//img.uscri.be/pth/82199c1edb537957c42836e05f1c4f7cf8a41094
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Paramaribo, roman maritime et de moeurs créoles

De
357 pages
A. Faure (Paris). 1866. In-18, 354 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

J. CATHÉRINEAU
LE
PARAMARIBO
ROMAN MARITIME ET DE MOEURS CRÉOLES
TIRE DE LA GUERRE DE L'INDEP ENDANCE DE L'AMÉRIQUE DE SUD
CONTRE L'ESPAGNE
PARIS
ACHILLE FAURE, LIBRAIREÉDITEUR,
23, BOULEVARD SA INT -MARTIN, 23
1866
Tous droits réservés
LE PARAMARIBO
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
MARINE
LE NOUVEAU GOUVERNAIL DE FORTUNE, avec planches.
NOUVEAU SYSTÈME DE CLOTTAGE ET DE CHEVILLAGE DES NAVIRES,
sans trous à l'extérieur, avec planches.
TRAITÉ PRATIQUE DES CONSTRUCTIONS NAVALES, système Cathéri-
neau. — Charpente fer et bois; application des bordages sans trous
à l'extérieur, avec planches.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA TÉLÉGRAPHIE NAUTIQUE
UNIVERSELLE, avec planches coloriées.
NOUVELLE TÉLÉGRAPHIE NAUTIQUE UNIVERSELLE, avec planches
coloriées.
RÉPONSE A M. F. à propos de la télégraphie nautique universelle.
THÉATRE
JULIEN, OU L'AMOUR D'UN MARIN, drame en cinq actes et en prose.
MAMPOULA LE MALAIS, drame en quatre actes et un prologue, en
prose.
MADEMOISELLE DE THÉLISE, comédie en trois actes et en vers.
L'AMOUR PATERNEL, comédie en trois actes et en vers.
MONSIEUR DE CROQUEMARIN, comédie en deux actes et en prose.
DON FERNAND, drame en cinq actes et en prose.
POÉSIES
L'ENCYCLIQUE ET L'ÉPISCOPAT FRANÇAIS, satire en vers, avec notes
historiques.
ÉPITRE A DUMAS, à propos du volume des bouts-rimés.
LA FRANC-MAÇONNERIE ET L'ALLOCUTION PAPALE, satire en vers,
avec notes historiques.
L'ESPRIT FRANÇAIS, romances et chansons pour tous.
Paris. Imp. Poupart-Davyl et G°, 30, rue du Bac.
J. CATHÉRINEAU
LE
PARAMARIBO
ROMAN MARITIME ET DE MOEURS CRÉOLES
TIRÉ DE LA GUERRE DE L INDÉPENDANCE DE L' AMÉRIQUE DU SUD
CONTRE L'ESPAGNE
PARIS
ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
23, BOULEVARD SA INT -MARTIN, 23
Tous droits réserves
LE PARAMARIBO
CHAPITRE PREMIER
LE PARAMARIBO
Quand Bolivar, — ce Washington moins heureux de
l'Amérique du Sud, — eut chassé le dernier soldat espa-
gnol de ces belles contrées et constitué la république
colombienne, il eut la pensée de former une marine de
guerre capable d'attaquer les Espagnols sur toutes les
mers du globe. Mais l'état des finances de la nouvelle
république ne lui permit pas de mettre ce grand projet à
exécution. Il se borna donc à délivrer des commissions
d'armements en course, afin de former une flotte de cor-
saires. Il y en eut beaucoup d'armés; la plupart le furent
aux États-Unis, et les équipages composés d'hommes de
toutes les nations.
La marine du commerce espagnol n'étant ni assez riche
ni assez nombreuse pour fournir l'occasion de prises suf-
fisant à couvrir les frais considérables de tous ces arme-
ments, plusieurs de ces corsaires se livrèrent à la plus
abominable piraterie. L'un d'eux surtout, commandé par
un homme d'une incroyable férocité, fut la terreur des
2 LE PARAMARIBO
mers des Antilles. Ce capitaine, après une orgie et pour
s'amuser, fit trancher la tête aux hommes composant
l'équipage d'un navire qu'il avait capturé.
C'est de ces faits historiques que nous avons tiré ce
roman; les noms seuls ont été changés.
C'était en 1819, dans le mois de janvier, c'est-à-dire à
l'époque de l'année où les mers des Antilles sont exemptes
de ces coups de vents formidables qui portent le ravage
et la désolation sur ces mers, la ruine et la misère dans
les villes, sur les habitations, et détruisent les récoltes
de plusieurs îles; à cette époque où la navigation sur ces
mers est cocagne, comme disent les marins dans leur
langage pittoresque, c'est-à-dire exempte de ces préoc-
cupations incessantes pendant lesquelles le navigateur,
l'oeil fixé sur son baromètre, consulte le ciel à tous les
points de l'horizon, les variations du vent et l'augmenta-
tion de la houle, ce précurseur des plus terribles oura-
gans.
A cette époque, qu'on appelle la belle saison, — par
opposition à celle qu'on appelle hivernage, laquelle a lieu
dans les mois de juin, juillet, août, septembre et octobre,—
il règne des brises régulières, variant du sud-est au nord-
est, fraîchissant au lever du soleil, mais n'atteignant
jamais une force dangereuse pour la navigation ; puis elles
deviennent faibles vers la fin du jour, jusqu'à donner des
calmes pendant la nuit, pour reprendre leur marche régu-
lière et graduelle le jour suivant.
Le soleil venait de se lever, traversant une masse de
nuages, formés à l'horizon par le développement et la
condensation des vapeurs de la mer dégagées par la
brûlante chaleur du jour précédent; il triomphait radieu-
sement des couches superposées de ces nuages aux bril-
lantes couleurs, découpés de la manière la plus bizarre et
reproduisant les figures les plus fantastiques. Rien ne
peut égaler, cher lecteur, le spectacle magnifique du lever
ou du Coucher du soleil dans la zone torride. Il faut avoir
vu cela pour le moins une fois dans sa vie ; car le déli-
LE PARAMARIBO 3
cieux souvenir de ces splendeurs de la nature nous paraît
bien plus précieux à l'homme que le fameux voyage à la
Mecque que s'impose le fanatique musulman.
C'était, comme nous l'avons dit déjà, dans les mers des
Antilles. Pour indiquer ici le point précis où nous allons
rencontrer l'un des héros de ce roman, il nous serait im-
possible de faire une pompeuse description d'un site
charmant, pris dans de belles montagnes, dans une cam-
pagne riante, ou de décrire un point quelconque d'une
somptueuse cité ; car nous sommes en pleine mer. Nous
nous bornerons donc, pour-indiquer le lieu du globe ou
nous sommes, à dire qu'il est situé par les 18° 50 de
latitude nord et 62° 50' de longitude à l'ouest du méridien
de Paris. Comme on le voit, nous n'allons pas promener
sur le boulevard des Italiens pour y admirer les modes
nouvelles.
Le point que nous venons d'indiquer nous place à une
distance d'environ cinquante lieues marines de l'île an-
glaise de Saint-Christophe, où nous aurons affaire plus
tard.
La brise soufflait, légère comme un doux zéphyr, du
sud-sud-est, et ridait à peine la surface d'une mer qui
semblait encore engourdie du sommeil de la nuit. Son
mouvement se manifestait seulement par une houle non-
chalante, qui balançait tout doucement un magnifique
brick à la fine carène, reflétant sur les ondulations de la
houle les vifs et brillants rayons du soleil, comme le dôme
d'or d'une mosquée de Stamboul jette ses reflets éclatants
sur les eaux du Bosphore; sa mâture, haute et légère, por-
tait une large voilure, blanche comme les ailes de ces
gentils oiseaux, seuls habitants de ces vastes-solitudes,
que les marins appellent les goëlands des tropiques ; il
était armé de vingt-quatre canons ou caronades et monté
par cent trente hommes d'équipage, pris au hasard et
appartenant à toutes les nations. Quand il mettait son
pavillon aux vives couleurs imprimées dans l'étamine
légère, on reconnaissait qu'il était colombien; on lisait
4 LE PARAMARIBO
sur sa poupe noire, en lettres d'or, le mot : Paramaribo;
c'était son nom. Quant à son titre, les papiers du bord
faisaient connaître qu'il était porteur d'une commission de
l'illustre président de la république colombienne, Boli-
var, qui l'autorisait à courir sus aux navires espagnols
tout le temps que les hostilités seraient ouvertes entre la
république et l'Espagne.
Il courait à l'ouest, grand largue bâbord amures, sous
une voilure réduite, ce qui faisait connaître qu'il ne tenait
pas à faire un grand sillage; d'où l'on pouvait conclure
qu'il devait être un corsaire colombien en croisière sur le
passage des navires allant aux Antilles.
Maintenant, montons à bord du Paramaribo, voyons ce
qu'on y fait et ce qu'on y dit, afin d'avoir de plus amples
renseignements.
L'équipage venait de terminer la propreté du navire et
de fourbir tous les ustensiles appartenant à la double
rangée de canons montrant leurs gueules béantes par les
sabords ouverts de la batterie barbette du brick. Tous les
hommes de cet équipage hétérogène étaient formés par
groupes sur l'avant du navire et sur les passavants ; ils
semblaient animés, dans leurs gestes et dans leurs pa-
roles, de manière à faire supposer qu'il s'agissait d'une
révolte contre l'autorité du capitaine.
Cependant ce n'était encore qu'une rumeur vague,
sourde, mais persistante, en un langage qu'il nous serait
bien difficile de qualifier, car le Paramaribo était une
véritable tour de Babel. Cependant, comme le navire avait
été armé dans le port de New-York, l'élément anglo-amé-
ricain dominait à son bord, et l'on y parlait la langue
anglaise, mais, comme on le pense bien, horriblement
défigurée par ces hommes de toutes les nations.
Les groupes s'agitaient sans formuler la cause de cette
agitation, quand un homme de haute stature, ayant une
voix de basse-taille d'une puissance digne d'être enviée
par tous les directeurs de grand Opéra de l'Europe, prit
la parole, dans un langage où l'idiome portugais se mê-
LE PARAMARIBO 5
lait à l'anglais, et fit un discours dont voici à peu près la
traduction :
— Nous battons la mer en nous éreintant à la manoeuvre
et en ayant pour nourriture du biscuit et de la viande
salée. Ne vaudrait-il pas mieux que le capitaine nous dé-
barquât à New-York, après nous avoir distribué le gros
butin que nous avons là-bas, aux îles Vierges? Nous se-
rions tous riches, et nous pourrions nous donner du bon
temps à terre, au lieu de bourlinguer à la mer.
— Bah ! dit un autre, nous ferons encore quelque bon
coup qui viendra nous mettre davantage de beurre dans
la soupe; plus nous serons riches, et plus nous nous don-
nerons de bon temps.
— Non! reprit un troisième, il ne faut pas continuer le
métier que nous faisons. Nous pourrions être genopés
par quelque navire de guerre, où nous serions mis au sec
au bout des vergues.
— C'est vrai ! c'est vrai ! cria-t-on de toutes parts.
Et les discussions particulières ou par groupes recom-
mencèrent, mais avec une certaine sourdine, tant on
craignait le capitaine du Paramaribo. L'on voyait cepen-
dant que les avis étaient partagés. Un coup de sifflet vint
annoncer le déjeuner et faire diversion.
Laissons un instant les matelots du brick Paramaribo
disputer confusément sur le parti qu'ils ont à prendre
pour faire prévaloir leurs désirs auprès du capitaine et
prendre leur repas, pour aller faire connaissance avec
l'état-major. Dans ce but, transportons-nous sur l'arrière
du navire, prenons l'escalier dont l'entrée est en l'arrière
du grand mât et descendons dans la chambre, où. nous
trouvons le capitaine et ses officiers occupés à prendre le
thé accompagné de biscuit et de beurre, faisant, en cau-
sant, le premier repas du jour.
A bord des navires de l'Etat, le commandant a sa table
particulière, à laquelle prend place le deuxième capitaine
et parfois un officier et un aspirant de marine; en géné-
ral, l'état-major a sa table à part ; elle est placée dans une
6 LE PARAMARIBO
pièce qu'on appelle le carré des officiers; mais, à bord
d'un corsaire comme le Paramaribo, les choses ne se
passaient pas ainsi ; le capitaine avait bien sa chambre
particulière, — qui servait en même temps de chambre
du conseil, où étaient rangés, à des râteliers formant pa-
noplies, les fusils, les pistolets, les sabres et les haches
d'abordage, - mais il mangeait avec ses officiers à la table
commune.
Le capitaine était, comme nous venons de le dire, à
prendre le thé avec ses officiers dans le carré ; nous avons
donc là, réunis en un groupe, le capitaine et l'état-major
du Paramaribo. Nous allons en profiter pour faire leur
connaissance.
Commençons par le capitaine. Il présidait la table ;
c'était un homme d'une stature colossale et d'une force
herculéenne. Il avait vingt-cinq ans, mais il en marquait
davantage, tant la débauche et peut-être des chagrins,
amers avaient creusé de rides sur son visage brun et
barbu. Ses yeux étaient noirs et ardents; ils annonçaient
un homme de résolution et d'une rare énergie. Son geste
était vif et brusque, sa parole brève et tranchante. En
résumé, c'était un type que la nature avait fait beau, mais
qu'une vie d'agitation et de crime avait dégradé; car cet
homme était le capitaine Georges, la terreur des mers des
Antilles ! Quant à son véritable nom et à sa nationalité,
nul ne les connaissait; il passait pour être Américain du
Nord; du reste, il parlait l'anglais, l'espagnol et le fran-
çais avec une égale perfection.
A sa droite était un homme d'environ trente-cinq ans;
c'était le second du Paramaribo. Comme le capitaine
Georges, il était grand et d'une vigueur redoutable ; sa
physionomie annonçait également une grande énergie,
mais qui n'était pas dépourvue d'une certaine jovialité ; il
se disait Français et de Bayonne ; un juron qu'il employait
fréquemment pouvait faire supposer qu'il disait vrai.
Quant à son nom véritable, il n'était pas plus connu que
celui du capitaine Georges ; on ne l'appelait à bord du
LE PARAMARIBO 7
Paramaribo que maître Boulinard. Cette qualification de
maître, quoiqu'il fût second du bord, lui venait de ce
qu'il avait longtemps navigué avec le capitaine Georges
sur les navires du commerce en qualité de maître d'équi-
page, et que le capitaine avait conservé l'habitude de lui
donner cette qualification en langue française, ce qu'imi-
taient les autres hommes du bord, qui la plupart n'en
connaissaient pas la signification.
Les autres individus assis à la table du carré étaient des
lieutenants du Paramaribo, un Anglais, un Italien, un
Portugais et autres, tous encore jeunes, mais vieillis par
la débauche et l'abrutissement de la boisson ; deux chi-
rurgiens prenaient également le thé.
Un seul officier du Paramaribo était Colombien; mais il
n'était pas à bord. Nous ferons plus tard sa connaissance..
— Ma foi, messieurs, disait le capitaine Georges, nous
ne sommes pas heureux depuis une dizaine de jours ; car
nous avons croisé nuit et jour sans rencontrer un seul
navire.
— Patience, capitaine, répondit maître Boulinard, nous
ne perdrons rien pour attendre; j'espère bien que la
journée ne se passera pas sans que nous fassions quelque
bonne rencontre, et s'il s'en présente une, eh bien ! per-
diou ! nous taperons à bord du malheureux qui nous tom-
bera sous la main.
— Soit ! dit l'un des lieutenants, mais en attendant
nous bourlinguons inutilement.
— Allons! allons! messieurs, je crois, pour ma part, à
la prédiction de maître Boulinard et que nous aurons
bientôt l'occasion de rattraper le temps perdu.
— Perdiou ! messieurs, dans tous les cas, nous n'avons
pas trop à nous plaindre, car nous avons déjàun butin
pas mal rond sur notre île Vierge. Bonne cachette, per-
diou ! et bien gardée par nos hommes, commandés par
le lieutenant Ramirez, et par nos femmes, ces charmantes
amies, qui doivent s'impatienter de ne pas voir leurs ten-
dres époux.
8 LE PARAMARIBO
— Ah ! fit l'un des officiers, elles ont de quoi prendre
patience avec le lieutenant Ramirez et ses hommes.
— Oui, dit l'officier italien d'un air jaloux, et c'est ce
qui me. vexe !
— Bah ! dit maître Boulinard, vous aviseriez-vous
d'être jaloux ? N'oublions pas que nous sommes convenus
d'être des Spartiates, et, comme eux, de tenir nos femmes
au service de nos amis.
— Pour moi, fit le lieutenant anglais, ce n'est pas la
jalousie qui me préoccupe : je crains plutôt que le lieu-
tenant Ramirez et ses hommes ne filent en emportant le
butin, et ne nous laissent que les femmes.
— Ah ! pour le coup, il me payerait ça , dit le Portu-
gais; je le retrouverais, fût-il dans les entrailles de la
terre !
— Vous oubliez, messieurs , que le lieutenant Ramirez
n'a pas, je le pense du moins, la moindre disposition pour
un pareil coup. D'ailleurs, nous faisons route pour aller
leur faire une petite visite, sauf bonne rencontre, bien
entendu.
— Bravo! cria maître Boulinard. Perdiou ! capitaine,
vous avez toujours de bonnes idées, car je crois prudent
de ne pas les laisser trop longtemps sans nous voir.
Pendant que cette conversation avait lieu dans la
chambre, — conversation qui prouve d'une manière
absolue que des voleurs ne se fient jamais les uns aux
autres, et que le Paramaribo avait échangé son titre de
corsaire contre celui de pirate, — l'équipage avait fini de
déjeuner, et les conversations de mutinerie avaient repris
leur cours.
— Oui ! disait notre homme à la basse-taille, il faut
forcer le capitaine à nous donner à chacun notre part du
butin qui est dans la grotte de l'île Vierge ; nous serons
riches, et nous pourrons aller aux Etats-Unis nous donner
du bon temps.
— Riches, riches, répondit un matelot qui se trouvait
près de Bill, — car c'est le nom qu'on donnait à notre
LE PARAMARIBO 9
homme" à la basse-taille, — m'est avis que, quand la part
du lion sera faite, il ne restera pas grand chose à nous
distribuer.
— Farceur! dit un matelot qu'on nommait Ferri, que
veux-tu donc que soient devenues les sommes énormes
que nous avons dans la grotte? Je pense bien que les rats
n'auront pas mangé nos barils de piastres fortes et nos
sacs de beaux doublons d'Espagne.
— Bah ! cria un troisième, puisque le métier est bon,
pourquoi ne pas le continuer?
— Sans doute il est bon, reprit Bill ; mais nous pour-
rions bien finir par être gaffés par quelque frégate an-
glaise et pendus au bout de ses vergues !
Il paraît, que cette considération ne réussit pas à con-
vaincre tout le monde, car beaucoup de matelots tenaient
pour la continuation du métier de pirate auquel se livrait
depuis longtemps le Paramaribo, au lieu de se conduire
en brave et loyal corsaire commissionné par le président
de la république colombienne.
La discussion devenait fort animée et menaçait de se
changer en querelle, quand Bill, par son audace, par sa
force et soutenu par la bande qui était de son avis, par-
vint à dominer le bruit et à faire prévaloir sa volonté. Il
ne s'agissait plus que de la faire accepter par le capitaine
Georges, et personne n'osait se charger d'une pareille
mission.
— Tas de lâches! s'écria Bill en fureur. Eh bien, je
m'en charge ! Mais je veux que deux de vous m'accom-
pagnent : toi, Ferri; toi aussi, Pedro; et en route!
Puis il se dirigea vers l'arrière du brick, suivi des deux
individus qu'il avait désignés par leur nom et qui n'osè-
rent pas résister; mais ils ne suivirent qu'en tremblant,
tant la terreur qu'inspirait le capitaine Georges était
grande.
CHAPITRE II
LA REVOLTE A BORD
Au moment où Bill et ses compagnons de rébellion se
dirigeaient vers l'arrière, le capitaine Georges paraissait
sur le pont, sortant de sa chambre, où nous l'avons laissé",
suivi de maître Boulinard et des autres officiers ; il se
disposait à monter sur le banc de quart, quand il aperçut
les trois mutins s'avançant vers lui la casquette à la main
et l'air embarrassé.
— Que me voulez-vous? leur cria-t-il avec sa voix
tonnante et d'un air impatienté.
Les deux compagnons de Bill, épouvantés, se dispo-,
saient à fuir, quand ce dernier, d'un regard, les cloua
près de lui comme s'ils avaient été pétrifiés.
— Capitaine, dit Bill en s'avançant vers Georges, nous
voulons que vous nous distribuiez notre part de butin et
que vous nous rameniez aux États-Unis, où nous voulons
nous donner du bon temps ; voilà !
— Ah! drôle., cria le capitaine Georges en fureur,
attends, je vais te donner ta part du butin !
' Et, prompt comme la foudre, il se saisit d'une hache
d'abordage faisant partie de l'armement d'une caronade
qui était près de lui, en asséna un coup si formidable sur
la tète du mutin qu'il la fendit en deux comme une pomme.
Bill tomba comme une lourde masse, en inondant le pont
LA RÉVOLTE A BORD 11
du Paramaribo de son sang, et ses deux compagnons se
replièrent précipitamment sur leurs camarades, qui s'é-
taient avancés sur les passavants.
Le capitaine Georges savait depuis longtemps qu'une
partie de l'équipage du Paramaribo voulait le partage
du butin et se retirer aux États-Unis ; mais il savait aussi
que la majorité voulait continuer la piraterie. Fort de
cette division parmi ses matelots, il arracha le braillard
des mains de l'officier de quart et cria d'une voix de
stentor :
— Que ceux qui veulent rester sous mes ordres passent
derrière, et que ceux qui veulent débarquer restent sur
l'avant du navire !
Alors il se fit un grand mouvement parmi l'équipage
du Paramaribo, dont une grande partie passa derrière,
laissant l'autre partie à l'avant, stupéfaite et se méprenant
sur le sens des paroles du capitaine Georges. ,
—Perdiou ! foi de Bayounnais ! dit maître Boulinard, qui
avait parfaitement compris les intentions du capitaine du
Paramaribo, nous allons rire! Puis il dit quelques mots
aux officiers qui se trouvaient près de lui, lesquels dispa-
rurent avec quelques hommes, et revinrent aussitôt, fai-
sant transporter des armes sur le pont, dont s'armèrent,
sur l'ordre du capitaine Georges, les hommes qui étaient
sur l'arrière.
— Ah ! misérables ! cria le capitaine furieux aux hom-
mes restés sur l'avant, vous voulez débarquer du Para-
maribo ! Eh bien! soit! vous allez être débarqués sur
l'heure ! mais ce sera en sautant par-dessus le bord et en
vous noyant comme des chiens! A moins qu'il ne vous
toit plus agréable d'être fusillés !
Les hommes restés sur l'avant comprirent enfin qu'il
ne s'agissait plus pour eux que de défendre leur vie. Ils
s'armèrent des pinces, anspects et haches d'armes for-
mant l'armement des canons et caronades qu'ils avaient
à leur portée, et se disposèrent à combattre. De leur côté,
les hommes qui étaient passés sur l'arrière avaient chargé
12 LE PARAMARIBO
les armes et n'attendaient plus que les ordres du capi-
taine Georges pour commencer le feu.
Tout cela s'était passé dans moins de temps qu'il n'en
faut pour l'écrire.
Maître Boulinard, deux pistolets à la ceinture, une
hache d'abordage à la main, avait l'oeil fixé sur le capi-
taine Georges, attendant le signal du combat.
Il se passa quelques secondes dans un morne silence,
comme cela doit toujours arriver avant d'engager un
combat, les adversaires' s'observant et se lançant des
regards pleins de haine et de colère.
Enfin.le mot terrible : Feu ! sortit de la bouche du capi-
taine Georges, comme le rugissement d'un tigre prêt à
s'élancer sur sa proie.
Une décharge de mousqueterie se fit entendre, et fut
suivie des cris des blessés et des mourants qui jonchaient
déjà le pont du Paramaribo, en avant du grand mât.
Alors une vingtaine d'hommes restés debout, compre-
nant qu'ils ne pouvaient point lutter contre une fusillade
qui leur envoyait la mort sans qu'ils pussent riposter, et
que, d'ailleurs, ils ne pouvaient espérer nul quartier tant
que le capitaine Georges serait en vie, se précipitèrent
sur l'arrière en brandissant leurs haches d'abordage,
frappant et renversant tout ce qui se trouvait sur leur
passage; comme un torrent impétueux, il étaient par-
venus jusqu'au gaillard d'arrière de bâbord, où se trouvait
le capitaine Georges, qui, devinant leurs intentions, se
précipita vivement à leur rencontre et en abattit plu-
sieurs à coups de hache d'abordage.
Mais le mouvement des mutins avait été si rapide, que
le capitaine du corsaire se trouva tout à coup isolé de ses
hommes, entouré et renversé sur le pont du Paramaribo
avant qu'il eût eu le temps de se défendre ; des mutins
vigoureux lui tenaient les membres pendant que l'un
d'eux levait sa hache pour lui briser la tête.
Encore.un moment, et c'en était fait du capitaine
Georges. Cette mort eût pu changer la défaite des mutins
LA RÉVOLTE A BORD 13
en un triomphe, et modifier de beaucoup la direction des
affaires du Paramaribo.
Mais maître Boulinard qui, d'un coup d'oeil, avait de-
viné le but que voulaient atteindre les mutins, courut au
secours du capitaine Georges. D'un coup de pistolet,il
cassa la tête à l'homme qui se préparait à le frapper et
l'envoya rouler dans la coursive; puis, avec une hache,
ilfit un carnage de ceux qui le tenaient renversé sur le
pont.
Le sort des mutins était décidé comme il devait l'être.
Le capitaine Georges se releva furieux, et, dès cet
instant, ce fut un carnage général des révoltés ; ils inon-
dèrent le pont du Paramaribo de leur sang et le jonchè-
rent de leurs cadavres mutilés.
Vingt-deux hommes étaient morts ou mourants du côté
des mutins ; cinq tués et sept blessés du côté des hom-
mes restés fidèles au capitaine Georges.
Après celte épouvantable scène de carnage, un silence
de mort régna sur le pont du Paramaribo. Il devait en
être ainsi; car ces hommes, qui quelques instants avant
étaient camarades, venaient de s'entr'égorger impitoya-
blement.
Enfin l'on en revint à la réalité de la situation ; et, par
les ordres du capitaine Georges, tous les mutins, morts
ou mourants, furent jetés à la mer, ainsi que les cadavres
de ceux tués en combattant pour la défense de l'autorité
du capitaine. Quant aux blessés parmi ces derniers, ils
furent transportés dans le faux-pont pour y recevoir les
soins qu'exigeait leur état.
L'homme étranger à la marine ne saurait s'imaginer ce
qu'est une révolte à.bord, ce qu'est cette mêlée, ce
carnage d'hommes resserrés dans un aussi petit espace
que celui du pont d'un navire. C'est dans cette circon-
stance qu'il faut vaincre ou mourir : car nulle retraite
que de se précipiter à la mer.
Qu'il nous soit permis de raconter ici une révolte à
bord à laquelle nous avons assisté comme marin; nous es-
14 LE PARAMARIBO
pérons que ce récit intéressera nos lecteurs. Il leur mon-
trera ce que peuvent le sangfroid et la présence d'esprit
d'un chef.
C'était à bord d'une frégate française de soixante ca-
nons ; nous venions de quitter la France pour nous rendre
à la Guadeloupe, où nous allions porter, des troupes. Nous
étions à la hauteur du cap Ortegal, faisant route au sud-
ouest, avec une forte brise de l'est, la mer un peu grosse,
mais qui ne fatiguait point la frégate, qui, étant grand
•largue bâbord amures, se trouvait ainsi parfaitement ap-
puyée; nous filions toutes voiles dehors, faisant un grand
sillage, c'est-à-dire ayant une grande vitesse.
Nous avions à bord six cents hommes d'équipage et
cinq cents hommes de troupe d'infanterie de ligne, pro-
venant des compagnies de discipline, qu'on formait, alors,
des mutins de tous les régiments de l'armée, pour les
envoyer tenir garnison dans nos colonies de la Marti-
nique et de la Guadeloupe.
Il était une heure de l'après-midi, et soldats et matelots
étaient à prendre le repas. Une rumeur s'éleva parmi les
soldats, qui prétendaient que leur soupe était mauvaise.
Une députation de dix d'entre eux se dirigea vers l'ar-
rière de la frégate, portant une gamelle pleine de soupe,
et se rendit auprès de l'officier de quart pour lui adresser
des réclamations.
L'officier de quart était un lieutenant de vaisseau
d'un caractère dur et même brutal ; au lieu d'écouter les.
plaintes des soldats et d'y faire droit, s'il y avait lieu, il
donna un coup de pied à la gamelle qui lui était pré-
sentée, la fit sauter en l'air et couvrit les réclamants de
ce qu'elle contenait.
Ce fut parmi les soldats, qui suivaient des yeux leurs
camarades de la députation, comme une étincelle tom-
bant sur un amas de poudre. Ils se levèrent comme un
seul homme, s'armèrent des pinces, anspects et haches
d'abordage composant l'armement des caronades en bat-
terie sur le pont de la frégate, et se disposèrent à mar-
LA RÉVOLTE A BORD 15
cher contre l'officier de quart. Mais à ce moment leur
colonel et leurs officiers, qui avaient été prévenus de ce
qui se passait, parurent sur le pont, et parvinrent à cal-
mer, pour un instant, la fureur de leurs soldats ; et, en
même temps, on faisait prendre les armes à l'équipage
de la frégate.
Les soldats, un moment calmés, recommencèrent leur
tapage et leurs menaces. Ils se massèrent tribord et
bâbord, sur l'avant du grand mât, faisant face à l'équi-
page de la frégate en armes et massé tribord et bâbord
sur l'arrière, ayant les armes chargées.
Le conflit était imminent. Déjà plusieurs matelots, qui
se rendaient à leur poste sur l'arrière, avaient été retenus
et frappés par les soldats. Tout l'équipage attendait, avec
impatience, l'ordre de faire feu et de venger ainsi les
insultes subies par leurs camarades ; encore un instant, et
soldats et matelots allaient s'entr'égorger : le sang allait
couler par torrents.
Le commandant de la frégate, homme d'un bouillant
courage et d'une grande présence d'esprit, eut une inspi-
ration vraiment sublime. Il prit le commandement de la
manoeuvre, fit hâler bas les bonnettes, orienter toutes les
voiles au plus près du vent bâbord amures et donna
l'ordre au timonier de loffer au plus près.
La frégate filant grand largue avait les mouvements
très-doux; mais en venant au plus près du vent couverte
de toile, elle s'inclina fortement sur le côté de tribord ;
puis, prenant la mer de bout avec une grande vitesse,
elle donna de forts coups de tangage et reçut des paquets
de mer qui couvrirent les soldats d'eau salée de la tête
aux pieds.
La manoeuvre du commandant avait parfaitement
réussi; car, dès ce moment, la scène, qui menaçait de
devenir on ne peut plus tragique, devint complètement
comique.
Les soldats, qui n'étaient nullement habitués à la mer,
et qui avaient assez bien résisté tant que la frégate avait
16 LE PARAMARIBO
filé tranquillement, tombèrent comme des capucins de
cartes à chaque coup de tangage et de roulis qu'elle don-
nait; puis le mal de mer vint les saisir, et l'on n'entendit
plus que des plaintes et des vomissements.
On profita de leur état pour arrêter les meneurs, qu'on
mit aux fers ou bien au cachot; puis, quand tout fut
pacifié, nous reprîmes notre route grand largue, toutes
voiles dehors,
Ainsi se termina cette révolte à bord, du moins pour le
moment; car, rendus à la Guadeloupe, plusieurs des
mutins furent condamnés par un conseil de guerre et
fusillés.
Maintenant, revenons au Paramaribo, que nous avons
quitté après l'épouvantable scène de carnage que nous-
venons de raconter.
Le pont du corsaire débarrassé des cadavres qui l'en-
combraient, et quand on eut lavé le sang qui le souillait,
le capitaine Georges s'occupa de la direction de son
navire ; il jeta son coup d'oeil sur la voilure, qui se trouvait
un peu désorientée, par suite de plusieurs manoeuvres cou-
pées pendant le combat; il les fit réparer, fit bien établir
la voilure et donna l'ordre de faire route au nord-ouest,
prenant ainsi tribord amures, afin de passer au vent de
la Barboude et de se rendre aux îles Vierges, où, comme
l'avait dit Bill, le Paramaribo avait un dépôt des ri-
chesses acquises par le plus affreux brigandage.
A peine ces dispositions furent-elles prises, et le Para-
maribo mis en route au nord-ouest, qu'un homme se
trouvant en vigie sur le mât de misaine cria : Navire au
vent à nous !
Ce cri vint subitement changer les idées du capitaine
Georges ; _ il prit sa longue-vue pour examiner le navire
annoncé.
— Oh ! oh ! dit-il à maître Boulinard qui se trouvait
près de lui, ceci change bien l'affaire; car, avant que
d'aller à notre île, nous allons ramasser le navire que
nous voyons; peut-être nous donnera-t-il un bon butin.
LA RÉVOLTE A BORD 17
— Perdiou! capitaine, vous avez raison, répondit
maître Boulinard, car : Abondance de bien ne nuit
jamais.
— Aussi augmenterons-nous le nôtre autant que pos-
sible, reprit le capitaine Georges.
— Eh! eh! capitaine, fit maître Boulinard, il n'est pas
mal rond ! Sans compter que les parts sont devenues plus
grandes par la mort de ces imbéciles de tapageurs que
nous venons de jeter par-dessus bord; de plus, nous
allons encore les augmenter.
— Et moi, je vais avoir encore l'occasion de faire du
mal à cette espèce humaine que j'abhorre ! à laquelle je
voudrais pouvoir rendre tout le mal qu'elle m'a fait ! dit
le capitaine Georges en se dirigeant sur l'arrière. Ah!
Fanny ! exclama-t-il encore, en étant la plus coupable des
femmes, tu as fait de moi le plus barbare des hommes !
Celui qui aurait entendu les affreuses paroles du capi-
taine Georges aurait compris qu'une peine secrète tor-
turait son âme et lui donnait un désir de vengeance qui
le poussait à commettre les plus abominables crimes ; il
aurait compris que cet homme de fer avait rompu com-
plètement avec la société pour une cause terrible, mais
qu'il renfermait au fond de son Coeur qu'elle déchirait.
Souvent de cruelles déceptions viennent jeter un mal-
heureux, qu'elles accablent, dans les bras du vice et de
la débauche, qui finissent par le pousser au crime.-Eh
bien, ce résultat fatal est souvent la conséquence de la
méchanceté, de la perfidie des hommes ou des femmes.
Peut-être le capitaine Georges était-il un de ces mal-
heureux. S'il en était ainsi, ne serait-il pas autant à
plaindre qu'à blâmer ? Peut-être, dans le cours de ce
roman, connaîtrons-nous la vérité ; pour lors, nous pour-
rons porter un jugement plus ou moins sévère sur la
conduite du capitaine du Paramaribo.
Mais revenons à la situation du corsaire colombien.
Son terrible capitaine venait de donner son dernier
coup d'oeil au navire en vue et de prendre une réso-
18 LE PARAMARIBO
lution. Se retournant vers maître Boulinard, qui venait
de se rapprocher de lui, il dit :
— Eh bien! maître Boulinard, que pensez-vous de ce
navire ?
— Perdiou ! capitaine, je pense que le brick Para-
maribo mettra bientôt le cap dessus.
— Vous pourriez bien dire la vérité, maître Boulinard !
répondit le capitaine Georges.
— Puis il dirigea de nouveau sa longue-vue sur le
navire inconnu; l'abaissant encore, il ajouta :
— C'est, selon toute apparence, un grand navire de
commerce venant du Brésil, se rendant soit à Savannah,
soit à Charleston.
— Un yankee peut-être ? dit maître Boulinard.
— Ce n'est pas impossible, répondit le capitaine
Georges durement.
Si maître Boulinard l'avait regardé dans ce moment, il
aurait vu que son visage était devenu pourpre et que ses
yeux lançaient des éclairs.
— Tant mieux, perdiou ! reprit maître Boulinard. Cela
nous donnera la chance de faire une riche prise.
Le capitaine Georges prononça tout bas ces mysté-
rieuses paroles :
— Ah ! s'il pouvait être à bord de-ce navire !
Puis, s'adressant à l'officier de quart :
— Monsieur Salda, prenez le plus près, et couvrons-
nous de toile pour aller reconnaître ce navire.
— Oui, commandant! répondit l'officier.
Puis il exécuta les ordres qu'il venait de recevoir.
. Quelques instants après, le vaillant Paramaribo bon-
dissait sur les lames qui lui faisaient résistance et s'é-
lançait en avant, emporté par sa large et fine voilure,
comme un fougueux coursier que l'éperon de son cavalier
tourmente et anime.
Le capitaine Georges reprit son air d'insouciante gaieté,
puis continua tranquillement à suivre les mouvements du
navire auquel il venait de donner l'ordre d'appuyer la chasse.
CHAPITRE III
OU L' AMOUR COMMENCE A PARAITRE
Laissons le Paramaribo continuer sa poursuite du
navire inconnu, et faire son infâme métier, pour aller
faire connaissance avec d'autres personnages devant jouer
un rôle important dans notre récit.
Pour cela, transportons-nous à Porto-Rico, à cette île
magnifique, appartenant à la très-catholique Espagne, et
dans laquelle l'esclavage règne, encore aujourd'hui, dans
toute son abominable rigueur.
Il venait d'entrer dans le port de San Juan, capitale de
l'île, une goëlette espagnole venant de la Havane. Elle
était à la consignation d'un grand négociant anglais, sir
Patrice Sunders, homme possédant une grande fortune et
jouissant dans l'île de beaucoup de considération. Il
attendait avec impatience l'arrivée de ce navire qui lui
apportait une importante cargaison ; aussi se trouva-t-il
sur le débarcadère pour y recevoir le capitaine à sa des-
cente à terre, lequel était accompagné d'un passager.
— Bonjour! cher capitaine, dit sir Patrice Sunders au
capitaine de la goëlette en lui tendant la main pour l'aider
à descendre de la chaloupe qui venait de le transporter à
terre ; comment va cette chère santé ?
— Bonne', répondit le capitaine, mais fatigués de la
longue traversée que nous venons de faire, malgré la
marche supérieure de ma goélette. Nous avons été bien
20 LE PARAMARIBO
contrariés dans les débouquements ! Mais, enfin, nous
voici rendus.
Puis, se retournant vers son passager, qui venait de
descendre de l'embarcation, il le prit par la main pour
le présenter à sir Sunders.
— Permettez-moi de vous présenter don Luis de Pa-
landa, mon passager et mon ami.
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit sir Sunders à don
Luis en lui tendant la main ; seriez-vous parent de feu
mon excellent ami don Pedro de Palanda ?
— J'avais l'honneur d'être son neveu, monsieur,
répondit don Luis; et, de plus, je suis porteur d'une
lettre de recommandation de votre ami Van Poters pour
vous.
Puis il présenta la lettre à sir Sunders, qui la parcourut
rapidement.
— Recommandé par ce bon Van Poters ! Monsieur, ma
maison est la vôtre ! dit sir Sunders à don Luis.
— Oh! monsieur! c'est trop de bonté ! Je n'ose...
— Vous me blesseriez profondément, don Luis, si vous
alliez loger dans toute autre maison que la mienne, reprit
vivement sir Sunders.
— Ah ! monsieur, dit don Luis, je suis confus de tant
de bienveillance. J'accepte votre hospitalité généreuse
avec la plus vive reconnaissance.
— Vous êtes mon hôte, don Louis, dit sir Sunders en
lui prenant le bras, et rentrons chez nous.
Puis, s'adressant au capitaine, il ajouta ;
— Venez-vous, cher capitaine ?
Ces trois personnages s'acheminèrent vers la maison
de sir Sunders.
Ils y furent accueillis avec la plus convenable cordia-
lité par la charmante miss Lucy, fille de sir Patrice Sun-
ders, accompagnée de miss Paget, sa directrice.
Maintenant disons un mot des personnages que nous
venons de mettre en scène.
Sir Patrice Sunders était un de ces Anglais aux grandes
OU L'AMOUR COMMENCE A PARAITRE 21
idées commerciales que l'on rencontre sur tous les points
du globe. Partout ils ont développé, d'une manière pro-
digieuse, l'immense commerce de leur patrie. Presby-
térien rigide et d'une grande probité, sir Sunders avait
su s'attirer l'estime et la confiance de tous ; cela l'avait
mis sur la route de la fortune. Aussi la sienne passait-
elle pour être très-considérable.
C'était un homme d'environ cinquante ans, fortement
charpenté, possédant, en outre, une très-grande activité.
Il était veuf depuis dix ans et n'avait qu'une fille, miss
Lucy, dont nous avons déjà parlé.
Miss Lucy Sunders était une de ces belles natures
comme en produit souvent la race anglaise ; d'une taille
moyenne, mais admirablement proportionnée, elle était
pleine de grâces et de candeur; ses cheveux, d'un blond
doré, encadraient le plus charmant visage rond qu'on pût
imaginer; ses yeux, de la couleur de l'azur des cieux,
étaient le reflet de la douceur et de la bonté de son âme ;
son teint blanc et légèrement rosé venait compléter le
séduisant ensemble de cette adorable créature. Elle venait
de finir sa dix-huitième année et dirigeait, très-convena-
blement, la maison de son père.
Après la mort de sa femme, sir Sunders lui avait donné
pour directrice miss Paget, qu'il avait fait venir d'Angle-
terre dans ce but. Miss Paget était une femme d'environ
trente ans, d'une instruction distinguée, pleine de bontés
et d'attention pour miss Lucy, qu'elle adorait et de laquelle
elle avait la confiance et l'affection.
Don Luis de Palanda était un jeune homme d'environ
vingt-six ans, grand et d'une constitution robuste; ses
cheveux et sa barbe, noirs comme de l'ébène, ornaient un
visage remarquablement beau; tout cela se trouvait com-
plété par deux grands yeux noirs, pleins d'intelligence et
d'énergie.
Il était créole de la Havane, né de père et de mère es-
pagnols, qui l'avaient élevé dans la religion catholique et
qui lui avaient fait donner une brillante éducation, corn-
22 LE PARAMARIBO
plétée par de nombreux voyages, dans lesquels il avait
appris- le français et l'anglais.
Il possédait une belle fortune que lui avaient laissée son
père et sa mère, morts depuis quelques années.
Enfin il venait à Porto-Rico pour recueillir un héri-
tage que venait de lui laisser son oncle, don Pedro de Pa-
landa, décédé depuis quelques mois dans cette île.
Quant au capitaine de la goélette qui avait transporté
don Luis de la Havane à Porto-Rico, nous n'en parlerons
point, attendu qu'il ne reparaîtra plus dans notre récit.
Maintenant que nous connaissons les personnages que
nous venons d'introduire dans ce roman, reprenons notre
récit où nous l'avons laissé, c'est-à-dire au moment de
l'introduction de don Luis dans la maison de sir Sunders.
Comme nous l'avons dit, il y fut reçu par miss Lucy,
avec la plus cordiale bienveillance ; il fut installé dans un
appartement très-confortable, établi dans un pavillon sé-
paré de la maison principale par un vaste et magnifique
jardin, où les plantes colossales des tropiques disputaient
l'honneur de l'embellir aux plantes et aux fleurs de la zone
tempérée. Ce pavillon était destiné à loger les hôtes qui
visitaient souvent sir Patrice Sunders; il avait une entrée
sur le bord de la mer, afin que ceux qui l'habitaient pus-
sent y vivre dans une parfaite indépendance.
Rendons ici un hommage mérité à la manière splen-
dide avec laquelle on exerçait l'hospitalité aux colonies à
cette époque; une simple lettre de recommandation était
un titre suffisant à vous faire ouvrir toutes les portes et
pour être reçu dans une maison comme un vieil ami;
Nous-même, nous avons, bien des fois, joui de cette
franche et loyale hospitalité.
Don Luis employa les premières journées de son séjour
à Porto-Rico à l'examen de ses affaires, ce qui fut bientôt
fait : car son oncle, par un testament en bonne forme,
l'avait constitué légataire universel d'une fortune parfaite-
ment liquide et dont il prit possession sans nulles diffi-
cultés.
OU L'AMOUR COMMENCE A PARAITRE 23
Ensuite il visita l'île dans toutes ses parties; il était
souvent accompagné de miss Lucy, de miss Paget et d'un
domestique. De ce contact, presque continuel, devait s'éta-
blir une grande intimité entre les deux jeunes gens, et,
pour une âme de feu comme celle de don Luis, cette inti-
mité devait bientôt se changer en un ardent amour.
Les législateurs de la Grèce ancienne n'avaient pas voulu
faire de lois punissant le parricide. Ils ne voulaient pas
qu'on pût supposer qu'un tel crime fût possible. De même,
les Anglais laissent une grande liberté à leurs jeunes filles,
parce qu'ils ne veulent pas qu'on puisse supposer qu'elles
soient capables d'oublier leur dignité. Voilà pourquoi sir
Sunders, d'ailleurs très-occupé de ses affaires, n'avait pris
aucun ombrage de l'intimité de sa fille avec don Luis.
Ce laisser-aller de la part de sir Sunders n'eût eu rien
de fâcheux si le père de Lucy eût pu voir, à la rigueur,
un gendre possible dans don Luis ; mais il ne devait pas
en être ainsi. Comme nous l'avons dit déjà, sir Sunders
était presbytérien très-rigide; il était donc, pour le
moins, fort douteux qu'il consentît jamais à se prêter à
l'union de sa fille avec don Louis, c'est-à-dire, avec un
catholique. De plus, il pouvait avoir des vues de mariage
pour miss Lucy, basées sur le retour de l'un de ses ne-
veux en ce moment en Europe, d'où il devait bientôt reve-
nir. Ce neveu était le fils de sir Williams Sunders, gou-
verneur de l'île anglaise Saint-Christophe et frère aîné de
sir Patrice Sunders.
Quant à miss Paget, excellente et douce femme, elle
avait trop bonne opinion de miss Lucy pour douter un
seul instant de la pureté de ses relations intimes avec
don Luis, qu'elle aimait et qu'elle estimait beaucoup.
Puis elle n'avait aucune des raisons que pouvait avoir sir
Sunders pour repousser l'idée de la possibilité d'un ma-
riage entre sa chère Lucy et le beau don Luis ; bien au
contraire, car elle aurait vu cette union s'accomplir avec
le plus grand bonheur.
Deux mois se passèrent dans cette douce et délicieuse
24 LE PARAMARIBO
intimité pour nos jeunes gens, sans qu'un mot ni le moindre
geste eût pu faire comprendre à l'observateur le plus
attentif qu'un dangereux sentiment d'amour existât entre
ces deux êtres qui, cependant, étaient déjà dévorés de la
plus vive flamme.
Don Luis était si respectueux ! Miss Lucy était si ré-
servée !
Ils étaient heureux et,n'avaient ni l'un ni l'autre songé
à sonder le fond de son âme.
Hélas! ce bonheur ineffable de don Luis et de miss
Lucy touchait à sa fin !
Un jour, on était à table pour prendre le déjeuner, sir
Sunders dit en s'adressant à don Luis :
— Vous devez, mon jeune ami, avoir reçu des lettres de
ce bon van Poters, vous faisant connaître qu'une affaire
importante nécessite votre présence à la Havane?
— Oui, sir Sunders, répondit don Luis, duquel le visage
venait de se colorer d'une vive rougeur.
— Il me dit, dans les lettres que j'ai reçues de lui, de
vous engager à retourner le plus vite possible à la Havane,
ajouta sir Sunders.
Un regard timide, mais expressif, fut échangé entre"don
Luis et miss Lucy, dont le visage, comme celui du jeune
homme, s'était couvert d'incarnat.
—Il me tient le même langage, répondit don Luis à sir
Sunders.
— Eh bien, cher hôte, malgré le déplaisir que nous
causera votre départ de cette maison, il est de mon devoir
de vous engager à partir pour la Havane; car, les affaires
avant tout.
Il paraît que don Luis n'était pas de cet avis, car il
chercha timidement à prétexter qu'il avait encore des
affaires à Porto-Rico.
— Vous avez-raison, sir Sunders, mais j'ai quelques
affaires à terminer ici, et peut-être ferai-je bien d'en finir
avant de partir pour la Havane, observa-t-il timidement.
—Il est vrai que vous avez encore quelques affaires de
OU L'AMOUR COMMENCE A PARAITRE 25
peu d'importance à terminer ici, dit sir Sunders; mais je
pourrai les terminer pour vous.
Don Luis, comprenant qu'il serait peu convenable de
persister dans son système évasif, répondit d'une voix
presque tremblante :
— Puisque vous voulez bien vous charger de terminer
mes affaires ici, je profiterai du premier navire qui partira
pour la Havane, afin de me rendre aux désirs de notre
ami van Poters. Mais, cher sir Sunders, croyez bien que
ce sera avec le plus vif regret que je quitterai ces lieux où
j'ai trouvé de si douces et de si vives affections.
— Je vous crois, mon jeune ami, reprit sir Sunders, et
soyez convaincu que, de notre côté, nous garderons les
meilleurs souvenirs de vous. Votre départ sera d'autant
plus sensible que, presque au même moment, ma fille me
quittera pour se rendre à l'île Saint-Christophe auprès de
son oncle, sir Williams, mon frère:
Miss Lucy avait baissé la tête pendant le dialogue qui
précède, pour cacher sa rougeur, peut-être même pour
essuyer une larme; mais, aux dernières paroles de son
père, elle la releva pour dire timidement :
— Y a-t-il donc un navire partant pour Saint-Christophe,
cher père, que vous parlez de mon prochain départ?
— Oui, ma fille, un capitaine de mes amis part dans dix
ou quinze jours pour se rendre à Saint-Christophe; et je
profiterai de cette occasion pour.tenir la promesse que
j'ai faite à mon frère, de vous envoyer passer quelque
temps auprès de lui.
Le dialogue qui précède fut un coup de foudre et un
trait de lumière pour miss Lucy et pour don Luis : un coup
de foudre, parce que, dans leur douce quiétude, il leur
semblait que leur bonheur ne dût jamais finir ; un trait de
lumière, parce que l'annonce de cette séparation leur
tortura l'âme de telle sorte, qu'ils comprirent que leur
amitié primitive s'était changée en un ardent amour.
Tous deux restèrent comme pétrifiés, anéantis par cette
cruelle perspective d'une prochaine séparation.
26 LE PARAMARIBO
Un homme moins confiant que sir Patrice Sunders se fût
aperçu du tumulte des passions qui grondaient au fond du
coeur de miss Lucy ; mais son froid puritanisme lui avait
fait oublier que la jeunesse a un coeur pour aimer. Aussi ne
s'aperçut-il de rien ; il ne vit pas cette flamme naissante.
Le repas étant fini, l'on se leva de table, et chacun prit
une direction différente, selon sa préoccupation du mo-
ment.
Sir Sunders se rendit à ses affaires. Don Luis traversa
le jardin, son appartement, courut sur le bord de la mer
et fit une coursé de plusieurs lieues, sans s'arrêter et sans
regarder derrière lui, comme un fou, comme un homme
désespéré. Enfin il s'arrêta, s'assit sur un rocher et fondit
en larmes
— Partir ! dit-il, partir!... Quitter Lucy ! ne plus voir
ses traits charmants ! ne plus sentir sa douce main presser
la mienne !ne plus voir ses beaux yeux pleins de tendresse
et de bonté!... Que dis-je? peut-être pleins d'amour !...
Qui ! pleins d'amour ! Son trouble, ses larmes furtives, son
agitation, tout, enfin, me prouve qu'elle m'aime !
— Eh bien! alors, réprit-il, après un moment de si-
lence, pourquoi mon désespoir? Pourquoi mes larmes?
Si elle m'aime! Oh ! si elle m'aime, elle sera ma femme !
Que dis-je? Je veux devenir son esclave soumis! je veux
lui consacrer tous les instants de ma vie ! je veux que sa
volonté soit la mienne ! que le plus simple de ses désirs
soit la loi la plus sacrée!
Il se leva, paraissant avoir, pris une résolution, et reprit
le chemin de la ville, ainsi que son dialogue.
— Partir! disait-il en marchant à grands pas, partir!
Quitter Lucy ! Ne plus la revoir peut-être!Quitter Lucy
pour aller à des affaires d'intérêt ? Mais ce serait une pro-
fanation de mon amour ! de l'amour de Lucy !
Puis, s'arrêtant tout à coup :
—- L'amour de Lucy!... Mais enfin, m'aime-t-elle ? Ne
me fais-je pas illusion? ne me trompé-je point sur la cause
de ses larmes ? Etait-ce peut-être le chagrin de quitter
OU L'AMOUR COMMENCE A PARAITRE 27
son père qui le» lui faisait répandre? Oh! s'il en était
ainsi !... Eh bien! s'il en était ainsi, je mourrais !... Oui!
je mourrais! car il me serait impossible de supporter la
vie sans l'amour de celle que j'adore!
Puis il s'assit de nouveau sur un rocher, et, répandit en-
core des larmes en abondance.
Le calme revint peu à peu. Après un moment de ré-
flexion, il reprit :
— Il faut que je connaisse mon sort! Oui ! à la première
occasion je veux avoir une explication avec Lucy.
Se levant de nouveau il s'achemina vers la maison de
sir Sunders.
Pendant que don Luis s'élançait vers sa course vaga-
bonde et se livrait aux monologues les plus désordonnés,
Lucy, suivie de miss Paget, se rendait dans son apparte-
ment. A peine rentrée, elle se jeta dans un fauteuil et versa
d'abondantes larmes, en répétant ces mots :
— Partir ! partir! Ne plus le revoir peut-être !... Oh!
j'en mourrai !
— Pourquoi vous désoler ainsi, chère enfant? dit miss
Paget; une absence n'est pas une séparation éternelle!
— Oh ! j'en mourrai ! répétait miss Lucy en sanglotant.
— Vous l'aimez donc bien? demanda miss Paget avec
sollicitude.
— Oh ! si je l'aime !... Ce feu qui se cachait dans mon
âme s'est révélé tout à coup quand j'ai pu entrevoir une
séparation, même momentanée! Ah! chère miss Paget, il
me semble qu'aujourd'hui commence pour moi la plus ter-
rible vie de chagrins, de malheurs et de tortures.
— Pourquoi cela? ma chère enfant; don Luis'vous
aime, je le crois du moins, et, dans ce cas, qui ne peut
être douteux pour moi, tout ceci doit conduire à l'union la
plus parfaite, qui fera votre bonheur et le sien.
— Et mon père, chère miss Paget, et mon père? Son
puritanisme rigide lui permettra-t-il de consentir à mon
union avec un catholique ?
— Pourquoi pas, ma bonne Lucy? Mais on voit tous les
28 LE PARAMARIBO
jours de semblables unions ; et je ne crois pas que le rigo-
risme de votre père lui fasse sacrifier le bonheur de sa
fille chérie.
— Et don Luis ! chère miss Paget, m'aime-t-il ? N'a-t-il
pas engagé son coeur avant de me connaître?... O mon
Dieu ! mon Dieu ! c'est à devenir folle !
— Il vous aime; soyez-en sûre! Eh ! comment don Luis
n'aimerait-il pas ma Lucy? Ma Lucy, la meilleure et la
plus belle des femmes!
Ainsi, ces deux êtres qui s'adoraient en étaient à douter :
Lucy de l'amour de don Luis, et ce dernier, à douter de
l'amour de Lucy. Hélas ! quand on aime, on se laisse tou-
jours aller à croire ce qu'on redoute !
Mais le doute des deux amants ne devait, ne pouvait pas
durer longtemps.
Depuis plusieurs jours, une visite à une grotte creusée
par le temps ou les bouleversements de la nature, dans
les rochers du bord de la mer, avait été projetée par nos
jeunes.gens ; elle devait avoir lieu précisément le lende-
main du jour où se passaient les faits que nous venons de
raconter.
Après le déjeuner, miss Lucy, miss Paget et don Luis,
suivis d'un domestique, montaient à cheval pour se rendre
à la grotte, distante de deux lieues de la ville.
Le trajet se fit dans un certain silence. Il semblait que
chacun sentît qu'une explication, devenue nécessaire, al-
lait avoir lieu entre les deux amants. Miss Paget était bien
décidée à leur en fournir l'occasion; elle souffrait de la
torture que subissait l'âme de sa chère Lucy ; et, comme
elle était bien persuadée que don Luis aimait éperdument
son élève, elle avait hâte de lui fournir l'occasion de le lui
dire et de faire cesser ainsi la cruelle incertitude qui dé-
vorait le coeur de la charmante jeune fille.
Enfin l'on arriva sur le seuil du rocher qui formait
l'entrée de la grotte que nos amants voulaient Visiter.
C'était une vaste cavité coupée par des piliers naturels,
placés, d'une manière irrégulière, sur divers points de la
OU L'AMOUR COMMENCE A PARAITRE 29
grotte et qui semblaient être autant de fantômes errants
dans cette vaste et sombre solitude éclairée d'une manière
fantastique par quelques crevasses du rocher.
Le grondement de la mer se faisait entendre dans la
grotte comme un écho lointain répétant les salves d'une
puissante artillerie.
Un petit torrent descendait du fond de la grotte en la
coupant d'une façon bizarre, et allait, après avoir fait di-
vers circuits, se perdre dans la mer et se mêler aux vagues
qui battaient constamment la plage.
Bien des fois, pendant la visite de cette admirable
grotte, don Luis eut occasion de mettre sa force hercu-
léenne au service de miss Lucy pour lui faire franchir le
torrent ou la transporter doucement d'un rocher à un
autre ; bien des fois, la prenant dans ses bras robustes, il
la pressa sur sa poitrine d'où partaient les battements de
son coeur agité par cette douce et délicieuse pression aux-
quels répondaient les battements du coeur ému de la char-
mante miss Lucy.
Qu'était-il besoin, désormais, d'une explication entre
les deux amants? Le langage du coeur n'était-il pas le plus
sûr et le plus vrai? Lucy n'avait-elle pas senti que le
coeur de don Luis battait pour elle, comme don Luis avait
senti que le coeur de Lucy battait pour lui ? Leurs âmes
entières s'étaient révélées à ces douces, pressions, à ces
ardents battements de leurs coeurs agités par les pures dé-
lices de l'amour.
Il est de ces situations ardentes où quelques mots suf-
fisent pour déterminer l'explosion de la pensée de deux
êtres qui s'aiment, mais qui ne se le sont pas encore-dit.
La situation existait pour miss Lucy et pour don Luis; ces
quelques mots devaient être prononcés, ils le furent.
Miss Paget était à quelques pas des jeunes gens; don
Luis venait de déposer miss Lucy de l'autre côté du tor-
rent. En le remerciant, elle le regardait avec une indicible
tendresse. Tout à coup, et comme entraîné par une force
invincible, don Luis se jeta à genoux aux pieds de miss
30 LE PARAMARIBO
Lucy et lui saisit une main qu'il couvrit de baisers ; puis,
levant les yeux vers elle, lui dit ces paroles pleines de
tendresse et d'amour ;
— Lucy !... Lucy !... je vous aime !
Lucy, interdite, avait laissé don Luis lui couvrir la main
de baisers ; mais quand elle entendit cette voix ardente
prononcer les paroles qui venaient enivrer son.âme, elle
ne put retenir un cri de bonheur.
— Ah ! don Luis ! s'écria-t-elle, quelles douces paroles
viennent de frapper mes oreilles!... Ah! répétez-les, car
elles portent le suprême bonheur dans mon âme !
— Oui! très-adorable Lucy ! Oui ! je vous aime! Ah! ma
vie ne saurait payer les mots que vous venez de pronon-
cer, et qui me rendent le plus fortuné des hommes !
Miss Paget, après avoir admiré l'explosion de ces deux
coeurs pleins d'amour et de bonheur, intervint avec dou-
ceur et bonté.
— Je ne sais, mes chers enfants, si j'ai bien fait de
permettre le développement dé votre amour ; ce que je
sais seulement, c'est que votre bonheur me rend bien
heureuse. Espérons que sir Patrice Sunders ne mettra
nulle opposition à l'union de deux coeurs si bien faits pour
s'entendre.
— Quels motifs pourrait-il avoir pour s'opposer à notre
union? dit don Luis.
— Oh! répondit miss Lucy, mon père m'aime trop pour
vouloir mon malheur !
— Il vous aime bien tendrement, ma chère enfant ; et,
comme vous, j'espère qu'il approuvera votre amour, re-
prit miss Paget.
— Ah! Lucy ! interrompit don Luis, jurons que, quoi
qu'il arrive, nous serons l'un à l'autre !
— Oui, don Luis ! Oui, je le jure ! répéta miss Lucy.
— Pourquoi des serments contre l'adversité? interrom-
pit miss Paget; elle n'est pas à nos portes. C'est avec con-
fiance que j'attendrai le consentement de sir Sunders à
votre union.
OU L'AMOUR COMMENCE A PARAITRE 31
La bonne miss Paget n'avait, dans sa conduite, surtout
en laissant développer l'amour de son élève pour don Luis,
consulté que son coeur, qui ne voyait que le bonheur de
miss Lucy. Appréciant toute la valeur du jeune homme,
elle avait pensé que le bonheur de miss Lucy pouvait être
lié à son union avec don Luis. Il ne lui vint pas, un seul
instant, dans la pensée que sir Sunders pouvait voir les
choses de toute autre manière. Don Luis lui paraissait tel-
lement digne de cette union, qu'elle la regardait comme
une bonne fortune pour la famille Sunders.
Là était l'excuse de la conduite de miss Paget, qui, selon
nous, avait été pour le moins irréfléchie.
A la suite de ce que nous venons de raconter de l'ex-
plosion de la tendresse des deux amants, ils s'assirent,
avec miss Paget, sur un banc naturel formé par un rocher ;
là s'établit une douce causerie entre les deux jeunes gens
et miss Paget, dans laquelle les beaux projets pour un
avenir souriant prirent une large part.
Il fut convenu que don Luis demanderait la main de
miss Lucy à sir Sunders et que l'on ferait en sorte d'ob-
tenir de lui que les deux amants fussent au moins fiancés,
avant le départ de miss Lucy pour se rendre auprès de
sir Williams, son oncle.
Dans de telles dispositions d'esprit, le retour à la ville
fut d'une gaieté pleine de ces doux et vifs élans de coeur
chers aux amants heureux.
CHAPITRE IV
DOIT-ON CONSULTER SES PARENTS AVANT D'AIMER ?
Ce fut vers l'heure du dîner que ces trois personnes,
vraiment heureuses, arrivèrent à la maison de sir Sunders,
qui les attendait pour se mettre à table. Le repas fut,
comme on le pense bien, plus gai que celui de la veille.
Deux jours s'écoulèrent sans que don Luis eût eu l'oc-
casion d'avoir un entretien avec sir Sunders, au sujet de
ses projets de mariage avec miss Lucy.
Le soir, quand les dames étaient rentrées dans leurs
appartements, sir Sunders se rendait, quelquefois, chez
don Luis, pour y terminer la soirée, en fumant le fameux
cigare de la Havane ; là s'écoulait une heure agréable
pour tous les deux, dans les doux épanchements d'une
causerie intime.
Le soir du troisième jour après la promenade de nos
amants à la grotte, sir Sunders vint, selon son habitude,
frapper à la porte de son hôte, qui le reçut avec d'autant
plus d'empressement que cette visite, du reste attendue,
allait lui offrir l'occasion d'avoir cet entretien tant
désiré.
L'on alluma les cigares, et la conversation s'engagea
sur divers sujets qui furent bientôt épuisés. Enfin, comme
le désirait don Luis, elle tomba sur le départ de miss
Lucy pour se rendre auprès de son oncle, et sur celui de
don Luis pour se rendre à la Havane.
DOIT-ON CONSULTER SES PARENTS AVANT D'AIMER 33
— Bientôt, mon jeune ami, dit sir Sunders, je vais me
trouver seul dans cette maison, qui me paraîtra être
devenue un désert d'autant plus triste que, pendant deux
mois que j'ai eu l'honneur de vous avoir pour hôte, vous
l'avez égayée par votre aimable conversation et par vos
talents.
— Et moi, cher sir Sunders, répondit don Luis, je suis
saisi du plus vif chagrin, quand je pense que je dois bien-
tôt quitter cette maison qui m'est si chère, cette maison
où j'ai reçu la plus cordiale et la plus parfaite hospitalité,
ces lieux, enfin, où j'aurais voulu passer ma vie entière.
—Je suis on ne peut plus flatté, cher don Luis, des
sentiments de bonne amitié que vous venez d'exprimer
pour nous; mais, mon jeune ami, un homme de votre
valeur est appelé vers un monde plus brillant que celui
d'une île perdue au milieu de la mer des Antilles. C'est en
Europe, ce foyer des sciences et des arts, que votre heu-
reuse nature pourra trouver l'occasion de prouver toute
sa valeur et toute sa puissance.
— Vous venez, cher sir Sunders, reprit don Luis, de
faire un brillant tableau de ce que pourrait être ma vie
en Europe. Eh bien, je sacrifierais un avenir encore plus
brillant, s'il en existait un, au doux bonheur de passer ma
vie auprès de vous que j'aime et que j'estime, auprès de
miss Lucy que j'adore. Tenez, sir Sunders, il faut que
je vous ouvre mon coeur : j'aime votre adorable fille plus
que ma vie, et permettez-moi de vous demander sa
main!
Sir Sunders resta comme pétrifié en entendant le len-
gage que don Luis venait de lui tenir ; son âme puritaine
ne comprenait pas qu'un catholique pût avoir la pensée
de s'unir à une femme d'une autre religion que la sienne.
— Ah! sir Sunders ! reprit avec feu don Luis, croyez
bien' que ma vie entière sera consacrée à faire le bonheur
de miss Lucy, et que vous aurez en moi le fils le plus
soumis et le plus dévoué !
Un instant d'un profond silence suivit les dernières
34 LE PARAMARIBO
paroles de don Luis. Enfin sir Sunders le rompit en ces
termes :
— Vous me voyez bien surpris du langage que vous
venez de me tenir ; et c'est avec le plus vif chagrin que
je viens de l'entendre. Don Luis, malgré toute l'estime
que j'ai pour vous, je me vois obligé de vous dire qu'une
barrière infranchissable est placée entre ma fille et vous.
—Une barrière infranchissable! Où est-elle? je n'en
vois aucune! Ah ! sir Sunders, vous briseriez ma vie, si
vous me refusiez la main de miss Lucy !
— Et pourtant, je vous la refuse d'une manière très-
formelle, parce que j'aime les positions nettes et bien
définies. Quant aux barrières que vous ne voyez pas, il
en est cependant une parfaitement visible : je veux parler
de la différence des religions que nous pratiquons et qui
suffirait seule à éloigner toute idée d'union entre vous et
ma fille. Sans compter que je puis avoir d'autres raisons
que je n'ai nul dessein de vous faire connaître.
— Quant à la différence de religion, je ne crois pas
que ce, puisse être un motif suffisant à motiver votre refus,
sir Sunders; et, quant aux autres raisons secrètes, il y a
quelque chose de blessant pour moi à les faire valoir sans
me les faire connaître : puisqu'elles peuvent être basées
sur quelque fait qui me concerne.
— Don Luis, dit sir Sunders en se levant et en se diri-
geant vers la porte, brisons là cet entretien qui m'est
extrêmement pénible ; et malgré mon respect pour les
lois sacrées de l'hospitalité, je dois vous dire que toutes
relations entre miss Lucy et vous doivent cesser ; c'est
pour cela que, à l'avenir, vos repas vous seront servis
chez vous. Seulement, soyez sûr qu'il n'existe dans ma
pensée aucun motif blessant pour vous et que je regrette
vivement d'être obligé de prendre cette mesure extrême.
A ces derniers mots, sir Sunders était près de la porte
et allait sortir, quand don Luis s'écria d'un ton désespéré :
— Oh! c'est impossible! Sir Sunders, encore un mot,
je vous en supplie !
DOIT-ON CONSULTER SES PARENTS AVANT D'AIMER 35
- — Parlez ! dit sir Sunders avec une froideur toute bri-
tannique ,.mais avec les marques du plus vif intérêt.
— Ce n'est pas moi seul que vous désespéreriez, en
persistant dans votre cruel refus de m'unir à miss Lucy,
car vous briseriez, du même coup, le coeur de votre fille
qui m'aime !
— Don Luis ! reprit sir Sunders avec hauteur, miss
Lucy ne peut et ne doit aimer que l'homme que je désire
lui donner pour époux.
— Ah! sir Sunders ! vos paroles sont bien cruelles
pour moi. Cependant, elles ne peuvent rien changer à mon
amour pour miss Lucy. Tout en espérant que vous revien-
drez sur cette funeste décision, je dois vous déclarer que,
dès demain matin, je quitterai votre maison : car il n'est
pas convenable que j'y reste séquestré de cette façon.
A ces mots, sir Sunders s'inclina profondément et
sortit.
Quiconque connaît la rudesse des puritains anglais,
pour tout ce qui touche à leur foi, et la froide roideur
britannique comprendra la conduite de sir Sunders à
l'égard d'un catholique ayant la malencontreuse idée de
s'unir à sa fille. Sans compter qu'il pouvait avoir d'autres
motifs que nous ne connaissons pas, puisqu'il a refusé de
les faire connaître à don Luis; et c'était précisément cette
restriction qui avait blessé ce dernier jusqu'au fond de
l' àme, et lui avait fait prendre la détermination de quitter
aussi promptement la maison de sir Sunders, malgré la
déclaration de ce dernier qu'il n'y avait rien de personnel
■dans son refus.
Après le départ de sir Sunders, don Luis se livra aux
réflexions les plus désespérantes ; l'idée d'être obligé de
quitter la maison où le bonheur était venu, un instant, le
visiter lui déchirait l'âme ; cependant il ne pouvait pas
s'avouer que la décision du père de Lucy fût sans appel ;
il ne pouvait croire à une telle dureté, surtout en pré-
sence de l'amour de Lucy, qui ne manquerait pas de se
manifester dans mille occasions.
36 LE PARAMARIBO
Dès le lendemain, don Luis quitta la maison de sir
Sunders. Et, pour éviter la critique, il alla demeurer chez
l'un de ses amis possédant une habitation à quelques
milles de la ville, prétextant qu'il avait besoin de prendre
l'air de la campagne.
Depuis le jour de son explication douloureuse avec sir
Sunders, don Luis avait vainement cherché l'occasion de
voir miss Lucy. Il y avait déjà huit jours d'écoulés, et,
brisé par la douleur, il suivait attentivement les prépa-
ratifs de départ que faisait le navire qui devait emporter
. Lucy.
Le soir du neuvième jour, don Luis errait à quelque
distance de la maison de sir Sunders, lorsqu'il fut accosté
par miss Paget, qui lui remit rapidement une lettre et
s'éloigna sans lui dire un seul mot.
Cette lettre était de miss Lucy et contenait ce qui
suit :
« Nous partons demain pour Saint-Christophe ; venez
me rejoindre dans cette île ; mon oncle est bon, peut-
être interviendra-t-il en notre faveur auprès de,mon
père.
« Ah! cher Luis ! que je suis malheureuse ! Mais Dieu,
qui est bon, prendra pitié de ma douleur !
« Adieu jusqu'à Saint-Christophe.
« LUCY. »
En effet, le navire qui devait transporter miss Lucy au-
près de son oncle partit le lendemain, et don Luis put
assister, de loin, à sa sortie du port de Porto-Rico.
Deux jours après le départ de miss Lucy, un navire
faisait route pour l'île Barboude, située à environ quinze
lieues marines à l'est-nord-est de Saint-Christophe ; le
capitaine qui le commandait avait consenti à prendre don
Luis à son bord pour le déposer, en passant, à cette der-
nière île.
D0IT-0N CONSULTER SES PARENTS AVANT D'AIMER 37
Laissons miss Lucy, accompagnée de miss Paget, et
don Luis faire route, sur deux navires différents, pour se
rendre à l'île Saint-Christophe, auprès de sir Williams
Sunders, où ils vont plaider leur cause, et revenons au
Paramaribo, surtout au capitaine Georges.
CHAPITRE V
LA FREGATE LA BLANCA
Nous avons laissé le prétendu corsaire colombien cou-
rant au plus près tribord amures, pour aller reconnaître
le navire qu'on apercevait àtoute vue, au vent.
La brise, qui avait d'abord soufflé de l'est avec une cer-
taine vigueur, se calma peu à peu jusqu'à laisser les deux
navires, à la même distance l'un-de l'autre, dans un
calme parfait, au grand regret du capitaine Georges, qui
craignait que, pendant la nuit qui commençait à se faire,
sa proie ne lui échappât.
— Perdiou ! capitaine, dit maître Boulinard à Georges,
en se rapprochant de lui, nous jouons de malheur aujour-
d'hui : car voici le calme plat ; il pourrait bien nous faire
manquer une bonne occasion.
— Mille tonnerres ! fit le capitaine Georges en frappant
du poing sur la lisse de bastingage, et la nuit qui nous
tombe dessus ! Qu'on prenne un bon relèvement de ce
navire et qu'on veille bien si l'on peut apercevoir ses
feux.
— Je viens de prendre le relèvement, capitaine, ré-
pondit maître Boulinard, ce navire nous reste au nord-
est. Perdiou ! foi de Bayonnais ! j'aurai moi-même l'oeil
dessus.
— S'il a quelque défiance de nous, reprit le capitaine
LA FRÉGATE LA BLANCA 39
Georges, pas le moindre doute qu'il cachera soigneuse-
ment ses feux.
— Perdiou ! pas assez bien pour que nous ne puis-
sions les voir, dit maître Boulinard. Et tenez, j'en vois
un qui se montre comme un ver luisant dans un buis-
son.
— Sans doute il nous prend pour un navire de com-
merce, comme il me paraît être lui-même, puisqu'il ne
masque pas ses feux. Alors, si la brise fraîchit, il saura qui
nous sommes! reprit Georges.
Et le capitaine du Paramaribo se mit à siffler tout
doucement pour appeler la brise, selon l'habitude des
marins du monde entier, et de laquelle il serait bien diffi-
cile d'indiquer la cause et l'origine, si ce n'est l'impa-
tience nerveuse qu'éprouve tout navigateur pris par le
calme.
— Perdiou ! capitaine, dit maître Boulinard, je crois
que le vent vient d'entendre votre sifflet, car voilà nos
petites voiles qui se gonflent !
— C'est vrai! fit le capitaine Georges, voici la brise
qui se lève.
En effet, la brise commençait à se faire sentir ; aug-
mentant graduellement, elle devint très-fraîche, et le
Paramaribo s'inclina majestueusement sous l'effort de
sa vaste voilure; la mer gémit bruyamment sous la pres-
sion de la puissante carène du corsaire, qui, s'élançant en
avant, semblait être pressé de rejoindre son adversaire
inconnu et s'éclairer, dans sa marche, par les innom-
brables paillettes de feu qu'il faisait jaillir de la mer, très-
phosphorescente dans ces parages.
La nuit était devenue fort obscure, et le Paramaribo,
pour cacher ses mouvements à son ennemi, — car nous
ne devons pas oublier que tous les navires étaient des en-
nemis pour le Paramaribo, —- avait masqué tous ses
feux avec le plus grand soin ; tandis que l'autre navire, ne
faisant nul mystère de la route qu'il suivait, ne prenait
aucune précaution pour cacher les siens. Aussi le Para-
40 LE PARAMARIBO
maribo pouvait-il facilement le rallier par diverses ma-
noeuvres sans en être aperçu.
Il était trois heures du matin quand le Paramaribo
put être assez près de son adversaire pour que le capi-
taine Georges le vît comme une masse noire se dessiner
en avant un peu sous le vent ; il paraissait courir grand
largue bâbord amures, sous une petite voilure.
Le Paramaribo, qui courait à peu près à contre-bord,
laissa passer son adversaire sans en être aperçu ; puis il
manoeuvra de manière à se mettre sous la même allure.
Le capitaine Georges, qui prenait l'inconnu pour un
gros navire de commerce, avait fait ses dispositions pour
l'aborder par bâbord. Les hommes de son équipage avaient
pris chacun son poste d'abordage, la hache à la main, le
sabre et les pistolets à la ceinture. La première division,
composée de vingt hommes, commandée par maître
Boulinard, était placée sur l'arrière du Paramaribo ; la
deuxième division, aussi composée de vingt hommes,
commandée par un autre officier, était sur l'avant, et les
gabiers étaient dans les hunes, prêts à lancer les grappins
d'abordage.
Toutes ces dispositions étaient prises, quand le Para-
maribo se trouva sous la même allure que son ennemi,
et, comme il était d'une marche bien supérieure, il lui
tomba dessus comme un trait. Aussitôt qu'il fut par son
travers, il diminua de voile tout à coup et, donnant une
embardée sur tribord, il l'aborda par l'avant. Les grap-
pins d'abordage furent jetés de toutes parts, afin de l'ac-
crocher, et la deuxième division des hommes d'abordage
s'élança sur l'ennemi, avec la souplesse et la rapidité qui
n'appartient qu'aux matelots.
Déjà cette division était sur le pont de son adversaire et
versait le sang avec furie, déjà l'on entendait les cris
des malheureux égorgés et ceux des hommes qui, eu
s'élançant à l'abordage, tombaient entre les deux navires
pour y être broyés comme le grain sous la meule d'un
moulin ; déjà la première division, commandée par maître
LA FRÉGATE LA BLANCA 41
Boulinard, se préparait à suivre la deuxième et à se mêler
à cette affreuse boucherie nocturne, quand, tout à coup,
on entendit un horrible craquement à la suite de la déto-
nation de vingt-deux bouches à feu qui vomirent la flamme
et la mitraille sur le Paramaribo, et les deux navires se
séparèrent, par suite de la rupture des grappins d'abor-
dage ou de leurs chaînes.
Le Paramaribo se trouva donc' séparé de son adver -
saire, à bord duquel il abandonnait les survivants de la
deuxième division de vingt hommes qui était sautée à
l'abordage; de plus, il avait reçu toute la bordée de son
ennemi, laquelle lui.avait fait de grandes avaries dans ses
accastillages, démonté plusieurs pièces de canon, et tué
ou blessé une dizaine d'hommes. Mais il avait eu le bon-
heur de n'avoir aucun mât abattu, ni aucune vergue
brisée; des manoeuvres cassées, des voiles déchirées
et des agrès rompus furent toutes les avaries qu'il eut
dans sa mâture. Aussi put-il reprendre sa marche à
grande vitesse, et se mettre à l'abri de recevoir de nou-
velles bordées du navire sur le compte duquel il s'était
trompé.
Maintenant, nous allons dire comment et pourquoi le
Paramaribo avait pu recevoir un pareil échec.
L'ennemi.que, dans l'obscurité, le capitaine Georges
avait pris pour un gros navire du commerce était une
frégate espagnole, armée à la Havane, qu'on nommait :
la Blanca ; vieille et lourde masse, qui n'avait d'un
navire de guerre que sa puissante artillerie, composée de
quarante-quatre canons de très-gros calibre et son nom-
breux équipage de quatre cent cinquante hommes, mal
tenue et peinte toute en noir, afin de tromper les corsaires
colombiens qu'elle était chargée de détruire. Le capitaine
Georges avait bien pu donner dans le piège, surtout par
une nuit obscure.
La frégate la Blanca était commandée par un jeune et
brave officier, nommé don Garcia ; bon marin, mais man-
quant complètement d'expérience de la navigation des
42 LE PARAMARIBO
mers des Antilles, dans lesquelles il n'était que depuis
quelques mois seulement.
Lorsque, la veille du combat, il eut aperçu le Parama-
ribo, il résolut de le visiter et manoeuvra pour s'en appro-
cher ; et, comme nous l'avons vu, le capitaine Georges
ayant les mêmes intentions, les deux navires ne pouvaient
pas manquer de se rencontrer.
Seulement, ce que le capitaine Georges ignorait, c'est
que le capitaine de la Blanca avait parfaitement deviné
ses intentions de venir à l'abordage par surprise, et qu'il
avait pris ses mesures pour le bien recevoir. Voilà pour-
quoi les hommes du Paramaribo, en sautant à l'abordage,
trouvèrent les Espagnols prêts à les combattre, à massa-
crer un grand nombre d'entre eux et à faire les autres
prisonniers; enfin, voilà pourquoi le Paramaribo avait
reçu toute la bordée, chargée à mitraille, de la frégate la
Blanca et qu'il avait reçu un terrible échec au lieu d'en-
lever son ennemi par un coup de main hardi et sans enga-
ger la canonnade.
Les deux navires séparés comme nous l'avons dit plus
haut, le capitaine Georges se mit à l'abri de recevoir de
nouvelles bordées de l'ennemi; pour cela, il n'eut qu'à
forcer de voile en prenant le plus près tribord amures ;
la supériorité de marche du Paramaribo le mit promp-
tement à une distance suffisante pour qu'il n'eût rien à
craindre des projectiles de la frégate, qui continuait de
faire feu, mais infructueusement, à cause de l'éloignement
du Paramaribo et de l'obscurité de la nuit.
Aussitôt que le commandant de la Blanca eut vu la
manoeuvre exécutée par le capitaine Georges, il vint éga-
lement au plus près du vent tribord amures, et mit toutes
ses voiles dehors.
Ainsi, les rôles étaient changés : d'abord c'était le
Paramaribo qui cherchait à commencer l'attaque, main-
tenant il fuit, et c'est son adversaire qui lui donne la
chasse.
La fuite était devenue une nécessité pour le capitaine
LA FRÉGATE LA BLANCA 43
Georges : en effet, que pouvait-il faire avec ses vingt-
quatre canons, dont plusieurs avaient été démontés, et
son équipage réduit à quatre-vingts hommes, contre les
quarante-quatre canons de gros calibre et les quatre cent
cinquante hommes de la frégate espagnole ?
Mais on se tromperait bien si l'on croyait que le capi-
taine du Paramaribo, profitant de la supériorité de
marche de son navire, cherchait à se soustraire, par
la fuite, aux attaques de son adversaire. Il fuyait, cela
est vrai; mais on peut être sûr qu'un homme de sa
trempe trouvera quelque moyen d'attirer son ennemi
dans quelque piège et d'assouvir sa soif de barbare ven-
geance.
Le capitaine Georges devant, plus tard, jouer un très-
grand rôle dans ce roman, nous croyons devoir le bien
faire connaître à nos lecteurs ; c'est pour cela que nous
avons raconté et que nous continuerons de raconter les
faits de sa navigation, jusqu'au moment où sa vie se mê-
lera largement à la vie des autres personnages de cet
ouvrage.
Comme nous l'avons dit, le Paramaribo fuyait devant
la poursuite de la Blanca, en courant au plus près tri-
bord amures ; mais quand il eut pris assez d'avance pour
être à l'abri des projectiles de la frégate, il changea de
route et se dirigea directement à l'ouest, c'est-à-dire
vers les îles Vierges, où nous savons qu'est le repaire lui
servant d'entrepôt pour cacher des richesses acquises par
le crime.
La marche supérieure du Paramaribo lui permettait de
disparaître promptement de la vue de la Blanca; mais
telle n'était pas l'intention du capitaine Georges : il vou-
lait tendre un piège à son ennemi, très-sûr qu'il était d'en
trouver l'occasion en se faisant chasser par lui à une dis-
tance, suffisant à le mettre à l'abri des atteintes des bou-
lets de la frégate espagnole.
Pour se tenir à cette distance et ne pas éveiller la dé-
fiance du capitaine don Garcia, il feignit d'avoir subi des
44 LE PARAMARIBO
avaries dans sa mâture et de travailler à les réparer. Il
cala d'abord un mât de perroquet, puis l'autre, il les re-
mit en place et les recala de nouveau; il se servit enfin
d'une foule de petites manoeuvres pour ralentir sa marche
ou pour l'accélérer, selon les besoins de sa ruse.
Vers deux heures de l'après-midi, l'on vit le Parama-
ribo se couvrir de toile tout à coup et gouverner un peu
plus vers le nord. Le capitaine don Garcia crut que le
corsaire, ayant fini de se réparer, allait fuir à toutes
voiles ; il crut que cette belle prise allait lui échapper ;
mais il n'en continua pas moins sa poursuite, dans l'es-
poir de quelque événement imprévu.
Pour savoir ce qui' pouvait déterminer le capitaine
Georges à faire cette manoeuvre, transportons-nous à bord
du Paramaribo.
L'homme en vigie au mât de misaine venait de crier :
« Navire par le bossoir de tribord ! » Maître Boulinard
était monté dans la mâture pour vérifier le fait; il avait
reconnu que le navire en vue courait au sud, croi-
sant ainsi la route du Paramaribo. Sa reconnaissance
faite, il descendit pour en rendre compte au capitaine
Georges.
— Eh bien! que pensez-vous qu'est ce navire? dit ce
dernier à maître Boulinard qui s'avançait vers lui.
— Ma foi, capitaine, c'est bien dommage que nous
soyons poursuivis par cette maudite frégate espagnole;
car c'est un navire qui court au sud et que nous eussions
pu ramasser en passant.
— Quel genre de navire cela vous paraît-il être? de-
manda le capitaine Georges.
— Une goélette américaine traversant les îles.
— Une goélette américaine! exclama le capitaine, et on
lui entendit murmurer les mêmes paroles mystérieuses
que nous lui avons entendu déjà prononcer : « S'il était à
bord de ce navire ! » Puis, comme frappé d'une idée su-
bite, il s'écria : « C'est mon affaire ! »
— Perdiou ! capitaine, reprit maître Boulinard, ça pour-
LA FRÉGATE LA BLANCA 45
rait, en effet, être notre affaire ; mais ayant l'Espagnole sur
nos talons, j'ai bien peur que cette prise ne nous passe
devant le nez !
— Nous passer devant le nez ! fit le capitaine Georges.
Mais au contraire, elle va nous servir à prendre la frégate
espagnole.
— Perdiou ! capitaine, fit maître Boulinard, à moins
que vous ne soyez le diable en personne, je ne vois pas
comment nous pourrons y parvenir.
— Alors, je serai donc le diable, car nous y parvien-
drons. Mais en attendant, faites gouverner droit sur cette
goélette, et toutes voiles dehors !
La manoeuvre commandée par le capitaine Georges fut
rapidement exécutée, et le Paramaribo s'élança comme
un vautour sur sa proie.
C'est cette manoeuvre qu'on venait d'apercevoir de là
frégate la Blanca, et qui faisait craindre au capitaine
Garcia que le corsaire ne lui échappât.
Une heure après, le Paramaribo prenait le navire en
vue. C'était, en effet, une goëlette américaine allant de
Boston à Cumana.
Le capitaine Georges fit passer l'équipage de la goélette
à bord du Paramaribo, il fit dépouiller les hommes qui
le composaient de leurs vêtements, dont il fit revêtir un
même nombre d'hommes choisis parmi son équipage, y
compris un officier; il se revêtit lui-même des vêtements
du capitaine de la goélette américaine, de laquelle il prit
le commandement, et se sépara du Paramaribo après
avoir donné de minutieuses instructions à maître Bouli-
nard, qui prit le commandement du vaillant corsaire,
lequel reprit sa route à l'ouest pour aller reconnaître les
îles Vierges, dont il n'était plus éloigné que de dix lieues
marines.
Quant à la goëlette américaine, sous le commandement
du capitaine Georges, ayant un équipage composé
d'hommes du Paramaribo, elle reprit sa route vers le
sud, un peu plus à l'est, afin de passer près de la frégate
3.
46 LE PARAMARIBO
espagnole, qui, pendant que le corsaire faisait sa prise,
s'en était beaucoup rapprochée.
Le capitaine Georges avait eu soin de faire mettre le
pavillon américain à la corne de la goélette; et quand il
fut près de la frégate, il manoeuvra de manière à se placer
sous le veut et à faire la même route. L'un et l'autre
navire étant de la même marche, la frégate put parler à
l'Américain sans cesser de poursuivre le Paramaribo.
Ce fut le capitaine Garcia qui commença le dialogue
suivant sans le secours de porte-voix, les deux navires
étant très-près.
— D'où venez-vous ? demanda le capitaine Garcia.
— De Boston, commandant, et je vais à Cumana.
— Vous avez été visité par le corsaire colombien que
je poursuis?
— Par le corsaire colombien! dites-vous? C'est le pi-
rate Paramaribo commandé par l'infernal capitaine
Georges, dont les crimes sont affreux.
— Comment ! c'est par ce misérable que je fus attaqué
la nuit dernière?
— Oui, commandant, et qui vient de me piller ! Je ne
dois ma vie et celle de mes hommes qu'à votre présence.
— Comment ! vous croyez qu'il eût été capable de vous
faire massacrer, si je n'avais pas été à sa poursuite?
— C'est ainsi qu'il agit toujours à l'égard des équipages
des navires qu'il pille.
— Ah! le brigand ! fit le capitaine don Garcia. Mais à
vous, vous a-t-il pris pour une grande valeur?
— Ah! commandant! je suis-ruiné! Car, indépendam-
ment de ce qu'il nous a complètement dévalisés de tout
ce que nous avions, mes hommes et moi, j'ai été forcé de
lui livrer quarante mille piastres que j'avais cachées; sans
cela, il aurait coulé ma goëlette et nous avec.
— A-t-il des avaries par suite du combat que nous avons
eu ensemble? demanda don Garcia.
— Elles sont réparées, commandant.