Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Paul Doynel . (Par le Cte de Canisy.)

46 pages
Impr. de Balitout (Paris). 1868. Doynel, P.. In-8 °. Pièce.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

PAUL DOYNEL
P A H I S
IM PKI.MEME H AUTO II, ()rESTHO\ ET C",
rue Baillif, ol rue de Valoir, ih.
1 868
A MADEMOISELLE
MARTHE DOYNEL
Tuès-chère amie,
Il vous souvient que l'autre jour, à Torehamp, pen-
dant la Semaine Sainte, vous me parliez de ce frère
tombé sur la terre, non pas étrangère mais lointaine,
de ce frère dont vous êtes justement fière et que vous
pleurez en enviant son sort. Il vous souvient que votre
piété aimait à rapprocher le souvenir des souffrances
endurées par le vaillant blessé de Mentana du souvenir
de la passion de l'Homme-Dieu ouvrant à l'homme dé-
chu les portes du ciel. Il vous souvient qu'au milieu de
ces consolantes tristesses vous me fltes lire dans un
excellent petit journal les lignes suivantes (i) ;
(1) Cloi-her du i janvier 1868.
4
« Cependant il a trouvé sa récompense, ce noble enfant du Pas-
sais dont une fin glorieuse a couronné la vie, et dont l'histoire
nous est revenue, de l'autre côté des monts, ainsi qu'un parfum
lointain.
« Esprit ferme et résolu, premier né d'une famille chrétienne
où il fut nourri dans les pures traditions de la foi, nous l'avons
vu, parmi nos enfants, allant droit devant lui, si sûr de sa force
qu'il ne croyait pas les défaillances possibles chez les autres, et
traversant déjà, en vieux chrétien, le courant des fausses doc-
trines et des faux docteurs, comme il devait, à vingt ans, traver-
ser le feu de l'ennemi, en vieux soldat.
« Lorsqu'il apprit le débordement des barbares, il courut à cette
croisade où la fleur de la jeunesse défend la liberté du Christ
plus précieuse que sa tombe. Il pensait que noblesse oblige; et
que, de si loin et de si haut qu'on descende, il n'est pas mal de
secouer de temps en temps la poussière qui couvre l'armure des
aïeux et de rajeunir leur blason.
« Sous le drapeau, il fut de toutes les batailles, prodiguant ses
forces, et offrant partout sa vie aux premiers rangs; et quand il
revint, presque seul de Monte-Rotondo, où les plus hardis volon-
taires étaient aller porter de la poudre à travers les bandes gari-
baldiennes, il avait entendu siffler tant de balles, et ses vêtements
en étaient si bien criblés, qu'il dut se croire désormais à l'abri de
leurs atteintes.
« De là, peut-être, ce courage téméraire qui lui valut, à Men-
tana, le périlleux honneur d'une blessure mortelle ; après quoi,
il combattit encore du seul bras demeuré libre, jusqu'à ce que,
frappé d'un second coup, à la garibaldienne, il dut se traîner aux
ambulances.
« Mourir pour sa foi, en face de l'ennemi, dans l'ivresse et la
fumée du combat; comme ce zouave hollandais qui, offrant à
Dieu ses trois blessures, au nom du Père, du Fils et du Saint-Es-
prit, s'en alla droit au ciel sans attendre : c'est un généreux m-r-
tyre ; mais s'éteindre petit à petit, longtemps après la bataille
sous le scalpel du chirurgien, abandonner son bras sans sauver sa
vie, si loin du pays natal, penser à tous les absents: à cette mère,
à ces frères et sœurs tendrement aimés dont la chère image vol-
tige et s'efface à la fin dans les visions d'un délire affreux : c'est
consommer deux fois son sacrifice !
« Le père était là, pourtant, brisé par la douleur, affermi par
5
l'espérance ; heureux, au moment suprême, de baiser la vraie
croix où son fils venait de coller ses lèvres.
« Sur cette terre éloignée, non pas étrangère; dans cette pa-
trie commune où il est si doux de vivre et plus doux de mourir,
le corps mutilé du noble enfant attend la résurrection future
avec les ponlifes, les martyrs et les confesseurs qui, à ses côtés,
dorment le même sommeil, et dont les âmes auront sans doute
reçu la sienne toute blanche et toute pure au sortir de ce
monde.
« J1 a été cueilli dans sa fleur pour embaumer le paradis. Ne le
plaignons pas de son bonheur, ne regrettons pas trop sa gloire ;
mais prions pour ceux qui le pleurent ici bas, et ne se peuvent
consoler parce qu'il n'est plus.
« Dieu, toujours bon, les aidera; de sa main paternelle, il
émoussera la pointe aiguë de la douleur; il fermera la plaie sai-
gnante de ces cœurs transpercés; et, plus tard, au souvenir de cet
ami, enseveli dans son triomphe, les têtes abattues se relèveront
presque joyeuses,-comme des blés verts au printemps, quand la
neige aura disparu.
« G. SYMPHOR VAUDORÉ. »
Cet éloquent hommage, émanant d'une plume dévouée,
et d'autres témoignages encore d'une admiration non
moins touchante, offerts soit par la presse religieuse,
soit par des récits divers, soit par des écrits publics ou
privés de quelques évêques, et d'autres personnes encore,
avaient inspiré à votre cœur le désir de voir réunir en
un seul faisceau tout ce qui se rattache à celui qui fut
sitôt mûr pour le ciel, et vous me demandâtes de
me charger de ce travail, déjà plus qu'ébauché par
vous.
C'est donc muni des renseignements recueillis par
votre tendre sollicitude que j'ai essayé de vous satis-
faire ; le plus souvent c'est vous qui dictez et je tiens la
plume. Une indicible émotion, une profonde conviction
6
de mon insuffisance s'emparent de moi à mesure que
je recherche et que je trouve dans cette vie, si courte,
si remplie, les actes simples et sublimes qui de tout temps
ont fait les héros et les saints.
Vous savez combien, moi aussi, je l'aimais, ce Paul,
compagnon de mes fils, toujours leur modèle depuis
l'école de Cherbourg jusqu'à celle de la rue des Postes,
et qui, dès ses premiers pas dans la vie sérieuse, les a
laissés si loin derrière lui. Je l'aimais comme l'un d'eux,
aujourd'hui je le vénère. Aussi, je le répète, sans vous,
sans votre invitation et surtout sans votre concours, je
n'aurais pas osé toucher à sa mémoire. Je ne l'aurais
pas osé sans l'espoir que vous me donnez de voir cet
essai jeter quelque consolation dans le cœur brisé de
votre mère, à laquelle Dieu a donné pour mission de
peupler le ciel. Je ne l'aurais pas osé sans les encoura-
gements de votre père, mon vieil ami, dont la chrétienne
et chevaleresque résignation nous reporte au milieu des
vertus d'un autre âge ; je ne l'aurais pas osé enfin sans
la confiance que vous y trouverez tous la preuve de ma
profonde sympathie et de mon inaltérable amitié.
CIP DE GANTSY.
ChUeau de la Paluellc, 10 juin liûs.
PAUL DOYNEL
Réné-Médéric-Paul, vicomte Doynel, est né au château
de Torchamp, le 13 juin 1847. Sa race est de celles qui
font en quelque sorte partie du sol de la France. Si l'on
voit un Doynel suivre le duc Guillaume à la conquête
de l'Angleterre et aller de l'autre côté du détroit fonder
la maison des O'Donnel, l'on retouve aussi ceux qui res-
tent sur le continent constamment fidèles au cri de
ralliement : Dieu et le roi. Et leur nom se lie à tous les
actes de cette monarchie dont l'épée a taillé dans l'Eu-
rope une France que d'autres ont pris peu de souci de
conserver. Paul vient de prouver que le sang de ses
aïeux n'est pas dégénéré en attendant que ses jeunes
frères Réné et François le prouvent à leur tour.
Les Doynel de Montécot, les Doynel de Saint-Quentin,
les Doynel de Quincey sont des branches de cette antique
famille.
Fils aîné de Réné-Charles-Olivier, comte Doynel, et
8
de Mlle Marie-Constance Babin de Lignac, Paul a reçu
de sa mère du sang des vieux Croisés. Il a été, dès sa
naissance, l'objet de la plus vive tendresse et des plus
légitimes espérances. Faible et délicat dans sa première
enfance, il a donné bien des heures d'inquiétudes, bien
des nuits d'angoisses à son père et à sa mère. Avec les
années, l'enfant languissant devint fort et vigoureux, et
l'on vit se développer en lui une belle âme soutenue par
un cœur rempli de grandeur et d'énergie. Le mépris du
danger fut de bonne heure le cachet distinctif de son
caractère d'ailleurs doux, facile et toujours prêt à obli-
ger. Quant au respect humain, c'est un sentiment qu'il
n'a jamais pu comprendre. A dix-neuf ans, il n'avait
plus rien de l'enfance : posé, raisonnable, inflexible
quand le devoir parlait, c'était un homme fait, avec tout
l'élan et la joyeuse ardeur de la jeunesse.
Encore enfant, il avait senti tressaillir son cœur de
gentilhomme en entendant raconter l'héroïsme des mar-
tyrs de Castelfidardo et il disait déjà : « Si j'étais grand,
je voudrais être avec eux. » Il grandissait, et cette noble
pensée ne l'abandonnait pas.
En 1866, nos troupes quittèrent Rome, et Pie IX me-
nacé, abandonné, en appela à l'amour de ses enfants.
Paul entendit cette voix et sollicita la permission de
s'engager dans la glorieuse armée qui se reformait
comme par enchantement. La sagesse de ses parents
voulut éprouver et mûrir ses désirs; et, tout en de-
meurant heureux de ses nobles inspirations, on le laissa
à son travail. Il continua donc à se préparer pour Saint-
Cyr entre les mains des Pères jésuites à l'école Saint-
Clément de Metz. Mais la soif du dévouement augmen-
tait dans son âme; le temps, la prière, une constante
application ne faisaient que fortifier ses projets. Il se
sentait appelé par Dieu à aller défendre son Église, e
9
sang qui coulait dans ses veines et sa foi de chrétien lui
en faisaient un devoir. Il demanda de nouveau, et cette
fois avec de plus vives instances, la permission tant dé-
sirée. Comment auraient-ils résisté ce père et cette mère
dont les sentiments étaient tellement conformes à ceux de
leur fils ? Ne les avait-il pas puisés, ces sentiments, dans
les enseignements et les exemples du toit paternel? Le con-
sentement fut donné. Noble offrande à Dieu et à l'Église!
Paul quitta donc Saint-Clément. Ce fut pour son cœur
le premier déchirement. Il était profondément attaché à
ses maîtres; et parmi ses condisciples il laissait plus
d'un ami.
Il arriva au château de Torchamp, le i3 février 1867,
pour passer encore quelques jours au milieu des siens.
Plein de sérénité, plein de reconnaissance pour le con-
sentement qui lui était accordé, il se montra, pendant
ces jours bien courts d'une dernière réunion, fils et frère
aussi affectueux, aussi tendre, qu'il devait être un jour
soldat intrépide. Il ne voulait pas qu'on qualifiât de dé-
vouement sa résolution d'aller à Rome : « Je suis comme
Marie, disait-il avec simplicité, j'ai une vocation à la-
quelle je ne puis résister. » Il faisait ainsi allusion à l'en-
trée au couvent de l'aînée de ses sœurs, âme pieuse et
charmante que le Seigneur s'était choisie depuis trois
ans à peine.
Que de souvenirs de sa bonté, de son caractère essen-
tiellement bienveillant et attachant n'a-t-il pas laissés
dans ce château, dans cette paroisse, où il était adoré !
Longtemps on y parlera de son cœur compatissant, cha-
ritable, attentif pour tous, qui s'était fait autant d'amis
de ceux dont un jour il eût été le maître.
Le temps pressait, l'orage grondait aux frontières pon-
tificales, Paul était impatient de prendre son poste d'hon-
neur. Le 22 février il quitta Torchamp.
10 -
Ce fut un jour douloureux entre tous, une séparation
dont la trace cruelle est à jamais gravée dans le cœur de
ceux qui restent. «La fermeté du Croisé ne l'abandonna
pas, son âme en souffrant resta forte, et cependant Dieu
sait s'il aimait son père, sa mère, ses frères, ses sœurs !
s'il aimait ce cher Torchamp qu'il revoyait toujours avec
tant de bonheur ! mais un autre amour, celui de l'Église,
celui de Pie IX, le soutenait à l'heure du sacrifice.
Il retrouva à Paris un ami (1), frère de cœur et de con-
viction, ensemble ils quittèrent la France. L'un devait la
revoir, mais l'autre, hélas ! lui disait un éternel adieu.
Le voilà donc à Rome, tout en lui tressaille d'allé-
gresse, et c'est avec fierté qu'il s'empresse de revêtir
l'uniforme de zouave.
Il occupa, avec les nouvelles recrues, la caserne San-
Calixte. Les débuts sont durs dans le métier de soldat.
Qu'importe ? la noblesse du but fait oublier les fatigues
ingrates qui le préparent. Paul est heureux, chacune de
ses lettres le répète, heureux d'être auprès du trône de
Pierre, heureux de son titre de zouave pontifical, heu-
reux du zèle pour l'Église, qui remplit son cœur. Il ne
demande qu'une chose : une prompte occasion de se
rendre utile.
Jusqu'au mois de mai il n'a à raconter que la mono-
tonie de la vie de caserne çt les fastidieuses études du
conscrit, sauf pourtant une excursion à la poursuite des
brigands du côté de la villa Borghèse.
Au mois de mai, il est en garnison à Tivoli, dans la
cinquième compagnie du premier bataillon. De là com-
mencent les courses dans les montagnes à la recherche
(1) M. Casimir de la Fruglaye, ramené en France par une santé
à moitié ruinée, et actuellement retourné à son poste de dévoue-
ment.
Il
11' ennemis qui se dérobent constamment. Ce sont des
marches et des contre-marches continuelles sous des
chaleurs ardentes, avec une charge prodigieuse; on
manque souvent du nécessaire, prenant sur la terre nue
un repos sans sécurité, dans un pays admirable pour le
touriste, affreux pour le soldat en marche ; existence
pleine de fatigues sans résultats ; mais la persévérance
de Paul ne s'en affaiblit pas, sa gaieté reste la même.
Dur à lui-même, se comptant pour peu, il écrit, toujours
avec son joyeux entrain, que cette vie d'aventures lui
convient à merveille en attendant le moment de se me-
surer pour tout de bon avec les chemises rouges. Dans
ces luttes incessantes contre un ennemi invisible, qui ne
se révèle que par la perfidie, se développe pleinement
cette nature insouciante du danger qui, jointe à une
exquise loyauté, rendit tout d'abord le zouave du Pas-
sais (t) cher à tous, chefs ou camarades.
(1) Les zouaves pontificaux comptent dans leurs rangs un autre
enfant du Passais : il s'appelle François Juguin. Ce jeune soldat
du Christ est de Mantilly. Il gagnait sa vie dans la modeste profes-
sion de domestique. Un hasard inespéré lui apporte du jour au
lendemain une fortune. C'est le brusque passage du travail forcé
à la vie aisée. Quel usage va faire François Juguin de cette
indépendance si séduisante pour tous et surtout pour celui qui
n'en a pas joui? Il n'hésite pas; le Père commun des fidèles
appelle autour de lui ses enfants : « Il ne s'agit pas, dit François
« Juguin, d'être riche et de jouir de son bien; mais de courir à
« Rome, où le Saint-Père a besoin de soldats. » Et il est parti le
14 octobre 1867, sourd à toutes les remontrances dictées par l'in-
térêt humain. Les balles garibaldiennes l'ont respecté, il attend
une occasion de combattre encore les ennemis de la foi et de la
religion.
Joseph-Auguste Lhermite est aussi du pays du Passais, heureux
pays, un peu sauvage, où la vertu tient encore lieu d'écus, c'est
qu'il a su échapper jusqu'à présent aux caresses malsaines de
12 -
Vers le ierjuin, ses lettres parlent, sans donner de dé-
tails, de trois rencontres avec les brigands, rencontres
cependant qui durent être périlleuses.
cette civilisation à la vapeur, qui substitue aux généreux élans le
culte du moi et du veau d'or. Quelques passages de l'allocution
prononcée au service funèbre célébré à Saint-Bomer pour le
repos de l'âme de Joseph-Auguste Lhermite suffiront à faire
connaître ce digne compatriote de Paul et son admirable fa-
mille :
« Joseph-Auguste LHERMITE, caporal de la légion romaine, mort
à Rome, au service du Vicaire de Jésus -Christ, Sa Sainteté Pie IX,
voilà des titres qui rendent bienheureuses les larmes de cette
religieuse famille et la consacrent aux yeux de la foi. Ils sont en
effet bienheureux dans leurs larmes, ceux de qui le Pasteur de
cette paroisse pouvait écrire il y a quelques jours : « Le père et
» la mère d'Auguste sont admirables de résignation chrétienne.
» Ils perdent la joie de leur vieillesse; cependant ils sont calmes.
» La mère disait : si Dieu me demandait un nouveau sacrifice
» semblable au premier, pour son amour j'y consentirais. »
Bienheureux ceux qui pleurent ainsi, car leur âme a reçu la
visite et la consolation de Dieu.
» Auguste-Joseph, que Dieu attirait à lui, vivait à la caserne. Il y
avait apporté la foi, qui triomphe du monde. Les moments si
graves qui précèdent le départ d'un jeune homme pour la vie
des camps s'étaient passés pour lui dans la prière et dans une
résignation toute chrétienne. Quelqu'un qui est ici, et pourquoi
ne le dirai-je pas? sa mère écrivait: «Auguste se dispose à
communier ainsi que son père et moi et tous les enfants. Espé-
rons que le bon Dieu aura pitié de lui, et qu'il sera protégé par
la Sainte Vierge et ses saints Patrons. » Ni le secours de Dieu ne
lui manqua, ni la protection de la Très-Sainte Vierge, de saint
Joseph et de saint Augustin. Peu de temps après son entrée au
régiment, lui-même écrivait : « Jusqu'ici je n'ai encore manqué
« qu'une fois à faire ma visite au Saint-Sacrement. Beaucoup de
« ceux qui m'entourent ne sont pas religieux, mais il ne m'em-
« pêcheront pas de faire mon devoir, ni mes prières. Si parfois
« j'entends des chants déshonnôtes, je récite le Souvenez-vous. »
Cette lettre est du 11 septembre 1865. Un mois plus tard il était
13 -
Vers cette époque nous le voyons élève-caporal en
détachement à deux lieues de Tivoli. Le service qu'il
remplit là aurait découragé tout autre que lui : pour le
à Rennes. Un prêtre qui l'avait reçu chez lui disait : (e Il a
conquis dès la première vue mon estime et celle des mes
confrères. »
» Rennes, cette terre de vieille France, où l'on sent encore si puis-
sammejtle souffle catholique, fut pour Auguste-Joseph une école
de vertus. Admis dans de pieuses associations, il en devint le
charme par son affabilité, comme l'édification par sa ferveur.
Dieu opérait visiblement en lui : il le prévenait en vue d'une vo-
cation de choix. A la fin de i866, cette vocation avait été mani-
festée et accueillie avec toute la sainte allégresse d'un cœur qui
met sa joie dans le sacrifice. A l'expression des vœux de nouvel
an qu'il envoyait à sa famille, Auguste ajoutait : « Mes chers pa-
rt rents, j'ai à vous apprendre une chose que vous n'imaginerez
» pas, si je ne vous la dis. Mais je crois que quand vous la con-
» naîtrez, vous approuverez mon dévoûment à ma foi religieuse ;
» c'est que je vais aller prendre la défense du Pape et devenir sol-
» dat de Pie IX. » Il se fit en effet porter sur les cadres de la Lé-
gion romaine et hâta, par ses démarches et ses prières, le jour de
son départ. Mais Dieu qui se plaît à perfectionner par la patience
la vertu de ses serviteurs, permit que l'ardeur d'Auguste-
Joseph fût entravée. Son nom se trouva rayé sur la liste des
nouveaux légionnaires. On tenait, disait-on, à le garder au ré-
giment.
» Ce contre-temps, loin de briser sa résolution, excita son zèle et
lui valut de confesser sa foi, avant d'offrir à Dieu le sacrifice de
sa vie. Un personnage important, témoin de ses instances, le
mande un soir auprès de lui : « Comprenez-vous bien, lui dit-il,
qu'en allant à Rome vous vous mettez sous la main des prêtres ?
Je suis catholique, répondit le pieux soldat, et comme tel j'aime
la direction des prêtres. –Mais il vous faudra aller à la messe; on
vous y conduira d'office tous les dimanches. Je m'en réjouis ;
par là je réparerai les omissions que le service m'a fait faire en
France. C'est sous les auspices de cette profession de foi qu'Au-
guste-Joseph partit pour Rome. Fils de la lumière, comme tout
chrétien, il connaît l'œuvre à laquelle il se voue. Ce qu'il porte
14 -
règlement des vivres de ses hommes il est obligé d'aller
matin et soir à Tivoli à pied et souvent chargé, il prélude
à de plus rudes épreuves,
au Pape et à l'Eglise, c'est plus que l'appui de son bras et de ses
armes, c'est la force de sa conviction et de son amour.
» Aller à Rome, tête et cœur du monde catholique, dans le but
d'y voir Pie IX, et d'y faire grandir sa foi et sa charité, c'est un
acte pieux que beaucoup, parmi les chrétiens de ce temps, ont
tenu à compter comme l'événement de leur vie. Mais se trouver
à Rome, alors qu'elle est convoitée par les ennemis de la reli-
gion, être auprès de Pie IX menacé dans son indépendance, et
cela non plus en simple pèlerin, mais en soldat de cette même
Rome, en défenseur de ses sanctuaires, en gardien de la personne
de son chef vénéré ! mes Frères, c'est une gloire qui ne peut être
mise en comparaison avec aucune autre ; car alors Dieu fait à un
homme l'honneur d'avoir besoin de lui pour protéger la création
la plus auguste de sa puissance et de son amour, l'Eglise, épouse
de son fils, mère des âmes, seul oracle infaillible de la vérité sur
la terre.
» Auguste-Joseph Lhermite eut conscience de la grandeur de
cette mission, qui devenait la sienne, et il l'accomplit, dans la
mesure de ses forces, avec le dévoûment simple et affectueux
d'un chrétien. Dès le premier moment il comprit Rome, parce
qu'il l'apprécia aux lumières surnaturelles de la foi ; il fut heu-
reux à Rome, parce qu'un enfant est toujours heureux là où il
sent le cœur de sa mère. Aussi en quelque lieu que son service
l'appelle, il est content; on l'envoie dans les montagnes, il y est
bien; auprès des Marais-Pontins, il y est bien , à la poursuite des
brigands, il s'y trouve mieux encore, parce que, malgré l'ingra-
titude de la tâche, il peut, plus efficacement que dans les simples
gardes, servir Pie IX et l'Eglise.
• » Cependant les événements qui devaient marquer les derniers
mois. de l'année 1867 s'avançaient. On voyait les ennemis de l'E-
glise croître en nombre et en audace. Que faisait alors Auguste-
Joseph? Dieu, mes Frères, le mettait à une dure épreuve. Arrêté
par une maladie de langueur contractée dans les fatigues de la
vie de soldat, il suivait avec émotion les diverses phases de la
lutte, espérant toujours recouvrer à temps la santé et les forces
-15 -
Puis survient le choléra.
Lorsque le fléau éclata aux environs de Rome, les
soldats de la foi devinrent infirmiers et sœurs de charité.
Paul fut encore tout prêt. Son capitaine demanda des
hommes de bonne volonté, il s'offrit, et, pendant des
jours et des nuits, lui et quelques camarades demeu-
rèrent au milieu de l'épidémie, assistant les mourants,
ensevelissant et enterrant les morts. Ici comme sur les
et pouvoir dernier à l'Eglise le secours de son bras, et, si Dieu
l'agréait, le témoignage de son sang. « Ma compagnie, disait-il, n'a
pas encore été engagée. Jusqu'ici elle a été en réserve à la garde
du drapeau. Quand elle tirera son premier coup de fusil, je
compte m'y trouver. »
» Il crut un moment que ses vœux se réaliseraient ; le mieux
était revenu. Il put voir avec un noble orgueil la France accourir
au moment suprême pour défendre Rome; il fut même envoyé
pour aider au débarquement de nos troupes. C'était quelques
jours avant Mentana. Mais quand ses compagnons d'armes se bat-
tirent en héros et moururent pour sauver Rome et l'Etat pontifi-
cri, il n'eut pour les aider que ses prières et sa patience : le mal
avait reparu. Humble à la façon des saints, il s'imputait à lui-
même son éloignement du champ de bataille : « C'est le bon
» Dieu, écrivait-il, qui veut les choses ainsi pour abattre mon
» orgueil. Si j'avais été bien portant et que j'eusse bravement fait
» la campagne, j'aurais été trop fier. Il fallait que je fusse humi-
» lié, et que je reconnusse que Dieu n'a pas besoin de moi pour
» sauver son Eglise. »
» Dieu en effet se contenta de sa patience, de son humilité et des
généreuses aspirations de son cœur ; et tandis que les blessés de
vingt combats glorieux s'en allaient au ciel recevoir la palme de
leur martyre, lui, calme et plein d'espoir, par une voie plus lente
et plus obscure, s'acheminait vers le même terme.
» Un jour, c'était le 18 janvier, un prêtre vénérable de ce dio-
cèse, procureur des Missions étrangères à Rome, M. Libois, vint
pour visiter Auguste-Joseph. Il ne le trouva plus là où tout ré-
cemment encore il l'avait vu. Deux sœurs de charité lui dirent:
« Il est mort en prédestiné ! »
16 -
champs de bataille, cette même abnégation, cette même
sérénité dans le devoir que nous aurons toujours à
signaler.
Ce fut à la garnison de Tivoli ainsi qu'à celle de
Viterbe qu'échut l'honneur d'échanger les premiers
coups de fusil avec les soldats de l'impiété. En voyant
surgir le moment de la lutte véritable, Paul témoigne
que ses désirs sont satisfaits, mais son impétuosité revêt
un certain caractère de gravité : « Voilà l'heure arrivée,
écrit-il à un de ses amis, plusieurs d'entre nous ont
» déjà leur place marquée au ciel, comme nous disons
» à la caserne. » Était-ce un pressentiment? Songeait-il
à lui ? en tout cas il avait entendu l'heure et il s'y était
préparé. -
Il n'entre pas dans notre cadre de tracer les détails de
cette héroïque campagne qui commence à Ponte-Correze,
et finit à Mentana, succession non interrompue de faits
d'armes que l'histoire s'étonnera d'être obligée de con-
signer et dont beaucoup resteront un secret entre Dieu
et ceux qui les ont accomplis. Ce que nous cherchons,
nous, c'est à suivre le nôtre au milieu de cette poignée
de héros sur lesquels le monde entier avait les yeux et
qui croyaient n'exécuter qu'une chose toute naturelle.
Les lettres de Paul sont la seule source où nous puis-
sions puiser, source probablement, hélas ! bien incom-
plète, car le noble enfant n'aimait pas à parler de lui. Il
écrit souvent, il sait avec quelle anxiété ses lettres sont
attendues à Torchamp, mais il faut toute son ingénieuse
tendresse pour trouver le moyen de tracer quelques
lignes, souvent le crayon remplace la plume, tout manque
dans cette vie sans repos, aussi quel papier la plupart
du temps ! Ajoutons qu'au milieu du désordre de la
guerre plusieurs lettres ne sont pas arrivées. On constate
facilement ces lacunes, lacunes bien regrettables.
-li-
De Ponte-Correze à Bagnoréa, c'est-à-dire du 22 sep-
tembre au o octobre, nous voyons Paul et ses compa-
gnons constamment en face de l'ennemi, c'est un état
d'alertes non interrompues sans aucun combat propre-
ment dit.
A Bagnorea, l'action s'engage corps à corps ; prenons
un lambeau de la lettre qui suit cette affaire : « Les
» Garibaldiens remplissaient le jardin. La quatrième du
» premier escaladait déjà les murs comme nous entrions.
» Alors a commencé une lutte terrible. Nous avons
» chargé à la baïonnette ; à partir de ce moment quelle
)) horreur que ce jardin: pendant une heure et demie on
» s'y est battu. » Ah oui! quel horrible spectacle il
devait présenter, ce jardin ! c'est la première fois
que Paul prend part à une scène de carnage, aussi
un cri d'humanité s'échappe de sa plume, mais il ne
semble pas s'apercevoir qu'en jouant dans cette scène
un rôle actif, il était lui-même exposé à mille coups;
il ne pense pas davantage à relater ceux qu'il a
portés.
Onze jours plus tard il est à Subiaco. Nous avons ici
un peu plus de détails : « Commandés par M. de
» Charrette lui-même, nous partons avec déjà huit lieues
» dans les jambes pour Subiaco au nombre de 30 ; nous
» avions encore quatre lieues à faire ; mais qu'est-ce que
» quatre lieues quand on est sûr de trouver l'ennemi?
» En arrivant près de la ville nous voyons une foule de
» femmes et d'enfants qui CQjirent à nous en poussant
» des cris de désespoir : les brigands, les brigands ! En
» moins de cinq minutes nous arrivons aux portes, elles
» étaient ouvertes, chacun alors de s'élancer vers la gen-
» darmerie où l'on^en^énjdaitdes coups de fusil. Le lieute-
¡If:
» nant Deselée aarire l^réa^T sur le terrain, il attaque
» immédiatement -iribildien Une mi-
2
18 -
» nute après j'étais loin d'être à mon affaire : je ferrail-
» lais à coups de baïonnette avec un grand garibaldien;
» il m'avait déjà manqué belle puisqu'il avait percé mon
» pantalon, il m'avait écorché la main gauche, je com-
» mençais à trouver que cela allait fort mal, quand de
» Traversay, qui ne me quittait pas de vue, lui a logé
» une balle en pleine tête » Le combat se continue
encore pendant une heure, et Subiaco reste au pouvoir
des zouaves.
Cette lettre ne peut laisser aucun doute sur la part
que Paul Doynel a prise à l'affaire de Subiaco, c'est donc
par erreur qu'un officier de l'armée pontificale a affirmé
à Rome, à M. le comte Doynel, que son fils ne s'y trou-
vait pas.
Bientôt, malgré ses succès prodigieux, la petite armée
du bon droit et de la vérité était obligée de se replier de
tous côtés vers Rome en face des soldats de la spoliation
et du mensonge, qui se recrutaient dans des rangs rendus
inépuisables par la perfidie.
Le 27 octobre, Paul quitte Subiaco, battant en retraite,
ne pouvant rien emporter : cc J'ai tout perdu, je
» n'ai plus ni chemises, ni mouchoirs, ni rien, j'ai même
» perdu mon portefeuille. tous les jours nous
» avons des rencontres et nous nous replions sur
» Rome. »
Le 29 octobre, il est de retour à Rome, il a le cœur
navré. (( Que de malheurs frappent le Saint-Siège
» depuis quelques jours ! tous les débris du territoire
» pontifical sont au pouvoir du Piémont, car Garibaldi
» n'est rien ou presque rien dans cette insurrection ; on
» se sert de son nom pour masquer les tendances du
» gouvernement italien, je vais tâcher de vous raconter
» tous nos malheurs. » Suivent les appréciations du
soldat que la mauvaise foi indigne. Leur rude franchise
19 -
ne doit pas trouver place ici. Il continue : « Notre capi-
» taine a choisi, le 19, cinquante hommes de bonne
» volonté pour porter des munitions à deux compagnies
» de carabiniers suisses et à une compagnie de la légion
» avec deux pièces qui, cernées à Monte-Rotondo, op-
» posaient une résistance désespérée contre six mille
» garibaldiens et Piémontais. Nous fîmes une trouée au
» milieu de ces brigands et arrivâmes seulement avec
» deux mille cartouches, ayant été obligés d'en aban-
» donner une caisse au milieu de la mêlée. Le lende-
» main, ayant à notre tête notre lieutenant, M. de la
» Tocnaye, nous faisions une nouvelle trouée pour sortir
» du fort et battions en retraite sur Tivoli. Nous avons
» perdu quinze hommes sur nos cinquante ; une balle a
» traversé mon pantàlon sans toucher la peau. Le len-
» demain, attaqués par sept mille chemises rouges, nous
» nous retirions sur Rome au nombre de cinq cents.
» Dans ces deux jours, nous avons tiré en moyenne de
» cent à cent-dix cartouches chacun et blessé beaucoup
» d'hommes. En arrivant à Rome, nous avons appris que
» Monte-Rotondo avait capitulé. La légion et les cara-
» biniers n'ont cédé qu'après une défense désespérée.
» Ces trois cent-soixante braves ont encloué leurs
» deux pièces, ils se sont rendus aux officiers ennemis
» après avoir perdu soixante hommes et laissé dans les
» fossés huit cents garibaldiens morts sans compter près
» de onze cents blessés. Tout le monde admire ce fait
» d'armes vraiment prodigieux. M. de Quatrebarbes
» commandait l'artillerie.
» Vous savez, cher père, toutes les infamies qu'on
» commet à Rome ; on a fait des barricades, on a fait
» sauter une de nos casernes, on nous tire des coups de
» fusil par les fenêtres, on lance de& bombes dans les
» rues. Que sais-je enfin? c'est horrible ! Espérons que

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin