Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 0,99 €

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

EN
In-8°. 2° série.
Ces notes,, recueilles chaque, jour sur les lieux memes que nous
visitions, n'étaient pas destinées à la publicité; mais il est difficile
de résister aux pressantes sollicitations de l'amitie.
EN
JOURNAL DE LA CARAVANE
Partie de Marseille le 28 août
et dissoute à Beyrouth le 20 octobre 1869.
Par M. l'abbé DASPRES
DO DIOCÈSE DE MARSEILLE
LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR ÉDITEUR
LILLE
PARIS
rue Charles de Muyssart, 24
rue des Saints-Peres, 30
1875
Propriété et droit de traduction réservés.
PÈLERINAGE
EN
De Marseille à Jaffa.
la Sicile, l'Archipel, Smyrne, Ephèse, Rhodes,
les côtes de Syrie.
Le samedi 28 août 1869, les pèlerins de Terre Sainte,
arrivés à Marseille dès la veille, se trouvaient réunis dans
la chapelle de Notre-Dame de la Garde, aux pieds de celle
à laquelle ils venaient confier leur sainte entreprise.
La caravane se composait de douze membres, pour la
plupart inconnus les uns aux autres; ils venaient de tous
6 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
les coins de l'Europe, plusieurs même étaient accourus
de l'Amérique, qu'ils avaient parcourue comme voyageurs
ou comme missionnaires. Il y avait parmi ces pèlerins des
prêtres et des artistes, des gens de loisir et des hommes
de travail; mais la différence des conditions s'effaçait dans
une communauté de désirs et d'espérances.
Ce serait ici le lieu de parler des avantages immenses de
la caravane pour le pèlerin. Outre le plaisir de la bonne
compagnie et des secours mutuels, elle met en commun
la science et les réflexions de chacun, et surtout elle
réalise une économie tellement considérable, que le voyage,
tel qu'il s'effectue avec la caravane, ne serait possible à un
particulier qu'en le supposant à la tête d'une fortune consi-
dérable. Du reste, le courant du récit fera ressortir ces
avantages jusqu'à l'évidence.
Le plus âgé d'entre les prêtres de la caravane célébra
la sainte messe pour demander à Celle qui protège nos
marins de prendre ce pieux voyage sous sa protection. À
l'issue de la messe, M. l'abbé Payan d'Augery, qui repré-
sente à Marseille le comité de Terre Sainte, a adressé
quelques paroles de circonstance aux voyageurs; cette
parole douce et facile a pénétré jusqu'au fond de leur
coeur, en laissant une délicieuse impression dans leur esprit,
et ils sont heureux de pouvoir une fois encore lui en témoi-
gner toute leur reconnaissance. Enfin, sur toutes ces poi-
trines nourries du pain des forts, la croix bénie de Jéru-
salem a été attachée. Nouveaux croisés pacifiques, ils
peuvent maintenant partir, ils ont la protection de Marie,
l'appui de la croix et la force de l'Eucharistie.
CHAPITRE I 7
A cinq heures du soir, tous se trouvaient à bord du
Menzaleh, à destination d'Alexandrie, par les Echelles du
Levant; bientôt Marseille et ses côtes arides ont disparu
dans les ombres du soir; on descend alors dans un salon
réservé à la caravane pour y faire en commun la prière,
pieuse pratique qui s'est conservée pendant tout le temps
du pèlerinage.
Le lendemain, dimanche, sur l'autel portatif qui devait
nous servir pendant les excursions au désert, les prêtres
célébrèrent la sainte messe. Gomment peindre ces moments
délicieux qui rappelaient les premiers temps de l'Eglise :
ces fidèles qui entourent l'autel improvisé, deux prêtres
servant la messe et tenant le calice pour le préserver des
oscillations du navire; Notre-Seigneur, divin passager de
quelques instants, descendant au milieu de ses enfants,
de ses amis 1 On oublie dans ces moments les dangers de
la mer, on ne se souvient pas qu'une simple planche nous
sépare de l'abîme, mais on s'appuie avec bonheur sur la
toute-puissance du Dieu dont on sent plus efficacement la
présence.
Le reste de la journée, le temps se maintient beau, et
nous arrivons le soir en vue des Bouches de Bonifacio;
la nuit nous surprend avant d'avoir doublé la passe, et
elle était complètement noire lorsque nous étions en face
de l'île de Caprera, assez tristement célèbre pour avoir
servi de demeure à un homme qui a joué un rôle burlesque
dans notre histoire contemporaine.
Pendant la journée de lundi, 30 août, nous naviguons
au milieu de la solitude des mers, et ce n'est qu'à onze
8 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
heures et demie du soir que nous touchons à Païenne.
Malgré l'heure avancée, nous descendons à terre pour
parcourir la ville, ses belles rues, ses places publiques,
ses monuments et surtout la terrasse de la cathédrale.
Le 31 août, nous côtoyons la Sicile, laissant à notre
gauche les iles Lipari; sur le soir, nous apercevons le
Stromboli, qui s'élève à pic du milieu de la mer, et dont
le sommet jette des flammes et se couronne de fumée.
Mais rien n'est splendide comme les abords du détroit de
Messine. Sur les côtes abruptes de la Calabre, se des-
sinent, coquettement posées, les petites villes de Palmi,
Bagnara et Scilla; puis, dans le détroit lui-même, Reggio,
et en face, sur les côtes de Sicile, la ville de Messine, où
nous abordons. Le panorama de cette ville est très-beau ;
elle est adossée à de très-hautes montagnes toutes dente-
lées , et jusqu'à mi-côte s'élèvent des villas comme on sait
les placer en Italie. La ville elle-même est propre, mais
elle n'a rien de bien remarquable.
Le 1er septembre, nous étions par le travers de l'Adria-
tique. La mer, jusque-là si calme et qui faisait l'admiration
enthousiaste des novices passagers, commença à devenir
sinon mauvaise, au moins un peu agitée ; la table, munie
de ses violons pour tenir au roulis les plats, les bouteilles
et les verres, se dégarnit d'un bon nombre de commensaux.
Le 2 septembre, nous doublions les caps Matapan et
Malia à huit heures et demie du matin, laissant à droite
l'île de Cérigo, ancienne Cythère. La mer était encore plus
houleuse ; le pont et la table furent abandonnés, cependant
il n'y eut aucun malade sérieux. Pendant toute la journée,
CHAPITRE I 9
nous louvoyâmes au milieu de l'Archipel. Dans cette mer,
les îles surgissent par milliers : ici, roche nue et désolée;
là, vertes vallées et gracieux villages; le tableau varie à
chaque pas et délasse agréablement de la monotonie de
la pleine mer. Syra, où nous arrivons à neuf heures et
demie, est une de ces îles; placée à peu près au centre
de l'Archipel, elle en réunit toutes les productions pour
les livrer au commerce du continent. La ville, qui a le
même nom, est bâtie en amphithéâtre, et sans descendre
à terre, on l'aperçoit tout entière dans ses moindres dé-
tails. Les catholiques habitent le sommet et se sont groupés
autour de la cathédrale; l'évêque partage sa résidence
entre cette ville et Athènes.
Le 3 septembre, nous continuons à voguer dans l'Ar-
chipel , longeant Ténos et Delos ; puis nous entrons dans
les Cyclades, entre Chio, Mételin et les côtes de l'Àsie-
Mineure. Vers les quatre heures du soir, nous entrons
dans le golfe de Smyrne, et à huit heures, nous jetons
l'ancre devant cette ville autrefois surnommée la reine de
l'Orient.
Le lendemain, 4 septembre, nous étions de grand matin
à terre. La ville a bien le cachet oriental qui saisit le voya-
geur, mais qui n'a rien de nouveau pour ceux qui ont
vu Constantinople, d'ailleurs, nous avions un autre but
que celui de visiter la ville, nous voulions voir Ephèse ;
pour nous, c'était déjà commencer notre pèlerinage, il y
avait là tant de souvenirs qui nous attiraient. Mais Ephèse,
ou plutôt les ruines d'Ephèse, se trouvent loin de Smyrne ;
le chemin de fer direct qui y conduit met trois heures
10 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
à faire le trajet; d'ailleurs, il est déjà parti; puis on a
à redouter les brigands qui arrêtent et dépouillent les
voyageurs; mais qu'importe, il faut bien commencer.
D'autres difficultés sérieuses nous attendent dans le cours
de notre voyage, et nous faisons aujourd'hui notre appren-
tissage. Armés de pied en cap, nos fusils et revolvers
chargés, les poignards à la ceinture, nous allons vers le
chef de garé pour traiter avec lui d'un train spécial ; les
accords sont bientôt faits, on fait chauffer une locomotive
à notre intention, et à neuf heures nous partons pour arri-
ver à destination à midi.
Le R. P. supérieur des Lazaristes avait eu l'extrême obli-
geance de nous faire accompagner par un Frère qui avait
fait plusieurs fois ce voyage, ce qui nous fut d'une immense
utilité. La station où l'on descend s'appelle Ayssaloolt;
dans la langue du pays, mélangée de grec et de turc, ce
nom signifie Saint-Jean. Pouvait-on donner un nom meilleur
à ce qui a été Ephèse? Pendant six heures, nous avons
parcouru ces ruines, foulant aux pieds, sur un espace
immense, des débris de marbres et de pierres, des chapi-
teaux et des corniches, le corinthien, le gothique et le
mauresque. Des ouvrages des croisés, il reste encore, sur
une hauteur, les ruines du château-fort, et à ses pieds une
église dédiée à saint Jean; les Maures ont adossé à cette
église une mosquée, et c'est tout ce qui rappelle leur pas-
sage et leur domination. Mais on retrouve d'énormes cons-
tructions de l'antique Ephèse : un immense aqueduc qui
portait les eaux à cette ville, des arcs grandioses encore
debout et qui ont défié les siècles ; en fouillant cette terre
CHAPITRE I 11
de souvenirs, on découvre la place du fameux temple de
Diane, brûlé par Erostrate, et sur le flanc d'une colline,
en face de la mer, on retrouve avec saisissement le grand
amphithéâtre où saint Paul comparut, accusé par ce Démé-
trius qui lui reprochait d'empêcher par ses prédications la
vente de ses idoles. Pouvait-on ne pas se rappeler que
sur cette terre a retenti, pour la première fois, ce nom de
la très-sainte Yierge : Theotocos ? Il nous semblait encore
entendre les cris de joie du peuple qui acclamait les
évoques, et à bien des siècles de distance nous aimions à
redire à ces échos muets alors : « Marie est Mère de Dieu ! »
Oui, les ruines peuvent s'amonceler, les plus grands et les
plus solides monuments disparaître, mais cette suprême
décision du Concile traversera les siècles en défiant le
temps.
Le dimanche, 5 septembre, nous sommes restés en rade
de Smyrne ; après avoir célébré la messe à bord, nous
avons parcouru la ville, la rue des Roses, le bazar, et visité
le pont des Caravanes, tout cela pour acquit de conscience
et sur le témoignage des guides, car, en vérité, c'est peu
de chose. La ville est grande, bien habitée, très-commer-
çante; elle est comme une transition entre les villes orien-
tales et les cités européennes, et on peut la comparer avec
le quartier du Péra à Gonstantinople : ce n'est pas dire
grand'chose.
Nous n'avons repris la mer que le lundi 6 septembre,
à midi et demi. A la sortie du golfe, la mer était grosse,
el dans la nuit, nous fûmes assaillis, entre la côte et l'île
de Chio, par une bourrasque qui nous accompagna jusqu'à
i2 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
Rhodes, où nous mouillions le lendemain à huit heures.
Rhodes ! Ce nom réveillait dans les coeurs français de
trop beaux souvenirs pour que nous n'y fussions pas des-
cendus. Les quartiers nouveaux offrent peu d'intérêt ; mais,
dans la partie construite par les croisés, on rencontre à
chaque pas les marques évidentes de leur puissance passée.
Une IoDgue rue, que l'on nomme encore la rue des Che-
valiers , est bordée de maisons surmontées par les écussons
aux armes des plus nobles familles ; mais le coeur se serre
en voyant ces souvenirs d'héroïsme entre les mains des
Turcs.
Pendant tout le reste de la journée et durant celle du
lendemain, 8 septembre, nous longeons les côtes de Pam-
phylie et de Cilicie à si petite distance, que nous pouvons
remarquer un grand nombre de ruines semées sur toute
son étendue; aujourd'hui ces côtes sont presque désertes.
On aperçoit cependant quelques petits villages, un entre
autres, que l'on ne peut méconnaître, c'est l'antique
Phocée, le berceau de Marseille; nous le saluons en pas-
sant. Arrivés la veille à huit heures du soir, nous restons,
pendant la journée du 9, en rade de Mersina. Celte sta-
tion est comme le port de toute la Caramanie. La ville la
plus rapprochée est Tarse, la patrie de saint Paul ; mais
le temps nous manquait pour visiter ce lieu si mémorable,
nous devions quitter la rade à deux heures de l'après-midi.
Le lendemain matin, nous arrivons à huit heures à
Alexandrette. Comme celui de Mersina, ce nom ne désigne
qu'une station, quelques cabanes, quelques hangars, c'est
là tout. Les chameaux y arrivent par centaines ; ils apportent
CHAPITRE I 13
de l'intérieur différents produits pour les livrer à l'industrie
et au commerce.
Le 11, nous étions, à cinq heures du malin, à Latakié,
l'ancienne Laodicée, petite ville qui renferme de belles
ruines, entre autres un arc-de-triomphe très-bien con-
servé. Le soir, nous arrivâmes, après sept heures de
marche, à Tripoli. Nous y avons visité les établissements
des RR. PP. Lazaristes et des Soeurs de Saint-Vincent de
Paul ; nous avons même obtenu la permission de parcourir
l'ancien château de Raymond de Toulouse, qui sert aujour-
d'hui de caserne pour les soldats turcs.
Le dimanche 12, nous entrons en rade de Beyrouth
à six heures du matin; il nous est donné de célébrer
ou d'entendre la sainte messe chez les RR. PP. Lazaristes
ou Jésuites. Le catholicisme a fait beaucoup de progrès
dans cette ville ; les Européens y sont nombreux ; on
ne s'y croirait pas à une si grande distance de la France.
Mais remontons vite à notre bord, c'est notre der-
nière étape ; demain nous sommes à Jaffa, et Jaffa c'est
la Terre Sainte , pour nous c'est encore la terre promise.
Enfin, le soleil du 13 septembre s'est levé, et il nous
a trouvé debout sur le pont, sondant de nos regards
impatients les profondeurs de l'horizon. La lumière en
Orient ne croît pas par degré et comme se donnant
avec regret, elle embrase tout d'un coup l'atmosphère,
en l'inondant de ses clartés. A ses premières lueurs,
nous apercevons Jaffa sur un monticule arrondi, faisant
saillie au milieu d'une côte horizontale. Cette ville est
bâtie en amphithéâtre, ses pieds se baignent dans la
14 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
mer, et son front est couronné de verdure au milieu
de laquelle éclate la blancheur des maisons en ter-
rasse et des coupoles de mosquées ; dans la lumière
chaude et pure du ciel se détachent la pointe aiguë
des minarets et la silhouette des palmiers. Mais si l'on
veut conserver ses trompeuses illusions, il ne faut pas
mettre pied à terre , il faut éviter de parcourir ces rues
sales et étroites : une fois pour toutes, les novices voya-
geurs apprennent qu'en Orient les choses doivent être vues
de loin ; tout ce que la nature y a fait est admirable, mais
là où l'islamisme a passé, c'est la pauvreté, la misère,
l'absence complète de goût et presque l'abrutissement.
Historiquement, Jaffa passe pour une des plus an-
ciennes villes du monde. D'après la tradition, Noé y
construisit l'Arche. Elle fut rebâtie après le déluge par
Japhet, qui lui donna son nom. C'est là qu'abordaient les
flottes d'Hiram, chargées des cèdres du Liban qui devaient
servir à la construction du temple de Salomon. Jonas s'y
embarqua pour s'enfuir vers Tarse, alors que le Seigneur
lui commandait d'aller à Ninive. Simon et Judas Machabée
prirent Jaffa sur les Syriens. Saint Pierre y vint de
Lydda pour rendre la vie à la charitable veuve Tabithe;
il y habitait la maison de Simon le corroyeur, dont nous
avons visité l'emplacement. Cette ville passa successive-
ment sous le joug des Egyptiens, des Assyriens, des
Grecs, des Romains, des Sarrasins , des Croisés, des
Arabes et des Turcs. Godefroy de Bouillon y mourut;
saint Louis y reçut la nouvelle de la mort de sa mère,
la reine Blanche. En 1799, Jaffa revit les soldats de France,
CHAPITRE I 15
et Bonaparte y perdit une partie de son armée, décimée
par la peste.
Tous ces souvenirs nous revenaient à l'esprit pendant
que nous approchions. Nous y sommes enfin. Jaffa est le
port de Jérusalem ; mais ce port est un êcueil, et bien
souvent les navires ne peuvent s'arrêter , pas même pour
prendre ou laisser les dépêches. Depuis la veille, nous
craignions que ce ne fût notre sort ; heureusement la mer
s'est un peu calmée pendant la nuit, et le bruit de l'ancre
tombant à la mer nous assure que nous pouvons débar-
quer. Tous nos bagages sont préparés sur le pont, qui
est envahi par une multitude d'Arabes venant nous offrir
leurs services ; ce sont des cris, des disputes à en perdre
la tête. Heureusement que la charité chrétienne a poussé
vers nous le bon frère Lieven avec non moins d'empresse-
ment que l'amour du gain a poussé cette cohue de bate-
liers. Le frère Lieven , dont le nom est attaché au souvenir
de toutes les caravanes, est chargé depuis dix ans d'ac-
compagner les pèlerins dans la Terre Sainte ; il l'a
maintes fois parcourue et dans tous les sens, il en sait
tous les secrets, et peut indiquer à ne pas se tromper
à combien d'heures ou de minutes on rencontrera sur sa
route une source à laquelle on pourra se désaltérer
sans dangers, ou un arbre donnant assez d'ombre pour
se reposer. Pour se trouver à l'arrivée de notre bateau,
il était resté plusieurs jours et plusieurs nuits à cheval ;
mais que lui importe : la fatigue n'a pas de prise sur lui ;
il ne connaît plus les besoins du repos, ni les exigences
de la faim ou de la soif, ni la chaleur du climat, ni la froide
10 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
humidité des nuits. Dans un instant, il avait tout organisé
pour l'embarquement de nos bagages, et une seconde
mahone attendait les pèlerins. Mais ce n'est pas une petite
affaire qu'un débarquement à Jaffa ; chaque lame écarte
les barques de l'échelle, tantôt les soulevant jusqu'à la
hauteur du pont, tantôt les faisant plonger comme pour les
cacher sous la quille du navire. Malheur alors aux voya-
geurs inexpérimentés qui ne savent pas saisir le moment
précis pour sauter dans la barque ; ils restent suspendus
à la corde ou sont renversés sur les bateliers, heureux
encore de n'être pas précipités dans la mer ou blessés
entre deux bordages. Ce fut dans cette occasion que notre
aumônier se fit une écorchure à la jambe, qui devait
s'aggraver ensuite au point de faire craindre une ampu-
tation; il en fut quitte heureusement pour borner son
voyage à Jérusalem et rentrer immédiatement en France.
Sauf quelques autres chutes sans gravité, nous sommes
enfin tous réunis dans notre mahone ; mais tous les périls
ne sont pas passés. Un banc de rochers à fleur d'eau
entoure le petit port de Jaffa, ne laissant entr'eux qu'un
passage si étroit, qu'il n'est pas possible d'y faire usage
des rames. Il faut ici s'abandonner à l'habileté des rameurs ;
ils combinent la violence des lames avec un effort vigou-
reux, et la barque, élevée sur la crête d'une vague,
doit redescendre dans l'enceinte du port. Ainsi se pas-
sèrent les choses pour nous, et quelques minutes après
nous posions le pied sur la Terre Sainte.
Le couvent des PP. Franciscains est à quelques pas
seulement du lieu de notre débarquement ; écartant la
CHAPITRE I 17
foule de curieux qui nous entoure , nous y arrivons bien-
tôt, et entrant, dans la chapelle, nous chantons le Te Deum,
pour remercier Dieu de notre heureuse traversée ; puis,
après avoir déjeuné, nous faisons notre visite au consul
français et aux Soeurs de Saint-Joseph de l'Apparition, en
attendant de monter à cheval.
II
De Jafïa à Jérusalem.
En Orient et en Palestine surtout, un voyage est une
affaire importante, une entreprise fatigante et souvent
dangereuse. On ne sait pas ce que c'est qu'une route, et
depuis quelques mois seulement on a vu passer pour
la première fois des voilures qui essayent de se rendre de
Jaffa à Jérusalem ; mais les nombreux accidents qui arri-
vent pendant ce trajet prouvent que cette manière de
voyager est encore à son état d'enfance.
Aussi la caravane avait été organisée sur un véritable
pied de guerre. Deux jeunes gens, sous le commande-
ment de M. le comte de N..., formaient l'avant-garde ;
au centre, marchaient avec les bagages les moins alertes
et le président, le comte d'A..., dont l'infatigable activité
ne se démentit jamais pour le bien commun; enfin l'ar-
rière-garde était composée de deux autres jeunes
gens, sous les ordres d'un ecclésiastique que l'on avait
jugé capable de remplir ce poste , qui passe pour le plus
CHAPITRE II 19
dangereux. Mais on s'imagine difficilement le coup d'oeil
qu'offre une pareille troupe. Les costumes les plus excen-
triques y sont de mise. A côté du vêtement européen dans
toute sa rigueur, se trouvent le machlah rayé en poil de
chameau et le cafetan turc; la jaquette en coutil blanc et la
veste de chasse fringante se marient au burnous arabe ;
le prosaïque chapeau de paille doit s'harmoniser avec le
cafieh du bédouin ou le chapeau indien en écorce d'aloès ;
et à côté d'un cavalier habile qui caracole sur son cheval,
un prêtre embarrasse sa soutane dans le large élrier du
pays. A l'heure du départ, on se presse à la porte du
couvent; c'est un fouillis de couleurs à réjouir l'oeil d'un
peintre, et un charivari de sons gutturaux à désespérer
l'oreille d'un musicien. Peu à peu cependant l'ordre se
fait et le calme se rétablit; les chameaux patients ont
reçu leurs fardeaux, les armes sont chargées dans la rue,
car il est bon que tout le monde soit averti que l'on est en
état de défense, et la caravane se déroule en bon ordre
dans les rues de la ville.
Eh sortant par la porte de Jérusalem, on foule aux pieds
une colonne, reste de l'antique Joppè, qui gît honteuse-
ment sur le seuil ; puis on entre dans les allées sinueuses
et sablonneuses d'un bois de cactus et de figuiers de Bar-
barie , mêlés aux oliviers, aux nopals, aux sycomores et
aux tèrêbinthes. Çà et là , dans les éclaircies du bois,
de grands carrés de terres fécondes arrosées par des
norias où s'attèlent des buffles, nous montrent toutes
sortes de légumes plantureux ou de fruits exquis ; des
régimes de bananes, des figues, des raisins dorés s'é-
20 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
talent au-dessus des aubergines aux mille formes et aux
mille couleurs et des pastèques qui dorment sur leur
ventre rebondi.
Mais, hélas ! nous quittons bientôt ces jardins et ces
bois. Une plaine immense s'ouvre devant nous toute
embrasée des feux du soleil couchant; les épis oubliés nous
révèlent des moissons abondantes d'orge , de froment et
de dourah ; c'est la plaine de Saron qui s'étend le long
de la Méditerranée depuis Gaza jusqu'au mont Carmel.
Celte terre a tremblé plusieurs fois sous les pas du fort
Samson, et on montre l'endroit où il lâcha trois cents
renards dans les champs des Philistins. La sainte Ecriture
a loué plusieurs fois la beauté de cette plaine, et on
devine aisément ce qu'elle pourrait être si l'incurie et le
fanatisme musulman n'avaient pas passé par là. L'eau y
est encore abondante ; dès les premiers pas on rencontre
la fontaine d'Ain Sebil Àbou Nabout, et après une heure
de marcheon arrive au petit village de Yazour, où se trouve
aussi un réservoir en marbre à étroite ouverture , sur
lequel une cruche de terre cuite attend qu'il plaise aux
passants de puiser de l'eau. Trois quarts d'heure plus loin,
nous atteignons un petit bois d'oliviers dont le savant
alignement est une exception dans le pays ; c'est le reste
d'une exploitation française entreprise au xvne siècle à l'ins-
tigation de Colbert. Cent ans plus tard, ces arbres prê-
tèrent leur ombre au général Bonaparte, qui s'y reposa
avec son état-major. A droite du chemin , on remarque
un petit village appelé Beit-Degan ou la. maison de Dagon ;
c'est là que se trouvait le temple des Philistins qui ren-
CHAPITRE II 21
fermait l'idole de Dagon. Plus loin, .quelques misérables
huttes indiquent l'endroit où était l'ancienne Geth , patrie
du géant Goliath ; on croit aussi que le prophète Jonas
y fut enterré.
Enfin nous voici arrivés à la fin de notre première
étape ; mais avant d'aller chercher un gîte à Ramleh,
nous faisons un petit détour pour visiter Lydda, la Dios-
polis des Grecs. L'affreux bourg que l'on voit aujourd'hui
était autrefois une ville populeuse , riche et ornée de beaux
monuments; d'après une vieille tradition, saint Georges
y fut martyrisé, et on voit encore les restes d'une église
que les croisés avaient bâtie en l'honneur de ce saint.
Lydda est encore célèbre par le miracle de saint Pierre ,
qui y guérit le paralytique Enêe. Après un quart d'heure
de marche entre deux haies de cactus qui forment des bar-
rières impénétrables , nous arrivons au couvent des Fran-
ciscains de Ramleh, où nous étions attendus ; mais pendant
que l'on apprête notre repas, nous profitons des dernières
lueurs du jour pour aller visiter la tour des quarante Mar-
tyrs , autrefois clocher d'un couvent et aujourd'hui minaret
d'une mosquée. On croit que là furent déposés les restes
des quarante soldats delà 12e légion, exposés sur l'étang
glacé de Sébaste. Dans les environs, se trouvent aussi de
grands réservoirs d'eau que l'on ,' nomme encore les
vasques de Sainte-Hélène.
Ramleh est l'ancienne Arimalhie , patrie du disciple
Joseph qui ensevelit le corps de notre divin Sauveur. On
croit que c'est près de cette ville que Samson assomma
mille Philistins avec une mâchoire d'âne.
22 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
Mais la fatigue d'une première journée nous accable,
et bientôt nous tombons sur les lits que la fraternelle
hospitalité des Pères de Terre Sainte nous avait préparés.
Le 14 , à trois heures du matin, on sonne le boute-
selle; il faut se lever à la hâte , chausser guêtres et épe-
rons , examiner ses armes et la sangle de son cheval, et
monter en selle. Le même ordre de bataille que la veille
est observé : l'avant-garde défile d'abord , le corps d'ar-
mée ensuite; puis vient l'arrière-garde qui a constaté
que personne ne manque à l'appel. Le but de notre
étape aujourd'hui c'est Jérusalem; aussi rien ne coûte, et
nous commençons gaîment cette longue et rude journée.
Une petite distance nous sépare des montagnes de la
Judée où nous arrivons avec le jour. De loin, ces mon-
tagnes ressemblent à des mamelons isolés; mais quand on
approche , on reconnaît une chaîne immense qui limite la
plaine de Saron dans toute son étendue. Là, toute trace de
route disparaît; et le chemin étroit n'est plus qu'un défilé
d'une pente rapide ; tantôt il faut traverser des ravins ou
le lit desséché d'un torrent, tantôt il faut contourner des
blocs énormes de rochers ou des arbustes épineux. Au
milieu de cette voie impraticable dont nous faisons l'ap-
prentissage et que nous retrouverons dans presque tout
le voyage, on comprend que, dans le cas d'une attaque, il
n'y aurait qu'à se laisser tuer, et que toute résistance serait
aussi impossible que la fuite.
Sur les premiers monticules, on voit les restes du vil-
lage de Lalroun, qui passe pour avoir été la patrie du bon
larron : une pieuse légende raconte que la sainte famille,
CHAI'ITRIC II 23
fuyant en Egypte, fut arrêtée par des voleurs en cet
endroit; l'un d'entre eux, qui les fit évader pendant la
nuit, reçut trente ans après le pardon de ses crimes et
l'assurance du paradis, alors qu'il était attaché sur la croix
à droite de la divine Victime.
Après six heures de marche, on arrive au sommet de
la chaîne de montagnes. Les yeux cherchent instinctive-
ment la ville sainte ; mais nous en sommes loin encore,
et devant nous s'ouvre une vallée dans laquelle il faut
descendre pour remonter encore. Cette vallée est celle de
Saint-Jérémie. Quelques bosquets de figuiers et de cactus,
des sycomores reposent un peu la vue fatiguée par la ré-
verbération éclatante des rochers, et l'oreille est agréable-
ment frappée par le murmure des eaux d'une belle source.
Nous fîmes là une petite halte pour prendre un déjeuner
plus que frugal, mais auquel nous nous habituerons; car
il se renouvellera presque tous les jours et invariablement
le même. Après cette légère recollection , nous visitons le
village qui s'honore d'être le berceau de Jérémie. Au-
dessus de la source, on voit les restes assez bien conservés
d'une église du xn° siècle, qui a dû être très-belle. Au
xvne siècle, elle fut pillée et brûlée par les Arabes, et con-
vertie en mosquée ; aujourd'hui, c'est une étable.
Le cheikh actuel de ce village est le neveu du célèbre
Abou-Gosh dont parle Chateaubriand, et qui a été long-
temps la terreur des voyageurs ; mais aujourd'hui on peut
traverser ce pays sans danger.
A une demi-heure de ce village, on voit à droite un
mamelon élevé qui s'isole de la chaîne et sur le sommet
24 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
duquel était Modin, la patrie des Machabées; presque en
face surgit une autre élévation sur laquelle se trouve un
pauvre hameau, c'est l'Emmaùs de l'Evangile. Nous ne
sommes donc plus qu'à soixante stades de Jérusalem, et
nous avons besoin de cette perspective pour supporter
l'affreuse chaleur à laquelle nous ne sommes pas encore
habitués. Mais chaque pas nous rappelle un souvenir nou-
veau : ici c'est Ramatha, la patrie de Samuel ; là c'est Ga-
baon, où Josué arrêta le soleil. Enfin voilà une autre vallée ;
c'est celle de Térébinthe, dans le fond de laquelle coule le
torrent où David ramassa cinq pierres polies pour aller
combattre Goliath. Sur la hauteur s'élève le village de
Colonia, bâti sur le lieu même de la victoire du jeune pâtre,
futur roi d'Israël ; et à l'extrémité de cette vallée, on peut
entrevoir le village qu'habitaient Zacharie et sainte Elisa-
beth; mais il mérite une visite spéciale, et nous le verrons
bientôt.
Ce fut au fond de cette vallée que nous trouvâmes de
gracieuses députations qui étaient venues de Jérusalem
à notre rencontre pour nous souhaiter la bienvenue.
Mgr Poyet, au nom du patriarche, et le R. P. vicaire,
au nom des Pères de Terre-Sainte, nous attendaient à
l'ombre de quelques arbres et nous avaient fait préparer
la traditionnelle réception du pays : limonade parfumée et
café. Nous fûmes singulièrement touchés d'un accueil si
bienveillant et d'une si aimable attention, et après en
avoir exprimé toute notre reconnaissance , nous nous re-
mettions en marche, précédés, cette fois, par les deux
coureurs et les deux cavas de nos aimables hôtes. Une
CHAPITRE II ZO
heure après, du haut d'un plateau inégal et derrière un
pli de terrain, se dressaient devant nous les blanches
murailles de Jérusalem.
Les émotions que l'on éprouve en approchant-de la
ville sainte ne peuvent se traduire en aucune langue.
Arrivés sur le plateau d'où nous avions découvert d'abord
le lieu de l'Ascension, sur le mont des Oliviers, puis
ensuite la tour de David et enfin la ville toute entière.,
nous arrêtâmes instinctivement nos chevaux; chacun se
recueillait, les réflexions se pressaient dans les esprits,
les coeurs battaient avec violence, et bien des larmes per-
laient aux yeux. Voilà donc Jérusalem! voilà cette cité
qui a vu s'accomplir la plus grande des choses divines et
humaines ; voilà ce Golgotha du haut duquel le Fils de
Dieu laissa tomber, avec le sang et l'eau de son côté, les
semences d'amour et de charité qui ont changé le monde.
0 parole 1 que tu es impuissante à rendre de semblables
impressions !
Nos guides furent obligés de nous arracher à notre con-
templation. Descendant alors de cheval, nous entonnâmes
avec un sentiment indescriptible le psaume Loetatus sum
in his quoe dicta sunt mihi. Oh ! oui, notre joie était
grande, et les paroles qui nous manquaient, nous étions
heureux de les trouver dans les cantiques du Prophète-
roi : nous nous réjouissions, parce que nous allions dans
la maison du Seigneur, in domum Domini ibimus ; nos
pieds semblaient attachés à la terre, sur le seuil de la
sainte cité, comme nos yeux étaient fixés sur ces mu-
railles , stantes erant pedes nostri in atriis tuis, Jérusalem.
2G PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
Et comme pour ajouter encore à notre enthousiasme, ce
jour l'Eglise fêtait l'Exaltation de la sainte Croix ; et nous,
pieux pèlerins, nous venions pour contribuer à l'exalta-
tion de cette croix autrefois ignominieuse, et qui fait
aujourd'hui notre joie et notre espérance.
Cependant il faut que tout ait un terme. Notre caravane
reprend silencieusement sa marche ; les coureurs et les
cavas aux vêtements chargés de broderies nous précèdent,
gravement appuyés sur leur canne à pommeau d'argent.
Mgr Poyet et le président, le R. P. vicaire et le vice-prési-
dent prennent la tête de la colonne, et tous les pèlerins,
deux à deux, suivent dans le recueillement le plus pro-
fond. Le tumulte de la ville, les cris des curieux qui se
pressent sur notre passage ne peuvent nous tirer de nos
réflexions. Les soldats turcs, en pantalon blanc, veste
bleue et fez rouge, qui gardaient indolemment la porte des
Pèlerins ou de Jaffa, nous voient passer avec indifférence,
et quelques minutes après nous sommes au couvent des
PP. Franciscains.
Après avoir pris à la hâte quelques rafraîchissements
chez le R. P. gardien, nous nous rendons avec un empres-
sement facile à comprendre au Saint-Sépulcre, sur le
Calvaire. Quelles douces larmes se sont répandues en ce
moment 1 Que nous étions heureux!... Mais qu'est-ce
donc que Dieu nous réserve quand nous serons au ciel ?...
Lorsque la pensée se reporte sur ces quelques instants,
les réflexions débordent dans l'esprit, et le coeur est telle-
ment plein de ces souvenirs, qu'il ne trouve aucune
parole pour les dire. Ah ! si on pouvait trouver quelqu'un
CHAPITRE II 27
qui ne les comprît pas, on se chargerait inutilement de
les lui décrire....
Nous étions installés à Casa-Nova , maison belle et com-
mode, construite à proximité du couvent et spécialement
destinée aux pèlerins. La charité chrétienne la mieux en-
tendue a su réunir là tout ce qui pouvait être nécessaire
ou agréable aux voyageurs , et si on peut trouver plus de
luxe en d'autres séjours, nulle part on ne trouvera un
accueil plus bienveillant, des soins plus délicats. Une
fois pour toutes, que ces bons Pères veuillent bien en
accepter les témoignages de notre reconnaissance.
III
Jérusalem. — Le Saint-Sépulcre.
Jérusalem fut bâtie en 2023 , avant Jésus-Christ, par
Mathusalem. Nous n'avons pas à raconter toutes les vi-
cissitudes de cette ancienne capitale du royaume de Juda,
souvent détruite et toujours rebâtie. Sa première enceinte,
construite par David, a été changée par Agrippa, et celle
que l'on voit aujourd'hui est l'ouvrage de Soliman.
L'aspect général de la sainte cité est celui d'une beauté
grave et mélancolique, comme il convient à une reine
dans les fers. Esclave , mais reine encore, Jérusalem est
toujours belle. Autour de la ville, pas un jardin, pas de ver-
dure : le désert s'étend partout ; rien ne distrait le regard ,
rien ne détourne l'âme de ses souvenirs; les hautes mu-
railles crénelées, flanquées de tours massives et carrées,
découpent leur silhouette aux vives arêtes sur l'azur impla-
cable du ciel que déchire la flèche aiguë des minarets.
La ville n'a que cinq portes : celle de Jaffa ou des Pè-
lerins, par laquelle nous entrâmes; la porte de Damas;
CHAPITRE III 29
la porte de Saint-Etienne, qui conduit au tombeau de
Marie et au mont des Oliviers ; la porte des Maugrabins
ou des Etrangers, et enfin la petite porte de Sion ou du
prophète David.
Le Saint-Sépulcre et le Calvaire sont dans l'angle nord-
ouest de la ville ; ce mont Golgolha n'a été renfermé dans
l'enceinte qu'après la sublime expiation du Sauveur des
hommes. A l'angle sud-ouest, se trouve le mont Sion,
qui, contrairement au Golgotha , n'est plus renfermé au-
jourd'hui dans l'enceinte des murs, et qui cependant y
avait été compris par David. A l'est, se trouvent le mont
Acra et le mont Moriah. La vallée creusée en dehors des
murs et au-dessous de ces deux dernières montagnes, est
la vallée de Josaphat; et la montagne, qui s'élève en
face pour l'encadrer, est le mont des Oliviers. Ajoutons,
pour compléter la topographie, le mont Betzetha au nord-
est de la ville, et au sud, sous le mont Sion, la vallée
de la Géhenne ou de Hirmam.
Après cet aperçu général, on suivra plus facilement nos
excursions quotidiennes, auxquelles nous revenons.
Le 15 septembre, malgré la fatigue du voyage, nous
étions levés de très-grand matin, et spontanément chacun
se rendit dans l'église du Saint-Sépulcre, les prêtres pour
y dire la sainte messe, les fidèles pour l'entendre. Quel-
ques-uns voulurent s'approcher du sacrement de la Péni-
tence. On comprend, en effet, toutes les ineffables con-
solations que l'on éprouve en recevant une absolution au
pied du Calvaire ; l'application du sang divin et régénéra-
teur se fait plus vivement sentir ; la douce tristesse de la
30 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
contrition est délicieusement tempérée par les sentiments
de reconnaissance et d'amour.
Heureux et mille fois heureux celui qui peut alors
compléter son bonheur en montant sur le Calvaire pour y
célébrer le saint Sacrifice. L'autel que l'on préfère est
celui du Stabat, car le lieu même où était planté l'arbre
de la croix appartient en propre aux Grecs schismatiques,
et les catholiques ne peuvent jamais y célébrer; mais la
place même qu'occupait la très-sainte Vierge se trouve
à deux ou trois mètres de là; et, pendant le sacrifice
auguste, l'esprit est partagé entre Jésus et Marie, Marie
dont la sainte image est devant les yeux, dont on se
rappelle les cruelles douleurs, et Jésus que l'on tient
entre les mains et dont le sang divin ruisselait à quelques
pas.
La messe achevée, on va naturellement faire son action
de grâces dans le Saint-Sépulcre, et c'est avec d'inexpri-
mables sentiments qu'on ramène le Dieu vivant en son
coeur dans ce lieu sacré où il voulut rester enseveli pen-
dant trois jours. On se prend alors à se demander si on
n'est pas le jouet d'un songe heureux, si vraiment les
distances sont franchies, tous les obstacles surmontés ; et
quand le témoignage des yeux affirme que ce sont bien
là les lieux sanctifiés par les plus augustes mystères, l'é-.
motion redouble, l'adoration devient plus profonde, l'a-
néantissement plus complet. On est humilié et content,
humilié d'une faveur dont on se sent indigne, content
d'un bonheur qui tient plus du ciel que de la terre.
Mais l'église du Saint-Sépulcre mérite une visite longue
CHAPITRE III 31
et détaillée, et dès le premier jour, nous y consacrons
l'après-midi tout entière.
Le Saint-Sépulcre.
L'histoire du Saint-Sépulcre est pour ainsi dire celle
de Jérusalem. Depuis sa construction par Constantin,
l'église a suivi les vicissitudes de la malheureuse cité. Le
désir de renfermer dans son intérieur le plus de sanctuaires
possible a fait sacrifier la régularité du monument, qui est
recouvert de deux dômes byzantins. L'agglomération de
maisons ou couvents groupés à l'entour lui ôte actuelle-
ment tout caractère architectural.
La propriété de ce bâtiment appartient au sultan, qui en
laisse jouir, sous la garde des mutwelli, les différentes
communions chrétiennes ; et c'est un douloureux spectacle
de rencontrer sous le péristyle de ce temple des gardiens
turcs fumant leurs longues pipes, des infidèles chargés de
la police.
Chaque jour, à l'issue de leurs vêpres, les PP. Fran-
ciscains font la procession solennelle dans l'église et s'age-
nouillent dans chacun des sanctuaires.
Il est d'usage que les pèlerins, dès leur arrivée, se
joignent aux religieux. Nous fûmes assez heureux de nous
conformer à cette louable coutume. Pour visiter le Saint-
Sépulcre, nous ne saurions avoir de meilleurs guides.
En quittant le choeur de leur chapelle, les Pères se
dirigent tout d'abord vers la colonne de la flagellation.
32 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
Cette colonne, dont une partie se trouve à Rome, dans
l'église de Sainte-Praxède, est entièrement cachée par un
revêtement de métal ; la piété mal entendue de quelques
pèlerins a rendu cette précaution nécessaire.
Après avoir chanté l'hymne propre, les versets et orai-
sons , comme cela se renouvelle pour chaque station, on
se rend devant la prison de Jésus-Christ. Cette prison
n'est autre qu'un enfoncement de quatre ou cinq pas dans
le rocher; là, suivant la tradition, Notre-Seigneur fut
déposé quelques instants pendant qu'on achevait les
préparatifs de son supplice.
Les deux stations suivantes se font dans les chapelles
de Sainte-Hélène et de l'Invention de la Sainte-Croix. Ces
chapelles sont situées sous le Calvaire, de larges degrés y
conduisent. Leur nom fait assez connaître leur origine :
l'une était l'oratoire où priait sainte Hélène, pendant qu'on
faisait les fouilles pour retrouver la vraie Croix ; l'autre est
érigée à l'endroit même où fut trouvé ce bois sanctifié par
l'effusion du plus précieux sang.
La procession s'arrête ensuite devant un tronçon de
colonne sur lequel Notre-Seigneur fut assis pour être cou-
ronné d'épines et insulté ; la chapelle dans laquelle il est
vénéré s'appelle des Impropères ou des injures.
On monte aussi au Calvaire en chantant l'hymne 'de la
Passion, « Vexilla Régis prodeunt : Voilà les étendards du
Roi qui s'avancent ! » Elle est bien saisissante cette hymne
chantée par des voix attendries, accompagnées par les
graves mélodies de l'orgue ; mais elle est plus^belle encore
lorsqu'elle est chantée sur les lieux mêmes où s'accom-
CHAPITRE III 33
plirent les mystères qu'elle célèbre. Ici, bois précieux, tu
reçus le corps d'un Dieu; ici, tu reçus la rançon d'un
monde racheté. Ici, reprennent les prêtres, ils ont percé
mes mains et mes pieds ; ici, ils ont compté mes os.... Ces
lamentations empruntent à la présence des lieux où se con-
somma le sacrifice une sorte de réalité poignante qui déchire
le coeur.
Enfin, nous voici au pied du Calvaire ; dix-huit degrés
nous séparent du sommet ; lorsqu'on les a gravis, on arrive
sur une plate-forme de quinze mètres carrés ; deux gros
pilastres soutiennent la coupole et partagent la chapelle en
deux arcades. Le peu d'élévation des voûtes, la massive
construction des colonnes peuvent être figurées par le sou-
venir de la vieille chapelle de Notre-Dame de la Garde; il
n'y a pas jusqu'aux décorations exagérées qui rappellent ce
sanctuaire justement cher aux Marseillais.
L'arcade de droite, où nous entrons d'abord, est le lieu
delà Crucifixion. Un grand cercle d'incrustations de marbre
aux diverses couleurs marque le lieu même où la croix fut
couchée pendant que Notre-Seigneur y était cloué. Au fond
de l'arcade, se trouve un autel appartenant aux Latins.
L'arcade de gauche est le lieu même de la grande expia-
tion. Le trou où la croix fut plantée est surmonté d'une
table d'autel en marbre. La chapelle, qui est la propriété
des Grecs, est surchargée de candélabres, de tableaux, de
statues d'argent, de lampes et d'autres ornements riches
mais sans goût. Heureusement qu'on ne vient pas chercher
là les merveilles de l'art ; ils y seraient même déplacés, car
ils pourraient enlever quelque chose aux sentiments qu'on
34 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
éprouve en ce lieu où expira le Sauveur. Quelle puissance
humaine, en effet, quel génie oserait parler aux yeux par
ses magnificences architecturales devant la sublimité de cette
parole que l'on chante avec tant d'émotion : « Hic expiravit,
C'est ici qu'il expira ! » Alors, courbé sur ce parvis que
l'on baise avec amour comme si le sang adorable y coulait
encore, le front attaché sur cette terre consacrée, on sent son
âme se détacher de son enveloppe terrestre ; l'esprit n'a plus
de pensée, le coeur plus de sentiments, et on reste anéanti
devant cette unique et sublime parole : Hic expiravit....
A un mètre de distance du trou où la croix fut plantée,
se trouve une lame d'argent, large de douze à quinze centi-
mètres , qui recouvre la fente du rocher ; quand on soulève
cette lame, on peut faire plonger son regard à travers la
fente, et il pénètre jusque dans l'intérieur de la chapelle
d'Adam, où la tradition place la sépulture de notre premier
père. Quand le rocher s'entr'ouvrit au dernier soupir de
Dieu, le sang rédempteur coulant dans la terre tomba sur
le crâne du plus ancien pêcheur, et de même que nous
avions tous été perdus dans Adam, nous fûmes tous puri-
fiés et rachetés en lui.
Le rationalisme qui vient en Terre Sainte, au nom de la
science athée pour chercher des contradictions dans l'Ecri-
ture [sainte, demeure stupéfait et sans explication devant
ce rocher pourfendu en entier, dans le sens contraire à
celui de ses veines, et la judicieuse remarque de Roselly
de Lorgues conserve toujours son à propos : « Aujourd'hui
encore, dit-il, la géologie est impuissante à expliquer le
caractère singulier de cette fracture. »
CHAPITRE III 35
C'est là , entre les deux arcades, dans l'épaisseur d'une
des colonnes qui les sépare , que se trouve placé l'autel du
Stàbat, où nous eûmes le bonheur de célébrer notre pre-
mière messe à Jérusalem.
En descendant du Calvaire, la procession se dirige vers
la pierre de Y Onction, sur laquelle on déposa le corps de
Jésus, descendu de la croix, et où il fut oint et enseveli par
Nicodème et Joseph d'Arimathie. La vraie pierre de l'Onction
n'était autre chose que la surface polie du rocher, elle est
entièrement couverte par une plaque de marbre jaune.
En allant de là vers le tombeau , on remarque une plaque
de marbre qui indique l'endroit où se tenaient la très-sainte
Vierge et les saintes femmes pendant qu'on embaumait le
corps du Sauveur.
Le Saint-Sépulcre, qui donne son nom à la basilique
entière, est placé au centre de la grande circonférence
décrite par le temple; c'était une simple grotte taillée
dans le rocher vif, comme tous les anciens tombeaux des
Juifs. Chaque grande famille avait son tombeau; et, à la
mort d'un des membres, on creusait encore dans le rocher
une excavation pour y introduire le corps du défunt, la
première chambre sépulcrale servant pour ainsi dire de vesti-
bule. Or, les prophètes avaient annoncé que Notre-Seigneur
serait enseveli dans un sépulcre neuf; en effet, Nicodème
l'avait fait creuser pour sa famille, et personne encore n'y
avait été déposé ; aussi après la chambre sépulcrale n'y
a-l-il qu'une seule excavation, c'est elle qui servit au Sau-
veur. À l'extérieur, le saint tombeau a été revêtu de marbre
blanc; on en a fait une sorte de monument avec galerie,
36 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
corniches et colonnettes ; l'intérieur, recouvert aussi de
marbre, est divisé en deux compartiments ; le vestibule ou
chambre sépulcrale, qu'on appelle la chapelle de l'ange,
renferme un bloc de marbre de quatre pieds de haut, indi-
quant la place où l'ange, qui accueillit les saintes femmes à
leur arrivée au tombeau, leur dit : « Ne craignez point, je
sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié ; il n'est.
point ici : il est ressuscité comme il vous l'avait dit. »
Le second compartiment est l'endroit même où fut dé-
posé le corps adorable de Jésus-Christ : on y entre par
une porte très-basse, et il ne mesure pas plus de deux
mètres carrés. Quand on a le bonheur d'y dire la sainte
messe sur un autel portatif, le célébrant et son servant
occupent toute la place. De magnifiques lampes et des
fleurs y sont continuellement entretenues par les chrétiens
des différents rites, et il s'y exhale sans cesse je ne sais
quelle odeur de parfum mystique qui rappelle à l'âme la
myrrhe, la cinnamome et l'aloës de Joseph et de Nico-
dème. Oh ! oui, on peut répéter avec l'ange : Non est hic :
Il n'est plus ici, il est bien réellement ressuscité; mais le
souvenir de son séjour est encore vivant dans nos coeurs ;
aux émotions que l'on y éprouve, on reconnaît les traces
de son passage.
La procession rentre alors dans le choeur en s'arrêtant
à la chapelle de l'Apparition à Matie-Madeleine. Languis-
sante d'amour, Christi amore languida, elle errait autour
du Sépulcre qui renfermait les restes de son Dieu, et là.
où nous prions, Jésus lui apparut, se cachant sous les
traits d'un jardinier.
CHAPITRE III 37
Pour compléter la visite de l'église, arrêtons-nous,
avant de sortir, en face de ces gardiens qui fument non-
chalamment leur tchibouk en prenant le café. Cette grotte
creusée sous le Calvaire, c'est la chapelle d'Adam ; la
fente qui se voit à côté du lieu du crucifiement s'étend
jusqu'ici, et les deux blocs de pierre qui sont de chaque
côté de l'entrée marquent l'endroit où étaient les tom-
beaux de Godefroy de Bouillon et de Baudouin son frère.
En sortant de l'église, à gauche, on voit un petit monument
attaché comme un nid à la hauteur du Calvaire : c'est ce qu'on
appelle la chapelle des Francs. Quand l'entrée de la basilique
est fermée, on peut y offrir le saint sacrifice avec la consola-
tion d'être aussi près que possible du Calvaire.
Faut-il parler maintenant de l'état actuel de ces lieux si
vénérables ? Tout contribue à augmenter l'émotion naturelle
qu'ils font naître dans le coeur : le nombre et la disposition
des sanctuaires, le demi-jour mystérieux des voûtes, l'or-
nementation byzantine, étrange et saisissante, l'éclat des
étoffes soyeuses et tissées d'argent, les reflets des plus
riches métaux et des pierreries; ajoutez encore cette atmos-.
phère de lampes éternelles, la vapeur de l'encens et la foule
nombreuse et diverse, assise , debout, agenouillée, accrou-
pie ou prosternée, suivant les diverses cérémonies de son
culte. Les Pères de Terre-Sainte, en robe de bure ; les
caloyers grecs aux cheveux pendants et ondulés, au regard
hautain, à la mine insolente et fière ; les Arméniens en
robes flottantes, les Cophtes au visage bronzé, et les Abys-
sins luisants comme l'ébène ; puis les pèlerins accourus de
toutes les parties du monde, voyageurs de toute condition ,
38 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
de tout rang, de tout sexe, de tout âge, hâlés par la bise,
brûlés par le soleil, déchirés par la route , amaigris par les
privations, tel est le milieu dans lequel on est obligé de
se trouver, mais dans lequel on s'isole pour ne penser
qu'à ce qu'on est venu chercher si loin.
Quant à l'état primitif des lieux , à l'époque où s'accom-
plirent les grands mystères de notre rédemption, il se
reconnaît avec difficulté : la piété peu éclairée des premiers
siècles y apporta de regrettables altérations. Le Calvaire
était un immense bloc de rocher qui a été tellement réduit,
qu'il ne présente plus qu'une surface de douze mètres
environ de long sur dix-huit de large à son point culminant.
C'est un calcaire compacte, mais nuancé de teintes rosées,
et d'une extrême dureté. La pierre de l'Onction et pro-
bablement aussi la cavité du Saint-Sépulcre appartiennent
à la même masse, mais elle change de teinte, les nuances
roses sont remplacées par des nuances verdâtres. En pré-
sence de la mutilation de ces lieux si respectables, ne
doit-on pas reconnaître le doigt de la Providence, qui a
proposé à leur garde des infidèles dont la tyrannie a cepen-
dant empêché de nouvelles dégradations? On se demande
avec effroi ce que seraient devenus ces sanctuaires s'ils
étaient restés entre les mains des Grecs ou des Arméniens ;
et même, il faut bien l'avouer, entre les mains de catho-
liques peu intelligents. Espérons qu'un jour, quand la
piété des chrétiens sera capable d'entreprendre des tra-
vaux dignes de ces lieux, cette divine Providence, qui
conduit toutes choses à ses fins, rendra au vrai culte la
facilité de les accomplir.
IV
Excursion hors les murs.
Le 16 septembre, nous fîmes une excursion autour des
murs de la ville pour prendre une idée d'ensemble.
En sortant par la porte de Jaffa, nous laissons (à notre
gauche la tour de David; la maison et les jardins d'Urie
sont à droite ; en face de nous se déroule la route qui nous
a amenés de Jaffa, elle passe sous les murs d'une immense
construction qui domine toute la ville, c'est un couvent
russe dans lequel on loge tous les pèlerins de cette nation,
et ils y viennent de tous les points de cet immense empire.
Le côté ouest de la ville est le seul qui ne soit pas enve-
loppé par une vallée; déjà, cependant, vers l'extrémité
du sud-ouest, commence la vallée de Gihon, ou vallée de
la Grâce; elle est comme le prolongement de la vallée de la
Géhenne, ou de Hennon, dans laquelle nous descendons.
Etroite et profonde, la vallée de Hennon limite le côté sud
de la ville, entre le mont Sion, que nous visiterons en
détail, et un autre versant qu'il nous faut gravir pour
40 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
voir la grotte où les Apôtres se cachèrent après l'arresta-
tion de leur divin Maître à Gethsémani. Continuant de
monter, nous arrivons à Haceldama, c'est le champ du
sang : il appartenait à un potier et fut acheté avec les
trente deniers, prix de la plus infâme des trahisons. De
là on peut apercevoir, à quelque distance, le mont du
Mauvais-Conseil, ainsi appelé à cause de la maison de
Caïphe qui en couronnait le sommet, et dans laquelle les
prêtres et les pharisiens se réunirent pour décider la mort
de Jésus-Christ.
La vallée de la Géhenne s'ouvre au sud-est dans la vallée
de Josaphat ; à l'angle, se trouve une fontaine qui porte le
nom de Marie, parce que la tradition prétend que la très-
sainte Vierge venait y puiser de l'eau pendant son séjour
au temple. Quelques pas plus loin, on remarque la fon-
taine de Siloë, dans laquelle on pénètre par un escalier
d'une vingtaine de marches; son eau limpide est très-
agréable à boire; les femmes du village du même nom, qui
est vis-à-vis de l'autre côté de la vallée de Josaphat, n'ont
pas d'autre occupation que celle d'en porter à la ville.
La vallée de Josaphat s'étend à l'est entre Jérusalem et
la montagne des Oliviers. Le site est âpre et sauvage. Le
lit desséché du Cédron laisse voir de toutes parts un sable
aride , mêlé de terre ; les pentes sont dépouillées et creu-
sées] en ravins par le passage des torrents ; çà et là les
rochers percent le tuf aride et dressent leurs pointes
aiguës à côté d'un palmier tourmenté, ou d'un cyprès dont
les rameaux n'ont pas d'ombre.
Est-il nécessaire de dire les sentiments qui viennent
ËHAPITRE IV 41
naturellement vous assaillir en ces lieux, dans ce silence
et cette solitude? Les graves pensées de la mort, les
évocations du jugement suprême s'associent aux terribles
images du tribunal redoutable où Jésus-Christ tiendra les
grandes assises du monde.
La vallée de Josaphat a toujours été regardée comme
un cimetière béni, c'est le champ du repos par excel-
lence, le plus grand désir des Juifs est d'y être enterré;
leur cimetière est à gauche de la vallée. Au moyen-âge,
les chrétiens partageaient cette préférence , et on retrouve
encore dans plusieurs villes d'Italie la terre de Josaphat,
rapportée par des caravanes de pèlerins.
La montagne qui domine le village de Siloë, se nomme
le mont du Scandale. Salomon y fit bâtir aux idoles un
temple, dont il reste encore des vestiges. En plusieurs
endroits, le sol est composé de décombres amoncelés par
les différents conquérants de Jérusalem. Nous vîmes de
pauvres enfants fouiller ces cendres pour y recueillir des
débris de poterie qui servent à former une sorte de ciment
très-estimé ; ils trouvent aussi quelquefois des médailles
antiques qu'ils offrent aux voyageurs pour un léger backchich.
Avançant toujours vers le nord, on remarque trois
monuments antiques : ce sont les tombeaux de Zacharie ,
de Josaphat et d'Absalon ; les Juifs ne passent jamais
devant ce dernier sans jeter une pierre en signe de
malédiction au fils rebelle.
Nous sommes ici à peu près sous la porte Dorée qui
donnait accès dans le temple et dont nous parlerons plus
tard. À quelque distance se trouve un pont d'une seule
42 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
arche jeté sur la ravine de Cédron. C'est près de ce pont
que Notre-Seigneur, saisi comme un malfaiteur dans le
jardin de Gethsémani, tomba sous les coups de ses bour-
reaux , vérifiant la prophétie du Psalmiste : De torrente in
via bibet. De ce pont, un petit sentier conduit à la porte
Saint-Etienne ; nous la dépassons pour remarquer à l'angle
nord-est la tour par laquelle Godefroy de Bouillon entra
le premier dans la ville sainte.
Le nord est borné par le mont Betzeda, c'est dans le
flanc de cette élévation que se trouve la grotte de Jérémie ,
où le prophète a composé ses lamentations, et nous aimons
à les faire répéter à l'écho de ces voûtes.
A une demi-heure de la porte de Damas, il faut aller
visiter le tombeau des juges. Quand on ne connaît pas
l'Orient, on ne peut se faire une idée juste d'un tombeau
juif; ils sont presque tous taillés dans le rocher, celui
des juges est construit dans des proportions considérables.
L'entrée des tombeaux a une façade ornée dans le style
grec avec un certain mélange d'égyptien ; la porte n'a
d'autre ornement qu'une architrave, avec un fronton grec.
L'intérieur est toute une complication d'appartements sé-
parés par des corridors, divisés en étages et reliés par de
vastes escaliers.
A l'extrémité septentrionale de Bethzeda, on trouve les
grottes royales que l'on appelle plus communément le tom-
beau des rois. C'est un véritable monument; on y pénètre
par une vaste cour , au fond de laquelle est une citerne
antique; la façade du tombeau présente un ordre complet
d'architecture, la frise et la corniche font un retrait con-
CHAPITRE IV 43
sidérable, elles sont terminées par quatre triglyphes, et
dans le listel qui fait saillie on a sculpté l'acanthe , l'oli-
vier , le palmier, la grenade, la feuille de vigne et la
pomme de pin.
Des débris de toute nature rendent difficile l'entrée dans
l'intérieur des tombes, on y découvre des colonnes bri-
sées , des portes en pierre et de vastes sarcophages ,
dont le plus précieux a été porté au Louvre par M. de
Saulcy. Mais qui reposa dans ces demeures, quels osse-
ments y furent ensevelis? c'est une question que nous
laissons à la discussion des savants ; il est peu probable
qu'on puisse rien prouver avec certitude.
Tournant alors la tour de Siphirios, nous rentrons encore
par la porte de Jaffa , ayant ainsi exploré tout l'extérieur
de la ville, accablés par une chaleur effrayante et les
pieds déchirés par les rochers et les épines.
Cependant notre temps de séjour à Jérusalem est compté,
et il ne passera que trop vite; il faut donc en employer
tous les instants. Après une réfection prise à Casa-Nova ,
et quelques instants de repos, nous nous mettons de nou-
veau en route pour visiter en détail le mont Sion.
V
Le mont Sion. — Maison d'Anne, de Gaïphe.
Le Cénacle. — Les lépreux.
Que de,souvenirs ne rappelle pas celte montagne vénérée !
David y fit sa demeure; l'arche d'alliance y fut transportée ;
là furent composés ces admirables chants du Prophète-
Roi ; là aussi Salomon construisit de magnifiques palais
dont la sainte Ecriture nous donne la description au
troisième livre des Rois.
Cette gloire de Sion a disparu, et la parole prophétique ,
qui avait annoncé que la charrue passerait sur toutes ces
splendeurs détruites, s'est littéralement accomplie. Le
mont Sion est aujourd'hui presque entièrement en dehors
de l'enceinte de la ville, et cependant des souvenirs bien
autrement touchants que ceux de David et de Salomon
restent attachés ici. L'église arménienne dédiée à saint
Jacques le Majeur est élevée sur le lieu du martyre
du premier des apôtres qui eut la gloire de mourir pour
son Maître; c'était alors la place du marché public; à
CHAPITRE V 45
gauche, en entrant dans la nef, un cercle incrusté de
marbres de diverses couleurs indique le lieu de la décapi-
tation. Des peintures murales, des tableaux, des déco-
rations de toute nature frappent les regards de tous
côtés; nous admirons des portes en marqueterie d'un
travail exquis, des grilles de fer d'un dessin délicat, des
croix d'or relevées de pierres fines et de diamants ; des
nattes admirablement ouvragées recouvrent les dalles ;
tous ces ornements accumulés, entassés, qui ne seraient
pas de bon goût en Europe , font cependant de cette église
la plus belle de Jérusalem après celle du Saint-Sépulcre.
Près de là une autre église arménienne a été construite
sur l'emplacement de la maison d'Anne, où Notre-Seigneur
Jésus-Christ fut conduit en premier lieu après son arres-
tation. Une chapelle latérale indique l'endroit où le divin
Maître reçut un soufflet d'un soldat ; la pierre qui forme
l'autel de cette chapelle est celle qui fermait le Saint-
Sépulcre , et derrière on pénètre dans un cachot obscur de
deux mètres carrés : lieu à jamais vénérable où Notre-
Seigneur fut déposé quelques moments avant l'audience.
Oh ! qu'on est bien dans cette prison, que l'on y ferait
volontiers sa demeure ! Non, non, les palais des rois,
avec toutes leurs splendeurs, ne sont rien et ne peuvent
plus avoir d'attraits pour le chrétien. Enfermé dans cette
prison étroite, obscure , humide, mais qui a possédé
Celui qui allait mourir pour nous, on baise avec amour ces
murs qui ont été témoins des cruels et sanglants outrages
de l'innocente victime ; et on voudrait être oublié dans ce
lieu pour pouvoir y expier ces injustes tourments. Mais,
46 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
hélas ! nous sommes ici chez des schismatiques, et nous
devons nous estimer bien heureux d'avoir pu pénétrer
dans ce sanctuaire , où nous ne pouvons que passer ;
heureusement nous faisons une ample provision de sou-
venirs, et bien des fois par la pensée nous pourrons nous
retirer dans ce creux du rocher pour y converser avec le
bien-aimê de nos coeurs.
La maison de Caïphe, où Notre-Seigneur subit le second
interrogatoire , n'est pas éloignée, elle appartient aussi
aux Arméniens, qui l'ont convertie en église. Une cour
qui la précède , c'est l' atrium où on alluma un grand feu
pour se prémunir contre la fraîcheur de la nuit pendant
que le conseil se prolongeait. Là, Pierre eut le malheur de
renier trois fois son Maître ; là aussi, il rencontra le regard
puissant qui le fit rentrer en lui-même et changea le reste
de sa vie en une longue pénitence. On visite à une petite
distance, sur le flanc de la montagne, la grotte où l'apôtre
se retira pour pleurer son triple reniement.
Mais nous n'en avons pas fini avec les souvenirs restés
sur le mont sacré de David. C'est dans une des mai-
sons de ce quartier que le Sauveur se trouva la veille
de sa mort pour instituer l'adorable Sacrement ; c'est là
qu'il apparut deux fois à ses apôtres assemblés ; c'est là
que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres ; c'est là
que se fit l'élection de saint Mathias, pour remplacer
l'apôtre sacrilège. Nos coeurs cherchent ce lieu avec
un empressement facile à concevoir, nos pas se pres-
sent derrière le frère Lieven, notre infatigable guide.
Hélas ! quelle cruelle déception ! Autrefois une église bâtie
CHAPITRE V 47
par sainte Hélène s'élevait sur ce lieu mémorable, elle a
été convertie en mosquée, et maintenant il ne reste plus
qu'une grande salle où l'on ne pénètre qu'à travers une
agglomération de constructions qui servent d'écurie; de
nobles et généreux efforts ont été tentés pour rendre
au culte eucharistique ce sanctuaire d'où est sorti la
plus étonnante marque de l'amour d'un Dieu; ils ont
malheureusement échoué devant le fanatisme des Turcs,
et nous devons nous estimer heureux de pouvoir pénétrer,
moyennant l'inévitable backchich, sous ces voûtes qui nous
rappellent de si touchants souvenirs. Nous nous sommes
agenouillés sur ces dalles ; et, au milieu des infidèles, sales
et dégoûtants habitants de ces lieux, le recueillement s'est
fait dans nos coeurs, et, l'esprit se reportant au delà des
dix-huit siècles écoulés, nous avons laissé nos âmes s'exhaler
dans les plus doux sentiments de reconnaissance et d'amour.
Au sortir de ces lieux, à trente pas environ, sont des
ruines informes, peu élevées au-dessus du sol. C'était
la maison de la très-sainte Vierge, après l'ascension
de son divin Fils. Elle y vécut plusieurs années avec saint
Jean ; une tradition respectable rapporte qu'elle y mourut.
Tout près de là se trouve le cimetière des chrétiens.
Depuis quelques mois seulement il est entouré de murailles;
bien des pèlerins y reposent ; il semble que ce serait
sans trop de regrets que l'on y attendrait le jour des éter-
nelles récompenses.
Nous rentrons en ville par la porte de Sion. A droite,
on nous fait remarquer, sur un terrain dégagé et assez loin
des autres habitations, une dizaine de huttes misérables,
48 PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE
c'est la léproserie. Des lépreux à Jérusalem I ce nom
s'attache si souvent aux récits évangéliques, que nous
voulons voir ces malades que Jésus aimait à guérir. Oh !
qu'ils sont bien faits pour iaspirer la compassion, ces
hommes et ces femmes rejetés par la société, dont les
chairs tombent en lambeaux ; quelques-uns n'ont plus de
mains au bout de leurs bras déjà tout rongés ; d'autres
n'ont plus de lèvres ni de joues, leur langue même
commence à être attaquée de la cruelle maladie, et ce
n'est que lorsque la racine tombera en pourriture qu'ils
auront le bonheur de mourir. Nous nous hâtons de
remettre quelques aumônes à ces malheureux et de nous
éloigner. Le voeu le plus ardent de Mgr le patriarche
serait d'élever un hôpital pour le soulagement de ces
gens, que la charité catholique seule pourra recueillir;
mais ses ressources ne le lui ont pas encore permis.
Pour rentrer au couvent, il nous faut encore traverser le
quartier des Juifs. A l'exception d'une rue assez longue, ce
quartier est un assemblage de ruelles à peu près sans
pavé, très-malpropres, et où l'on ne respire qu'un air
malsain. Il y a près de huit mille Juifs à Jérusalem, tous
ont l'air d'être très-pauvres, quoique cependant il y ait
quelquefois des fortunes considérables cachées sous des
haillons. Ils viennent de toutes les parties du monde pour
mourir ici et y être ensevelis près de leurs pères. Honnis
et méprisés de tous, ils portent avec eux le cachet de la
réprobation. Les Musulmans eux-mêmes ne leur permet-
tent que difficilement de quitter leurs quartiers. Mais nous
aurons à revenir ici, remarquons seulement en passant la
CHAPITRE V 49
maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc, où saint
Pierre, miraculeusement sauvé de la prison, vint se réfu-
gier au milieu des fidèles qui priaient pour lui.
Notre journée est assez remplie, le repos nous est devenu
indispensable ; d'ailleurs le soleil va se coucher, et on ne
peut se trouver dans les rues de la ville quand il ne fait plus
jour, sous peine d'être arrêté comme malfaiteur.
VI
La voie douloureuse, le Chemin de la Croix.
Les pleurs des Juifs.
Nous consacrons la matinée du 17 septembre au pieux
exercice du Chemin de la Croix. Partout le souvenir des
souffrances de l'Homme-Dieu impressionne l'âme chré-
tienne; mais suivre pas à pas la voie douloureuse, retrouver
les endroits mêmes où se sont accomplis ces actes d'igno-
minie et de cruauté de la part des hommes et ces mystères
de faiblesse de la part d'un Dieu, c'est accumuler tout à la
fois les sentiments les plus divers de joie et de tristesse, de
bonheur et d'angoisse.
Pour ne pas être inquiétés dans notre pérégrination par
les schismatiques et les Juifs, pour ne pas être dérangés
par les Turcs et les Musulmans, ou bousculés par les
caravanes de chameaux et de mulets qui traversent la
ville, nous priâmes M. le consul de France de vouloir bien
mettre à notre disposition deux cawas du consulat; ce
qu'il fit très-gracieusement, avec une bonté qui ne s'est
CHAPITRE VI 51
jamais démentie et qui souvent même a devancé nos
désirs.
Le palais de Pilate est le lieu de la première station.
Cette maison a subi bien des métamorphoses ; on retrouve
encore cependant l'arc du haut duquel Pilate présenta aux
Juifs le Sauveur battu de verges, couronné d'épines et
vêtu d'écarlate ; mais nous reviendrons plus en détail sur
cet endroit mémorable de l'Ecce-Homo; aujourd'hui nous
cherchons spécialement les souvenirs que les chrétiens
révèrent depuis tant de siècles dans l'exercice du Chemin
de la Croix.
C'est là, sur cette place, que les Romains appelaient
Lithostrotos, que Notre-Seigneur fut condamné à mort. A
quelques pas de là, on remarque les traces d'une ancienne
porte sculptée qui donnait entrée dans le prétoire et à
laquelle aboutissaient les vingt-huit degrés de l'escalier de
marbre que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Scala-
Sancta ; ils ont été transportés à Rome en face de la basi-
lique de Saint-Jean de Latran par Constantin le Grand.
Nous avions eu presque tous le bonheur de les monter
à genoux.
Devant le palais de Pilate, Notre-Seigneur fut chargé de
sa croix; c'est le lieu de la deuxième station. « Et portant
sa croix, Il sortit, » dit saint Jean.
Nous continuons à descendre la rue jusqu'à son extré-
mité ; à droite se trouve une bâtisse neuve appartenant au
gouvernement autrichien , et à gauche une colonne brisée
marque l'endroit où Notre-Seigneur tomba pour la pre-
mière fois. Le prophète avait dit : « Ma force s'est