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Pellisson ; par J. Coste,...

De
23 pages
impr. de L.-B. Grillières (Lodève). 1861. Pellisson. In-8° , 24 p..
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PAR
J. COSTE,
Professeur au Collège de Lodève,
LODÈVE
TYPOGRAPHIE DE L=R. ORILLIERES, GRAND'RUE
1 861
PELLISSON.
Le champ de bataille n'a pas seul le privilège
de fournir à l'histoire des pages sublimes d'abnéga-
tion et de courage. Il est, dans une autre sphère ,
au champ clos de l'amitié, des luttes célèbres, des
dévoûments héroïques, moins brillants peut-être ,
mais plus dignes d'éloges, transmis à notre admi-
ration par l'admiration de nos pères. Audace, énergie,
magnanimité du coeur, qui rehausse une nation à ses
propres yeux et jette comme un manteau d'absolu-
tion sur les fautes de toute une époque. Dévoûment
d'autant plus digne qu'il est pur de toute ambition;
protestation vivante de la générosité contre l'égoïsme,
du désintéressement de l'âme contre le sordide in-
térêt; courage béni des peuples, qui ne fait couler
d'autres larmes que celles d'une douce émotion.
La France n'a jamais été pauvre d'héroïsme; c'est
la patrie des nobles idées, des sentiments généreux,
de ce chevaleresque de l'âme que nous reprochent
et nous envient d'autres peuples. Comme le dit Ségur :
« Dans notre heureuse France, nous pouvons, avec
une juste fierté, montrer à nos amis autant de
citoyens vertueux et dévoués que nous avons opposé
d'émules à nos rivaux et de braves à nos ennemis. »
De tous les hommes marqués au front de l'éclat
— 4 —
du dévouement, nul n'a laissé une plus brillante
trace que Pellisson. Il sut être courageux contre
Louis XIV lui-même; il sut, alors que personne
n'osait élever la voix, protester de ses paroles et de
ses actes contre l'iniquité de la haine ; il fut le
courtisan du malheur, en face des courtisans de la
prospérité; il se montra ferme et grand dans un
siècle d'adulation, et l'histoire, cette grande voix de
la vérité des peuples, lui a fait, une place illustre
à côté des Lysimaque et des Pythias.
Disons cette vie célèbre. L'éloquence des faits est
toujours la meilleure.
Pellisson Paul naquit à Béziers d'une famille pro-
testante dont les aïeux avaient toujours occupé de
hautes charges dans la magistrature, cette noblesse
de science et de probité qui marchait presque de
pair avec la noblesse de naissance. Son père était
conseiller à la Chambre de l'Edit, à Castres, cham-
bre qui jugeait les causes où les réformés étaient
parties principales.
De bonne heure, sa mère, femme éminente, jeta
dans l'esprit de son fils les germes de l'amour des
lettres. En même temps elle façonnait de noblesse
et d'affection cette jeune âme d'enfant naturellement
naïve et tendre. Les grands esprits et surtout les
grands coeurs sont presque toujours l'oeuvre de la
mère. C'est elle qui reconnaît le génie de son enfant,
applaudit à sa vocation, le console, le fortifie et enfin
le livre à la société. Tel ne fut illustre que parce
qu'il naquit d'une mère distinguée. Le père, homme
austère et lettré, s'étudia à cultiver le jugement de
l'enfant qu'il destinait au barreau. Pellisson, élevé
ainsi au milieu d'une atmosphère de douceur stu-
dieuse, acquit sans effort cette raison de père et
cette tendresse de mère que l'on retrouve plus tard
dans son coeur, dans ses actes, dans ses écrits.
D'une intelligence précoce et enthousiaste, il se
laissa facilement séduire par les mâles beautés de la
littérature grecque et latine, et fit des progrès ra-
pides au sein des austères études de l'Université.
Grave et réfléchi, il n'avait d'enfant que le nom et
dépassait de science tous ses égaux d'âge. Non
content de ses longues et sérieuses excursions dans
le domaine antique, où il puisait cette noblesse
d'idées qui le distingue, il aimait aussi à explorer
les sentiers plus riants des langues modernes Ita-
lienne, Espagnole, Française. Etonnez-vous ensuite
que cet enfant, nourri d'études si laborieuses, ait four-
ni plus tard une glorieuse carrière, et que, devenu
homme, il ait pu, au gré des circonstances, se mon-
trer légiste profond, poète distingué, financier habile,
défenseur éloquent.
Au sortir du collège, il fut envoyé à Toulouse pour
étudier le dédale obscur des lois. Les professeurs
émérites de cette célèbre Faculté remarquèrent bien-
tôt un tout jeune homme assis dans l'enfoncement
le plus retiré de l'amphitéâtre, et dont l'oeil brillant
d'intelligence suivait attentif leurs longues et téné-
breuses dissertations. Quelques mois après, des ap-
plaudissements frénétiques ébranlaient les échos de
la salle, à la lecture d'une paraphrase des Institutes
de Justinien. Cette étude de profonde science était
l'oeuvre du jeune et timide étudiant qui, la rougeur
au front, cherchait à se dissimuler aux regards de
tous.
Ces succès d'école franchirent l' enceinte de la Fa-
culté et le rendirent célèbre à Castres; aussi accou-
raient-on, deux ans plus tard, aux plaidoiries du
brillant avocat devenu l'orgueil de sa famille. Au
— 6 —
milieu de ces triomphes, une cruelle maladie vint
le frapper et cloua sur cette physionomie rayonnante
d'intelligence un masque de hideuse laideur. Mécon-
naissable pour ses amis eux-mêmes, il se retira
dans la solitude des champs et consola son infor-
tune par la culture des lettres ; douce occupation
qui dut le dédommager amplement des rigueurs de
la nature!
Appelé par les instances de Conrart, secrétaire
de l'Académie française, il vint à Paris et ne tarda
pas à voir s'ouvrir devant lui les portes de ce
docte sénat dont il avait écrit l'histoire.
Conrart tendit la main à cet adolescent; il sut
deviner sous la laideur des traits la noblesse de
l'âme. Plus avancé que lui dans la vie, il le traita
comme un enfant de génie et voulut lui faire gravir
les degrés de cette faveur qui s'ouvrait à deux bat-
tants dans ce siècle de gloire. II ne négligea aucun
moyen de faire valoir les facultés de son ami. Celui-
ci, introduit dans les sociétés les plus brillantes,
sut, par l'aménité de son caractère, la douceur de
son commerce, l'étendue de ses connaissances, les
charmes de sa conversation, se concilier l'estime
de toutes les illustrations qui environnaient le trône
de Louis XIV. Plaire était en lui une inclination,
un penchant de la nature, un entraînement irréfléchi.
Il sentait, du reste, le besoin de se faire pardon-
ner la difformité du visage et de racheter par la
beauté de son âme la laideur de sa physionomie.
Il y réussit complètement et, entre toutes les nobles
amitiés qui vinrent à lui, nous ne pourrions oublier
Mlle de Scudéry, un des ornements de l'hôtel Ram-
bouillet. Ce salon littéraire réunissait tout ce que
le siècle avait de personnes distinguées par la
naissance, la vertu ou l'esprit. C'est là que la langue
française s'épura et finit par s'affadir sous les lèvres
des précieuses ridicules. Pellisson, hôte assidu de ce
cercle lettré, devint l'ami de coeur de l'illustre
Sapho qui lui exprima ainsi sa préférence platonique :
Enfin, Acanthe, il faut se rendre,
Votre esprit a charmé le mien ;
Je vous fais citoyen du Tendre,
Mais, de grâce, n'en dites rien.
Amitié noble et pure que le malheur resserra et
qui passa toujours intacte et toujours sainte au milieu
des souillures d'une époque où les faiblesses du maître
autorisaient les désordres des sujets.
Pellisson, pourvu d'une charge de secrétaire du
roi, tourna vers les affaires toute la vigueur patiente
de son esprit. Rien n'était difficile pour un homme
dont les facultés s'étaient développées au milieu des
rudes labeurs de l'intelligence.
Fouquet, alors surintendant des finances, connut
bientôt les heureuses aptitudes de Pellisson et se
l'attacha en qualité de premier commis. Heureuse
trouvaille, Fouquet! sous peu de temps, à l'épreuve
de l'adversité, tu pourras juger ce coeur d'or, alors
que le malheur viendra éclaircir les rangs de tes
nombreux amis et que seul il te fera de sa poitrine
un rempart contre l'injustice.
L'année 1660 le vit conseiller d'Etat et dépositaire
des confidences, des soucis du surintendant. La tâche
était lourde dans un état obéré par de. longues guerres,
de longs désordres, et surtout par les déprédations
d'un premier ministre fastueux et avare. Pellisson
sut faire son dévoûment à la hauteur des circon-
stances et de la noble confiance de Fouquet. Il
était mieux que son secrétaire ; il était son ami.
Bientôt d'obscures nuées, présages d'un violent
orage, assombrirent l'horizon. Fouquet, insoucieux
— 8 —
comme toute grande âme, laissa faire la tempête et
fut emporté par elle.
La France était alors à l'apogée de sa gloire ;
Mazarin était mort après avoir fait de notre patrie
l'arbitre des destinées de l'Europe. Fouquet était le
conseil intime de Louis XIV. Il était, comme lui,
grand, magnifique, ami des arts, du luxe, des
plaisirs ; c'était le Mécènes d'un autre Auguste ; là
fut sa perte !
Louis XIV voulait dominer tout de son imposante
majesté; soleil brillant, il souffrait à sa suite de
nombreux satellites, mais il tenait à leur distribuer
cet éclat qu'il possédait de lui-même. Il était le
maître, et sa pensée s'indignait lorsqu'il voyait un
de ses esclaves lui dérober quelques parcelles de
de cet encens dont il était jaloux.
Fouquet ne sut pas le comprendre; il aspirait à
remplacer Mazarin et voulait s'asseoir le premier
auprès du trône du monarque. Peut-être eût-il réussi;
mais il était à la cour un de ces hommes dont le
génie modeste enfante des merveilles au nom du
maître; comètes brillantes qui viennent se perdre
au soleil et augmenter sa lumière de tous leurs
feux. Ce génie encore peu connu était Colbert, pré-
sent de Mazarin mourant à Louis XIV.
Colbert était un rusé ambitieux ; Fouquet l'inquiétait
par sa faveur toujours croissante : mais il comprit le
monarque, jugea Fouquet et attendit.
Le surintendant, pour monter plus vite, voulut
éblouir le monarque. Dans sa brillante demeure de
Vaux, il reçut un jour, avec une magnificence royale,
Louis XIV, la reine mère, Henriette d'Angleterre et
toute une riche et splendide suite de hauts et puis-
sants seigneurs. Ses jardins étaient l'oeuvre d'un
jeune homme dont la riche imaginative avait créé
— 9 —
les bosquets enchanteurs d'Armide; il avait nom
Lenôtre. Les murs de ses vastes salles étaient ornés
de peintures féeriques dues au pinceau d'un artiste
inconnu, Lebrun. Au milieu du marbre, de l'or,
de l'argent, brillaient les armes de Fouquet ; un
écureuil entouré de ces mots : quo non ascendam.
Quo non ascendam! Insensé Fouquet! tu n'as pu
voir le sourire empreint d'une ironique colère qui
vient de plisser les lèvres du roi ; tu as dépassé
le maître en magnificence, tu le domines par ton
luxe, et tu oses encore graver ton ambition sur le
marbre ! insensé ! tu sera brisé comme un verre,
les ronces croîtront bientôt sur les marches de ton
splendide palais !
La fête surprit l'admiration de tous les illustres
invités. Un festin de Lucullus dans les salles d'un
Alhambra; des eaux jaillissantes d'un effet nouveau
et grandiose ; un feu d'artifice dont les gigantes-
ques gerbes de feu embrasaient l'air ; une comédie
de Molière jouée auxlueurs d'un incendie de lumières.
Le roi fut calme, impassible, charmant de bon-
tés pour le surintendant ; pourtant le dépit faisait
bouillonner le sang dans ses veines, et, à cette
heure, une voix intéressée à la médisance lui disait :
Sire, dix-huit millions ont été jetés en pâture à ces
merveilles, dix-huit millions dérobés à votre Majesté;
Sire, il a fortifié Belle-Isle, il a des amis nombreux
achetés de vos deniers, prenez garde; Sire, vous
aimez La Vallière ! savez-vous que votre surinten-
dant a osé porter les regards jusqu'à elle et lui
offrir deux cent mille livres Fouquet était perdu !
Colbert l'emportait. Quelques jours après, d'Artagnan,
capitaine des mousquetaires, l'arrêtait à Nantes et
le conduisait à la Bastille.
Le grand roi avait usé de dissimulation à son