Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Paris pendant le siège / par Edouard Cadol,...

De
113 pages
Office de publicité (Bruxelles). 1871. Paris (France) -- 1871 (Commune). Paris (France) -- 1870-1871 (Siège). 107 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

PARIS
PENDANT LE SIEGE
PAR
EDOUARD CADOL
Auteur des INUTILES
AIDE-MEDECIN A L'INTERNATIONALE ET ARTILLEUR VOLONTAIRE DE LA BATTERIE
DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.
BRUXELLES
OFFICE DE PUBLICITÉ
46, RUE DE LA MADELEINE, 46
1871
Office de Publicité. 46. rue de la Madeleine. 46, Bruxelles.
LES
COURTISANES
DU
SECOND EMPIRE.
MARGUERITE BELLANGER.
BEAU 112 PAGES.
ÉDITlOIsfDE LUXE
AVEC LETTRES AUTOGRAPHES.
Prix: 2 francs.
SOMMAIRE,
\p lecteur.- -1- Les Courtisanes DU second Empire. Marguerite BELLANGFR.
-Ses lcttreiau cher seigneur.. Faut-il croire à leur sincérité?- L'histoire
vraie. DU:.MAÎTRE. La jolie société officielle .de l'époque.
Rara avis. -'Le désirde Jupiter. Impuissance des cour6sans.- Deux vierges.
-.Pu'e, dévoué et malin. Doux MOMENT! Margot. Ses antécédents.
Sa vie. Son caractère. ENTRÉE DE JEU. -LA CROIX d'Hosteix. La petite
maison de Mocquart. Margot éblouie. LA réhabilitation. Mocquart lui
fait entrevoir la palme de l'héroïsme. ELLE LE voit! Comédie DE LA MATER-
KiTÉ. Grossesse simulée. HISTOIRE d'une GRENOUILLE ET D'UN marquis.
OBLIGATION DE COMPROMETTRE MARGOT. Les attitudes de la favorite. BIAR-
RITZ. Fve de bienfaisance. Candeur de Margot. UN soir LA déli-
VRANCE. Tout est sauvé fors*l'honneur.– LA vraie mère. LES LUNDIS DE
L'IMPÉRATRICE. LE BALLET DES abeiixks. LA logique dk Mocquart.
'Une bénédiction nuptiale.
ÉPILOGUE.
Délation de Morny. Fureur d'une auguste-légitime. Ses menaces. Désarroi
de la société Sire, Mocquart, Margot et C' Exil pour rire de la favorite.
Ses réflexions. Le truc de blocquart. Devienne nit le magistrat serciahle.-
Tont est bien qui finit bien. Moralité.
PARIS
PENDANT LE SIEGE
Djfopsg.
Traduction et reproduction interdites.
PARIS
PEN DANT LE SIÈGE
PAR
EDOUARD CADOL,
Anteor des MUT=,
imt-*Èœn A L-mEWArasALE et artilleur yolostaire DE Ji batterœ
DE L'ÉCOLE POLTTECHnOnE.
BRUXELLES
OFFICE DE PUBLICITÉ
4G, RUE DE LA MADELEINE, 46.
1871
inutiles. & Guyot, iapruceur.
1
P,ARIS PENDANT LE SIEGE
AU BON- MONSIEUR. QUI- OUVRE CES PAGES.
Bruxelles, février 1871.
Bon Monsieur, qui ouvrez ces pages, prenez
garde d'être déçu! J'ai beau arriver de France,
j'ai. beau être le compatriote de Victor Hugo, de
Félix Pyat, d'Henri :Rochefort et d'autres bons
français, vous ne trouverez, dans cette brochure,
ni. diatribe contre le gouvernement de chez nous,
ni grossièretés à l'adresse de gens dont on n'a
plus peur.
-6-
Vous fiant sur la tradition, si vous comptiez
sur l'attrait de tels éléments, restez-en là c'est
le mieux que vous puissiez faire nous n'en serons
pas pires amis.
Vous avertir, était le moins que je vous dusse,
à cause de l'hospitalité que les nôtres ont reçue
de vous. Et puisque aussi bien, on est libre ici,
souffrez que j'en profite, en ne jetant de la boue
à aucun de mes concitoyens. Je n'ai fait ni Marion
Delorme, ni le Chiffonnier, ni la Viéillesse de
Brididi; que ce soit mon excuse
Au surplus, l'Empire, si détestable qu'il ait été,
si vilainement qu'il ait fini, n'en fat pas moins
voulu par les campagnes, subi par les villes,' en
un mot notre gouvernement. Je n'en dirai donc
rien; car j'ai appris de mon grand'père, qu'à cra-
cher en l'air, on ne fait jamais grand profit:
Parisien, fils, de Parisien, je crus devoir subir
la destinée de ma ville natale. Séparé de ceux qui
me sont chers, prêt à tout sans effort, comme
sans grand énthousiasme, j'ai vu à peu près tout
ce qui se fit à Paris du 4 septembre dernier au
11 février 1871. Aide-médecin dans une ambu-
-7-
lance de l'hzternationale et artilleur volontaire de
la batterie de l'École Polytechnique, mes diffé-
rents services m'ont procuré le spectacle de Paris,
sous des aspects variés. S'il vous intéresse d'en lire
la relation, poursuivez, et ne craignez pas les
considérations politiques.
Ne craignez pas non plus que cette vanité dont
on nous accuse, et peut-être bien, à raison;
on ne se connaît pas soi-même, me pousse à
nuancer d'héroïsme des faits qui n'ont précisé-
ment de caractère qu'à cause de la simplicité
avec laquelle ils furent accomplis et répétés sans
lassitude: Non. Durant cette période de l'histoire
parisienne, nous avons trop souffert du langage
héroïque de ceux qui nous conduisaient, pour que
personnellement, je n'en sois pas guéri, au moins
pour quelque temps encore.
Pour le dire une fois, pour toutes, le siége fut
envisagé par les Parisiens, de la façon la plus
lucide-et la plus pratique. En dépit des grands
mots employés dans les proclamations, en dépit
de l'activité stérile, prodiguée par le Gouverne-
ment, nous connaissions notre affaires dès le début,
8
bien, que nous espérassions beaucoup mieux dé
nos gouvernants. Décidés, tout bonnement, à faire
jusqu'à l'impossible ayant tout sacrifié sans
phrases, nous accomplissions ponctuellement ce
qu'on nous commandait, n'espérant guère et ne.
nous décourageant jamais.
Mais nous avions la connaissance exacte des
termes du problème; il fallait que l'ennemi n'en-
trât pas de vive force chez nous. Si l'on avait
rationné le pain dès septembre, il serait encore à
la porte.
Ce qu'ont imprimé les journaux de Paris et de
l'étranger, ce que peuvent penser les stratégistes
et les diplomates de tous les pays, le nôtre y com-
pris, tout cela ne fait rien à l'affaire. Ni les pri-
vations de nos femmes, ni la mort de nos enfants,
comme celle de nos grands parents, ni les obus,
ni Belleville, ni la poignante ignorance du sort de
nos adorés, réfugiés ici et là, ni la faim, ni le
froid, ni l'ennui, rien au monde ne nous en-eût
fait démordre. Nous n'attendions plus rien de
Chanzy, rien du. Nord, rien de personne, et qui
pis est, rien de nos chefs; n'importe! Si nous
avions eu le pain que, durant quatre mois, plus
de six mille chevaux mangèrent, on eût pendu
9
Jules Favre et Trochu, plutôt que de leur per-
mettre de capituler. Cela, c'était la volonté
publique.
Voilà la vérité nette.
Maintenant, est-ce héroïque? Si oui, tant
mieux; mais on fera bien de nous le dire, si l'on
tient à ce que nous le sachions, car, à part
ceux qui peuvent avoir à en tirer du profit, poli-
tique ou autre, nous autres, la masse, les gens
du commun r nous n'y avons jamais pré-
tendu.
Gambetta avait beau nous assurer que l'Europe
était en admiration devant la ténacité de notre
résistance, et les journaux avaient beau nous
faire de la sauce sur ces cailloux, nous sentions
d'instinct, que les uns et les autres le prenaient
sous leur bonnet, pour les besoins de la cause, et
nous nous bornions à hausser un peu les épaules,
légèrement humiliés de voir qu'on crut utile et
digne de nous congratuler si platement. Une idée
seule nous possédait nous ne voulions pas que
les Prussiens prissent nos murailles voilà
tout.
Et de fait, quand ils s'en approclièrent assez
pour que nous pussions, enfin! les apercevoir,
-10-
c'est que ces murailles n'avaient plus ni canons,
ni fusils, ni, hommes pour les garder.
Cela dit pour n'y plus revenir, passons.
Ce que j'entreprends ici, c'est la description de
ce qu'il y eut de pittoresque dans notre fait. N'y
cherchez pas autre chose. Et si, parfois, le ton du
récit vous parait plutôt plaisant, ne croyez pas à
de la légèreté de la part du conteur. Cela tient à
un autre sentiment
Trompés de toutes les manières, bernés par
toutes sortes de gens, nous ne sommes guère que
des dupes, et il ne messied pas aux dupes de se
railler un peu, elles-mêmes, de certaines de leurs
candeurs.
Je ne suis pas de ceux qui gémissent, et lèvent
les bf^s au ciel, en criant Pauvre France!
Je crois fermement avec d'autres, qu'entre les Alle-
mands et nous, le dernier mot n'est pas dit et,
confiant dans les ressources de mon pays, je pense
que la belle: humeur est le fait de ceux qui, ne
comptant que sur eux-mêmes, ont encore le
droit d'espérer. Qui sait ce que demain nous
gardes
11
Ainsi prévenu, bon Monsieur, si le cœur vous
en dit, poursuivez; je commence.
PREMIÈRE PARTIE
Tant qu'on ne sut rien de la capitulation de
Sedan, personne ne croyait que Paris. pût être
assiégé. Au point qu'on se moquait un peu dé
ceux qui déménageaient de leurs villas de la ban-
lieue, et qu'on souriait, entre soi; de voir, aux
fortifications, quelques terrassiers jouer de la
pioche.
Pourquoi faire, mon Dieu se disait-on.
-13-
Les journaux cependant prévoyaient le cas
Mais comine les articles étaient bourrés de mots
sonores, sur le « boulevard de la France » on les
laissait dire, pensant que c'était le mot d'ordre,
et que le tout n'avait d'autre but que de faire ré-
fléchir les Allemands. Diable! songez-vous à
cela le boulevard de la France Il faisait
bon d'y regarder à deux fois.
D'autant que, dans les cafés, en chemin de fer,
dans les salons, nombre d'honnêtes gens, qui
n'en savaient rien, prouvaient clair comme le
jour, que l'investissement était mathématiquement
impossible. Mathématiquement, vous entendez
bien. Le mot devenait, à la mode, et, l'on eût
paru présomptueux, voiré même un peu espion,
d'aller contester contre mathématiquement.
Seul, un petit nombre de Parisiens riches, ou
seulement aisés, trouvant tout ce trouble contra-
riant, envoyaient leursfamilles aux bains de mer,
promettant, et se promettant, de rejoindre sous
peu.
Quant aux autres, au plus grand nombre
Bah! les Allemands ne viendront pas »
Voilà tout ce qu'ils en pensaient.
(Test des bêtises, répétaient-ils à Tenvi.
14
D'ailleurs; n'avait-on pas Trochu?
Trochu, le général Trochu! que l'on vienne
s'y frotter, pour voir.
Trochu, c'é'tait la sécurité faite homme, celui
qui permettait qu'on dormit, chez nous, sur les
deux oreilles. Toutefois, je veux être pendu si
un Parisien sur dix en avait jamais entendu parler.
Mais tous les journaux en disaient merveille. Il
avait fait un livre. « Quoi! vraiment? cet homme-
là? Un général, il avait fait un livre c'est admi-
rable. Et puis ajoutait-on, fEmpereur ne l'aimait
pas. Ah! fEmpereur ne faimait pas? Inutile de
rien ajouter Vive Trochu
Et moi, qui parais rire des autres, tout le
premier je disais aux miens, en les expédiant au
Tréport
-7- N'imitons pas ces optimistes à courte vue,
qui. disent que c'est une affaire de quinze jours
non, non; mille fois non il y en a pour trois
semaines; mais faisons les choses largement;
voilà de quoi vivre un bon mois vous m'en rap-
porterez.
Tout à. coup l'Empereur fit ce que vous savez,
et la nouvelle nous en vint.
-15-
Pour tout ce .qui se tient en dehors de l'action
politique, par caractère, par situation bu autre-
ment, pour le pur contribuable, en un mot, ce
fut une consternation profonde, une fois le pre-
mier moment passé. Car ce premier moment fut
tout à la colère. Parmi ces gens qui pour le plus
grand nombre, avaient voté oui au dernier
plébiscite, les uns se disaient ouvertement acca-
blés de honte; les autres, moins francs, dissimu-
laient ce sentiment en vociférant contre leur Em-
pe#reur les injures les plus violentes; puis, la
question se posa pour eux claire et nette
« que faire? ».
Par les chemins de fer, une foule de. provin-
ciaux affolés arrivaient à Paris. La banlieue en
masse s'y réfugiait, emportant le plus possible
du mobilier et des provisions. Sur les routes on
apercevait des files de, voitures suspendues ou
non,, des fiacres, des fourgons, des charrettes,
où s'entassaient des objets de ménage jetés là,
comme à. l'aventure. A côté marchaient les hom-
mes, sur les canapés renversés sur les matelas
empilés, femmes et enfants se serraient les. uns
contre les autres. Sur la route d'Asnières, je vis
au derrière d'une charrette, une armoire à glace
16
dont le battant avait été enlevé, et dans laquelle
la domestique se tenait tout debout, comme dans
une guérite, pour se préserver de la pluie, qui
tombait à flots.
Dans les gares de nos chemins de fer, à Paris,
les ballots, bagages, meubles gisaient éparsjusque
sur la voie, et les gens cherchaient leurs affaires
dans un pêle-mêle indescriptible. Les facteurs
avaient renoncé à distribuer ces objets à leurs
propriétaires. Tirez-vous de çà?
Beaucoup de gens d'ordre avaient voulu tout
apporter. Et l'on voyait des chèvres, errant entre
les voies, des paquets de poules attachées par
la patte. Parfois un vacarme du diable se faisait
entendre, sortant d'un panier ficelé, dont l'hôte
cherchait à s'échapper quelque chat, quelque
caniche, commençant à crever de faim. Mais
ici et là, sous les tunnels, sur les quais, partout
des cages renversées, souvent le fond en l'air,
où des serins philosophes sifflaient leur petit air,
à demi étouffés sous un coin de matelas.
C'était un tohu-bohu général, où se mêlaient
le sifflet strident des locomotives, les appels mul-
tipliés et les jurons les plus caractéristiques.
Dans lés rues, rien que des réfugiés, qui ne
-17-
s'étant pas débarbouillés depuis l'avant-veille,
cherchaient un logement pour installer le lavabo;
des femmes affairées et de mauvaise humeur, des
enfants trottinant ahuris, endormis, laissant tom-
ber et ramassant sans cesse, quelque tartine que
le chien léchait de temps en temps.
Une déroute prématurée, en somme, qui témoi-
gnait du désarroi général.
De fait, dans toutes les classes dela population,
c'était un effarement, contre quoi rien ne .pouvait
prévaloir dans le moment, et qui se traduisait par
une activité fébrile, à laquelle devait bientôt suc-
céder un affaissement complet.
La tenue était pourtant bonne, et ce n'était
qu'à l'oreille qu'on se répétait
Nous sommes perdus
L'habitude de craindre les sergents de ville et
les mouchards, était bien pour quelque chose dans
cette prudence mais la dignité de soi y. tenait sa
place; encore qu'un peu d'orgueil national-nous
en blâmera qui en aura le coeur nous fit .faire
bonne contenance, malgré le découragement intime..
Les événements vont vite, durant de
-18-
crises. Dans les quartiers éloignés du centre, on
vit, vers le soir d'un beau dimanche, les mar-
chands de journaux courir comme des dératés,
criant
La déchéance de. Napoléon, les dernières
nouvelles. La proclamation de la République.
La république? quoi! en un tour de main! En
une après-midi, tout l'attirail impérial avait pu
s'effondrer? Pas possible.
Pourtant c'était la vérité. Le journal l'assurait,
Et pas à en douter les gardes nationaux qu'on
rencontrait n'avaient plus d'aigle à leur shako,
les boutiquiers, grattaient, lavaient, râclaient de
leur enseigne, tout ce qui pouvait rappeler l'em-
pire. Enfin, dernier signe; mais certain celui-ci
des gens montés sur des échelles effaçaient le nom
des rues à dénomination impérialiste, dont le bon
M. Haussmann,avait gratifié notre ville, déjà si
embellie par ses soins.
Là ^devant, la population eut un moment de
désorientement complet. Puis le caractère natio-
nal prit vite le dessus. Une sorte de superstition
patriotique nous envahit tous, du plus craintif au
plus résolu, du plus sage au plus léger; le grand
mot RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, fit sur nous autres,
-19-
bons enfants, son: effet ordinaire, et ceux qui la
veille répétaient tout bas nous sommes perdus »
dirent tout haut
Nous sommes sauvés
Voilà, tenez, voilà de nos candeurs c'est la
facilité avec laquelle un mot nous entortille. Pour
1a masse; la République, c'était la délivrance et le
succès: Avec, la République, tout le cortège des
héroïsmes de quatre-vingt douze nous apparais-
sait. On allait « décréter la victoire. La France
allait se lever « comme un seul homme. Là.
-Plus besoin dès lors de s'en inquiéter.
Mais s'il est permis de se moquer un peu de
nous à ce sujet, car d'instinct nous donnons dans
ces panneaux-là, il faut dire que tout ce qui pré-
tend nous mener, nous conseiller, nous éclairer,
fait cause commune avec les habiles qui, disant
vouloir nous servir, n'ont à cœur que de nous ex-
ploiter, en nous endormant.
Gens de bonne foi, comme gens de corde nous
chantent la même chanson. Lisez tous les jour-
naux du temps, écoutez ce que les poètes nous
chantaient, voyez les proclamations partout
20
mêmes mots, mêmes formules La République
est invincible. a Ses enfants creuseront à l'enva-
hisseur une fosse si large, qu'il y pourra à peine
contenir. '»
Et puis comptez là-dessus, braves gens mais
surtout soyez enthousiastes!
On le veut, on nous y pousse, et nous laissons
faire. Malheur à celui qui, dans le concert officiel
et officieux, viendrait, y mêlant une note discor-
dante, dire timidement: Les mots pompeux ne
font rien contre la force matérielle. Ne crions pas
tant, ne rêvons point du tout, agissons. » Quels
sifflets pour le pauvre Cassandre
» Agissons. » En voilà bien d'une autre! N'a-
vons-nous pas Trochu pour agir; des ministres,
des gens de toute sorte? La République est pro-
clamée, ça suffit; et ne nous échauffez pas les
oreilles.
D'ailleurs, on agissait, ou mieux, on paraissait
agir.
En effet, de temps en temps, on voyait passer
sur les boulevards des bataillons de mobiles venant
de tous pays.
-21-
2
La mobile d'Amiens eut le succès d'un soir.
Mais quand on vit arriver les mobiles bretons,
ce fut du délire. Ah! les Bretons, quels gars!
Avec eux tout était sauvé Comprenez-vous
des Bretons venant défendre la République! Mer-
veilleux. D'autant que Trochu est breton lui-
même un coup du sort, une preuve manifeste
de la protection de Dieu. En tout cas, quelle
bonne aubaine, et surtout quelle sécurité Voilà
les mobiles bretons et Breton est le général
Trochu! Vive les Bretons, ça sera fini dans un
mois.
Pourvu, disaient quelques journaux, que ces
diables de Bretons se contentent d'exterminer
tous les Prussiens et de chasser les autres. On
les connaît, voyez-vous! Ils,sont capables de ne
s'arrêter qu'à Berlin. Voilà bien du dérange-
ment
Que voulez-vous cela était imprimé en toutes
lettres dans les feuilles publiques parole d'évan-
gile, pour nous
Ils ont eu plus de chance que les zouaves, ces
pauvres Bretons qui se sont si peu ménagés,
22
quoiqu'ils n'aient point sauvé le pays la réaction
de l'opinion ne les a pas atteints.
Vous souvient-il de tout ce que l'on imprimait
sur les zouaves, jadis? C'étaient des soldats comme
on n'en avait jamais vu, et quand on avait dit
« Un zouave » on avait tout dit.
Au début de la guerre, ces hommes, qui; à n'en
rien rabattre, étaient en somme de bons, solides
et courageux soldats, se firent écraser par le
nombre. Mal conduits, mal menés, mal nourris,
certains furent rencontrés, sur les routes, sans.
armes et sans bagage. En huit jours, les zouaves
ne comptèrent plus on les bafoua chez nous.
Pour nos soldats de la ligne, même affaire,
même injustice irréfléchie. Zouaves, turcos
hommes d'infanterie, tout s'évanouit devant la
mobile. Tous furent victimes de l'atroce manie
que nous avons d'idéaliser toute chose, et de nous
cramponner au merveilleux, quand même, en
dépit de toutes les déceptions que ce travers d'es-
prit nous a valu, depuis que le monde est monde
et qu'il y a des journaux dans notre pays.
Le gouvernement de la Défense nationale in-
23
stalle, les travaux de résistance prirent tout à
coup une grande vigueur. En quelques jours, la
zone militaire fut .balayée sans merci. Maisons
abattues, brûlées, arbres coupés, on faisait place
nette avec un empressement fiévreux. Mur d'en-
ceinte, galeries, embrasures, casemates, pou-
drières, se créaient comme par enchantement.
Malheureusement, l'exemple gagnait les chefs
en sous-ordre, et la banlieue recevait les pre-
mières atteintes d'une dévastation dont on ne se
fait pas idée. Les ponts sautaient pour un oui,
pour un non. Les maisons étaient décapitées de
la toiture et d'un ou deux étages, crainte de gêner
le tir de batteries qu'on n'était pas bien certain
de pouvoir installer. Les murs étaient crénelés,
les maisons mises en communication, les unes
avec les autres, au moyen de trouées largement
opérées, dans des localités où l'ennemi ne pouvait
penser à venir, qu'à l'expresse condition d'être fou
à lier. Mais, une de nos plaies encore, le zèle!
enflammait de bons bourgeois, promus chefs de
ceci et de cela, qui entendaient ne pas se croiser
les bras.
Cela est regrettable, sans doute; mais enfin,
l'intention, était bonne, et nous sommes gens à
24
en payer les pots cassés, de la meilleure grâce du
monde, d'autant qu'il y eut du comique aussi.
Le mieux, en ce genre, ce fut la mission dont
Henri Rochefort fut chargé Chef de la commis-
sion des barricades. Ah les barricades une fai-
blesse qui nous est bien spéciale. Le mur d'en-
ceinte, certainement, le mur d'enceinte, muni de
canons, protégé par les forts, c'était bien quelque
chose. Mais les barricades, ah! ah! voilà qui
valait mieux, et surtout, des barricades construites
sous la direction d'un garçon de beaucoup d'esprit,
qui avait fait des vaudevilles, de la chronique pa-
risienne et la Lanterne! Nommez-la, puisque la
chose paraissait utile; un ingénieur militaire ou
civil, c'eût été rester dans la routine; mais Henri
Rochefort, à la bonne heure
Et ce ne fut pas un simple projet, loin de là.
Un nombre infini de gens, pleins de patriotisme,
remuèrent des pavés tant qu'ils purent, et parvin-
rent à gêner grandement la circulation, sans que
personne protestât. Il n'eût pas même fait bon
de sourire, soyez-en certain. Le peuple a des
idoles, de qui tout est toujours parfait. Signaler
-25-
leur insuffisance, ou seulement leur incompétence,
c'eût été faire acte de mauvais citoyen on vous
eût tenu pour mouchard, réactionnaire, ou bona-
partiste la plus cruelle injure, qu'après tout, on
puisse, à présent, adresser à un homme.
Tous ceux qui gouvernent, en France, se res-
semblent par certains points; ils se croient infail-
libles et, discuter contre eux, c'est trahir la patrie.
Mais ce n'est pas leur faute. Cette maladie de
l'entendement s'attrape, que je crois, dans l'at-
mosphère gouvernementale, et tous les pouvoirs
se sont appliqués à dresser l'opinion publique à
cette façon de voir. Pardonnons donc à celui-ci,
comme nous avons pardonné à tant de ses prédé-
cesseurs d'autant que ses barricades n'ont jamais
fait de mal à personne, et qu'elles nous ont plutôt
égayés en petit comité. En des circonstances si
graves, un petit moment de gaîté n'est point à
dédaigner.
Mais l'organisation ne s'arrêtait pas aux choses,
on organisait les hommes, eux aussi.
Il y attrait fort à dire sans doute à ce propos,
et l'on attendait, des gouvernants, un décret qui
26
incorporât tout bonnément les citoyens, de tel à tel
âge, dans une milice unique. C'eût été le mieux.
Ils ne le firent' pas, n'y pensant pas, peut-être,
n'osant pas, très-probâblement. ,C'est affaire à eux
et à l'histoire. Après tout, s'il. est vrai, comme
l'assurent leurs ennemis systématiques, qu'ils
n'aient jamais eu l'intention de mettre carrément
la population parisienne aux prises avec l'ennemi,
faute d'avoir l'ombre de confiance en elle, à aucun
moment que ce soit, le décret attendu eût été en
effét bien inutile. Qu'on les en absolve ou non,
c'est du linge à laver entre nous, et ma situation
de Français, à l'étranger, ne me permet pas de
traiter l'affaire à fond.
Quoi qu'il en soit, mille corps de volontaires se
formèrent bientôt. Une bigarrure inouïe d'uni-
formes apparut sur les promenades, au café,
jusque dans les états majors.
En même temps, on formait la garde nationale
sédentaire. A cette époque, il n'était encore ques-
tion que de celle-,ci. Réservée à la défense des
remparts, on eût pu se borner à lui apprendre le
maniement du fusil. Je vous en souhaite! L'élec-
tion des chefs devait produire de tout autres pro-
cédés.
27
Quand le recensement avait produit de quoi
former un bataillon, vite, il fallait voter pour se
nommer des officiers. En dépit de la situation,
dont chacun se rendait exactement compte, je
le répète certains traits de notre caractère
national, ne perdaient rien de leurs droits. La
gloriole du commandement, la joie, si vive chez
tout Français, de donner des ordres à ses égaux,
firent pulluler les candidats. Aux réunions prépa-
ratoires, toutes les prétentions crurent devoir
s'étaler, au long de professions de foi, dont plus
d'une vous ferait rire de bon cœur, si la mémoire
m'en fournissait les termes. Mais je ne sais d'où
partit une sorte de mot d'ordre, qui ruina toutes
les petites ambitions bourgeoises, et chacun
répéta
Pour nous commander, il nous faut d'an-
ciens militaires.
Rien ne parut plus juste, plus sage et plus
logique; rien au monde ne pouvait donner des
résultats plus négatifs. Ce fut le triomphe du sous-
officier. Tout citoyen qui pouvait dire Je suis
un ancien sergent-major, était, sûr de son affaire.
A lui les épaulettes de capitaine, de chef de batail-
lon, si la place était libre. Quand il avait servi
28
dans les tirailleurs de Vincennes, on en eût voulu
faire un colonel, à tout le moins.
Et à personne ilne vint l'idée d'en faire tout logi-
quement des sergents-majors delagarde nationale.
En tant que capitaines, c'étaient de fort médiocres
officiers, apportant à ce niveau de commandement
tout ce qui avait pu faire d'eux de bons sergents.
En sorte que, piètres officiers, ils laissèrent la
place libre à de plus piètres sous-officiers, quand
ils eurent rendu de signalés services en reprenant
dans la garde civique le grade qu'ils avaient occupé
dans l'armée, ils laissèrent la place libre à de
pitoyables sous-officiers.
Une fois le képi à ganses d'or en tête, ils n'en-
tendaient pas raillerie, et il fallait que leurs con-
citoyens marchassent comme jadis ils avaient fait
marcher leurs hommes. Exercice le matin,
exercice tantôt, exercice le soir Les rues, les
places, les jardins étaient encombrés de pauvres
bourgeois qui manœuvraient tant bien que mal,
faisant l'école de peloton, l'école du tirailleur,
toutes les écoles imaginables. Et pourquoi? pour
être à même, peut-être, de tirer un coup de fusil
du haut des remparts.
Enfin Il en est de cela, somme toute, comme
-29
des barricades de Rochefort, qui n'a fait de mal à
personne; n'appuyons pas.
Malgré le recensement, un grand nombre de
citoyens, et la plupart des réfugiés j'étais du
nombre, mon domicile réel étant dans la banlieue
de la Seine, ne s'étaient pas fait inscrire dès le
premier jour, sur les contrôles de la garde natio-
nale. Beaucoup j'étais encore du nombre, il
faut l'avouer, croyant encore qu'on en avait
pour quinze jours, attendaient que les choses se
dessinassent plus nettement, pour s'incorporer, de
telle sorte que certaines connaissances spéciale
pussent être utilisées si vraiment il en était
besoin. D'autres, voulant faire plus que le service
de la garde sédentaire, se renseignaient sur les
corps francs, en voie de formation. D'autres en-
core cherchaient quelque bataillon où ils eussent
quelque chance de se trouver en compagnie, sinon
d'amis, du moins de connaissances. Enfin, un
certain nombre indifférents par tempérament
aux choses de la politique, se demandaient si,
après tout, ces affaires-là ne pourraient pas se
passer sans eux.
Ce n'était pas de peur, notez-le bien, la plus élé-
mentaire justice obligea l'affirmer personne n'eut
peur, de ceux qui restèrent à Paris il avait été
si aisé de partir Mais ces nuits passées aux rem-
parts, ces exercices multipliés et obligatoires, ces
promenades, le flingot sur l'épaule; ces factions
dans la boue, en compagnie du portier de sa mai-
son et de quelques braves, qui semblaient affligés
d'une soif de premier numéro, tout cela ne leur
semblait pas bien réjouissant. En tout cas, un dé-
rangement du diable! Et nous avons, dans nos
compatriotes, des hommes pour qui la rupture
des habitudes est une affaire d'Etat. Si on leur
avait dit d'aller, tous les huit jours, plus souvent
même, faire le coup de feu, en leur accordant la
faculté, le temps écoulé, de rentrer se nettoyer
chez eux, dans leur cabinet de toilette, avec leurs
éponges habituelles, on les eût trouvés mieux que
prêts, empressés. Mais marcher en rang, obéir à
un officier, et poser vingt-quatre heures, à la belle
étoile, dans une inaction agaçante, c'était, pour
eux, le diable que de s'y décider;
Si bien que bon nombre de gens attendaient, et
continuaient de se montrer en bourgeois.
Un temps vint où les autres, ceux qui mon-
taient la garde et qui, avec un tantinet d'ostenta-
tion, ne quittaient jamais l'uniforme, prirent la
-31-
chose à contre-poil. Ce qu'ils faisaient, ils tenaient
à ce que tout le monde le fit, raisonnant fort bien
en cela; car plus on serait pour le service général,
moins chacun, moins eux-mêmes, auraient de mal
à se donner.
Les journaux prirent la thèse en main. De
grands mots furent encore édités, dans le ton plai-
sant et sévère, selon la spécialité de la feuille, et
le lecteur, suivant l'impulsion, s'en prit à tout ce
qui n'avait pas le képi sur la tête et la vareuse
patriotique au dos.
En huit jours, il-n'y eut plus à Paris que les
vieillards qui osassent se montrer par les rues en
redingote ou en paletot sans passe-poil rouge.
Bientôt ceux-ci, à leur tour, durent s'incorporer.
On créa à leur usage les bataillons de vétérans;
braves gens ayant dépassé la cinquantaine, forts
de quelques rhumatismes, ou podagres, flanqués
de tous les boiteux, cagneux, rabougris, et autres
mal bâtis de la Capitale, qui se chargèrent de la
police, et arrêtèrent tout ce qui leur parut douteux
ou louche. D'un zèle terrible, ces bons vieillards!
C'est à eux qu'il convient de s'en prendre de tant
-32-
d'arrestations un peu trop lestement opérées, sous
prétexte d'espionnage. Qu'une bougie passât trois
fois devant la même fenêtre, pas à dire mon bel
ami, il fallait fouiller la maison. Qu'un blond
jargonnât alsacien, ou flamand, gare Et puis, le
soir venu, il ne s'agissait pas de passer le long du
bâtiment qu'ils gardaient contre qui? contre
quoi? je veux que le diable m'emporte si l'on s'en
est jamais douté -leur: a au large! vous faisait
frémir. J'en ai vu qui ne permettaient pas qu'on
fumât le long du marché Saint-Germain, ou dans
la cour du Louvre.
Cependant, ils ne le faisaient pas méchamment;
leur intention leur sera comptée dans un meilleur
monde; encore qu'en celui-ci, quelques-uns, de-
mandant de l'avance, aient sollicité la croix!
Dès ce moment, on était prêt.
Précisons cependant. J'entends que la popula-
tion parisienne était prête, prête à subir son sort,
prête à se conformer aux circonstances, à soute-
nir la bataille, la lutte, à repousser l'assaut auquel
on s'attendait dès les,premiers jours de l'arrivée
des Allemands, prête au bombardement de même;
33
elle était prête, enfin, à faire tout au monde, dé-
cemment, sans forfanterie, comme sans faiblesse
sans peur surtout, pour tenir en échec toutes les
agressions.
La masse laissait sans écho les manifestations
belliqueuses qui de temps à autre parcouraient les
boulevards, allant on ne sait où, faire on ne sait
quoi. La masse souriait de tout cela, non sans
un peu de tristesse au fond de la conscience,
légèrement, blessée dans ses instincts de dignité.
Quant au Gouvernement, nous tenait-il pour
prêts, et était-il prêt lui-même? La bouteille à
l'encre. On n'en savait. rien. Il avait la bonté de
nous dire, en style un peu boursouflé, que nous
étions admirables, que l'ennemi marchait vers sa
tombe entr'ouverte, que la République enfante des
héros; mais du surplus, pas un traître mot.
On nous disait bien, par exemple, que Trochu
avait son plan. Mais il était chez un notaire; va
te promener! Pas moyen d'en savoir quoi que ce
fût. Pour être sincère, cela nous semblait assez
inusité. Mais, peut-être, était-ce une raison de le
croire bien meilleur que ceux de tous les autres
généraux, qui n'avaient jamais pris tant de pré-
cautions.
34
De tout ce qu'on nous avait nous dit, n'avions
retenu qu'une chose « Que Paris résiste deux
mois, et la*France est sauvée. Nous n'en deman-
dions pas plus long et, sûrs de nous, bien déci-
dés, nous voulions tenir durant ces deux mois-là.
L'événement a prouvé que nous n'y mettions
point de présomption trop grande.
Par exemple, nous y apportions un zèle véri-
tablement excessif. Toute consigne était observée
scrupuleusement, et ni la pluie ni le froid ni le
déplaisir, ne nous faisaient manquer l'exercice.
On a dit que la discipline était perdue dans
l'armée proprement dite; on a dû exagérer, je
le crois; mais, dans la garde nationale, elle
était exemplaire. Tout service commandé était
fait, et les officiers, comme les sous-officiers,
l'avaient belle à nous mener à la baguette. Si, tout
bas, on en avait pitié, ostensiblement, on se con-
formait, sans mot dire, aux corvées les plus fati-
gantes et les plus inutiles. On disait
Puisqu'il faut en passer par là pour se bat-
tre avec les Prussiens, ne marchandons pas.
Ah se battre! voilà quelle était la suprême
-35-
espérance du plus grand nombre. Et l'on s'y
attendait d'un jour à l'autre. Comment en douter,
quand les organes du gouvernement nous le répé-
taient sur tous les tons, et tous les matins Ré-
sistance désespérée; nous combattrons jusqu'au
dernier, et surtout nous nous ensevelirons
sous les ruines !»
Nous a-t-on assez prodigué de ces tartines-là?
Nous y croyions, nous, pauvres diables, et nous
pensions toujours voir arriver l'ennemi! Sans
cela, pourquoi démolir tant de maisons, couper
tant de ponts, déranger et harasser tant de pères
de famille?
Notre conviction était telle, que les nuits, aux
remparts, ne se passaient guère sans que quelque
coup de fusil ne fût tiré, soit pour donner l'éveil
aux postes, soit même contre l'envahisseur, qu'on
s'imaginait apercevoir, non en grand nombre et
prêt à l'assaut, sans doute, mais isolé, rampant
dans l'ombre, espionnant nos travaux de défense.
Je me souviens que fin septembre, au bastion
86, où je devais faire le service, par la suite, le
factionnaire crut, une nuit, voir rôder un ou plu-
-36-
sieurs Prussiens, sur les bords de la Bièvre, qui
coule au pied du rempart. Il donna l'éveil. Artil-
leurs et gardes nationaux accoururent. On s'écar-
quillait les yeux à regarder dans la nuit, si bien
qu'on finit par voir. Mais voir, quoi? Quelque
chose qui remuait, sur le glacis même.
Qui vive? cria la sentinelle.
Pas de réponse.
Ma foi! la tête pleine des promesses des jour-
naux officieux, le camarade ajusta, et le coup
partit. On peut s'imaginer si l'émotion était forte.
Mais, comment? L'objet remuait quand même,
allant à droite, à gauche, en haut en bas, lente-
ment, à son aise. On s'en sentit blessé. Et de nou-
veau paf! Hélas! sans plus de résultat. Pour
le coup, ce fut de l'indignation. Chacun pensant
faire mieux que son voisin, ajusta à loisir et tira.
Pif, paf! Et puis on regardait, et l'on voyait le
« quelque chose qui se mouvait, ni plus ni moins
que si l'on eût chanté fleuve du Tage. »
Au résumé, on tira bien ainsi, ne voyant pas
le point de mire, devinant à peine le but, plus de
quarante coups de fusil
Le soleil se leva, enfin! Et l'on vit. une inno-
cente vache, qui se régalait d'herbes, sans plus
37
3
se soucier de l'invention du chassepot que du salut
de son âme.
Une autre fois, un cimetière dont les tombes
avaient été abattues, figurait assez bien, dans la
nuit, une sorte de bataillon carré. Nul doute!
L'assaut promis, l'assaut contre lequel le gouver-
nement nous avait tant prémunis, allait être tenté
d'après le système allemand par surprise. Ce
bataillon devait être une tête de colonne. Chaque
agresseurn'avait-il pas unefascine? Voyez donc. Et
l'on regardait. Et l'on pestait contre l'état-major,
qui n'avait fait poser, là, d'appareil de lumière
électrique. C'en était fait! Le moment de donner
était venu!
Aux armes
Et au loin, cent voix répétaient
Aux armes
Et l'on accourait de toutes parts, la respira-
tion un peu haletante, mais l'âme ferme, et tous,
bien résolus.
Ce furent des décharges suivies, qu'arrêta,
mais après longtemps, la surprise de ne pas voir
le fameux bataillon riposter.
-38-
Et puis, au jour, on vit la méprise; n'importe!
Ce ne pouvait être que partie remise; car il
n'était pas possible que l'ennemi ne tentât pas
l'assaut par surprise c'était chose arrêtée, con-
venue, le gouvernement semblait en répondre.
N'apprenions-nous pas en effet que, chaque jour,
des commissions et des sous-commissions et des
présidents et des rapporteurs, tout un monde,
était nommé pour examiner des procédés de des-
truction contre les assaillants. La commission,
disaient les journaux, avait été frappée de l'effi-
cacité des pompes à pétrole, des bombes asphy-
xiantes, etc. que sais-je
Comment admettre tant de commissions, de
rapports et tout ce qui s'ensuit, sans croire qu'il
allait falloir repousser une attaque contre les
remparts ?
On ditaujourd'hui que le gouvernement n'avait
d'autre dessein que de nous distraire et de nous
occuper; j'ai peine à le croire. Tout comme nous,
qu'il menait à sa guise, il crut à l'attaque du
mur d'enceinte, la nuit, par surprise, en dépit
des forts, entre lesquels les Prussiens étaient
39
juâés capables de se glisser, et c'est lui qui nous
mit la chose en tête; seulement, après un temps,
mieux éclairé, il n'osa plus nous en dire son sen-
timent et, de gaîté du cœur, il nous laissa nous
morfondre, sous la pluie et sous un peu de ri-
dicule.
Tant pis pour lui
DEUXIÈME PARTIE.
Les hommes d'action nous évitant la peine de
chercher la réponse au fameux Que faire?
avaient envoyé lanlaire tout l'édifice impérial, au-
quel, on le peut penser, ni le bon Monsieur Rouher,
ni même M. Émile Olliyjer, n'avaient rêvé un tel
couronnement.
La république, sinon faite, était proclamée, et
ce qui vaut mieux, acceptée. Et si bien, à Paris,
41
du moins, je ne sais rien du reste de la France
que bon nombre de gens, dont les travaux se
trouvaient interrompus par la guerre, ne deman-
daient pas mieux que de la servir utilement.
Tout le premier, je m'offris à plusieurs de ceux
que des relations anciennes avec les membres du
gouvernement avaient placés ici et là.
Toutefois, je m'offris à de certaine s conditions.
Pourvu d'un état, d'un métier, si vous préférez,
qui procure le plus grand des biens l'indépen-
dance parfaite, sous tous les gouver nements pos-
sibles,.je n'entendais pas changer de profession
et me jeter dans la carrière administrative.
Quoique bien Français, j'ai eu la bonne fortune
d'échapper à la maladie de la plupart de mes com-
patriotes je ne tiens pas du. tout à gouverner les
autres, ayant assez à faire de me gouverner moi-
même. Mais, ne vous y trompez pas, c'est une
grâce d'état dont je rends grâces au Ciel. Je
m'offrais, oui; mais pour la durée de la.crise, et
tout aussi gratuitement qu'on l'eût pu souhaiter.
Sûr de ma volonté de bien faire, très-sûr encore
de ne point profiter de ce qui est bonne aubaine,
-42-
au sentiment de plus d'un, pour me créer une
honnête aisance :en far fouillant sous le boisseau,
dans les 'caisses de -l'État, je pensais qu'il était
de mon devoir d'offrir à la République ce que je
puis avoir d'activité, d'intelligence et de pro-
bité.
Pour moi, j'y avais infiniment 'moins de mé-
rite que bien d'autres, qui s'omirent dans les
mêmes conditions. Fils de bourgeois, petit-fils
d'artisans, de par mes origines tout autant 'que
par mes études, j'appartenais à la démocratie. En
quarante-huit, j'avais vu mon père pleurer., en
lisant la première affiche à l'entête de la Répu-
blique 'française, et je me souvenais de mon grand-
pèré, devant qui 1'on ne pouvait prononcer ces
mots magiques, sans que les yeux lui sortissent
littéralement de 'la tête. J'avais donc été d'abord
républicain 'de sentiment. Je me confirmai, à me-
sure, dans cette l6pinion, tant par mes lectures,
que par 'le spectacle 'du régime impérial. Toute-
fois, resté en-dehors de Ta politique courante, qui
sous r-èmpire tfavait rien d'attrayant, je tà'ëtais
de préférence absorbe dans la sociologie, 'et j en
étais venu, à l'exemple des amis de Lotfis X"VÏ,
mais en gens contraire, à être plus républicain

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin