie,
implique en soi, sous un décor volontairement factice et des apparences frivoles, des idées
humaines d'importance primordiale...
L'autre est un philosophe, jaloux de sa quiétude et de son repos, doué d'une lucidité remarquable,
reprend dès le départ le chemin de sa vie et fait un retour en arrière, pour engendrer, après de très
longues méditations pénibles et ardues, son oeuvre capitale, l'oeuvre unique de sa vie, source
infiniment riche en idées vitales et pratiques, un vrai réceptacle d'expériences humaines...
Pour Rabelais la forme de roman n'était en réalité qu'un prétexte inventé à dessein, pour mettre en
œuvre ses nouvelles idées de réforme et stigmatiser insidieusement les habitudes et les vices
tristement enracinés dans la vie de la société et fustiger impitoyablement les gens corrompus qui
détenaient tyranniquement le pouvoir tels les hommes de l'église romaine ou de la justice.
5
..
Pour Montaigne, les essais n'étaient pas du tout un prétexte proprement dit, mais un
échafaudage intellectuel, une éthique profondément réaliste, positiviste, conçue avant tout dans
un dessein particulier, pour en former un véritable bréviaire au service de l'humanité...
Ainsi l'un construit son oeuvre pour annihiler, détruire les tares, les vices et les travers d'une
société superstitieuse et inculte, afin d'y installer une nouvelle société où la liberté et la science
occuperont la première place...
L'autre bâtit son oeuvre, dans le calme absolu, ayant constamment sous les yeux l'élite des auteurs
antiques ( Horace, Virgile, Sénèque et Lucrèce)
6
, et à leur lumière, il se replonge dans le passé,
pour en faire surgir les souvenirs les plus attachants et les plus gais...
Les voyages pour l'un comme pour l'autre forment l'esprit et le coeur: tout voyage ne supposant
pas en soi une culture, une éthique, n'est pas un voyage... Le voyage est un moyen de
connaissance adéquat, utile et nécessaire...Ainsi les voyages permettront soit à Montaigne ou à
Rabelais, curieux tous les deux des choses insolites, essentiellement en ce qui concerne le
comportement humain, de se forger de nouvelles idées, de polir leurs cerveaux contre ceux des
autres hommes, pour faire naître l'étincelle nécessaire à la composition de l'oeuvre. Tous les deux
avaient entrepris des voyages à l'intérieur et et à l'extérieur de la France, en particulier à Rome,
ville lumière au XVIe siècle, la ville vers laquelle tous les regards des intellectuels convergeaient,
en formulant des voeux d'y séjourner même pour un temps assez court
7
.
Montaigne s'y est fait couronner en qualité de "citoyen romain" et y passa un séjour inoubliable.
Rabelais y a fait un voyage profitable en ramenant à son retour en France toute une belle
provision de renseignements utiles pour son oeuvre ...
Montaigne a eu une position tout à fait particulière vis-à-vis du pouvoir...Jaloux de son
indépendance, de sa dignité, il dut décliner plus d'une fois les faveurs du roi Henri IV...Il était
circonspect et d'une prudence inébranlable. Quand il fut élu maire de Bordeaux, il refusa d'abord
de regagner son poste, mais devant les instances du roi, il finit par accepter, mais à contrecœur.
Dès lors il se trouva devant un dilemme difficile: garder la neutralité et rester à l'écart de cette
guerre civile qui sévissait à l'époque ou se rallier au Maréchal de Matignon et écraser la ligue, il
opta pourtant pour cette dernière position qui ne lui coûta d'ailleurs rien, si ce n'est la haine des
ligueurs survivants et le mépris de la population protestante
8
...
Pour Rabelais, vivant sous le règne de François Ier, à l'époque où les partisans de Calvin,
formés en une coalition ferme et décisive, provoquèrent des troubles partout au sein du Royaume.
5
-
De Rabelais est sorti en droite ligne Voltaire :Rabelais avait ironisé,fustigé violemment les ecclésiastiques et plus
tard,Voltaire prend courageusement le flambeau pour continuer l’oeuvre rabelaisienne
.
6
-
Ce son en effet les maîtres à penser de Montaigne,qui les a examinés,étudiés minutieusement et avec un
engouement croissant
.
7
-
L’un et l’autre avaient déjà entrepris des voyages à travers l’Europe et c’est à partir de cette expérience qu’ils ont
été amené à établir cette régle essentielle
.
8
-
Montaigne exécrait la Ligue ,car il aspirait au repos,pour lui comme pour le peuple,et la Ligue,selon lui,constitue
un danger permanent pour la stabilité du pays
.
Dès lors le pouvoir commença à en avoir des ennuis, ce qui le détermina à sévir sans relâche:
Dolet
9
avait été brûlé en place publique; Marot avait pris la fuite et Despériers fut peut être
assassiné... Lui -même Rabelais, ayant peur pour sa vie, en dépit de son innocence et de son désir
de rester bien à l'écart de ces conflits internes, dut se réfugier quelque part dans la ville de Metz...
De plus, pour ne pas porter ombrage au pouvoir, il fut amené plus d'une fois à modifier ses idées
considérées en quelque sorte comme les plus subversives dans le sens que le pouvoir eût désiré et
cela ne peut être établi comme une preuve évidente de lâcheté: Rabelais était un homme sage,
réfléchi, grave et ne voulait en aucune manière nuire au pouvoir, un pouvoir d'ailleurs favorable
aux gens d'esprit et aux savants de tout acabit...
Soit dans l'oeuvre de Montaigne, soit dans celle de Rabelais, il est difficile de trouver, même si
l'on se donnait la peine de lire entre les lignes, une allusion quelconque au régime
politique...Quelques années plutôt "les tragiques" d'Aubigné avaient lancé le cri d'alarme en
mettant en relief d'une manière ingénieuse, les vices et les injustices d'une politique faite
d'arbitraire et de partis pris...
Plus tard au siècle suivant, de telles attaques seront reprises sous une autre forme par Fenelon
dans son "Télémaque" ...Alors que ni Rabelais, ni Montaigne, deux humanistes illustres, n'avaient
qu'à grand peine frôlé la question politique, question fondamentale à plus d'un titre, en ce sens
que c'est d'elle que dépendent d'emblée la misère ou la prospérité des peuples...
Par ailleurs Montaigne, tout comme Rabelais, était hostile au fanatisme en matière de religion...
Car nul n'est possesseur de la vérité.
Tous les conflits religieux sont engendrés à la suite de cette intransigeance, de ce jacobinisme
effrayant, que l'on montre obstinément dans les controverses de caractère religieux
10
...
Rabelais s'était attaqué à la fois aux protestants et aux catholiques, persécutés et persécuteurs,
sont mis dans le même sac, pour être la cible constante de ses invectives acerbes et de son dédain
le plus inflexible...
Générateur de troubles et de catastrophes irrémédiables, le fanatisme fut en effet honni, exécré
au-delà de toute mesure, par les deux hommes, non pas par lâcheté mais par sagesse, puisque
Montaigne de nature calme et sereine, fut de tout temps, l'homme qui espérait à la paix et au
repos, loin de ces deux antagonistes qui se déchirent, se tourmentent mutuellement à cause de leur
différence d'opinions ou leurs idées qui se contredisent...
Rabelais, quant à lui, homme circonspect, attaché à un principe déterminé, n'eût jamais admis que
des gens, que séparent d'ailleurs des sentiments religieux contradictoires, s'en prennent au pays
tout entier et y déclenchent des guerres qui n'auront que des conséquences spectaculaires et
déplorables...
Le fanatisme, pour l'un comme pour l'autre, est une épidémie, qui, répandue dans le pays, eût
suscité les germes de la discorde et de la mort.
Pour Montaigne, nourri en même temps de la foi chrétienne et de la culture païenne, n'eût jamais
le dessein de s'écarter de sa croyance... Au contraire, il s'y attacha avec passion et même en dépit
des vicissitudes, des contretemps dont il eut à souffrir au cours de sa vie, ne se laissa jamais
bouleverser par le doute, ce qui eût pu avoir sur son esprit un effet négatif déplorable, et provoqué
un tournant inattendu dans l'élaboration de la structure des Essais... Rabelais, quoiqu'il fût
partisan infatigable de la tolérance, eut lui aussi ses moments de mysticisme extatique, ce qui
détermina par voie de conséquence une entorse à ses principes...
Sous l'aiguillon et l'instigation du téméraire Calvin, le protestantisme et le catholicisme,
s'acharnent l'un sur l'autre, s'accusant mutuellement, versant impitoyablement le sang l'un de
9
-
Cette grande figure de la pensée philosophique française a été prise seulement en guise de bouc émissaire et
paya ainsi pour tous les protestants révoltés.Montaigne ,comme qui s’était rappproché du pouvoir,s’est rallié
expressément à l’autorité monarchique et il eût répugné de voir une théocratie gouvernant parallèlement avec le
pouvoir royal. Cf.E.Faguet ½ Le XVIe siécle.╗ Edition Messein 1920
.
10
-
Cela nous rappelle encore l’oeuvre de Voltaire qui,ayant été nourri de la doctrine de Montaigne comme de celle
de Rabelais,crut bon de s’attaquer impitoyablementt à ces sangsues qu’on appelait « les suppots de satan
«
.
l'autre et c'est en présence de telles scènes de génocide, de massacre systématique, que Montaigne
et Rabelais ont pris une position déterminante, sans pour autant porter préjudice à leur idéal
religieux...
Montaigne aime la liberté et s'y attache indéfectiblement; il ne l'aime pas dans le sens que
l'on devine, mais pour lui même, égoïstement, pour être loin du joug que lui imposeraient les
contingences du temps; en outre, monarchiste ardent, politicien ferme et inébranlable, hostile à
toute forme d'émancipation, Montaigne conçoit la liberté comme un instrument dont il s'approprie
l'effet et le privilège
11
...C'est en tout point une disposition psychologique propre à celui qui en est
digne et Montaigne, jaloux de la paix et du calme dont il juissait tout au long de sa vie passée, ne
conçoit pas la liberté comme un bienfait universel...Mais plutôt l'apanage d'un individu ou d'une
élite prédestinée...Rabelais, pour sa part, prend le contre-pied de Montaigne, il parait qu'il est fort
en avance sur lui du moins sur cette question fondamentale
12
.
Ainsi, si la liberté pour Montaigne s'exerce uniquement dans une sphère étroite et limitative,
imprégnée d'individualisme foncier, elle est pour Rabelais, d'une nécessité absolue pour tous les
hommes, car sans liberté, la dignité humaine s'en trouverait comme avilie, honnie et ravalée au
dernier degré de la bassesse...Et pour étayer ses propos, il conçoit une sorte de cité idéale
(Thélème) sous l'aspect d'une abbaye où tous les clercs et chanoines vivent sans embarras et sans
contrainte aucune, s'épanouissant gaiement dans une liberté sans entraves
13
...
En fait, plus Rabelais s'attache à cette passion, qui est l'amour de la liberté, moins
Montaigne lui attribue de prix.
Cela est peut-être juste, tout à fait logique, car l'un a vécu dans la mollesse, dans la farniente la
plus délicieuse, alors que l'autre a failli succomber aux affres de l'exil et de la misère.
Ce qui fait, suivant en cela leurs expériences respectives, qu'ils ne parlent pas de la liberté sur le
même ton et avec la même ardeur: l'un n'aurait été que pour un temps en butte à la ténacité
impitoyable du pouvoir, bien qu'il en ait de bonne heure pris délibérément ses distances; l'autre
s'est trouvé presque toujours sous l'œil de l'inquisition et de la censure...L'œuvre rabelaisienne
n'est qu'une allégorie sous laquelle se cache tout un univers de misères, de conflits permanents et
d'injustices indescriptibles...
Donc la liberté pour l'un est un avantage naturel, alors que pour l'autre est un fait acquis de haute
main...
En vérité, la philosophie ne peut être hostile à la science, puisque celle-ci procède forcément de
celle-là...Or, être philosophe ne suffirait pas si l'on était pas nourri du moins de quelque teinture
de science; car tout philosophe, qu'il soit de la stature de Montaigne ou non, ne doit sous aucun
prétexte se démarquer de la science...Même le moraliste, ne saurait nier l'importance de la science
dans le progrès humain
14
...
Or Montaigne, contrairement à Rabelais, dont la passion pour la science était sans limites, conçoit
de la haine à l'égard de la science et il est allé jusqu'à même en nier l'existence, en lui attribuant
toutefois tous les désordres engendrés dans l'individu et toutes les calamités dont souffrait
l'humanité...
Le moraliste, le philosophe Montaigne éprouve une sorte de malaise à l'invocation du terme
science et s'évertue alors de l'abolir, de le répudier même du monde de la pensée...
Alors que le romancier, ou plutôt le conteur fantaisiste, qui avait déconcerté plus d'un lecteur, par
ses désinvoltures et ses extravagances burlesques, le romancier avait pris à tâche d'élever le
11
-
C’est une vérité incontestable.Montaigne était fanatique de sa liberté individuelle ,mais jamais de la liberté du
peuple
.
12
-
Du point de vue liberté,Rabelais était aux antipodes de Montaigne
.
13
-
Cette parabole est d’essence universelle
.
14
-
La science est aujourd’hui un thème que l’on trouve constamment sur le tapis:la morale et la science doivent être
sur le même plan.Or une morale excessive,,hyperbollique,,peut provoquer le fanatisme, de même une science sans
frein,engendrera forcément des conflits et des dissensions intestines
.
système de science à la place qu'elle méritait, sans que cela ait jamais nui pour autant à son statut
de romancier...
Dès lors, plus que les essais et peut être plus instructive, plus profitable que les essais, l'oeuvre de
Rabelais, loin d'être un fatras de polissonnerie et d'impudence, c'est une œuvre universelle une
œuvre où se trouve condensée en quelques traits essentiels toute l'expérience humaine
15
...
Elle a largement contribué non pas seulement au rayonnement de la science, de l'amour de la
nature, de cet attachement irréductible à la vérité, main aussi au prestige de la culture et du savoir
universel.
Quand Rabelais est mort, Montaigne venait d'entrer dans sa vingtième année et s'il n'a jamais fait
allusion à l'œuvre rabelaisienne, il n'en demeure pas moins probable qu'il l'ait lue et qu'il y ait
puisé tout un système d'idées dont il se fût servir pour échafauder sa doctrine...
Pour aimer la vie, il faut craindre la mort. Nos deux écrivains avaient ils peur de la mort ? Il est
juste de dire que la mort n'est nullement désirable même pour le plus malheureux de la terre.
Cependant, pour l'un comme pour l'autre, la vie est un commencement et la mort est son terme
final. Or Rabelais vit comme si la mort n'existait pas...Il vit et il sent vivre dans chaque objet,
dans chacun de ses personnages et il plane au-delà même de l'horizon de la vie, sans avoir la
moindre illusion de son terme
16
...
Pour Montaigne, la vie n'est que cet instant où l'on oublie la mort et il cultive la vie pour
continuer à oublier la mort. Bordeaux infesté par la peste; des milliers de citoyens ont péri; et
Montaigne refuse d'y rentrer, par crainte d'une mort imminente.
Pourtant entre l'amour de la vie et la mort héroïque, le degré de différence, pour Montaigne, est
illusoire, anodin, car vivre et jouir pleinement de la vie ici-bas, demeure de beaucoup moins
important que de vivre perpétuellement dans la mémoire des générations...Ce qui fait que, si
Rabelais était maire de bordeaux et que l'épidémie fût déclarée à l'improviste, Rabelais n'aurait
pas hésité à pénétrer dans la ville et se mettre à son service. Ce serait là à coup sûr la plus noble
abnégation qu'il eût jamais faite dans sa vie
17
...
Néanmoins, Rabelais, le bon vivant, le fantaisiste jusqu'au ridicule, le baladin aux allures
désinvoltes et sémillantes, mais hardi et plein de courage pour affronter tous les risques, en
contraste frappant avec Montaigne, qui régnant sur son petit domaine, maître et seigneur absolu,
strict en matière de morale, soumis lui même à une discipline intellectuelle sans exemple,
intransigeant jusqu'à la barbarie, aime cependant la paix et la vie douce, sans craindre d'être taxé
de poltron et de couard...
De ce fait, entre l'un et l'autre, sur ce plan du moins, la différence est colossale.
Du reste, l'un aime la vie et en jouit jusqu'à la béatitude, jusqu'à l'exaltation totale, mais quand la
mort frappe à sa porte, il est tout prêt à l'accueillir avec recueillement.
L'autre vit isolé dans sa jolie mansarde, bercé entre le rêve et la réalité, hanté par l'éternité,
conversant paisiblement avec lui même ou avec ses idoles des temps révolus, et cherche à en tirer
le meilleur d'eux même, les approuvant ou les contredisant, selon son humeur et l'impression du
moment, en détournant délibérément ses yeux du spectre de la mort...Ainsi l'un est prêt à s'y offrir
sans réticence, l'autre recule avec horreur et ne veut jamais y penser...
Dès sa prime jeunesse, Rabelais était destiné à la carrière ecclésiastique, qui était à l'époque, la
carrière favorite, avec bien entendu celle de l'armée, des enfants de la haute bourgeoisie, tandis
que Montaigne, nourrissant du mépris pour le clergé, a choisi la carrière d'administrateur. Or tous
les deux raffolaient de littérature, Rabelais se penchait pour les humanités grecques, Montaigne
15
-
On est souvent tenté de prendre l’oeuvre de Rabelais au même titre qu’un Don Quichotte .Mais de nombreuses
ont contribué à éclaircir cette oeuvre en référence à l’environnement socio-culturel de l’époque
.
16
-
Rabelais prend la vie du côté plaisant et cocasse,alors que Montaigne ,de nature très austère,traiite la vie du côté
pessimiste et sombre
.
17
-
La fuite de Montaigne devant l’épidémie est demeurée dans les annales historiques comme une honte dans la vie
du philosophe
.
montrait de l'engouement plus particulièrement pour les humanités latines, il y fut initié dès son
enfance et il se dévoua jusqu'à la folie à la lecture exclusive des auteurs latins, lecture qui par
ailleurs fut très enrichissante pour sa pensée
18
...
Rabelais, à certains moments de sa carrière d'homme de l'église, fut inquiété à cause de cette
dévotion qu'il manifestait pour les études de l'antiquité, si bien que, alors qu'il était curé de
Médon, abandonna pour de bon la vie ecclésiastique,jeta le froc aux orties et s'adonna avec plus
de ferveur à l'amour de la science et de la littérature...
Par contre, Montaigne n'eut à souffrir aucune anicroche dans ses aspirations et se livra avec
passion, dans sa petite librairie, à la lecture de ses auteurs préférés, en s'attachant exclusivement à
tout ce qui se rapporte à la morale et à la philosophie...
Rabelais, en se passionnant pour l'étude, entendait d'emblée provoquer des réformes
importantes dans la société, des réformes au niveau de la pensée comme au niveau de la vie
même: il voulait remodeler le caractère de l'homme, stimuler sa personnalité, par la pratique du
savoir et de l'érudition...
Montaigne n'eut pas d'abord ce dessein capital; il eût voulu se connaître lui même, sonder à fond
son être, percer ses pensées les plus secrètes, bref mettre en lumière ses qualités et ses défauts
pour y remédier ensuite et former l'homme idéal par la morale et le culte de la philosophie, en
dédaignant toutefois toute forme de science ou d'érudition.
19
..
Ainsi l'un ne donne apparemment aucun sens à la culture intellectuelle, l'autre déploie toute son
énergie dans la pratique de la science et de la culture sous tous ses aspects même les plus
insignifiants...
Rabelais ne néglige ni la philosophie, ni la morale, ni la science, car pour lui, tout concourt à la
formation et à la concrétisation de la personnalité et de la conscience de l'homme vivant en
société; alors que Montaigne relègue la science et toute forme de connaissances théoriques à
l'arrière plan et s'attache exclusivement à la morale et à la philosophie dans la formation de
l'homme
20
...
Quant à la pédagogie, soit chez Montaigne ou Rabelais, elle demeure à première vue purement
pragmatique et positiviste, fondée essentiellement sur le principe de l'utilitarisme...
Cependant, l'on constate que, chez Rabelais, cette pédagogie doit débuter par une initiation
évangélique, afin que l'enfant ait une idée même superficielle sur la piété et la nature d'un dieu
unique
21
...Par contre, cette conception ne se trouve pas chez Montaigne dont l'élève, restant
volontairement à l'écart de toute imprégnation de caractère religieux, s'attache plutôt à quelque
chose de plus essentiel, de plus réel et de plus intellectuel...Cette lacune toutefois pesera de tout
son poids sur la vie de l'homme futur qui, sans être tout à fait athée, se vantera du moins d'être
moins naïf que d'autres
22
...
Néanmoins, loin de mépriser totalement la culture sous toutes ses formes, Montaigne entreprend
d'enseigner à son élève les rudiments de la dialectique, de la logique et même de la physique, ce
qui le rapproche davantage du programme rabelaisien, qui prévoit entre autres l'initiation tant à la
mathématique qu'à la botanique méthode qui contribuera par ailleurs à élargir les horizons du
jugement de l'enfant...Chose à laquelle Montaigne accorde d'ailleurs la priorité dans l'éducation
de l'enfant...
18
-
c’est pour cela que les deux hommes,malgré l’affinité de leurs pensées,s’éloignent dans leur philosophie de la vie
.
19
-
En réalité,Rabelais entendait remodeler la société par le rire,Montaigne par le culte du stoïcisme.Cf A.Gide ½Les
Essais de Montaigne╗ Edition Gallimard 1945
.
20
-
Ce qui nous permet de dire que Rabelais souligne l’importance de la pratique dans la formation de l’individu,alors
que Montaigne se penche vers la théorie et le culte de l’esprit
.
21
-
C’est évidemment pour ne pas rallumer contre lui l’ire des protestants et des catholiques
.
22
-
Montaigne dans son tour d’ivoire ne ses souciait guère des la haine ou des représailles des religieux
.
Rabelais croit pouvoir former le jugement de l'enfant par la lecture d'écrivains de l'antiquité, une
lecture suivie et réfléchie susceptible à la fois de consolider les acquis culturels et d'épanouir chez
lui les facultés intellectuelles innées...Alors que Montaigne, dans ce contexte, ne juge pas
nécessaire de condamner l'enfant à lire et à s'embourber dans un tas de connaissances inutiles et
ineptes...Mais il est possible toutefois de cultiver les dons de l'enfant par la conversation, les
entretiens fructueux, dont le contenu s'imprime spontanément dans l'esprit de l'enfant...
Plus que la conversation, les voyages s'avèrent également d'une nécessité primordiale
dans l'éducation de l'enfant...Ils formeront non pas seulement les capacités de réfléchir et de
raisonner de manière impeccable, mais aussi lui donneront l'occasion de s'affranchir de son
égoïste et de se rapprocher davantage du monde...Tout cela parait d'une parfaite exactitude, mais
Rabelais, outre cela, vise encore plus loin, et met son élève, du moins pour notre temps, dans
l'impossibilité de réaliser un autre rêve plus capital...C'est de faire de petites incursions innocentes
chez des hommes illustres, des philosophes ou des écrivains de grande renommée...Dans ces
conditions, il est fort probable que Rabelais bute à une impasse et son rêve ne trouve guère
d'écho
23
...
Ce qui est bien curieux, c'est que Rabelais s'attaque au moyen-âge dans toutes ses manifestations
et en particulier le système éducationnel, qu'il juge par ailleurs futile, dérisoire et insignifiant...
Pour Montaigne, ce moyen-âge est une époque déjà révolue et il ne s'en soucie plus guère, mais
en revanche, il s'insurge parfois jusqu'à l'invective contre l'éducation contemporaine qu'il juge
aussi pour sa part fade, stérile et inefficace...
L'un et l'autre, dans ce cas, étaient justes dans leur jugement: car au moyen-âge l'éducation était
anarchique, mal organiséet manque de l'esprit pratique; tandis qu'au temps de Montaigne, bien
qu'il y ait quelques apparences d'amélioration, l'éducation demeure pourtant insuffisante et accuse
des lacunes par plus d'un côté
24
...
Ce qu'ignorait en effet le moyen-âge, c'est ce positivisme idéal que propose Rabelais et qui se
traduit par la mise de l'enfant en contact avec la réalité, non pas seulement de se familiariser avec
son environnement immédiat, mais aussi l'initier à la connaissance de ces petits métiers pour
lesquels on éprouvait souvent une sorte de dédain incompréhensible et illégitime...
Ce contact eût pu créer chez l'enfant cette intimité, cette familiarité si nécessaire pourtant pour
cultiver en lui le sens vrai de la vie, puisque connaître les petits métiers, même superficiellement,
reviendrait à connaître la société où il vit et de là, à grandir avec l'amour pour son pays et la terre
qui l'a vu naître...Montaigne, en sa qualité de moraliste, eût ajouté sans réticence aucune la
sagesse, qui, selon lui, demeure le fondement de la vie...Certes la sagesse que l'enfant acquerait
par des moyens commodes et adéquats, jointe à la connaissance du monde et surtout les petits
métiers qui peuplent la société, ne manquerait pas de fournir une base plus que consistante à son
éducation intellectuelle et morale...
Car plus on est sage, plus on voit le monde avec un œil plein d'indulgence , de sympathie et de
mansuétude
25
...
Plus Rabelais insiste plus ou moins consciemment sur l'usage de la mémoire, comme outil
efficace d'apprentissage, plus Montaigne en fait moins de cas... Rabelais n'est pas pour le
bachotage ou la saturation du cerveau de l'enfant, au contraire, il croyait et il a raison dans ces
conditions, que l'enfant à cet âge surtout, devait emmagasiner quelques connaissances
essentielles, nécessairement par le biais de la mémoire...Montaigne, par contre, avait pris le
23
-
C’est une tentative de s’initier sur le terrain des conditions de vie des autres peuples.Une telle initiative permettra
à l’enfant de s’imprégner du culte des principes cosmopolistes
.
24
-
Rabelais fait table rase des doctrines pédagogiques jusque-là en vogue,pour bâtir un autre système plus
accommodant ,plus propre à former l’esprit de l’homme moderne,tandis que Montaigne se contente de satiriser la
pédagogie en place pour proposer des succédanés simplistes
.
25
-
De la sagesse sont issus le savoir-vivre,la politesse,l’usage du monde,la pondératrion ,la compréhension
d’autrui.D’elle aussi ,procèdent la rectitude du jugement et la largeur d’esprit
.
contre-pied de cette axiome, et jamais il n'a convié son élève à apprendre de mémoire, méthode
qu'il estimait d'ailleurs ne pas valoir grande chose, en comparaison, bien entendu, de ce qui est
fondamental, à savoir aiguiser, former, sculpter sainement le jugement de l'enfant...
Pour lui, et en ceci il s'oppose énergiquement à Rabelais, juger avant tout de l'objet qu'on
a sous les yeux, et non pas relater ce qu'on nous a appris par cœur, ce qui n'est pas du tout par
ailleurs un apprentissage valable, mais plutôt une manière de ressasser mécaniquement des mots
creux et vides de tout sens...Ainsi façonner la jugeote de l'enfant, lui permettre de réfléchir, de
méditer sur toute chose, voilà ce que préconise justement Montaigne
26
...
Et pourtant, on sait bien que juger, avoir l'aptitude de raisonner sainement, déduire logiquement
un résultat ou un postulat d'une situation déterminée, analyser logiquement le contenu ou l'aspect
d'un objet, en déduire des conclusions pertinentes, exactes, demeure pour nous la méthode idéale
d'apprentissage...
Mais on ne doit pas oublier toutefois la formation d'autres facultés innées ou acquises...Juger,
c'est bien, mais cela ne suffit pas pour former un homme complet, apte à envisager sans
difficultés les aléas et les contingences pénibles de la vie...Il reste à lui apprendre, et en cela
encore Montaigne et Rabelais ont fait faillite tous les deux, à se servir de son imagination, à
ranimer, à vivifier, à revigorer en lui les facultés créatrices, sans lesquelles toute éducation, de
quelque importance qu'elle soit, s'avérerait nulle et non avenue
27
...
Ce n'est pas tout, ce ne sont pas seulement les facultés créatrices que Montaigne et Rabelais ne
s'étaient pas souciés à développer chez l'enfant...Il en reste encore d'autres choses, d'une valeur
notable, foncièrement primordiale: ce sont en effet les sentiments de la patrie, de la famille et du
devoir...
Peut être que, si Rabelais et Montaigne n'ont pas mis l'accent sur le réveil et l'épanouissement de
ces sentiments, plus que fondamentaux d'ailleurs dans la vie moderne, c'est parce qu'ils croyaient
probablement que cela pouvait être inhérent au caractère et à la nature même de l'enfant et qu'ils
sont des sentiments innés et par la n'ont pas besoin d'être enrichis ni polis par l'éducation.
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..
De plus, Rabelais présente à l'enfant l'éducation comme une nécessité, pure et simple, un acte
facile qui ne requiert aucun effort certain; Montaigne, quant à lui, la lui présente sous forme d'un
divertissement, une pure distraction, un jeu et rien de plus: c'est ce qui les a amenés tous les deux
à exclure presque inconsciemment de leur méthode éducative une chose que l'on appelle devoir...
En vérité, l'élève de Rabelais sera un érudit, vivant dans sa tour d'ivoire, dénué de toute sensibilité
et de tous sentiments humains, incapable de juger les choses avec pondération et sagesse...
Celui de Montaigne sera un bon juge, intelligent et perspicace certes, mais à l'esprit borné,
incapable d'aucune carrière utile, dépourvu de sens pratique, des sentiments du devoir bien fait...
Ainsi malgré leurs regrettables lacunes, les deux méthodes peuvent se compléter et s'unir
étroitement pour former l'homme idéal...
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Dr Payen
: Documents inédits sur Montaigne (NRF,1911)
Sainte-Beuve
: Port-Royel 11-3. ( Flammarion,1942)
E. Faguet
: Le XVIe siècle. (Messein,1921)
L. Levrault
: Auteurs français. (Corti,1912)
Grûn
: La vie publique de Montaigne (NRF,1950)
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Ces régles sont foncièrement essentielles dans la vie,mais ne constituent pas à elles seules cependant,les
fondementsds de la vie en société
.
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-
Certes,il y a des phases successives dans la vie de l’homme :sa formation commence dès sa naissance et plus on
s’intéresse à son éducation,,plus il aura la faculté de s’adapter aux aléas de sa vie future
.
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-
C’est un raisonnement erroné:le devoir comme l’amour de la patrie ne peuvent pas être des concepts innés,mais
s’acquièrent plutôt par l’éducation
.
Lenient
: La satire en France au XVIème siècle.(thèse,1894)
Gebhert
: Rabelais. la connaissance de la réforme. (Corti,1896)
Stapfar
: Rabelais. (Corti,1920)
Millet
: Rabelaie (collection des grands écrivains français).
Gide
: Essais de Montaigne Edition Gallimard 1940.
Mikhail Bakhtine:L'oeuvre de Rabelais et la culture populaire au moyen-âge et à la Renaissance .
(Gallimard 1970)
Ernest R.Curtius :la littérature européenne et le moyen- âge latin.(Edition PUF 1956)
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