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Pélerinage de Lucerne

De
148 pages
impr. de J.-B. Roucole (Nîmes). 1872. In-16, 151 p..
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COMTE RENE D'ORFEUILLE.
LE
PELERINAGE
DE LUCERNE.
NIMES
JT^PRIMERIE TYPOGRAPHIQUE J.-B. ROUCOLE
J_ ■• — ■ gRAln) colJHg) pHÈS LA POSTE.
LE PÈLERINAGE
DE LUCERNE.
COMTE RENÉ D'ORFEUILLE.
ERINAGE
E LUCERNE.
NIMES
i
IMPRIMERIE TYPOGRAPHIQUE J.-B. ROUCOLE
GRAND COURS, PBÈS LA POSTE.
1873
A LA
MEMOIRE DE MON PERE
Sur la pierre de votre tombeau à peine fermé,
ô vous qui avez passé dans l'exil les années de
votre jeunesse, je veux aujourd'hui déposer ces
pages. Elles vous rappelleront que le fils inconso-
lable qui reçut de votre bouche les premières
leçons de fidélité ne les oubliera jamais.
Ce n'est point un livre que nous voulons
écrire aujourd'hui, encore moins une discus-
sion politique ; à l'heure présente, il serait
inopportun de faire de gros volumes et d'en-
trer froidement dans l'examen des grandes
questions sociales, à propos d'un voyage en
Suisse, et d'une visite où le coeur seul nous a
"conduit. On lit peu aujourd'hui ; comme les
morts de la ballade allemande, les événements
vont vite, on a peine à les suivre, le publi-
ciste ne peut rien sur eux, et, ainsi que le di-
sait naguère une bouche auguste, l'heure est
à Dieu et la parole est à la France.
Quelques douces impressions, des émotions
que nous n'oublierons jamais, feront seules
l'objet de ces lignes, et, si nous osons les
livrer à la publicité, c'est que nous ne vou-
lons pas déroger à la bonne et vieille coutume
des voyageurs de tous les temps, et que, na
VI
Et maintenant , à l'époque de tourmentes
dans laquelle la Providence nous a fait naître,
au milieu des troubles et des épreuves que
nous avons trouvés dès le berceau, et que peut-
être nous rencontrerons au bord de la tombe,
il nous faut aussi prendre parfois le bourdon et
marcher vers la rive étrangère, cherchant un
souvenir des vieux âges, digne de notre res-
pect, et comme un reflet des annales de cette
France dont on a pu dire qu'elle était le plus
beau royaume après celui du ciel. La Révolu-
tion a bien pu rompre avec ce passé , mais il
en est qui ne se contentent pas des vaines
tentatives de ceux qui ont tout détruit sans
pouvoir rien fonder , il leur faut en quelque
sorte toucher l'espérance , tant ils ont be-
soin d'elle pour se consoler.
Nous, avons été de ce nombre, et, après avoir
foulé de nouveau le sol de la France, nous
voudrions, chez les uns, entretenir les souve-
nirs, et aux autres, apprendre à connaître ;
nous serions heureux de pouvoir redire avec
fruit, au'début de ce court récit, la parole du
poète de la Rome antique :
Indocti discant, et ament meminisse periti.
Aux premiers, nous ne demanderons pas
. l'indulgence, elle nous est acquise dès à pré-
sent à cause du sujet que nous traitons. On
désire volontiers entendre parler de ce que
l'on aime, même par une bouche qui bégaie,
et, si l'on a connu, il est Houx de se rappeler,
car on dit avec raison que l'homme vit de sou-
venirs, et, au lendemain du voyage de Lucerne,
on s'aperçoit combien cette parole est vraie ;
on se comptait dans le passé, on croit s'y r'e-
retrouver et, comme après un doux rêve, on
entretient l'illusion qui semble avoir fui trop
tôt avec le sommeil.
Quant à ceux que l'écrivain romain appelle
indocti, c'est-à-dire à ceux qui ne savent pas,
nous n'aurons, en nous adressant à eux, qu'un
seul désir, les convaincre. Nous parlerons sans
passion, nous dirons ce que nous avons vu,
nous garderons avant tout le respect de la vé-
rité devant des frères qui peuvent ne pas'pen-
ser comme nous, mais qui savent bien qu'une
seule passion anime le coeur d'un royaliste:
l'amour de la France.
On comprend facilement les erreurs nom-
breuses venues de l'éducation, les mille pré-
VIII
jugés qui peuvent à un moment donné s'em-
parer de nous, mais, tout en plaignant celui
qui se trompe, il est du devoir d'un honnête
homme d'annoncer bien haut la vérité.
Et cela est d'autant plus facile que le peu-
ple a le droit de 'connaître le portrait de
celui qui prétend faire son bonheur et les
traits de l'homme qui, chez lui, représente la
tradition ; on a le droit, en un mot, d'interro-
ger un pèlerin de Lucerne et de lui dire :
Qu'avez-vous vu? Quelle impression avez-vous
rapportée? L'espérance brille-t-elle encore
comme une étoile au firmament, ou bien som-
mes-nous condamnés à la nuit du désespoir ?
Que veut Henri V? Quels sont ses principes?
Que peut le bras de cet enfant exilé quand il
avait dix ans, et aujourd'hui devenu homme ?
La réparation de la grande injustice de 1830
sera-t-elle, en même temps, la régénération
nationale?
Telles sont les questions qu'on nous a po-
sées bien soavent depuis notre retour et à la
solution desquelles la France s'intéresse à
juste titre.
Sans doute les paroles prononcées dans
IX
l?exil par -M9r le comte de Ghambord, suffisent
pour le faire connaître, chacun a lu cet admira-
ble manifeste dans lequel on ne sait ce qu'on
doit admirer le plus ou de la foi dans le principe
ou du dévouement à la patrie ; on n'a point
oublié non plus qu'il disait un jour : « Dieu, en
me faisant naître, m'a imposé de grands de-
voirs envers la France, » devoirs qu'il expli-
quait en ces termes : « conserver loyalement
à mon pays et transmettre intact à mes succes-
seurs le principe de l'hérédité royale et tradi-
tionnelle, seule base de la monarchie vraie,
forte et tempérée. » On sait aussi que le fils
du duc de Berry a affirmé que si on peut
abdiquer un droit on n'abdique pas un devoir.
Ce devoir, Msr le comte de Chambord ne
l'a point abandonné, que les vrais amis du de-
voir ne délaissent pas non plus, qu'ils ail-
lent par la pensée auprès de celui qui en a
si pieusement gardé le dépôt, pour apprendre
à l'aimer davantage et à se dévouer à sa défense.
Sx ces lignes pouvaient donner un seul
ami de plus à la cause du vieux droit fran-
çais, nous' aurions reçu la' plus douce des
récompenses. .
LE
PELERINAGE DE LUCERNE
i
LE DÉPART
La génération qui précède la nôtre avait eu le
bonheur de faire le pèlerinage de Belgrave-Square
et plus tard celui de Wiesbaden ; parmi nos amis,
et à une époque plus rapprochée, les uns étaient
allés saluor dans son exil de Frohsdorff M?rle comte
de Chambord; d'autres, plus récemment encore,
avaient pu le voir à Bruges, tandis que la France
était en proie à toutes les angoisses et à toutes les
douleurs ; ils avaient pu parler avec lui de l'avenir
de la patrie, ils avaient entendu sortir de sa bouche
non seulement les expressions de sa tristesse,
mais aussi des paroles d'espérance.
-12~ -X
Nous n'avions point eu cette consolation, les cir-
constances nous avaient retenu en France et nous
attendions avec impatience, comme tous ceux qui
ont gardé le sentiment de la fidélité, le moment
où il nous serait donné de saluer sur la terre de
l'exil le descendant de nos rois, le représentant de
la véritable tradition française.
Au mois de novembre dernier on apprit que
Ms'r le comte de Chambord s'était rendu à Lucerne,
qu'il y attendait ses amis, et que, s'il n'avait pas le
désir d'y tenir en quelque, sorte sa cour .comme il
y a dix ans, il voulait y rencontrer des représen-
tants de chacune de nos provinces, des Français
appartenant à toutes les classes de la société. Mal-
gré les connaissances étendues que le comte de
Chambord a acquises dans l'exil sur l'état de notre
patrie, bien qu'il sache admirablement et les dispo-
sitions de nos populations, et les voeux qu'elles for-
ment afin de sortir de l'impasse où les ont mises
tour à tour la révolution, l'erreur de 1830 et le bo-
napartisme, il voulait encore, peut-être à la veille
d'une crise suprême, et à coup sûr au moment où
l'union de tous les Français est plus utile que ja-
mais, consulter ses sujets, apprendre de leur bou-
che les besoins et les aspirations de la patrie, en
— 13 —
un mot, se mettre une fois de plus en relation avec
ceux dont il est éleigné depuis quarante ans, et te-
nir en quelque sorte, à Lucerne, les Etats généraux
de l'exil.
Mais Mgr le comte de Chambord ne voulait aucun
apparat ; aucun luxe, aucune étiquette ne conve-
naient au prince, alors qu'il était non seulement pros-
crit, mais encore en deuil. Au lendemain du démem-
brement de la France, alors que l'Alsace-Lorraine
venait d'être perdue, non point à tout jamais, mais
pour l'espace de temps pendant lequel nous reste-
rons sous la main de la Révolution , le fils des rois
tenait à garder cette sorte d'incognito que le res-
pect des peuples et l'admiration de tous font bientôt
disparaître, mais qui sied si bien à l'exil et au mal-
heur. Le comte de Chambord ne voulait pas que
son séjour à Lucerne revêtît le caractère d'une dé-
monstration politique ; il pensait avec raison que
l'heure n'était point aux fêtes et aux plaisirs, que
l'instant était solennel, et qu'une certaine austérité
devait accompagner sur la terre étrangère la ré-
ception de ceux qui, délaissant pour un moment le
sol de la patrie, viendraient en Suisse essayer
d'apporter une consolation à la tristesse, un témoi-
gnage de fidélité au proscrit, et en même temps se
retremper aux sources vives de notre foi politique.
-_ 14 -,
Beaucoup ont entendu l'appel de Henri V et,'
malgré la rigueur de la saison, n'ont point hésité à
se mettre en route et à accomplir ce consolant
voyage ; ils n'ont calculé ni la distance ni la rigueur,
des frimas et ils sont allés à Lucerne,. ce séjour
choisi par le comte de Chambord, bien que plusieurs
aient paru étonnés qu'il se fût rendu d^ns cette
ville, parce qu'ils ne connaissaient ni l'esprit du
bon peuple des cantons de la Suisse primitive, ni
les souvenirs qui attireront toujours dans cette cité
non seulement les princes de la maison de Bour-
bon, mais encore tous ceux qui tressaillent au récit
de l'histoire des martyrs et ont gardé le respect du
sang versé pour la défense du vieux droit français.
Bientôt nous allons parler du Lion de Lucerne,
bientôt nous saluerons en passant les victimes du
10 août et ceux qui voudront nous suivre dans cette
petite chapelle où chaque année on va prier pour
les Suisses fidèles, comprendront les préférences
du comte de Chambord et devineront pourquoi le
petit-fils de Henri IV, exilé, a donné rendez-
vous aux siens, non point dans un des brillants
hôtels de Piccadilly, ni dans un palais de Venise,
ni dans les quartiers élégants de Vienne, mais dans
cette petite ville helvétique, si solitaire pendant la
— 15 — ■
dure saison, au bord de son lac et au pied de ses
montagnes, riche, non point de sa fortune, mais de
ce qui vaut encore mieux, de ses souvenirs.
Le comte de Chambord est de ceux qui en ont
gardé le culte, et lui qui a si souvent rencontré l'ad-
versité sur son chemin, les respecte toutes les fois
qu'il les trouve, il sait que c'est seulement en les
conservant que l"on peut régénérer la France.
. Nous venions d'apprendre l'arrivée à Lucerne de
notre roi et aussitôt notre départ fut décidé. Il y
avait trop longtemps que l'ignorance et l'inconnu
nous pesaient pour qu'un voyage ne fût pas bientôt
résolu.
Sans doute il est de notre devoir de combattre sous
l'étendard d'un général quand nous sommes con-
vaincus de la justice de sa cause, mais on ne repro-
chera jamais au soldat de désirer le voir, de vou-
loir serrer la main de son chef, entendre ses en-
couragements et recevoir ses conseils, surtout
quand ce général s'appelle Henri de Bourbon.
Et puis, qu'on nous permette de le dire, nous
n'avons jamais courtisé que le malheur, à l'inverse
de ceux qui saluent les soleils levants, nous n'avons
été dévoués qu'à l'exil, et par conséquent on com-
prendra qu'après avoir, pendant dix-huit ou vingt
— 16 —
ans, assisté à toutes les platitudes, vu toutes les ser-
vilités , maudit les esclavages volontaires, nous
ayons désiré contempler et pratiquer nous-même
le vrai dévouement, c'est-à-dire non point celui qui
s'appuie sur le respect de l'usurpation et du fait ac-
compli, mais sur le seul amour des principes et sur
le dévouement envers ceux qui les représentent.
Nous ne quittâmes pas seul la France ; nous eû-
mes le bonheur de rencontrer des compagnons de
voyage qui, à une entière communauté de senti-
ments, joignaient cette affabilité de caractère, cette
courtoisie de chaque instant, si précieuse lorsqu'on
abandonne ce que les Anglais ont appelé le At ho-
irie, et nous le foyer. Si jamais j'avais l'occasion de
donner un conseil à à un voyageur, je lui dirais,
après lui avoir rappelé d'apprendre la lan-
gue du pays qu'il va parcourir, de ne s'éloigner
qu'avec celui qui partage ses convictions. Ni Ebel,
ni Théophile Gautier n'ont exprimé cet avis, mais
j'ose cependant l'exposer ici.
Les compagnons de route que j'avais eu le bon-
heur de rencontrer étaient tous de vrais royalis-
tes, des hommes avant tout dévoués et bien con-
vaincus qu'ils entreprenaient non point seulement
un voyage d'agrément, mais bien ce que j'ai appelé
dans l'intitulé de ce récit, le Pèlerinage de Lucerne.
— 17 —
Peut-être leur modestie ne voudrait-elle pas
qu'il fût ici question d'eux, mais d'un autre côté il
nous est imposable de ne pas leur dire bien haut
quels souvenirs leur présence nous a laissés au
retour de Lucerne.
Nous quittâmes, le 13 novembre, le Gard et la ré-
daction de la Gazette de Nimes, fondée dans le but
de soutenir dans le Midi la cause royaliste, c'est-àr
dire la vraie cause française.
Nous nous trouvions avec M. le baron de Fontarè-
ches, un ancien et dévoué serviteur, dont Henri V,
nous le savons, apprécie le mérite, comme il sait
apprécier celui de ses vrais amis, un vénérable prê-
tre, M. l'abbé Blanc, curé de Bezouce, un de nos
meilleurs et excellents amis, M. Jules de Mérignar-
gues et enfin un des plus honorables industriels de
la ville de Nimes, M. Windisch, estimé de tous
cpmme il mérite de l'être.
Ainsi était composée notre petite caravane, pè-
lerins royalistes, nous allions quitter la France, le
coeur plein d'émotion et d'espoir, certains de voir
bientôt celui que nous aimions et de revenir avec
des souvejjiKs-inrffaçables,
— 18 —
II
GENÈVE.
Lorsque vous suivez la route qui conduit de Lyon
à la frontière suisse, bien avant d'avoir quitté le
le sol de la France, vous avez un véritable avant-
goût de ces paysages dont la réputation est telle,
qu'en parler devient presque une bannalité, vous
pouvez bientôt saluer la nature alpestre et ce pre-
mier plan du tableau vous aide à prendre patience,
car sans doute vous êtes plein du désir d'arriver
au but et de respirer en toute liberté cet air pur de
la montagne, créée par Dieu, non seulement pour
fairelebonheurd'unartiste et exciterl'enthousidSme
du peintre, mais encore pour devenir en quelque
sorte, le paradis des vrais poètes, une oasis où se
reposent csux qui pensent qu'une chose est préféra-
ble à toutes les ambitions et à toutes les gloires, le
repus sous un beau ciel et la paix dans une âme
humaine.
Plus tard on pourra contempler le front neigeux
du Rigi ou du Pilate, ou bien encore les sommets
de la Jungfrau, cette vierge de glace, froide et
— 19 —
sévère comme une statue de la liberté ; bientôt on
admirera l'eau bleue des lacs et les bois de sapins
attachés au flanc des rochers ; ici ce n'est que le
commenci rnent. Des ruisseaux rapides coulant dans
le fond des ravins, de petits sentiers dont les haies
sont au printemps émaillées des fleurs de l'aube?-
pine, de beaux et verdoyants pâturages où puissent
de nombreux troupeaux, forment les lignes de
cette charmante aquarelle, sur laquelle cependant
l'hiver avait cette, fois ci jeté ses premiers flocons
de neige.
On peut dire que le site est gracieux plutôt que
- grandiose, et malgré nous, nous pensions à un pas-
sage des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, cet
esprit malade qui lûtété si tendre s'il n'eût élé cor-
rompu , et dont bientôt nous verrons le berceau. A
chaque instant, sur le bord de celte frontière, nous
aurions pu décrire le pays en reproduisant ce que
l'ami de Mme de "Warens disait des Charmettes :
«Entre deux coteaux élevés est un petit vallon,
nord et sud, au fond duquel coule une rigole entre
des cailloux et des arbres ; le long de ce vallon, à
mi-côte, sont quelques maisons épar=.es, fort agréa-
bles pour quiconque aime un asile un peu sauvaga
et retiré. »
— 20 —
Mais déjà nous avons quitté Bellegarde où le
visa des passeports et l'examen des malles par
l'administration de la douane, inventée çertai--
nement par quelqu'un qui n'aimait pas les pauvres
voyageurs, vous tirent de vos rêves poétiques pour
vous jeter dans une affreuse réalité ; le Rhône et la
Valserine se sont mariés dans leur lit de rocaille,;
nous avons vu disparaître dans le brouillard la
tête du fort de l'Ecluse, sentinelle avancée au-des-
sus d'un défilé resté célèbre et que Jules César,
qui s'y entendait, regardait comme bien difficile à
franchir ; les Dents d'Oche, les Voirons, le Buet, le
Môle, semblaient percer les nuages ; le Mont-Blanc
laissait voir sa blanche couronne de neige ; les flo-
cons, comme des plumes de colombe blessée par
un oiseau de proie, venaient s'abattre sur les ro-
chers ; nous foulions, au milieu des merveilles, le
sol de la vieille Suisse,' Genève nous apparut, Ge-
nève, la ville internationale, placée en quelque
sorte entre la Suisse et la France comme pour leur
servir de trait d'union ; Genève, toute suisse parle
coeur, mais française par la langue ; Genève, la
ville où l'on travaille, mais en même temps la cité
où les heureux du monde vont promener leurs
loisirs et faire étalage de leur élégance ; Genève,
— 21 —
èri un mot, qui réunit tous les contrastes, mais dont
on peut dire qu'elle produit sur chacun le même
effet : Elle plaît et on l'aime.
Peu de cités ont été construites dans une situa-
tion semblable à celle de Genève et bien des vii'es
auraient le droit de la jalouser. Placée sur le bord
du Rhône, dont les eaux ont une rapidité vraiment
effrayante, Genève vient se déployer comme un
éventail jusque sur les bords du Léman, et la vue
du beau lac, de ses voiles blanches se balançant
avec grâce sous la brise est le spectacle dont jouit
sans cesse le Genevois. Ajoutez à cela les monta-
gnes qui semblent servir d'une muraille gigantes-
que ; figurez-vous de beaux quais ; le pont du
Mont-Blanc, vraiment digne d'une capitale, un as-
pect de propreté et d'élégance qu'on retrouve dif-
ficilement ailleurs, un calme vraiment admirable
et vous aurez une idée de Genève.
Mais il faut être vrai, et comme rien n'est parfait
en ce monde, nous devons dire que parfois ce calme
ressemble à de la froideur; lorsqu'on arrive de
France, lorsqu'on vient de quitter Paris ou Lyon,
Bordeaux ou Ikarseille, il semble que dans l'air de
Genève il y ait quelque chose d'étrange ; bien des
gens l'ont souvent constaté devant moi et ils sem-
— 22 —
blaient chercher en vain une explication à ce phé-
nomène.
Nous avons toujours pensé, et selon nous avec
raison, que si Ton veut bien connaître un peuple,
il faut feuilleter ses annales, étudier son passé, sa-
voir ce qu'il a été avant de savoir ce qu'il est ;
on apprend ainsi beaucoup, et bien des traits de sa
physiononre, bien dès choses que vous n'auriez
jamais pu comprendre deviennent parfaitement
clairs ; tout finit par s'expliquer et, de même que
chez un homme il arrive àla grandeur des aïeux de
se refléter sur la physionomie comme en un miroir
et de créer ainsi la distinction, il s'aperçoit égale-
ment que chez toute une nation les événements
d'autrefois laissent une certaine trace dans les
moeurs et que* la gaîté ou la tristesse, la joie Ou la
mélancolie, trouvent leur explication dans ce qui
s'est passé il y a souvent bien des siècles.
Mais ici il est deux- écueils que nous voulons éga-
lement éviter : catholique convaincu, il n'est ce-
pendant pas dans nos intentions d'entreprendre
une discussion religieuse ; admirateur et ami de la
Suisse, nous serions désolé de jeter un blâme sur
ses lois fondamentales et son système séculaire de
gouvernement qu'elle a eu la sagesse de garder et
— 23 —
qui, chez elle, est vraiment le gouvernement légiti-
me. Nous n'apprécions ici que des faits locaux et
, des hommes qui appartiennent à l'histoire.
On ne peut prononcer le nom de Genève sans
aussitôt songer à Calvin ; malgré soi, dans cette
cité, on pense au réformateur, et comme on l'a si ■•
. bien dit, on retrouve encore la Genève de Calvin.
En dehors des splendides quartiers où vit et s'a-
muse la fashion européenne, il y a des rues tor-
tueuses où, sans trop d'imagination, on peut se fi-
gurer l'ancien curé de Noyon posant dans le tableau
et passant avec cette physionomie que chacun lui
connaît et ce costume de l'époque que l'on a vu
tant de fois sur les toiles de Holbein.
Un jour, Genève, qui s'imaginait vouloir rester
libre, se donna un tyran. Une aberration semblable
a été constatée plusieurs fois, l'Angleterre ne s'est-
elle pas soumise à un '■ Cromwell, et deux fois la
France, au lendemain de deux révolutions, ne s'est-
elle pas livrée comme une pauvre fille affolée et
, sans ressources, dans les bras de César. Il semble
que les peuples ont des instants de vertige et que,
dé même que le fleuve sorti de son lit habituel ne
produit que la destruction, ainsi les nations qui se
Jettent hors de leurs vieilles coutumes et des limi-
-:24 —
tes de leur droit national arrivent exactement à un
résultat semblable.
Genève s'est donc un jour choisi un maître, cie
maître s'appelait Calvin ; il a exercé sur elle la sou-
veraineté, et d'une manière si entière, avec une telle
persévérance dans son désir de régner et sa volonté
de ne pas abandonner le pouvoir, qu'il a fini par
s'identifier à elle, luiinculquer ses idées propres et
à la condamner malgré les doctrines de liberté de
discussion émises alors à ne plus penser que ses
pensées à lui.
Feuilletons la vie politique du dictateur de Ge-
nève, et nous verrons quelle empreinte il a laissée
sur son sol.
C'est le propre de tous ceux qui se révoltent
eoritre lé pouvoir et l'état de choses établi, de vou-
loir être obéi et régner en dictateur. Mahomet qui
inventa un dogme n'entendait pas plaisanterie et
le souverain improvisé de Genève ne se montra
guère plus doux. Il disait bien : « Pensez tout ce
(juevous voudrez, l'esprit humain est infaillible, »
mais malheur si l'on mettait en pratique une doc-
trine aussi commode, il pouvait vous en coûter bien
cher.
Un beau jour arriva, dans la ville suisse,un niai-
-25-
heureùreùx médecin espagnol qui s'imaginait y
trouver l'Eldorado ou le Paradis terrestre , hélas! il
Comptait peut-être avec les écrits de Calvin , mais
riôn pas certainement avec ses principes sur l'art de
. gouverner.
Le pauvre Michel Servet qui avait eu la simpli-
cité de croire à la liberté octroyée par le réforma-
teur se vit, comme on disait dans le style de l'épo-
que , happé au col et brûlé vif sur le « champ du
bourreau. » Son crime n'était qu'une différence
d'Opinions qui le séparait de celles de Calvin, et le
sort que les pétroleuses de Paris devaient un jour
Infliger au brave commandant de Sigoyer,lui apprit,
à ses dépens, qu'il ne faut pas trop ajouter foi au
libéralisme de ceux qui ont toujours à la bouche le
mot de liberté. Du reste Michel Servet ne fut pas le
seul appelé à s'instruire à cette triste école : Castal-
sibn , Okin , Alciat, Gentilis et bien d'autres furent
accusés d'hérésie par l'infaillible Calvin et chassés
du territoire.
Dé pareils actes n'ébranlèrent pas cependant la
puissance du dictateur ; on le craignait, et cette
crainte tenait à distance ses ennemis. Genève de-
vînt le foyer de ceux qui avaient rompu avec Ro-
me ; on y vit venir Clément Marot, Théodore de
— 26 —
Bèze et Jean Knox, et aujourd'hui encore, après
les vaines tentatives des ducs de Savoie, après des
essais nombreux d'organisation et l'odieuse réaction
rouge de 1792, après l'occupation française sous
Napoléon et la constitution de 1842, Genève est
toujours la Rome de Calvin.
Lorsque, suivant les rues tortueuses qui s'échap-
pent d'un des côtés de la belle rue du Rhône, vous
vous dirigez par des rampes raides et fatiguantes
jusqu'à l'ancienne cathédrale de Saint-Pierre, vous
avez bientôt devant vous un spectacle désolant et '
qui rappelle le cataclysme social survenu dans le ■
vieux monde au xvie siècle de notre ère. On a dit
que les monuments étaient en quelque sorte i'his-
toire écrite en granit ; cette parole est bien vrai,
surtout à Genève.
Saint-Pierre mérite la visite du touriste ; il en
rapportera de pénibles émotions , mais il aura ad-
miré une belle architecture.Pourquoi faut-il qu'un
Italien , appartenant à une famille dont le nom de-
vait devenir illustre dans le monde de la poésie ,
Alfieri , ait accolé à cette vaste nef et à ces gra-
cieux bas côtés des xc et xie siècles une façade
ornée d'un péristyle grec, et qui, s'il a quelque mé-
rite, n'en est pas moins bien loin d'être à sa place?
— 27 —
Le mélange et la variété peuvent convenir sans
doute à un écrin poétique ; on peut y marier
les genres, et un bouquet n'a'jamais perdu à être
composé de fleurs diverses, réunissant tous les par-
fums et toutes les couleurs ; mais en architecture,
c'est autre chose : nous croyons que , semblable à
Ylliade, un monument doit former un tout complet,
et que si le Parthénon est une merveille sur les col-
lines de l'Attique , il n'a aucune raison de venir
s'accoler, sous le ciel brumeux des montagnes, au
cintre roman ou à l'ogive gothique.
Entrez dans Saint-Pierre de Genève, et je ne
sais quel frisson passera dans vos veines et péné-
trera jusque dans la moelle de vos os. Montez les
marches de ce sanctuaire, et vous chercherez en
vain l'autel ; on l'a renversé, ses pierres ont servi
de pavé ou d'auge, l'holocauste n'est plus offert et
la parole du poète des Lamentations ; Sion déserta
facta est, vous revient à la mémoire.
Tout est mort, un banc de bois remplace l'en-
droit où était le tabernacle du Dieu vivant, et, dans
cette solitude, on ne rencontre que deux tom-
beaux, deux sépulcres renfermant deux Français :
l'un, situé datis l'ancienne chapelle de la Vierge,
contient les restes de Henri de Rohan; son armure,
- 28 —
placée sur le marbre, semble attendre l'heure du
jugement et le moment où le guerrier viendra la
reprendre; dans l'autre, repose Agrippa d'Aubighé,
le ^grand-père de Mme de Maintenon, cette fem-
me dont on a dit tant de bien et tant de mal et qui
était destinée à exercer son influence sur la vie du
plus grand de nos rois, dont elle devait devenir la
femme, après avoir vu sacrifier sa belle jeunesse
sous le toit de Scarron.
Le banc d'oeuvre de l'ancien chapitre de Genève
représente, — dérision amère, — les images en
relief des oracles de cette vérité qui a été oubliée
dans la cité ; en revanche l'ancienne chaise de Cal-
vin se trouve placée en face. Mais avant de quitter
le temple, le vieux témps,semble réclamer encore
un de vos souvenirs et vous foulez aux pieds les
pierres sépulcrales des anciens évêques ; couverts
de leur chape de pierre, ils restent, monuments du
passé, et vrais emblèmes de l'histoire qui ne s'ef-
face pas. Plus heureux que bien d'autres, plus
heureux que nos pères, ils ont été respectés; leurs
tombeaux n'ont pas servi à paver des cours de fer-
mes et leurs cendres n'ont pas été jetées au vent.
Cependant il ne faudrait pas croire que la vie
, catholique soit morte à Genève ; un trait le mon-.
trera. Passant devant la maison de Calvin, nous
poussâmesla curiosité jusqu'à vouloir la visiter,
nous frappâmes à la porte et bientôt nous vîmes ap-
paraître l'humble cornette d'une fille de Saint-Vin-
cent de Paul, cette coiffure qui peut bien faire sou-
rire Voltaire, mais qui inspire nos respects parce
que nous nous rappelons qu'on l'a vue à Inkermann,
àTraktir, à l'Aima, au Mamelon-Vert, à Sébastopol,
et dars les hôpitaux de Constantinople, au milieu
du choléra, et que la vue d'une de ces pauvres
filles est plus consolante que la rencontre de tous
les libres-penseurs du monde. Dans la maison de
Calvin, les Soeurs élèvent aujourd'hui les petits en-
fants et secourent les pauvres.
Bientôt le catholicisme aura gagné la moitié.de
Genève, grâce au zèle d'unillustre prélat dont nous
avions déjà eu l'occasion d'applaudir l'éloquence
et que nous rencontrâmes dans l'église Notre-
Dame. Parler ici de son amabilité, de sa bonté tout
évangélique est inutile pour ceux qui le connais-
sent, pour les autres nous n'en dirions pas assez.
En le voyant on pense à un . autre prélat qui fut
évêque de Genève et dont la douceur devint pro->
verbiale.
L'évêque d'Hébrpn nous entretint de la France
- 30 —
qu'il aimé, de ses infortunes, de ses espérances, il
en avait le droit, car nous n'oublierons jamais ce
qu'il a fait pour nos soldats internés, nous nous
rappellerons aussi cette parole qu'il nous adressa :
c Que Dieu bénisse votre plume ; aujourd'hui la
plume est une épéé. » Oui, c'est là notre convic-
tion, ce doit être celle de tous les .écrivains fran-
çais, puissent-ils se souvenir qu'au moyen-âge le
prêtre bénissait i'épée du combattant en lui faisant
jurer de ne jamais la tirer du fourreau que pour
défendre la borne et noble cause.
Mais Genève n'est point le but de notre voyage ,
il ne faut pas l'oublier ; nous devons drjà lui dire
adieu, ou plutôtau revoir. Jetons cependaiitun der-
nier rug.irdaur ses beaux quais , sur le Rhône ra-
pide, sur le Léman, et l'île de Jean Jacques Rous-
seau, j>4ée comme une tache de verdure au milieu
des cabanes des cygnes, et danshiquellebrille, sous
un dernier rayon de soleil, un chef-d'oeuvre dePra-
dier, la statue en bronze de l'enfant de Genève, de
cet être intelligent, mais incomplet ; poète'mais à
moitié matérialiste ; tendre, mais sans coeur ; in-
compréhensible et vagabond , dont la vie, vérita-
ble roman , n'est que trop bien reflétée dans ses
oeuvres malsaines. On peut ne pas aimer cet nom-
— 31 —
me, mais on le plaint; il appartient à cette race d'ê-
tres malheureux volontairement ou non, lesquels,
nous croyons qu'il l'a dit lui-même, pleurent sans
sujet de larmes et soupirent sans savoir de quoi.
Rousseau a. tait'bien du mal, ila versé bien du poi-
son ; mais si l'on veut rester juste, il faut reconnaî-
tre en lui une vaste intelligence, malheureusement
égarée, comme bien d'autres, en dehors de ce qui
est vrai. Ce Genevois contribua à l'oeuvre de la Ré-
volution française , source de bien d'autres catas-
trophes sociales, et à cause de cela, ni le génie de
l'écrivain, ni la beauté de son image, élevée sur le
sol de sa patrie , ne nous permettent de lui par-
donner.
Nous ne conduirons pas le lecteui à Ferney où
vécut un autre sophiste, hélas! plus célèbre en-
core. Un an ne s'est pasécouié depuis le jour où ma
chère Alsace, l'ays où dorment beaucoup des
miens, a été perdue pour la France, la plaie est
encore ouverte et la pensée de cet homme qui fut
le compère de Frédéric et insulta, pour lui plaire,
mon pays, me dégjûle, et cependant à la
veille de cette guerre insensée et à j amais lamen-
table de 1870, il s'est trouvé* des Français capables
d'élever une statue à l'indigne Arouet, à celui dont
- 32 —
un grand poète, notre charmant et regretté Musset
a pu dire un jour :
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire
Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour le lire ;
Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés. :
Il est tombé sur nous, cet édifice immense
Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.
La Mort devait t'attendre avec impatience,
Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour,
Vous devez vous aimer d'un infernal amour.
Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale
Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,
Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle
Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?
Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,
Ces murs silencieux, ces autels désolés ,
Que pour l'éternité ton souffle a dépeuplés?
Que te disent les croix ? Que te dit le Messie ?
Oh ! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer,
Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,
Ton spectre dans la nuit revient le secouer ?
Crois-tu ta mission dignement accompl e,
Et comme l'Eternel à la création,
Trouves:tu que c'est bien, et que ton oeuvre est bon?
Il n'est peut-être pas une chose respectable qui
— 33 —
n'ait été foulée aux pieds et salie par Voltaire.
Jeanne d'Arc, cet ange du patriotisme, cette jeune
fille dont le nom rappelle à lui seul tout un monde
de poésie et de délicatesse, a été couverte de
boue ; il a essayé de flétrir en vers orduriers la
bergère de Vaucouleurs.
Eh bien ! c'est ce vieillard obscène et dégoûtant,
c'est cet être dépravé dont la Révolution a fait son
coryphée, son pontife et son dieu ; c'est lui qui,
après avoir été un jour acclamé vivant dans un
théâtre de Paris, est devenu l'idole du parti révolu-
tionnaire en Europe, et en cela ce dernier est loglr
que, car les doctrines d'Arouet sont bien celles de
nos modernes internationalistes.
Mais laissons de côté d'ignobles souvenirs, et
poursuivons notre route.
— 34-
III
LE LEMAN ET NEUCHATEL.
Bientôt après avoir quitté Genève, la voie ferrée
se rapproche du lac et le côtoie. Pendant bien des
lieues, le spectacle que l'on a sous les yeux devient
■ de plus en plus enchanteur, et l'onne saitce que l'on
doit le plus admirer, ou du pays que l'on traverse
ou de la rive qui se déroule de l'autre côté, sembla-
ble à un décor d'opéra. Ici ce ne sont que prairies ,
bosquets et villas , un vrai bois de Boulogne , mais
non point restreint et étroit ; c'est la nature qui en
a été le premier architecte , l'homme est venu en-
suite, et il y a construit sa demeure, ainsi que fait
l'oiseau qui choisit pour placer son nid plutôt un
verdoyant bocage que le désert aride.
En face, c'est la Savoie. Tantôt apparaît un villa-
ge, par exemple, Collonge, tantôt un de ces sommets
des Alpes , colosses qui semblent être les derniers
vestiges de cette nature primitive et de ce chaos du
commencement devant la peinture duquel l'esprit
de l'homme reste effrayé. L'antiquité avait imaginé
queces montagnes avaient été entassées par quel-
—:35 —
-que géant ; c'est un géant, en effet, que feelui qui a
élevé ces édifices plus formidables mille fois que
les murs cyclopéens ; c'est celui dont David a dit :
'Exsultavit ut gigas.
Mais-tout n'est;pas austère dans ce spectacle; les
-glaciers de la Savoie'vont tout à l'heure s'illuminer
sous les rayons'd'un soleil d'hiver ; le rose, le pour-
pre, le violet brilleront avec le chatoiement de
vraies pierres précieuses : on dirait le scintillement
: d'unerivière de diamants^ d'un collier de femme d'où
. s'échapperaient les étincelles du rubis, du saphir ou
de l'améthyste. On n'a point vu de palette > qui ait
réuni de semblables couleurs, et devant dépareilles
illuminations, une toile de l'école vénitienne, un
Titien lui-même, paraîtrait froid et pâle.
Plus loin, se découpe à l'horizon la noire dentelle
du Jura. Hélas! cette vue nous rappelle un triste
• anniversaire. N'est-ce pas à travers ces monta-
gnes que passèrent, pendant les rigueurs du dernier
hiver, nos soldats de l'armée de l'Est ; dans ces
.gorges profondes et sur ces plateaux élevés qu'ils
ont enduré la fatigue, le froid et la faim, là que
:plusieurs. sont'tombés de lassitude ? Nous leur
: envoyâmes un dernier souvenir, une dernière pen-
sée; nous leur dîmes dans notre coeur: « Dormez
-36 —
en paix, fils de ma patrie, sous la neige de la mon-
tagne ; [bien des choses en ce monde passeront,
mais, semblable à ce bloc de pierre que rien
ne saurait détruire, votre mémoire restera ; il y
aura des âmes qui ne l'oublieront pas,- et quand
plus tard on relira l'histoire, lorsqu'on se souvien-
dra de cette épopée nationale que les pères racon-
teront longtemps à leurs enfants, lorsque dans les
villages d'Alsace et de Lorraine, on parlera encore
de la mère-patrie, on songera souvent à vous et
eaux qui écouteront verseront des larmes.....
Adieu !»
Nous traversons tour à tour Versoix, qui fut le
séjour du duc^de Choiseul, et Goppet, illustré par
Bayle,le philosophe , par le fameux Necker et
enfin par l'auteur de Corinne et de l'Allemagne.
Mme de staël a fait mentir le dicton qui prétend
que l'intelligence de la femme serait inférieure ;
elle s'est rangée à côté des talents qui ont fait la
gloire de son sexe ; elle a conquis en un mot sa place
dans cette grande littérature de la fin de l'Empire
et de la renaissance qui signala le retour ides
Bourbons. Après avoir fait une opposition coura-
geuse à la tyrannie impériale, Mme de Staël mérita
de briller dans cette pléiade dont Chateaubriand
— 37 —
est le soleil et que l'on regrettera longtemps, c'est-
à-dire tant qu'on aura à déplorer la décadence
actuelle de l'esprit français.
Non loin de Nyon, on aperçoit Prangins, demeure
du cousin de l'ex-empereur tombé à Sedan ; puis
nous voyons rapidement Gland, Rolle, Allaman ,
Aubonne, ou se trouve le tombeau de l'amiral
Duquesne, et Morges, une des quatre bonnes villes
du canton de Vaud. Le Léman apparaît toujours,
mais seulement par intervalles. Enfin une ville se
présente à nos regards : c'est Lausanne.
L'aspect de Lausanne est vraiment fort agréable,
et la première chose que l'on aperçoit est sa splen-
dide cathédrale, fondée par unévêque, en l'an 1000,
à cette époque que l'on croyait celle de la fin du
monde et dans laquelle nos aïeux|voulaient rache-
ter les misères et les faiblesses de la vie en éle-
vant les flèches de nos églises et en fondant des
abbayes. Mais en Suisse, comme en bien d'autres
pays, on n'a pas respecté la volonté des morts; on n'a
pas craint de s'attirer les colères d'outre-tombe,
et, comme la cathédrale de Genève, celle de Lau-
sanne est veuve de son autel.
Souvent, lorsqu'on reste auprès de son foyer, on
déplore les vicissitudes du monde ; mais combien.
— 38. —
de': réflexions plus ; tristes encore vous assiègent
lorsque vous vous éloignez ! Partout sur la terre il :
y a des ruines, partout quelque chose: de détruit,^
tantôt c'est un monument abandonné, couvert de
lierre et habité par les lézards; tantôt une vieille
coutume oubliée, et toujours on peut en accuser
les hommes : leur incurie ou leur méchanceté en\
sont coupables-
On prétend que les peuples qui n'ont pas d'his~
toire sont heureux. Vraiment on serait, à certains
moments de la vie, tenté de le croire, car en par*
courant les lieux et les cités douées de quelque il-
lustration, il est bien rare de n'avoir pas une raison
de paraître plus triste et de rencontrer un sujet de
regret.
Mais nous avons hâte d'arriver au but tant désiré
du voyage, et le lecteur voudrait sans doute se trou-
ver à Lucerne et contempler la physionomie de
Mer le comte de Chambord.
Quittons Lausanne, et dirigeons-nous vers la
Suisse allemande. D'après nos projets, nous devions
nous rendre à Fribourg ; mais l'homme propose
souvent en vain , et l'encombrement, causé par la
chute des neiges, nous força à prendre la route.de
Nèuchâtel.
— 39 —
La première ville que nous rencontrâmes fut
^verdun , lieu déjà connu au temps: de l'occupa-
tion romaine, et où résidait le chef des bateliers de
la flottille chargée de veiller à la sûreté du conv
merce. Yverdun , qui possède un ancien château
fort et où vit le jour le philanthrope Pestalozzi, dont
la mémoire est restée en vénération chez les Suis^
ses , a donné son nom au magnifique lac, qui porte
également celui de Neuchâtel.
Bien inférieur en étendue au lac de Genève, le
lac de Neuchâtel n'est pas non plus un des plus
pittoresques de la Suisse ; cependant on y observe -
assez souvent de véritables tempêtes, et la naviga-
tion n'est pas sans danger sur cette petite mer in-
térieure.
A peu de distance d'Yverdun, se trouve une
ville, bien célèbre dans l'histoire du pays que,
nous traversons, et dont le souvenir demeurera.éter-
nelleriient cher à tous ceux dans la poitrine des-
quels bat un coeur vraiment suisse : nous voulons
parler de Grandson.
■ Grandson est, avec Morat, avec Morgarten, avec
les bords du lac des Quatre-Cantons, un de ces.
lieux historiques, un de ces véritables sanctuaires,
nationaux, dans lesquels nous ne dirons pas que
— 40—
s'est formée la liberté suisse, mais bien où elle s'est
affirmée. Depuis, la Suisse a sagement conservé sa
constitution, croyant avec raison qu'un peuple qui
change n'est plus lui-même et que, semblables au
corps humain, les nations ne substituent pas sans
s'exposer à de terribles crises un tempérament
nouveau à leur tempérament ancien.
Ce fut au mois de mars de l'année 1476 que fut
livrée la mémorable bataille de Grandson. Comme
dans beaucoup d'autres occasions, comme à Poi-
tiers, par exemple, celui qui devait être battu re-
jeta les offres et les conditions d'un adversaire en
apparence plus faible que lui. Charles de Bourgo-
gne imita la conduite du malheureux roi Jean, et,
comme lui, il paya sa témérité bien cher. Après
avoir commencé la guerre sous de tels - auspices,
Charles se déshonora bientôt par un acte de véri-
table cruauté que seules les moeurs de l'époque peu-
vent expliquer ; par son ordre, les prisonniers qui
s'étaient rendus sous condition furent pendus aux
arbres de la forêt ou jetés dans les eaux du lac. -
Ici nous voudrions laisser la parole à Commines;
nous regrettons que l'espace ne nous permette pas
de conduire à la suite de l'historien les lecteurs
sur ce champ de bataille et de les faire assister à
— 41 —
cette lutte de héros qui eût été digne de trouver
un Homère pour la chanter.
Nous les renvoyons à la chronique, et ils appren-
dront comment 20,000 montagnards marchèrent
contre une armée deux fois supérieure en nombre ;
ils constateront, comme nous allons avoir bientôt
l'occasion de le faire à Sempach, quelle est la va-
leur de ce petit et noble peuple.
Il nous a été donné de lire bien des pages,
de feuilleter bien des annales, mais je ne crois
pas qu'il y ait beaucoup de récits aussi émou-
vants que ce passage où Commines raconte
comment les confédérés parurent sur les mon-
tagnes pour aller se heurter contre l'ennemi
bardé de fer. Il dut être solennel, en effet, ce mo-
ment où la cavalerie du duc Charles entendit réson-
ner tout à coup le taureau d'Uri et la vache d'Un-
terwalden, ces deux trompes reçues de Charle-
magné et qui possédaient une vertu aussi magique
que celle du cor de Roland dans les rochers de
Roncevaux et au col fameux d'Ybaneta.
Comme il se battirent, ces hommes de Lucerne,
deSchwytz et de TOberland bernois! Ne sont-ils pas
toujours les mêmes, et les fils de ceux-là ne devaient-
ils pas tomber plus tard avec le même courage , et
toujours aussi généreux que fidèles , sur; les mar-
ches des Tu:leries en défendant la vie de Louis,XVl!
et de Marie-Antoinette ? Ah ! que l'on ne s'étonne
pas de notre enthousiasme quand nous parlons du
peuple delà Suisse;nous sommes de ceux qui ad-
mirèrent toujours l'union de la bravoure et de la :
constance, ces deux vertus qui, à elles; seules, sont!
le dernier mot de la chevalerie.,
Et, chose toujours admirable ! les Suisses, alors
tous catholiques, tombèrent à genoux sur le champ,
de/bataille pour remercier. Dieu .Puisse cette grande
prière patriotique, ce Te\Ueum sublime, être présent
encore àl'oreîlle deCelufqui n'oublie rien et faciliter.:
un jour le retour d'une nation à la vérité.
Après Grandson, nous rencontrons Concise, où se;
trouve une ancienne chartreuse que les solitaires ont
quittée depuis que le gouvernement de Berne s'est
emparé de leur demeure. Nous n'avons pu la visi-
ter et constater si, comme dans cette autre char-
treuse d'Espagne décrite par Théophile Gautier,
quelques tortues couchées au soleil, et emblèmes
du silence chez les anciens,, sont devenues les seuls
habitants du cloître ; nous avons plutôt lieu de;
croire que la demeure des moines est aujourd'hui-
la villa d'un heureux du jour. Ainsi vont les ;choses
— 43 —
dece monde, les solitudes deviennent des lieux
de> plaisirs. Mais aussi que de jardins de palais
sont aujourd'hui changés en cimetières !
A l'époque de l'âge de pierre, il y avait à Conci-
se une de ces villes lacustres comme on en a tant-
retrouvé en Suisse. L'archéologue, moins pressé;
quB nous, pourra vous la décrire ; mais pour le
moment nous n'avons pas la patience de l'anti- ■_
quaire de Walter Scott, ni le loisir d'aller faire des;
épitaphes sur les gens morts depuis cinq mille;
ans, comme l'eût fait un héros du même ro-
mancier : le coeur nous dit de nous rendre à Lucer-
ne. Selon nous, la vapeur dans ce moment est
trop lente ; nous allons même presque affirmer que
les chemins de fer sont une détestable invention,
bien loin d'être aussi rapides que nous le voudrions,,
et au milieu de changements beaucoup trop fré-
quents de waggons, nous nous, sommes surpris
souhaitant d'avoir des ailes.
Nous ne parlerons donc pas des bourgs et vil-
lages peu importants que nous trouvons sur notr§
chemin, entre Concise et Neuchâtel, et nous ferons
arrêter lé lecteur seulement quelques instants
dans cette dernièreville, car la route est longue, et
iLnous faut arriver au but.
Neuchâtel est encore presque une ville française,
ou du moins le peuple y parle notre langue, et
parmi ses anciens seigneurs nous trouvons un des
noms illustres de notre nation, celui des Orléans-
Longueville ; la dernière dame de cette maison qui
régna sur Neuchâtel s'appelait Marie de Nemours,
et ce fut après elle que la souveraineté du pays
fut décernée à nos ennemis aujourd'hui les plus
implacables : les rois de Prusse. On sait que de-
puis lors un des Français attachés à la fortune de
Napoléon, Berthier, fut de par la volonté de son
maître créé prince de Neuchâtel, et qu'après les
désastres de l'orgueilleux César, les Brandebourg
reprirent leur possession, aujourd'hui partie inté-
grante de la Confédération helvétique et constituée
en démocratie républicaine.
Mais, hélas ! pourquoi faut-il encore sur la terre
libre de Neuchâtel constater les traces de l'intolé-
rance religieuse et de la violation des droits les
plus sacrés de la conscience humaine ? Ainsi qu'à
Genève, ainsi qu'à Lausanne, le despotisme pro-
testant s'est à Neuchâtel substitué à la liberté ; ici,
comme dans les deux autres cités, les vieux Suis-
ses avaient construit un monument à leur foi et a
leurs croyances ; la Réforme est venue, Calvin a prê-.
/Ché le .respect des droits de chacun, et le proprié-
taire, qui s'appelait Dieu, a été chassé de sa de-
meure.
Encore une fois, nous proclamons hautement
que nous sommes amis de la Suisse, que nous ad-
mirons ce petit peuple et ses institutions, et que
sa neutralité est, selon nous, une des conditions du
repos de l'Europe ; mais il est une chose que, dans
notre conscience d'honnête homme, nous ne pou-
vons que flétrir : c'est la tyrannie exercée au nom
de la libre-pensée. Plus loin, nous reviendrons sur
les anomalies que l'on rencontre à cet égard dans
la République helvétique ; nous exposerons la triste
situation qui a été faite aux catholiques suisses, de-
venus des parias comme ceux de Pologne et d'Ir-
lande, depuis les déplorables affaires du Sonder-
bund, et en vertu des nouvelles modifications qui
viennent d'être apportées à la constitution du pays.
Mais déjà, et seulement en passant, nous voulons
exprimer à nos frères de Suisse et nos regrets et
nos espérances, car nous déplorons que notre voix
ne soit pas assez forte pour plaider avec succès la
cause d'un peuple que nous avons vu de près et
au milieu duquel nous avons laissé beaucoup d'af-
fection en emportant bien des regrets.
— :46 —
• IV
BIENNE EÏ.SEMPAGH.
Je ne connais rien d'ennuyeux au monde comme
de voir contrarié un projet de voyage. Vous croyez
une excursion, une course dans la forêt, une ascen-
sion dans la montagne remise seulement au lende-
main, et voici le lendemain arrivé, et un nouvel
obstacle se présente. Ah ! que de parties de plaisir,
que de fêtes charmantes j'ai vu reculer ainsi pen-
dant les jours de l'enfance, et il se trouve qu'elles
"Ont été ajournées à jamais. Depuis lors, on s'est
éloigné : les uns sont allés sous des ciels étrangers ;
lès autres, hélas ! trop nombreux, dorment sous le
gazon du cimetière, et nos projets, comme la plu-
part des désirs de l'homme, ne se réaliseront jamais.
"Lorsque vous êtes en chemin ,• il en est à peu près
de même, un retard en amène un autre, et bien heu-
reux vous êtes si le plus simple accident ne vous
cause pas beaucoup d'ennui.
En quittant Neuchâtel,on voulut nous faire pren-
dre patience. Vous allez bientôt être à Berne, nous
disait-on, et il sera encore grand jour quand vous
-^-47 —
arriverez à'Lucerne. Nous partîmes donc avec con-
1 fiance, tout en maudissant, la neigé qui nous inter-
disait la route de Friboûrg.
Souvent on traversait une station sans s'arrêter,
-et nous pensions être déjà loin, à tel village, par
exemple, indiqué sur le guide, etil se trouvait que
bien des lieues encore nous séparaient de cet en-
droit, nouveau supplice plus affreux que celui de
Tantale, d'Ixion et de tous les criminels de l'anti-
quité. Je ne suis certainement pas ennemi des voya-
ges, j'ai souvent envié la vie du Bédouin nomade,
du bohémien vagabond ou de l'hirondelle de riva-
ge; mais je n'ai jamais compris le bonheur qu'on
pouvait trouver à être renfermé comme une caisse
de marchandise, dans un compartiment de chemin
' de fer : c'est là un de ces avantagesde la civilisation
que je ne sais point apprécier.
Heureusement que, pour nous consoler, nous
pouvions jeter les yeux sur les plus charmants pay-
sages. Près de la ville, nous voyons Saint-Biaise;
il nous semble qu'une villa bâtie sur la colline avoi-
sinante serait capable de tenter un prince russe ou
'plutôt un poète: çà et là apparaissent des collines
couvertes de belles forêts de sapins; puis ce sont des
chalets avec leurs galeries extérieures et leurs mu-
railles revêtues de bois. J'ignore si la vue d'un
chalet vous fait quelque impression,- mais moi
j'avoue tout naïvement que rien au monde ne me
fait tant rêver. Petit enfant, je les ai connus dans
ces grandes boîtes de jouets de Nuremberg que
me donnait une tendre mère quand son fils était sa-
ge, et que j'étalais sur le parquet, entouré de mes
frères et soeurs. Plus tard, quand je grandissais, on
me racontait l'histoire de Guillaume Tell, et je
feuilletais un vieux livre d'estampes imprimé en
allemand et dans lequel était représentée sa maison.
Aujourd'hui , je suis homme, et j'aime en-
core les chalets, parce qu'ils sont construits dans
un beau pays et au milieu d'un bon peuple, que
sous leur abri on vit heureux, et que l'on y passe
des joies de la famille dans les bras de l'ange de la
mort sans avoirvu ses jours attristés par l'annonce
des révolutions qui se renouvellent sans cesse.
Nous avons déjà conduit le lecteur sur les bords
élégants du lac de Genève et sur les rives plus sim-
ples de celui de Neuchâtel. Un troisième lac se
présente maintenant à nos regards, celui deBienne.
Vraiment la Providence a été bien généreuse pour
ce pays de Suisse, et lorsqu'on vient de parcourir
comme nous la triste Provence, avec ses cailloux,
ses roches pelées, ses pâles oliviers brûlés par le
soleil, avec quel enthousiasme on bénit le nom de
ce Dieu qui a fait les glaciers et les grandes fo-
rêts, les splendeurs des Alpes et les vallons frais et
riants, les sapins de la montagne et les mille peti-
tes fleurs de la prairie, et enfin tous ces grands
lacs, dont les uns sont glacés sous le climat de la
Suisse allemande, tandis que les autres, comme le
lac Majeur , étendent leur nappe bleue sur la
terre italienne. On compte en Suisse environ
soixante-dix-huit de ces mers intérieures.
Dans le lac de Bienne se trouve une île toute
pleine|encore des souvenirs de Jean-Jacques Rous-
seau ; le philosophe mélancolique y porta un jour
ses pas errants et il nous en a laissé la description.
Les champs, les bois, les vignes, les pâturages, le
tertre sablonneux, couvert de gazon et de serpolet,
existent encore ; mais le rêveur qui les a dépeints
n'est plus là ; seuls, les oiseaux du printemps, ces
éternels chantres de la gloire de Dieu, s'y font en-
core entendre, mêlant leurs voix à celle des petits
paysans des environs. Parlez-leur de Jean-Jacques;
ils souriront et ne vous comprendront pas, tant il
est vrai que la gloire si recherchée est bien peu de
chose.
— 50 —
Du reste, Rousseau ne demeura pas longtemps
dans l'île Saint-Pierre ; le gouvernement de Berne,
qui en avait chassé le chapitre pour le remplacer
par une auberge, lui signifia un beau matin, l'ordre
de partir dans les vingt-quatre heures, et le Gene-
vois s'exécuta.
Messieurs de Berne, me direz-vous, se montrèrent
ce jour là fort peu libéraux. Eh! mon Dieu ! je suis
de votre avis; mais ce qui m'étonne, c'est quevôus
soyez surpris, surtout après ce que vous avez vu
dans notre pauvre France. Pour mon compte, j'ai
beaucoup entendu parler de liberté, surtout de li- '
berté démocratique ; mais malheureusement j'ai lu
l'histoire de ceux qui prononcent le plus ces mots :
j'ai appris à connaître la liberté de 93, la liberté de
71;,j'ai entendu dire que certains Français, moins
heureux que Rousseau, qui put fuir en Angleterre,
avaient dû partir pour Sinnamary ; j'ai ouï raconter
une certaine légende d'hommes fusillés dans le
préau de la Roquette, au nom de la^liberté, et, de-
puis lors, je vous avoue que je me méfie d'elle
lorsqu'elle est prêchée par ces mêmes démocrates.'
Pourrait-on bien m'en vouloir ?
La première ville importante que nous trouvons
après avoir quitté Bienne est Soleure ; mais nous
. — 51 — -
commençons à nous apercevoir que notre amour
du pittoresque et nos rêves de poète nous retar-
dent trop dans notre route. Nous avons oublié nos
promesses, et le lecteur a le droit de nous adresser
de vifs reproches au sujet de notre lenteur.
Cependant ilvoudra bien nous pardonner, car nous
sommes en Suisse, et nous croyons qu'il ne peut
être indifférent lorsqu'on l'entretient de l'idéal.
Nous ne décrirons donc point Soleure ; mais il
nous est impossible de ne pas y saluer en passant
l'homme illustre qui mourut dans cette cité, après
avoir commencé par être un grand patriote pour
finir en proscrit comme cela arrive, hélas ! trop sou-
vent. On a placé sur la tombe d'un guerrier ces pa-
roles : Sta,viator, heroem calcas. ASoleure aussi,
il faut nous arrêter, car c'est là où, le 15 octo-
bre 1817, s'est endormi du dernier .sommeil Tha-
dée Kozciuszko. On pourra encore vous montrer,
dans le Gurzelengasse, la maison où il termina
ses jours, et sur l'autre rive del'Aare, dans le village
deZuchwyl, on déposa ses restes mortels ; mais de-
puis ils ont été rendus à la Pologne, et c'est à Cra-
covie, parmi les vieilles tombes royales, qu'il faut
aujourd'hui chercher celle de l'exilé.
Autre détail touchant : la terre suisse qui recou-